Le genre

blog le genre

Il y a plusieurs sortes de chiens. Au gré de la sélection, l’humanité a appris à distinguer les caniches des épagneuls, les teckels des bouledogues, les bergers allemands des chihuahuas. De la même manière, il y a plusieurs sortes de romans : des polars, des romances, des thrillers, des récits de science-fiction, d’horreur ou d’espionnage, et plein d’autres.

Ce sont ces distinctions que l’on appelle les « genres. » Voilà. Je pourrais très bien en rester là. L’essentiel est dit.

Mais comme ça ne serait pas très enrichissant, je vous propose d’approfondir un peu la question. Oui, les genres (et les sous-genres) existent, ils constituent la typologie principale des histoires de fiction, mais de quoi sont-ils faits exactement ? Qu’est-ce qui fait qu’un roman appartient à un genre plutôt qu’un autre ?

Autant vous prévenir tout de suite : je ne vous indiquerai ici aucune règle, aucune recette à toute épreuve pour déterminer si une histoire appartient à un genre plutôt qu’à un autre. Tout simplement parce que ces choses-là n’existent pas. La notion de genre n’est pas une vérité scientifique, on est plutôt dans le flou artistique.

Les genres littéraires sont constitués de conventions et de traditions

Et ce n’est pas difficile à comprendre : un livre, c’est un construit complexe, long, regorgeant de concepts différents, et on ne s’étonnera pas qu’il puisse s’inscrire dans plusieurs genres différents à la fois. Si on additionne les millions de romans qui ont façonné l’histoire de la littérature, forcément, on trouvera presque autant de titres qui illustrent parfaitement les définitions des genres que d’autres qui s’en écartent. Si vous êtes en quête d’un contre-exemple, vous allez assurément le trouver.

Parce que le débat fait rage. Les genres littéraires sont constitués d’un ensemble de conventions et de traditions héritées de l’histoire. Tout le monde n’est pas d’accord à leur sujet, loin de là. Si vous prenez un groupe d’auteurs, d’éditeurs, de libraires et que vous leur demandez de fixer les frontières qui séparent les genres (ou pire, les sous-genres), ils ne parviendront pas à s’entendre sur une position commune.

Certains genres semblent malgré tout plus faciles à définir que d’autres, puisqu’ils s’articulent autour d’une idée forte. Le roman historique raconte des récits qui s’inscrivent dans une page d’histoire ; le roman policier s’intéresse au crime et à ceux qui enquêtent à son sujet ; la romance, c’est le genre de l’amour, etc…

Et malgré tout, même avec des positions de départ aussi simples en apparence, les limites sont parfois difficiles à franchir. Une entorse de trop par rapport à la vérité historique et vous vous situez dans l’uchronie plutôt que dans le roman historique. Certains sous-genre du roman historique obéissent à leurs propres règles et conventions, comme le roman de cape et d’épée. Le polar parle de crime, d’accord, mais si vous vous situez du côté de la victime, vous basculez vite dans le thriller. Certains romans consacrent à la criminalité un rôle important sans explicitement se réclamer du genre. Et que dire des histoires qui adoptent le point de vue des criminels eux-mêmes ? Quant à la romance, oui, c’est de l’amour, mais de nos jours, le mot évoque principalement des bouquins courts et vite lus, qui obéissent à des règles très codifiées pour un public d’habitués, plutôt que les œuvres de Jane Austen ou de George Eliot.

Certains genres sont des nébuleuses

Et ça, ce sont les genres les plus simples à définir. De manière classique, on appelle « fantastique » l’irruption d’un élément surnaturel ou inexpliqué dans un cadre réaliste, et « merveilleux » les récits où ces éléments sont acceptés comme normaux par les personnages. Mais pour mesurer à quel point les choses sont compliquées, la plupart des auteurs concernés ont tendance à rattacher la fantasy au fantastique plutôt qu’au merveilleux, à la définition duquel elle correspond pourtant parfaitement. Et on ne parlera pas de l’« urban fantasy », qui rajoute une dose de réalisme dans la fantasy, mais sans souhaiter s’inscrire dans le fantastique pour autant.

En langage Facebook, on dirait donc « C’est compliqué », et encore, ce n’est pas grand-chose en comparaison de la science-fiction, un genre sur la définition duquel personne n’arrive à s’entendre. Eh oui, c’est un genre qui parle du futur (ou parfois non), qui s’intéresse au progrès technologique ou scientifique (ou parfois non), qui nous emmène dans des mondes parallèles, dans des passés fictifs ou au limites de la narration.

Bref, certains genres sont davantage des nébuleuses, de gros paquets brinquebalants de coutumes littéraires disparates qui ont peu de rapports les unes avec les autres, une addition de motifs que l’on regroupe parce qu’on l’a toujours fait, et voilà tout. Et encore, ce n’est pas toujours le cas. Traditionnellement par exemple, le motif du voyage dans le temps est rattaché à la science-fiction et celui du double au fantastique, mais vous pouvez très bien échanger les étiquettes dans certains cas.

On peut être tenté, devant tant de complications, de s’interroger : pourquoi continuer à se servir d’une notion tellement vague que personne n’est capable d’en fournir une définition ? En réalité, ça n’est pas parce que c’est flou que c’est inutile.

Le genre est utile pour vendre des livres

Déjà, et il n’y a pas à en rougir, le genre est utile pour vendre des livres. C’est du marketing. Les maisons d’éditions classent leurs romans par genre, dans l’espoir que cela aide les lectrices et lecteurs à faire leur choix, et que, s’ils apprécient un titre, ils aient envie d’en découvrir un autre. Les libraires font de même, pour exactement les mêmes raisons.

Et cela facilite réellement la vie du lectorat, dans la plupart des cas. Même si les contours des genres sont flous, ranger un bouquin dans une catégorie plutôt qu’une autre peut l’aider à trouver son public. C’est aussi, dans le cadre du contrat auteur-lecteurs, une forme de courtoisie : un romancier annonce la couleur en cherchant à inscrire son œuvre dans une tradition reconnaissable, afin d’éviter aux personnes qui ne seraient pas intéressées de perdre leur temps.

Enfin, le genre peut faire partie intégrante de la démarche d’écriture, et même se situer en amont de celle-ci. Si de nombreux auteurs se soucient peu de ces questions et ne réfléchissent au genre qu’au moment où leur roman est terminé, d’autres prévoient de le faire avant même d’esquisser leur histoire. S’inscrire dans un genre peut être la première impulsion, le premier désir d’un écrivain qui lance un projet de livre. Certains apprécient de s’inscrire dans un cadre et d’en respecter les règles, d’autres saisissent l’occasion de les revisiter et de détourner des codes connus de toutes et tous.

Les femmes dans la fiction

blog femmes

Il n’y a pas assez de femmes dans la fiction.

La question est particulièrement sensible dans le cinéma : selon une étude, en 2017, 24% des productions hollywoodiennes avaient une femme dans le premier rôle. Au total, la proportion de rôles féminins parlants était de 37%. Cela signifie qu’alors que dans la vie réelle, les femmes composent la moitié de la population, voire légèrement plus, à Hollywood, elles sont traitées comme une minorité, voire pire, une curiosité.

Il est difficile de mener une telle enquête dans le monde fragmenté de la littérature contemporaine, mais on peut parier que le cas hollywoodien n’est pas isolé, ne serait-ce qu’en vertu de la position unique que le cinéma populaire américain occupe au sein de la culture populaire. Même en admettant que les personnages féminins soient plus nombreux dans les livres que dans les films, les femmes restent sous-représentées, ce qui fait de la fiction une bien médiocre chambre d’écho du réel, incapable d’en représenter la substance sur une question aussi basique que la représentation des genres.

Même quand les femmes sont au premier plan dans un roman, c’est bien souvent que celui-ci s’adresse à des lectrices. On constate fréquemment une ghettoïsation des protagonistes féminins, qui s’épanouissent dans les romances, dans les romans feelgood ou dans d’autres livres principalement lus par des femmes, comme si elles représentaient des cas particuliers, des produits de niche. J’ai déjà eu l’occasion de raconter ici que la jeune fille qui sert de personnage principal à mes livres m’a valu toutes sortes de questions ainsi qu’une majorité de lectrices.

À l’inverse, les personnages masculins sont partout, dans tous les genres. Choisir un homme comme protagoniste apparaît bien souvent comme l’option par défaut, même pour les romancières, un choix « neutre », qui s’adresse à tout le monde, par opposition aux femmes, dont les auteurs se sentent parfois obligés de justifier l’inclusion. Qui a déjà demandé à Anne Rice si elle avait eu du mal à faire vivre son vampire Lestat, sous prétexte que c’est un homme ?

Cette inégalité de nombre et de traitement représente selon moi un problème. C’est même un défaut de la production culturelle dans son ensemble. On pourra choisir d’y voir la conséquence de la société patriarcale, mais les causes sont ici moins importantes que les solutions. Pour qu’il y ait davantage de femmes dans nos romans, il faut que les auteurs les incluent – et les autrices aussi, car nous intégrons tous des biais sans même nous en rendre compte.

Pour y parvenir, il faut en avoir la volonté et prendre un peu de recul sur ses propres écrits et sur ses mauvaises habitudes. Cela réclame également une prise de conscience sur la manière dont les femmes sont sous-représentées dans la fiction, et sur les manières de parvenir à rééquilibrer leur présence. En fait, un peu de bon sens suffit à faire merveille.

Pour celles et ceux qui souhaitent aller plus loin, cela dit, il existe des outils qui sont apparus ces dernières années dans cet espace charnière qui se loge entre le monde académique et la culture populaire. Ces méthodes, vous pouvez les découvrir et vous les approprier pour aboutir à une présence féminine moins déséquilibrée et plus naturelle dans vos romans.

Le syndrome de la Schtroumpfette

Le premier de ces outils est un instrument d’analyse. Développée il y a une trentaine d’année par la critique américaine Katha Pollitt, le Syndrome de la Schtroumpfette est le constat sur lequel repose principalement cet article, et dont dépendent une partie des outils suivants. Il pointe du doigt la surreprésentation des personnages masculins dans les œuvres de fiction, au détriment des personnages féminins.

L’exemple des Schtroumpfs est bien trouvé, puisque, pendant des années, dans la bande dessinée de Peyo, la Schtroumpfette était l’unique femme d’un village peuplé d’hommes, sa féminité devenant la caractéristique qui la définit, alors que ses voisins se distinguent par leurs centres d’intérêt ou leurs qualités (bricoleur, costaud, etc…) Et pour arranger le tout, la Schtroumpfette n’est même pas un vrai Schtroumpf, c’est une créature artificielle créée par Gargamel pour semer la division parmi ses ennemis.

Bref, comme l’écrit Katha Pollitt :

« Le message est clair. Les garçons sont la norme, les filles la variation ; les garçons sont centraux quand les filles sont à la périphérie ; les garçons sont des individus alors que les filles sont des stéréotypes. Les garçons définissent le groupe, son histoire et ses valeurs. Les filles existent seulement dans leur relation aux garçons. »

Si, dans votre roman, un personnage féminin n’a pas d’autre raison d’être que d’être une femme, qu’elle n’a ni traits distinctifs, ni caractéristiques, ni aspirations qui lui sont propres, et que rien de tout cela n’est thématisé, c’est que vous entrez en territoire schtroumpf et qu’il faut schtroumpfer votre roman pour qu’il soit moins schtroumpf.

Le test de Bechdel

Sans doute le plus connu de tous les outils destinés à ausculter la représentation des femmes dans la fiction, le Test de Bechdel pose un jalon d’une représentation minimale des personnages féminins. Présenté par la bédéaste américaine Alison Bechdel dans sa bédé « Dykes to Watch Out For », il consiste à porter un jugement sur un film, un livre ou toute autre histoire en fonction des critères suivants :

  1. Il doit y avoir au moins deux femmes dans l’œuvre.
  2. Celles-ci doivent parler ensemble.
  3. Et au moins une de leurs conversations doit concerner un sujet qui est sans rapport avec un homme.

L’intérêt du test de Bechdel n’est pas qualitatif. Les œuvres qui remplissent les trois critères ne sont pas meilleures que les autres, et ne font pas nécessairement figure de référence dans la bonne représentation des femmes dans la fiction. En réalité, c’est un test en négatif : il est effarant de constater le nombre très élevé d’œuvres qui ne parviennent même pas à atteindre ce seuil minimal.

Par simple souci de sécurité, faites passer le test de Bechdel à votre manuscrit. Si c’est un échec, peut-être souhaiterez-vous y apporter quelques modifications.

Le test de Mako Mori

Je cite rapidement ce test, que vous trouverez peut-être intéressant, même si selon moi, il rate complètement sa cible.

Il a été inventé en référence à Mako Mori, un personnage du film Pacific Rim. Le long-métrage de Guillermo Del Toro ne passe pas le test de Bechdel : il échoue même sur les trois critères, puisqu’il n’y a qu’un seul personnage féminin, qui, donc, s’appelle Mako Mori. Cependant, des fans estiment que la qualité de ce personnage est telle que, d’une certaine manière, il transcende les critères décrits par Alison Bechdel et doit être jugé selon une grille d’interprétation différente.

En deux mots, selon cette dernière, une œuvre passe le test si :

  1. Il y a au moins un personnage féminin.
  2. Celui-ci a son propre arc narratif.
  3. Cet arc ne sert pas de soutien à l’histoire d’un personnage masculin.

Pour moi, les inventeurs de ce test n’ont rien compris au test de Bechdel, et ne cherchent qu’à justifier à leurs propres yeux leur intérêt pour un personnage assez médiocre. Comme je l’ai dit, tout l’intérêt du test de Bechdel concerne le nombre d’œuvres qui le ratent. Imaginer des critères de rattrapage pour continuer à avoir de l’estime pour une œuvre sans trop culpabiliser vis-à-vis de la place qu’elle réserve aux femmes, c’est absurde. Balayons ce prétendu test par une simple question : pourquoi n’y a-t-il qu’un seul personnage féminin dans Pacific Rim ? Rien ne semble justifier ce choix.

Le test de la lampe sexy

Là, on monte d’un cran dans l’échelle du militantisme et dans celle du sarcasme. La scénariste de bande dessinée américaine Kelly Sue DeConnick a inventé cet outil afin de déterminer la valeur de la place accordée à un personnage féminin dans une œuvre de fiction. La règle s’énonce de la manière suivante :

Le test est raté si le personnage féminin examiné pourrait être remplacé par une lampe sexy sans que cela ne fasse dérailler l’intrigue.

Ce qu’il faut comprendre par cette image de la « lampe sexy », c’est la femme réduite à son image d’objet de désir ou d’objet tout court : un personnage qui n’affecte pas l’intrigue par lui-même, qui ne poursuit pas de buts propres, qui n’a pas d’agencité et qui ne sert qu’un objectif décoratif. La femme vue comme une lampe sexy, c’est un simple trophée, dont l’unique fonction est de servir de motivation à un protagoniste masculin, soit parce qu’elle a été enlevée et qu’il faille la sauver, parce qu’on lui a fait du mal et qu’il faille la venger, ou qu’elle serve de récompense pour le héros à la fin de l’histoire.

Certains observateurs font remarquer que, dans le cas des James Bond Girls par exemple, on a affaire à des personnages qui ne peuvent pas être remplacés par des lampes sexy, parce qu’elles sont bien souvent chargées, en plus des rôles décrits ci-dessus, de délivrer de l’exposition au héros. Sans se démonter, Kelly Sue DeConnick a donc créé la catégorie de la « lampe sexy avec un post-it collé dessus » pour décrire ce cas de figure et souligner qu’il ne s’agit pas non plus d’un cas idéal d’inclusion des personnages féminin dans une œuvre de fiction.

Ce qu’il faut en retenir est simple : si vous mettez un personnage féminin dans votre roman, faites en sorte qu’il s’agisse d’un personnage en tant que tel, pas un trophée ou une excroissance d’un personnage masculin. Votre histoire n’en sera que plus intéressante.

Les femmes dans le frigo

Il ne s’agit pas à proprement parler d’un test, mais c’est une figure classique de la narration contemporaine dont tout auteur doit être conscient. L’expression a été créée en 1999 par la scénariste américaine Gail Simone, en réaction à un numéro de la bande dessinée Green Lantern, dans lequel le personnage principal retrouvait sa petite-amie dans son réfrigérateur, morte et découpée en morceaux par un de ses ennemis. Partant de là, Gail a animé pendant quelques années un blog où elle répertoriait des cas similaires issus de la culture populaire.

En deux mots, on a affaire à un cas de « fridging », pour citer le néologisme né à cette occasion, dans les conditions suivantes :

On a affaire à un cas de fridging lorsqu’un personnage féminin meurt, est blessé, violé ou subit une intense souffrance dans le seul but de faire progresser l’histoire d’un personnage masculin. En général, cette femme est l’épouse ou la petite amie du protagoniste, ou un membre de sa famille.

Attention de ne pas mal interpréter ce constat : cela ne veut pas dire que rien ne doit jamais arriver aux personnages féminins, et que toutes les descriptions de violence à leur encontre sont forcément suspectes. En fait, ce qui rend cette observation pertinente, c’est que ce genre de cas est extrêmement répandu : la pop culture, et la littérature en général, regorgent de cas de « femmes dans le frigo », des personnages féminins dont la seule raison d’être est de souffrir pour motiver les personnages masculins.

Il s’agit d’un cliché, ce qui est déjà problématique. En plus, il revient à considérer que les souffrances endurées par les personnages féminins sont des problèmes dont les personnages masculins sont les réelles victimes : c’est à leurs sentiments que l’on s’attache, la violence endurée par les femmes dans le réfrigérateur n’est généralement pas le sujet. Enfin, le fridging perpétue le lieu commun qui consiste à représenter les femmes en littérature comme des victimes, sans réel contrôle sur leur destin.

Pourtant, il n’est pas si difficile d’éviter ça. Le plus simple, c’est d’utiliser un personnage masculin dans le rôle de la victime. Il est possible que cela ne vous semble pas naturel au premier abord, ce qui montre à quel point les racines du cliché sont profondes. Et si vous tenez réellement à faire souffrir un personnage féminin, faites en sorte de montrer clairement que c’est leur souffrance à elles qui compte en premier lieu, et que la colère ressentie par leur entourage n’est qu’un effet secondaire.

Le test Ellen Willis

Inventé par la journaliste et critique américaine Ellen Willis dans les années 1970, le test qui porte désormais son nom est, à l’origine, plutôt destiné à porter un regard sur les paroles des chansons. Voilà en quoi il consiste :

Prenez les paroles d’une chanson écrite par un homme au sujet d’une femme et intervertissez les sexes des personnages. Si la nouvelle version paraît ridicule ou impensable, c’est probablement que l’original était sexiste.

Par extension, on peut appliquer le même critère à n’importe quelle œuvre de fiction. Est-ce que les personnages d’un roman continuent à fonctionner si on inverse leur genre ? En particulier, est-ce que ça aurait du sens si on échangeait les sexes des deux personnages principaux du roman, une femme et un homme ? Si la réponse est non, à moins qu’il ne s’agisse par exemple d’une histoire consacrée à la grossesse, il est possible que l’œuvre originale soit sexiste, ou en tout cas qu’elle se situe dans un décor sexiste.

Difficile d’appliquer le test Ellen Willis, par exemple, aux romans de Jane Austen, mais c’est plutôt un symptôme de l’époque dans lequel ils se situent, davantage qu’un sexisme de l’autrice.

La technique de Ripley

Baptisée ainsi en hommage à Ellen Ripley, le personnage central de la série de films Alien, la technique de Ripley constitue une solution simpliste mais efficace au test Ellen Willis ou à d’autres outils présentés dans cet article.

Ce qu’il faut savoir, c’est que le manuscrit original du film Alien, signé Dan O’Bannon, est neutre du point de vue du genre. Tous les personnages sont décrits par leurs noms de famille, charge au metteur en scène de choisir qui est une femme et qui est un homme. C’est ainsi que Ripley, officière en second et protagoniste du film, est devenu une femme et que d’autres personnages, plus nombreux mais moins importants, sont devenus des hommes, sur décision du réalisateur Ridley Scott. Partant de ce principe, on pourrait prendre le même script et parvenir à des résultats très différents.

La technique de Ripley consiste tout simplement à se demander, pour chaque personnage, ce qui se passerait si on inversait son sexe. La caissière qui est prise en otage par un braqueur de banque au début de votre thriller, et si c’était un homme ? Et si le braqueur était une braqueuse ? Et si la Belle au bois dormant était un Bellâtre, maudit par un Sorcier et sauvé par une Princesse ?

L’intérêt de cet exercice intellectuel est qu’il n’engage à rien : il s’agit simplement de se poser la question, pour chaque personnage, de savoir si ça changerait quelque chose et si ça serait intéressant de simplement inverser son sexe. Le premier constat, c’est que dans la plupart des cas, ça ne change rien de crucial ; le second constat, pour beaucoup d’auteurs, c’est de réaliser qu’ils ont tendance à confier certains rôles archétypiques plutôt à des femmes ou à des hommes. Typiquement, les femmes reçoivent les rôles de victimes, de séductrices, d’aidantes ; les hommes héritent des rôles de sauveurs, de dirigeants, d’entrepreneurs.

Pris isolément, rien de tout ça n’est problématique. Après tout, nous sommes tous traversés par des valeurs qui nous dépassent et que nous perpétuons sans nécessairement en avoir conscience. Cela dit, il peut être utile de faire cette prise de conscience et, si on le juge opportun, de « Ripleyiser » certains rôles, pour confier à des personnages féminins ou masculins des fonctions que l’on imaginait de prime abord attribuer à l’inverse.

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – l’Histoire

La Mer des Secrets : au carrefour des genres

37424859_769414206602649_842592735738200064_o

« La Mer des Secrets », mon nouveau livre qui vient de sortir, est présenté par l’éditeur comme un « roman fantasy steampunk. » J’aimerais en profiter pour dire deux mots de la question des genres littéraires, qui, selon moi, est un peu différente pour les auteurs de ce qu’elle peut être pour les éditeurs, les libraires ou même les lecteurs.

Où ranger un roman ? C’est la question fondamentale de la classification par genres. Et l’interrogation est pertinente : elle permet à l’auteur et aux lecteurs de se retrouver autour de centres d’intérêt communs. C’est le point de départ du coup de foudre que l’on peut avoir pour un livre.

En ce qui concerne les deux tomes de ma série « Merveilles du Monde Hurlant », le mot « steampunk » figure donc en quatrième de couverture, des éléments d’imagerie steampunk sont inclus sur les illustrations, l’éditeur a fait une partie de sa promotion autour du steampunk et j’ai même été invité à parler de steampunk à la maison Jules Verne à Amiens.

Tout cela, d’ailleurs, ne vient pas de nulle part. C’est soutenu par le texte. Dans « La Ville des Mystères », on aperçoit des dirigeables, on évoque des usines, il y a une journaliste buveuse d’absinthe qui écoute du jazz, un oiseau mécanique, et un assassin qui brandit un mousquet. Dans « La Mer des Secrets », une partie de l’intrigue tourne autour d’un grand bateau à vapeur, il y a une embarcation amphibie montée sur des pattes articulées et tout se termine sur un gratte-ciel. En plus, la question de la contestation sociale, qui, pour moi, est centrale dans tous les genres littéraires « punk », est au cœur de l’histoire.

Cela dit, certains lecteurs m’ont fait le reproche d’avoir été, en quelque sorte, trompés sur la marchandise. Ils attendaient un roman de steampunk plus pur. Or, je n’aime pas la pureté – je suis même en train d’écrire un livre à ce sujet.

Après tout, il y a aussi le mot « fantasy » imprimé dans le résumé, et on trouve dans ce roman une magicienne qui manipule les plantes, un trois-mâts dont les voiles sont tissées par des araignées, une antique espèce dont les membres se présentent sous la forme de poissons volants, une île qui ne devient visible que lorsqu’on l’approche par un cap bien précis, et plein d’autres éléments qui n’ont rien à voir avec le steampunk. On trouvera aussi, çà et là, des emprunts à la science-fiction, comme cette jeune femme dont le cerveau contient les individualités de quarante-sept personnes différentes, et qui n’est rien d’autre qu’un motif courant dans la littérature transhumaniste.

Bref, « Merveilles du Monde Hurlant » est difficile à classer dans un genre en particulier, voire même dans deux. J’ai toujours aimé le mélange des genres, et pour moi, les littératures de l’imaginaire n’ont d’intérêt que lorsqu’elles laissent les idées de toutes sortes s’épanouir. Il n’y a plus grand-chose de fantastique dans une épopée héroïque avec des elfes et des dragons ; de même, à force de se reposer constamment sur les mêmes motifs, le steampunk tourne souvent à vide. En franchissant les frontières des genres, on peut retrouver quelques fulgurances d’imagination propres à séduire les lecteurs qui apprécient ce genre de choses.

Au final, ma duologie « Merveilles du Monde Hurlant » est un ornithorynque. On n’en voudra à personne d’être déçu qu’il ne soit ni castor, ni canard. J’aurais tendance à rapprocher ce texte du mouvement « new weird », mais l’étiquette est incompréhensible pour les lecteurs francophones et n’a donc pas grande utilité. Bref, oui, « fantasy steampunk », c’est assez juste.