C’était la vallée de l’ombre qui dévore (3)

🔙 Deuxième partie Quatrième partie 🔜

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Elles marchèrent dans la lumière grise, parfois l’une derrière l’autre, parfois côte à côte.

La pente n’était pas abrupte, mais elle n’offrait aucun répit aux voyageurs. De temps en temps, la jeune Wuurmaazi fatiguait et la Chevalière devait l’attendre pour lui permettre de reprendre son souffle. Elle posait sa main sur son épaule ou ceignait ses reins, l’encourageait, lui permettait de reprendre courage. Son corps paraissait minuscule dans le creux de son bras.

De temps en temps, c’était Wolodja qui devait patienter pendant que S procédait à des repérages. Celle-ci était toujours aux aguets, comme si elle devinait une bête dissimulée derrière chaque bosquet.

Les deux jeunes femmes parlaient peu. Elles n’échangeaient que le minimum.

« Est-ce que ça va ? », « Qu’est-ce que c’est là-bas ? », « Tu as soif ? », « À ton avis, nous sommes bientôt arrivés ? »

Des regards et quelques gestes se chargeaient du reste.

S le savait bien, qu’elle ne devait qu’à un concours de circonstances d’avoir cette compagne de voyage, et que sans doute, d’ici quelques jours, le destin les sépareraient et elles ne se reverraient plus, mais elle se surprenait, malgré les circonstances, à savourer la présence de la jeune fille, à l’apprécier, comme un paquet de bonbons au miel qu’on se refuse à manger trop vite, et à se réjouir d’avoir, telle une parenthèse dans sa solitude, quelqu’un sur qui veiller, une silhouette qui enchantait son champ de vision, une voix qui soulignait la beauté des choses.

Le simple fait de s’avouer que c’était bien ce qu’elle ressentait la plongea dans la culpabilité. Elle continua malgré tout à le penser.

L’atmosphère était opaque et l’horizon comme tronqué. La lumière était si rare qu’on aurait pu croire que la tombée de la nuit s’approchait, mais c’était trompeur. L’obscurité qui recouvrait la vallée ne variait pas. Elle n’avait rien à voir avec le soleil ou avec son absence. C’était comme si ces reliefs étaient hostiles à la lumière.

Malgré tout, les deux femmes virent arriver quelqu’un, au loin, titubant sur la route, comme un ivrogne, s’approchant d’elles en sens inverse. Il était encore à quelques centaines de mètres de là, mais à cette allure, il serait sur elles dans quelques minutes.

S passa les doigts sur la garde de son épée.

Le comportement de l’intrus n’était pas normal. Il marchait comme si c’étaient ses jambes qui décidaient d’où il allait, comme s’il n’avait ni vue ni conscience.

Lorsqu’il fut assez proche pour distinguer ses traits, on le vit tel qu’il était : un Hängrite, à peine sortie de l’adolescence, aux longs cheveux roux désordonnés, telle de la laine pas filée, portant une cote de cuir rapiécée, et, dans la main, une hachette qui ne servait pas qu’à couper du bois.

« Place-toi derrière moi » dit la guerrière à la jeune fille.

L’expression du jeune homme était terrifiante : sa bouche était grande ouverte, la langue pendante, comme celle d’un chien, et ses yeux étaient hallucinés.

« Tu vas me protéger, pas vrai ? » dit Wolodja, dans le creux de l’oreille de S. Puis, un ton plus bas, en serrant de ses doigts tremblants la main qui tenait l’épée : « Tu le tueras, s’il le faut ? »

La guerrière ne répondit rien. Prête à se battre, elle ne gaspillait ni ses paroles, ni son temps, ni ses gestes.

Le jeune milicien, épagneul fou, gambadait désormais à une distance dangereuse, fouillant l’air en gestes désordonnés de sa hachette, comme s’il combattait des ennemis invisibles. Il prononçait des syllabes dont il était impossible de comprendre le sens. Il avait l’air plus déséquilibré qu’enragé, mais était-ce vraiment un risque qu’il était sage de courir ?

Les circonstances tranchèrent ce dilemme. Le jeune homme, sans prévenir, fonça à perdre haleine en direction des deux femmes, s’égosillant et traçant des moulinets avec son arme.

S, en position de garde, était prête à l’accueillir. Lorsqu’il arriva au contact, elle le frappa en un geste vif.

Son cou fut tranché net. Sa tête roula en direction du talus. Elle ruissela d’une corolle de sang qui vint esquisser des motifs sur les cailloux plats de la route. Puis elle retomba, comme le font les choses mortes, et là où, il y a un instant, il y avait encore de la vie là-dedans, il ne restait plus rien que de la viande flasque et grise.

« Encore un » dit S.

Elle n’y avait pas mis d’émotion. C’était un constat. Ce jeune homme n’était qu’un forcené de plus qu’elle avait été forcée de tuer depuis son arrivée dans la vallée, un infortuné de plus à perdre la tête pour une raison mystérieuse. Elle savait bien que tout reposait sur elle : si elle ne faisait pas ce qu’il fallait pour dissiper les ténèbres qui régnaient sur la région, celles-ci ne feraient que se propager.

« Tu as eu peur ? » demanda-t-elle à la jeune fille, qui venait d’assister à la mise à mort.

Celle-ci se rapprocha et s’accrocha à son bras, comme pour s’y réfugier, et ne le lâcha plus. « Pas vraiment », dit-elle. « Ici, les hommes perdent si facilement la tête. Toi, tu es différente. Je me sens en sécurité. »

Elles voulurent toutes deux rajouter quelque chose, mais se ravisèrent.

Le pacte de qualité de l’autoédition

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Les romans autoédités ne sont pas de plus mauvaise qualité que ceux qui sont issus des maisons d’édition. Certains d’entre eux sont même meilleurs, écrits avec davantage de soin, relus avec plus d’attention, fignolés dans le moindre détail, alors qu’il arrive que des ouvrages issus des canaux plus officiels soient assemblés à la hâte, sans trop se préoccuper de la qualité du produit fini.

Cela étant dit, l’autoédition traîne une réputation souvent peu élogieuse. Une grande partie du lectorat ignore tout de son existence. Et parmi ceux qui en ont entendu parler, certains refusent de s’approcher d’un roman qui n’aurait pas reçu l’estampille d’une maison d’édition, craignant que ceux-ci soient bâclés, des premiers jets vite pondus, à l’orthographe et à la grammaire approximatifs, au texte jamais relu, à la mise en page repoussante, bref, des livres réalisés sans aucun regard extérieur ni contrôle qualité, quel qu’il soit.

Ce point de vue ne correspond sans doute pas à la réalité, mais il existe, et le monde de l’autoédition aurait selon moi tout à gagner à en tenir compte s’il souhaite continuer à s’étendre. En deux mots : ne pouvant pas compter sur la béquille du contrôle éditorial, la production autopubliée doit asseoir sa légitimité sur d’autres bases. Naturellement, produire un travail de qualité est et restera le meilleur argument qu’un écrivain pourra faire valoir, et le seul qui compte pour une partie de ses lecteurs.

Néanmoins, étant donné l’offre pléthorique de livres, tout ce qui peut aider un auteur à ressortir du lot est à encourager. Lorsque les piles à lire des amateurs de bouquins culminent déjà à des hauteurs dangereuses, alors qu’ils se contentent de puiser dans la production des maisons d’édition, qu’est-ce qui pourrait pousser ces lecteurs à s’aventurer dans la jungle de l’autoédition, s’ils craignent d’avoir une mauvaise expérience ? À l’heure actuelle, ils n’ont pas de point d’entrée, rien qui leur indique qu’un livre qui n’est pas passé par les circuits traditionnels vaut le détour, qu’il a été réalisé avec le même soin et le même souci du détail que s’il était issu des plus grandes maisons.

Le constat que je dresse ici n’est pas nouveau. Depuis des années, le petit monde de la littérature autoéditée planche sur la question, l’envisageant sous tous ses angles. L’idée de créer un label de qualité qui pourrait servir de garantie au lectorat a été envisagée, étudiée, longuement débattue, avant que chaque tentative de construire quelque chose ne sombre dans des querelles sur des points de détail. On ne va pas les blâmer parce qu’en réalité, c’est leur plus grande qualité : les autrices et les auteurs auto-édité-e-s sont farouchement indépendants, ils ont du mal à se plier à ce qu’ils considèrent comme une contrainte extérieure, à plus forte raison s’ils ne sont pas d’accord à 100% avec ce qu’on leur propose. Qui plus est, à quoi bon mettre en place une autorité extérieure qui garantit la qualité d’un ouvrage ? N’est-ce pas réinventer les maisons d’édition ? Personne n’a besoin de ça.

Partant du principe qu’il existe chez les lecteurs un besoin de points de repère face à l’offre pléthorique qui déferle sur le marché, mais que toute contrainte est mal vécue par les auteurs qui sont les principaux intéressés, je propose donc un pacte de qualité pour l’auto-édition.

Il ne s’agit pas d’un label, il ne s’agit pas d’un cahier des charges, personne ne force qui que ce soit à faire quoi que ce soit, lecteurs et écrivains conservent leur entière liberté. Il s’agit d’un acte volontaire, librement consenti et public, de la part d’un auteur auto-édité, de s’engager à produire un livre répondant à des normes minimales de qualité formelle.

En deux mots, il s’agit d’un engagement sur l’honneur à fournir un produit qui correspond à des standards proches de ceux des maisons d’édition, ceux dont les lecteurs ont l’habitude. Le simple fait d’adhérer à ce pacte témoigne d’une volonté de bien faire, d’un aveu que l’édition correspond à une somme de métiers ou d’interventions (relecture, correction, mise en page, illustration, contrôle éditorial, etc…). Si l’auteur qui s’engage possède certaines des compétences requises pour faire le travail lui-même, tant mieux, sinon, il fait appel à des tiers.

Cette exigence, de nombreux auto-édités s’y plient déjà, naturellement. Mais le lecteur n’en est pas toujours informé. Je suggère de rendre cette démarche explicite.

Le pacte qualité des auteurs auto-édités est un engagement qu’un écrivain prend à titre personnel, vis-à-vis de ses lecteurs. Il prend la forme qu’il souhaite, épouse les limites qu’il veut, et est communiqué de la manière dont il a envie. Pour débroussailler le terrain et faciliter les démarches de celles et ceux qui souhaiteraient s’engager dans cette voie, je vous suggère ici une manière de faire, conçue pour être évolutive et paramétrable. À chacune et chacun de voir s’il souhaite la reprendre telle quelle ou la modifier.

Dans la conception du pacte telle que je la propose, l’engagement est imprimé sur le quatrième de couverture, en bas de page, en faisant figurer la phrase suivante : « L’autrice/auteur garantit que ce livre auto-édité a été : »

À la suite de cette phrase, il inclut l’un ou l’autre des quatre pictogrammes suivants, en fonction de sa situation et des limites qu’il souhaite donner à son engagement. Chacun de ces symboles représente une promesse différente. Ensemble, elles assurent une qualité formelle minimale à un ouvrage.

Relu

signalétique relu copie

Le roman a été intégralement relu plusieurs fois par le romancier lui-même, dans l’optique d’en assurer la qualité formelle, traquant les erreurs de grammaire, d’orthographe et de typographie, mais également les répétitions et autres erreurs stylistiques, ainsi que les faiblesses de construction narrative et structurelle. Le pictogramme « Relu » symbolise à lui seul une exigence de qualité de faible niveau, mais assure au lecteur qu’il n’a pas affaire au premier jet d’un texte envoyé à la hâte à la publication.

Corrigé

signalétique corrigé copie

Ce symbole assure que le roman a été entièrement relu et corrigé par une tierce personne, éventuellement par un correcteur professionnel, ou grâce à l’assistance d’une application d’analyse textuel, afin de l’expurger des erreurs en tous genres, telles que celles qui sont mentionnées dans le paragraphe précédent. Pour autant que l’auteur le sache, un texte « Corrigé » est un texte sans fautes.

Mis en page

signalétique mis en page copie

Un document marqué par ce symbole a été mis en page avec soin. L’auteur a fait appel à un maquettiste professionnel, ou, à défaut, a pris sur lui d’observer avec soin les standards les plus exigeants de typographie, de choix de polices, de traitements des images, de formatage des paragraphes, de titrages et autres considérations techniques, afin de garantir une lecture fluide et agréable au lecteur.

Validé

signalétique éditorial copie

Dernière catégorie du pacte, l’estampille « Validé » témoigne que le texte a bénéficié d’un contrôle éditorial par une tierce personne : un éditeur, coach en écriture ou écrivain qui s’est penché sur le texte avec un regard critique, qui a attiré l’attention de l’auteur sur les faiblesses dans le fond et dans la forme, et qui a exploré avec lui les moyens de les surmonter, jusqu’à parvenir à un résultat satisfaisant pour tous les deux. Un roman « Validé » est produit avec la même exigence qu’un texte ayant bénéficié du contrôle éditorial d’une maison d’édition.

Les définitions de ces quatre catégories sont laissées vagues et c’est volontaire. Qu’est-ce qu’une mise en page « agréable », par exemple ? La plupart des romans sont publiés avec des paragraphes justifiés, et il s’agit d’un standard largement reconnu, mais un auteur qui ne souhaite pas s’y plier pourra choisir d’inclure le symbole « Mis en page » malgré tout, s’il juge que le résultat est tout de même esthétiquement cohérent et plaisant.

Au fond, l’avis de l’auteur compte peu : cet engagement est pris vis-à-vis du lecteur et c’est lui qui, en fin de compte, décidera si celui-ci est crédible ou non. Un texte bâclé et truffé d’erreurs dont l’auteur aurait l’audace d’inclure une signalétique comme celle-ci serait ridiculisé par ses lecteurs et risquerait de s’attirer une mauvaise réputation. En réalité, il n’y a rien à gagner à affirmer que l’on se plie à des exigences formelles si ce n’est pas le cas. Les faussaires se font vite débusquer.

Le pacte qualité des auteurs auto-édités est un instrument de marketing destiné à présenter un roman sous un jour plus séduisant, c’est le témoignage d’un souci de bien faire, c’est un instrument destiné à rapprocher les auteurs des lecteurs. C’est surtout une idée faite pour être utilisée dans le monde réel, modifiée, améliorée, débattue. Chacun peut se l’approprier et en offrir une variante personnelle. Au final, le double objectif poursuivi est la satisfaction des lecteurs et la fin des stéréotypes sur l’auto-édition.

Plus encore que d’habitude, je vous encourage donc à débattre de cet article ici, de le partager autour de vous et de poursuivre la discussion sur les réseaux et dans le monde réel, dans l’intérêt des lecteurs comme dans celui des auteurs.

C’était la vallée de l’ombre qui dévore (2)

🔙 Première partie Troisième partie 🔜

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Dans la masse des corps, elle chercha sa lance, la retrouva brisée, fronça des sourcils. Elle était attachée à cette arme. Parcourant le champ de bataille, elle se lança en quête d’un remplacement.

Elle aperçut une épée large qui faisait l’affaire. Son propriétaire n’en aurait plus besoin, ni de son épaisse cape de fourrure, qu’elle revêtit. Un arc de chasse et un carquois rempli de flèches de différentes origines vinrent compléter son équipement. Elle était parée à survivre dans ces montagnes.

Pas la peine de chercher des chevaux : ils avaient tous fui. Il fallait croire qu’ils étaient plus sages que les hommes.

Apercevant une route caillouteuse en surplomb, la jeune femme remonta lentement le talus, enfonçant les semelles de ses bottes dans la boue à moitié gelée. C’est alors qu’elle entendit une voix humaine. Elle se figea et se retourna en direction du charnier.

Le son était infime, mais il n’avait rien en commun avec les croassements des charognards. C’était un pleur, ou un peut-être un gémissement de douleur, ou les deux en même temps.

La guerrière serra les poings. Elle avait été négligente : quelqu’un avait survécu. Il fallait rebrousser chemin et lui porter secours.

Elle retrouva la source des gémissements à l’écart du carnage, non loin d’un empilement de glace ramollie. C’était une jeune fille, la peau blanche comme la nacre et le visage rond encadré par de longs cheveux foncés, une beauté inattendue au milieu de cette horreur. Difficile de la quitter du regard. En-dehors de quelques coupures, elle n’avait pas l’air d’avoir trop morflé, mais elle n’était pas en état de parler.

La guerrière enlaça sa taille pour lui permettre de s’asseoir, et elle promena ses yeux sur elle. Les pommettes saillantes et les grands yeux obliques de la survivante n’avaient rien en commun avec le physique robuste des femmes de la chaîne du Bouclier : à coup sûr, cette fille était loin de chez elle. D’où venait-elle ? Pourquoi avait-elle survécu alors que tous les autres avaient perdu la vie ?

Les questions allaient devoir attendre. Une bruine froide commençait à tomber, presque de la pluie. Il n’était pas question de laisser cette étrangère ici. La guerrière prit sur elle de l’emmener en lieu sûr.

Elle la hissa à la force des bras, la porta, son visage tout proche du sien, et l’emmena, pas à pas, tout en haut du talus. Là, elle trouva un petit dépôt de bois, sous le toit duquel elles se mirent à l’abri.

Méticuleusement, la guerrière inspecta la tête et les bras de la jeune fille. Malgré le froid, elle défit son corsage et ausculta son torse et son ventre, souleva sa robe et son jupon pour vérifier ses jambes fines. Elle souhaitait s’assurer qu’elle n’était pas trop mal en point, et prendre note de la localisation de chacune de ses blessures – ou en tout cas, c’est ce qu’elle décida de se raconter, mais cet examen réveilla en elle des sentiments moins nobles, une émotion au spectacle de ce corps, un élan d’une nature qu’elle s’était jurée de combattre.

Prononçant les paroles d’un psaume de son Ordre, elle eut la tête coiffée d’une auréole pâle, et les paumes de ses mains dégagèrent une lumière accompagnée d’une chaleur apaisante. Elle posa celles-ci, sans doute trop longuement, sur la peau tendre de la jeune fille, partout où elle était meurtrie, calmant ses douleurs et fermant ses plaies par l’entremise de son Miracle.

« Merci » dit-elle.

Pour la première fois, ses yeux croisèrent ceux de celle qui l’avait sauvée, animés de reconnaissance et de quelque chose d’autre, d’énigmatique. On aurait pu s’oindre de leur pâleur, se perdre dans la forêt de ses cils.

Pas question. La guerrière s’entailla la lèvre avec les dents. Elle refusa de prêter l’oreille à cette voix qui se réveillait dans ses entrailles, ce démon trop familier dont l’appel était plus fort que jamais. Inacceptable. Dans le secret de ses pensées, elle se remémora des oraisons sacrées, dont la faculté de la préserver de la tentation semblait bien dérisoire à présent.

Un sourire minuscule se dessina sur les lèvres de la fille. Du genre qui disperse l’ombre, qui loge un peu de grâce dans le cœur des gens. C’était trop tentant, trop dangereux.

Il valait beaucoup mieux oublier tout ça, revenir à la réalité, prendre quelques précautions. Elle pointa son index sur le front de cette inconnue, y inscrivant des noms sacrés. Ils brillèrent d’une flamme verte, avant de disparaître comme s’ils n’avaient jamais existé.

« Une prière. Pour te préserver du froid. »

Le sourire se teinta de reconnaissance, les joues d’un peu de pourpre. La fille baissa les yeux comme une jeunette à la nuit de ses noces.

« Je m’appelle Wolodja. »

Elle avait la voix ravissante, au sein de laquelle on devinait une pointe d’accent wuurmaazi. La guerrière se sépara de sa cape de fourrure, et vint la poser sur les épaules étroites de la demoiselle, qui s’affaissèrent sous le poids du vêtement.

« Tu es loin de chez toi, Wolodja. »

Elle hocha la tête, avec dans le regard, semblait-il, le reflet d’une histoire qu’elle n’était pas prête à raconter, puis elle se tourna vers celle qui venait de lui venir en aide, montrant, sans oser le dire, qu’elle s’attendait à ce qu’on réponde à ses présentations.

« C’est l’Empereur qui m’envoie » dit la guerrière. « Je suis une Chevalière Sacrée. Appelle-moi S. Tout le monde le fait. »

Elles échangèrent un regard complice, surprises sans doute de s’être autorisées à échanger tant de mots au milieu du silence qui hantait cette vallée. Puis, l’une après l’autre, elles se levèrent et s’équipèrent.

La pluie s’était estompée. Il fallait repartir. La guerrière leva l’index, désignant le chemin caillouteux.

« C’est par là que je vais. La route du col du Grimatsch. Plus personne ne passe par là depuis des semaines. Les caravanes ont toutes disparues, les soldats qu’on a envoyés se sont fait tuer. On m’a dit de venir voir ce qui se passe. Si tu veux, je t’emmène jusqu’au prochain village. »

La jeune fille accepta, posant la paume sur une des joues de la Chevalière. Ça ressemblait à une promesse. Sa décision était prise.

Avant de partir, S fit appel à la Foi pour se soigner à son tour. Récalcitrant, son mal de tête refusa pourtant de se calmer. Elle jeta un regard vers le fond de la vallée, ses champs gris comme de la cendre sous un ciel sur le point de se fendre, semblable à un couvercle de faïence. Vers le haut, le chemin inhospitalier rejoignait d’autres chemins, serpentait, se taillait une place entre les rochers saillants et les talus, avant de se perdre dans la brume. On ne voyait ni n’entendait rien de vivant. C’était comme si la douleur se propageait en-dehors de son crâne.

Il y avait une ombre dans cette vallée, quelque chose qui rendait les gens fous.

Éléments du suspense

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Maintenant que nous avons compris ce que c’est que le suspense, comment le construire, à quoi il sert et comment on peut l’utiliser, par exemple, dans le thriller, il est temps de se consacrer à quelques techniques qui peuvent donner du relief supplémentaire à ce dispositif narratif. Mettons qu’il s’agit de quelques épices à rajouter dans la recette pour lui donner encore plus de saveur.

Jouer avec la montre

Comme nous avons eu l’occasion d’en discuter, le succès du suspense est, en partie en tout cas, une question de temps. Expédié trop rapidement, il ne fonctionne pas, alors que, prolongé trop longuement, il finit par ennuyer le lecteur. Il s’agit donc, entre les deux, de trouver le bon réglage.

Cela dit, la maîtrise du temps peut également augmenter le suspense et l’intensité dramatique qui va avec. Un bon exemple, c’est celui du compte à rebours : une limite de temps, connue du lecteur, et qui peut être connue du protagoniste ou non, est établie. Une fois le décompte terminé, quelque chose de fâcheux se produit (le fameux scénario négatif dont nous avons parlé dans le dernier billet).

L’exemple le plus simple de ce dispositif, c’est la bombe à retardement, destinée à exploser lorsque le décompte arrive sur « zéro » et on peut l’utiliser de toutes sortes de manières différentes : en la plaçant dans un endroit connu du protagoniste ; connu du lecteur mais pas du protagoniste ; dans un endroit inconnu des deux, qui doit donc être découvert ; dans des endroits multiples ; sur le protagoniste lui-même ou sur l’un de ses proches, etc…

Mais la bombe n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de compte à rebours. Le cas, dans une romance, de l’être aimé qui va prendre son avion pour s’éloigner à tout jamais fonctionne selon le même principe, pour autant que le roman prenne la peine de mentionner l’heure de départ et les minutes qui s’égrènent avant le moment fatidique. Dans un roman où les personnages sont perdus en pleine nature, l’arrivée de la nuit peut fonctionner comme un compte à rebours, si, dans cette région, les bêtes sauvages chassent à la nuit tombée. La réserve d’oxygène dans une combinaison spatiale (ou dans une tenue de plongée) fonctionne elle aussi selon le même principe.

Et puisque l’on parle de temps, un autre principe à garder en tête pour établir un suspense efficace est celui de la compression de l’échelle de temps. L’histoire que vous avez prévu de raconter s’étend sur une semaine ? Pourquoi ne pas tenter de la ramener à trois jours ? Ou à 24 heures ? Réduire la durée de votre histoire, sans pour autant diminuer le nombre de péripéties, peut sembler être une manière artificielle d’augmenter la tension, mais c’est efficace : moins il y a de temps morts, moins vos personnages auront de temps pour se reposer ou rassembler leurs esprits, plus le suspense sera poignant.

La complication

Pour doper la tension dans une histoire, en-dehors des mécanismes de base du suspense que nous avons déjà examiné, il ne faut pas craindre d’ajouter des incidents. Chacun d’entre eux va compliquer la vie du protagoniste du roman, et de ce faire, va éloigner la possibilité que le scénario positif qui se situe à la base du suspense se réalise. Chaque incident ajoute ainsi un niveau d’anticipation supplémentaire, jusqu’à ce que le suspense soit intenable.

Suzanne n’a plus qu’une heure (compte à rebours) pour apporter au notaire les documents qui vont établir sa filiation et lui permettre d’hériter du château familial (scénario positif). Si elle ne le fait pas dans les temps, elle va tout perdre (scénario négatif) : le fichier en main, elle sort de chez elle, rentre dans sa voiture, pousse sur l’accélérateur… et se fait arrêter par un policier qui la sermonne longuement (complication). Elle a perdu beaucoup de temps, mais continue sa route, mais en voulant éviter un chat qui traverse la rue, elle emboutit un lampadaire, rendant sa voiture inutilisable (complication). Ne se décourageant pas, elle tente d’arrêter un taxi sur une grande artère, mais ceux-ci ne la remarquent même pas (complication), jusqu’à ce qu’un chauffeur la prenne en charge, mais celui-ci ne parle pas sa langue et a toutes les peines du monde à comprendre où elle veut aller (complication), etc…

On le voit bien, on peut rajouter des incidents comme cela à l’infini. Une telle accumulation de déboires est toutefois à réserver à des scénes-clé, particulièrement cruciales pour le déroulement de l’intrigue, plutôt qu’à des scènes ordinaires, sans quoi le lecteur aura l’impression que le sort s’acharne injustement sur le protagoniste. Trop d’incidents peut également lasser ou faire basculer la scène dans le ridicule, donc tâchez de trouver le juste milieu.

Conservez également en tête la Loi de Murphy : « Tout ce qui est susceptible d’aller mal, ira mal. » En mettant sur pied une scène chargée de suspense, et en cherchant à compliquer la vie de votre personnage, demandez-vous tout ce qui est susceptible d’échouer et allez-y à fond. Peut-être que vous ne retiendrez pas toutes les idées, au nom du bon dosage que je viens d’évoquer, mais prendre le temps d’y réfléchir vous apportera sans doute de précieuses idées pour épicer la scène.

Le dilemme

Un excellent générateur de suspense est le dilemme, c’est-à-dire un choix moral soumis au personnage principal de votre roman, dont il ne peut pas s’abstraire, et dont chaque option lui fait perdre quelque chose. L’exemple classique de cette technique est la situation – un peu artificielle – ou le méchant demande au héros lequel de ses proches il choisit de sacrifier, mais la même formule peut être appliquée à d’autres situations, où un personnage doit choisir entre perdre un ami ou perdre son boulot, sacrifier sa vie ou sacrifier ses principes moraux, renoncer à l’amour ou renoncer au succès.

Non seulement ce type de scène permet de tester la nature profonde du protagoniste et son envergure morale, mais elle crée une situation où deux scénarios négatifs s’offrent à lui, et où la voie vers une éventuelle issue positive n’est pas claire, ce qui peut amener un niveau de tension extraordinaire.

La manière habituelle de résoudre ce type de scène consiste à faire en sorte que votre personnage principal parvienne à trouver une troisième voie, une manière de refuser de choisir et de forger son propre scénario positif, ce qui permet d’achever la scène de suspense sur une note très héroïque, qui convient bien à certains types de romans. Mais il est tout aussi possible de décider que le protagoniste va effectivement devoir choisir une des deux options et vivre avec les conséquences de son choix, ou pire encore, rejeter les deux options et voir les deux scénarios négatifs se réaliser. Ce degré de noirceur ne convient pas à toutes les histoires, cela dit, et en choisissant cette voie vous courez le risque que les lecteurs, dégoûtés, ne souhaitent plus embarquer dans votre prochaine scène chargée de suspense, pensant que celle-ci aussi va se terminer de manière désastreuse, ruinant avec méchanceté tous leurs espoirs.

Le suspense suspendu

Ce que j’appelle ici « suspense suspendu », c’est l’expression très mignonne que j’ai inventé pour désigner ce que le reste de l’espèce humaine appelle un « cliffhanger. »

Cette expression anglaise, difficile à traduire si ce n’est par l’approximation « qui s’accroche à une falaise », est une référence directe aux anciens serials, feuilletons cinématographiques qui ont développé une bonne partie des ficelles contemporaines destinées à fidéliser le public, appelé à revenir de semaine en semaine. À cet effet, de nombreux épisodes se terminaient par une scène où le personnage principal était soumis à un péril mortel (par exemple, accroché du bout des doigts à une falaise vertigineuse, ce qui explique le nom), et il fallait attendre l’épisode suivant pour savoir comment il parvenait à y survivre.

Le suspense suspendu est une forme de suspense généré par la forme narrative ou le mode de publication. On crée une situation qui présente un tandem de scénarios positif/négatif, comme n’importe quelle scène de suspense, mais qui gagne en intensité grâce au fait que l’on laisse le lecteur au paroxysme de la tension, et qu’il n’a pas accès à la suite immédiatement. En théorie, il sera donc très tenté de lire la suite.

Un auteur peut se servir de la technique du suspense suspendu pour tout ce qui est feuilleton ou série, soit un roman publié en plusieurs tranches, soit un livre qui s’insère dans une saga plus vaste et dont les prochains volumes ne sont pas encore publiés.

Il est également possible d’offrir au lecteur une bonne approximation de cette technique en plaçant le cliffhanger à la fin d’un chapitre, à plus forte raison si le chapitre suivant, plutôt que commencer par la résolution de la scène périlleuse, s’intéresse à d’autres personnages ou à une intrigue différente. Même si la suite de la scène à suspense est disponible immédiatement en tournant quelques pages, un lecteur consciencieux, qui lit le roman dans l’ordre prévu, devra en passer par une phase d’incertitude, où il ne sait pas de quelle manière celle-ci est résolue.

Attention cependant, le suspense est une chose puissante. Si vous faites suivre un suspense suspendu par une scène complètement différente, il est possible que le lecteur, dévoré par l’envie de connaître le dénouement, ne parvienne pas à se concentrer sur ce qu’il lit et rate des éléments importants de votre histoire.

Le suspense emmêlé

Réservé aux auteurs qui jugent que l’estomac de leurs lecteurs est bien accroché, le suspense emmêlé est la technique suprême d’un thriller particulièrement vachard. En théorie, c’est tout simple : au beau milieu d’une scène à suspense particulièrement tendue, alors que son dénouement n’est pas encore connu, on introduit un nouvel élément générateur de suspense d’une autre nature.

Le chevalier Skölj demande la main de la Princesse Ikyria. Troublée, celle-ci refuse de répondre immédiatement et lui demande de patienter jusqu’à demain (départ de suspense 1), témoin de la scène, la guerrière barbare Kruuk, qui voit la Princesse pour la première fois, s’exclame « Mais enfin cette demoiselle n’est pas une Princesse de sang royal, je suis bien placée pour savoir que… », mais le jet d’un dard empoisonné la réduit au silence (départ de suspense 2). Les brigands qui viennent de l’assassiner ricanent en disant : « Tu ne connaitras jamais la vérité, quant à la princesse, nous venons de l’enlever ! Mwahaha ! » Skölj défait les malandrins et jure de retrouver la Princesse (départ de suspense 3). Il lui reste donc à la sauver, à apprendre la vérité sur ses mystérieuses origines et à savoir si elle accepte sa proposition de mariage pour refermer toutes les entames de suspense qui ont été ouvertes.

Comme la complication, la technique du suspense emmêlé est une question de dosage. Trop d’intrigues qui se croisent peut vite devenir risible, et c’est peut-être pire, cela devient vite incompréhensible. À moins de fournir un effort particulier pour se montrer aussi clair que possible au sujet des enjeux et de l’évolution des intrigues parallèles, le lecteur va vite perdre le fil et se désintéresser de son histoire. C’est pourquoi je vous suggère de ne pas emmêler plus de trois intrigues génératrices de suspense, et en tous les cas, de ne mélanger que des intrigues de nature différente (un danger de mort, une révélation, un compte à rebours, un aveu, etc…)

Le flashback

Parfois, le suspense n’obéit pas à une construction linéaire. Il existe différentes techniques narratives qui permettent de jeter un coup d’œil dans le passé (flashback) et dans l’avenir (flash forward) des protagonistes, afin de s’en servir pour ancrer des scènes génératrices de suspense.

Ainsi, le flashback peut informer le lecteur que la situation qui lui avait été décrite jusqu’ici ne correspond pas à ce qu’il en pensait, ce qui implique que le lecteur est au courant d’un scénario négatif dont le protagoniste n’a pas conscience.

Jasmine et Bruno projettent de créer une entreprise agronomique ensemble. Mais un flashback nous enseigne que Bruno travaille en fait pour un grand groupe international, et n’est intéressé à cet investissement que pour acquérir des terrains pour ses employeurs réels. Notre protagoniste Jasmine, qui pense que Bruno est un allié, se trompe, et le lecteur sait que le moment de la trahison va survenir tôt ou tard.

Le flash forward montre une situation qui ne s’est pas encore produite, et engendre du suspense en créant une incertitude au sujet de la manière dont l’intrigue va mener à ce point.

Von Bruhlart, l’ambassadeur cosmique de Ksi, est témoin d’une scène de son propre avenir lorsqu’il touche par mégarde la main du Protoplasme de Tétratech, qui existe indépendamment de la trame linéaire du temps. Son excellence se voit en train d’étrangler à mort l’Impératrice de Ksi, qu’il a pourtant juré de servir jusqu’à la mort. Quel enchaînement d’événements a bien pu le mener à commettre un acte aussi odieux ?

⏩ La semaine prochaine: Le pacte qualité

 

C’était la vallée de l’ombre qui dévore (1)

Parce que pour un site d’auteur, il y a trop peu de mes écrits de fiction qui sont rassemblés ici, parce que je manque de canaux pour publier mes nouvelles, parce qu’un feuilleton, c’est rigolo, j’entame ici la publication par épisodes d’un court texte, qui s’insère dans l’univers de mes « Merveilles du Monde Hurlant » (et dont l’action prend place après les deux livres). Je compte sur vous pour me dire ce que vous en pensez, OK?

Deuxième partie 🔜

blog vallée

Il n’y avait que les ténèbres. Yeux ouverts ou fermés, ça ne changeait rien. La guerrière venait de recouvrer ses esprits et elle ne savait pas où elle était. Vite, se souvenir. Les prochaines minutes pouvaient être décisives.

Son crâne était tenaillé par une douleur épouvantable. On avait dû lui porter un coup à la tête, mais si elle se souvenait bien de s’être battue, les circonstances exactes de sa blessure lui échappaient. Qui l’avait frappé ? Quand ? Elle se dit qu’elle avait dû gagner le combat, puisqu’elle était encore capable de penser, de souffrir, de sentir. À moins que cet endroit soit l’antichambre de l’Envers ?

Elle ne pouvait pas bouger et à peine respirer. Quelque chose était au-dessus d’elle, comprimant ses membres et sa poitrine, bloquant l’arrivée d’air et toute la lumière.

Est-ce qu’elle était enterrée vivante ? Probablement pas. Elle ne sentait pas de terre sous ses ongles, plutôt du tissu et du métal. De la chair aussi. Froide.

C’était bien sa veine. Elle était ensevelie sous des piles de cadavres.

Maintenant qu’elle comprenait ce qui se passait, elle poussa pour se dégager. Insuffisant. Elle ne bougea pas d’un pouce.

Elle recommença, y mettant plus de nerfs, mais elle n’eut pas davantage de succès. Une crainte se mit à éclore tout au fond de son cœur, comme une tumeur dans un bouton de rose : elle allait mourir ici – elle ne parviendrait pas à se dégager et elle succomberait à l’asphyxie, un corps parmi les autres corps, la plus pathétique des façons d’y passer.

Cette peur, la guerrière savait qu’elle devait la laisser l’habiter, pénétrer son crâne, hanter chacun de ses muscles, afin que tout en elle, tout son corps, refuse de mourir, rejette la fin pitoyable qui s’annonçait. « Non, pas comme ça », se dit-elle. « Je ne mourrai pas de cette manière », dirent ses jambes et ses bras.

Elle s’arqua, pressa contre les corps. L’effort fit battre douloureusement ses tempes. Encore, elle revint à la charge. Cette fois il y eut un peu de mouvement, qui vint lui donner l’espoir qui lui manquait.

Enfin. Un dernier effort, et elle parvint à déloger le corps qui était au-dessus d’elle.

L’air froid vint lui picoter les narines. Le ciel était gris comme de la porcelaine. Elle s’en était sortie, elle était vivante. Veinarde. Elle dégagea ses bras, l’un après l’autre, puis ses jambes, jusqu’à se libérer complètement de la pile de cadavres.

Autour d’elle, il n’y avait que des morts. Des empilements de soldats à la chair meurtrie et aux os concassés, qu’une bataille avait confrontés avant de les unir dans la mort. Ils jonchaient par dizaines la pente de cette prairie d’alpage couverte d’herbe épaisse et moite. L’herbe, le sang, la neige, la boue se confondaient. Une brume froide avait recouvert la scène de givre et l’air vif empêchait la puanteur d’être trop insupportable. Quelques vautours des neiges sautillaient parmi les corps, arrachant des oreilles, gobant des yeux, piquant la peau de leurs becs blancs. De grosses mouches pondaient leurs œufs sous les chairs.

Révulsée, la guerrière grimaça. Ce n’était pas son premier charnier, mais elle avait trop de compassion pour y rester insensible. Ce combat avait été particulièrement absurde : les soldats portant la bannière de Kareiken se mélangeaient aux miliciens roux des tribus Hängrites. Pourquoi s’étaient-ils entretués ? Ils auraient dû être dans le même camp.

Elle prit le temps de s’agenouiller et de consacrer une prière silencieuse aux défunts, pour recommander leurs âmes aux Dieux Impériaux, puis elle se releva.