Critique: Seule la haine

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Un psychanalyste est pris en otage dans son cabinet par un adolescent armé, Elliot, qui va patiemment lui expliquer les motifs de sa colère au cours d’un huis-clos angoissant.

Titre : Seule la haine

Autrice : David Ruiz Martin

Editions : Taurnada

La présente critique fait figure d’exception parmi toutes celles que j’ai publié sur ce site. D’abord parce qu’elle porte sur un thriller – j’en lis peu et je n’ai jamais rédigé de chronique dans cette catégorie – mais surtout parce qu’il s’agit d’un roman que j’ai lu dans le cadre professionnel. Il y a quelques semaines, j’ai invité et interviewé son auteur dans le cadre d’une émission radiophonique. Jusqu’ici, je n’ai jamais rendu compte de mes lectures abordées dans de telles circonstances, mais au fond, pourquoi pas ? L’entretien a eu lieu, j’ai eu beaucoup de plaisir à recevoir David Ruiz Martin, j’estime que cela n’enraye pas mon objectivité de journaliste de fournir ici mon avis de lecteur. D’autant qu’il est très positif.

Sur le papier, le roman contient tous les ingrédients indispensables à un thriller réussi : un personnage qui court un grave danger, un tortionnaire sans pitié mais pas sans motivations, une situation qui ne cesse de se corser, des personnages tout en contrastes, qui possèdent tous leur part d’ombre, ainsi qu’un regard noir porté sur l’humanité en général… L’impact du texte est encore renforcé par le fait qu’on a affaire à un huis-clos, dont l’action se déroule presque intégralement dans le cadre exigu d’un cabinet de psychanalyste.

L’étroitesse du point de vue permet à l’auteur d’aborder ses thèmes avec beaucoup de précision. Le livre parle de la difficulté d’établir la vérité, et de la manière dont les mots peuvent influencer le comportement d’un individu, en bien ou en mal. La parole qui soigne et la parole qui tue, ainsi que les limites qu’elles présentent toutes deux, servent de fil rouge à l’histoire haletante que l’on nous raconte ici.

C’est d’ailleurs un roman très bavard, et c’est la plus belle de ses qualités. Parce que Elliot, l’adolescent qui prend en otage le psychanalyste, ne fait pas que le menacer : il lui raconte aussi une histoire, celle qui explique ce qui l’a motivé à s’armer et à débarquer ainsi dans le cabinet de ce praticien pour le menacer. Il s’agit d’un récit de plus en plus sombre et violent, qui retrace plusieurs mois de la vie du jeune homme, et qui met en scène certains personnages que son otage connaît, et d’autres dont il ignore tout.

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Surtout, ce choix astucieux de l’auteur lui permet d’introduire au sein même du récit un second narrateur, qui s’adresse directement au premier, le psy, qui lui nous raconte l’histoire à la première personne. C’est intéressant pour au moins deux raisons. D’abord, cela renforce l’immersion du lecteur. Il se retrouve propulsé au cœur du récit, dans le cabinet, endossant la peau du psychanalyste sur lequel on pointe le canon d’un revolver. C’est à lui que l’on raconte cette histoire, directement, et il se retrouve ainsi, d’une certaine manière, otage du livre, forcé de tourner ses pages pour en atteindre la conclusion libératrice. Deuxièmement, en choisissant d’insérer une narration à la première personne dans une autre narration à la première personne, l’auteur additionne les subjectivités et nous éloigne de deux crans de la réalité de son récit, libre de nous mener par le bout du nez, une possibilité qu’il ne se prive pas d’explorer.

Malgré les qualités du livre, j’ai trouvé que par moments, certains aspects du récit versaient dans un nihilisme d’opérette qui m’ont un peu fait sortir de l’histoire. Cet Elliot qu’on nous présente comme un adolescent précoce et particulièrement brillant tient un discours sur le monde, univoque et un peu naïf, qui m’a fait penser à celui des gens qui lisent Nietzsche pour la première fois. Ce n’est pas gênant, mais peut-être que le récit aurait encore gagné en crédibilité si l’auteur s’était autorisé à donner à son personnage une voix un peu plus singulière.

Quoi qu’il en soit, « Seule la haine » est un thriller prenant, bien mené, qui use avec habileté des règles de la construction dramatique et qui remplit pleinement chacun des objectifs narratifs qu’il se fixe.

Une réflexion sur “Critique: Seule la haine

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