Critique : Verse, Chorus, Monster!

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Un récit autobiographique de la vie et de la carrière du guitariste anglais Graham Coxon, de sa naissance en Allemagne au sein d’une famille de militaires à sa riche carrière musicale et artistique, principalement marquée par son rôle au sein du groupe Blur.

Titre : Verse, Chorus, Monster!

Auteurs : Graham Coxon et Rob Young

Editeur : Faber Books (ebook)

Au sein de ma mythologie personnelle, Graham Coxon a toujours occupé une place à part. Il y a quelque chose chez ce personnage créatif et taciturne, qui semble constamment en proie à une colère muette, qu’il ne parvient à exprimer qu’à travers son art, auquel je me suis toujours identifié. D’ailleurs, un personnage de mon roman « Révolution dans le Monde Hurlant » est en partie inspiré par lui. Naturellement, j’ai eu envie de lire son autobiographie.

Peu connu du grand public, il est sans contexte un des plus grands guitaristes de sa génération au Royaume-Uni, mais aussi un musicien qui a eu la chance de connaître le succès et qui s’en est servi pour créer presque sans contraintes ces dernières décennies, ce qui fait que sa carrière est marquée par des projets stylistiquement et formellement extrêmement variés, du brûlot punk au bijou folk en passant par des musiques pour série télé, la bande originale d’une bande dessinée, un supergroupe de reprises de vieux tubes oubliés ou encore un album entier consacrée à l’oeuvre imaginaire d’un groupe fictif. Quant on approche un personnage comme celui-là, une partie de l’intérêt, c’est donc de se demander comment il fonctionne et à quoi ressemble son processus créatif.

Une des grandes qualités de « Verse, Chorus, Monster! », c’est précisément que le livre couvre toute l’existence de son auteur, de sa naissance jusqu’aux événements les plus récents, de sa vie privée à sa vie publique. Tous les événements retenus sont traités avec la même importance, sans fétichisme particulier pour les phases de sa vie où il a été au devant de la scène. Ainsi, les événements qui sont probablement les plus attendus par les fans de Blur, le sommet du succès du groupe, sa désintégration et sa reformation, sont traités sur un pied d’égalité avec l’enfance de l’artiste, ses études où les différentes étapes de sa carrière solo, pour mon plus grand plaisir dans la mesure où je suis amateur de chacune des phases de son cheminement artistique.

Cela dit, le résultat est un récit émotionnellement plat. Graham Coxon a atteint l’âge où il a appris à s’accommoder des défauts des autres et à domestiquer les siens, et il raconte ses souvenirs avec une sérénité qui frise par moments le détachement. C’est une série d’anecdotes, pas davantage. C’est au lecteur de relier les faits entre eux, et de chercher à comprendre pourquoi ce personnage a eu trois filles avec trois femmes différentes, pourquoi il se décrit régulièrement comme quelqu’un d’affable mais consacre beaucoup plus de pages à parler des objets (vêtements, instruments, motos, maisons) que des personnes qu’il aime, et surtout à percer à jour sa relation avec son plus proche collaborateur musical Damon Albarn. Il y aurait un beau récit à écrire sur la relation entre ces deux hommes incapables de réellement communiquer, en raison d’un complexe d’infériorité pour Graham, en raison d’un désintérêt pour les mécaniques sociales pour Damon, mais qui ne remettent jamais en question leur fonctionnement parce qu’il n’affecte pas leur processus créatif. Peut-être est-ce trop intime, peut-être Coxon est-il né trop tard pour parvenir à déconstruire les aspects toxiques de cette relation. Quoi qu’il en soit, charge au lecteur d’assembler les pièces du puzzle.

Pourquoi lire une autobiographie lorsqu’on est romancier ? Pour deux raisons principales, selon moi. D’abord, il s’agit de comprendre comment un artiste fonctionne, comment il travaille, d’où naissent ses idées. Dans ce livre, en particulier, on trouvera d’intéressantes réflexions sur la manière dont l’auteur envisage, parfois en parallèle, parfois conjointement, inspiration musicale et plastique. Il n’y a pas trop d’efforts à déployer pour étendre ça à l’inspiration littéraire et s’en nourrir. La seconde raison d’approcher ce genre de texte, c’est qu’ils fourmillent d’éléments frappés du sceau du réel qu’un auteur astucieux pourra détourner à son avantage pour conférer le vernis du réalisme à des récits fictifs. Je ne vais pas copier les anecdotes familiales ou professionnelles contenues dans ce livre, mais elles vont sans doute fertiliser mes histoires à venir, d’une manière ou d’une autre.

Ambiance et ton

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Alors que nous avons récemment consacré notre attention à la question du ton en littérature, c’est à une notion voisine que je vous propose de nous consacrer, à savoir l’ambiance. Les deux concepts sont si semblables qu’on pourrait les confondre, pourtant, une romancière ou un romancier a tout à gagner à être capable de les distinguer, car cela peut lui permettre des ajustements subtils qui vont contribuer à la qualité de son œuvre.

L’ambiance, c’est quoi ? C’est l’atmosphère qui se dégage d’une œuvre (ou d’un passage d’une œuvre), le sentiment général qui en ressort et qui est communiqué au lecteur qui découvre ces mots.

Au fond, on peut dire que l’ambiance est au lecteur ce que le ton est à l’auteur. Alors que le ton transmet le point de vue que l’auteur porte sur son histoire, l’attitude qu’il adopte vis-à-vis de son propos et de ses personnages, l’ambiance décrit les émotions qu’évoque le texte chez le lecteur.

On ne s’étonnera pas dès lors de constater que les mêmes mots peuvent souvent décrire les deux concepts : sarcastique, nostalgique, dramatique, léger, humoristique, triste, etc… sont des termes qui peuvent tout aussi bien s’appliquer au ton qu’à l’ambiance. De la même manière qu’un personnage ou un roman peuvent adopter un ton terrifiant ou joyeux, un lecteur peut faire l’expérience d’une ambiance terrifiante ou joyeuse en lisant ces pages.

Pour résumer : le ton est une intention délibérée et exprimée, l’ambiance est un message reçu et subi.

Et tout cela serait simple si un ton effrayant débouchait toujours sur une ambiance effrayante. Si c’était le cas, si ces deux notions étaient systématiquement appariées, il ne servirait à rien d’opérer une distinction, puisque ce ne seraient que les deux facettes d’une même pièce. C’est cependant loin d’être le cas.

Dans la plupart des cas, ton et ambiance se confondent

Dans son roman « Bleak House », Charles Dickens adopte un ton sarcastique pour décrire les mécanismes d’un procès au long cours et ses effets sur celles et ceux qui y sont associés. Mais l’ambiance générale de ce roman traversé par une affaire de meurtre est bien souvent lugubre et captivante. En utilisant deux narrateurs différents et en prenant ses distances avec ses personnages, l’auteur parvient à proposer un ton et une ambiance distinctes, ce qui confère une grande originalité à son roman.

On ne va pas se mentir, dans la plupart des cas, ton et ambiance se confondent. L’auteur adopte une certaine attitude vis-à-vis de son histoire, et c’est celle-ci qui se transmet aux lectrices et lecteurs qui découvrent le texte. En prenant le parti d’écrire un texte triste, c’est bien des résonances de tristesse que le lectorat va percevoir en le lisant.

Toutefois, il existe des astuces qui permettent, d’un point de vue pratique, de distinguer les deux notions au sein d’un même roman, si c’est votre choix. Il s’agit d’une approche qui est parfois utilisée dans la littérature d’horreur, pour ne citer que cet exemple. Imaginons une histoire de maison hantée, qui s’ouvre de manière traditionnelle par une série de scènes qui montrent de quelle manière les membres d’une famille s’installent dans leur nouveau domicile. Une option pour l’auteur est de rédiger ces chapitres d’introduction sur un ton léger, voire convivial, afin de nous permettre de faire connaissance avec ses personnages avant que le drame ne survienne, et de créer de l’attachement. Pourtant, la situation, le descriptif des lieux, un certain nombre de détails en apparence innocents ainsi que le simple fait d’avoir entre les mains une histoire de maison hantée va mettre le lecteur sur ses gardes et installer une ambiance sinistre, bien avant qu’elle ne se propage au ton du récit.

La romance est également un genre où ton et ambiance peuvent occasionnellement parcourir des chemins divergents. Certains titres peuvent toucher à des sujets graves : questions de vie ou de mort en milieu hospitalier, crime, naufrages, etc…, ce qui fait que l’ambiance, en tout cas pendant certains passages, pourra être assez lourde. Pourtant, en accord avec les codes du genre, l’auteur maintiendra malgré tout un ton léger et divertissant même au cours de ces chapitres, afin de nous faire comprendre que même si ces épreuves sont sérieuses pour les personnages, le lecteur est invité à les appréhender avec une distance espiègle.

Ton et ambiance font donc partie des axes principaux du volet stylistique de l’écriture romanesque. Pour résumer en quelques mots tout ce qu’on a pu dire à ce sujet jusqu’ici : la voix, c’est la signature esthétique d’un romancier, celle que l’on retrouve d’une œuvre à l’autre ; le style, c’est la personnalité d’une œuvre ; le ton, c’est l’attitude de l’auteur vis-à-vis de ce qu’il écrit ; l’ambiance, c’est la résonance émotionnelle du texte.

Critique : Le porteur d’espoir

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La lutte des enfants d’Aliel contre les esclaves d’Orga tourne au conflit ouvert. Dans ce quatrième tome des « Enfants d’Aliel », le jeune Jaz traverse des aventures déchirantes et les Synalions sont frappés par plusieurs drames qui les bouleversent.

Disculpeur : Sara est une amie.

Titre : Les enfants d’Aliel tome 4 – Le porteur d’espoir

Autrice : Sara Schneider

Editions : Le Chien qui pense (ebook)

Encore davantage que les tomes précédents, ce quatrième volume des « Enfants d’Aliel » représente moins une histoire complète qu’un jalon supplémentaire dans une grande fresque. Ce qui caractérise ce livre, c’est qu’il introduit relativement peu de nouveaux concepts – ce qui paraît assez naturel, une fois arrivé aux quatre cinquièmes d’une saga – préférant développer et approfondir les personnages, lieux et concepts qui sont déjà familiers aux lectrices et lecteurs.

C’est une grande réussite. Avec justesse et une belle économie de moyens, Sara Schneider se met à cueillir les fruits de tout le travail de préparation mis en place dans les épisodes précédents, toutes ces grenades patiemment dégoupillées qui se mettent à exploser les unes après les autres. Ici, certains arcs narratifs connaissent leur aboutissement ou leur point de bascule, et c’est presque toujours payant. On est attaché aux personnages et à leur quête, et les moments qu’ils traversent au cours de ce roman en deviennent infiniment plus poignants et précieux. On craint pour la santé et l’avenir de chacun des protagonistes, qui connaissent des épreuves plus intimes et plus douloureuses que celles des tomes précédents. Il faut souligner à quel point tout cela est bien mené et satisfaisant pour les lecteurs fidèles. C’est aussi souvent poignant, émouvant. Tout ce qu’on demande à la littérature.

Au fond, c’est aussi tout ce qu’on réclame d’un quatrième acte : le paroxysme, le déchaînement des passions et des ennuis, où tout tourne mal, tout est bouleversée et l’existence de nos héros semble plus compliquée que jamais. À ce titre « Le Porteur d’espoir » fait figure de modèle à suivre.

Le roman n’est pas, cela dit, un simple prolongement des précédents. Il introduit quelques nouveautés fascinantes. Le passage dans un nid d’Arac est très réussi, lugubre, révoltant à souhait et souvent terrifiant. Sara Schneider n’a pas peur d’explorer des tons plus sombres que dans les tomes précédents, ce qui fonctionne à merveille. Et puis ce volume est également, dans les grandes largeurs, un récit de guerre, et il comporte des scènes de bataille très réussies, souvent racontées davantage de la perspective des marges du combat plutôt que du coeur de la mêlée. Une romance est également menée avec pas mal de doigté.

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Je sais que ça devient un peu répétitif pour celles et ceux qui ont lu les critiques précédentes, mais ça mérite d’être mentionné une fois de plus : on retrouve aussi ici les qualités qu’on aime retrouver dans « Les enfants d’Aliel », en particulier la plume alerte et efficace de l’autrice, mais aussi des personnages distinctifs et immédiatement attachants. Tout cela semble tellement naturel, et c’est pourtant diablement difficile à réussir.

Tout ne m’a pas convaincu dans ce livre, cela dit. Mes réserves proviennent presque exclusivement de l’usage par Sara Schneider de la narration omnisciente. Si, jusqu’ici, il s’agissait selon moi d’un choix neutre, de confort, qui lui permettait de fureter d’un personnage à l’autre, dans ce livre, les choses prennent une autre tournure. À plusieurs reprises, le roman génère du suspense ou nous livre des révélations qui n’existent que parce que le narrateur omniscient a choisi de nous cacher des éléments d’intrigue. En clair : des événements se produisent, ou des personnages subissent des changements, tout cela hors-champ, et quand on le découvre après coup, on nous présente ça comme un coup de théâtre.

Ce choix m’a déplu pour trois raisons : premièrement, cela veut dire que des scènes-clé de l’évolution des personnages, certaines d’entre elles attendues depuis plusieurs tomes, ne sont pas partagées avec le lecteur. On ne les vit pas, on les découvre après-coup. C’est frustrant. Deuxièmement, cacher des informations au lecteur, c’est le point fort de la narration focalisée, et quand on procède de la même manière avec la narration omnisciente, on ébrèche la confiance qui s’est tissée entre l’auteur et le lecteur. On a un peu l’impression de se faire balader. Enfin, ce recours au hors-champ fait que certaines révélations tombent à plat. En toute fin d’histoire, un personnage subit une transformation radicale, mais comme on n’a presque pas vu celui-ci depuis le premier tome, et qu’on n’a pas eu accès du tout à son intériorité, ce qui aurait pu être un drame déchirant n’est au final qu’une péripétie de plus.

Il convient toutefois de le mentionner : ces aspects resteront invisibles pour la quasi-totalité des lectrices et des lecteurs, et sont loin d’avoir gâché ma lecture de ce qui reste comme un excellent roman d’une toute aussi excellente série de fantasy.

Dix types de ton

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Partant du principe que certaines choses sont plus claires quand on les illustre, dans cette série consacrée au ton en littérature, maintenant qu’on a eu l’occasion de détailler la partie théorique, je vous propose d’examiner une dizaine d’exemples de tons que vous pouvez adopter pour votre roman.

On pourrait en citer énormément, mais j’ai retenu ces dix exemples parce qu’ils correspondent à ceux qui, à mon avis, sont les plus courants et peuvent être les plus immédiatement utiles pour les romanciers.

Notez que rien ne vous oblige d’aller puiser un de ces exemples dans la liste afin de l’appliquer à votre histoire en cours. Un romancier qui s’intéresse à réfléchir aux questions stylistiques pourra être tenté d’opter pour un ton principal distinctif et peu courant, qui ne figure pas sur la liste. Pourquoi ne pas rédiger un manuscrit au ton anxieux ? Confiant ? Hostile ? Solennel ? Ardent ? Un tel choix pourrait conférer à une œuvre un incomparable vernis d’originalité.

Humoristique

Le comique, la comédie, l’humour et le ton humoristique sont des notions qui s’entrecroisent mais qui n’ont pas tout à fait la même signification. Le comique est un registre, la comédie un genre, l’humour un sens aussi bien qu’une discipline, quant au ton humoristique, et bien c’est un ton. Plus précisément, celui qui vise à faire rire ou sourire le lecteur, par des juxtapositions de sens, des jeux de mots, des surprises, des répétitions, de la caricature, des sons amusants, etc.. Il peut prendre une forme ludique, spirituelle, ironique, burlesque, etc…

Un bon exemple de ton humoristique en littérature est le roman « Le guide galactique » de Douglas Adams.

Optimiste

Écrire une histoire au ton optimiste revient à chercher à conférer à son écriture un sens de l’espoir, à porter un regard positif sur l’avenir. Cela ne signifie pas qu’un tel roman n’aura pas d’enjeux ou que ses personnages ne feront face à aucune difficulté, mais qu’en relatant l’intrigue, on mettra un point d’honneur à mettre en avant les aspects réconfortants ou édifiants, à donner de l’inspiration aux lecteurs et des aspirations aux protagonistes. Une figure de style comme l’hyperbole, le superlatif, un vocabulaire familier, l’usage du point d’exclamation font partie des techniques qui peuvent aider à exprimer un ton optimiste.

Le roman « Pour un garçon » de Nick Hornby offre un bon exemple d’un texte au ton optimiste.

Léger

Un ton léger va chercher à raconter une histoire en réclamant aussi peu d’efforts que possible au lecteur, que cela soit des efforts intellectuels ou émotionnels. Ainsi, les mots utilisés seront courts, courants et faciles à comprendre, les phrases longues sont exclues et les effets de style les plus démonstratifs sont à éviter. De plus, un roman au ton léger est un roman où rien n’est vraiment grave, ou on évite de s’attarder sur les peines et les traumatismes des personnages et où aucune émotion n’est jamais poussée à son extrême.

Même si ça n’a rien d’obligatoire, de nombreux auteurs de littérature jeunesse choisissent d’écrire dans un ton léger. « Le Magicien d’Oz » de L. Frank Baum s’inscrit dans cette tradition : pour un roman qui parle de tyrannie, de guerre et de personnages névrosés, tout est amené avec une remarquable absence de gravité.

Sarcastique

À distinguer de l’humour, le sarcasme constitue un regard très différent sur une œuvre et ce qui s’y déroule. Là où le ton humoristique cherche à souligner et à accompagner la drôlerie naturelle des situations et des personnages, le ton sarcastique choisit de prendre de la distance et de juger l’œuvre, souvent négativement. Opter pour cette approche consiste à grossir les petits défauts des protagonistes de manière critique, voire mordante, à souligner leurs contradictions et leur hypocrisie, et à décortiquer avec acidité le fonctionnement de la société dans laquelle ils s’inscrivent. L’auteur se sert d’exagérations, de comparaisons, mais aussi de figures d’oppositions, telles que l’antiphrase (« Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. »)

Pour avoir une idée de ce à quoi cela pourrait ressembler, je suggère la lecture du « Candide » de Voltaire.

Sec

Présent aussi bien en littérature que dans la correspondance ou même dans la conversation, le ton sec est celui qui se caractérise par une approche tranchante, sans affect ni concession. L’auteur qui adopte cette attitude peut le faire en optant pour des phrases courtes, sobres, pauvres en adverbes et autres ornements. Le ton sec est celui qui ne s’excuse jamais d’exister. L’idée est de s’approcher de la vérité, ou d’une vérité, sans chercher le moins du monde à se montrer aimable ou agréable. Contrairement au sarcasme, il ne s’agit pas ici de juger, juste de prendre ses distances avec la moëlle émotionnelle de l’humanité.

On en trouvera de bons exemples dans les romans de Michel Houellebecq, et en particulier dans « Extension du domaine de la lutte », que j’ai examiné sur ce site.

Nostalgique

Comme son nom l’indique, une œuvre au ton nostalgique est celle qui porte sur le passé un regard à la fois fasciné et attendri. Dans ce genre de roman, les événements d’autrefois servent de référence et projettent leur ombre sur le présent. Tout est présenté en fonction de ce filtre : rose et ému lorsqu’on évoque le passé ; sombre, affecté, affamé ou résigné lorsqu’on parle du présent. Plus que d’autres attitudes du romancier vis-à-vis de son texte, celle-ci fonctionne constamment sur un double registre émotionnel, l’un idéalisé, l’autre critiqué.

L’autrice mexicaine Laura Esquivel a signé un chef d’œuvre du roman nostalgique avec « Chocolat amer ».

Triste

Les romans qui adoptent un ton triste sont ceux qui présentent avec empathie la perspective des personnages à travers leurs souffrances et leurs tourments. Les mots utilisés sont lourds, sombres, sérieux et chargés de pathos. Tout est abordé sous un angle pessimiste, morose, maussade ou découragé. L’idée est d’émouvoir le lecteur et de lui faire ressentir la douleur des protagonistes, et, ainsi de s’assurer son implication dans l’histoire qui lui est racontée. La meilleure manière de procéder consiste à dépeindre l’intrigue avec compassion, tout en laissant entendre qu’il n’existe ni espoir, ni échappatoire. Des outils qui fonctionnent bien sont le lyrisme, l’hyperbole, les comparaisons, les phrases interrogatives.

Critiqué en son temps sur cette page, « La route » de Cormac McCarthy, est un roman très triste.

Effrayant

De même qu’il faut distinguer comédie et ton humoristique, il est tout aussi pertinent d’apprendre à faire la différence entre un genre : l’horreur ; un sentiment : la peur ; et le ton effrayant. Celui-ci correspond aux textes littéraires dont l’auteur souhaite qu’ils inspirent la peur. Naturellement, il est tout à fait possible d’aménager des passages effrayants au sein de genres qui n’ont rien à voir avec l’horreur.

En termes littéraires, l’élaboration de l’horreur se confond avec l’évocation du suspense, qui, poussé à son paroxysme, peut être source d’anticipation, voire de terreur chez le lecteur. Pour cela, l’usage de figures de style comme l’ellipse ou la litote, les points de suspension, des ruptures de rythme dans la construction des paragraphes peuvent aider à faire fonctionner l’imagination du lecteur et à susciter des sueurs froides.

« Simetierre », de Stephen King, est un livre exemplaire par sa capacité à évoquer l’effroi.

Mélancolique

Situé à l’intersection du plus lourd des désespoirs et de l’inspiration la plus fertile et la plus transcendantale, la mélancolie occupe un registre bien à elle, pas toujours facile à définir, mais qui offre au romancier les clés d’un des sentiments les plus représentatifs des complexités de l’âme humaine. Ici, il s’agit d’émouvoir le lecteur, et d’aller chercher la joie qui se cache dans le chagrin et la tristesse qui se loge dans le bonheur. Pour y parvenir, l’auteur fera usage de métaphores et de comparaisons, d’antithèses, voir même d’apostrophes quand personnages et narrateurs s’adressent aux sphères cosmiques pour les prendre à témoins.

À titre d’exemple, « La peau de chagrin » d’Honoré de Balzac est un grand roman mélancolique.

Pompeux

Terminons cette énumération d’une dizaine de possibilités de tons littéraires par un intitulé qui peut paraître péjoratif : le ton pompeux. La pompe, c’est le cortège, la procession, et, par extension, l’apparat qui caractérise ceux-ci. Le style pompeux, c’est donc celui qui exacerbe les aspects émotionnels les plus démonstratifs : l’héroïsme, le drame, le sacrifice, le pathétique. C’est une composante essentielle d’une partie de la littérature populaire, dans des registres aussi divers que la fantasy, la romance, le pulp ou le fantastique contemporain.

Le ton pompeux fonctionne par emphase, suscitée par l’hyperbole, mais aussi les énumérations, les superlatifs, les métaphores et les anaphores, ainsi que les adverbes d’intensité. Longues phrases, longs paragraphes et longues descriptions sont non seulement autorisés, mais vivement encouragés, de même que les paginations à rallonge.

« Autant en emporte le vent » de Margaret Mitchell représente une bonne illustration de ce ton.

Critique : Luda

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Pendant le montage tumultueux d’un spectacle, dans la ville de Gasglow, Luci, une drag queen, ancienne star, entre en collision avec Luda, une jeune artiste de scène au charme vénéneux qu’elle va initier aux secrets du Glamour, la magie des apparences et de la manipulation.

Titre : Luda – a novel

Auteur : Grant Morrison

Editeur : Penguin Random House (ebook)

Peu d’auteurs ont eu autant d’impact sur moi et sur mon écriture que Grant Morrison. Le scénariste de bande dessinée écossais n’est peut-être pas très connu du grand public, mais certains de ses comics comme « Doom Patrol », « Arkham Asylum », « We3 » et surtout « The Invisibles » ont profondément influencé des oeuvres très populaires. Pas de « Matrix » sans lui, par exemple. En ce qui me concerne, mon cerveau adolescent a été marqué de manière indélébile par son imagination impertinente et par sa tendance à balancer à la figure du lecteur d’innombrables idées à peine esquissées, évoquant un univers profond et mystérieux. C’est ce qu’on retrouve dans mon roman « Révolution dans le Monde Hurlant » par exemple, et qui a frustré quelques lecteurs peu amateurs de la quête de la saturation, ce qui est bien compréhensible mais était pourtant tout à fait délibéré de ma part. Je voulais écrire de la fantasy à la Grant Morrison.

« Luda », qui vient de sortir, est son premier roman. C’est une catastrophe.

La lecture de « Luda » n’est pas aisée, mais pas parce que le texte est trop riche en idées. C’est plutôt à cause des nombreux détours qu’il prend pour raconter une histoire plutôt simple.

D’abord, il s’agit d’un roman qui se situe dans une convergence de milieux qui réclame sans doute une petite initiation pour la lectrice ou le lecteur, comme si l’auteur souhaitait se montrer délibérément obscur. On y parle du pantomime, un point de repère incontournable du théâtre britannique, mais presque totalement inconnu en-dehors du Royaume-Uni. Le spectacle qui est au coeur du roman, et dont on découvre la nature en filigrane, est une version surréaliste et musicale d’Aladdin, dont l’action est transposée en Chine, et qui est mariée avec une forme revisitée du Fantôme de l’Opéra, jusqu’à interférer avec la trame de l’histoire de manière métadramatique. C’est bon, vous suivez toujours ? Ah, bien sûr, tout cela se passe dans une version alternative de la ville écossais de Glasgow, baptisée Gasglow. Et connaître un peu la scène drag queen britannique du début du 21e siècle n’est peut-être pas indispensable, mais disons que ça aide. Et la télé-réalité britannique. Et les tabloïds.

9780593355305

Rien de tout cela ne serait rédhibitoire, cela dit. Le roman nous fournit en réalité la plupart des clés dont nous avons besoin pour suivre l’intrigue. Largement plus problématique est le style choisi par Grant Morrison pour raconter son histoire. Celui-ci est, il n’y a pas d’autres mots, insupportable. Luci, qui nous sert de narratrice, pratique une langue extrêmement ampoulée, compliquée à outrance, et n’utilise jamais un simple adjectif quand une métaphore tordue et obscure lui vient à l’esprit. En réalité, la plupart des éléments de description sont comparés à deux, trois, voire quatre métaphores différentes, lourdes et clinquantes comme les bijoux de la couronne. Ca pourrait être tolérable si les excès de ce style étaient réservés à certains moments-clés, mais on ne quitte jamais cet effet de saturation, même pour évoquer les détails les plus banals. Ca devient vite épuisant.

Parfois, le roman croule tellement sous les effets qu’il en oublie de raconter une histoire. Une longue, très longue séquence ou Luci initie Luda aux secrets du Glamour est tellement chargée en figures de style qu’elle est presque incompréhensible, mais n’a absolument aucun impact sur l’intrigue. C’est d’ailleurs le cas de toute cette histoire de magie, incluse sans doute pour plaire aux fans des oeuvres précédentes de l’auteur, mais qui, ici, n’a aucune utilité. On pourrait facilement couper des centaines de pages, et on sent que l’éditeur n’a pas fait son travail pour cadrer celui qui est, après tout, un romancier débutant.

Tout n’est pas à jeter. La fin du roman propose une pirouette qui justifie en partie – mais pas en totalité – certaines des circonvolutions qui précèdent. Certains personnages sont fascinants et si l’abord du texte est difficile, il a le mérite de ne ressembler à aucun autre. Cela dit, si vous voulez découvrir Grant Morrison, lisez plutôt « The Invisibles ».