La boîte à outils pour vos descriptions

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Réunir en un seul endroit une série de mots qui peuvent être utilisés pour décrire une émotion ou une expérience sensorielle, et assortir tout ça de conseils pour réussir ces descriptions dans un cadre romanesque : c’était la raison d’être d’une série d’articles publiés sur ce blog ces dernières semaines.

Il s’agissait d’articles-outils, de références à consulter en fonction plutôt que des billets à lire pour le plaisir ou pour élargir ses horizons, raison pour laquelle il m’a semblé nécessaire de les regrouper ici. Vous trouverez ainsi des liens vers chacun des articles de la série, ce qui vous permettra de les redécouvrir, et surtout de tout retrouver en un seul signet, dans l’attente du moment où vous en aurez besoin.

Décrire les émotions

La peur

La tristesse

La joie

La colère

La honte

Décrire les sens

La douleur

Le plaisir

Le toucher

L’odeur

Le goût

Le bruit

 

Décrire la honte

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Le vocabulaire de la honte présente une double nature. Il touche naturellement à la honte ressentie, mais également aux actes qui inspirent ce sentiment, en deux mots, aux comportements honteux. On a d’un côté, tout un champ sémantique touchant à la culpabilité, et de l’autre, des mots liés à l’avilissement. Dans les listes qui suivent, j’évoque donc les deux à la fois : tout ce qui touche à la sensation de honte et ce qui a trait à ses conséquences.

Et voici qui clôt la série d’articles « boîte à outils », que j’ai posté sur mon blog, et dont la raison d’être est de vous aider à décrire les émotions et les sensations des personnages de vos romans. Avec la honte, je complète la liste des sujets que je souhaitais aborder. Cela dit, si vous avez des suggestions d’éléments narratifs qui pourraient être traités de la même manière, n’hésitez pas à me les suggérer, et j’envisagerai de les traiter à leur tour.

Verbes

Abâtardir, affoler, agiter, alarmer, altérer, assaillir, avilir, bouffer, chagriner, chiffonner, consumer, contrarier, corroder, corrompre, déchoir, déconsidérer, dégénérer, dégrader, dépraver, désespérer, déshonorer, détruire, dévaluer, dévaster, dévorer, diminuer, discréditer, embarrasser, émouvoir, enlaidir, entamer, ennuyer, épuiser, éroder, gangréner, gâter, grignoter, habiter, halluciner, hanter, harceler, humilier, lanciner, languir, miner, morfondre, obséder, posséder, préoccuper, profaner, ravager, remuer, ruminer, salir, saper, soucier, souiller, submerger, tarabuster, tenailler, ternir, titiller, torturer, tourmenter, travailler

Noms

Abaissement, abjection, abomination, affection, agitation, alourdissement, angoisse, auto-accusation, autopunition, avilissement, bassesse, bouillon, bourbier, cafard, charge, chiendent, complication, confusion, consternation, contorsion, contrainte, contrariété, culpabilité, déchéance, défaillance, dégoût, dégradation, désagrément, désarroi, déshonneur, difficulté, doute, embarras, embêtement, embrouillamini, embrouillement, embûche, émotion, enchevêtrement, encombrement, engorgement, ennui, entrave, esbroufe, étourdissement, faiblesse, faute, gêne, hésitation, humiliation, ignominie, impasse, incertitude, incommodité, inconvénient, indignité, indisposition, infamie, malaise, mal-être, malheur, manque, marasme, nausée, obstacle, obstruction, opprobre, panade, péché, peine, pesanteur, pétrin, répugnance, regret, remords, repentir, scandale, scrupule, souffrance, tension, timidité, tourment, tracas, trouble, turpitude, vergogne, vilenie

Adjectifs

Affligé, avili, avilissant, bas, confus, consterné, contrit, coupable, crucifié, décomposé, déconfit, décontenancé, dégoûté, désemparé, ébahi, écœuré, embarrassé, gêné, humilié, ignoble, ignominieux, hanté, honteux, humilié, immonde, immoral, impur, inavouable, indigne, infâme, inqualifiable, lâche, mauvais, méprisable, misérable, mortifié, obscène, outragé, pantois, penaud, piteux, répugnant, révoltant, repentant, sale, sordide, soumis, turpide, vergogneux

Prendre des notes

Pour une fois, cela peut s’avérer délicat de vous faire l’observateur de vos états émotionnels, en ce qui concerne la honte. Alors que tout le monde fait à un moment ou à un autre l’expérience de la joie ou de la tristesse, certains tempéraments traversent l’existence sans jamais ressentir de culpabilité, ou même de responsabilité pour leurs actions. Il y en a même parmi ceux-là qui parviennent à remporter des élections. Si c’est votre cas, vous allez sans doute avoir beaucoup de mal à décrire cette sensation qui vous est inconnue.

Cela dit, la plupart des gens font à un moment ou à un autre l’expérience de la honte. Certains sont rongés pendant toute leur existence par une erreur qu’ils ont commise il y a des années ; d’autres se sentent coupables quotidiennement d’avoir été menteurs, paresseux, colériques, peu fiables ; pour d’autres encore, à la rigueur morale inflexible, la honte est leur état normal, une soupe corrosive dans laquelle ils baignent en permanence.

Prenez note des multiples nuances de la honte, de la manière dont celle-ci se manifeste et de ses causes, et vous pourrez transmettre ce sentiment désagréable à vos personnages – en tout cas, ceux qui sont dotés d’une boussole morale (ou d’un penchant naturel pour l’affliction).

Une émotion durable

De toutes les émotions, la honte est probablement celle qui a le plus d’endurance. Un individu peut avoir honte d’un de ses actes pendant toute sa vie, et être confronté à ce sentiment chaque fois qu’il rencontre une situation similaire. À moins de faire un travail sur soi pour se débarrasser de la culpabilité, rien ne vient jamais boucler la boucle et cette désagréable sensation se manifeste encore et encore, comme une fièvre tropicale. Alors que la joie et la colère finissent par retomber, alors que la peur ou la tristesse se transforment, la honte ne fait que s’en aller et revenir, immuable et indestructible.

Et ça, cela concerne uniquement les cas où l’on a honte de ce que l’on fait. Certaines personnes ont honte de ce qu’elles sont, ou d’un aspect spécifique de leur personnalité ou de leur physionomie, et font l’expérience de ce dégoût en permanence, jusqu’à ce que cette émotion s’intègre pleinement à leur personnalité.

Suivre le cheminement d’un personnage hanté par la honte, et qui parvient éventuellement à s’en libérer, peut constituer une piste intéressante pour un auteur.

Le mot juste

Comme toujours, il faut être attentif à rester proportionné dans le descriptif des émotions. La honte ressentie par un enfant qui a chipé une pièce de monnaie sur la table de la cuisine ne se décrit pas avec les mêmes mots que celle du professionnel qui s’est rendu responsable d’un accident de chantier qui a coûté la vie à plusieurs personnes.

De même, il convient de distinguer le vocabulaire de la honte ressentie par un individu de celui qui décrit ses conséquences sociales. On ne décrira pas avec les mêmes mots le ressenti de quelqu’un qui a commis une grave erreur en public et celui des gens qui portent désormais un regard négatif sur lui.

Décrire la joie

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La joie a mauvaise presse. Pas tellement dans le monde réel, où elle reste généralement appréciée, dans la mesure où elle vient apporter un peu de répit au milieu de l’angoisse existentielle qui accompagne le quotidien de l’espèce humaine. Mais les écrivains, eux, s’en méfient, la jugent simpliste, faussement séduisante. Ils trouvent infiniment plus intéressantes ses sœurs la tristesse, la peur, la douleur, la honte. Ils ne savent pas trop quoi faire d’un sentiment en apparence simple, léger et inoffensif. Au moins, le bonheur, profond et serein, peut-il faire l’objet d’un traitement thématique intéressant, mais la joie, fugace et insaisissable, n’a pas cet attrait.

Les écrivains devraient pourtant y regarder à deux fois. Entre les mains de quelqu’un qui sait ce qu’il fait, la joie peut être un instrument dévastateur.

Pour commencer, la joie l’emporte sur la raison. Un personnage au cœur rempli d’allégresse est susceptible de prendre des décisions irréfléchies, de faire de mauvais choix, qui risquent de le mener, lui et ceux qui l’entourent à leur perte. Ah, voilà que les auteurs dressent l’oreille, séduits par cette manière originale de torturer leurs personnages…

En réalité, on se trompe en considérant que la joie est une émotion positive. Il existe une mauvaise joie, celle, par exemple, qui est affichée par un individu saoul, qui s’en sert pour camoufler son mal-être. Il y a aussi une joie factice, de circonstance, celle dont font étalage les personnages qui se forcent à avoir l’air joyeux parce que c’est ce qu’ils pensent qu’on attend d’eux. Et puis à l’inverse, il existe une joie authentique, mais coupable, en particulier dans les cas où on se sent joyeux pour des raisons honteuses, par exemple en se réjouissant du malheur d’autrui. Et bien souvent, cette joie-là n’est pas du tout extériorisée : elle est tue, silencieuse, et, croupissant en silence à l’intérieur du cœur d’un être, elle finit par se transformer en amertume.

Verbes

Badiner, délirer, (se) divertir, (s’) enivrer, exulter, jouir, jubiler, (se) régaler, (se) réjouir, rayonner, triompher

Noms

Agrément, aisance, aise, allégresse, amusement, animation, apesanteur, ardeur, badinage, béatitude, bien-être, bienfait, bonheur, consolation, contentement, délice, désinvolture, douceur, effronterie, enchantement, enjouement, enthousiasme, entrain, épanouissement, euphorie, exaltation, extase, exultation, facilité, félicité, fierté, fougue, frivolité, gaieté, grâce, griserie, grivoiserie, hardiesse, hilarité, humour, impertinence, ivresse, joie, jouissance, jovialité, joyeuseté, jubilation, liberté, liesse, pétulance, plaisir, ravissement, rayonnement, régal, réjouissance, rigolade, rire, satisfaction, sourire, transport, transe, verdeur, vitalité

Adjectifs

Agréable, à l’aise, allègre, animé, badin, béat, bien, bienheureux, bonhomme, chanceux, comblé, content, délassant, délassé, détendu, distrait, éméché, enjoué, enthousiasmé, enthousiaste, épanoui, équilibré, espiègle, euphorique, excité, fébrile, fier, florissant, folâtre, folichon, fortuné, fou, foufou, fougueux, gai, gaillard, grisant, guilleret, harmonieux, heureux, hilare, ivre, joueur, jovial, mutin, pompette, privilégié, radieux, rassasié, ravi, rayonnant, réjoui, repu, riant, rieur, rigolard, satisfait, sémillant, serein, souriant, tranquille, triomphant, victorieux

Types de joie

Alarmant, abruti, abrutissant, amer, amical, anonyme, beau, bête, bref, brillant, bruyant, céleste, chaste, colossal, communicatif, compatissant, complet, contagieux, coupable, court, cruel, décérébré, délicieux, doux, embarrassant, éphémère, épisodique, étrange, forcé, fou, frénétique, extrême, franc, horrible, humble, idiot, immuable, inconvenant, indécent, indicible, indomptable, inexprimable, infernal, infini, innocent, inouï, insensé, intarissable, intérieur, intime, légitime, malicieux, merveilleux, mystérieux, naturel, paisible, parfait, patriotique, précieux, préoccupant, profond, pur, rassurant, réconfortant, réglementaire, révolutionnaire, sain, saint, salutaire, sanglant, séduisant, serein, simple, spirituel, stupide, tranquille, triomphal, unique, universel, véritable, vif, visible, vrai

Prendre des notes

S’observer soi-même et rester à l’affût de ses propres émotions afin d’enrichir sa palette de descriptifs littéraires : voilà ce que je vous suggère de faire depuis le début de cette série d’articles sur les descriptions. Dans le cas de la joie, ce n’est pas très difficile : contrairement à la tristesse ou à la peur, en règle générale, rien ne vous perturbe au point de vous empêcher d’observer ce que vous ressentez lorsque vous êtes joyeux. La joie n’est pas un obstacle à l’introspection. Donc profitez-en pour étoffer votre bibliothèque de descriptions de la joie telle que vous la ressentez.

Ce qui peut être plus intéressant, cela dit, c’est de rester aux aguets et d’identifier la joie là où on ne l’attend pas. Vous vous réjouissez du malheur de quelqu’un que vous détestez, vous vous trouvez étonné d’être soulagé quand vos enfants, que vous adorez, s’en vont à l’école, vous appréciez de vous flageller le dos avec des branches d’olivier fraichement cueillies : ce qui apporte de la joie aux êtres humains est souvent déconcertant. Ce n’est pas parce qu’il s’agit d’une émotion positive qu’elle est provoquée par des événements positifs, et c’est surtout dans ce domaine que vient se nicher la subtilité.

Le mot juste

On l’a dit : la joie n’est pas le bonheur. Il est possible d’être joyeux sans être heureux, et d’être heureux sans être joyeux, et c’est dans la description de ce genre de moments subtils qu’un écrivain peut déployer tout son talent. Dans un autre registre, il est nécessaire d’avoir les idées claires sur les différences entre la joie qui débouche sur le rire, comme l’hilarité, la joie qui mène ou débouche du plaisir, comme l’extase, ou la joie qui amène la paix, comme la sérénité. Bien souvent, pour choisir le mot juste, demandez-vous quelle tête fait votre personnage et vous devriez parvenir à discerner à quel type de joie vous avez affaire.

⏩ La semaine prochaine: Décrire le goût

Décrire la tristesse

blog décrire tristesse

Après la peur, voici un deuxième sentiment dans cette série consacrée à la description des émotions et des sensations humaines. La tristesse est un état moins immédiat que la peur, qui se vit sur la longueur, se modifie avec le temps et s’apprécie différemment selon les circonstances. Juste après la honte, il s’agit sans doute de l’émotion la plus coriace. Mais elle n’est pas entièrement négative : nos larmes peuvent tout aussi bien être libératrices que mortifiantes, aussi cathartiques que léthargiques.

Comme elle peut constituer le fil rouge thématique d’un roman, ou en tout cas une composante émotionnelle récurrente, il est important de lui accorder toute l’attention qu’elle mérite, et de choisir avec précaution les termes que l’on utilise pour la traduire sur le papier.

Verbes

Affecter, affliger, apitoyer, assombrir, atterrer, brailler, braire, bramer, chagriner, chialer, chiffonner, consterner, couiner, crier, décevoir, déchirer, dépiter, déplorer, désenchanter, s’effondrer, émouvoir, éplorer, fâcher, frapper, gémir, geindre, hurler, se lamenter, larmoyer, mortifier, peiner, piauler, se plaindre, pleurer, pleurnicher, regretter, sangloter, s’apitoyer, souffrir, vagir

Noms

Abattement, accablement, affliction, aigreur, amertume, angoisse, assombrissement, atrabile, bile, blues, bourdon, cafard, bourdon, cafard, calamité, chagrin, consternation, découragement, dépression, désabusement, désenchantement, désespérance, désespoir, désolation, deuil, douleur, , éplorement, épreuve, grisaille, malaise, mélancolie, malheur, morosité, neurasthénie, noirceur, nostalgie, peine, souci, souffrance, spleen, tristesse

Adjectifs

Abattu, accablé, affecté, affligé, amer, anéanti, angoissé, assombri, atrabilaire, atterré, attristé, austère, bileux, bouleversé, brumeux, cafardeux, catastrophé, chagriné, consterné, découragé, défait, dépressif, déprimé, désabusé, désenchanté, désespéré, désolé, endeuillé, ému, éploré, inconsolable, malheureux, maussade, mélancolique, misérable, morne, morose, neurasthénique, peiné, rembruni, renfrogné, sinistre, sombre, soucieux, taciturne, ténébreux, triste

Types de tristesse

Absolu, affreux, anesthésiant, catastrophique, charmant, contagieux, coutumier, cruel, déchirant, décourageant, délicieux, démonstratif, déplorable, disproportionné, domestique, douloureux, doux, dramatique, effroyable, égaré, ennuyeux, envieux, extrême, fâcheux, factice, feint, funèbre, funeste, grave, habituel, immense, indélébile, inexprimable, infini, insaisissable, insupportable, intolérable, invisible, invincible, lamentable, larvé, léthargique, lugubre, maladif, mauvais, médiocre, minable, moche, monotone, mortifiant, muet, nauséeux, navrant, noble, noir, nostalgique, laid, obscur, pauvre, pesant, piètre, piteux, pitoyable, privé, profond, public, regrettable, rémanent, romanesque, romantique, rude, sauvage, sépulcral, sévère, silencieux, sonore, sourd, tendu, terne, torturant, torturé, total, tragique, vague

Prendre des notes

Et si l’écriture était une thérapie ? Ça ne fonctionne pas toujours, ni pour tout le monde, mais qui sait ? Peut-être que votre routine d’écrivain pourrait vous sortir des idées noires. La prochaine fois que vous êtes en proie à la déprime, au deuil, au chagrin, ne vous laissez pas submerger et prenez note de vos émotions, constituez-vous un répertoire d’adjectifs qui viendront compléter la liste forcément incomplète que je vous propose ci-dessus.

Pour un auteur, rien ne remplace les expériences de première main lorsqu’il s’agit de conférer de la vraisemblance à la description des émotions. Considérez votre souffrance comme le ferment de votre prochain roman.

Le mot juste

Plus encore que d’autres sentiments, la tristesse prend plusieurs formes, qui constituent des expériences distinctes et qu’il faut se garder de confondre. Qu’y-a-t-il de commun entre l’insondable chagrin d’un individu qui a perdu l’amour de sa vie, les larmes d’un enfant qui a perdu un match de foot ou le monde perpétuellement gris d’un homme en proie à la dépression ? Tout cela, c’est de la tristesse, mais elle n’a ni la même puissance, ni la même profondeur, ni la même durée, ni les mêmes causes, ni les mêmes effets.

Voilà pourquoi il est important de choisir les mots justes. Si votre personnage est désespéré, ne vous contentez pas d’écrire qu’il est abattu : c’est si éloigné de la réalité que ça pourrait tout aussi bien être une autre émotion. L’inverse est encore pire : n’allez pas exagérer la description de la tristesse de vos personnages lorsqu’ils connaissent juste une petite déconvenue, sous peine de basculer dans le ridicule. Non, si je n’ai pas gagné au loto, je ne suis pas « en dépression », sauf peut-être si je suis un personnage de Houellebecq.

Un sentiment qui évolue

Si la tristesse prend plusieurs formes, elle peut aussi se modifier avec le temps. À une même cause peuvent, au fil des jours, correspondre plusieurs formes distinctes de malheur, qui se succèdent sans nécessairement se ressembler. Un personnage va pouvoir ainsi s’enfoncer dans le chagrin, de plus en plus profondément, ou au contraire, parvenir à s’en extirper. Des individus qui vivent un drame, une perte, un deuil, et qui tentent de surmonter tout ça et de se reconstruire, c’est un des thèmes majeurs de la littérature.

Il n’est pas exclu que je consacre un jour un billet à la construction dramatique de la tristesse, c’est quelque chose d’intéressant. Mais en attendant ce jour, prenez simplement note que s’il arrive une tragédie dans votre roman, les personnages qui sont affectés vont passer par plusieurs stades : le choc initial, un grand chagrin, une profonde déprime, une mélancolie rémanente, avant d’arriver à la nouvelle normalité, peut-être un peu plus sombre que l’ancienne. Au fond, du point de vue de la mécanique de l’écriture, ce n’est pas très différent de ce que j’ai pu écrire au sujet des blessures.

La tristesse se propage au décor

Un truc qui fonctionne bien, et que j’ai déjà mentionné dans l’article sur la peur, c’est de faire en sorte que la tristesse ne reste pas dans le cœur de vos personnages, mais qu’elle déborde sur la manière dont vous décrivez leur environnement. Une personne qui a des idées noires, après tout, aura bien du mal à voir les couleurs autour d’elle. Donc tenez-en compte dans vos descriptions, en particulier dans le cas d’une narration fortement focalisée.

Cela peut même prendre un tout expressionniste, comme dans « L’Écume des jours », de Boris Vian, où en raison du désespoir du personnage principal, toute la réalité autour de lui s’effrite et s’étiole, ou dans la série de jeux vidéo « Silent Hill », où les angoisses des protagonistes s’incarnent dans un décor et des créatures cauchemardesques.

⏩ Dans deux semaines: Décrire les odeurs

Descriptions: quelques techniques

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Écrire des descriptions dans un roman, c’est comme manger sa soupe : ça ne fait pas forcément envie, mais tout le monde vous jure que c’est très important.

Nous avons eu l’occasion de voir pourquoi lire des descriptions, c’est une perspective qui réjouit moyennement la plupart des lecteurs, mais que c’est malgré tout parfois nécessaire. Nous avons également cherché à savoir ce qui fait une bonne description : la recette à suivre, en quelque sorte. À présent, il est temps de jeter dans le potage des croûtons, des épices, du fromage râpé : bref, tous les petits gestes qui ajoutent de la saveur à la préparation. Il y a quelques astuces qui peuvent facilement donner du relief à une description, et il serait dommage de passer à côté.

Commencer par l’émotion

Le réflexe le plus courant, lorsque l’on rédige une description, c’est de l’envisager comme un moment d’observation ou de contemplation, suivi, du côté des personnages, par une émotion et/ou par des actes. Un voyageur admire un paysage de son pays natal et il se remémore avec nostalgie des scènes de sa petite enfance ; un militaire découvre un hangar désaffecté truffé de soldats ennemis et il se met à planifier un assaut ; une jeune femme croise un homme dans une soirée et le trouve tout à fait à son goût.

On le voit bien avec ces trois exemples : on peut, en effet, prendre le temps de décrire les lieux, les personnes, puis céder la place à une réaction de la part des personnages, un moment d’émotion, une décision, une action soudaine. C’est une approche parfaitement légitime, mais ce n’est pas la seule et ce n’est pas non plus nécessairement la meilleure.

Et si on faisait exactement le contraire ? Et si on commençait par décrire l’émotion, puis par décrire ce qui en est la cause ?

Saisi d’une intense vague de nostalgie, Paul retint ses larmes. Face à lui s’étendait son pays natal : ses coteaux arrondis mangés de blé sauvage et de lavande odorantes, et ces quelques saules souples aux pieds desquels venaient s’immiscer des ruisseaux menus où, enfant, il avait si souvent tenté d’attraper des truites introuvables.

L’exemple vaut ce qu’il vaut, mais il illustre bien l’intérêt de cette technique : oui, décrire d’abord l’émotion, puis sa cause se heurte à la logique, mais ça fonctionne. En procédant de la sorte, on entame la description par ce qui compte le plus, soit l’effet que cela produit sur le personnage, et les émotions évoquées vont ensuite colorer la description proprement dite, ce qui fait que le lecteur partagera une partie de son état d’esprit, verra les choses avec ses yeux. Commencer par l’émotion, c’est donc faciliter l’immersion du lecteur dans un univers de fiction.

Cette technique a un autre avantage : elle crée du suspense. Dans un texte d’horreur, entamer un paragraphe en évoquant la terreur qui s’empare soudainement d’un personnage pour ensuite seulement décrire ce qui en est la cause, c’est happer l’intérêt du lecteur, qui se sentira plus concerné que si l’on procède de manière traditionnelle.

Dynamique vs statique

Un aspect qui rend les descriptions indigestes pour une partie du lectorat, c’est qu’elles sont statiques. Ces segments viennent interrompre le déroulement du roman : on s’assied et on observe, et l’action ne reprend qu’une fois que ce moment de contemplation arrive à son terme. Pour certains, cette attente est intolérable, comme si on demandait à un sprinter de faire une petite pause au milieu de son 100 mètres.

Pourtant, il existe des moyens de rendre ce phénomène plus digeste, de faire en sorte qu’un texte descriptif ne soit pas perçu comme un arrêt brutal dans le flux du narratif : il suffit de décrire des scènes statiques de manière dynamique.

L’idée, c’est que le vocabulaire utilisé dans les descriptions joue un rôle majeur dans la manière dont celles-ci sont perçues. Utilisez des verbes, des adjectifs qui suggèrent le mouvement, le changement, la transformation, et vous allez produire une description qui semblera beaucoup plus vivante que si vous vous contentez d’opter pour un vocabulaire neutre. La clé, c’est donc d’approcher la description d’une scène où rien ne se passe comme s’il s’agissait d’une scène d’action.

Prenons comme exemple la description suivante :

Rien n’échappait au regard de la directrice des Ressources humaines. Ses yeux vous scrutaient, vous analysaient dès le moment où vous vous trouviez dans son bureau. Ensuite, vous vous retrouviez seul avec ses dents d’un blanc immaculé, ses mains parfaitement manucurées, son tailleur impeccable, avec le bruit de sa respiration comme seule preuve qu’elle était en vie.

Il est possible de décrire le même personnage en utilisant des termes bien plus dynamiques :

Le regard de la directrice des Ressources humaines vous escortait partout. Vous pouviez sentir ses yeux vous suivre, vous disséquer, dès le moment où vous franchissiez le seuil de son bureau. Alors que la porte se refermait derrière vous, vous débarquiez dans un face-à-face avec ses dents d’un blanc explosif, ses mains sur lesquelles d’innombrables manucures s’étaient acharnées, son tailleur raide comme une chemise en plastique, qui se soulevait de bas en haut au niveau de la poitrine, seule preuve qu’en fouillant bien, on aurait pu trouver de la vie là-dedans.

Le second texte n’est pas nécessairement meilleur, mais il bouge, il vit, il s’y passe des choses. Les yeux ne se contentent pas de « scruter », ils « vous suivent » ; on ne se « trouve » pas dans le bureau, on en « franchit le seuil » ; le blanc des dents de la directrice n’est pas « immaculé », il est « explosif. » Il ne se passe rien dans la scène, et en même temps, il se passe plein de trucs.

L’exemple ci-dessus est volontairement extrême : il n’est pas nécessaire d’aller aussi loin à chaque description. Toutefois, il est bon de le garder à l’esprit : lorsqu’une description semble trop terne, remplacez certains des termes qui la composent par un vocabulaire d’action, de mouvement, et vous insufflerez un dynamisme bienvenu dans le résultat final.

La technique du renard et du chat

Ce que j’ai pris l’habitude d’appeler « La technique du renard et du chat » fait merveille pour les descriptions, mais à dire vrai, il s’agit d’un moyen simple de générer rapidement des idées en tous genres, tout en leur donnant de la cohérence.

Imaginez. Vous écrivez un roman dont l’action se déroule dans deux villes différentes et vous souhaitez les rendre aussi distinctes l’une de l’autre que possible. Pourtant, au moment de les décrire, vous séchez : rien, à vos yeux, ne ressemble plus à une ville qu’une autre ville. Comment leur donner de la personnalité ?

C’est simple. Décrétez que la ville A est un chat et que la ville B est un renard.

Soudain, tout s’anime : la ville A est plus petite que la ville B ; elle est aussi plus accueillante, plus confortable, plus domestique que la ville B qui reste sauvage, âpre, sans concessions ; la population de la ville B, comme un chat, a une double vie, fais le dos rond devant ses maîtres mais est éprise de liberté dès que ceux-ci détournent le regard alors que les habitants de la ville B n’acceptent aucune hiérarchie, quitte à devoir en souffrir ; l’analogie peut même s’étendre au domaine esthétique, avec une ville-chat grise alors que la ville-renard est rousse.

Alors bien entendu, la technique du chat et du renard fonctionne aussi très bien avec d’autres animaux, ou, à dire vrai, avec n’importe quoi : vous pouvez obtenir le même résultat en vous servant, comme source d’inspiration, d’une pomme et d’un ananas, d’une cathédrale et d’un théâtre, du chiffre 2 et du nombre 13. Ce qui compte, c’est de choisir deux éléments suffisamment proches l’un de l’autre pour qu’il existe des points communs, mais suffisamment dissemblables pour que les différences excitent votre imagination.

C’est de ce contraste que naît le potentiel de cette technique : elle n’est réellement efficace que lorsqu’il s’agit de distinguer deux (ou plusieurs) lieux, personnages, époques, événements que vous seriez amenés à décrire. En vous appuyant sur une solide analogie, vous allez pouvoir dégager facilement ce que ces deux éléments ont en commun et surtout, tout ce qui les sépare. En plus, cette pratique vous procure instantanément un champ lexical avec lequel travailler. La ville-chat, tout simplement, sera décrite comme un chat, avec des mots comme « discret », « agile », « souple », « audacieux », « gouttière », « griffe » semés dans le texte.

On est bien d’accord : cette technique, c’est de la cuisine interne. Elle vous sert à vous, auteur, en vous procurant un cadre de référence pour vos descriptions. Il n’y a aucune nécessité de communiquer tout cela au lecteur – en fait, ça serait probablement une mauvaise idée de le faire, parce que soudain l’épaisseur que vous aurez réussi à ajouter à vos descriptions apparaîtra comme un mauvais tour de passe-passe.

La rémanence

Un dernier phénomène qu’il faut garder à l’esprit lorsque l’on parle de descriptions, c’est la rémanence, c’est-à-dire le principe selon lequel une image, une fois décrite, va rester, en tout cas en partie, dans l’esprit du lecteur, et continuer à l’affecter même après la description. Une description, davantage que d’autres éléments d’écriture, laisse une trace au-delà de la page sur laquelle elle est imprimée. Les mots produisent des échos qui continuent à résonner au sein du texte et à fournir une fondation à tout ce qui suit.

En d’autres termes, la description bâtit un contexte dans l’esprit du lecteur, une ossature qui sert de cadre à l’intrigue, jusqu’à ce qu’une autre description modifie ce contexte ou en propose un nouveau. Décrire, c’est bâtir un décor où vont évoluer les personnages, comme au théâtre.

Cette réalité, on l’observe d’ailleurs dans d’autres formes d’art : dans le cinéma, une scène qui se situe dans un nouveau lieu va généralement s’ouvrir sur un plan large, pour nous donner une idée du contexte, avant de laisser place à des plans plus serrés, sur les personnages ; en bande dessinée, lorsque l’on découvre un environnement, le dessinateur soigne son décor, ce qui lui permet par la suite de se contenter de le suggérer, voire de l’omettre complètement.

Il en va de même en littérature. Si votre description est efficace, inutile d’en rajouter par la suite. Faites confiance à vos lecteurs, ils ont tout ça en tête. Après avoir passé un paragraphe à décrire la grande salle de bal, inutile de ponctuer les scènes suivantes de rappels au sujet des dorures et des chandeliers. Les descriptions sont longues en bouche. Comptez sur cet aspect pour éviter de surcharger votre texte avec des détails superflus.

⏩ La semaine prochaine: La quête du dépouillement

 

Le mot juste

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Si le style est une affaire de tournures de phrases, de métaphores et d’autres artifices, son aspect le plus crucial, c’est celui qui consiste à trouver le mot juste.

Et là où ça se corse, c’est qu’il n’existe pas de définition du mot juste. Aucun mot n’est meilleur qu’un autre dans l’absolu. Si un terme peut être considéré comme « juste », c’est parce qu’il est parfaitement à sa place et remplit son office dans un contexte particulier, dans une œuvre particulière rédigée dans un style particulier par un auteur et pour des lecteurs bien spécifiques.

Ainsi, contrastons deux approches, dans deux scènes qui racontent des histoires proches : celles de jouvenceau et de jouvencelles qui, nuitamment, baguenaudent. Commençons par la richesse baroque des mots utilisés dans ce passage signé Marcel Proust :

Plongés dans cet élément nouveau, les habitués de Jupien croyaient avoir voyagé, être venus assister à un phénomène naturel, comme un mascaret ou comme une éclipse, et goûtant au lieu d’un plaisir tout préparé et sédentaire celui d’une rencontre fortuite dans l’inconnu, célébraient, aux grondements volcaniques des bombes, comme dans un mauvais lieu pompéien, des rites secrets dans les ténèbres des catacombes. […] Déjà, anticipant sur la paix, se cachant dans l’obscurité pour ne pas enfreindre trop ouvertement les ordonnances de la police, partout des danses nouvelles s’organisaient, se déchaînaient dans la nuit.

Chaque mot est à sa place, chacun d’eux joli, précis et sélectionné pour évoquer une image spécifique. « Mascaret », « Éclipse », « Pompéien » : les mots sont précis, recherchés, et ils ne s’adressent pas au lecteur moyen. Ils portent avec eux une richesse d’évocation, mais aussi une certaine vision du monde, policée et sophistiquée.

Comparons avec ce passage extrait de l’œuvre de Virginie Despentes :

Red Bull et rails de coca, les filles débarquent, par grappes. Elles sont soûles faciles et vulgaires, c’est comme ça qu’on les aime, la nuit. Un connard gerbe dans les plantes vertes. Kiko l’attrape par l’épaule et lui crache à l’oreille « dégage de chez moi dégage tout de suite dégage » et le type bredouille quelque chose mais Kiko le pousse vers la porte sans écouter. Il déteste les tocards qui ne tiennent pas l’alcool.

Là aussi les mots sont parfaitement choisis mais tout le reste est différent : le niveau de langage, la palette du vocabulaire utilisé, la musicalité. Pourtant difficile de nier que l’auteure trouve elle aussi les mots justes dans chacune de ces phrases. « Connard », « Dégage », « Tocards » : on est ici dans un registre familier ou vulgaire pour décrire une réalité familière ou vulgaire. Les images sont frappantes et s’enchaînent à un rythme qui rappelle celui d’une soirée en boîte.

Cela réclame que l’auteur ait un vocabulaire étendu à sa disposition

Impossible d’imaginer que Proust se mette à écrire comme Despentes, et inversement : chacun suit l’approche la plus adaptée pour son propos. C’est peut-être bien le premier enseignement qu’il faut tirer de tout ça : le mot juste, c’est le mot adapté. Adapté à quoi ? À tout. Ha ! Voilà un merveilleux conseil qui n’éclaire rien du tout, merci, monsieur le Fictiologue.

D’abord, le mot sera bien choisi s’il parvient à évoquer scrupuleusement ce que l’auteur a en tête, avec précision et exactitude. C’est plus facile à dire qu’à faire, parce que ça réclame que l’auteur ait un vocabulaire étendu à sa disposition, dont il maîtrise toutes les subtilités et toutes les nuances.

Une « conséquence » par exemple, n’est pas un « résultat », un « effet », un « fruit », un « contrecoup », un « retentissement », une « réaction », un « aboutissement. » Chacun de ces mots a des connotations spécifiques, et, afin de parvenir à communiquer ce qu’il souhaite, un auteur sera bien avisé de s’assurer qu’il en comprend les différences.

On le comprend bien : cela signifie qu’un écrivain doit enrichir son vocabulaire. Cela fait partie de sa formation, de la même manière qu’un menuisier devra apprendre toute une série de techniques pour travailler le bois. Pour y arriver, il n’existe pas des milliers de solutions : il faut lire. Et une fois qu’on a lu, il faut encore lire. Et après avoir fait ça, juste pour être sûr de mettre toutes les chances de son côté, on serait bien avisé de terminer avec un peu de lecture.

Un autre moyen d’étoffer son vocabulaire, surtout quand on sèche sur un mot, c’est de se constituer des arbres de vocabulaire. Vous êtes en train de décrire un coucher de soleil ? Créez un diagramme constitué de tous les mots qui se rapportent à cet univers sémantique :

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Attention : avoir davantage de vocabulaire ne signifie pas nécessairement que l’on pratique un vocabulaire plus recherché ou plus obscur. Une fois que l’auteur s’organise pour disposer d’une vaste palette de mots à sa disposition, il lui reste à faire son choix, et il peut choisir la simplicité.

Car le mot juste, c’est aussi le mot adapté à un niveau de lecture, par exemple : il n’y a aucune honte à opter pour un vocabulaire simple et accessible (mais pour y parvenir, il faut être capable de reconnaître quels termes sont compréhensibles par le plus grand nombre). Il est indispensable que les mots soient adaptés au niveau de langage choisi, voire même à un contexte culturel : ainsi, la scène festive esquissée ci-dessus fera appel à des mots bien différents au sein de la haute bourgeoisie ou de la scène hip-hop. Pour trouver le mot juste, il faut donc savoir dans quel genre d’histoire on se situe et comprendre de quelle manière cela modèle le vocabulaire utilisé.

Identifiez et écartez les mots faibles, les clichés, les répétitions

Mais choisir le vocabulaire adapté, ça ne suffit pas. Ou plutôt si, mais en littérature comme en amour, quand on ne fait toujours que ce qui est adapté, on risque de passer à côté des sensations fortes. Il s’ensuit que le mot juste, c’est aussi, parfois, le mot saillant.

Cela ne suffit pas de trouver le terme qui correspond à ce qu’on a en tête, au niveau de langage et aux marqueurs culturels du texte : il faut aussi harponner l’intérêt du lecteur, l’émouvoir, l’interpeller à travers la page. Souvent, cela se fait à travers la destinée des personnages, mais cela peut également se produire par l’entremise d’un seul mot, plus mémorable que les autres. Identifiez et écartez les mots faibles, les clichés, les répétitions, et remplacez-les par des mots qui possèdent une plus grande puissance d’évocation.

Prenons ce passage tiré de La Voie royale d’André Malraux :

La forêt et la chaleur étaient pourtant plus fortes que l’inquiétude : Claude sombrait comme dans une maladie dans cette fermentation où les formes se gonflaient, s’allongeaient, pourrissait hors du monde dans lequel l’homme compte, qui le séparait de lui-même avec la force de l’obscurité. Et partout, les insectes.

Certes, les mots sont ici bien choisis. Mais ils produisent sur le lecteur un effet qui dépasse celui d’un simple choix avisé. « Cette fermentation où les formes se gonflaient », ça ne décrit rien de littéral, mais cela enferme dans des mots une moiteur maladive que tous ceux qui ont approché la jungle connaissent par cœur, et que les autres se mettent à comprendre grâce à ces mots saillants. Même chose pour « la force de l’obscurité », une image implacable qui reste dans la tête du lecteur longtemps après qu’il a quitté ce paragraphe. Le mot saillant est long en bouche : il déploie ses effets sur le long terme dans la tête du lecteur.

Les mots sont des vecteurs d’émotion

Enfin, le mot juste, c’est le mot qui touche. Le mot juste ne l’est pas seulement parce qu’il est bien choisi ou parce qu’il est frappant : il l’est aussi parce qu’il est émouvant. Les mots sont des vecteurs d’émotions, des fleurs que l’on lance au lecteur où des balles qu’on lui tire dessus. Il y a des mots qui comportent en eux une charge d’affection, de tendresse, ou alors de violence, d’effroi. Reconnaître ces résonances et en jouer peut faire la différence entre un auteur qui émeut ses lecteurs et un auteur qui les laisse de marbre.

Décrire une petite fille comme étant « sensible » nous fournit une indication, mais nous laisse à l’extérieur de sa tête. Écrivez qu’elle est « émotive » et vous partagez déjà davantage son état d’esprit. Avec « vulnérable » ou « friable » vous touchez les nerfs des lecteurs.

Pour terminer et mélanger tous ces beaux principes, prenons cette phrase :

Je regardai Clara, dans l’attente d’un sourire.

« Regarder », c’est un choix correct de vocabulaire, mais un auteur consciencieux optera pour un verbe plus précis :

Je scrutai Clara, dans l’attente d’un sourire.

Plutôt que la précision, il peut choisir un mot saillant, déconcertant, qui laisse des traces :

J’évaluai Clara, dans l’attente d’un sourire.

Enfin la dernière option consiste à privilégier l’émotion, pour toucher le lecteur. En l’occurrence en donnant à la phrase une coloration de danger, d’hostilité :

Je fusillai Clara du regard, dans l’attente d’un sourire.

Idéalement, le mot devrait être adapté, saillant et touchant. Si vous n’y arrivez pas à chaque fois, c’est normal. Par contre, plus vous essayez, plus votre style sera riche et distinctif.

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