La normalisation

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Dans un billet précédent, j’ai examiné une manière dont la littérature peut influencer la société dans laquelle elle s’inscrit, en évoquant la question du roman à message ou à thèse. Il ne s’agit cependant pas de la seule façon dont une histoire peut toucher celles et ceux qui l’abordent et influencer leurs valeurs. Un autre mécanisme à garder à l’esprit est celui de la normalisation.

En deux mots, la normalisation est le nom que l’on donne au processus qui permet à une œuvre d’épouser des valeurs en présentant celles-ci comme normales. Si, dans votre narratif, une attitude, une thèse, une vision du monde, une opinion politique, un acte, est représenté de manière détachée, sans que personne ne remette tout cela en cause ou ne formule une objection, c’est que vous avez normalisé ces valeurs.

Des études ont démontré que ce processus, né entre les pages d’un livre, peut avoir des conséquences dans le monde réel. En d’autres termes, à force de voir, dans la fiction, certains actes ou certaines valeurs présentées comme allant de soi, on finit par considérer qu’il en va ainsi dans la réalité. Confronté à une grande quantité d’histoires dans lesquels les policiers sont principalement animés par un sentiment de justice, un individu aura peut-être du mal à comprendre ou même à percevoir les cas où des agents de police se comportent de manière injuste. Il est difficile d’engendrer par soi-même des valeurs dont on n’a jamais vu la moindre illustration.

Cela induit une responsabilité morale

Qu’est-ce que cela signifie pour vous, auteur ? Cela induit une responsabilité morale, qui consiste, au moins, à être conscient de ce mécanisme et des valeurs que transmet votre roman à travers lui. Cette responsabilité, pour lui donner son importance réelle, est proportionnelle à la taille de votre lectorat. Si vous avez quelques dizaines ou quelques centaines de lecteurs, l’influence réelle que vos écrits vont avoir sur la société sera minimale. Si vous en avez des milliers ou des dizaines de milliers, il convient d’être un peu plus vigilant.

Comme les messages, la normalisation ajoute une dimension morale à une œuvre, et même, dans certains cas, une dimension militante. Tout le monde n’y voit pas une priorité ou n’est pas à l’aise avec cela. Pour donner un exemple personnel, dans un de mes manuscrits, le personnage principal, une jeune femme, rencontre un homme plus âgé qu’elle, qui lui fait un numéro de séduction paternaliste à l’ancienne, auquel elle n’est pas loin de succomber. Une de mes lectrices estimait que ces scènes auraient dû être supprimées, parce qu’elles normalisaient une attitude regrettable. J’ai choisi de les laisser parce que je les jugeais réalistes et qu’elles contribuaient selon moi à l’intégrité des personnages.

Qui a raison ? C’est une question de point de vue. En laissant ce type d’élément, on perpétue des attitudes qui, dans la réalité quotidienne, peuvent être considérées comme aliénantes ou oppressives. En les omettant, on renonce à mettre en scène des choses qui se produisent dans le monde réel. Si j’écris un roman sur le harcèlement, je cours le risque de normaliser des actes qui peuvent être très destructeurs dans la vie de tous les jours. Si, au contraire, je fais le choix de ne pas aborder la question du harcèlement dans des circonstances où celui-ci peut apparaître, j’élude des pans entiers de la réalité, qui font partie du champ de la littérature et dont il pourrait être salutaire qu’on en parle. Quelle que soit la décision, il s’agit d’un choix moral, y compris si je choisis de ne rien décider.

L’art est-il l’instrument du bien ou du vrai ?

À chacun de faire sa propre pesée des intérêts : à quel point considère-t-on que la mission de la littérature est d’être porteuse d’un message moral, ou, à l’opposé, à quel point on juge qu’elle n’a de comptes à rendre qu’à la beauté et la vérité ? L’art est-il l’instrument du bien ou du vrai ? Et quelles sont les valeurs qui nous semblent si importantes qu’il est exclu que l’on puisse envisager de les normaliser ? Ces questions, vous êtes seuls à pouvoir y répondre, avec vos valeurs, votre éthique et votre vision du monde.

Aujourd’hui, le mécanisme de la normalisation en littérature est régulièrement cité par les milieux qui se soucient de la juste expression des identités individuelles, ethniques, sexuelles ou culturelles. Certains montrent du doigt les œuvres qui, selon eux, normalisent des points de vue ou des attitudes qu’ils jugent nuisibles à ces valeurs-là. C’est une noble cause, qui mérite que chacun lui prête attention dans la mesure de ses moyens. Ce n’est pas, cela dit, l’unique cause qui soit digne d’intérêt en matière de littérature, et même les bonnes intentions doivent être examinées avec un minimum de recul.

Dans le passé, les mouvements ou les organisations qui ont exigé que l’art se plie à des valeurs morales ont rarement contribué à la gloire de la littérature, ou d’ailleurs au triomphe des valeurs en question. Tous les mouvements qui formulent à l’attention des écrivains des exigences morales ne finissent pas par brûler des livres, mais il y a malgré tout une pesée des intérêts à faire, afin de garantir que la création puisse se faire dans un climat qui ne nuise ni à la société, ni à la liberté artistique.

Un mécanisme qui peut être mis au service de causes vertueuses

La normalisation est un mécanisme dont il faut que chaque autrice et chaque auteur soit conscient, afin d’éviter de se faire porteur de valeurs négatives, en particulier sans s’en rendre compte. Mais il ne s’agit pas de l’unique manière dont une œuvre vient s’articuler avec la moralité de son époque, et il est sans doute préférable, comme on l’a vu en ce qui concernait les messages, d’agir avec nuance et de tracer une voie qui nous convient.

Pour revenir sur le roman auquel je faisais référence ci-dessus, celui qui comporte la scène de séduction, il est à relever qu’il met également en scène plusieurs meurtres, des châtiments corporels, de l’esclavage, des scènes de conflit armé, de la manipulation mentale, et que personne n’a formulé la moindre objection vis-à-vis de ces différents sujets. Ces éléments sont pourtant eux aussi normalisés, à divers degrés, et c’est à l’auteur, puis au lecteur, de définir individuellement ce qu’il considère comme acceptable en la matière, avec son vécu, ses intentions et ses valeurs propres.

Notons encore, parce qu’on l’évoque trop rarement en relation avec ce sujet, que si la normalisation est souvent dépeinte négativement, il s’agit d’un mécanisme qui peut également être mis au service de causes vertueuses. Ainsi, toute une génération biberonnée à des œuvres de fiction dans lesquelles les protagonistes pratiquent une sexualité responsable va avoir tendance à penser davantage que les précédentes à utiliser des préservatifs. Et à force de lire des histoires où personne ne fume, on en vient presque à considérer que le tabagisme est une anomalie.

16 réflexions sur “La normalisation

  1. C’est vraiment très interessant! J’oscille moi même entre réalisme et normalisation de choses que j’aimerais voir « normalisées » mais c’est un peu difficile car je ne veux pas non plus écrire en cochant des cases de bien pensance…

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  2. Peut-être juste écrire en son âme et conscience, car penser qu’on connaît à l’avance les répercussions à long terme de son livre sur la vie des lecteurs et sur la société relève purement et simplement de la suffisance. On peut le voir, a posteriori seulement. Il est possible que Brett Easton Ellis ait malgré lui encouragé la dépravation de quelques adolescents américains ou que des serial killers en puissance aient trouvé dans ses livres la justification de leur délire psychotique. Aurait-il du pour autant écrire pour la collection Harlequin ? L’aurait-il seulement pu ? King dit souvent qu’il n’a pas le choix d’écrire sur ceci ou sur cela, que ce qui lui vient toujours, ce sont des histoires fantastiques qui malmènent ses héros. C’est peut-être une posture. Mais je ne crois pas. On écrit tous avec ce qui nous habite.
    Est-ce que toute une génération de héros portant préservatifs permettrait d’éradiquer les MST ? Tiens ça pourrait faire le sujet d’une nouvelle, ça.

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  3. J’adore ta réflexion.
    Je n’avais pas encore lu ce concept de « normalisation ». Je le trouve juste et riche.
    L’exemple que tu cites : « Une de mes lectrices estimait que ces scènes auraient dû être supprimées, parce qu’elles normalisaient une attitude regrettable. J’ai choisi de les laisser parce que je les jugeais réalistes et qu’elles contribuaient selon moi à l’intégrité des personnages. » me parle tout à fait 🙂
    Une fois qu’on a conscience de « la norme sous-tendue par un texte », il peut être intéressant d’en jouer, et pas seulement pour rester dans « le vrai ». Non pas par bien-pensance en restant dans les rails de ce qu’on considère comme norme, non pas par militantisme ou envie de manipuler son lecteur, mais en introduisant un décalage entre la norme actuelle et celle du texte pour créer un déséquilibre. Je citerai en exemple La servante écarlate ou même Lolita de Nabokov.

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  4. Sujet très intéressant, sur lequel il y a sûrement matière à plein d’article. Pour ma part j’apporterai deux remarques :
    1/ il y a une différence, à mon avis, entre présenter un sujet et le présenter comme normal. Ton exemple m’a fait tiquer : ce n’est pas parce qu’il y a une scène avec un homme d’un certain âge qui drague une jeune femme qu’elle est présentée comme normale. À ce sujet j’avais beaucoup aimé le parallèle fait dans une émission d’arrêt sur image entre 2 scènes de viol conjugal : l’une dans « un gars / une fille » était traitée avec humour et donc normalisée. Et en s’y arrêtant 2 secondes c’est très choquant, parce que justement ça ne l’était pas au premier abord. L’autre dans Buffy, une scène ou Spike tente de violer Buffy. Et celle-ci, alors que théoriquement toute puissante, se retrouve à sa merci. Et justement la différence était choquante, et le viol était traité comme tel dans la série : Spike est banni, ce qu’il a fait est bien traité comme un crime. Du coup, là le viol n’est pas normalisé.
    2/ Je pense qu’il est très difficile de repérer les normalisations que l’on fait et que ça peut être un axe intéressant à demander à ses béta-lecteurs. J’ai lu récemment une série super chouette sur Rocambole, dont je pense que l’auteur est plutôt à tendance écologiste, mais au final il y avait en filigrane le fait que l’état sauvage des bêtes est un sous-état et ça m’a gênée. Peut-être que c’est ce que pense l’auteure mais au vu du reste de la série (et d’une autre qu’elle a publié) je ne suis pas convaincue, je pense que c’est plus quelque chose d’intégré tellement dans le paysage qu’elle l’a mis là aussi.
    Merci en tout cas pour cet article c’est source de réflexions très intéressantes.

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    • Ah, c’est sûr, la simple évocation d’une situation n’est pas automatiquement de la normalisation. D’ailleurs je l’ai précisé en ajoutant « sans que personne ne remette tout cela en cause ou ne formule une objection », sinon, clairement, ça serait très délicat d’évoquer toutes sortes de sujet.

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  5. alors je suis souvent/toujours d’accord avec ce que tu écris, mais là, pour le besoin de la discussion, let’s pretend que je ne suis pas d’accord, au moins en partie : dans cette normalisation bénéfique ou négative, je retrouve le reproche qu’on fait depuis toujours aux jeux vidéos (et avant aux feuilletons, aux bandes dessinés, aux films de karaté, aux ouesternes….) qui poussent nos frêles et influençables enfants à l’hyperviolence et la brutalité, et parfois même à voler un oeuf….
    Or, les mômes (et les adultes joueurs) savent très bien faire la différence entre la vraie vie et l’écran (ou le plateau de jeu). Comme, si on parle lecture, entre la fiction et le monde-une-fois-le-bouquin-refermé… Lucky Luke ne m’a jamais poussé à la clope, ni les Daltons dans la délinquance notoire, ni Blanche-Neige a me couper le talon !
    En revanche, la société ousque vit le lecteur peut influencer la lecture : je ne sais plus où j’ai lu (je pourrais rechercher si besoin) que vers 1930, un projectionniste a passé des film américains dans des villages africains ; dans ces histoires de higt society trépidantes, burlesques et/ou dansantes, les spectateurs n’ont pas remarqué l’agitation des personnages principaux, mais ont retenus la présence hiératique et sporadique de noirs dignes et élégants (les serviteurs qui passent une seconde à l’écran, ouvrant une porte ou présentant un plateau), et qu’ils ont associés à des fantômes commandant la vie des pauvres vivants, présents dans leur culture et donc leur propre quotidien… bref, je raconte ça très mal mais je suis sûr que ça fait sens si on s’applique un peu 🙂
    mais alors, l’oeuvre n’influencerait pas la société…
    ou si peu…;
    mais alors, pourquoi on écrit ?
    zut, j’ai ouvert la trappe !!

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    • A mon sens, ce sont deux ressorts légèrement différents. La normalisation, c’est l’hypothèse selon laquelle l’accumulation de représentations morales dans la fiction exerce une influence dans la vie réelle. Alors qu’avec les jeux vidéo, il y avait une sorte d’étrange procès selon lequel la simple représentation de la violence était propre à pousser les individus à commettre des actes violents.

      Les deux théories se ressemblent, mais la seconde va bien plus loin, tout en étayant beaucoup moins ses allégations.

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  6. « représenté de manière détachée, sans que personne ne remette tout cela en cause ou ne formule une objection, c’est que vous avez normalisé ces valeurs »
    C’est très lié au message tout ça ! D’où la nécessité d’avoir une vraie réflexion sur les valeurs qu’on veut transmettre à travers un roman… parce qu’il y en a forcément ! 🙂
    Je ne pense pas qu’il faille mettre cela en parallèle avec la taille du lectorat. L’intégrité de l’écriture devrait être la même qu’on écrive pour dix personnes que pour des milliers… Et on peut d’ailleurs toucher positivement la vie de dix personnes, est-ce vraiment à négliger ?

    Et je pense justement que la normalisation n’a pas à se rapprocher d’un besoin de réalisme (clin d’œil)
    Je me demande combien le fait que tu sois un homme, qui n’a pas à vivre ces situations paternalistes, a joué (inconsciemment) dans ta décision de garder tel quel ce passage, que tu juges nécessaire parce que représentatif d’une réalité existante. On a *justement* besoin d’une réalité où ces comportements ne sont plus dans la normalité. Ce serait reposant, de lire une œuvre où les comportements masculins ne seraient pas toxiques.
    Ça me renvoie beaucoup à ma lecture d’Alice Coffin, qui dit que la littérature écrite par les hommes perpétue le monde des hommes tel qu’ils l’ont façonné.
    Je rejoins un commentaire ci-dessus, qui dit qu’on peut présenter une situation sans la présenter comme normale : ta scène « réaliste » peut tout à fait être dans le même temps dénonciatrice de ces oppressions… selon le degré d’engagement (mais mon argumentation devient redondante peut-être).

    Probablement que nous portons en nous le biais de nos engagements : comme tu le soulignes, j’ai commenté à de maintes reprises sur des scènes à tendance machiste et patriarcale, jamais sur les autres systèmes d’oppressions. Cela dénote les privilèges qui me sont propres et qui me restent encore à déconstruire.

    Je tiens à dire toutefois que même si je reste en désaccord avec toi sur le degré d’engagement, tes articles ont le mérite de me faire réfléchir et m’ouvrir à autre point de vue, d’autres perspectives… et c’est enrichissant. Merci !

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    • Merci beaucoup pour ce commentaire pertinent et enrichissant.

      Même si j’admet volontiers que le fait que je sois un homme a certainement influencé, et influence encore, bon nombre de mes représentations et de mes points de vue, je te demande de me pardonner si j’insiste pour ne pas être réduit à mon genre, ou à toute autre étiquette qu’on voudrait bien me coller. Je suis également un papa, un Suisse, un journaliste, un membre d’une minorité linguistique, et plein d’autres choses qui pourraient aider à comprendre ma démarche.

      Selon moi, il est essentiel d’avoir conscience de l’impact de nos histoires sur les lecteurs, et de faire preuve de responsabilité de ce point de vue. Mais je suis un pragmatique et j’ai la conviction que cet impact, dans la plupart des cas, est limité. C’est donc à mettre dans la balance avec d’autres facteurs, et oui, d’après moi, le réalisme en fait partie.

      D’autres personnes qui ont un point de vue philosophique différent du mien considéreront qu’il est primordial d’écrire des livres qui ne perpétuent aucun schéma négatif (des livres « reposants », donc), et même si j’admire leur engagement et que je comprends leur opinion, ce n’est pas la mienne.

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