Décrire la peur

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Dans le cadre de notre série, voici un deuxième article « boîte à outil », qui vous fournit, à vous autrices et auteurs, toutes sortes de clés pour évoquer la peur et ses manifestations dans un cadre littéraire. Dans la première partie, je dresse la liste de toutes sortes de mots en rapport avec le sujet – elle ne se veut pas exhaustive, mais elle peut être complétée si vous avez des suggestions. Dans la seconde partie, j’évoque quelques astuces pour donner du relief à vos évocations de cette émotion. Et puis si vous souhaitez aborder la question sous l’angle du suspense, vous pouvez lire le billet que j’ai consacré à la question.

Verbes

S’affoler, s’agiter, s’alarmer, angoisser, appréhender, baliser, caponner, craindre, se défier, (être effrayé) effrayer, (être épouvanté), (s’)émouvoir, (s’)épouvanter, flipper, impressionner, s’inquiéter, se méfier, avoir peur, paniquer, pressentir, redouter, terrifier (être terrifié), terroriser (être terrorisé), trembler

Noms

Affolement, affres, alerte, angoisse, anxiété, appréhension, aversion, cauchemar, confusion, couardise, crainte, danger, effroi, émotion, épouvante, frayeur, frisson, frousse, horreur, inquiétude, insécurité, instabilité, lâcheté, panique, pétoche, phobie, répulsion, saisissement, souci, stupéfaction, suspicion, terreur, timidité, tourment, trac, transe, trouble, trouille, vertige

Adjectifs

Affolé, alarmé, alerté, angoissé, atterré, confus, couard, craintif, effarouché, épouvanté, froussard, inquiet, lâche, paniqué, peureux, perplexe, pleutre, poltron, pusillanime, stupéfait, terrifié, terrorisé, tourmenté

Les types de peur

Absolu, affreux, ambiant, animal, atavique, atroce, bleu, confus, coriace, dangereux, délicieux, déraisonnable, diffus, enfantin, ensorcelant, effroyable, envoûtant, folle, frénétique, frivole, fugitive, incommensurable, incontrôlable, indécis, indéfinissable, indélébile, indicible, infâme, inouï, insensé, insurpassable, lancinant, mauvais, mortel, obsédant, paralysant, physique, primal, primitif, profond, rétrospective, salutaire, soudain, superficiel, temporaire, tenace, terrible, total, troublant, vague

Les conséquences de la peur

Être aphone, balbutier, blêmir, bondir, avoir les cheveux qui se hérissent (sur la tête), chevroter, avoir le cœur qui bat la chamade, avoir le cœur qui palpite, avoir le cœur qui bat à cent à l’heure, avoir la chair de poule, avoir les cheveux qui se hérissent, claquer des dents, avoir le cœur qui s’emballe, perdre connaissance, avoir le corps qui se raidit, crier, défaillir, avoir les dents qui claquent, avoir les doigts crispés, s’évanouir, étouffer un sanglot, être fébrile, frémir, frissonner, gargouiller, avoir les genoux qui s’entrechoquent, avoir la gorge qui se noue, avoir la gorge sèche, avoir les jambes molles, sentir ses jambes se dérober, hurler, lâcher un objet, devenir livide, avoir les mains moites, sentir ses muscles se tendre, pâlir, perdre l’équilibre, perdre la tête, perdre (l’usage de) la parole, être paralysé, être pétrifié, ne pas tenir sur ses pieds, avoir les poils qui se hérissent, ne pas tenir debout, arriver à peine à respirer, retenir un cri, ruisseler de transpiration, avaler sa salive, avoir le sang qui se fige (dans les veines), avoir le sang qui se glace, n’avoir aucun son qui sort de sa gorge, sourciller, suer (à grosses gouttes), avoir des sueurs froides, sursauter, trembler (comme une feuille), trembloter, tressaillir, vaciller, avoir les yeux qui sortent de la tête

Prendre des notes

Les peintres apprennent leur art en observant le monde autour d’eux, et souvent, en copiant d’après nature. Les écrivains sont encouragés à faire la même chose : lorsque vous avez peur, jetez un regard d’auteur sur cette sensation, prenez conscience de l’effet qu’elle a sur vous et de la manière dont vous réagissez et consignez-le quelque part. Un jour, cela sera utile, je peux vous le garantir. Vous constaterez aussi qu’autour de vous, différentes personnes ont des réactions distinctes.

Tout cela peut venir nourrir vos descriptions et y ajouter des éléments qui ne sont pas listées ici, parce que la vocation de ce genre d’article est d’être aussi universel que possible, alors que la manière dont nous faisons l’expérience des émotions est singulière. Par exemple, moi, quand je suis terrorisé, ma sueur change d’odeur, et devient ammoniaquée. Ce n’est pas quelque chose que j’ai rencontré dans la littérature, c’est donc intéressant.

Le mot juste

Une note brève pour vous mettre en garde : différents descriptifs de la peur ne sont pas interchangeables. Pour commencer, ils ne représentent pas des émotions d’une intensité équivalente. Quelqu’un de « soucieux » a moins peur que quelqu’un d’« inquiet », qui a moins peur que quelqu’un de « terrorisé. » Faites en sorte de choisir un terme qui correspond à la situation, à la source de la peur et à la sensibilité du personnage.

Des mots différents sont également porteurs de connotations distinctes. L’« angoisse » est une peur diffuse, de longue durée, tournée vers l’avenir et le sort que vont connaître certains événements en cours. Alors que la « terreur » est une peur soudaine, paralysante, qui sert de réaction à une situation présente et immédiate. L’idée de « panique » suppose une perte de contrôle ainsi qu’un sentiment qui se propage à un groupe de personne, éventuellement à une foule. Choisissez soigneusement vos termes, et au cas où vous auriez besoin de synonymes, ne mélangez pas les définitions au point de vous éloigner du sens que vous souhaitiez donner à la scène.

Montrer plutôt que raconter

On a déjà eu l’occasion de le relever ici, le fameux conseil littéraire « montrer plutôt que raconter » est précieux, mais à manipuler avec quelques précautions, dans la mesure où, parfois, le travail de l’écrivain consiste malgré tout bel et bien à raconter plutôt qu’à tout détailler, action par action. En ce qui concerne l’évocation de la peur, cela dit, choisir de la montrer, c’est-à-dire d’en rendre compte à-travers ses manifestations, débouche sur une expérience de lecture plus viscérale pour le lecteur.

À quoi bon, en effet, évoquer la peur si c’est pour le faire de manière dépassionnée, distante ? Décréter qu’un personnage « a peur » est une information qui ne contient en elle-même aucune résonance émotionnelle. Pour faire saisir, viscéralement, ce que ressent le protagoniste de votre histoire, il est bien plus efficace de dire que « ses mains tremblent » et que « son estomac est noué. » Il s’agit de sensations dont chacun a déjà fait l’expérience un jour ou l’autre, et il est aisé pour chacun de tirer un parallèle avec son propre vécu. Prenez garde, cela dit, la plupart des expressions liées à la peur sont devenues des clichés, donc usez-en avec modération.

La peur se propage au lecteur

C’est une chose de faire comprendre au lecteur ce que le personnage ressent, c’en est une autre de lui faire partager la peur. C’est la prérogative de la littérature d’horreur, à laquelle je consacrerai un billet, un jour, peut-être. Mais pour faire court, effrayer un lecteur passe assez peu par les descriptions, mais plutôt par les mécanismes du suspense. Il est également possible de susciter chez lui un inconfort philosophique en évoquant des thèmes qui dérangent, ou qui renvoient à des peurs ancestrales, telles que l’enfermement, la mutilation, la folie.

La terreur vs l’horreur

Pour faire peur, il convient également de savoir faire la distinction entre la terreur et l’horreur, les deux piliers de l’épouvante. La terreur est le sentiment ressenti lorsque l’on redoute que survienne dans l’avenir proche un événement fâcheux. Il s’agit d’une peur immédiate, causée en réaction à la menace et au danger, et qui peut se baser sur la raison (la menace existe bel et bien, elle est identifiable et connue), ou sur l’émotionnel (l’existence de la menace n’est qu’une hypothèse ; si ça se trouve, elle ne se trouve que dans l’imagination du personnage). La terreur est une réaction naturelle, programmée dans l’ADN, qui nous programme à réagir en combattant ou en fuyant la source de son inquiétude.

L’horreur est une réaction à ce qui se passe autour de nous, dans le temps présent. Être horrifié peut se manifester par un dégoût ou de la nausée face à une scène bizarre ou révoltante. Par bien des aspects, l’horreur est la matérialisation de la terreur : on est terrifié à l’idée qu’un tueur se cache dans notre appartement pour nous découper en rondelles avec son couteau, et on est horrifié une fois qu’il frappe.

La peur se propage au décor

Décrire la peur, c’est aussi décrire la manière dont celle-ci modifie la manière dont nous percevons notre environnement. Être effrayé colore toutes nos autres sensations, et un écrivain serait bien inspiré d’en tenir compte au moment de rédiger une scène au cours de laquelle son protagoniste est en proie à la terreur.

Ainsi, la personne effrayée deviendra prudente, jusqu’à s’imaginer des dangers sur la base de détails insignifiants. Lorsqu’on se trouve dans un état de terreur, un bruit, même ténu, ou même l’absence de bruit, une ombre, une odeur peuvent nous faire craindre le pire. Un auteur devrait garder en tête cet état d’esprit particulier et la manière dont il influence les descriptions.

Lorsque la peur se propage au décor, elle peuple également celui-ci de détails effrayants. Dans la littérature de l’horreur, on n’hésitera pas à mettre en scène des éléments effrayants tels que la brume, le vent de la nuit, la lune cachée par les nuages, des bruits de pas feutrés, une sirène qui claque, etc…

⏩ Dans deux semaines: Décrire le toucher

La guerre: résumé

blog le petit plus

Vous trouverez ici tous les conseils que j’ai récemment postés sur mon blog pour raconter des histoires de guerre, de soldats, de combats et de batailles dans un contexte romanesque.

Normalement, j’ai arrêté de poster des articles qui servent uniquement de résumé pour une série de billets regroupés par le même thème. Après tout, j’ai créé une page qui regroupe tous mes articles, qui devait satisfaire l’ensemble des curieux. Malgré tout, comme ce projet sur la guerre était long et ambitieux, et que les autrices et auteurs qui souhaiteraient puiser dans les conseils que j’ai publié à ce sujet souhaiteront peut-être bénéficier d’un marque-page pour le jour où ils écriront une histoire dans cette veine-là, je me suis dit que cette fois-ci, ça serait pratique. Donc voici les liens:

  1. Éléments de décor: la guerre
  2. Écrire la guerre
  3. Écrire la bataille
  4. La bataille terrestre
  5. La bataille navale
  6. La bataille aérienne
  7. La bataille spatiale
  8. Guérilla
  9. Écrire le combat
  10. Le corps-à-corps
  11. Le combat à distance
  12. Blessures
  13. Décrire la douleur

Décrire la douleur

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Ce billet se veut à la fois l’ultime prolongement de ma série d’articles sur la guerre commencée ici, mais aussi le premier d’une nouvelle série de guides pratiques destinés à décrire différentes sensations et émotions courantes dans l’existence humaine et donc dans la littérature.

La première partie consiste en une série de listes de mots dans lesquelles chaque auteur est invité à piocher. Ici, il s’agit de verbes, de noms et d’adjectifs liés à la douleur physique. Je n’inclus pas de définitions, conscient que l’usage de chaque mot dans un contexte littéraire va beaucoup dépendre des circonstances. Ces listes sont incomplètes et je vous invite à m’aider à les étoffer. Toutes les propositions sont les bienvenues – ce billet (et les suivants) pourraient être adapté en fonction de vos suggestions.

Juste en-dessous de ces listes de mots, vous trouverez une série de brefs conseils à appliquer pour épicer ou améliorer vos descriptions.

Verbes

Agoniser, avoir mal, en baver, boire le calice, en chier, déguster, dérouiller, se détériorer, écoper, endurer, morfler, pâtir, peiner, ressentir, en roter, souffrir, suer, trinquer, en voir de toutes les couleurs

Noms

Affliction, affres, agonie, bobo, boulet, brisement, brûlure, calvaire, contraction, coup (de marteau, de poignard), déchirement, démangeaison, déplaisir, douleur, endolorissement, élancement, épine, fourmillement, indisposition, irritation, lourdeur, mal, malaise, malheur, martyre, peine, picotement, pincement, plaie, point, raideur, rigidité, souffrance, supplice, torture, tiraillement, tourment

Adjectifs

Abattu, accablé, affligé, atteint, cuisant, douloureux, endolori, éprouvé, fiévreux, incommodé, indisposé, mal en point, pénible, perclus, punitif, souffrant, tendu, tiraillé, torturant, torturé

Les types de douleur

Affreux, aigu, amer, ancien, atroce, authentique, battant, en battement, chaud, chronique, cruel, cuisant, débilitant, en décharges électriques, déchirant, en éclairs, effroyable, par élancements, engourdissant, entêtant, épouvantable, éternel, excessif, extrême, fébrile, fiévreux, frénétique, fou, froid, habituel, horrible, interne, immense, immortel, incompréhensible, inconcevable, incroyable, indescriptible, inexprimable, ineffable, infernal, infini, ingrat, injuste, insupportable, intérieur, interminable, inutile, irradiant, qui lance, par lancées, morbide, morne, mortel, muet, mystérieux, obsédant, pénétrant, physique, poignant, profond, quelconque, rayonnant, secret, solennel, sourd, stérile, suprême, tendre, terrible, tragique, transperçant, vain, vif, violent, vrai

Les conséquences de la douleur

S’accrocher, ahaner, asphyxier, crier, se décourager, s’évanouir, se fâcher, faire bonne figure, se figer, frémir, frapper, gémir, grimacer, haleter, hurler, jurer, se mordre (la joue, la langue, la lèvre), pâlir, pleurer, prier, résister, retenir (ses gestes, ses larmes, sa respiration, son souffle), se rouler par terre, sangloter, saigner, sauter, serrer (les dents, les fesses, les phalanges, les poings), suer, supporter, se tendre, se tenir, tomber, se tordre, tousser, transpirer, trembler, vaciller, vomir

Asphyxie, colère, cri, désespoir, découragement, étourdissement, flegme, gémissement, haut-le-cœur, hoquet, humiliation, larme, nausée, peur, plainte, pleurs, sanglot, vertige

Prendre des notes

La douleur est peut-être bien la sensation la plus répandue – certains estiment même qu’il s’agit de la seule chose que tous les humains ont en commun. Cela a beau être désagréable, puisque vous êtes écrivain, profitez-en : lorsque vous avez mal, cherchez à comprendre ce qui se passe en vous, les sensations que vous éprouvez, la manière dont celles-ci se manifestent, gagnent ou perdent en intensité, évoluent avec le temps, et tentez de traduire tout cela en mots.

Peut-être retrouverez-vous certains des termes dont j’ai dressé la liste ci-dessus, peut-être trouverez-vous des manières complètement nouvelles de coucher sur le papier les différents types de souffrance. Quoi qu’il en soit, prenez-en note et gardez vos observations pour plus tard : elles se révéleront précieuses tôt ou tard.

Le mot juste

Comme tout le monde a eu mal, a mal, aura mal, il s’agit d’une sensation au sujet de laquelle la plupart des gens ont un certain degré d’expertise. Aussi il est important de ne pas faire n’importe quoi, sans quoi vos lecteurs s’en rendront compte immédiatement.

Lorsque vous vous lancez dans la description de la douleur ressentie par un personnage, faites en sorte que les mots que vous employez correspondent à la cause de la blessure ou de l’affliction : par exemple, une punaise enfoncée dans le bras ne cause pas une brûlure, une fracture n’est pas à l’origine d’un picotement. Cherchez les mots corrects du point de vue du sens, mais aussi ceux qui vous paraissent authentiques par rapport aux circonstances et au ressenti de votre personnage.

Garder le sens des proportions

Inutile d’en faire trop. Il n’est pas nécessaire, et il est même déconseillé, de décrire toutes les douleurs ressenties par votre personnage, sans quoi il finira par apparaître comme quelqu’un de fragile (si c’est ce que vous souhaitez, alors allez-y, sentez-vous libre d’y aller à fond). Il faut également être attentif à l’intensité : se piquer avec une fourchette, c’est peut-être douloureux, mais ce n’est pas « une torture », ni « un supplice. » Toute exagération dans ce domaine risque de basculer dans le ridicule.

Montrer plutôt que raconter

Jusqu’ici, nous avons dressé une série de mots et de conseils destinés à décrire la douleur, donc à la raconter. En suivant l’adage « Montrer plutôt que raconter », sentez-vous libres d’explorer d’autres voies, en approchant la douleur non pas par un alignement de termes qualificatifs, mais en vous concentrant sur les actions de vos personnages, sur les manifestations externes de la souffrance, qu’elles soient physiologiques ou comportementales. Dire d’un personnage qui vient de se cogner qu’il gémit et se mord les phalanges suffit : inutile de préciser qu’il a mal, c’est tout à fait clair.

Se soucier des conséquences

Parfois, la douleur est intense, mais elle s’en va rapidement. D’autres fois, elle s’installe durablement. Dans ces cas de figure, tenez-en compte. Un personnage qui a mal va voir de la peine à penser à autre chose, à se concentrer, parfois même à exécuter certaines actions qui ne lui posaient pas de difficultés jusque là. Une douleur durable nous diminue, elle dicte nos actes, nous rend trop prudent, irritable : c’est une source inépuisable de situations dramatiques pour un auteur.

L’évolution de la douleur

La douleur n’est pas une constante : elle change. Elle vient et s’en va, comme la marée ; elle augmente brutalement et s’apaise lentement, ou l’inverse ; elle peut être débilitante un instant et supportable l’instant d’après. Soyez attentifs à cette dimension en ce qui concerne vos personnage, et décrivez les transformations de leurs souffrances (« Avec le temps, l’horrible sensation se dissipa pour ne laisser que quelques élancements » ; « La douleur dans mon genou, simple raideur il y a une minute, explosa sans prévenir en une souffrance atroce. »)

Qualificatifs obliques

On parle de littérature : l’imagination de l’auteur va toujours faire reculer les limites de ce qui est acceptable. Pour décrire la douleur, autorisez-vous donc des métaphores et comparaisons (« La douleur crépitait en moi comme un feu d’artifice », « C’était comme si mes muscles avaient été parcouru par du plomb en fusion. ») Attention, comme toujours avec les métaphores, la frontière qui sépare une image parlante et efficace d’une figure de style lourde et risible est souvent bien mince.

Et puis, si votre style vous y oblige, autorisez-vous des emprunts à des champs sémantiques qui n’ont rien à voir avec celui de la douleur, et cherchez à déterminer si ça peut avoir du sens pour ce que vous souhaitez exprimer. La douleur de votre personnage peut être réglementaire, sa souffrance burlesque, ses maux palpitants ou surréalistes.

⏩ La semaine prochaine: Décrire la peur

Blessures

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En commençant par la guerre, en continuant par la bataille, en mentionnant la guérilla puis en descendant la hiérarchie de la castagne jusqu’aux scènes de bagarre, la série de billets que je viens d’enchaîner sur ces thèmes voisins parvient ici à sa conclusion naturelle. J’ai nommé : les blessures et autres lésions engendrées par le combat. Elles aussi, elles peuvent venir enrichir votre récit. (D’ailleurs, je précise « engendrées par le combat », mais ce qui suit pourrait tout aussi bien, moyennant quelques modifications, s’appliquer à des dommages subis lors d’une chute, un accident ou une catastrophe naturelle).

Au fond, la nature des blessures dans un récit ressemble beaucoup à celle que nous avons eu l’occasion d’évoquer pour le combat, à savoir que certaines d’entre elles méritent que l’on s’y attarde et d’autres non.

Qu’elles soient infligées à vos personnages principaux ou à leurs adversaires, il y a des blessures qui n’ont pas d’importance dramatique, pas de conséquences majeures pour le déroulement de l’intrigue. Elles ne sont mentionnées que pour la texture du récit, ou éventuellement pour donner un peu de couleur à la trajectoire des personnages.

Imaginez que votre protagoniste ne soit pas un foudre de guerre, mais qu’il parvienne malgré tout à sortir entier d’une confrontation à l’épée. Vous ne souhaitez pas vous attarder trop longtemps sur les conséquences du duel, raison pour laquelle vous ne comptez pas faire de cette blessure un élément d’intrigue en tant que tel. Cela dit, vous voulez tout de même montrer que votre personnage n’est pas invulnérable et qu’il n’est pas sorti entier du combat. Dans ce genre de cas, vous pouvez mentionner en passant qu’il a effectivement subi des lésions mineures : des contusions, des ecchymoses, des estafilades, bref, des blessures qui le font souffrir dans son corps et dans sa dignité mais qui n’ont aucune conséquence pour la suite du déroulement du récit. Inutile de vous attarder trop longtemps là-dessus : vous en parlez une fois et vous passez à la suite.

Je ne peux que vous recommander de vous documenter un minimum sur les effets réels des dommages subis

Il y a une longue tradition dans la fiction de ces « blessures sans conséquences. » Les options que je viens de mentionner, qui regroupent toutes les petites blessures pas trop profondes mais qui peuvent tout de même faire mal, constituent votre meilleur choix si vous souhaitez que vos lecteurs ne s’interrogent pas trop sur les effets réels de l’attaque subie. Un grand classique hollywoodien, c’est la « blessure à l’épaule », où un personnage reçoit une balle à cet endroit, et où on est prié de considérer qu’il s’agit d’une partie du corps où les lésions n’ont pas grande importance au-delà de la douleur qu’elles peuvent générer. En réalité, une blessure à l’épaule peut considérablement réduire la mobilité du bras et nécessiter des mois de rééducation. Je ne peux que vous recommander de vous documenter un minimum sur les effets réels des dommages subis lorsque vous décidez de la localisation d’une blessure.

Autre passage obligé de la pop culture : le choc à la tête. Au cinéma ou dans la bande dessinée, il est possible d’assommer quelqu’un en frappant très fort sur sa tête avec un objet contondant. La victime va simplement perdre connaissance pendant quelques minutes, puis se réveiller sans subir la moindre conséquence à long terme, en-dehors d’un gros mal de crâne. Cela permet à votre protagoniste de vaincre ses ennemis sans cruauté. Si c’est votre choix, pourquoi ne pas adopter cette convention, mais gardez à l’esprit que dans le monde réel, les traumatismes crâniens, ça existe, et qu’un choc à la tête suffisamment fort pour faire perdre connaissance à quelqu’un aura probablement des conséquences à long terme sur sa santé.

Pourquoi blesser un personnage si cela ne doit avoir aucune conséquence ?

Plus intéressantes sont les blessures thématisées, dramatisées, c’est-à-dire celles qui ont un impact durable sur l’intrigue, qui sont mentionnées lors de plusieurs scènes différentes et qui modifient durablement les personnages qui peuplent votre roman. Car après tout, pourquoi blesser l’un d’eux si cela ne doit avoir aucune conséquence ? La loi de la parcimonie du drame nous enseigne que si vous souhaitez que l’état d’un personnage ne soit pas modifié, le plus simple et qu’il ne lui arrive rien, mais qu’à l’inverse, s’il lui arrive quelque chose, tout cela doit avoir des effets. Non, votre preux chevalier qui vient de se briser deux côtes ne peut pas, juste après, sauter dans le lit de la princesse, sans quoi vos lecteurs ne prendront pas au sérieux la gravité de sa blessure, ni celle du combat qui l’a causée.

Pour être pris au sérieux par le lecteur, il faut donc s’assurer que les blessures ont de vraies conséquences, et que celles-ci soient liées à leur localisation. Quand on se casse la jambe, on ne peut plus marcher ; une hémorragie nécessite des soins urgents si l’on veut éviter la mort ; si on se fait arracher des doigts, on va perdre une grande partie de notre habileté manuelle ; et si on a des côtes cassées, la douleur nous empêche tout mouvement de torsion du torse.

Une blessure d’importance, dans un récit, peut se raconter en huit phases. Elles ne seront pas nécessairement toutes présentes dans votre récit, sentez-vous libres d’en sauter quelques-unes si ça a du sens pour vous, mais gardez à l’esprit ce qui suit comme un panorama des possibilités dramatiques qui s’offrent à vous.

1. Le dommage

On entame l’arc dramatique d’une blessure par son point d’origine, sa cause, c’est-à-dire la scène où le personnage est victime d’une lésion. Il peut s’agir d’une scène de combat, d’un accident ou d’un autre événement traumatisant.

À l’auteur de décider de la quantité de détails disponibles d’entrée de jeu : il est tout à fait possible que le personnage établisse lui-même une sorte de pré-diagnostic qui est ensuite confirmé par les médecins (par exemple, s’il se fait trancher le bras sous ses yeux, le constat est relativement facile à établir et agréablement dépourvu d’ambiguïté). À l’inverse, il est possible que le personnage blessé ne réalise pas tout de suite l’ampleur des dégâts, voire même qu’il ne se rende pas compte qu’il a été touché. Et si vous souhaitez jouer avec la structure narrative, vous pouvez même choisir d’omettre complètement cet incident initial pour ne s’intéresser qu’à ses conséquences : on rejoint le blessé alors qu’il gît, en sang, sur une civière.

2. Les premiers soins

Dans cette catégorie, on range toutes les mesures prises immédiatement après la blessure et qui poursuivent deux buts : éviter que la lésion ne s’aggrave et prévenir des dommages supplémentaires. Donc ici, on parle de médecine militaire, de bandages, d’injections antidouleur, d’attelles, de sortilèges d’apaisement, mais aussi de toutes les mesures destinées à mettre le blessé à l’abri, à s’éloigner du champ de bataille ou de la source des dégâts (incendie, zone sinistrée, catastrophe naturelle), voire même des tirs de couverture destinés à éloigner de potentiels assaillants.

Souvent, l’essentiel des actions de cette deuxième phase ne sont pas accomplies par le personnage qui a été blessé, mais il est possible qu’il n’ait personne d’autre sur qui compter et qu’il s’occupe de traiter ses blessures lui-même.

3. Premier diagnostic

Ici, « diagnostic » est un bien grand mot. Une fois que le chaos du combat ou que le stress du danger s’est éloigné, il est possible de jeter un coup d’œil à la blessure et d’en déterminer la nature et la gravité.

Parfois, cette étape se déroule conjointement à la précédente, voire même auparavant. Dans certains cas, c’est un médecin qui s’en charge, dans d’autres, ce diagnostic n’est qu’une appréciation rapide d’une personne sans formation médicale, voire du personnage lui-même, qui soulève une chemise ensanglantée ou nettoie une plaie pour vérifier ce qui se cache en-dessous.

C’est lors de cette phase que l’on prend les décisions sur la suite du traitement : la personne blessée doit-elle simplement prendre du repos, ou nécessite-t-elle des soins médicaux, et si oui, de quelle nature et dans quels délais ? Dans certains cas, ce premier diagnostic crée un enjeu pour les protagonistes, générateur de suspense : seront-ils assez rapides pour sauver leur ami blessé ?

4. Diagnostic définitif

C’est le second avis, celui émis par un médecin qui prend le temps d’examiner la blessure avec soin, et en possession de tous les moyens de diagnostic qui sont à sa disposition (qu’ils soient rudimentaires, sophistiqués, voire magiques, selon le contexte du roman). C’est là qu’il décide de la marche à suivre pour la suite du traitement, s’il convient d’opérer ou de pratiquer d’autres types de gestes médicaux, et c’est là aussi qu’il émet un pronostic sur les délais de rétablissement qui attendent le personnage blessé.

5. Le traitement

Le personnage blessé reçoit un traitement adapté à sa lésion. Il peut s’agir d’une intervention chirurgicale ou d’un traitement d’une autre nature. On peut aussi s’imaginer que plusieurs opérations seront nécessaires, et que chacune comporte son lot de risques (et donc de suspense). Les proches du personnage blessé peuvent être amenés à prendre des décisions difficiles au sujet de son traitement (faut-il sacrifier sa jambe ou tenter de la sauver en risquant sa vie ?)

Et pendant que nous en sommes à décrire le potentiel dramatique de cette phase, rappelons-nous que tout geste médical peut mal tourner, en raison d’une erreur ou de facteurs qui n’auraient pas été anticipés, et que le traitement peut empirer l’état du patient (auquel cas celui-ci recevra une blessure supplémentaire qui va elle aussi nécessiter un traitement, ce qui nous ramène à la première étape).

6. Le rétablissement

Après l’opération, rien n’est terminé. Au mieux, le blessé va devoir rester momentanément alité. Sa mobilité ou ses performances physiques risquent d’être sévèrement limitées pendant quelque temps, même si tout s’est passé comme prévu. Il va devoir faire preuve de patience et de résilience en attendant que son corps redevienne ce qu’il était.

Et ça, c’est le scénario le plus favorable. De nombreuses blessures nécessitent une rééducation qui peut être longue et fastidieuse, et qui réclame l’assistance de professionnels pendant tout le processus. Il s’agit d’un chemin tortueux, où le personnage fait parfois des progrès, mais traverse également des phases de stagnation ou de régression. Chacune peut être exploitée pour créer du suspense ou développer le personnage en question, mais aussi ceux qui l’entourent.

Et puis notons qu’à ce stade, le personnage a peut-être déjà subi des séquelles irréversibles. Typiquement, il a peut-être été amputé d’un membre ou a perdu un de ses sens, en totalité ou en partie. Au rétablissement physique s’ajoute donc un processus mental, au cours duquel il va devoir accepter ce qui lui arrive.

7. Le test

Étape sans doute encore plus optionnelle que les autres, ce que je choisis ici d’appeler « le test » est un moment dramatique qui intervient en fin de récupération, alors que le personnage blessé n’est pas encore pleinement remis. Dans ce type de scène, celui-ci fait face à un défi, dans le cadre de l’intrigue du roman, qui fait appel à ses capacités physiques et mentales : il peut s’agir d’un combat, d’un voyage dangereux, d’une situation périlleuse et inopinée comme un accident ou une catastrophe naturelle, etc… D’un point de vue thématique, il peut être intéressant de choisir un événement semblable à celui lors duquel la blessure initiale est intervenue.

Lors du test, le lecteur découvre à quel point le personnage a réellement été affecté par son calvaire : est-il pleinement remis ? Diminué ? N’est-il plus que l’ombre de lui-même ? A-t-il récupéré sur le plan physique, mais vu sa santé psychique et sa confiance en lui diminuée par les épreuves qu’il a traversé ? Ce type de scène permet d’illustrer tout cela de manière décisive et dramatique.

8. Le nouveau statu quo

Au terme de tout le processus, on découvre la nouvelle réalité du personnage qui a été blessé. A-t-il des séquelles graves, mineures, ou pas de séquelles du tout ? Est-il affecté sur le plan physique, psychique, émotionnel ? Est-ce que cette épreuve a modifié son attitude, l’a rendu, par exemple, plus prudent, ou au contraire plus sanguin ? Est-ce que les personnages qui l’entourent ont désormais un autre comportement vis-à-vis de lui, se montrent-ils plus protecteurs, ou font-ils preuve d’un respect supplémentaire à son sujet ?

Les séquelles peuvent se manifester de manières très différentes. Un personnage peut être handicapé ou amputé, et donc très diminué, le forçant à repenser son comportement au quotidien et peut-être même son rôle, s’il avait l’habitude de se voir comme un combattant ou d’endosser un comportement très physique. Il peut aussi être diminué de manière moins épouvantable, avec une réduction de mobilité, de vitesse ou de puissance, qui l’oblige à bouger et à se battre autrement, et ce qui ouvre pour ses adversaires des occasions d’exploiter ces nouveaux points faibles. Sa réputation peut également être affectée.

Une autre possibilité, c’est que le blessé souffre d’une douleur, permanente ou occasionnelle, qui peut, par exemple, se déclencher dans certaines circonstances. Dans le dessin animé « Goldorak », le personnage principal, Actarus, a autrefois été blessé par un rayon nommé « lasérium » : au cours de l’histoire, chaque fois qu’il est en présence d’une arme au lasérium, il souffre de blessures débilitantes.

Ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est que les blessures ne sont pas simplement des incidents de parcours dans une intrigue. Ce sont des outils qui permettent de voir un personnage sous un jour différent, vraisemblablement plus authentique, et d’apprendre à mieux les connaître. Idéalement, il ne s’agit pas uniquement d’être les témoins de leur douleur physique, à court terme, mais ne voir les choix que la douleur les oblige à faire et les moyens qu’ils trouvent pour parvenir à accomplir leurs objectifs malgré tout.

⏩ La semaine prochaine: Décrire la douleur