Se mettre dans de bonnes conditions

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Certaines personnes sont capables d’écrire partout, tout le temps, sur n’importe quel format, même en marchant, même sous la pluie, même en se faisant attaquer par un alligator. Rien ne parvient à les déconcentrer.

Il faut malgré tout reconnaître que ces auteurs imperturbables sont plutôt rares.

En règle générale, pour écrire avec un minimum d’efficacité, il est préférable d’être capable de se concentrer, ce qui nécessite de réunir un certain nombre de conditions. Ce ne sont pas les mêmes pour tout le monde, d’ailleurs : chaque auteur est différents et ce qui perturbe les uns peut stimuler les autres, et inversement. On peut malgré tout esquisser quelques attitudes générales à adopter afin de se mettre dans le bon état d’esprit pour s’attaquer à une production littéraire.

Se concentrer, c’est éviter les perturbations, c’est-à-dire toutes les situations qui font que notre attention est, en partie ou en totalité, ailleurs que sur le texte sur lequel on est supposé bosser.

Essayez le silence pour changer – idéalement le silence complet

En deux mots : plus il y a d’influx différents qui arrivent dans notre tête, plus le fil de nos pensées se sent à l’étroit et doit se débattre pour tenter d’accoucher d’une idée à peu près potable. Vous avez pris l’habitude d’écrire avec de la musique et la télé allumée dans le fond, les voisins qui hurlent et les klaxons de la rue d’à côté ? Essayez le silence, pour changer – idéalement le silence complet. Celles et ceux qui ont coutume de se remplir la tête avec toutes sortes de flux d’informations parallèles sont souvent étonnés de ce qu’ils parviennent à obtenir quand ils se retrouvent confrontés avec la seule musique de leurs mots.

Pendant qu’on y est, évitez d’écrire quand vous avez faim, soif, que vous êtes malades ou lorsqu’il y a quelque chose d’absolument crucial que vous devriez être en train de faire et que vous êtes rongés de remords à l’idée que vous perdez votre temps devant votre clavier (sortir les poubelles, sortir le chien, faire vos devoirs, payer vos factures, etc…) Éliminez toutes ces sources de perturbation d’abord, et écrivez ensuite, vous vous sentirez mieux.

Se concentrer, c’est aussi éviter les distractions, soit toutes les tentations qui risquent de nous faire délaisser l’écriture au profit d’autres activités.

Eh oui. Parce que pour écrire, il faut effectivement écrire – ça me parait assez évident. Si vous faites autre chose, vous n’êtes pas en train d’écrire, et donc, au final, vous n’avez pas écrit. Vous me dites si j’enfonce des portes ouvertes, OK ? Bref, se mettre dans de bonnes conditions pour écrire, ça consiste aussi à se débarrasser de tout ce qui pourrait nous pousser à nous en éloigner.

Notre cyberexistence n’est pas la seule source de distraction

A notre époque, la première source de distraction, c’est votre connexion. Web, mail, SMS, programmes de chats : si votre téléphone n’arrête pas de sonner, si vous êtes à tout bout de champ tenté de consulter un moteur de recherche pour trouver des réponses à des questions qui n’ont pas beaucoup d’intérêt, vous n’allez pas être très productif, voire même pas du tout. Si vous pensez que vous arrivez à vous discipliner, très bien (j’ai aussi cette chance). Si vous pensez qu’il s’agit d’un de vos points faibles, éteignez (oui, complètement) votre téléphone et, arrangez-vous pour que l’icône qui mène au web soit caché quelque part dans les menus plutôt que là, à vous narguer, sur la barre de tâches. Et si vraiment la tentation électronique est trop grande, vous prenez un carnet, un crayon, et vous allez écrire dans un parc public – ne riez pas j’en connais qui font exactement ça.

Mais notre cyberexistence n’est pas la seule source de distraction. La vie réelle elle aussi comporte des risques : en particulier, toutes sortes d’obligations qui prennent le pas sur vos activités d’écriture. Plutôt que de devoir vous éloigner de votre texte parce que c’est l’heure de manger, que vous devez chauffer un biberon, qu’on sonne à la porte, que vous avez rendez-vous chez le dentiste… ménagez-vous des plages où vous pouvez écrire sans risque d’être dérangé, par exemple tôt le matin ou tard le soir. Mieux vaut écrire une demi-heure chaque jour en étant peinard que deux heures en étant sollicité. Faites preuve de diplomatie et arrangez-vous que celles et ceux qui partagent votre vie comprennent votre besoin de tranquillité – en général, ils vous laisseront bien volontiers tranquilles si vous vous montrez disponibles le reste du temps.

Il s’agit de trouver le bon équilibre

Se concentrer, c’est, également, ouvrir la porte à l’inspiration. Et là, c’est exactement le contraire de tout ce que je viens de dire. Parfois, se mettre dans de bonnes conditions pour écrire, c’est aussi accepter les perturbations et même les distractions qui accaparent une partie de notre attention. J’aurai l’occasion d’y revenir dans une prochaine chronique, mais la musique peut aider les auteurs autant qu’elle peut les bloquer ; avoir accès à un moteur de recherche peut faire fleurir vos idées tout autant que cela risque de vous faire perdre le fil de vos pensées ; être au contact des gens que vous aimez peut vous inspirer autant que cela peut vous déconcentrer…

Le tout est de se montrer lucide par rapport à tout ça, de faire l’effort de se connaître et de faire l’expérience de plusieurs conditions différentes d’écriture. Il s’agit de trouver le bon équilibre entre la discipline que requiert l’acte d’écrire et le chaos indispensable à l’impulsion créatrice : vous seuls êtes capables de savoir où placer le curseur en ce qui vous concerne.

Atelier : tentez l’expérience d’écrire deux fois la même histoire (un conte ou une scène de roman, juste quelques pages). La première fois, faites-le en état d’hyperstimulation, avec de la musique, la télé, un ordinateur allumé, à boire, à manger, des gens et des animaux autour de vous, etc… La seconde fois, faites-le seul, dans le silence total, sans aucune source de distraction. Comparez les deux expériences, et surtout comparez le résultat. En quoi votre manière d’écrire se modifie-t-elle lorsque vous lui consacrez votre entière attention ?

Se presser le citron

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Dans un billet précédent, j’ai décrit la technique du livre de démarrage, qui permet de débloquer la situation quand on a l’impression que tout ce qu’on écrit sonne faux. Mais que faire quand on subit un autre type de blocage : celui qui survient quand on sèche complètement et qu’on ne parvient pas à avoir d’idées qui nous séduisent et nous permettent d’avancer ? Là aussi, il existe des astuces.

Oui, pour avoir des idées, le mieux est de s’astreindre à une certaine discipline et à les noter au fur et à mesure, comme on a déjà eu l’occasion de le voir. La créativité est un jardin qui pousse mieux quand on l’entretient un minimum.

Cela dit, nous ne sommes pas des robots, et parfois, même avec la meilleure volonté du monde, on en arrive à un blocage. La volonté d’écrire est là, les phrases s’enchaînent sans difficultés, on est plutôt satisfait de ce qui sort de notre plume, mais soudain, on se met à buter sur une difficulté d’un autre type : pour avancer, on a besoin d’une idée, qui – la petite coquine – refuse de venir.

Heureusement, l’esprit humain peut être amadoué

Même en planifiant un roman, même en ayant une idée claire de sa structure et de ce qu’on souhaite y voir figurer, on finit fatalement par en arriver à des passages où nos idées sont moins claires, ou par découvrir que ce que l’on avait planifié depuis le début ne fonctionne en fait pas du tout. C’est là qu’on a besoin d’une idée : une phrase, une scène, un personnage, un coup de théâtre, n’importe quoi qui puisse nous mettre sur de bons rails.

Ces choses-là, hélas, ne se commandent pas. Avoir besoin d’une idée sans être capable d’en trouver peut provoquer un blocage durable, générer énormément de frustrations, et même, dans les pires des cas, précipiter l’abandon d’un projet.

Heureusement, l’esprit humain peut être amadoué afin qu’il fournisse des idées plus facilement. Pour y parvenir, il suffit de le stimuler d’une manière inattendue, de le forcer à changer sa perspective. On ne peut pas tout à fait se presser les méninges comme un citron, hélas : sans changer de cadre, sans briser sa routine et en fixant l’écran de l’ordinateur pendant des heures, il est peu probable que l’idée salvatrice survienne d’elle-même.

« 51 idées pour avoir des idées »

Il y a quelques années, j’avais composé pour le site d’une amie ce texte intitulé « 51 idées pour avoir des idées. » Il s’agit d’une liste de petits exercices destinés à prendre notre cerveau par surprise afin de le forcer à sortir des sentiers battus de son imaginaire. J’en ai moi-même testé quelques-unes avec un certain succès :

Imagine que tu te rases les cils. Taille les crayons d’un ami. Joue avec un enfant ou avec un chien. Passe soixante secondes sans penser au sexe. Retire tes chaussures ou enfile des gants. Invente un mot de passe pour te connecter à la réalité. Construis un avion en papier. Mets-toi à plat ventre et prie. Dessine le portrait d’un passant. Salis un objet précieux. Parle beaucoup trop lentement. Viole une loi ou un commandement. Prétends que l’univers est une serrure. Fais plus de bruit que raisonnable. Change la couleur de quelque chose. Mets-toi en colère. Pense à trois mots qui riment. Ferme les yeux et fonce contre un mur. Parle comme Tintin. Fais quelque chose qui diminue temporairement ton niveau de solitude. Baille. Réalise que ton esprit peut contenir tous les dieux et tous les démons. Mets de l’ordre dans ton porte-monnaie. Ecoute attentivement le timbre de ta propre voix. Offre un livre à un inconnu. Tousse comme si tu étais malade. Écris ton nom de ta main la moins habile. Souviens-toi de la voix de quelqu’un qui est mort. Sors et cours. Prend une photo de ta poignée de porte. Pense à l’océan en entier et à tout ce qu’il contient. Pince une partie de ton corps que tu n’as jamais pincée. Sois un loup. Fais semblant d’être heureux. Invente-toi un sixième sens. Rappelle-toi un endroit auquel tu n’as plus pensé depuis des années. Prends une douche pendant dix-sept secondes. Mets un objet dans ta bouche et récite un proverbe. Associe une couleur à chaque chiffre de 0 à 9. Déplie quelque chose qui est plié. Ecoute une chanson que tu détestes. Jeûne. Prononce un mensonge à haute voix. Touche quelque chose d’inattendu avec tes pieds nus. Visualise l’endroit où tu te trouves avec les yeux d’une fourmi. Pense à quelque chose qui pourrait te faire pleurer. Mouille tes mains. Demande-toi comment ont été fabriqués les objets qui t’entourent. Joue aux échecs contre toi-même. Identifie chaque source de bruit autour de toi. Agis comme si tu étais sur une île.

Oh, pour faire certaines de ces choses, il ne faut pas avoir peur du ridicule, c’est certain. Mais en suivant l’un ou l’autre de ces conseils, l’imaginaire devrait éclore comme une fleur. Considérez qu’il s’agit d’une forme de gymnastique destinée à stimuler la créativité plutôt que le corps et dites-vous que ce n’est pas pire qu’enfiler un jogging et de faire le tour du quartier. Et au pire, ça vous fera une expérience rigolote à raconter : « Ah, je me souviens de la fois où j’ai pris une douche de dix-sept secondes en suivant les conseils étranges d’un blogueur… »

Atelier : cherchez quelques idées pour avoir des idées qui ne sont pas sur la liste. Et sinon, avez-vous développé des systèmes pour réveiller votre imaginaire ? Faites-nous en profiter en laissant un commentaire.