L’interview : Lucien Vuille

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Après François Curchod, on poursuit notre galerie de portraits d’auteurs suisses qui valent le détour sur le site.

Lucien Vuille est né en 1983 à la Brévine, dans le canton de Neuchâtel. Après avoir exercé successivement les professions de fromager, d’instituteur puis d’inspecteur de police et avoir vécu dans plusieurs villes romandes, il retourne dans sa région d’origine pour se consacrer davantage à l’écriture. Les habitués du site ont déjà entendu parler de ses romans de fantasy humoristique « Fable« . « Penalty », qui vient de sortir aux éditions Kadaline, est son premier roman destiné à la jeunesse.

Pourquoi consacrer un roman au football ?

Tous les ingrédients d’un roman intéressant se trouvent dans le monde du football. Rien que dans le récit d’un match, il y a un potentiel épique énorme. C’est d’ailleurs cette dimension que peux endosser le football qui me plaît, qui me pousse parfois à regarder des matchs improbables comme Dnipro Dnipopetrovsk-Mölde en VoD ou me déplacer à Berne pour voir jouer Ferenváros. Certaines parties sont ennuyeuses, c’est un peu une loterie mais souvent, un match de football t’offre tout ce pour quoi ton cœur peut battre : des retournements de situation, des drames, des cliffhangers, des fins tragiques… Il y a quelque chose de pourri au royaume du football mais ce monde en lui-même c’est un feuilleton sans fin : rebondissements, trahisons, records, histoires d’amour… Tout est là.

Quelle est l’origine du projet ?

Malgré la passion qui m’anime au sujet du football – une passion dédiée au ressort narratif des matchs, des tournois, des transferts plus qu’à l’aspect technique ou tactique de ce sport – je n’imaginais pas forcément raconter une histoire dans l’univers. Et puis, mon éditrice s’est manifestée : elle cherchait un auteur prêt à écrire un roman dans le monde du football destiné à la jeunesse. J’ai sauté sur l’occasion, tout d’abord parce que j’adore écrire des histoires et que j’aime le football mais aussi car toutes les planètes étaient alignées : on était en plein confinement, j’avais du temps à revendre et ma tête débordait d’épisodes d’Olive et Tom, de l’École des Champions mais surtout de matchs de football épiques qui m’ont marqué à vie.

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Qu’est-ce que ça représente pour toi, le football ?

Pour être franc, durant la plus grande partie de mon enfance, je n’y comprenais pas grand-chose. J’allais sur le terrain avec les copains, mais j’étais plus occupé à déambuler en m’imaginant des histoires qu’à chercher à suivre le ballon. À l’époque, le football c’était vraiment le domaine de mon père. Il écoutait les matchs de Xamax le dimanche après-midi, à la table de la cuisine, l’oreille tendue vers sa petite radio blanche en plastique. Quand il y avait l’équipe suisse qui jouait, il regardait la Nati à la télévision et la soutenait comme s’il était au bord du terrain, à crier à chaque occasion. C’était mon père le spectacle qui m’intéressait plus que la Nati des années 80. Une fois envoyé au lit, depuis ma chambre de gosse, je pouvais estimer la quantité d’actions de la Suisse aux décibels produits au salon. C’est en 94, quand la Suisse s’est qualifiée à la coupe du monde aux USA, que j’ai commencé à regarder la télévision plutôt que mon père durant les matchs. J’ai découvert les joueurs grâce aux albums Panini et petit-à-petit, j’ai trouvé mes marques. J’ai rattrapé mon retard avec des almanachs, des livres d’or et plus tard je me mettais à jour avec les jeux vidéo, pour connaître la composition des clubs européens.

C’est marrant parce que je me rends compte que j’ai reproduit le même schéma d’héritage avec mon fils ainé. Je le traînais un peu aux matchs, je me doutais qu’il venait plus pour les saucisses à la mi-temps que pour le spectacle mais depuis l’Euro 2020, je remarque qu’il s’intéresse, qu’il me pose des questions sur les règles ou l’histoire du foot. Et c’est lui qui réclame d’aller voir Xamax-Wil, ce qui prouve la sincérité de son intérêt.

J’aime surtout la dimension homérique des matchs, la glorieuse incertitude de chaque partie, les retournements de situations, les remontées fantastiques… Je trouve aussi qu’il y a quelque chose de demi-divin que l’on concède aux vedettes du football et c’est tout aussi épique. Je m’intéresse plus à cette dimension-là plutôt qu’à la tactique ou la stratégie. Je n’y comprends pas grand-chose, je suis un piètre analyste. Par contre, je pense connaître par cœur tous les résultats de la Nati durant les tournois internationaux que j’ai vu, je peux te citer le parcours en club de bien des joueurs et je reconnais l’année d’un maillot de la Suisse. Mais te dire si telle ou telle équipe joue en 4-3-3 ou en 4-5-2, j’en suis incapable.

En outre, le football est le seul sport, à ma connaissance, qui sache – je ne sais comment – toucher l’ensemble de l’humanité helvétique. On l’a vu après la fabuleuse victoire de la Suisse contre la France (28.06.2021, gravé dans nos cœurs). Une semaine après l’événement, tout le monde l’évoquait encore, quel que soit son niveau d’intérêt pour le sport ou le football, son âge ou sa profession, chacun d’entre nous en a entendu parler, et a éprouvé quelque chose.

À part le football, il n’y a aucun sport qui peut rassembler ainsi. Les exploits de Federer sont historiques, on a une chance dingue de suivre sa carrière, l’équipe de Suisse de hockey est arrivée très loin en championnat du monde, Werner Günther est une légende mais aucune de ces superbes réussites n’a rassemblé le peuple suisse comme a pu le faire ce match de football.

C’est un livre pour la jeunesse. Qu’est-ce que tu souhaites que tes jeunes lectrices et lecteurs en retirent ?

Les enfants et les adolescents ont rapidement une sacrée pression sur les épaules. Très tôt, ils sont poussés à trouver leur voie, à découvrir dans quel domaine ils excellent et à exploiter ce créneau. S’ils lisent ce livre, j’espère qu’ils comprennent que personne n’est obligé d’être bon dans un domaine et surtout qu’on n’a pas besoin d’être doué dans une activité pour s’amuser en la pratiquant. C’est terrible d’entendre des jeunes dire des phrases comme « J’adore le foot mais je vais arrêter parce que je suis trop nul ». Ce qui compte, c’est aimer ce qu’on fait, pas d’être le meilleur.

Écrire le football, c’est difficile ? Comment est-ce que tu t’y es pris ?

Les séquences de matchs, c’est effectivement assez difficile à décrire. Pour tout te dire, c’est pire que des combats à l’épée ou des alexandrins. Il y a beaucoup de données à gérer et à transmettre au lecteur : le temps qui s’écoule, l’action, la position du ballon, ce que font les vingt-deux joueurs… Il n’y a pas de secret incroyable, j’ai écrit en imaginant que j’expliquais un match à quelqu’un qui ne l’aurait pas vu, j’ai laissé reposer, j’ai relu et tenté d’y comprendre quelque chose. Au final, c’est un peu toujours la même recette que j’applique :  je suis un tâcheron, j’écris, je relis, je corrige, je continue d’écrire, je relis, je re-corrige….

C’est le tome 1 de « Penalty », cela suppose qu’il y aura au moins un tome 2 ? Le protagoniste va changer ?

C’est le projet de mon éditrice et cela me comble de joie. Il me reste beaucoup de choses à raconter sur Ivo Zyzak, donc il va rester au cœur de l’aventure mais le curseur va sans doute se déplacer sur d’autres personnages, secondaires dans le tome 1, qui prendront un peu plus d’importance dans le deuxième tome.

Néanmoins, même s’il y aura d’autres tomes, je tiens à préciser que ce livre raconte une histoire complète, qui se suffit à elle-même.

La préface est signée Bernard Challandes, qu’est-ce que ça représente pour toi ?

J’ai grandi à la Chaux-du-Milieu, un tout petit village qui a tout de même donné des acteurs importants du football romand : Guillaume Faivre, Sébastien Jeanneret et Bernard Challandes. Depuis toujours, on suit avec intérêt et fierté son superbe parcours d’entraîneur à Yverdon, Servette, Zurich, en Arménie et au Kosovo… En 2009, il a emmené Zürich au titre de champion suisse, c’était beau. Et en plus, il avait son autocollant dans le Panini 95. Surtout, au-delà de ses superbes résultats, j’ai toujours énormément apprécié ses tribunes, prises de position, ses coups de gueules. Il défend les valeurs purement sportives du football. Bernard Challandes, c’est le dernier des Mohicans, il continue de porter la flamme du football sincère, pas celui du fric et des magouilles. Il y a plein de choses horribles dans le football, qui dégoutent les plus passionnés : la dette d’un demi-milliard du FC Barcelone, les Anglais qui refusent leur médaille d’argent, le Real qui offre 200 millions pour un joueur… mais le monde du football est une auberge mal famée dans laquelle passent parfois des princes.  Quand mon éditrice m’a demandé si j’avais quelqu’un en tête pour dédicace, j’ai tout de suite pensé à lui. Je ne voyais personne d’autre, parce que les valeurs que j’espère transmettre à travers mon livre, ce sont les mêmes que Bernard Challandes défend.

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Enseignant, apprenti fromager, policier, auteur : tu as porté de nombreuses casquettes à travers ta vie. Est-ce que tout cela nourrit ton écriture ?

Évidemment, je n’invente rien, je m’inspire de tout ce que j’ai vécu, vu, entendu, lu, regardé, rêvé… Tous ces jobs c’est des expériences, des rencontres, des souvenirs qui abreuvent chacun de mes récits. Je crois que tout ce qu’on écrit nous décrit. On ne fait que de parler de soi.

Ta production est très diversifiée. En plus de « Penalty », on pense à la série de fantasy comique « Fable », ton magazine pulp, de la poésie, des livres dont vous êtes le héros. Est-ce qu’il y a un point commun entre toutes ces activités ?

Je ne veux pas rester cantonné dans un seul genre, tout simplement parce que je veux écrire les livres que j’aimerais lire et que mes intérêts sont nombreux. Tu imagines ne regarder que des polars, jamais de films d’un autre genre ou ne lire que des Stephen King ? Pour moi c’est autant difficile de me cantonner à écrire des histoires dans un seul genre. Le lien entre mes bébés, c’est la passion. J’aime écrire, j’aime chaque étape, quand ça mijote dans la tête, quand ça prend forme sous les doigts… Et quand on est lancé et que les mots sur le papier, ou l’écran, vont plus vite que la pensée. Tu écris des romans, tu connais cette sensation, quand on tape sur le clavier comme on respire, qu’on ne peut plus s’arrêter. C’est comme quand tout d’un coup quelqu’un a lu ton livre et t’en dit du bien… ou bien même juste quand quelqu’un a lu ton livre et t’en parle. Le panard.

Combien d’idées de projets littéraires as-tu encore dans tes cartons ? Des rêves ?

Pléthore ! La saga de fantaisie héroïque « Fable » est toujours en chantier. Mon objectif est de raconter plein d’autres histoires dans ce monde que j’ai créé, de plein de manières différentes. Les trois premiers volumes, j’ai réussi à en sortir un par année, mais le quatrième – un livre dont vous êtes le héros – m’a pris beaucoup plus de temps que prévu. Je suis dessus depuis plus de trois ans ! Néanmoins le cinquième (un recueil de nouvelles) est déjà bien avancé, le sixième est entamé et le septième – qui sera un jeu vidéo – lui aussi. J’ai un roman policier qui a trouvé son éditeur, mais qui patiente dans les tubes. Il raconte mes années passées à la police judiciaire genevoise. Une fois qu’il sera sorti, je terminerai le roman inspiré de mon expérience d’inspecteur de police dans le canton de Neuchâtel. J’écris la vie d’Ulysse en 10’000 alexandrins, en 2022 dans les meilleures librairies, un roman hommage à Star Wars, une sorte de fan-fic assumé. Dès que j’aurais fait un peu d’ordre, j’ai un roman qui traite d’un sujet qui m’horrifie, les fantômes. À côté de ça, j’écris des romans pulps sur commande, sous pseudonyme. Et chaque mois, des nouvelles publiées dans mon fanzine, Pulper Heart. Je crois que j’ai fait le tour.

Quelle est ton approche de l’écriture ? Comment naissent tes projets ?

Il y a de tout, je ne suis pas attaché à des rituels. Certains romans, je les ai écrits du premier au dernier mot sur l’ordinateur, pour d’autres j’ai rempli des cahiers de note et de brouillons. Chaque histoire est planquée, quelque part à l’intérieur de moi, dans la tête et/ou dans le cœur, et je la laisse sortir comme elle veut. Mais globalement, dans un premier temps, je fonce, je raconte l’histoire qui me trotte dans la tête (c’est ce que j’appelle le squelette). Une fois que j’ai terminé ça, je remets le tapis sur le métier à tisser, je relis, je corrige, je peaufine, j’ajoute des machins, je change des trucs. Généralement, les nouvelles et les romans je les écris à l’ordinateur et les poèmes sur des cahiers, mais il y a des exceptions. Ensuite, comme tu l’auras compris, j’ai toujours plein de casseroles sur le feu. Certaines histoires doivent être cuites rapidement, d’autres mijotent pendant des mois ou des années. Mon seul secret, c’est d’écrire, tout le temps, encore et encore.

Écris tous les jours

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Écrire un roman, c’est non seulement un marathon, mais c’est un marathon dont le tracé n’est pas connu à l’avance, et que l’on doit baliser soi-même à l’aide d’une carte que nous avons préalablement tracé, du mieux que nous pouvons.

Donc c’est un effort sur le long terme, et il y a de quoi s’épuiser et se sentir perdu. Et afin d’en voir le but, il faut se montrer persévérant, et donc productif.

Ici, il faut noter qu’il ne s’agit pas de parler de motivation. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, si vous souffrez d’une difficulté chronique à vous motiver à écrire, le mieux est de ne pas écrire et de vous adonner à une autre occupation qui vous correspond mieux.

Non, là, je m’adresse à celles et ceux qui sont motivés, plus ou moins, la plupart du temps en tout cas, mais qui souhaitent utiliser aussi efficacement que possible le temps qu’ils ont à disposition afin de produire des romans dont ils peuvent être fiers, dans des délais acceptables.

Il y a parfois, dans l’imaginaire collectif des autrices et des auteurs, l’image persistante de l’écrivain comme un martyr, s’astreignant pendant des mois à des tâches répétitives et souffrant, suant face à un manuscrit afin de parvenir au point final. Je vous rassure, ça n’est pas une obligation : on peut très bien écrire un roman sans souffrir. Ou juste un minimum.

Le conseil de productivité le plus courant pour les romanciers, qui est aussi le plus vivement débattu, tient en une phrase : « Écris tous les jours ! »

Ouais, avec un point d’exclamation. Depuis que quelqu’un a songé à formuler cette recommandation de cette manière, on ne compte plus les auteurs outrés qui se rebiffent contre ce qu’ils perçoivent, au pire comme un diktat, au mieux comme une norme absurde et pas pratique du tout.

Pourtant, bouffi d’arrogance, je le répète : écris tous les jours.

Vraiment, fais-le, c’est un excellent conseil.

Encore faut-il s’accorder sur ce qu’on entend par « écrire. »

« Écriture » ne signifie pas obligatoirement « rédaction »

Eh ouais. Parce que si la question que vous vous posez, c’est « Est-ce que véritablement, chaque jour, même le weekend, même en vacances, même quand je suis surchargé de travail, je dois m’asseoir devant mon ordinateur et taper sur le clavier pour rédiger comme un forçat, même si je n’ai pas envie, que je ne suis pas motivé, que je n’ai aucune idée ? », la réponse est « Non, détend-toi, « écriture » ne signifie pas obligatoirement « rédaction. »

Car en effet, pour mettre un roman au monde, il y a beaucoup plus d’aspects à garder à l’esprit que la simple production du texte. Écrire, c’est d’abord lire, s’imprégner du vocabulaire, du style, des techniques d’autrui dans le but d’enrichir notre plume ; c’est aussi nourrir des idées, les connecter les unes aux autres, et prendre des notes pour ne rien oublier ; c’est chercher des éléments d’inspiration, des images, des livres, des films ; c’est construire un texte, mettre en place un plan, arranger des éléments narratifs dans un certain ordre ; c’est mener des recherches et accumuler des informations factuelles ; c’est penser à notre projet en cours, jouer mentalement avec lui, tester des idées dans l’abstrait, les examiner, les tester ; c’est se relire, se corriger, débarrasser le manuscrit de tout ce qui n’y a pas sa place ; c’est profiter des retours des premiers lecteurs et corriger encore ; c’est garder le contact et tenir compte des avis des critiques ; c’est assurer la promotion de ses livres, et plein, plein d’autres choses.

Est-ce que tu as écris aujourd’hui ?

Donc oui, écris tous les jours. Lorsque tu as un projet en cours, il ne doit jamais vraiment quitter ton esprit. Peu importe que l’extrémité de tes doigts touche quotidiennement les touches d’un clavier : un roman, c’est une longue entreprise, complexe, qui gagne à ce qu’on y pense tout le temps et qu’on le nourrisse de toutes sortes de pensées et de petites actions. Pour moi, ce qui caractérise l’auteur, c’est qu’il est plus ou moins en permanence en train de penser à ses histoires, à les nourrir, à les développer.

Écris tous les jours, donc. Est-ce que tu as écris aujourd’hui ? Oui, j’ai lu un roman très intéressant. Oui, j’ai été passionné par un traité sur l’histoire de l’architecture sacrée à travers les âges. Oui, j’ai noté un mot que je n’utilise presque jamais. Oui, j’ai observé comme le sang est monté au visage d’une personne en colère, et la manière dont elle a croisé ses bras. Oui, j’ai modifié mon plan pour rajouter une scène au chapitre 11 de mon futur roman, que j’avais initialement prévu de placer au chapitre 13. Oui, j’ai imaginé une autre manière d’introduire le personnage du boulanger qui fonctionne mieux avec la structure et les thèmes de mon histoire. Oui, j’ai trouvé une grosse faute de grammaire à la page 17. Oui, j’ai relu le mail d’un de mes bêta-lecteurs. Oui, je me suis promené dans la forêt et je crois que mes personnages vont tôt ou tard faire pareil. Est-ce que tu as écris aujourd’hui ? Oui, j’écris tous les jours.

Et si vous ne le faites pas ? Ce n’est pas grave. À chacun de décider du degré d’implication qu’il a dans l’écriture de son roman. Mais au moins, tenez compte de cette idée et envisagez de l’intégrer à votre processus : celles et ceux qui le font ont la vie plus facile.

L’interview: François Curchod

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C’est le retour des interviews sur le site. Cette semaine, j’ai le plaisir de vous proposer à la lecture un échange avec François Curchod. François est un auteur suisse né en 1987. On lui doit la série de fantasy « Orlan & Byggvir », dont le deuxième tome vient de sortir, ainsi que les nouvelles parues sous le titre « Le recueil des émotions »

« La Montagne du pouvoir » est le deuxième tome de ta série « Orlan & Byggvir ». Comment t’es-tu lancé dans l’écriture de cette suite ?

Après le premier tome, j’ai ressenti le besoin de faire autre chose. Alors pendant une année, je me suis lancé le défi d’écrire une nouvelle par mois, chacune traitant d’une émotion différente. C’était grisant de faire quelque chose de nouveau, différent. Mais l’histoire d’Orlan & Byggvir m’a très vite rattrapée.

Quand j’ai replongé dedans, j’ai écrit une centaine de pages, avant de faire une nouvelle pause. C’était au début de la covid et je n’avais plus la motivation. Pendant plusieurs semaines, je n’ai touché aucun manuscrit. Finalement, j’ai lentement repris, et au fil des pages, mon envie de créer est revenue. Aujourd’hui, je suis content de publier cette suite. Ce tome a été plus difficile à écrire !

En quoi est-il différent du premier ?

Les lecteurs qui ont découvert le premier volume avaient pratiquement toute la même question. Pourquoi s’appelle-t-il Orlan & Byggvir, alors que l’histoire suit essentiellement Orlan ? À l’époque, je ne m’en étais pas rendu compte d’avoir donné autant d’importance à ce personnage.

Alors j’ai voulu rectifier le titre. Dans ce tome, l’histoire tourne bien plus autour de Byggvir. Contrairement à son ami, il ne se sent pas taillé pour l’aventure. Pourtant, il n’a pas le choix. Il doit prendre la route, c’est une question de survie !

C’est aussi pour ça que j’aime discuter avec mes lecteurs. Ils voient des choses qui m’échappent. Grâce à eux, j’ai pu rectifier le tir sur le deuxième tome et je les en remercie. Sans eux, il aurait été bien différent. Certainement moins bien d’ailleurs !

Qu’est-ce que tu as appris sur l’écriture lors de la rédaction du premier volume, que tu as pu mettre en application dans celui-ci ?

Je crois que ce qui m’a le plus servi, c’est de comprendre la construction d’un ouvrage. Parce que lorsqu’on commence, généralement on tâtonne. Et plus on écrit, plus on progresse.

Pour ma part, j’ai pris l’habitude d’avancer par actes. Un peu comme des points de passage que je m’impose. Ils sont souvent constitués de trois parties. C’est une technique très connue, qui nous vient du théâtre et qui m’a énormément servi pour le premier tome.

Au départ, il devait en être de même pour « La montagne du pouvoir ». Mais je me suis rapidement rendu compte que je ne pouvais utiliser précisément la même approche. C’est de cette manière que j’ai compris que ce tome serait constitué de quatre parties. Et comme par magie, l’histoire s’est constituée face à moi !

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Quelle est ton approche de l’écriture ? Comment est-ce que tu travailles un nouveau projet ?

Souvent, ça commence par une simple phrase, que j’écris sur une note de mon téléphone. Elle se remplit plus vite qu’elle ne se vide, ce qui est bon signe ! De temps à autre, je vais y puiser une idée que j’intègre à l’une de mes histoires, ou alors si je la trouve vraiment pertinente, je l’utilise comme sujet principal de mon récit.

Ensuite, je construis des personnages et des lieux autour de cette idée. Bien souvent, cette partie me prend pas mal de temps. J’aime que mes protagonistes soient bien construits. J’apprends à les connaitre avant de les coucher sur papier. Je m’imagine leur vie, leurs habitudes. J’ai besoin de les cerner pour retranscrire leurs émotions. Il n’y a qu’une petite partie de leur personnalité que je retranscris, uniquement l’essentiel qui servira au récit. Mais dans ma tête, c’est comme s’ils étaient vivants.

Est-ce que ta saga obéit à un plan auquel tu te conformes, ou est-ce que chaque épisode est inventé sur le moment ?

Un peu des deux.

Comme je l’ai déjà dit, je travaille par acte, ce qui me fait deux ou trois points de passage par tome. Pour résumer, je connais le début, le milieu et la fin de l’ouvrage avant de l’écrire. Tout ce qui se passe entre ces jalons me vient spontanément. Et quand rien ne me vient, je prends du temps pour moi. Je vais me vider la tête en pratiquant du sport et bien souvent cela me donne de nouvelles idées pour continuer mon récit. Ensuite, il ne me reste plus qu’à m’en souvenir en rentrant !

Idéalement, on se dirige vers combien de tomes ?

Cinq. C’est prévu ainsi depuis le début, et rien ne devrait changer. Je connais déjà la fin de tous les tomes, ce qui me permet d’être assez catégorique sur ce point.

En revanche, j’aimerais peut-être par la suite écrire un prequel sur Baldur. Je trouve que ce personnage mériterait son propre ouvrage. Mais si ça se fait, ce sera après la sortie de l’intégralité de l’histoire d’Olran & Byggvir.

Tes deux personnages principaux sont deux amis. Qu’est-ce que tu as à dire sur l’amitié masculine, à travers ton texte ?

Beaucoup de choses. Pour moi, elle a constitué une grande partie de ma vie. J’ai toujours été entouré de quelques amis, qui ont changé au cours de ma jeunesse, jusqu’à trouver une stabilité vers dix-sept ans. C’est vers cet âge-là que j’ai rencontré ceux qui encore aujourd’hui me supportent jour après jour !

Pour moi, Orlan & Byggvir ne sont pas que des amis. Ils sont plutôt comme deux frères. Et c’est ça que j’ai voulu mettre en avant. Cet amour fraternel qu’on peut ressentir pour quelqu’un qui ne partage pas le même ADN que vous.

C’était mon cas avec quelqu’un dont je tairai le nom. D’ailleurs, avant d’écrire le premier tome, lorsque l’idée n’était encore qu’une histoire dans ma tête, il était Byggvir.

Il ne lui ressemble pourtant absolument pas. Mais j’avais besoin de le sentir là avec moi pour réussir à retranscrire cette amitié que nous partagions.

Je parle de lui au passé, car il nous a malheureusement quittés subitement il y a de cela bientôt deux ans. Ça a été un déchirement pour ma famille et moi. Il était comme un frère pour ma femme et moi. De plus, il était le parrain de ma fille.

Les mois qui ont suivi cette tragédie ont été compliqués. Heureusement, nous sommes bien entourés, ce qui nous a aidés à remonter la pente.

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Quelle part de toi peut-on retrouver en Orlan ? Et en Byggvir ?

C’est une très bonne question ! Plusieurs fois je me la suis posée sans jamais avoir trouvé une réponse précise.

Je crois que j’aimerais ressembler un peu plus à Orlan. Il est courageux, même si parfois il est têtu et qu’il s’emporte un peu rapidement. Mais au fond, c’est un jeune homme plein de bonne volonté qui veut comprendre qui il est.

Je pense que mon caractère se rapproche plus de celui de Byggvir. Il est réservé et aime peu sortir de sa zone de confort. Moi, je dois parfois m’y forcer ! C’est également quelqu’un qui a une confiance en lui assez friable. Il lui en faut peu pour douter de ces capacités. J’étais comme lui a son âge. Mais heureusement avec le temps, j’ai réussi à croire en moi et surtout à mettre de côté le jugement des autres, qui est bien souvent moqueur et t’empêche d’avancer. J’espère que Byggvir y parviendra également en vieillissant !

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Lancez-vous ! Au début, l’écriture c’est personnel. On est dans son coin, face à un écran ou à une feuille et il faut produire quelque chose. Pour moi, c’est le moment le plus difficile. Mais dès que vous aurez eu la chance de faire lire à quelqu’un vos écrits et que ça plaira réellement à cette personne, vous serez heureux de l’avoir fait. C’est à partir de ce moment-là que l’écriture prend tout son sens pour moi. Ça doit être un moment de partage qu’on vit avec ses lecteurs.

Tu fais partie du Gahelig, le Groupe des auteurs helvétiques de littérature de genre. J’ai aperçu quelques « septante » dans tes livres. Y-a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

Si j’avais écrit différemment, j’aurais eu la sensation de me « travestir ». Comme tu l’as dit, je suis Suisse, et j’ai toujours utilisé septante ou nonante, même à l’écrit. Il était impensable pour moi de franciser ces chiffres.

Au-delà de la fantasy, est-ce que tu nourris d’autres projets littéraires dont tu pourrais nous parler ?

Oui, absolument. Comme je l’ai déjà dit plus tôt, j’ai écrit un recueil de nouvelles ou toutes les histoires sont très différentes les unes des autres. Quand je travaillais dessus, je ressentais le besoin d’explorer des genres différents et des temps verbaux qui m’étaient à l’époque encore étrangers. Je crois que tout cela m’a servi à discerner quelles façons d’écrire me plaisaient et d’écarter celles qui ne me convenaient pas.

D’ailleurs, actuellement, je travaille sur un ouvrage de science-fiction très excitant qui accapare la plupart de mon temps. J’espère pouvoir en dire plus rapidement, mais pour le moment le projet n’est pas encore assez abouti.

Critique : L’homme aux cercles bleus

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A Paris, depuis quelques semaine, un inconnu trace au sol des cercles de craie bleue qui entourent des objets banals. Le commissaire Adamsberg, qui vient d’entrer en fonction, suspecte que cela va tourner à l’affaire criminelle, et les faits lui donnent vite raison.

TITRE : L’homme aux cercles bleus

AUTRICE : Fred Vargas

EDITEUR : Viviane Hamy (ebook)

On m’a récemment demandé comment je choisis les livres que je lis, et c’est en répondant à cette question que je me suis rendu compte de la manière dont je fonctionne dans ce domaine : je lis soit des romans écrits par des personnes que je connais, soit des textes dont j’imagine qu’ils vont me servir à quelque chose pour mes projets d’écriture. Il y a quelques exceptions, mais pas tant que ça.

C’est dans la deuxième catégorie que vient se ranger ce titre. Pour mener à bien le roman que je suis en train d’écrire, j’ai souhaité mettre en place un guide stylistique spécifique, qui comprend un certain nombre de règles simples auxquelles je choisis de m’astreindre, mais qui incorpore également quelques autrices et auteurs dont je cherche à m’inspirer. En le mettant en place, je me suis rendu compte qu’il me manquait quelque chose : en deux mots, il y a des trucs que je ne savais pas faire, et plutôt que de les réinventer complètement, j’ai décidé de partir à la recherche d’un modèle. Très spécifiquement, j’avais envie de lire un roman policier, assez court si possible, avec peu de personnages, une dimension psychologique, beaucoup de dialogues, le tout écrit par un-e francophone. Je précise que mon projet en cours n’est pas un polar, mais il me semblait qu’en plus du style, j’avais des éléments de construction à puiser dans ce genre-là, qui pouvaient me faciliter la vie. J’ai donc opéré une sorte de casting, afin de dénicher l’autrice ou l’auteur qui pouvait m’apporter le plus, et après avoir parcouru pas mal d’extraits, j’ai fini par jeter mon dévolu sur Fred Vargas.

« L’homme aux cercles bleus » est le premier roman où apparaît le personnage fétiche de l’autrice, le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, ainsi que son adjoint Adrien Danglard. Ces deux personnages forment un duo de protagonistes qui fonctionne par son contraste : le premier est un romantique tout en flair, en instinct, en doutes, en chaos ; le second un père de famille tout en preuves, en méthode, en culture générale, en procédure. Ils ne se comprennent pas mais leur association est efficace, et la relation de travail naissante entre ces deux hommes sert de colonne vertébrale au roman.

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Un des génies de Fred Vargas, c’est d’avoir choisi comme protagoniste un enquêteur qui procède grâce à des fulgurances qu’il ne parvient pas à expliquer, qui agit sans réellement réfléchir, et qui ne communique pas toujours efficacement à ses collaborateurs. En plus, sa vie privée le préoccupe beaucoup. Cela permet de le caractériser, bien sûr, mais également de garder le lecteur à bonne distance de l’intrigue, et de lui cacher, jusqu’au dénouement, les tenants et les aboutissants de l’enquête. On ne sait rien des déductions d’Adamsberg parce qu’Adamsberg ne déduit rien, on ne sait rien de ses soupçons parce que lui-même n’arrive pas à les formuler explicitement.

Le roman est rédigé à la troisième personne avec narrateur omniscient : on découvre les actes des personnages de l’extérieur, et leurs pensées de l’intérieur. Cela permet de varier les points de vue, de découvrir ce que les policiers pensent les uns des autres, mais également la vie intérieure des suspects – si les pensées de l’un d’eux ne sont pas présentées aux lecteurs, mieux vaut se méfier. C’est parfois un peu frustrant que le récit ne soit pas focalisé sur Adamsberg, en particulier parce que le style et les dialogues de Vargas ont beau être savoureux, ils ont tendance à être un peu uniforme : tout le monde s’exprime de la même manière.

L’intrigue, quand Adamsberg daigne s’y intéresser, est bien ficelée, suffisamment riche en rebondissements pour satisfaire le lecteur, avec quelques fausses pistes savoureuses – il y en a une dans le titre, d’ailleurs. Surtout, elle se base sur une idée originale, cette sorte de happening artistique qui se transforme en meurtre, avec un policier qui entame son enquête avant que le moindre crime soit commis. Le ton frôle par moment le réalisme magique.

Le bilan est très positif en ce qui me concerne : j’ai appris ce que je cherchais, et même davantage, et j’ai passé un moment de lecture agréable. Je relirais avec plaisir d’autres romans de Fred Vargas.

Le syndrome de l’imposteur

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Ça existe pour de vrai, le syndrome (ou le phénomène) de l’imposteur.

Théorisé par deux psychologues français pendant les années 1970, il s’agit d’une expérience vécue par beaucoup de gens à un moment ou à un autre, qui se traduit chez les personnes qui en sont atteintes par un doute maladif autour de leurs mérites et de leurs succès. Incapables de reconnaître quand elles se sont montrées efficaces ou ont obtenu de bons résultats, elles se montent des complots, s’imaginent que leurs gloires sont le fruit du hasard ou des circonstances, et s’attendent à être démasquées à tout moment. Il y a même un indicateur, l’échelle de Clance, qui, à travers quelques questions, permet de prendre la mesure du phénomène, de 20 à 100.

Par contre, quand on trempe dans les milieux des auteurs, on rencontre souvent cette expression, « le syndrome de l’imposteur », utilisée de manière impropre pour désigner un phénomène d’une autre nature.

À différents moments-charnière du processus de l’écriture et de l’édition, lorsqu’ils soumettent leur manuscrit aux éditeurs, quand ils sont amenés à parler de leurs histoires, mais aussi quand ils construisent leur plan, quand ils rédigent leur texte ou lorsqu’ils le corrigent, ces auteurs disent souffrir de ce syndrome. On se rend compte, pourtant, qu’on a affaire ici à quelque chose d’assez différent. Parce qu’un imposteur, c’est quelqu’un qui occupe une place privilégiée sans la mériter. Le concept de « succès » fait d’ailleurs partie intégrante de la définition officielle du syndrome. Dans le cas de ces autrices et auteurs, en-dehors de celles et ceux qui accumulent prix, éloges et ventes en librairies, il ne saurait y avoir imposture, puisqu’ils n’occupent aucune position avantageuse, n’ont souvent récolté aucun succès notable, et sont simplement en train de lutter, dans l’indifférence générale, pour produire le meilleur livre possible.

Si ce n’est pas le syndrome de l’imposteur, qu’est-ce que c’est ?

Ce qu’ils ressentent, ce blocage, cette crainte, n’en est pas moins réel, et il serait cruel et déplacé de le nier. Pour le surmonter, il est nécessaire de comprendre de quoi il s’agit. Si ce n’est pas le syndrome de l’imposteur, qu’est-ce que c’est ?

Interrogées à ce sujet, les personnes concernées parlent fréquemment de « légitimité ». Elles ne se sentent pas légitimes, pas à leur place dans leur démarche d’auteur.

On a donc davantage affaire, dans ce cas, à un « syndrome de l’intrus » qu’à un syndrome de l’imposteur. Il a selon moi peu de rapport réel au succès réel ou supposé de leur œuvre littéraire. Si ces individus sont frappés par le doute ou l’angoisse, c’est plutôt parce qu’ils ressentent un décalage entre leurs compétences, telles qu’ils les évaluent, et l’idée qu’ils se font du milieu littéraire.

On a donc affaire à un décalage, qui peut avoir deux causes : il peut s’agir d’un manque d’estime de soi, qui n’a pas forcément un lien avec l’écriture, ou alors d’une tendance à surestimer le prestige lié à l’activité de romancier.

Dans le premier cas, pour triompher de cette difficulté qui peut parfois tourner au mal de vivre, il convient de procéder à un travail sur soi, éventuellement avec l’aide d’un professionnel. Ça n’a pas, quoi qu’il en soit, grand-chose à voir avec la littérature : celles et ceux qui en souffrent peuvent en ressentir les effets dans d’autres occasions que face à leur traitement de texte. On ne peut que leur souhaiter de surmonter tout ça pour vivre leur existence de manière plus décontractée.

Il n’y a aucune raison d’idéaliser la littérature

Dans le second cas, c’est relativement facile à corriger. Il n’y a aucune raison d’idéaliser la littérature, le milieu littéraire ou la condition d’écrivain. Oui, dans la culture française, on a tendance à se représenter tout ce qui touche aux Arts et aux Lettres, ou à la Culture (regardez ces lettres capitales !) comme un domaine d’exception, quelque chose de pur, de sacré, pratiqué par une élite.

Ce sont des sornettes. Tout le monde, ou presque, est capable d’écrire un roman : ça ne réclame que du papier de la persévérance. Aujourd’hui, si vous êtes déterminés à le diffuser, la parution n’est pas non plus un problème, via diverses solutions d’autoédition. Bref, l’écriture, ça n’a rien de sacro-saint, c’est juste un truc qu’on fait avec plus ou moins de succès.

En deux mots, si vous craignez de ne pas être au niveau, sortez-vous l’idée de la tête : il n’y a pas de niveau. Il n’y a même pas réellement de milieu littéraire, juste des personnes qui écrivent chacune de leur côté, avec des objectifs et des marqueurs de succès très différents.

D’ailleurs, cette notion de « marqueurs de succès » est importante pour examiner un troisième phénomène qu’on a tendance à assimiler au syndrome de l’imposteur : la peur de l’échec.

Les auteurs n’écrivent pas tous pour les mêmes raisons. Certains ambitionnent simplement d’écrire, de rédiger un roman du début jusqu’à la fin, d’y prendre du plaisir, d’autres aimeraient signer un livre réussi, de qualité, qui plaise aux lecteurs, voire à la critique, et puis il y a celles et ceux qui rêvent de vivre de leur plume, voire même de faire fortune, de marquer les mémoires et l’histoire de la littérature. Des visées très diverses, donc.

Avoir peur d’échouer, c’est rationnel

Mais chacun de ces projets peut se solder par un échec. Ce roman, on peut se retrouver dans l’incapacité de le terminer ; il peut être mauvais, et décrit comme tel par des lecteurs impitoyables et une critique assassine ; et puis on peut aussi échouer à vivre de son écriture, parce que très peu de gens y parviennent, quel que soit le talent.

Écrire, c’est s’essayer à une discipline facile à entreprendre mais difficile à parfaire, et tout ça en public, avec relativement peu de récompenses au bout du chemin. Dans ces circonstances, avoir peur d’échouer, ça n’est pas pathologique, c’est rationnel. En particulier, lorsqu’on réorganise toute sa vie en tentant le pari de la professionnalisation, il serait insensé de ne pas nourrir certaines craintes.

Dans les autres cas, et en particulier lorsque l’angoisse d’échouer vous paralyse, il convient de prendre un peu de recul. Oui, vous pouvez vous ramasser, votre roman peut être très mauvais, il peut déplaire, ne pas se vendre. Mais quelles sont les conséquences réelles de tout cela ? Pas grand-chose. Oui, votre égo sera peut-être froissé pendant un moment, vous ressentirez éventuellement un sentiment d’injustice, mais cette déconvenue ne va pas vous tuer. Elle sera sans doute vite oubliée, Il ne vous restera plus alors qu’à vous remettre à la tâche, sachant que la meilleure manière de rebondir après un mauvais roman, c’est d’écrire un bon roman.

Syndrome de l’intrus ou peur de l’échec : ces phénomènes sont bien plus fréquents chez les écrivains que ce syndrome de l’imposteur dont on ne cesse de parler mais qui n’a pas grand chose à voir avec l’écriture. Pour passer le cap, le mieux est de prendre du recul, de chercher à se connaître soi-même, son talent et ses ambitions, et de prendre conscience qu’au final, l’écriture, ça n’est que des mots sur du papier.

Détournement de genre

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Après avoir ausculté les genres littéraires un peu sous tous les angles, dans cet article, je vous propose de les triturer, de les modifier, de les repenser, et de se poser cette question : et si le concept de genres était un incubateur à idées ?

La réponse est « oui », hein, ça peut être un incubateur à idées. Vous pensez bien, sinon, que je ne vous ferais pas perdre votre temps.

Pour vous en rendre compte par vous-mêmes, je vous propose quelques approches, quelques petits exercices créatifs ludiques à faire chez vous.

D’abord, l’interpolation. On l’a évoqué dans un récent billet, il est possible de croiser deux genres, d’en bouturer un sur les branches de l’autre, par exemple en adoptant la substance d’un premier genre avec la surface d’un second. Dans ce domaine, il n’est pas très difficile d’accoucher de concepts inédits en prenant un petit peu de ci, en ajoutant un petit peu de ça et en saupoudrant le tout d’une pincée de quelque chose d’autre. Comme souvent avec de l’écriture, c’est de la cuisine.

Il n’y a pas de limites. Oui, vous pouvez raconter une histoire de cape et d’épée avec des fantômes ; bien sûr, rien ne s’oppose à mettre en scène des vampires à l’âge de la pierre ; ça va de soi, vous pouvez croiser le drame hospitalier avec la fresque médiévale ; et pourquoi pas une comédie autobiographique ? C’est tout bête, vous cherchez à rendre votre récit singulier en défrichant des territoires peu explorés par les romanciers avant vous.

En littérature, l’originalité ne vaut pas grand-chose

Mais en littérature, l’originalité ne vaut pas grand-chose si on n’a que ça à offrir aux lecteurs. C’est pourquoi il existe d’autres approches sans doute plus intéressantes, qui interrogent l’idée même de genre et qui les aident à sortir des ornières qui peuvent se présenter, soit à cause de l’usure des vieilles ficelles, soit en fonction de l’évolution des sensibilités.

Ainsi, il est possible de revisiter un genre et de le mettre à jour, en quelque sorte, en tenant compte du monde dans lequel nous vivons et des dernières tendances dans le monde de la fiction. Ce n’est pas une impulsion nouvelle, d’ailleurs. Dans les années 1970, des cinéastes italiens, puis américains, ont revu et corrigé le western, troquant les héros d’autrefois contre des individus sinistres, piégés dans un monde crépusculaire fait de violence et de cynisme. C’était toujours du western, mais revu et corrigé.

Forcément, cette approche fonctionne mieux avec des genres qui ont été un peu laissés de côté, qui évoquent une époque lointaine ou qui sont tellement retranchés dans des motifs issus d’une longue tradition qu’ils pourraient profiter d’un peu de fraicheur. Donc allez-y, sentez-vous libres de vous approprier la sword and sorcery, le roman de boxeurs (oui, ça a existé et c’était même assez populaire il y a un siècle), les histoires d’aviateurs ou de mondes perdus pour les faire entrer dans le 21e siècle.

Rien n’empêche d’aller un peu plus loin. Plutôt que se contenter de dépoussiérer un genre, et si on le déconstruisait ? La démarche n’est pas si différente, mais elle suppose une posture critique. En deux mots, on cherche ce qui cloche dans les présupposés d’un genre, et on écrit un roman à charge, ou en tout cas à message, pour tenter de corriger le tir.

Si la thèse est tout ce qui vous intéresse, écrivez une thèse

La place des personnages féminins dans le western consiste à incarner un nombre limité de clichés et à exister en marge de protagonistes masculins : un roman déconstruit pourrait tenter de raconter ce type d’histoire à partir de leur perspective, en réglant son compte au sexisme de l’époque. On pourrait réserver le même traitement aux récits d’explorateurs, en le détournant pour en faire le procès de la pensée colonialiste. Et pourquoi on ne profitait pas, le temps d’un roman, de faire le procès de la violence gratuite dans les sagas de fantasy, où, d’ordinaire, on règle les problèmes au fil de l’épée sans que personne ne s’en émeuve.

Attention tout de même : si la thèse est tout ce qui vous intéresse, écrivez une thèse. Même déconstruit, un roman doit rester un roman, et en adoptant un ton trop démonstratif, vous risquez de fatiguer le lecteur.

Autre idée : et si on inventait un nouveau genre ? Bien sûr, la proposition est absurde, parce qu’un roman à lui-seul ne va jamais constituer un genre à proprement parler. Mais après tout, quand William Gibson a écrit « Neuromancien », il a donné naissance au premier (et à l’époque, le seul) livre estampillé « cyberpunk. » Pourquoi ne pas vous laisser gagner par l’ivresse de l’ambition, et concevoir, dès le départ, votre nouvelle histoire comme la pierre fondatrice d’une nouvelle tendance de la littérature ? Peu importe, pour le moment, que d’autres que vous suivent le mouvement. On verra bien quelle place la postérité vous réserve.

Dans ce domaine, les territoires à conquérir sont nombreux, mais pas toujours faciles à entrevoir. Une possibilité consiste malgré tout à inverser les propositions de genres existants. C’est ainsi que d’autres que vous (raté, donc, sur ce coup), ont inventé la littérature pré-apocalyptique, située comme son nom l’indique en amont de la catastrophe décrite dans la littérature pré-apocalyptique. Mais imitez leur exemple : prenez l’urban fantasy, ce genre qui emprunte des codes du fantastique et de la fantasy pour les inscrire dans un cadre urbain contemporain, et changez de décor pour créer la rural fantasy. Oui, des vampires au milieu des vaches et des marguerites. Enfin bon, en l’occurrence, vous ne pouvez plus vraiment l’inventer puisque c’est moi qui ai eu l’idée. Mais à vous de jouer pour inventer un autre genre littéraire.

Un outil pour renouveler votre intrigue

Le détournement de genre, ça peut également fonctionner comme un outil pour renouveler votre intrigue. On ne se rend pas toujours compte à quel point certains genres sont associés à certains schémas narratifs, alors qu’il n’y a en réalité aucune raison que cette relation soit si étroite. La trame ultraclassique de la quête est omniprésente dans la fantasy, donc si vous vous lancez dans ce genre, interrogez-vous, et tentez pour une intrigue très différente : racontez une journée dans la vie d’un magicien, toute la vie d’un chevalier, ou, pourquoi pas, un procès ou une enquête de police. Et si votre prochain roman policier n’évoquait pas, pour une fois, les investigations autour d’un meurtre, mais le quotidien d’un détective forcé de jongler entre de multiples enquêtes qui ne mènent nulle part ? La romance, afin de s’affranchir du schéma attendu rencontre – sentiments – complications – amour, pourrait bénéficier d’une narration déstructurée, présentée dans le désordre.

Et ce qui est valable pour l’intrigue l’est tout autant pour les personnages. Réfléchissez au type de protagoniste que vous rencontrez habituellement dans certains types de romans, et tentez de prendre le contrepied, pour voir où cela peut vous emmener. Et si le personnage principal de votre roman policier était une petite fille ? Pourquoi pas une romance présentée du point de vue d’un personnage masculin, et destinée à un lectorat masculin ? Un thriller raconté de la perspective d’un chat ? Un roman d’aventure dont les protagonistes sont des personnes âgées ? Jetez elfes, nains et toutes les classes de personnage de D&D à la poubelle au moment de pondre votre roman de fantasy, et osez réinventer une nouvelle fois vos personnages de vampires, loin de l’imagerie romantique, pour les dépeindre comme des monstres d’épouvante.

Pour faire vivre les genres au-delà des clichés qu’ils transbahutent, il faut d’abord prendre conscience des motifs récurrents qui les constituent, puis avoir l’audace de les remplacer par des éléments différents.

Critique: La Saga du Commonwealth

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Au 24e siècle, l’humanité est à son apogée, elle qui s’est étendue à travers des dizaines de mondes prospères, reliées entre eux par des trous de ver. Une découverte astronomique menace de tout faire basculer.

TITRE : La Saga du Commonwealth

AUTEUR : Peter F. Hamilton

EDITEUR : Bragelonne (ebook, 4 volumes)

Depuis des années, je n’avais plus lu de science-fiction, alors que c’était mon genre de prédilection lorsque j’étais jeune. J’avais un peu de temps, je me suis lancé avec un brin d’inconscience dans la lecture de ce roman-fleuve de plus de 2’000 pages, que l’on lit comme on gravit l’Everest. Je dis bien « roman », parce qu’à mon sens, même s’il est coupé en quatre dans l’édition française, en deux dans l’édition originale, il s’agit bien d’une seule histoire.

Le principal intérêt de cette œuvre, c’est la manière dont l’auteur construit son univers, cette humanité florissante mais culturellement stagnante, où la pauvreté n’existe plus vraiment et la mort pas davantage. Comme il a beaucoup de place pour le faire, il prend le temps d’examiner certaines des implications de la construction de cette société future, pour se demander par exemple à quoi peut ressembler une enquête et un procès pour meurtre quand les victimes peuvent revenir à la vie et que les coupables peuvent faire effacer tout souvenir de leur méfait. A ce titre, « La saga du Commonwealth » est une lecture très plaisante. On pense aux « Seigneurs de l’Instrumentalité » de Cordwainer Smith, où l’auteur abordait son univers par toutes sortes de facettes différentes. Cela dit, ici, plutôt que de faire vivre le Commonwealth à travers une série de nouvelles, Peter F. Hamilton choisit d’intégrer toutes ses idées dans un seul narratif. C’est ambitieux, parfois bancal mais souvent payant. C’est comme lire une dizaine de romans de science-fiction classiques, amalgamés tous ensemble.

L’intérêt principal de cette approche pour le lecteur, c’est que cela lui permet de suivre l’évolution de très nombreux personnages, qui, presque tous, évoluent énormément entre le début et la fin du roman. Il est fascinant de contempler la trajectoire de certains d’eux, qui changent de rôle et de situation, parfois de manière spectaculaire, au long de cette très longue histoire. Hélas, s’ils endossent toutes sortes de fonctions narratives différentes, ces personnages n’acquièrent jamais beaucoup d’épaisseur. Chacun d’entre eux peut être entièrement décrit en une courte phrase, ils changent peu sur le plan psychologique et la plupart d’entre eux n’apprennent rien sur eux-mêmes au cours du roman. Cela facilite l’abord de cette saga, car cela permet de se remémorer facilement qui est qui, mais du point de vue narratif, on reste un peu sur sa faim.

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« La saga du Commonwealth » souffre d’autres types de défauts. Le principal, c’est que Peter F. Hamilton est le genre d’auteur qui aime décrire précisément la position des ailerons d’un planeur. Un bon éditeur aurait facilement pu couper un petit millier de pages sans nuire à la cohérence du récit. Les descriptions techniques de l’auteur sont interminables, il ne manque aucune occasion de nous dire de quelle manière tous ses personnages sont habillés, le roman est truffé d’exposition qui ne sert pas l’intrigue et vérolé par des pages et des pages de bavardages. On ne compte pas les scènes de réunion dans des bureaux, ou des décideurs communiquent à d’autres décideurs des informations que le lecteur connait déjà. C’est aussi exaltant à lire que de participer à une téléconférence au boulot.

Peter F. Hamilton, qui ne maîtrise pas toujours les règles de base de la narration focalisée, est également très amateur des scènes d’action qui ne font pas avancer l’histoire. J’ai dénombré quatre opérations de police qui se soldent par des échecs. Les dernières centaines de page sont occupées par une scène de poursuite qui n’en finit pas, qui n’est pas mal menée en soi, mais dont les rebondissements sont si nombreux qu’on finit par perdre tout intérêt pour sa conclusion. « La saga du Commonwealth » est donc un bouquin qu’il faut apprendre à lire, en sautant au besoin des paragraphes ou des pages entières pour éviter l’enlisement.

C’est également un roman qui présente un point de vue très conservateur. Rien de mal à ça en théorie, mais la conséquence de cette perspective, c’est que la société du Commonwealth ressemble énormément à celle du capitalisme tardif du début du 21e siècle : la société est mue par de grosses corporations familiales, couplées avec de fragiles institutions démocratiques, une situation présentée sous un jour positif par l’auteur. On croit rêver quand il nous révèle que l’urgence climatique que connait notre époque a été exagérée, et vite réglée par les multinationales de l’avenir.

La Saga du Commonwealth se montre également rétrograde dans la manière dont elle rend compte de la diversité de l’être humain. Le roman est ouvertement sexiste, les personnages féminins sont systématiquement décrits sous l’angle de leur beauté physique et cantonnés à des stéréotypes. La société qui nous est montrée ressemble à celle des vieilles séries américaines : une majorité de premiers rôles blancs aux noms anglo-saxons, et quelques rôles secondaires joués par des minorités ethniques. L’Asie n’est pratiquement jamais mentionnée ou prise en compte.

Pour résumer mon sentiment : « La Saga du Commonwealth » est un petit diamant contenu dans un énorme amas de gravats et de boue. On y trouve de bonnes idées et une grande ambition, mais au mépris de certains aspects que je considère comme des fondamentaux de l’écriture romanesque. L’auteur gagnerait par ailleurs à élargir ses horizons, selon moi.

Critique: Seule la haine

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Un psychanalyste est pris en otage dans son cabinet par un adolescent armé, Elliot, qui va patiemment lui expliquer les motifs de sa colère au cours d’un huis-clos angoissant.

Titre : Seule la haine

Autrice : David Ruiz Martin

Editions : Taurnada

La présente critique fait figure d’exception parmi toutes celles que j’ai publié sur ce site. D’abord parce qu’elle porte sur un thriller – j’en lis peu et je n’ai jamais rédigé de chronique dans cette catégorie – mais surtout parce qu’il s’agit d’un roman que j’ai lu dans le cadre professionnel. Il y a quelques semaines, j’ai invité et interviewé son auteur dans le cadre d’une émission radiophonique. Jusqu’ici, je n’ai jamais rendu compte de mes lectures abordées dans de telles circonstances, mais au fond, pourquoi pas ? L’entretien a eu lieu, j’ai eu beaucoup de plaisir à recevoir David Ruiz Martin, j’estime que cela n’enraye pas mon objectivité de journaliste de fournir ici mon avis de lecteur. D’autant qu’il est très positif.

Sur le papier, le roman contient tous les ingrédients indispensables à un thriller réussi : un personnage qui court un grave danger, un tortionnaire sans pitié mais pas sans motivations, une situation qui ne cesse de se corser, des personnages tout en contrastes, qui possèdent tous leur part d’ombre, ainsi qu’un regard noir porté sur l’humanité en général… L’impact du texte est encore renforcé par le fait qu’on a affaire à un huis-clos, dont l’action se déroule presque intégralement dans le cadre exigu d’un cabinet de psychanalyste.

L’étroitesse du point de vue permet à l’auteur d’aborder ses thèmes avec beaucoup de précision. Le livre parle de la difficulté d’établir la vérité, et de la manière dont les mots peuvent influencer le comportement d’un individu, en bien ou en mal. La parole qui soigne et la parole qui tue, ainsi que les limites qu’elles présentent toutes deux, servent de fil rouge à l’histoire haletante que l’on nous raconte ici.

C’est d’ailleurs un roman très bavard, et c’est la plus belle de ses qualités. Parce que Elliot, l’adolescent qui prend en otage le psychanalyste, ne fait pas que le menacer : il lui raconte aussi une histoire, celle qui explique ce qui l’a motivé à s’armer et à débarquer ainsi dans le cabinet de ce praticien pour le menacer. Il s’agit d’un récit de plus en plus sombre et violent, qui retrace plusieurs mois de la vie du jeune homme, et qui met en scène certains personnages que son otage connaît, et d’autres dont il ignore tout.

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Surtout, ce choix astucieux de l’auteur lui permet d’introduire au sein même du récit un second narrateur, qui s’adresse directement au premier, le psy, qui lui nous raconte l’histoire à la première personne. C’est intéressant pour au moins deux raisons. D’abord, cela renforce l’immersion du lecteur. Il se retrouve propulsé au cœur du récit, dans le cabinet, endossant la peau du psychanalyste sur lequel on pointe le canon d’un revolver. C’est à lui que l’on raconte cette histoire, directement, et il se retrouve ainsi, d’une certaine manière, otage du livre, forcé de tourner ses pages pour en atteindre la conclusion libératrice. Deuxièmement, en choisissant d’insérer une narration à la première personne dans une autre narration à la première personne, l’auteur additionne les subjectivités et nous éloigne de deux crans de la réalité de son récit, libre de nous mener par le bout du nez, une possibilité qu’il ne se prive pas d’explorer.

Malgré les qualités du livre, j’ai trouvé que par moments, certains aspects du récit versaient dans un nihilisme d’opérette qui m’ont un peu fait sortir de l’histoire. Cet Elliot qu’on nous présente comme un adolescent précoce et particulièrement brillant tient un discours sur le monde, univoque et un peu naïf, qui m’a fait penser à celui des gens qui lisent Nietzsche pour la première fois. Ce n’est pas gênant, mais peut-être que le récit aurait encore gagné en crédibilité si l’auteur s’était autorisé à donner à son personnage une voix un peu plus singulière.

Quoi qu’il en soit, « Seule la haine » est un thriller prenant, bien mené, qui use avec habileté des règles de la construction dramatique et qui remplit pleinement chacun des objectifs narratifs qu’il se fixe.

Critique: Le grand éveil

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Jeune femme proche de la nature, Lilas voit sa vie bouleversée par un événement traumatisant qui la force à quitter le village où elle a vécu toute sa vie. La rencontre avec Flynn, un chat capable de communiquer, lui apprend qu’elle est une élue d’Aliel, une figure du bien dont la sœur Orga cherche à dominer le monde. Ensemble, Lilas et Flynn partent à la rencontre des autres individus à qui Aliel a conféré des pouvoirs.

Titre : Les enfants d’Aliel tome 1 – Le grand éveil

Autrice : Sara Schneider

Editions : Le chien qui pense (ebook)

D’ordinaire, la fantasy engendre soit des univers très conventionnels, qui n’ont pas d’autres ambitions que de marcher sur les pas d’auteurs illustres, soit des décors baroques et iconoclastes. En mettant un pied dans « Les enfants d’Aliel – Le grand éveil », on constate rapidement qu’on est en présence d’une troisième situation. Tout nous semble immédiatement familier, de la paisible vallée rurale où démarre l’action, à l’opposition entre forces du bien et du mal qui structure l’intrigue, jusqu’aux animaux parlants et autres pouvoirs magiques qui émaillent le récit. Pourtant, on serait bien en peine de rapprocher ce roman d’un modèle antérieur. En réalité, il faut admettre qu’on a affaire à une histoire originale, qui sait si bien jouer avec les éléments issus du folklore, du merveilleux et de la fantasy qu’on s’y sent immédiatement chez soi. Ça sent le nouveau classique, comme si cette histoire ne demandait qu’à exister depuis toujours.

Ce qui est très agréable, c’est qu’il s’agit d’un premier tome, et que l’autrice nous présente son univers juste assez pour qu’il serve de cadre à son intrigue. Elle ne se perd pas en explications, ne cherche pas à répondre à toutes nos questions, ouvre de nombreuses portes sans les refermer, ni même, parfois, chercher à savoir ce qui se cache derrière. Le temps de s’y intéresser viendra plus tard. C’est une manière d’empoigner un récit qui est à la fois très reposante pour le lecteur, dispensé d’apprendre par cœur tous les rouages du fonctionnement d’un univers, et qui est génératrice de suspense.

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Une des grandes forces du récit réside dans ses personnages. Chacun d’entre eux est bien dessiné, doté d’une personnalité mémorable et instantanément identifiable, avec également, on le sent, une marge d’évolution. Ils ont tous leur place dans le récit, et sont tour à tour attachants et agaçants dans les proportions idéales pour avoir envie de suivre leurs aventures, ce qui est parfait pour un premier tome.

A titre personnel, ce qui m’a procuré le plus de plaisir lors de ma lecture, c’est le style de l’autrice, et en particulier sa science du mot juste. Lorsqu’elle décrit un lieu, un individu ou une situation, il n’y a rien de superflu, tout est clarté, exactitude et métaphores bien choisie. On finit par ressentir une sorte de confort bienheureux à nous balader dans cet univers de fiction, que l’on se réjouit de retrouver lorsque l’on pose son livre (ou sa liseuse, dans mon cas).

Cette sensation confortable renvoie malgré tout, paradoxalement, à un des aspects du roman que j’ai moins apprécié. Bien que les événements traversés par les protagonistes soient objectivement périlleux et hauts en couleur, que les conflits qui rythment l’intrigue soient bien réels et dotés d’enjeux clairs, on a parfois l’impression de nous retrouver face à une histoire un peu trop tranquille, comme si on observait ces péripéties avec détachement. C’est une impression toute personnelle, et quand j’ai cherché à comprendre d’où elle provenait, j’ai identifié deux causes : premièrement, l’impression que Lilas se lance dans l’aventure avec une certaine désinvolture crée la perception durable que rien de grave ne va lui arriver (pourtant, il finit par lui arriver des tas de choses pas du tout sympathiques) ; surtout, le choix de la narration, omnisciente à la troisième personne, crée une distance entre le lecteur et l’action, et je crois que j’aurais tout simplement préféré que l’histoire soit racontée à la troisième personne focalisée, plus immédiate et plus viscérale.

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Autre bémol : il s’agit vraiment d’un livre d’introduction à une histoire plus large. Si ce premier tome possède des enjeux qui lui sont propres (la constitution du groupe, malgré l’adversité), ceux-ci sont d’une portée modeste et lorsque l’on clôt le livre, on se rend compte que les personnages ont appris à se connaître eux-mêmes et les uns les autres, mais qu’ils n’ont pas accompli grand-chose. Cela nous motive naturellement à lire la suite, et tant mieux, mais j’aurais probablement apprécié que Lilas et ses amis signent une victoire d’étape lors de ce premier volume.

Au final, « Le grand éveil » est un roman très réussi, attachant, agréable à lire, plein de personnalité, et qui donne envie de découvrir la suite.

Le genre : la substance et la surface

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Je le reconnais, ma proposition de diviser toute la fiction en seulement quatre genres dans un récent billet s’est heurtée à une forte résistance. Je m’y attendais (d’ailleurs, j’ai écrit cette phrase il y a des mois, bien avant de recevoir la moindre réaction).

Mais je ne me décourage pas, et je vous propose cette semaine une autre nomenclature, aussi distincte de celle que l’on utilise habituellement que de celle que j’ai proposé pour la remplacer.

L’idée de base est simple : ce que nous appelons habituellement « genre » n’existe pas vraiment, mais est composé de deux notions distinctes, que j’ai choisi d’appeler la « substance » et la « surface. »

La substance, c’est ce qui caractérise un genre dans son fonctionnement : ses traits distinctifs du point de vue de l’intrigue, du thème ou des personnages. La surface, c’est l’ensemble des motifs et des éléments esthétiques qui sont traditionnellement associés au genre, sans en constituer pour autant le cœur.

Les deux parties sont parfaitement détachables

Un exemple ? La science-fiction, en gros, c’est le genre littéraire qui s’attache à mettre en scène des personnages aux prises avec les mutations scientifiques, technologiques, sociales et psychologiques de l’humanité. Ça, c’est la substance. La surface, ce sont des vaisseaux spatiaux, des robots, des pistolets laser et des machines à voyager dans le temps.

Mais en réalité, les deux parties sont parfaitement détachables et peuvent exister indépendamment l’une de l’autre. Ainsi, vous pouvez, sans difficultés, mettre en chantier un roman qui s’inscrit dans la substance d’un genre, mais avec la surface d’un autre.

Vous prenez par exemple la romance. En substance, on a affaire à un genre qui s’intéresse à la naissance et à l’évolution du sentiment amoureux auprès de ses personnages principaux. Et bien vous pouvez y apposer la surface de la science-fiction, et soudain les tourtereaux s’éprennent l’un de l’autre au cœur d’un empire galactique déchiré par une guerre stellaire. D’ailleurs, vous pourriez raconter exactement la même histoire (dans les grandes lignes) avec la surface d’une invasion de zombies, d’une saga de fantasy ou d’un récit de guerre.

Ce ne sont, finalement, que des habillages interchangeables, des « skins », comme on le dit en informatique pour désigner les thèmes qui permettent de modifier l’apparence d’un logiciel ou d’un personnage de jeu vidéo sans en altérer les fonctionnalités.

De nombreuses œuvres connues peuvent être analysées avec cette grille de lecture

Il suffit de renverser l’équation pour réaliser à quel point cette manière de considérer les genres enrichit notre perception : un roman de substance « science-fiction » et de surface « romance » pourrait par exemple raconter le coup de foudre et les premiers rendez-vous d’un humain et d’une intelligence artificielle, ou de deux individus appartenant à des espèces à la perception de la réalité radicalement différente.

De nombreuses œuvres connues peuvent être analysées avec cette grille de lecture. Ainsi, la série « Game of Thrones » de G.R.R Martin est un roman qu’on peut classer de cette manière : « substance : roman de guerre, surface : fantasy. » « No Country for Old Men » de Cormac McCarthy est un western/polar. « Le Seigneur des Anneaux » de J.R.R. Tolkien peut être classé sous post-apocalyptique/fantasy. Et comme j’ai pu l’écrire ici-même, « Le hussard sur le toit » est un roman zombies/aventure.

Hollywood est friand de cette méthode. Les films destinés au grand public sont presque toujours basés sur la substance de genres perçus comme simples par les producteurs : action, comédie, aventure, etc… Afin d’y ajouter un peu de couleur et de diversité, on y accole ensuite la surface d’un autre genre : science-fiction, guerre, mythologie, polar, etc… Pour cette raison, la plupart des gens ont une perception superficielle de certains genres, tout simplement parce qu’ils ont été beaucoup moins exposés à sa substance qu’à sa surface.

Tout cela mène à une approche en kit de la notion de genre, qui peut être ludique et même féconde en nouvelles idées. Une romancière ou un romancier qui est en quête d’originalité pourra même tenter de voir s’il est possible d’inventer des combinaisons inédites. Pour votre prochain livre, pourquoi ne pas essayer des cocktails horreur/comédie, autobiographie/steampunk ou espionnage/conte, par exemple ?

Et puis rien ne vous empêche, si vous êtes ambitieux, de bricoler votre surface à partir de plusieurs genres. Vous pourriez ainsi vous lancer dans la rédaction d’une saga dont la substance est la fantasy, et dont la surface emprunte au space opera, au western, au chanbara et au film de guerre, et vous pourriez appeler ça « Star Wars. »