Les types d’enjeux

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Des enjeux, en littérature, il en existe plusieurs types. Même si, au final, ils peuvent tous se résumer par la formule « les conséquences négatives de l’échec des protagonistes », les conséquences en question peuvent se manifester de manières très diverses. L’enjeu final d’une saga de science-fiction peut être l’annihilation de toute trace de l’humanité dans l’univers, alors que l’enjeu d’un roman familial intimiste peut être l’oubli de la mélodie que le grand-père du protagoniste lui chantait quand il souffrait de la rougeole.

Afin d’y voir plus clair, il peut être utile de tenter d’établir une classification. En réalité, je vous en propose deux, dans la mesure où, pour commencer, les enjeux d’un roman peuvent facilement se répartir dans une des deux catégories suivantes : externes ou internes.

Les enjeux externes

Cette catégorie, sans doute la première que l’on a en tête lorsque l’on commence à réfléchir à la question des enjeux, concerne tout ce qui a trait à l’univers physique qui entoure les personnages, qui comporte donc tous les individus, les lieux, les objets, mais aussi les construits sociaux, les cultures, les traditions, les relations entre les personnages. Oui, c’est assez vaste.

En gros, les enjeux externes concernent le « faire », l’« agir », les conséquences palpables et tangibles des actions des personnages. En raison de leurs actes, le monde autour d’eux se transforme : des choses sont détruites ou construites, des êtres meurent ou naissent, des civilisations sont créées ou effacées, des entreprises sont ruinées ou font fortune, des histoires d’amour commencent ou se terminent.

Cette catégorie peut sembler beaucoup trop immense pour être d’une quelconque utilité. À quoi cela peut-il bien servir de ranger tous les enjeux de la littérature dans seulement deux catégories, l’une des deux comprenant l’univers physique et social dans son intégralité ? En fait, si cette distinction est pertinente, c’est parce qu’elle permet de différencier les enjeux externes et internes, qui vont souvent de pair.

Reprenons l’exemple très parlant du film « Le monde de Nemo », déjà évoqué dans cette série. Comme nous l’avons vu, l’enjeu externe tourne autour de la quête du poisson-clown Marin qui recherche son fils Nemo à travers l’océan : s’il échoue, celui-ci va peut-être mourir, ou en tout cas le père et le fils risquent de ne plus jamais se revoir. Mais il ne s’agit que d’un aspect des enjeux de cette histoire…

Les enjeux internes

Tout ce qui se passe à l’intérieur de la tête de vos protagonistes appartient à la catégorie des enjeux internes. Cela peut sembler moins vaste que le premier groupe, mais en réalité il s’agit d’un univers presque infini. Il contient toutes les activités mentales, toutes les représentations, toutes les émotions ressenties, les valeurs éthiques, les idéaux philosophiques, l’identité, la mémoire, la culture, la psychologie et une myriade d’autres choses qui cohabitent dans notre crâne.

Ici, on se situe dans le « être », dans le « ressentir », dans l’« apprendre » de l’histoire, les conséquences mentales et psychologiques de l’histoire.

Les enjeux internes peuvent être le seul type d’enjeu d’une histoire. Par exemple, vous pouvez très bien écrire un roman sur une victime de l’inceste qui, enceinte, cherche à décider si elle souhaite ou non adresser à nouveau la parole à son père, responsable de tant de souffrances. Tout ce qui est important dans ce type d’histoire appartient à l’univers mental de la protagoniste, et les enjeux externes sont négligeables.

Bien souvent, cela dit, un roman présentera des enjeux internes et externes. S’ils fonctionnent en tandem, c’est mieux. Une manière simple et élégante de procéder, c’est de raconter une histoire au sujet d’un personnage qui a un problème à résoudre et une faille de caractère. En résolvant son problème, il parvient en même temps à combler son défaut, et les deux enjeux parviennent à leur conclusion ensemble, comme s’il s’agissait des deux facettes d’une même situation.

Ainsi, dans « Le Monde de Nemo », l’enjeu interne de Marin consiste pour lui à apprendre à faire confiance à son fils handicapé et à lui laisser un peu de liberté, plutôt que de s’inquiéter en permanence qu’il lui arrive quelque chose. S’il n’y parvient pas, il va étouffer son enthousiasme et lui ménager une horrible jeunesse. Cela dit, le fait qu’il en prenne conscience lui donne l’impulsion qui lui permet de retrouver Nemo. Ainsi, l’enjeu interne (la peur étouffante de Marin) et l’enjeu externe (il faut retrouver Nemo) sont résolus en symbiose l’un par rapport à l’autre, se renforcent mutuellement, et s’entortillent avec élégance autour des thèmes de liberté et de codépendance qui sous-tendent le film. Quand ces choses-là sont réussies, ça peut être magnifique.

Les autres enjeux

Analyser les enjeux en fonction de la grille externe/interne est déjà riche d’enseignements pour un auteur, et ça peut être suffisant. Cela permet de raconter des histoires sur des personnages qui font quelque chose, et qui, en le faisant, apprennent quelque chose.

Cela dit, pour prendre pleinement conscience des possibilités qu’offre la réflexion autour des enjeux à la création littéraire, il peut être nécessaire d’énumérer quelques catégories supplémentaires. Celles-ci ne s’ajoutent pas à la dichotomie externe/interne, il s’agit d’un autre découpage, en fonction de la typologie de ce qui est accompli par les personnages. Les cinq catégories qui suivent ne sont que des exemples : on pourrait y ajouter les enjeux écologiques, monétaires, artistiques, matériels, psychologiques, éducatifs, judiciaires et bien d’autres. Le tout est de prendre conscience que parmi les infinités d’histoires que l’on peut raconter, ce qui se joue peut prendre une très grande variété de forme.

Les enjeux physiques

C’est tout ce qui concerne la possibilité pour vos protagonistes de souffrir, d’être blessé et de mourir. S’ils échouent, ils risquent d’avoir très, très mal. Inoculez-leur des maladies, torturez-les, découpez-les en petits morceaux, rouez-les de coups, tirez-leur dessus, jetez-les dans une maison en feu et regardez ce qui peut arriver, blessez-les et examinez de quelle manière ils peuvent récupérer. Les enjeux physiques sont prépondérants dans la littérature d’aventure ou d’action, mais ils peuvent être utilisés dans n’importe quel type d’histoire. Il n’y a pas grand-chose de plus universel que la souffrance et la mort.

Les enjeux sociaux

Le standing social, la reconnaissance par ses pairs, les liens familiaux, l’appartenance à une classe, à une caste, la réputation, la possibilité de voir son identité comprise et reconnue : voilà quelques-uns des enjeux sociaux qui peuvent être utilisés dans un roman. Un scientifique fait une découverte tellement révolutionnaire qu’il craint d’être ridiculisé s’il la rend publique ; une femme découvre qu’elle a été adoptée et craint que cela ne complique l’obtention d’un héritage ; un trafiquant fait tout pour éviter que les membres de son gang découvrent son homosexualité… Pour certains, exister aux yeux d’autrui est plus important que la vie elle-même, et ils sont prêts à commettre des actes inimaginables pour éviter de perdre la face.

Les enjeux émotionnels

On peut mourir émotionnellement aussi. On peut avoir le cœur brisé, on peut perdre tout espoir, on peut choisir de vivre le reste de sa vie comme un automate, de se fondre dans la masse et de ne plus jamais faire de vague, tant la crainte de se faire à nouveau broyer par l’existence est grande, on peut faire une dépression, on peut être hanté par la honte ou par les regrets, on peut être en deuil. Imaginez l’ironie horrible du protagoniste qui réussit les enjeux externes qui étaient au cœur de l’histoire, mais le fait en sacrifiant les enjeux internes, ceux-ci étant de nature émotionnelle. Il a gagné, mais à l’intérieur, il est brisé, vaincu. Vous pouvez même lui donner une fausse victoire avant sa vraie défaite. Vos lecteurs vont tellement chialer.

Les enjeux philosophiques

Qu’est-ce que cela signifie de faire le bien ? D’être une bonne personne ? De donner l’exemple ? D’être un meneur ? Un père ? Comment répondre à ces questions aussi vieilles que l’humanité, et trouver des réponses alors que personne ne propose de points de repères ou de solutions pour s’orienter ? Et si l’on échoue sur tous les plans, comment va-t-on faire pour poursuivre son existence dans la dignité ? Si les enjeux physiques de votre histoire vous paraissent fades, vous tourner vers l’éthique et la philosophie peut vous aider à glisser dans la mixture le savoureux piment existentiel qui lui manquait.

Les enjeux professionnels

Imaginez que votre boulot soit à ce point la partie la plus importante de votre vie, que si vous échouez, que votre carrière ne prend par la tournure que vous attendiez, que si vous ne vous donnez pas à 100% pour obtenir les résultats que vous espériez, vous avez l’impression que plus rien n’a d’importance. Imaginez que votre emploi soit tellement ennuyeux, tellement abrutissant, vos tâches tellement absurdes, vos supérieurs tellement incompétents, vos collègues tellement monstrueux, que si vous ne changez pas quelque chose très vite, vous sentez que vous allez péter les plombs. Le travail, la réussite, l’échec constituent eux aussi des enjeux qui peuvent générer de nombreuses histoires haletantes.

5 réflexions sur “Les types d’enjeux

  1. J’aime bien quand vous classifiez des en jeu d’histoires et que vous promouvez ensuite de les lier pour certains: « Ainsi, l’enjeu interne (la peur étouffante de Marin) et l’enjeu externe (il faut retrouver Nemo) sont résolus en symbiose l’un par rapport à l’autre, se renforcent mutuellement, et s’entortillent avec élégance autour des thèmes de liberté et de codépendance qui sous-tendent le film. Quand ces choses-là sont réussies, ça peut être magnifique. »
    🙂

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  2. Enfin la partie que j’attendais avec impatience 🙂 Tu dis que les enjeux externes et internes vont souvent de pair ensemble, mais est-ce que ce n’est pas systématiquement le cas ? (ou alors quand ce n’est pas le cas, c’est juste très pénible à lire et pas intéressant du tout…)

    Je vois les enjeux émotionnels comme la base de tous les autres enjeux (externe ou interne), seulement, j’ai l’impression que la plupart des gens ne réalisent pas à quel point les émotions ont une part importante dans leur vie (ou alors leur vécu de ladite émotion est très émoussé ?). Tout ce qu’on fait peut provenir d’une émotion, peut en provoquer une (chez soi ou chez l’autre).

    Désolée si c’est un peu confus ^^ Et merci pour ton article, ça m’a fait pas mal réfléchir ces derniers jours ! (en plus tu mets plein d’exemples, ça c’est chouette)

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    • Non, selon moi, ce n’est pas systématique. Ce qu’on peut dire, c’est qu’en général, un enjeu extérieur peut avoir un volet intérieur. Par exemple, si on raconte une histoire sur un archéologue qui recherche un trésor, cela constitue un enjeu intérieur. Naturellement, le personnage va ressentir toutes sortes d’émotions pendant sa quête, mais cela ne signifie pas qu’on a affaire à un enjeu intérieur distinct: c’est juste l’écho de l’enjeu extérieur qui sert de fil rouge à l’intrigue.
      Si, par contre, notre héros, pendant ses aventures, prend progressivement conscience qu’il traite les autochtones avec mépris, et cherche à s’améliorer, cela constitue alors un véritable enjeu intérieur, qui s’ajoute et s’entremêle avec l’enjeu extérieur. Cela dit, le roman pourrait très bien exister sans cet ajout.

      Aimé par 1 personne

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