Les mots pauvres

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Certains m’ont traité d’« iconoclaste » après mon billet récent qui encourageait autrices et auteurs à inventer des mots nouveaux. J’aurais préféré que l’on me décrive comme un « dicovandale », mais soit, tout le monde n’est pas confortable avec les néologismes.

Cette semaine, pourtant, je vais recommencer à taper là où ça fait mal. Comme d’habitude, ne vous gênez pas pour exprimer désapprobation et remontrances en commentaires. On parle des « mots pauvres. »

Ce qui est vrai, c’est que la relation qu’entretient un écrivain (ilouelle) au vocabulaire de sa langue est personnelle et parfois même intime. Les usages qui paraissent naturels ou bienvenus à certains sont jugés intolérables, impensables par de nombreux autres. En matière de mots, là où tel romancier verra des portes à franchir, tel autre n’apercevra que des murs.

Et donc, pour certains auteurs, il est essentiel en littérature de faire la chasse à ce qu’on appelle les « mots pauvres. » Certains jugent ça fondamental. D’autres, comme c’est mon cas, mettent un bémol.

De quoi s’agit-il ? C’est quoi, un « mot pauvre », ou un « mot faible », ou un « mot terne »  ? Ce sont des mots qui sont, d’une part, vagues et génériques, et, d’autre part, banals, trop souvent utilisés et appartenant à un registre de langage inférieur à celui qu’on pourrait espérer trouver en littérature.

Ils n’ont aucun style, ne témoignent d’aucune recherche

Donc ces mots souffrent de deux gros défauts. D’abord, ils manquent de précision. Ce ne sont pratiquement jamais les « mots justes » que je vous ai, dans le passé, encouragé à utiliser. Ils vous obligent à y accoler toutes sortes d’adverbes et d’enjoliveurs de phrase pour parvenir à communiquer le sens que vous avez en tête.

Leur seconde faille, c’est qu’ils font partie des mots les plus utilisés de la langue française. Ce sont ceux dont vous vous servez dans la langue orale, ceux auxquels vous pensez en premier lorsque vous écrivez une phrase ordinaire, ils n’ont aucun style, ne témoignent d’aucune recherche, ce sont des mots utilitaires, sans saveur ni élégance.

Quelques exemples ? Je ne vais pas vous dresser la liste, mais des noms comme « chose » ou « truc », ou même « problème », sont pauvres ; même situation pour des adjectifs ou expressions telles que « certains », « parfois » ou « quelque chose » ; et ce sont surtout les verbes auxquels on pense dans ce registre, en particulier « avoir » et « être », mais aussi « aller », « devoir », « faire », « mettre » ou « prendre. »

Celles et ceux qui ont déclaré la croisade pour bouter les mots pauvres hors de nos pages traquent ces termes avec zèle. Une motivation encore renforcée par les logiciels de correction et d’analyse de texte, qui sonnent l’alarme dès que l’un d’entre eux pointe le bout de son nez.

La chasse aux mots pauvres mène à un vocabulaire plus précis

Ils n’ont pas tort de le faire. Prendre l’habitude d’identifier ces mots faibles et de les remplacer, c’est déjà s’astreindre à un salutaire travail d’analyse du texte. Chaque choix de vocabulaire, au stade des corrections, mérite d’être examiné, pondéré, remis en cause. Cet adverbe est-il le mieux adapté ? Ne pouvez-vous pas trouver mieux que ce nom pour conclure votre description ?

Par ailleurs, la chasse aux mots pauvres mène en général à un vocabulaire plus précis, plus pointu, plus adapté à vos objectifs. Votre style devient plus soigné, plus soutenu, plus efficace. Donc tout ça, c’est très bien. Et tout auteur serait bien inspiré d’en tenir compte en écrivant ou en réécrivant un texte.

Dans ce cas, pourquoi diable ai-je entamé ce billet en ronchonnant ? Parce que la traque aux mots pauvres mène également à des excès. Pratiquée aveuglément, elle peut desservir vos intentions et la qualité de votre texte.

C’est le côté systématique de cette démarche qui est gênant. A prêter l’oreille à certaine voix, les mots pauvres sont à remplacer, partout et toujours. Mais cela mène à des situations absurdes. Si vous troquez automatiquement « faire » contre « effectuer » ou « rester » contre « demeurer », vous allez aboutir à des phrases lourdes, ridicules parfois, voire même à des non-sens.

Parfois les mots faibles sont les mots justes

Par ailleurs, ça vaut la peine d’en prendre conscience, parfois les mots faibles sont les mots justes. Oui, ils sont moins précis, mais ils sont également plus passe-partout. Dans d’autres romans, toutes les phrases ne sont pas faites pour attirer l’attention sur elles. Il peut arriver qu’un effet de style alourdisse votre texte. Il peut donc survenir également, au nom de la fluidité de la lecture, qu’un mot dit « pauvre » soit infiniment préférable à un choix plus ampoulé.

Et puis se pose également la question du niveau de langage. Les mots faibles appartiennent en moyenne à un registre moins soutenu que les autres, il est donc tout à fait possible qu’ils correspondent aux choix esthétiques de votre roman, en particulier dans les dialogues ou dans le cas d’une narration à la première personne. Tout le monde ne parle pas comme un dictionnaire, et prétendre le contraire risque de nuire à l’immersion de votre récit.

En conclusion : soignez vos choix de vocabulaire. Prenez du recul, réfléchissez, repérez et remplacez les mots pauvres quand cela se justifie. Mais n’en faites pas une idée fixe et refusez les automatismes. Il n’y a que vous qui savez quels mots méritent de figurer dans votre roman.

11 réflexions sur “Les mots pauvres

  1. Le bon sens près de chez nous ! Tout ce qui est systématique mène fatalement à une absurdité. Les mots pauvres, c’est pauvre. Et parfois, quand on veut exprimer la pauvreté, ben y’a pu que ceux-là qui peuvent dire à quoi on pense. Savoir pourquoi on écrit comme ci ou comme ça, faire des choix en somme…

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  2. Et puis – navré de remettre éternellement ce sujet sur le tapis quelle que soit la thématique – mais cela dépend aussi du choix de la narration. Travailler un style minutieux et très littéraire, ça fonctionne avec un narrateur omniscient, mais joue contre vous si vous cherchez à disparaitre derrière une narration focalisée. En narration à la première personne, le personnage de point de vue guide mais limite ce que vous pouvez utiliser. Enrichir son texte c’est bien, traquer le terne c’est bien, mais globalement les auteurs sont en effet bien trop obnubilés par « le style », jusqu’à rendre le leur illisible.

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  3. juste un témoignage : Môme, le capitaine Fracasse m’avait ennuyé autant que les Trois mousquetaire m’avaient emballés ; le relisant ces jours ci, je me rends compte que l’ennui venait d’un vocabulaire très détaillé et ampoulé, qui me ravi aujourd’hui (je sens Gautier s’amuser en chamarrant ses phrases et en décrivant la moindre dentelle du plus falot personnage, ou les pierres vermoulues des maisons….) autant que les Trois mousquetaires me navrent : punaise, ça va droit au but, l’action, mais comme c’est mal écrit…. bref, à chaque âge ses mots et leurs charmes 🙂

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  4. ah et puis, un ami me parlait d' »écriture blanche » : virer les adjectifs, évidemment, et chercher les mots les plus neutres, les verbes les plus simples, etc…éviter tous les effets et tendre au rapport d »autopsie.
    j’avoue que je n’avais pas été convaincu… fastidieux à faire et, quand c’est réussi, ennuyeux à lire

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  5. Absolument d’accord avec vous tous, à trop vouloir « de style », qu’il soit ampoulé ou blanc, on en oublie que les mots sont au service de l’histoire et de l’émotion et non l’inverse. N’est pas Camus qui veut. Ni Pérec. Personnellement, je milite pour l’authenticité. Très bonne semaine à tous 🙂

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  6. Pingback: Tous les articles | Le Fictiologue

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