La boîte à outils pour vos descriptions

blog le petit plus

Réunir en un seul endroit une série de mots qui peuvent être utilisés pour décrire une émotion ou une expérience sensorielle, et assortir tout ça de conseils pour réussir ces descriptions dans un cadre romanesque : c’était la raison d’être d’une série d’articles publiés sur ce blog ces dernières semaines.

Il s’agissait d’articles-outils, de références à consulter en fonction plutôt que des billets à lire pour le plaisir ou pour élargir ses horizons, raison pour laquelle il m’a semblé nécessaire de les regrouper ici. Vous trouverez ainsi des liens vers chacun des articles de la série, ce qui vous permettra de les redécouvrir, et surtout de tout retrouver en un seul signet, dans l’attente du moment où vous en aurez besoin.

Décrire les émotions

La peur

La tristesse

La joie

La colère

La honte

Décrire les sens

La douleur

Le plaisir

Le toucher

L’odeur

Le goût

Le bruit

 

Décrire la honte

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Le vocabulaire de la honte présente une double nature. Il touche naturellement à la honte ressentie, mais également aux actes qui inspirent ce sentiment, en deux mots, aux comportements honteux. On a d’un côté, tout un champ sémantique touchant à la culpabilité, et de l’autre, des mots liés à l’avilissement. Dans les listes qui suivent, j’évoque donc les deux à la fois : tout ce qui touche à la sensation de honte et ce qui a trait à ses conséquences.

Et voici qui clôt la série d’articles « boîte à outils », que j’ai posté sur mon blog, et dont la raison d’être est de vous aider à décrire les émotions et les sensations des personnages de vos romans. Avec la honte, je complète la liste des sujets que je souhaitais aborder. Cela dit, si vous avez des suggestions d’éléments narratifs qui pourraient être traités de la même manière, n’hésitez pas à me les suggérer, et j’envisagerai de les traiter à leur tour.

Verbes

Abâtardir, affoler, agiter, alarmer, altérer, assaillir, avilir, bouffer, chagriner, chiffonner, consumer, contrarier, corroder, corrompre, déchoir, déconsidérer, dégénérer, dégrader, dépraver, désespérer, déshonorer, détruire, dévaluer, dévaster, dévorer, diminuer, discréditer, embarrasser, émouvoir, enlaidir, entamer, ennuyer, épuiser, éroder, gangréner, gâter, grignoter, habiter, halluciner, hanter, harceler, humilier, lanciner, languir, miner, morfondre, obséder, posséder, préoccuper, profaner, ravager, remuer, ruminer, salir, saper, soucier, souiller, submerger, tarabuster, tenailler, ternir, titiller, torturer, tourmenter, travailler

Noms

Abaissement, abjection, abomination, affection, agitation, alourdissement, angoisse, auto-accusation, autopunition, avilissement, bassesse, bouillon, bourbier, cafard, charge, chiendent, complication, confusion, consternation, contorsion, contrainte, contrariété, culpabilité, déchéance, défaillance, dégoût, dégradation, désagrément, désarroi, déshonneur, difficulté, doute, embarras, embêtement, embrouillamini, embrouillement, embûche, émotion, enchevêtrement, encombrement, engorgement, ennui, entrave, esbroufe, étourdissement, faiblesse, faute, gêne, hésitation, humiliation, ignominie, impasse, incertitude, incommodité, inconvénient, indignité, indisposition, infamie, malaise, mal-être, malheur, manque, marasme, nausée, obstacle, obstruction, opprobre, panade, péché, peine, pesanteur, pétrin, répugnance, regret, remords, repentir, scandale, scrupule, souffrance, tension, timidité, tourment, tracas, trouble, turpitude, vergogne, vilenie

Adjectifs

Affligé, avili, avilissant, bas, confus, consterné, contrit, coupable, crucifié, décomposé, déconfit, décontenancé, dégoûté, désemparé, ébahi, écœuré, embarrassé, gêné, humilié, ignoble, ignominieux, hanté, honteux, humilié, immonde, immoral, impur, inavouable, indigne, infâme, inqualifiable, lâche, mauvais, méprisable, misérable, mortifié, obscène, outragé, pantois, penaud, piteux, répugnant, révoltant, repentant, sale, sordide, soumis, turpide, vergogneux

Prendre des notes

Pour une fois, cela peut s’avérer délicat de vous faire l’observateur de vos états émotionnels, en ce qui concerne la honte. Alors que tout le monde fait à un moment ou à un autre l’expérience de la joie ou de la tristesse, certains tempéraments traversent l’existence sans jamais ressentir de culpabilité, ou même de responsabilité pour leurs actions. Il y en a même parmi ceux-là qui parviennent à remporter des élections. Si c’est votre cas, vous allez sans doute avoir beaucoup de mal à décrire cette sensation qui vous est inconnue.

Cela dit, la plupart des gens font à un moment ou à un autre l’expérience de la honte. Certains sont rongés pendant toute leur existence par une erreur qu’ils ont commise il y a des années ; d’autres se sentent coupables quotidiennement d’avoir été menteurs, paresseux, colériques, peu fiables ; pour d’autres encore, à la rigueur morale inflexible, la honte est leur état normal, une soupe corrosive dans laquelle ils baignent en permanence.

Prenez note des multiples nuances de la honte, de la manière dont celle-ci se manifeste et de ses causes, et vous pourrez transmettre ce sentiment désagréable à vos personnages – en tout cas, ceux qui sont dotés d’une boussole morale (ou d’un penchant naturel pour l’affliction).

Une émotion durable

De toutes les émotions, la honte est probablement celle qui a le plus d’endurance. Un individu peut avoir honte d’un de ses actes pendant toute sa vie, et être confronté à ce sentiment chaque fois qu’il rencontre une situation similaire. À moins de faire un travail sur soi pour se débarrasser de la culpabilité, rien ne vient jamais boucler la boucle et cette désagréable sensation se manifeste encore et encore, comme une fièvre tropicale. Alors que la joie et la colère finissent par retomber, alors que la peur ou la tristesse se transforment, la honte ne fait que s’en aller et revenir, immuable et indestructible.

Et ça, cela concerne uniquement les cas où l’on a honte de ce que l’on fait. Certaines personnes ont honte de ce qu’elles sont, ou d’un aspect spécifique de leur personnalité ou de leur physionomie, et font l’expérience de ce dégoût en permanence, jusqu’à ce que cette émotion s’intègre pleinement à leur personnalité.

Suivre le cheminement d’un personnage hanté par la honte, et qui parvient éventuellement à s’en libérer, peut constituer une piste intéressante pour un auteur.

Le mot juste

Comme toujours, il faut être attentif à rester proportionné dans le descriptif des émotions. La honte ressentie par un enfant qui a chipé une pièce de monnaie sur la table de la cuisine ne se décrit pas avec les mêmes mots que celle du professionnel qui s’est rendu responsable d’un accident de chantier qui a coûté la vie à plusieurs personnes.

De même, il convient de distinguer le vocabulaire de la honte ressentie par un individu de celui qui décrit ses conséquences sociales. On ne décrira pas avec les mêmes mots le ressenti de quelqu’un qui a commis une grave erreur en public et celui des gens qui portent désormais un regard négatif sur lui.

Décrire le bruit

blog décrire le bruit

Rien que le mot en lui-même dérange, évoque le vacarme. Pourtant, quand on parle de « bruit », c’est tout la gamme des perceptions auditive que l’on évoque, du plus feutré jusqu’au plus tapageur, du plus harmonieux au plus dissonant, du ronronnement réconfortant de la machine à laver jusqu’au crissement crispant des essieux sur les rails de chemin de fer. L’ouïe est un fidèle allié des romanciers, un sens qui permet de donner du corps aux descriptions, de leur conférer une dimension supplémentaire, souvent plus viscérale et instinctive que ne l’est l’aspect visuel. C’est pourquoi les guides de conseils à l’écriture suggèrent aux auteurs en herbe de davantage en tenir compte dans les descriptions.

Le bruit, c’est le sens de l’indéfinissable, et donc du suspense : nous, les humains, sommes plus efficaces pour localiser les sources des sons qui nous entourent que pour les identifier. Ce raclement à la fenêtre, est-ce le bruit d’une branche qui frotte la vitre ou quelque chose de plus sinistre ? Il arrive que le bruit nous renseigne de la présence ou de l’arrivée d’un phénomène mais qu’on ne parvienne pas à en avoir le cœur net avant d’avoir une confirmation visuelle.

Le bruit est aussi un sens spatial, réellement tridimensionnel. Notre cerveau est conçu pour localiser la source d’un son dans l’espace qui l’entoure, et donc de lui attribuer un cap et une distance. Percevoir un son, c’est également comprendre si celui-ci s’approche ou s’éloigne, et à quelle vitesse. Cet aspect 3D peut venir enrichir les descriptions et aider un romancier à esquisser à quoi ressemble l’espace qui entoure ses personnages.

Comme toujours dans les articles de cette série, n’hésitez pas à me suggérer des termes liés à la description des bruits mais qui ne figureraient pas dans les listes ci-dessous.

Verbe

Aboyer, ahaner, battre, bêler, beugler, brailler, braire, bramer, bruire, chahuter, chanter, chuchoter, claquer, couiner, craquer, crépiter, criailler, crier, croasser, éclater, (s’)écrier, (s’)égosiller, (s’)époumoner, exploser, feuler, gémir, gargouiller, gazouiller, glapir, grésiller, grincer, grogner, gronder, hoqueter, huer, hululer, hurler, meugler, mugir, murmurer, pépier, piailler, plaindre, résonner, retentir, ronfler, ronronner, rugir, siffler, sonner, soupirer, striduler, taper, tinter, tonner, vagir, vociférer

Noms

Aboiement, agitation, ahanement, babil, barouf, bastringue, battage, battement, borborygme, bordel, boucan, bourdonnement, brouhaha, bruissement, cacophonie, canard, cancan, chahut, chambard, charivari, chuchotement, chuintement, clamer, clapotis, claquement, cliquetis, coup, crépitement, craquètement, craquement, cri, crissement, déclic, déflagration, détonation, écho, éclat, explosion, fanfare, foin, froissement, gémissement, gargouillis, gazouillis, glouglou, grabuge, grésillement, grincement, grognement, grondement, hoquet, huée, hululement, hurlement, impact, mugissement, murmure, musique, parasites, pétarade, pétard, pétillement, potin, raffut, râle, ramdam, remue-ménage, résonance, ronflement, ronron, ronronnement, roulement, sifflement, son, sonnerie, souffle, soupir, stridulation, tapage, tapement, tintamarre, tintement, tintouin, tohu-bohu, ton, tumulte, turbulence, vacarme, vagissement, vent, vocifération, voix

Adjectifs

Acéré, affreux, aigu, assommant, assourdissant, avant-coureur, bavard, beuglard, braillard, bref, bruyant, charmant, comique, continu, continuel, criard, désagréable, distinct, éclatant, effroyable, égrillard, énorme, épouvantable, étourdissant, étrange, extraordinaire, faible, familier, fatiguant, formidable, fort, fracassant, grave, grondeur, harmonieux, horrible, hurleur, importun, inattendu, incessant, infernal, intrusif, joyeux, léger, lointain, lugubre, mauvais, métallique, monotone, mugissant, mystérieux, perçant, plaintif, profond, rauque, récurrent, résonnant, retentissant, ronflant, sec, sinistre, sonore, soudain, sourd, strident, stridulent, suraigu, tapageur, terrible, tonitruant, tumultueux, vague, violent, vociférant

Onomatopées

Badaboum, bam-bam, bamf, bang, bing, blam, boing, boum, broum, bzoing, bzzz, clac, clap-clap, clic, crac, criiii, ding, ding-dong, driiiiing, fsshhh, flap-flap, froutch, glouglou, gzzzzzt, kof-kof, kssss-kssss, paf, pan, pchhhh, pimpon, ping, plic-ploc, plif, plouf, pof, pop, pschiiiiit, ratatata, scrrr, scratch, schlak, scrotch, scrunch, smack, snikt, splash, tic-tac, toc-toc, ttschopp, tuuuut, vlan, vroum, vrrrrr, whammo, whoooouuuu, zzzzrt, zzzz

Prendre des notes

Le grand avantage avec le bruit, dans la perspective d’un romancier, c’est que nous sommes perpétuellement entourés de sons en tous genres. Alors qu’avec les émotions, il est nécessaire d’attendre que celles-ci se manifestent pour en prendre note et nourrir notre vocabulaire spécifique en se basant sur cette expérience, avec les sons, nous sommes constamment bombardés d’exemples.

C’est une aubaine. Profitez-en donc pour tendre réellement l’oreille vers les bruits qui vous entourent et cherchez, pour vous exercer, à les transcrire en mots. Mieux : pourquoi ne pas tenter le coup de consacrer toute une journée à se montrer attentifs aux sons en tous genres, des plus infimes aux plus perçants, afin de voir de quelle manière ceux-ci s’invitent dans notre espace sensoriel et sous quelle forme on peut les inclure dans un contexte romanesque.

Le mot juste

Comme les humains sont perpétuellement entourés de sons, ils ont développé un vocabulaire d’une grande précision pour les décrire. Il est donc important de ne pas faire n’importe quoi, parce que sinon, on tombe vite dans le non-sens. Non, si vous frappez un rocher, celui-ci ne va pas « tinter », et le plus farouche des moineaux ne va jamais « rugir. » Si vous avez un doute, consultez les définitions, et si réellement vous souhaitez détourner un terme pour lui faire dire autre chose que ce qu’on attend, faites-le en toute connaissance de cause.

Des croisements

Décrire un bruit, cela consiste à choisir le mot juste. Mais parfois, dans sa fantaisie, un écrivain va souhaiter s’écarter un tout petit peu des définitions du dictionnaire pour adopter un style plus libre et plus métaphorique. Il n’y a pas de mal à ça. En particulier, il est possible d’obtenir de très bons résultats en croisant les bruits vocaux, produits par l’homme ou par des animaux, et les bruits non-vocaux, générés par des objets.

Ainsi, n’hésitez pas à décrire le son que produit un trolleybus au démarrage comme un « hululement », ou, à l’inverse, à décrire la voix d’un des personnages de votre roman comme « un grincement. » Il est possible de réussir d’autres types de mélanges et d’usages de mots à contre-emploi, mais disons que ce mélange entre le vivant et le non-vivant recèle des trouvailles très riches.

Des mots qui font du bruit

Mots qui cherchent à imiter, en toutes lettres, des sons qui ne sont pas nécessairement produits par la voix humaine, les onomatopées sont des éléments dont on ne réalise pas toujours qu’ils figurent au vocabulaire officiel de la langue française. Pourtant, « bang », « grrrr » ou « zzzzz » sont des mots à part entière, compréhensibles par chacun et qu’il ne faut pas avoir peur d’utiliser. Ça n’est pas sale ! En plus, ils offrent une manière très originale de décrire une sensation auditive, en en intégrant une approximation, un fac-similé, directement dans le texte.

Donc n’hésitez pas à faire preuve d’audace et explorez ce champ avec intérêt. Oui, on peut très bien inclure dans un roman une phrase comme « En pénétrant dans la pièce, il ne perçut qu’un hmm électronique dont il ne parvint pas à identifier l’origine » ou « La proue produisit un grand crac en percutant le ponton. »

Ci-dessus, vous trouvez une liste d’onomatopées ordinaires, mais ce ne sont que des exemples et n’hésitez pas à en inventer de nouvelles en fonction de vos besoins.

De manière plus discrète, vous pouvez également souhaiter jouer sur les allitérations et la musicalité des mots pour appuyer l’évocation des bruits au sein d’un texte. Un verbe comme « fracasser », par exemple, contient déjà des sons qui évoquent les bruits associés à sa signification. Le lecteur ne sera pas nécessairement conscient de ce que vous faites, mais inconsciemment, cela peut avoir une influence sur la manière dont il reçoit votre histoire.

⏩ La semaine prochaine: Décrire la honte

Décrire la colère

décrire la colère

On pourrait croire que la colère est une émotion élémentaire, qui s’apparente à une explosion de rage, bruyante et intense et de courte durée, mais il suffit de s’interroger quelques instants pour réaliser qu’il existe des colères larvées et de longue durée, des colères intériorisées, des colères destructrices, des colères théâtrales et presque comiques. En tant qu’auteur, vous avez toute une gamme de possibilités avec lesquelles vous pouvez jouer.

Comme dans tous les articles de cette série, les listes et les conseils ci-dessous sont destinés à vous y aider. N’hésitez pas à me proposer des suggestions pour étoffer tout ça.

Verbes

(S’)affliger, (s’)agacer, (s’)agiter, (s’)aigrir, attaquer, blesser, bouder, bouillonner, (se) brouiller, (se) cabrer, chagriner, chiffonner, contrarier, courroucer, crier, criser, déblatérer, déchaîner, désappointer, détester, désobliger, embêter, (s’)émouvoir, s’emporter, ennuyer, enrager, (s’)exciter, exaspérer, exploser, (se) fâcher, (se) formaliser, (se) froisser, fulminer, geindre, grogner, gronder, gueuler, haïr, heurter, humilier, hurler, (s’)impatienter, (s’)indigner, indisposer, injurier, (s’)irriter, invectiver, maugréer, mécontenter, (se) mettre en colère, meurtrir, mortifier, nuire, offenser, offusquer, pester, piquer, protester, rager, réclamer, révolter, refroidir, ronchonner, rouspéter, ruer (dans les brancards), tempêter, tonner, (se) tourmenter, ulcérer, (se) venger, vexer

Noms

Acharnement, amertume, agitation, agressivité, aigreur, algarade, animosité, atrabile, bile, bouffée, bouillonnement, bourrasque, brutalité, colère, coup de sang, courroux, crise, déchaînement, démangeaison, démence, démesure, dépit, ébullition, effervescence, égarement, émotion, emportement, exaltation, exaspération, excitation, explosion, fâcherie, férocité, feu, folie, foudre, frénésie, fulmination, fureur, furie, grogne, haine, hargne, humeur, hystérie, impatience, indignation, irascibilité, ire, irritabilité, ivresse, manie, mécontentement, ouragan, passion, possession, querelle, quérulence, rage, rancœur, rancune, représailles, ressentiment, rogne, scène, surexcitation, susceptibilité, tempête, vengeance, violence

Adjectifs

Agressif, aigre, âpre, ardent, atrabilaire, belliqueux, bouillant, bouillonnant, brusque, brutal, cassant, chaud, coléreux, colérique, convulsif, criard, cru, cruel, dangereux, déchaîné, dément, démesuré, difficile, effréné, emporté, énergique, enflammé, enragé, excessif, explosif, extrême, farouche, fébrile, féroce, fiévreux, fou, fougueux, frénétique, fulgurant, fulminant, funeste, hargneux, immodéré, impétueux, impulsif, injurieux, intense, intraitable, irascible, irritable, orageux, outré, passionné, perçant, pétulant, poignant, rageur, rude, sanguinaire, sauvage, sectaire, tempétueux, terrible, tranchant, véhément, vif, vigoureux, violent, virulent, volcanique

Types de colère

Auguste, beau, brusque, bruyant, céleste, concentré, contagieux, contrôlé, coriace, démonstratif, dévastateur, dérisoire, divin, douloureux, effroyable, épouvantable, éternel, étouffé, excessif, extrême, fameux, faux, feint, flamboyant, forcé, fou, fraternel, frivole, froid, gesticulant, grandissant, honteux, imbécile, impétueux, implacable, impuissant, inconstant, incontrôlable, injuste, inouï, intérieur, irrationnel, ivre, jaloux, juste, majestueux, maîtrisé, maniaque, maternel, mou, naissant, noble, odieux, opiniâtre, opportuniste, orageux, paternel, pathétique, pernicieux, perpétuel, populaire, profond, puéril, rationnel, redoutable, rentré, ridicule, risible, royal, sacré, saint, secret, sot, soudain, sourd, subit, tenace, terrible, triste, tu, vain, vengeur, vif, violent

Manifestations de la colère

Bafouillement, bégaiement, cœur qui bat plus vite, comportement agressif, comportement d’écartement, comportement de fuite, cri, dents qui grincent, dents serrées, éclairs dans les yeux, élever la voix, frapper le pied par terre, frapper du poing sur la table, frisson, gorge serrée, maux d’estomac, maux de tête, mouvements frénétiques, mouvements rapides, mouvements secs, objets brisés, mâchoire crispée, poings serrés, postillons, pupilles dilatées, respiration lourde, rouge aux joues, sensation de chaleur, sourcils froncés, transpiration des paumes, tremblements, yeux injectés de sang

Prendre des notes

Ce qui est intéressant avec la colère, c’est qu’elle se manifeste de plein de manières très différentes en fonction des individus et des circonstances : certains crient et deviennent violents, d’autres au contraires se figent et parlent plus calmement que d’habitude, alors qu’il y a aussi des gens qui sont si bouleversés qu’ils fondent en larmes et perdent tout contrôle sur eux-mêmes. La colère est un bon révélateur de la nature d’un personnage, et en particulier de ce qui arrive lorsqu’on franchit ses limites. Elle permet de distinguer les sanguins des cérébraux, les lymphatiques des cyniques.

Il est donc plus important encore que pour les autres émotions de chercher à se constituer une bibliothèques d’impressions de la colère, non seulement en puisant dans votre vécu à vous, mais dans les réactions de ceux qui vous entourent. La colère est très subjective, c’est un théâtre du cœur, et on est constamment surpris par la manière dont elle s’exprime chez certaines personnes. Votre personnage, furieux, va-t-il briser la table, parler très fort, boire un verre et s’en aller, pleurer des larmes de rage, frapper la personne la plus proche ? Même les plus petits détails peuvent donner à ce type de scène le vernis de la vraisemblance.

Se servir du décor

Si l’expression de la colère se prête à des scènes spectaculaires et très chargées émotionnellement, c’est aussi parce que les gens furieux ont tendance à se servir de tout ce qui passe à leur portée pour exprimer leur émotion. Parfois, cela donne à penser que le sentiment de colère est une explosion intérieure, qui peut se transmettre aux choses et aux personnes environnantes.

Pour un auteur, il peut s’agit d’un bon angle d’attaque pour la décrire. Plutôt que de chercher à entrer dans la tête de celui ou celle qui s’enrage, prenons note de ce qu’il fait de ses mains et de ses pieds. Il peut renverser une table, faire chuter des objets, saisir quelque chose de fragile et le projeter contre un mur, donner un coup de pied contre le mobilier ou une porte, il peut effrayer le chat ou faire s’envoler des oiseaux, faire sursauter ceux qui se trouvent autour de lui, leur donner envie de se protéger avec les bras ou de s’enfuir, cracher par terre, presser accidentellement le bouton qui enclenche un compte à rebours dévastateur, tirer avec un pistolet et blesser quelqu’un (ou se blesser lui-même), détruire un objet unique et essentiel à l’intrigue, etc…

Un moteur de l’action

Comme on peut le comprendre à travers les exemples ci-dessus, la colère constitue un excellent moyen d’accélérer l’action et de causer un accident lourd de conséquences ou de faire en sorte que l’irrémédiable soit commis. Un personnage en proie à la colère va négliger quelques instants ce qui pourrait être ses priorités, et endommager des objets précieux ou se brouiller avec un personnage important.

Une scène de ce genre, placée au début d’une histoire, peut servir de point de départ à l’arc narratif d’un personnage. La colère lui a fait commettre une erreur aux proportions monumentales, ce qui engendre une autre émotion, la honte. Que va devoir accomplir ce personnage pour racheter ses fautes ? Cela peut être le point de départ de toutes ses aventures.

Le mot juste

Comme d’autres émotions, la colère s’exprime par degrés, et en tant qu’auteur, il est important de choisir les bons mots pour décrire ce que vous avez en tête. Entre une légère irritation et une fureur totale, il y a toute une gamme de possibilités, à vous de choisir celle qui fonctionne le mieux pour votre histoire.

Une dimension supplémentaire, lorsque l’on parle de la colère, c’est que l’émotion ressentie et la manière dont elle s’exprime ne sont pas nécessairement de la même intensité. Certaines personnes ont beau être furieuses, elles gardent tout à l’intérieur, et leur colère n’est perceptible qu’à travers quelques indices discrets, alors que d’autres en font des tonnes même pour une colère de relativement faible amplitude.

⏩ La semaine prochaine: Décrire le bruit

Décrire le plaisir

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Écouter un concerto, se faire masser les pieds, jouer avec ses enfants, faire un tour sur les montagnes russes, fumer une cigarette, lire un bon roman : les sources de plaisir sont innombrables. Un être humain, en tout cas par moments, fonctionne comme une machine à rechercher cette récompense qu’est le plaisir, une sensation agréable et de courte durée qui prend des formes différentes et s’incarne dans les activités les plus diverses.

Malgré cela, lorsqu’on se contente de parler du « plaisir », sans y ajouter de précision, on pense en premier lieu au plaisir sexuel, le plus vif et le plus viscéral d’entre tous, sans doute, et celui, en tout cas, auquel tous les autres sont comparés. Je vous renvoie pour approfondir cette dimension au billet que j’ai rédigé sur cette question.

Face à cette multiplicité de stimuli différents, et les réactions qui vont avec, le plaisir est un objet littéraire qui peut se révéler coriace. Difficile d’unir toutes ses manifestations dans une seule démarche littéraire, et il n’y aurait pas grand-chose à gagner à le tenter. C’est pourquoi les listes de mots ci-dessous, et les quelques conseils qui les accompagnent, sont concentrés sur les plaisirs sensuels, plutôt que sur les plaisirs esthétiques ou intellectuels. On y trouvera une forte résonance sexuelle, mais la plupart de ces mots peuvent être utilisés dans d’autres contextes.

Verbes

(S’)Abandonner, affectionner, aimer, anéantir, apprécier, approuver, baiser, basculer, bénéficier, branler, chavirer, décharger, déguster, (se) (se) délecter, désorienter, dévorer, (se) donner, éjaculer, enfiler, festoyer, foutre, fricoter, (se) gargariser, (se) goberger, goûter, jaillir, jouir, juter, lécher, manger, manipuler, masturber, mettre, offrir, pénétrer, (se) perdre, posséder, plaire, (se) pourlécher, profiter, (se) ravager, régaler, (se) réjouir, renverser, ressentir, saillir, savourer, (se) soulager, subir, toucher, trembler, tressaillir, vénérer

Noms

Abandon, agrément, aise, émotion, amour, amusement, appétit, baise, bien-être, bonheur, charme, coït, concupiscence, contentement, coup, cyprine, délectation, délice, désir, détachement, distraction, divertissement, don, effet, éjaculation, épicurisme, euphorie, félicité, fantaisie, friandise, gaieté, hédonisme, impudicité, jeu, joie, jouissance, lascivité, libido, lubricité, luxure, oubli, orgasme, paillardise, récréation, ravage, ravissement, régal, réjouissance, satisfaction, séisme, sensualité, soubresaut, spasme, sperme, tonnerre, transcendance, tremblement

Adjectifs

Affriolant, agréable, amène, amusant, appétissant, attirant, attrayant, bien, bon, chouette, commode, confortable, délectable, délicat, délicieux, doux, empressé, enchanteur, engageant, enivrant, euphorique, excitant, exquis, facile, fascinant, gourmand, gracieux, harmonieux, heureux, impertinent, incommensurable, indicible, indispensable, ineffable, joli, joyeux, léger, ordinaire, phénoménale, plaisant, quotidien, récréatif, réjouissant, ravissant, riant, savoureux, séduisant, sensible, splendide, suave, subtil, succulent, sympathique, tactile, vivable, urgent

Prendre des notes

Personne ne prétendra que le travail d’écrivain est constamment harassant. Ainsi, je vous encourage ici à rechercher le plaisir et à tenter de le capturer en mots, lorsque vous en faites l’expérience, afin de vous constituer une bibliothèque personnelle d’images. N’allez pas sortir complètement du moment pour autant, mais enfin ça peut être salutaire de mener une veille de ce genre-là.

Explorez également les frontières du plaisir : à quoi ressemble la sensation de l’arrivée du plaisir, de son anticipation, des moments qui lui succèdent. Que ressent-on lorsqu’on est privé d’un plaisir que l’on recherche sur une durée prolongée, et de quelle manière est-ce que cela se manifeste ? Tout cela, vivez-le et écrivez-le. Personne ne peut prétendre à l’universalité, surtout dans un domaine comme celui-ci, mais un peu de vécu peut apporter beaucoup de vraisemblance à un roman.

Le mot juste

Il y a des plaisirs diffus, des plaisirs menus, presque imperceptibles, qui nous font sourire. Et puis il y a ceux qui nous font hurler et dont l’expérience nous change. Entre les deux, toutes les intensités, toutes les variétés sont possibles.

Il est particulièrement important de sélectionner un vocabulaire adapté lorsque vous décrivez un moment de plaisir vécu par un de vos personnages. En particulier, prenez garde de faire preuve de mesure. On a vite tendance à donner dans l’emphase, lorsqu’on parle de plaisir, et à décrire une sensation comme « la plus puissante » qu’un personnage « avait ressentie de sa vie. » La métaphore est faible, déjà parce qu’il s’agit d’un cliché, mais surtout parce qu’il est bien rare, dans la vie réelle, de classifier ainsi ses expériences. Lorsque vous vous régalez au restaurant, allez-vous vraiment situer votre plaisir culinaire sur l’échelle de tous vos autres repas ? C’est peu probable.

Le pays des métaphores cucul

Le plaisir, il faut également le noter, c’est le pays des métaphores cucul. On a déjà eu l’occasion d’en parler dans mon billet intitulé « Écrire le sexe« , mais c’est valable de manière plus générale pour toutes les expériences sensuelles. Peut-être parce qu’on est embarrassé par le sujet, peut-être parce qu’on souhaite faire ressentir des impressions précises au lecteur, on a tendance à oser, pour décrire les sensations de plaisir, des comparaisons grandiloquentes ou tirées par les cheveux, qui basculent facilement vers le kitsch.

Ce n’est pas la bonne approche. Lorsque vous décrivez le plaisir, faites simple, et surtout, arrangez-vous pour nous faire comprendre au lecteur ce que cette sensation signifie pour le personnage qui en fait l’expérience, cela sera bien plus efficace que d’écrire « Son plaisir était plus intense que mille soleils en fusion. »

Subjectivité du plaisir

Il n’y a pas de plaisir au singulier : il n’y a que des plaisirs, pluriels, aux multiples formes, causes, expressions. Ce qui plait à une personne sera bien différent de ce qui procure des sensations à une autre, et même deux individus qui apprécient les mêmes choses vont les ressentir de manière différente et exprimer leur plaisir sous un mode singulier.

Si le plaisir est une réalité difficile à nier, il échappe toutefois à la taxonomie, à une classification de type scientifique, et ne peut être saisi qu’à travers les filtres multiples d’une subjectivité aux multiples facettes et qui évolue constamment. Le plaisir, en tant qu’objet romanesque, n’est pas un construit intellectuel mais un agrégat d’expériences singulières, qui présentent des points communs mais aussi énormément de différences. Un auteur devrait être capable de s’en servir pour percevoir ce qui fait la substance de ses personnages : celle qui goûte avec les émotions les plaisirs de la table sera différent de celui qui apprécie qu’on le fouette, avec un brin de culpabilité. Peu de choses en disent plus long sur quelqu’un que ce qu’il fait quand il n’y est pas obligé.

⏩ La semaine prochaine: Décrire la colère

 

Décrire le goût

blog décrire le goût

Si l’odorat est notre sens le plus insaisissable, le goût est le plus rudimentaire. Notre langue n’est capable que de capter et d’identifier cinq goûts différents : le salé, le sucré, l’amer, l’acide et l’umami. En réalité, les infinies combinaisons de saveurs qui composent notre expérience gustative ne sont le produit que de ces cinq notes, ainsi que des arômes que parvient à détecter notre nez, un organe autrement plus subtil que la bouche. À cela s’ajoutent encore certaines caractéristiques des aliments : à quel point ceux-ci sont épicés ou astringents, quel est leur arôme, quelle est leur texture, et ont-ils un avant-goût ou un arrière-goût descriptibles.

Qu’est-ce que ça signifie pour un romancier qui souhaiterait décrire un goût ? D’abord, que le vocabulaire à sa disposition n’est pas très étendu. Un peu comme ce qu’on a pu dire au sujet de l’odorat, le goût humain n’est pas un instrument de grande précision. Il serait sans doute possible de décrire chaque expérience gustative en ne s’appuyant que sur les cinq goûts de base, dans le genre « la tarte au citron était très sucrée, assez acide, un peu amère, avec une légère note d’umami et pas de sel », mais ça serait absurde. En réalité, au quotidien, la manière dont nous faisons l’expérience du goût est plus vaste, faisant appel à la vue (qui nous fait saliver), au toucher, à l’odorat. C’est en tenant compte de cette dimension multisensorielle qu’il faut s’appuyer pour décrire la sensation gustative d’un personnage.

Un autre conseil à garder en tête, c’est qu’il faut choisir ses batailles. Décrire précisément le goût de chaque repas absorbé par un des personnages de votre roman, à moins que cela soit le thème du bouquin, ça n’a aucun sens. Par contre, si votre intrigue est ainsi tournée qu’un repas, qu’une bouchée, est supposée avoir un impact émotionnel particulier, prenez le temps de la décrire en détails. Comme toujours, les listes de vocabulaire et de conseils ci-dessous peuvent vous aider.

Noms

Appétence, appétit, attrait, bouffe, bouquet, délectation, délice, fumet, générosité, goût, gueuleton, montant, nourriture, palais, piment, piquant, ravissement, régal, repas, relent, sapidité, satisfaction, saveur, sel, sensualité

Verbes

Absorber, apprécier, avaler, bâfrer, becqueter, bouffer, boulotter, boustifailler, collationner, consommer, croquer, croustiller, cuisiner, déguster, déjeuner, dîner, (se) délecter, dévorer, s’empiffrer, engloutir, engouffrer, entamer, éprouver, expérimenter, festoyer, se gargariser, (se) goinfrer, goûter, grignoter, homologuer, ingérer, ingurgiter, jouir, mâcher, manger, mastiquer, mordre, picorer, (se) régaler, (se) repaître, ripailler, saliver, savourer, tâter

Adjectifs

Abject, affreux, agréable, appétissant, avide, complexe, délectable, délicat, délicieux, déplaisant, doux, durable, excellent, exquis, fameux, friand, gourmand, goûteux, goûtu, immonde, mangeable, odieux, plaisant, pur, ragoutant, repoussant, révoltant, sale, savoureux, subtil, succulent

Types de goût

Acide, âcre, agressif, amer, aromatique, astringent, bizarre, brûlant, camphré, chaud, citronné, corsé, croquant, croustillant, déconcertant, délicat, dominant, doux, écœurant, épicé, excellent, exquis, fade, fort, frais, gras, horrible, inhabituel, merveilleux, mystérieux, naturel, noble, nostalgique, nouveau, parfait, piquant, pimenté, poivré, poudreux, prolongé, pur, relevé, salé, sauvage, simple, singulier, sucré, terreux, vif, volcanique

Types de textures

Aérien, caoutchouteux, cassant, collant, coriace, coulant, craquant, crémeux, croquant, croustillant, ductile, dur, élastique, épais, feuilleté, fibreux, fondant, fibreux, gélatineux, gluant, gommeux, granuleux, gras, grumeleux, juteux, liquide, lisse, mâchant, moelleux, mou, mousseux, onctueux, pâteux, pétillant, poudreux, râpeux, sablé, sirupeux, soufflé, souple, soyeux, tendre, visqueux

Prendre des notes

Dans les billets de cette série consacrée aux descriptions, j’ai pris l’habitude de vous suggérer de faire l’expérience des différentes sensations sur lesquelles je m’attarde et de prendre note de ce qu’elles vous évoquent, afin d’étoffer votre vocabulaire. Naturellement, en ce qui concerne le goût, c’est à la fois plus facile et plus agréable : facile parce qu’on mange en général plusieurs fois par jour, agréable parce qu’il est délicieux de manger. Donc faites-vous plaisir, au nom de la littérature.

Cela dit, il est peut-être encore plus intéressant de goûter à des choses qui ne se mangent pas ou qui ne devraient pas s’ingérer, comme des aliments avariés ou brûlés. La teneur hautement émotionnelle de l’expérience devrait, n’en doutons pas, vous inspirer des descriptions hautes en couleur.

Le mot juste

Si vous prenez la peine de décrire un goût, faites-le correctement, et surtout, faites-le précisément. Savoir que quelque chose est bon ou mauvais a relativement peu d’intérêt. Si votre personnage s’attarde sur un goût, c’est que cela signifie quelque chose pour lui, et c’est là qu’il est particulièrement important de savoir faire la différence entre un goût poivré et un goût épicé, entre l’astringence et la pseudo-chaleur et entre toutes les textures qui peuvent se présenter à nous lors d’un repas. Si vous avez un doute sur la signification d’un terme, il n’y a pas de honte à vérifier tout ça dans le dictionnaire.

Le goût en-dehors des repas

Voyons les choses en face : le goût n’est pas le plus polyvalent de nos sens. On pardonnerait volontiers aux écrivains qui ne le mentionneraient jamais, ou uniquement, fugitivement, au cours de quelques descriptions de repas. C’est compréhensible, mais prenons malgré tout le temps de noter que le goût n’a pas une dimension exclusivement culinaire.

On peut utiliser sa langue pour identifier la trace d’un poison dans une boisson ou pour se rendre compte qu’un aliment n’est plus consommable parce qu’il est passé de date, un mauvais arrière-goût en bouche peut être le symptôme d’une maladie, on peut se servir du goût pour identifier un fil de fer ou de cuivre, ou faire la différence entre un cristal d’halite d’un cristal de sylvite, une forte dose de radiation cause une sensation métallique dans la bouche, une atténuation des sensations agréables liées au goût peut être un symptôme de dépression. Dans les littératures de l’imaginaire, il est possible qu’une créature non-humaine puisse utiliser ses papilles gustatives pour détecter des substances que nous ne parvenons pas à discerner (après tout, les souris peuvent sentir la présence de calcium dans les aliments, ce dont nous sommes incapables).

⏩ La semaine prochaine: Décrire le plaisir

Décrire la joie

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La joie a mauvaise presse. Pas tellement dans le monde réel, où elle reste généralement appréciée, dans la mesure où elle vient apporter un peu de répit au milieu de l’angoisse existentielle qui accompagne le quotidien de l’espèce humaine. Mais les écrivains, eux, s’en méfient, la jugent simpliste, faussement séduisante. Ils trouvent infiniment plus intéressantes ses sœurs la tristesse, la peur, la douleur, la honte. Ils ne savent pas trop quoi faire d’un sentiment en apparence simple, léger et inoffensif. Au moins, le bonheur, profond et serein, peut-il faire l’objet d’un traitement thématique intéressant, mais la joie, fugace et insaisissable, n’a pas cet attrait.

Les écrivains devraient pourtant y regarder à deux fois. Entre les mains de quelqu’un qui sait ce qu’il fait, la joie peut être un instrument dévastateur.

Pour commencer, la joie l’emporte sur la raison. Un personnage au cœur rempli d’allégresse est susceptible de prendre des décisions irréfléchies, de faire de mauvais choix, qui risquent de le mener, lui et ceux qui l’entourent à leur perte. Ah, voilà que les auteurs dressent l’oreille, séduits par cette manière originale de torturer leurs personnages…

En réalité, on se trompe en considérant que la joie est une émotion positive. Il existe une mauvaise joie, celle, par exemple, qui est affichée par un individu saoul, qui s’en sert pour camoufler son mal-être. Il y a aussi une joie factice, de circonstance, celle dont font étalage les personnages qui se forcent à avoir l’air joyeux parce que c’est ce qu’ils pensent qu’on attend d’eux. Et puis à l’inverse, il existe une joie authentique, mais coupable, en particulier dans les cas où on se sent joyeux pour des raisons honteuses, par exemple en se réjouissant du malheur d’autrui. Et bien souvent, cette joie-là n’est pas du tout extériorisée : elle est tue, silencieuse, et, croupissant en silence à l’intérieur du cœur d’un être, elle finit par se transformer en amertume.

Verbes

Badiner, délirer, (se) divertir, (s’) enivrer, exulter, jouir, jubiler, (se) régaler, (se) réjouir, rayonner, triompher

Noms

Agrément, aisance, aise, allégresse, amusement, animation, apesanteur, ardeur, badinage, béatitude, bien-être, bienfait, bonheur, consolation, contentement, délice, désinvolture, douceur, effronterie, enchantement, enjouement, enthousiasme, entrain, épanouissement, euphorie, exaltation, extase, exultation, facilité, félicité, fierté, fougue, frivolité, gaieté, grâce, griserie, grivoiserie, hardiesse, hilarité, humour, impertinence, ivresse, joie, jouissance, jovialité, joyeuseté, jubilation, liberté, liesse, pétulance, plaisir, ravissement, rayonnement, régal, réjouissance, rigolade, rire, satisfaction, sourire, transport, transe, verdeur, vitalité

Adjectifs

Agréable, à l’aise, allègre, animé, badin, béat, bien, bienheureux, bonhomme, chanceux, comblé, content, délassant, délassé, détendu, distrait, éméché, enjoué, enthousiasmé, enthousiaste, épanoui, équilibré, espiègle, euphorique, excité, fébrile, fier, florissant, folâtre, folichon, fortuné, fou, foufou, fougueux, gai, gaillard, grisant, guilleret, harmonieux, heureux, hilare, ivre, joueur, jovial, mutin, pompette, privilégié, radieux, rassasié, ravi, rayonnant, réjoui, repu, riant, rieur, rigolard, satisfait, sémillant, serein, souriant, tranquille, triomphant, victorieux

Types de joie

Alarmant, abruti, abrutissant, amer, amical, anonyme, beau, bête, bref, brillant, bruyant, céleste, chaste, colossal, communicatif, compatissant, complet, contagieux, coupable, court, cruel, décérébré, délicieux, doux, embarrassant, éphémère, épisodique, étrange, forcé, fou, frénétique, extrême, franc, horrible, humble, idiot, immuable, inconvenant, indécent, indicible, indomptable, inexprimable, infernal, infini, innocent, inouï, insensé, intarissable, intérieur, intime, légitime, malicieux, merveilleux, mystérieux, naturel, paisible, parfait, patriotique, précieux, préoccupant, profond, pur, rassurant, réconfortant, réglementaire, révolutionnaire, sain, saint, salutaire, sanglant, séduisant, serein, simple, spirituel, stupide, tranquille, triomphal, unique, universel, véritable, vif, visible, vrai

Prendre des notes

S’observer soi-même et rester à l’affût de ses propres émotions afin d’enrichir sa palette de descriptifs littéraires : voilà ce que je vous suggère de faire depuis le début de cette série d’articles sur les descriptions. Dans le cas de la joie, ce n’est pas très difficile : contrairement à la tristesse ou à la peur, en règle générale, rien ne vous perturbe au point de vous empêcher d’observer ce que vous ressentez lorsque vous êtes joyeux. La joie n’est pas un obstacle à l’introspection. Donc profitez-en pour étoffer votre bibliothèque de descriptions de la joie telle que vous la ressentez.

Ce qui peut être plus intéressant, cela dit, c’est de rester aux aguets et d’identifier la joie là où on ne l’attend pas. Vous vous réjouissez du malheur de quelqu’un que vous détestez, vous vous trouvez étonné d’être soulagé quand vos enfants, que vous adorez, s’en vont à l’école, vous appréciez de vous flageller le dos avec des branches d’olivier fraichement cueillies : ce qui apporte de la joie aux êtres humains est souvent déconcertant. Ce n’est pas parce qu’il s’agit d’une émotion positive qu’elle est provoquée par des événements positifs, et c’est surtout dans ce domaine que vient se nicher la subtilité.

Le mot juste

On l’a dit : la joie n’est pas le bonheur. Il est possible d’être joyeux sans être heureux, et d’être heureux sans être joyeux, et c’est dans la description de ce genre de moments subtils qu’un écrivain peut déployer tout son talent. Dans un autre registre, il est nécessaire d’avoir les idées claires sur les différences entre la joie qui débouche sur le rire, comme l’hilarité, la joie qui mène ou débouche du plaisir, comme l’extase, ou la joie qui amène la paix, comme la sérénité. Bien souvent, pour choisir le mot juste, demandez-vous quelle tête fait votre personnage et vous devriez parvenir à discerner à quel type de joie vous avez affaire.

⏩ La semaine prochaine: Décrire le goût

Décrire les odeurs

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Parmi les sens qui sont utilisés pour les descriptions littéraires, l’odorat est le grand oublié, échouant à une lamentable quatrième place. Certains auteurs ne le mentionnent jamais, oubliant jusqu’à son existence. Pourtant, les odeurs sont tout autour de nous, occupant l’espace, nous permettant même de nous orienter en nous renseignant sur leurs points d’origine, et nourrissant nos pensées d’émotions et de souvenirs qui, parfois, nous hantent sans même que nous prenions conscience de l’effet qu’elles ont sur nous.

Ne renoncez pas aux odeurs. Au contraire : utilisez-les dans vos romans, incorporez-les à vos descriptions, servez-vous en, pourquoi pas, pour définir vos personnages. Comme toujours dans notre série, les listes de mots et les quelques conseils ci-dessous devraient vous aider à vous lancer.

Verbes

Cocoter, cogner,  dégager, émaner, embaumer, emboucaner, empester, empoisonner, exhaler, flairer, flagorner, fleurer, humer, odorer, parfumer, pourrir, répandre, respirer, sentir, suer, suinter, transpirer

Noms

Air, arôme, bouquet, bouffée, courant, effluence, effluve, émanation, essence, exhalaison, fragrance, fumée, fumet, haleine, infection, nuage, odeur, parfum, pestilence, puanteur, relent, remugle, senteur, trace, vapeur

Adjectifs

Abominable, âcre, affreux, agréable, agressif, aigre, ambré, amer, animal, appétissant, aromatique, artificiel, aseptisé, bizarre, boisé, bon, brûlant, camphré, capiteux, caressant, céleste, charmant, clinique, complexe, coriace, délicat, désagréable, détestable, divin, doucereux, doux, écœurant, enivrant, entêtant, épicé, exquis, exotique, fade, faible, fauve, fétide, fin, fleuri, floral, fort, frais, fruité, fugace, gênant, gras, hoquetant, ignoble, indéfinissable, infect, insaisissable, insupportable, iodé, léger, lourd, maladif, malodorant, malsain, marin, matinal, mauvais, médical, métallique, moisi, musqué, naturel, nauséabond, nauséeux, pénétrant, pestilentiel, pimenté, piquant, plaisant, poivré, poussiéreux, printanier, primitif, puant, putride, rance, râpeux, rebutant, rémanent, repoussant, résineux, riche, sain, salé, sauvage, suave, subtil, sucré, succulent, suffocant, tenace, terreux, terrible, vague, végétal, vif, violent, vomitif

Prendre des notes

On fait peu attention aux odeurs. Si vous découvrez pour la première fois une petite crique ombragée, lors de vos vacances à la mer, vous allez en décrire spontanément les couleurs émeraude de l’eau et les contours escarpés des falaises à vos amis en revenant à la maison, mais il est peu probable que vous vous attardiez sur l’odeur iodée des lieux, et il est presque inenvisageable que ça soit ça que vous reteniez en premier. De nombreuses personnes sont peu sensibles aux odeurs et n’y font que rarement attention.

Pourtant, même si ça ne se situe pas sur le plan conscient, ces senteurs les affectent, parfois bien au-delà de ce qu’ils peuvent imaginer. Elles peuvent débloquer en eux des souvenirs enfouis, les attacher ou les repousser sans même qu’ils perçoivent ce qui se passe.

Ne soyez pas comme eux. En tant qu’auteur, faites l’effort de vous montrer attentif aux odeurs, tentez de les percevoir, de les identifier, de les décrire et de les cataloguer. Ce ne sera pas toujours facile, vous allez vite réaliser que vous allez manquer de vocabulaire pour les classifier aussi efficacement que vous le souhaiteriez, mais persévérez, parce qu’un écrivain qui sait incorporer l’odorat dans ses descriptions, qui le fait de manière à la fois naturelle et originale, offre à ses lecteurs une expérience empreinte de réalisme et de sensualité. Il serait dommage de passer à côté.

Le mot juste… s’il existe

L’odorat est sans doute le plus imprécis de nos sens. Le nez humain perçoit des odeurs, mais n’est pas efficace pour en analyser les composants. Il n’en a pas d’expérience objective, comme il peut en connaître pour la vue ou l’ouïe, il ne peut pas les diviser en « parties » que l’on peut considérer indépendamment. Contrairement aux sons dont on peut décrire le timbre, l’intensité et la hauteur tonale, contrairement à la vue que l’on peut décrire en termes de couleurs et de formes, il n’est pas possible de décrire, de représenter et de transmettre à autrui une odeur spécifique.

D’ailleurs le vocabulaire olfactif est extrêmement pauvre. Alors que, par exemple, nous reconnaissons les couleurs comme des données visuelles qui ont une existence objective, qui peut servir de référence universelle, quelle que soit la personne qui les perçoit (les daltoniens, c’est bon, vous pouvez baisser la main), ou quel que soit l’endroit où elles apparaissent, à quelques rares exceptions, les odeurs n’existent qu’en comparaison avec les substances qui les émettent. Ainsi, les fleurs ont une odeur florale, et le musc a une odeur musquée. Super.

Décrire une odeur est donc une gageure pour l’écrivain, mais il n’est pas seul dans ce cas : l’expérience de l’odorat n’est pas analytique, ou très peu. Elle est émotionnelle. Dans un roman, on passera donc, par manque de vocabulaire à disposition, assez peu de temps à décrire une odeur, mais on pourra s’attarder davantage sur les réactions qu’elle suscite chez celles et ceux qui y sont exposés.

Les odeurs du cœur

Comme l’odorat résiste à l’intellect, par défaut, il est venu le plus émotionnel de nos sens. On ne parvient pas à l’analyser, alors on se contente d’évoquer les sensations qu’il fait naître en nous. On ne le décrit pas en tant que tel, mais à travers ses effets, ses conséquences.

Chaque odeur est un voyage à travers notre monde intérieur, qui nous fait cheminer le long de plusieurs émotions distinctes et évoque des souvenirs, certains récents, d’autres anciens, d’autres encore enfouis si profondément que seule un effluve très spécifique est capable de les rappeler à la surface de notre conscience. L’odorat est un sens nostalgique, un sens qui nous fait voyager dans le temps et l’espace, même lorsqu’on ne parvient pas tout à fait à mettre le doigt sur l’origine de nos souvenirs.

En décrivant une odeur, un auteur sera donc bien avisé de prendre en compte cette dimension, et de nous faire comprendre à quel souvenir et à quelle gamme d’émotions un personnage relie un parfum spécifique.

Décrire la tristesse

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Après la peur, voici un deuxième sentiment dans cette série consacrée à la description des émotions et des sensations humaines. La tristesse est un état moins immédiat que la peur, qui se vit sur la longueur, se modifie avec le temps et s’apprécie différemment selon les circonstances. Juste après la honte, il s’agit sans doute de l’émotion la plus coriace. Mais elle n’est pas entièrement négative : nos larmes peuvent tout aussi bien être libératrices que mortifiantes, aussi cathartiques que léthargiques.

Comme elle peut constituer le fil rouge thématique d’un roman, ou en tout cas une composante émotionnelle récurrente, il est important de lui accorder toute l’attention qu’elle mérite, et de choisir avec précaution les termes que l’on utilise pour la traduire sur le papier.

Verbes

Affecter, affliger, apitoyer, assombrir, atterrer, brailler, braire, bramer, chagriner, chialer, chiffonner, consterner, couiner, crier, décevoir, déchirer, dépiter, déplorer, désenchanter, s’effondrer, émouvoir, éplorer, fâcher, frapper, gémir, geindre, hurler, se lamenter, larmoyer, mortifier, peiner, piauler, se plaindre, pleurer, pleurnicher, regretter, sangloter, s’apitoyer, souffrir, vagir

Noms

Abattement, accablement, affliction, aigreur, amertume, angoisse, assombrissement, atrabile, bile, blues, bourdon, cafard, bourdon, cafard, calamité, chagrin, consternation, découragement, dépression, désabusement, désenchantement, désespérance, désespoir, désolation, deuil, douleur, , éplorement, épreuve, grisaille, malaise, mélancolie, malheur, morosité, neurasthénie, noirceur, nostalgie, peine, souci, souffrance, spleen, tristesse

Adjectifs

Abattu, accablé, affecté, affligé, amer, anéanti, angoissé, assombri, atrabilaire, atterré, attristé, austère, bileux, bouleversé, brumeux, cafardeux, catastrophé, chagriné, consterné, découragé, défait, dépressif, déprimé, désabusé, désenchanté, désespéré, désolé, endeuillé, ému, éploré, inconsolable, malheureux, maussade, mélancolique, misérable, morne, morose, neurasthénique, peiné, rembruni, renfrogné, sinistre, sombre, soucieux, taciturne, ténébreux, triste

Types de tristesse

Absolu, affreux, anesthésiant, catastrophique, charmant, contagieux, coutumier, cruel, déchirant, décourageant, délicieux, démonstratif, déplorable, disproportionné, domestique, douloureux, doux, dramatique, effroyable, égaré, ennuyeux, envieux, extrême, fâcheux, factice, feint, funèbre, funeste, grave, habituel, immense, indélébile, inexprimable, infini, insaisissable, insupportable, intolérable, invisible, invincible, lamentable, larvé, léthargique, lugubre, maladif, mauvais, médiocre, minable, moche, monotone, mortifiant, muet, nauséeux, navrant, noble, noir, nostalgique, laid, obscur, pauvre, pesant, piètre, piteux, pitoyable, privé, profond, public, regrettable, rémanent, romanesque, romantique, rude, sauvage, sépulcral, sévère, silencieux, sonore, sourd, tendu, terne, torturant, torturé, total, tragique, vague

Prendre des notes

Et si l’écriture était une thérapie ? Ça ne fonctionne pas toujours, ni pour tout le monde, mais qui sait ? Peut-être que votre routine d’écrivain pourrait vous sortir des idées noires. La prochaine fois que vous êtes en proie à la déprime, au deuil, au chagrin, ne vous laissez pas submerger et prenez note de vos émotions, constituez-vous un répertoire d’adjectifs qui viendront compléter la liste forcément incomplète que je vous propose ci-dessus.

Pour un auteur, rien ne remplace les expériences de première main lorsqu’il s’agit de conférer de la vraisemblance à la description des émotions. Considérez votre souffrance comme le ferment de votre prochain roman.

Le mot juste

Plus encore que d’autres sentiments, la tristesse prend plusieurs formes, qui constituent des expériences distinctes et qu’il faut se garder de confondre. Qu’y-a-t-il de commun entre l’insondable chagrin d’un individu qui a perdu l’amour de sa vie, les larmes d’un enfant qui a perdu un match de foot ou le monde perpétuellement gris d’un homme en proie à la dépression ? Tout cela, c’est de la tristesse, mais elle n’a ni la même puissance, ni la même profondeur, ni la même durée, ni les mêmes causes, ni les mêmes effets.

Voilà pourquoi il est important de choisir les mots justes. Si votre personnage est désespéré, ne vous contentez pas d’écrire qu’il est abattu : c’est si éloigné de la réalité que ça pourrait tout aussi bien être une autre émotion. L’inverse est encore pire : n’allez pas exagérer la description de la tristesse de vos personnages lorsqu’ils connaissent juste une petite déconvenue, sous peine de basculer dans le ridicule. Non, si je n’ai pas gagné au loto, je ne suis pas « en dépression », sauf peut-être si je suis un personnage de Houellebecq.

Un sentiment qui évolue

Si la tristesse prend plusieurs formes, elle peut aussi se modifier avec le temps. À une même cause peuvent, au fil des jours, correspondre plusieurs formes distinctes de malheur, qui se succèdent sans nécessairement se ressembler. Un personnage va pouvoir ainsi s’enfoncer dans le chagrin, de plus en plus profondément, ou au contraire, parvenir à s’en extirper. Des individus qui vivent un drame, une perte, un deuil, et qui tentent de surmonter tout ça et de se reconstruire, c’est un des thèmes majeurs de la littérature.

Il n’est pas exclu que je consacre un jour un billet à la construction dramatique de la tristesse, c’est quelque chose d’intéressant. Mais en attendant ce jour, prenez simplement note que s’il arrive une tragédie dans votre roman, les personnages qui sont affectés vont passer par plusieurs stades : le choc initial, un grand chagrin, une profonde déprime, une mélancolie rémanente, avant d’arriver à la nouvelle normalité, peut-être un peu plus sombre que l’ancienne. Au fond, du point de vue de la mécanique de l’écriture, ce n’est pas très différent de ce que j’ai pu écrire au sujet des blessures.

La tristesse se propage au décor

Un truc qui fonctionne bien, et que j’ai déjà mentionné dans l’article sur la peur, c’est de faire en sorte que la tristesse ne reste pas dans le cœur de vos personnages, mais qu’elle déborde sur la manière dont vous décrivez leur environnement. Une personne qui a des idées noires, après tout, aura bien du mal à voir les couleurs autour d’elle. Donc tenez-en compte dans vos descriptions, en particulier dans le cas d’une narration fortement focalisée.

Cela peut même prendre un tout expressionniste, comme dans « L’Écume des jours », de Boris Vian, où en raison du désespoir du personnage principal, toute la réalité autour de lui s’effrite et s’étiole, ou dans la série de jeux vidéo « Silent Hill », où les angoisses des protagonistes s’incarnent dans un décor et des créatures cauchemardesques.

⏩ Dans deux semaines: Décrire les odeurs

Décrire le toucher

blog décrire le toucher

On tente quelque chose d’un peu différent dans le troisième article de cette série. Après avoir rassemblé des mots qui servent à décrire la douleur et la peur, ce n’est pas à une sensation ou à une émotion que le présent article va s’attacher, mais à un de nos sens : le toucher. Ici, vous trouverez une collection de mots qui peuvent être utilisés pour décrire la manière dont deux personnages de roman peuvent entrer en contact, par le biais de leurs mains ou d’une autre partie leur corps.

Il s’agit de toute une communication invisible qui peut transmettre énormément de choses au sujet des personnages de vos histoires, sans que ceux-ci aient la moindre parole à prononcer. Cela passe des gestes les plus doux aux plus violents, des contacts bienveillants jusqu’aux intrusions inacceptables, des caresses érotiques jusqu’aux coups violents, en passant par les contacts les plus anodins. Entrer en contact avec un autre être humain, que ce soit en le giflant, en l’embrassant ou en effleurant son épaule, constitue toujours une irruption dans sa sphère privée, sinon intime, et c’est rarement anodin.

Verbes

Accoster, affleurer, affoler, attaquer, attoucher, attraper, blesser, bousculer, cajoler, câliner, capturer, caresser, chatouiller, cogner, déranger, effleurer, embrasser, entailler, examiner, exciter, flatter, fouetter, frapper, frôler, frotter, glisser, goûter, gratter, griffer, heurter, jouer, lécher, lutiner, malaxer, manger, manier, manipuler, masser, meurtrir, s’occuper, palper, parcourir, peloter, pénétrer, perturber, pétrir, pincer, pister, prendre, presser, rencontrer, remuer, rouler, saisir, secouer, serrer, sillonner, sonder, sucer, suçoter, taper, tapoter, tâter, tâtonner, tenir, titiller, torturer, toucher, tripoter, troubler, utiliser

Noms

Accolade, action, agissement, approche, attention, attouchement, baffe, baiser, bec, bécot, bise, bisou, blessure, câlin, câlinerie, caresse, chatouille, chatouillement, chatterie, claque, contact, coup, délice, direct, douceur, effleurement, embrassade, enlacement, étreinte, égard, fessée, froissement, frôlement, frottement, galanterie, geste, gifle, gnon, heurt, impact, intimité, jonction, léchouille, liaison, mamours, massage, meurtrissure, papouille, patin, pression, proximité, rouste, sévices, secousse, tact, taloche, tape, tarte, trempe, tendresse, transgression, uppercut, violence

Types de contact

Accidentel, affectueux, agressif, aimable, aimant, amical, amoureux, anodin, ardent, attendrissant, attentionné, autoritaire, belliqueux, bienvenu, bienveillant, brutal, câlin, caressant, chaud, choquant, complice, conciliant, cruel, déchaîné, délicieux, douloureux, doux, dur, énergique, enragé, exquis, ferme, féroce, familier, flatteur, fort, fou, fougueux, franc, fraternel, frénétique, frivole, gauche, gracieux, grossier, haineux, hésitant, impulsif, infime, inoffensif, inquisiteur, insistant, instantané, intrusif, irascible, irrésistible, joyeux, léger, lourd, malveillant, malvenu, mauvais, méchant, menaçant, minutieux, mordant, mou, obscène, pacifique, passager, passionné, pervers, précis, provocant, provocateur, pudique, puissant, rapide, rude, sage, sauvage, sec, sensible, sensuel, solennel, soudain, subi, subit, tactile, tendre, terrible, tranquille, vif, vigoureux, violent

Combiner tout ça

En s’appuyant sur les listes ci-dessus, décrire un contact entre deux personnages est quelque chose de relativement simple, qui peut donner lieu à une grande richesse évocatoire, en peu de mots.

Comme point de départ de vos explorations dans ce domaine, prenez un verbe parmi ceux que je suggère, mariez-le avec un adjectif ou un adverbe dérivé, et ajoutez-y une partie du corps précise en tant que point d’arrivée du geste, et cela peut mener à une image riche en connotations : « Il effleura accidentellement le creux de son bras », « Il me cogna sauvagement l’arête du menton », « Elle parcourut avec tendresse la fossette au coin de sa bouche », « Il sillonna avec délice sa cuisse attendrissante. »

N’en faites pas trop : n’allez pas décrire de cette manière chaque geste de vos personnages, ça deviendrait rapidement ridicule. Mais une ou deux images de ce genre peuvent laisser une trace dans la mémoire de vos lecteurs et aider à caractériser durablement une relation de votre roman.

Prendre des notes

Imaginez une larme qui coule sur la joue d’un personnage, et le geste que fait quelqu’un de proche pour l’intercepter. Qu’est-ce qui entre en contact avec la larme ? La pulpe du doigt, l’ongle, la phalange, la paume, l’index, le majeur, plusieurs doigts en même temps ? Quelle est la nature du geste ? Efface-t-il la larme ? La saisit-elle ? Se poste-t-il sur sa trajectoire ? Quelle est l’intention qui transparaît dans le geste ? Est-ce une attention tendre, un contact machinal, prudent, séducteur, autoritaire ? Sur un geste aussi simple que celui-ci, il existe une infinité de variations.

Afin de donner de la vraisemblance à vos descriptions dans ce domaine, comme toujours, je ne peux que vous suggérer de vous montrer observateurs, et de regarder de quelle manière vous touchez les gens, de quelle manière ils vous touchent et se touchent entre eux, sans oublier de noter comment ces contacts sont acceptés ou rejetés, et quelle réaction ils suscitent. Un geste entre deux êtres est une conversation, avec une intention, un argumentaire et une réponse, le tout se passant de mots.

Le mot juste

Comme dans cet article, je vous suggère de cultiver les descriptions de contacts physiques entre les personnages comme une forme de communication non-verbale, je ne peux que vous encourager à chercher à utiliser les mots appropriés pour porter le sens que vous désirez. Palper n’est pas pincer, effleurer n’est pas caresser, cogner n’est pas bousculer. Profitez d’étendre votre vocabulaire afin de bénéficier d’une large gamme de synonymes capables de qualifier chaque situation de manière appropriée.

Un geste suffit

Si l’on considère qu’un geste est une forme de communication entre plusieurs personnages, traitez-le comme tel, et passez-vous d’explications. Si, dans votre romance, Jessie ne rate pas une occasion de toucher la main de Jason, de lui tripoter les doigts, de caresser sa paume, il n’est pas nécessaire de préciser ce que tout cela signifie, les lecteurs n’ont pas besoin qu’on souligne ce qui est évident. Donc retenez-vous d’écrire quelque chose comme « Jessie lui toucha la main afin de lui témoigner discrètement l’attirance qu’elle éprouvait pour lui. » Voilà un domaine où le principe « Montrer plutôt que raconter » s’applique la plupart du temps.

Tactiles ou pas ?

Le toucher n’est pas seulement un atout précieux du romancier au niveau de la scène, pour exprimer un sentiment entre deux individus : il peut également être utilisé à plus long terme, dans les grandes longueurs du roman, pour définir un personnage, son comportement et sa personnalité. Certaines personnes sont très tactiles, touchent constamment les autres, quitte à les importuner, et communiquent ainsi toutes sortes d’émotions différentes. À l’inverse, d’autres sont peu tactiles et considèrent que tout contact non-sollicité est une forme d’agression dont ils souhaitent se prémunir. Eux-mêmes ne s’expriment jamais de cette manière, ce qu’on pourrait apparenter à une forme de mutisme des mains.

En vous appuyant sur ces différences, sur le registre émotionnel que vos personnages sont capables d’exprimer par le toucher, vous contribuerez à en proposer un portrait, différent, par exemple, de celui qui transparaît dans leurs choix de vocabulaire.

⏩ La semaine prochaine: Décrire la tristesse