Critique : Insomnie

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Un veuf septuagénaire souffre d’une longue phase d’insomnie handicapante. Peu à peu, le manque de sommeil prolongé perturbe sa perception du monde. Mais souffre-t-il d’hallucinations ou voit-il la réalité telle qu’elle est pour la première fois ?

Titre : Insomnie

Auteur : Stephen King

Editeur : Albin Michel (ebook)

En y allant à gros coups de truelle, on peut séparer la très féconde carrière de Stephen King en trois grandes phases : la première, où il a signé une série de romans d’épouvante à succès, basés sur des idées simples et marquantes ; la deuxième, où il a enchevêtré la plupart de ses histoires autour d’une mythologie unique, celle du cycle de « La Tour sombre » ; enfin, une troisième période marquée par la rédaction d’un grand nombre de thrillers.

« Insomnie », publié en 1994, est l’illustration parfaite de la deuxième époque, puisqu’il est profondément enraciné dans deux autres œuvres marquantes de son auteur. Comme « Ça » (1986), son action se déroule dans la ville fictive de Derry, et on y retrouve des lieux et des personnages issus du roman en question. Quant à l’intrigue, elle est connectée très directement au cycle de « La Tour sombre ». Cela n’empêche pas le livre de pouvoir être lu pour lui-même, mais il gagne à être considéré dans ce contexte plus large.

D’une certaine manière, « Insomnie » fonctionne comme une relecture de « Ça », avec des personnages du troisième âge qui se substituent aux pré-adolescents de ce roman, et font face de leur côté à une incarnation du mal d’une nature différente. Le roman présente d’ailleurs quelques idées intéressantes autour de ce parallèle, notamment quand il présente la ville de Derry comme un empilement de réalités parallèles : la ville que voient les enfants n’est pas tout à fait celle dans laquelle évoluent les personnes âgées, les actifs, les criminels ou les policiers, etc…

Malgré tout, on a affaire à une histoire d’une nature différente. « Insomnie » est beaucoup moins ambitieux que « Ça », dont il n’a pas la dimension historique vertigineuse. Même s’il fait des centaines de pages, c’est finalement un roman assez simple, qui se concentre sur un petit nombre de personnage. Par ailleurs, c’est moins un récit d’épouvante qu’un roman qui verse régulièrement dans un surréalisme baroque souvent remarquable mais parfois un peu surfait. Il y a quelques frissons, mais pas beaucoup. Quant aux antagonistes, ils sont loin d’être aussi mémorables que le clown « Grippe-sou ».

Je me suis lancé dans la lecture de ce livre en y cherchant deux éléments destinés à nourrir mes propres projets d’écriture. Premièrement, je souhaitais comprendre comment Stephen King écrivait la transition entre les moments qui ne font pas peur et les moments qui font peur. J’y ai puisé quelques astuces, mais pas beaucoup. Chez King, la peur nait de l’attachement aux personnages, de la clarté des enjeux, et de la manière dont l’auteur se focalise sur certains détails marquants des personnages et de l’environnement, à l’exclusion de tout autres éléments de description. Dans ce domaine, il ne fait pas d’effets, il laisse parler l’intrigue pour elle-même.

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Un autre aspect qui m’intéressait, c’était de comprendre pourquoi les romans de Stephen King sont aussi longs, à quoi ça sert, et comment il maintient l’intérêt du lecteur sur une telle longueur. Là, j’ai compris que sa manière d’écrire nécessite un grand nombre de pages, parce qu’il prend le temps de nous faire découvrir ses personnages principaux dans un grand nombre de situations avant d’introduire les éléments surnaturels de manière très progressive. D’une certaine manière, le premier tiers d’un de ses bouquins fonctionne comme un récit de littérature blanche, qu’on situerait quelque part entre Carson McCullers et Cormac McCarthy. Cela dit, il ne parvient pas toujours à maintenir la tension sur la distance : « Insomnie » comporte certaines longueurs, et l’auteur a lui-même concédé qu’il ne fonctionnait pas totalement en tant que roman.

Malgré tout, même dans une œuvre mineure, on reconnait l’expertise d’un vétéran de l’écriture. Si je vous résumais l’intrigue du roman, vous la trouveriez absolument ridicule. Mais en la découvrant au fil des pages, à travers des personnages auxquels on s’attache, King parvient à nous faire avaler les idées les plus grotesques. Tout ne fonctionne pas, cela dit. J’aurais aimé qu’il explore avec davantage de rigueur certains de ses thèmes, comme le troisième âge, la mort ou le féminisme. Ceux-ci sont utilisés au service de l’intrigue, mais à mon avis ils auraient pu apporter davantage et déployer des résultats plus poignants.

Et puis Stephen King est un camelot de l’écriture, et il sait prendre des raccourcis. Par exemple, à plusieurs occasions, il n’hésite pas à tordre les règles de la narration et à changer de point de vue au milieu d’une scène. Un auteur qui aurait davantage à prouver que lui aurait probablement cherché à trouver des solutions plus ingénieuses et plus élégantes, mais là, il a dû se dire que la plupart des lecteurs ne s’apercevraient même pas du tour de passe-passe. Il n’a sans doute pas tort, mais on aurait pu attendre davantage de rigueur de sa part.

En conclusion, « Insomnie » est un paradoxe. C’est un roman, pas raté, mais médiocre de son auteur, et en même temps, ses idiosyncrasies en font une œuvre singulière, qui n’aurait pas pu être signée par quelqu’un d’autre.

Décrire la peur

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Dans le cadre de notre série, voici un deuxième article « boîte à outil », qui vous fournit, à vous autrices et auteurs, toutes sortes de clés pour évoquer la peur et ses manifestations dans un cadre littéraire. Dans la première partie, je dresse la liste de toutes sortes de mots en rapport avec le sujet – elle ne se veut pas exhaustive, mais elle peut être complétée si vous avez des suggestions. Dans la seconde partie, j’évoque quelques astuces pour donner du relief à vos évocations de cette émotion. Et puis si vous souhaitez aborder la question sous l’angle du suspense, vous pouvez lire le billet que j’ai consacré à la question.

Verbes

S’affoler, s’agiter, s’alarmer, angoisser, appréhender, baliser, caponner, craindre, se défier, (être effrayé) effrayer, (être épouvanté), (s’)émouvoir, (s’)épouvanter, flipper, impressionner, s’inquiéter, se méfier, avoir peur, paniquer, pressentir, redouter, terrifier (être terrifié), terroriser (être terrorisé), trembler

Noms

Affolement, affres, alerte, angoisse, anxiété, appréhension, aversion, cauchemar, confusion, couardise, crainte, danger, effroi, émotion, épouvante, frayeur, frisson, frousse, horreur, inquiétude, insécurité, instabilité, lâcheté, panique, pétoche, phobie, répulsion, saisissement, souci, stupéfaction, suspicion, terreur, timidité, tourment, trac, transe, trouble, trouille, vertige

Adjectifs

Affolé, agité, alarmé, alerté, angoissé, anxieux, atterré, bousculé, bouleversé, confus, couard, craintif, effarouché, ému, épouvanté, fiévreux, frétillant, froussard, inquiet, lâche, nerveux, paniqué, peureux, perplexe, pleutre, poltron, pusillanime, stupéfait, terrifié, terrorisé, tourmenté, troublé

Les types de peur

Absolu, affreux, ambiant, animal, atavique, atroce, bleu, confus, coriace, dangereux, délicieux, déraisonnable, diffus, enfantin, ensorcelant, effroyable, envoûtant, folle, frénétique, frivole, fugitive, incommensurable, incontrôlable, indécis, indéfinissable, indélébile, indicible, infâme, inouï, insensé, insurpassable, lancinant, mauvais, mortel, obsédant, paralysant, physique, primal, primitif, profond, rétrospective, salutaire, soudain, superficiel, temporaire, tenace, terrible, total, troublant, vague

Les conséquences de la peur

Être aphone, balbutier, blêmir, bondir, avoir les cheveux qui se hérissent (sur la tête), chevroter, avoir le cœur qui bat la chamade, avoir le cœur qui palpite, avoir le cœur qui bat à cent à l’heure, avoir la chair de poule, avoir les cheveux qui se hérissent, claquer des dents, avoir le cœur qui s’emballe, perdre connaissance, avoir le corps qui se raidit, crier, défaillir, avoir les dents qui claquent, avoir les doigts crispés, s’évanouir, étouffer un sanglot, être fébrile, frémir, frissonner, gargouiller, avoir les genoux qui s’entrechoquent, avoir la gorge qui se noue, avoir la gorge sèche, avoir les jambes molles, sentir ses jambes se dérober, hurler, lâcher un objet, devenir livide, avoir les mains moites, sentir ses muscles se tendre, pâlir, perdre l’équilibre, perdre la tête, perdre (l’usage de) la parole, être paralysé, être pétrifié, ne pas tenir sur ses pieds, avoir les poils qui se hérissent, ne pas tenir debout, arriver à peine à respirer, retenir un cri, ruisseler de transpiration, avaler sa salive, avoir le sang qui se fige (dans les veines), avoir le sang qui se glace, n’avoir aucun son qui sort de sa gorge, sourciller, suer (à grosses gouttes), avoir des sueurs froides, sursauter, trembler (comme une feuille), trembloter, tressaillir, vaciller, avoir les yeux qui sortent de la tête

Prendre des notes

Les peintres apprennent leur art en observant le monde autour d’eux, et souvent, en copiant d’après nature. Les écrivains sont encouragés à faire la même chose : lorsque vous avez peur, jetez un regard d’auteur sur cette sensation, prenez conscience de l’effet qu’elle a sur vous et de la manière dont vous réagissez et consignez-le quelque part. Un jour, cela sera utile, je peux vous le garantir. Vous constaterez aussi qu’autour de vous, différentes personnes ont des réactions distinctes.

Tout cela peut venir nourrir vos descriptions et y ajouter des éléments qui ne sont pas listées ici, parce que la vocation de ce genre d’article est d’être aussi universel que possible, alors que la manière dont nous faisons l’expérience des émotions est singulière. Par exemple, moi, quand je suis terrorisé, ma sueur change d’odeur, et devient ammoniaquée. Ce n’est pas quelque chose que j’ai rencontré dans la littérature, c’est donc intéressant.

Le mot juste

Une note brève pour vous mettre en garde : différents descriptifs de la peur ne sont pas interchangeables. Pour commencer, ils ne représentent pas des émotions d’une intensité équivalente. Quelqu’un de « soucieux » a moins peur que quelqu’un d’« inquiet », qui a moins peur que quelqu’un de « terrorisé. » Faites en sorte de choisir un terme qui correspond à la situation, à la source de la peur et à la sensibilité du personnage.

Des mots différents sont également porteurs de connotations distinctes. L’« angoisse » est une peur diffuse, de longue durée, tournée vers l’avenir et le sort que vont connaître certains événements en cours. Alors que la « terreur » est une peur soudaine, paralysante, qui sert de réaction à une situation présente et immédiate. L’idée de « panique » suppose une perte de contrôle ainsi qu’un sentiment qui se propage à un groupe de personne, éventuellement à une foule. Choisissez soigneusement vos termes, et au cas où vous auriez besoin de synonymes, ne mélangez pas les définitions au point de vous éloigner du sens que vous souhaitiez donner à la scène.

Montrer plutôt que raconter

On a déjà eu l’occasion de le relever ici, le fameux conseil littéraire « montrer plutôt que raconter » est précieux, mais à manipuler avec quelques précautions, dans la mesure où, parfois, le travail de l’écrivain consiste malgré tout bel et bien à raconter plutôt qu’à tout détailler, action par action. En ce qui concerne l’évocation de la peur, cela dit, choisir de la montrer, c’est-à-dire d’en rendre compte à-travers ses manifestations, débouche sur une expérience de lecture plus viscérale pour le lecteur.

À quoi bon, en effet, évoquer la peur si c’est pour le faire de manière dépassionnée, distante ? Décréter qu’un personnage « a peur » est une information qui ne contient en elle-même aucune résonance émotionnelle. Pour faire saisir, viscéralement, ce que ressent le protagoniste de votre histoire, il est bien plus efficace de dire que « ses mains tremblent » et que « son estomac est noué. » Il s’agit de sensations dont chacun a déjà fait l’expérience un jour ou l’autre, et il est aisé pour chacun de tirer un parallèle avec son propre vécu. Prenez garde, cela dit, la plupart des expressions liées à la peur sont devenues des clichés, donc usez-en avec modération.

La peur se propage au lecteur

C’est une chose de faire comprendre au lecteur ce que le personnage ressent, c’en est une autre de lui faire partager la peur. C’est la prérogative de la littérature d’horreur, à laquelle je consacrerai un billet, un jour, peut-être. Mais pour faire court, effrayer un lecteur passe assez peu par les descriptions, mais plutôt par les mécanismes du suspense. Il est également possible de susciter chez lui un inconfort philosophique en évoquant des thèmes qui dérangent, ou qui renvoient à des peurs ancestrales, telles que l’enfermement, la mutilation, la folie.

La terreur vs l’horreur

Pour faire peur, il convient également de savoir faire la distinction entre la terreur et l’horreur, les deux piliers de l’épouvante. La terreur est le sentiment ressenti lorsque l’on redoute que survienne dans l’avenir proche un événement fâcheux. Il s’agit d’une peur immédiate, causée en réaction à la menace et au danger, et qui peut se baser sur la raison (la menace existe bel et bien, elle est identifiable et connue), ou sur l’émotionnel (l’existence de la menace n’est qu’une hypothèse ; si ça se trouve, elle ne se trouve que dans l’imagination du personnage). La terreur est une réaction naturelle, programmée dans l’ADN, qui nous programme à réagir en combattant ou en fuyant la source de son inquiétude.

L’horreur est une réaction à ce qui se passe autour de nous, dans le temps présent. Être horrifié peut se manifester par un dégoût ou de la nausée face à une scène bizarre ou révoltante. Par bien des aspects, l’horreur est la matérialisation de la terreur : on est terrifié à l’idée qu’un tueur se cache dans notre appartement pour nous découper en rondelles avec son couteau, et on est horrifié une fois qu’il frappe.

La peur se propage au décor

Décrire la peur, c’est aussi décrire la manière dont celle-ci modifie la manière dont nous percevons notre environnement. Être effrayé colore toutes nos autres sensations, et un écrivain serait bien inspiré d’en tenir compte au moment de rédiger une scène au cours de laquelle son protagoniste est en proie à la terreur.

Ainsi, la personne effrayée deviendra prudente, jusqu’à s’imaginer des dangers sur la base de détails insignifiants. Lorsqu’on se trouve dans un état de terreur, un bruit, même ténu, ou même l’absence de bruit, une ombre, une odeur peuvent nous faire craindre le pire. Un auteur devrait garder en tête cet état d’esprit particulier et la manière dont il influence les descriptions.

Lorsque la peur se propage au décor, elle peuple également celui-ci de détails effrayants. Dans la littérature de l’horreur, on n’hésitera pas à mettre en scène des éléments effrayants tels que la brume, le vent de la nuit, la lune cachée par les nuages, des bruits de pas feutrés, une sirène qui claque, etc…

⏩ Dans deux semaines: Décrire le toucher