Les personnages secondaires

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Dans la chronique précédente, je me suis intéressé aux personnages principaux d’un roman, en tentant de dégager quelques pistes destinées à leur donner de la profondeur et à donner envie aux lecteurs de suivre leurs aventures.

Les personnages secondaires ne fonctionnent pas tout à fait de la même manière. Leur rôle dans l’intrigue est accessoire et utilitaire : ils n’emmènent pas l’histoire avec eux, c’est l’histoire qui s’arrête à leur porte brièvement, avant de repartir. Cette vision de leur rôle, qui est important mais limité dans le temps et dans sa portée, conditionne tous les conseils qui suivent (bref si déjà là vous n’êtes pas d’accord, on se retrouve pour une belle baston dans les commentaires).

Les personnages secondaires sont définis par leurs stéréotypes

Ce ne sont pas ses actes qui définissent un personnage secondaire, parce que bien souvent, le roman n’a pas assez de place à leur consacrer pour les voir agir et présenter toutes sortes de subtilités au lecteur à travers leurs actions. À la place, les personnages secondaires sont l’incarnation de stéréotypes, simples et facilement identifiables.

Moins un personnage sera présent dans le roman, plus les ficelles utilisées pour le définir seront épaisses. Un tavernier présent dans une seule scène sera pensé comme un simple « tavernier bougon », alors qu’un personnage secondaire récurrent sera un peu plus étoffé, comme par exemple un « écuyer pleutre mais poli qui descend d’une bonne famille. » En général, une simple formule composée de quelques mots suffit amplement à définir un personnage secondaire. Pas besoin d’écrire toute sa biographie.

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Les personnages secondaires sont mémorables

Comme les personnages secondaires ont peu de temps pour laisser une impression sur le lecteur, la fadeur est interdite : il faut qu’ils aient du tempérament, qu’ils laissent une trace immédiate dans la mémoire, afin qu’ils ajoutent de la couleur dans le récit.

Un personnage terne risque d’être instantanément oublié, et de se réduire à un élément de l’intrigue : un obstacle, un adversaire, ou un pourvoyeur d’information par exemple. Donc donnez-leur au moins une caractéristique qu’on retient immédiatement : un détail physique (grand, gros, borgne, bossu), un défaut (bègue, sale, méfiant, enrhumé), un élément de réputation (le meilleur bretteur, incroyablement malchanceux, le seul survivant d’une catastrophe), etc…

Pas besoin de tomber dans la caricature, mais à moins d’écrire un roman psychologique (ou tous les personnages sont en général des personnages principaux), il ne faut pas trop se tracasser si tout cela manque de subtilité. Réservez la finesse à vos personnages principaux, les autres sont plutôt là pour mettre un peu de vie dans le décor.

Les personnages secondaires changent peu

Ce qui caractérise les personnages principaux, c’est qu’ils changent au cours du roman, on a eu amplement l’occasion de s’en apercevoir. En principe, par contre, un personnage secondaire change peu ou pas du tout au cours du roman. Son parcours psychologique ne nous intéresse pas, seul compte le rôle qu’il joue dans le récit, et la manière dont il peut contribuer au cheminement des personnages principaux.

Donc je résume en gros traits grossiers : un personnage secondaire va rester identique tout au long du roman, dans chacune de ses apparitions, à moins que les changements qu’il subit aient un impact sur l’un ou l’autre des personnages principaux.

Si la paysanne à la langue bien pendue perd un œil parce que le jeune héros qui est le protagoniste du roman n’a pas, par excès de confiance su la protéger, ce changement physique n’existe que parce qu’il sert le personnage principal. De même, si la jeune recrue du commissariat devient cynique après avoir été confronté à la corruption policière, cela peut donner l’impulsion qui va faire évoluer le personnage principal d’un polar. Dans un cas comme dans l’autre, les changements observés chez les personnages secondaires n’existent pas pour eux-mêmes, mais en tant que point d’orgue de l’intrigue.

Les personnages secondaires ont une fonction dans l’intrigue

Bien souvent, un personnage secondaire sera davantage défini par la place qu’il occupe dans l’histoire que par les détails de sa vie intérieure. Les personnages secondaires sont des éléments d’intrigue, au même titre que le décor, les catastrophes naturelles, les coups du sort et les révélations : ils compliquent la vie des personnages principaux en s’opposant à eux ou en s’emparant de ce qu’ils convoitent, ils la facilitent en leur délivrant des informations ou des objets utiles, ils leurs donnent des motivations en leur confiant des missions, en les appelant à l’aide ou en commettant des actes répréhensibles. Bref: ils n’existent que pour le rôle limité qu’ils jouent dans l’histoire. Le talent du romancier consiste à donner l’illusion que ces figures de carton-pâte ont une vie en-dehors des scènes où ils figurent, mais du point de vue de la construction du roman, ils ont un simple rôle à jouer.

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Les personnages secondaires ont des connexions

Alors que les liens sociaux qui entourent un personnage principal servent à le définir, ceux qui entourent un personnage secondaire ont une pure portée utilitaire. Songez à la figure de l’indic dans les romans policiers : sa seule fonction est de connecter le protagoniste-enquêteur à d’autres personnages qui vont lui fournir des pistes et lui délivrer des informations.

Cette toile de relations humaines se confond (une fois de plus) avec l’intrigue : si les liens des personnages principaux les enrichissent, les connexions des personnages secondaires sont des ressources au service des personnages principaux, ou des sources d’embêtement quand un adversaire pas content appelle ses copains à la rescousse.

Les personnages secondaires ont des particularités

Ce ne sont pas leurs actes ni leur failles qui distinguent les personnages secondaires : ce sont leurs signes particularités, leurs excentricités, leurs idiosyncrasies. En général, il suffit d’avoir une idée distinctive pour donner du relief à un faire-valoir. Davantage, et on risque surtout d’installer la confusion.

Dans la mesure où les personnages secondaires sont principalement définis par leur rôle dans l’histoire ou par leur métier, il peut être intéressant de leur donner un trait distinctif qui soit aux antipodes de tout ça : la petite jeune fille fragile qui a aperçu l’assassin profite de chaque occasion pour fumer en cachette, le gros dur de la pègre est un énorme fan de karaoké, le chef-comptable est sourd-muet, etc… Il suffit de très peu de choses pour donner de l’épaisseur à un personnage secondaire.

Les personnages secondaires reflètent les personnages principaux et le monde

On l’a vu, les personnages secondaires sont là pour enrichir l’intrigue, mais ils peuvent également étoffer le décor ou même le personnage principal. Leur existence-même peut venir apporter des éclaircissements sur le protagoniste, si, par exemple, ils font tous les deux partie d’une même organisation ou pratiquent le même métier. Leurs points communs comme leurs différences vont apporter des repères au lecteur pour mieux comprendre les personnages principaux.

Un personnage secondaire peut également incarner à lui seul une organisation, puisque c’est à travers lui qu’on va la découvrir : le petit apprenti de la Guilde des magiciens aura pour raison d’être de mieux nous faire comprendre le fonctionnement de son organisation, mais aussi des arts magiques ; l’enquêteur de la police des police offre à la fois une figure de flic différente de celle de l’enquêteur qui sert de protagoniste à l’intrigue, mais à travers lui on découvre le fonctionnement et la raison d’être de sa brigade, ce qui peut être utile à l’intrigue comme au développement des thèmes du roman.

Les personnages secondaires ont des tics de langage

Il n’est pas nécessaire de trop réfléchir à la manière de parler d’un personnage secondaire : comme pour les autres détails, il suffit généralement de lui donner une seule caractéristique singulière, pas davantage. Ainsi, si votre personnage tutoie tout le monde, parle de lui-même à la troisième personne, s’exprime par monosyllabes ou se montre excessivement courtois, la mission sera déjà largement remplie, pour les rares apparitions où ce type de personnage obtient des lignes de dialogue.

Les personnages secondaires ont un nom simple

La plupart du temps, les personnages secondaires seront mémorables en raison de leur rôle dans l’intrigue et des quelques signes particuliers dont vous les aurez dotés. Il est rare que l’on retienne leur nom. Du coup, il n’est pas toujours indispensable de les baptiser (leur fonction peut suffire, ou un simple élément de description : le boucher, la petite mathématicienne, le frisé).

Si vous leur donnez un nom, choisissez quelque chose de simple, pas plus de deux syllabes si possible, et limitez-vous dans la mesure du possible à un prénom ou à un nom (mais pas les deux). Inutile d’encombrer la tête du lecteur avec ce genre de détail, à moins que, pour les raisons de l’intrigue, il soit indispensable qu’il s’en souvienne, par exemple si le sympathique professeur d’université croisé au début du roman finit par être victime d’un meurtre, auquel cas il va vite se transformer en intrigue secondaire, et donc en sujet de conversation, et il aura donc besoin d’un vrai nom.

Les personnages secondaires sont simples

Les romanciers sont comme des jardiniers : ils ont envie de bichonner leurs personnages comme autant de magnifiques massifs de fleurs, d’y ajouter des bouturages, des tuteurs, des protections contre les parasites et d’innombrables détails. Il faut résister à cette tentation. Dans un roman, il y a une limite au nombre de détails que l’on peut communiquer au lecteur efficacement avant qu’il craque. Concentrez-vous sur vos personnages principaux, et faites en sorte que vos personnages secondaires restent simples.

Chaque fois que vous seriez tentés de rajouter un détail supplémentaire à un personnage secondaire, demandez-vous si c’est indispensable, au vu des conseils qui précèdent. Si la réponse est non, ne le faites pas : tout détail qui n’est pas indispensable est inutile, voire contreproductif.

📖 La semaine prochaine: les personnages – quelques astuces

Construire une intrigue: résumé

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Comme j’ai eu l’occasion de le faire précédemment pour mes séries consacrées à « La structure d’un roman » et à « Des idées au roman« , et comme certains d’entre vous semblaient trouver cela utile, je regroupe ici tous mes billets consacrés à la construction d’une intrigue romanesque et aux choix majeurs que cela implique. Bonne (re)lecture!

Première partie: Les formes de l’intrigue

Deuxième partie: Les formes de l’intrigue 2

Troisième partie: L’intrigue sans forme

Quatrième partie: Prologues, épilogues et interludes

Cinquième partie: Le plan

Sixième partie: Le narrateur – la troisième personne

Septième partie: Le narrateur – la première personne

Huitième partie: Le narrateur – autres possibilités

Neuvième partie: Le récit au passé

Dixième parie: Le récit au présent

L’intrigue sans forme

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Comment structurer une intrigue ? A cette question, dans les billets précédents, j’ai apporté la réponse classique, à travers des schémas qui ont fait leurs preuves et qui permettent de construire des récits solidement charpentés. Mais laissons de côté quelques instants ces schémas, ces pyramides et ces crocodiles et cherchons un moyen de structurer une histoire autrement, d’une manière plus intuitive.

La pyramide de Freytag n’est pas la seule manière de construire une histoire. Bien souvent, ce n’est même pas la meilleure manière de le faire. Un peu comme le fameux « thèse-antithèse-synthèse » représente une manière de présenter un argument, mais pas nécessairement la plus efficace, ni la plus adaptée à toutes les situations, il est tout à fait possible d’opter pour une construction moins rigide, mais qui donne des résultats au moins aussi bons : l’intrigue sans forme.

Appelons ça « la règle du donc et du mais »

Tout roman, tout narratif, peut être décrit comme un enchaînement de scènes au cours desquelles des personnages agissent et ressentent des choses. La structure qui relie ces scènes sert à les enchaîner les unes aux autres, à les situer dans le temps et dans l’espace, à rendre les enjeux explicites et à maximiser l’impact émotionnel ressenti par le lecteur. Pour cela, il n’y a pas nécessairement besoin d’un grand schéma global imposé à tout le roman. On peut se contenter de suivre une règle archisimple qui régit l’enchaînement des scènes.

Appelons ça « la règle du donc et du mais. »

Ce n’est pas moi qui l’ai imaginé : aussi étonnant que ça puisse paraître, elle a été formalisée par les auteurs de la série d’animation South Park. Elle repose sur un constat élémentaire au sujet de la manière dont on raconte une histoire.

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Que l’on soit en train de relater une anecdote à des amis ou d’écrire un roman, l’approche la plus courante consiste à présenter une histoire comme une succession d’événements : « Ceci se produit, et puis ceci se produit, et puis ceci se produit, et puis ceci se produit… » Cette façon de faire a un gros défaut : elle est à peu près aussi intéressante à lire qu’une liste de courses. L’intérêt du lecteur n’est pas engagé, il n’y a aucun élan dramatique et le récit s’enlise vite dans l’ennui.

Les lecteurs sont intrigués, curieux de savoir ce qui va se passer par la suite

La règle du « donc » et du « mais » consiste à supprimer tous les « et puis » dans l’exemple ci-dessus et à les remplacer par des « donc » et par des « mais. »

Notre histoire devient dès lors quelque chose comme « Ceci se produit, donc ceci se produit, mais ceci se produit, donc ceci se produit… » Le résultat est une histoire bien plus palpitante, dans laquelle les événements ont des conséquences les uns sur les autres, du suspense est généré, et les lecteurs sont intrigués, curieux de savoir ce qui va se passer par la suite.

Voilà en deux mots comment fonctionne l’intrigue sans forme. Il suffit de se représenter un roman comme une succession de scènes qui s’enchaînent, et, à chaque fois que l’on serait tenté de mettre un « et puis » entre deux d’entre elles, on met à la place un « donc » ou un « mais. »

En clair, le « donc », c’est le cas de figure où la scène 2 est une conséquence directe de ce qui se passe dans la scène 1, et le « mais », c’est quand la scène 2 constitue une rupture par rapport aux attentes générées par la scène 1.

A cela, on peut encore ajouter une technique supplémentaire, qu’Alfred Hitchcock appelait « Et pendant ce temps là, au ranch. » On peut s’en servir quand une histoire inclut plusieurs intrigues racontées en parallèle. Quand l’une d’entre elle atteint son intensité maximale, on passe à une autre intrigue, et ainsi de suite. C’est un moyen supplémentaire d’éviter une transition « et puis », et cela génère du suspense, puisque le lecteur, lâché au point culminant de l’action, sera pressé de connaître la suite.

Il faut que l’intrigue poursuive des buts clairs et identifiables

Pour que ces quelques règles ne soient pas que des astuces d’écriture et constituent une véritable méthode de structuration d’un roman, cela dit, il faut tout de même prendre quelques précautions.

La technique du « donc » et du « mais » permet uniquement de déboucher sur une structure cohérente si elle repose sur une base solide. Il faut que l’intrigue poursuive des buts clairs et identifiables, que les personnages principaux aient des arcs narratifs solides, qui les voient évoluer de manière naturelle au cours de l’histoire, et enfin il faut que les thèmes du roman soient pleinement intégrés au récit. En l’absence d’une charpente dans le genre de la pyramide de Freytag, ce sont ces éléments qui vont donner leur cohérence à l’ensemble.

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Le film « Le Monde de Nemo » des studios Pixar nous offre une parfaite illustration de cette approche. L’intrigue repose sur un objectif clair : un père recherche son fils dès le début du film et le retrouve à la fin ; le personnage principal, le père, évolue au cours de l’histoire pour apprendre à dépasser ses peurs et à faire confiance à son fils ; quant au thème, le lâcher prise, il est constamment utilisé dans le long-métrage. A partir de ces fondations solides, le reste du film constitue une série d’aventures, reliées entre elles par la règle du « donc » et du « mais. » Cette construction est efficace parce que les objectifs et l’évolution des personnages sont logiques et compréhensibles.

Atelier : Reprenez la trame de votre projet d’écriture et tâchez d’identifier toutes les transitions d’une scène à une autre. Traquez les « et puis » et remplacez-les par des « donc », par des « mais » et par des « pendant ce temps, au ranch. » Soyez impitoyables.

Les formes de l’intrigue 2

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Dans le billet précédent, j’ai présenté un schéma bien utile pour visualiser la construction dramatique d’une intrigue : la pyramide de Freytag. On n’en a pas tout à fait fini avec ça.

On l’a vu, dans un contexte moderne, cette approche continue à être valable, mais aujourd’hui, elle n’a plus tout à fait la même tête : on redessine une pyramide plus flexible, à géométrie variable, qui ne rentre pas aussi aisément dans des cases qu’à l’époque de la tragédie classique. Malgré tout, les grands principes restent les mêmes et, même si elle est un peu tordue, ça reste la même pyramide, qui gagne en intensité dramatique avant de redescendre.

Il existe également des moyens de partir du même schéma de base pour arriver à un résultat un peu différent. Prenez ceci, par exemple :

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On reconnait bien l’allure générale de notre bonne vieille pyramide de Freytag, sauf que là, après le dénouement, l’intensité dramatique remonte. De quoi s’agit-il ? C’est tout simplement cette technique très moderne qui consiste à préparer une suite. Une fois l’histoire terminée, les dernières scènes laissent à penser que tout n’est en réalité pas résolu, et que de nouvelles difficultés attendent les personnages, dans un éventuel épisode suivant.

Cela peut même prendre la forme de ce qu’on appelle un cliffhanger : une scène interrompue en plein milieu, alors que le protagoniste est en grave danger, ce qui génère un suspense intense et donne envie de découvrir la suite.

Comme on peut le voir dans les illustrations suivantes, la pyramide de Freytag peut également être tronquée :

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Dans le premier cas, à gauche, on a affaire à une histoire qui n’a pas de dénouement. Au moment où l’intrigue principale se termine, le roman prend fin. C’est la caractéristique des histoires pour les enfants, mais également des romans d’aventures, en particulier ceux qui ont été écrits avant les années 1970. Cette approche met l’accent sur l’action, au détriment du parcours des personnages, qu’on prive de la possibilité de dresser le bilan de ce qu’ils ont traversé. Cela peut fonctionner si l’on est en quête de simplicité.

Le schéma du milieu peut également indiquer quelque chose d’encore bien plus impitoyable : un roman qui n’a ni résolution, ni dénouement. L’action s’interrompt avant que les protagonistes aient résolu l’intrigue, laissant le lecteur sur sa faim.

Cette approche génère énormément de frustration, puisque, d’une certaine manière, elle constitue une rupture du contrat moral implicite qui se lie entre l’auteur et le lecteur, qui consiste à mener l’histoire jusqu’à son terme. Pour cette raison, elle est déconseillée.

Certains écrivains très habiles parviennent malgré tout à l’utiliser, en particulier lorsqu’ils s’en servent pour appuyer leurs thèmes. Si le chevalier sait depuis le début qu’il va mourir en affrontant le dragon, est-il vraiment nécessaire de nous décrire le combat ? Ce qui compte, le vrai enjeu d’une telle histoire, c’est sa décision d’aller se battre malgré tout.

La pyramide de Freytag n’est pas la seule manière de raconter une histoire, loin de là

Le schéma de droite propose l’idée inverse : un roman qui n’a pas d’exposition. En tant que lecteur, on débarque dans un univers déjà formé, avec des personnages que l’on ne prendra pas le temps de nous présenter, et on entre dans le roman directement par l’élément déclencheur. C’est au fur et à mesure que l’on apprendra à se familiariser avec les protagonistes et le décor de l’œuvre.

Il s’agit d’une approche qui peut être efficace et très intense, mais qui doit être menée avec doigté pour que le lecteur ne se sente pas déboussolé et qu’il ne repose pas le livre en explosant de frustration.

Mais la pyramide de Freytag et ses variantes n’est pas la seule manière de raconter une histoire, loin de là. L’autre méthode classique par excellence, c’est celle que je qualifierais de « série de péripéties » : le personnage traverse une suite d’aventures enchaînées les unes aux autres, dont il triomphe pour parvenir à la conclusion de l’histoire. C’est le schéma des romans picaresques, de Don Quichotte et de nombreuses œuvres de la littérature jeunesse, dont le Hobbit de Tolkien. Ça ressemble moins à une pyramide qu’à un crocodile :

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Dans ce schéma, chaque épisode a sa propre pyramide de Freytag : l’intensité monte, puis elle redescend quand le héros triomphe de l’adversité, avant qu’arrive la prochaine aventure. Pour notre sensibilité moderne, c’est un peu l’équivalent d’une série télé : on suit les personnages dans une série d’histoires, qui, toutes mises bout à bout, composent leur vie.

Le point faible de ce type de construction dramatique, c’est qu’elle n’atteint pas l’intensité que l’on peut connaître avec un schéma de type Freytag. Les différents événements ne s’additionnent pas les uns aux autres pour produire du suspense et contribuer à rendre les enjeux toujours plus grands : ils se contentent de s’enchaîner, dans une séquence qui, si l’on n’y prend pas garde, risque de manquer de souffle.

Il y a malgré tout des moyens de pimenter un peu ce type de construction. La série de péripéties peut par exemple avoir sa propre montée en intensité dramatique. Chaque épisode débouche sur un autre qui est un peu plus intense que le précédent, le protagoniste se retrouve dans une situation de plus en plus périlleuse, ce qui fait que, lorsqu’il triomphe de la dernier embûche à la fin du roman, on a vibré avec lui et le sentiment qui habite le lecteur est le soulagement. Bien menée, un tel schéma peut être haletant. Ça ressemble à ça :

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A noter que ces constructions d’intrigue classiques sont adaptées principalement aux œuvres qui s’intéressent à des personnages qui font face à des périls physiques dont ils triomphent à travers leurs actions. C’est le cas des romans policiers, des quêtes, des romans d’aventure, des tragédies, etc… Pour des œuvres plus intérieures, qui se focalisent sur le cheminement psychologiques des personnages, la pyramide de Freytag et l’enchaînement de péripéties sont des modèles qui ne fonctionnent pas vraiment.

D’ailleurs, dans un prochain billet, nous verrons qu’il existe des approches modernes qui permettent de se passer de ce genre d’artifice.

Atelier : prenez une histoire que vous avez écrite (ou un de vos romans préférés) et imaginez-vous ce que ça donnerait si on tronquait son dénouement, sa résolution ou sa phase d’exposition. Est-ce que l’on y perd quelque chose ? Est-ce que l’on gagne quelque chose en échange ?

 

La structure d’un roman: la théorie des blocs

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Dans les billets précédents, je me suis penché sur les éléments de structure utilisés dans les romans, du plus grand jusqu’au plus petit, de l’acte jusqu’à la virgule. Oui, je vous avais dit que tout était terminé, mais surprise! A la place, je vous propose d’oublier tout ça et d’aborder la structure sous un angle complètement différent, mais tout aussi utile à connaître pour ceux qui aspirent à écrire…

En deux mots, avec la théorie des blocs, puisque c’est de ça qu’il s’agit ici, on ne s’intéresse pas à structurer l’écriture en utilisant ce qu’on peut voir sur la page (des chapitres, des paragraphes, des phrases, etc..), on cherche une structure qui reflète l’action elle-même : ce qui se passe dans le roman, donc.

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L’idée vient du monde de l’écriture théâtrale et cinématographique, et est relativement bien connue aux Etats-Unis, mais curieusement moins utilisée ici. Tout repose sur ce que là-bas on appelle un « beat. » Le beat, le battement, c’est l’unité élémentaire de l’action, une des molécules dont est constituée la fiction. Chaque décision, acte, révélation, réplique, découverte, événement représente un beat. Une scène est constituée de plusieurs beats qui, tous à leur manière, contribuent à faire progresser l’action.

Il n’y a pas de traduction courante ou officielle au mot « beat » et le mot n’est pas particulièrement facile à utiliser dans la langue française, aussi j’ai choisi de le traduire par « bloc », parce que, vous allez le voir, il s’agit de traiter l’écriture romanesque comme un jeu de construction. On met bout à bout des blocs de types différents, qu’on assemble pour constituer une histoire…

Des volumes entiers ont été écrits sur cette approche de l’écriture, en particulier dans les milieux du cinéma. J’ai la conviction qu’elle peut être utile également aux romanciers, en particulier au moment de mettre en place le plan, ou lors de la phase de relecture.

Je vous propose ici une version simplifiée du système, constituée de seulement quatorze types de blocs différents. Si la technique vous intéresse, vous trouverez facilement des livres qui vous permettront d’aller plus loin, ou vous pourrez vous-mêmes mettre sur pied une approche qui vous convient mieux.

Les blocs d’intrigue

Les blocs d’intrigue sont les blocs les plus courants et les plus importants. Un bloc d’intrigue, c’est un bloc où il se passe quelque chose qui fait avancer l’intrigue, l’histoire du roman : le personnage principal s’approche ou s’éloigne de la réalisation de ses buts. Bien souvent, un bloc d’intrigue contient de l’action ou du conflit entre plusieurs personnages.

Il existe trois types de blocs d’intrigue. Un bloc d’intrigue ↗️, ou positif, c’est un bloc où le protagoniste fait quelque chose qui le rapproche de la réalisation de son objectif : il défait un adversaire, vient à bout d’une difficulté, acquiert un statut, s’adjoint un allié, etc…

Un bloc d’intrigue ↘️, ou négatif, c’est l’inverse. Le protagoniste fait ou subit quelque chose qui l’éloigne de son but : il essuie une défaite, est blessé ou diminué, perd un statut social enviable, se fâche avec un allié, etc…

Enfin, un bloc d’intrigue ➡️, ou neutre, c’est un bloc où le protagoniste fait quelque chose pour tenter d’accomplir son but, mais n’obtient aucun progrès significatif. En eux-mêmes, ces blocs sont à déconseiller, parce qu’ils ne font qu’occuper de la place dans le roman sans faire progresser l’intrigue, mais ils peuvent être associés à d’autres types de blocs pour déboucher sur des résultats intéressants.

Les blocs dramatiques

Ceux-là s’intéressent à la vie intérieure du protagoniste, à son humeur, son état d’esprit, ses opinions, sa construction mentale. Ils sont généralement couplés aux blocs d’intrigue, dont ils peuvent constituer des conséquences directes.

Les trois types existants rappellent d’ailleurs ceux des blocs d’intrigue. Un bloc dramatique ⏫, ou positif, reflète une évolution constructive de la vie intérieure du personnage, et le fait progresser en direction de la transformation qu’il va connaître au cours de l’histoire (car, je le rappelle, une histoire, c’est un récit au cours duquel le personnage principal change). Il comprend quelque chose au sujet de lui-même et des autres qui lui permet d’avancer et de laisser derrière lui ses limitations et ses mauvaises habitudes.

Un bloc dramatique ⏬, ou négatif, c’est l’inverse. Cela reflète une régression dans le cheminement du personnage, qui retombe dans ses vieux travers, se décourage, retombe dans une mauvaise habitude qu’il tentait de combattre.

Enfin, un bloc dramatique ⏩, ou neutre, c’est un bloc au cours duquel le personnage ne subit aucun changement intérieur. Cela peut sembler être une catégorie inutile, car si le personnage ne change pas, pourquoi le mentionner ? Mais dans certains cas, l’utilisation de ce genre de bloc peut se justifier : lorsque par exemple, le protagoniste reste stoïque face à une provocation, une tentation ou un mauvais traitement qui était destiné à le faire réagir. Cela peut également représenter un dilemme : un moment où le personnage hésite sur la bonne manière d’agir (et donc, s’il finit par faire son choix, un bloc dramatique neutre sera suivi d’un bloc dramatique positif ou négatif).

Bien souvent, un bloc dramatique positif sera la conséquence d’un bloc d’intrigue positif, mais cela n’est pas nécessairement le cas. Parfois, le protagoniste progresse en direction de son but mais est déprimé par le genre de personne qu’il est en train de devenir, et réalise qu’il est de moins en moins en harmonie avec les méthodes qu’il emploie : on couple donc un bloc d’intrigue positif avec un bloc dramatique négatif. Dans d’autres cas, le personnage subit un revers, mais l’adversité le motive à continuer de plus belle et lui donne la rage au ventre : on enchaîne alors un bloc d’intrigue négatif avec un bloc dramatique positif.

Les blocs de dénouement

Là, il en existe deux types ☑️ : les blocs de dénouement d’intrigue et les blocs de dénouement dramatique. Dans le premier cas, le protagoniste accomplit son objectif : il terrasse le méchant, il obtient le titre convoité, il résout l’enquête. Dans le second cas, le protagoniste termine sa transformation intérieure : il apprend à lâcher prise, il triomphe de son égoïsme, il réalise qu’il peut compter sur ses amis. Dans un roman, il ne peut donc en principe y avoir qu’un seule bloc de dénouement de chaque type, à moins que l’on suive la trajectoire de multiples personnages qui poursuivent chacun des buts différents et ont des arcs dramatiques distincts.

Les blocs d’information

Un bloc d’information, c’est un bloc au cours duquel le personnage (ou le lecteur) apprend quelque chose qu’il ignorait. Cela peut être la conséquence d’un bloc d’intrigue, donc d’une action délibérée, ou être l’effet d’une rencontre inopinée ou d’une révélation.

Là aussi, il existe trois types de blocs de ce genre. Le bloc d’information ❓ ou bloc d’information mystère, c’est celui où le personnage apprend quelque chose qui soulève sa curiosité et lui donne envie d’en savoir plus : une incohérence, une information partielle ou quelque chose qui contredit ce qu’il pensait savoir rentrent dans cette catégorie. Cela peut être idéalement couplé avec un bloc dramatique de peur ou d’espoir.

Le bloc d’information ❗ou bloc d’information révélation, c’est celui au cours duquel le protagoniste apprend une nouvelle inattendue, qui peut le motiver à agir dans un sens ou dans un autre (et donc mener à un bloc dramatique positif ou négatif). Typiquement, un bloc d’information révélation fera écho à un bloc d’information mystère : c’est signe que le protagoniste a obtenu la réponse à une question qu’il se posait depuis un moment au cours de l’intrigue.

Enfin, un bloc d’information ❌, ou bloc d’information d’exposition, contient une information qui n’a pas de conséquences immédiates, ne soulève pas de mystère et ne change pas l’état émotionnel du protagoniste. Typiquement, ces blocs servent à établir des aspects de l’intrigue en amont, en attendant qu’ils deviennent pertinents plus tard. Attention de ne pas abuser de ces blocs-là, qui, trop nombreux, peuvent étouffer l’intrigue et rendre le roman pesant ou incompréhensible.

Les blocs de stase

Les blocs de stase, ce sont ceux où il ne se passe rien. Il peut sembler inutile de prendre en compte ce genre de blocs, mais l’écriture romanesque comprend également des moments où le protagoniste n’agit pas pour faire avancer l’intrigue, et il peuvent avoir toute leur importance. Après tout, un personnage peut faire énormément de choses différentes qui n’ont aucun lien direct avec l’intrigue : si vous écrivez une scène pendant laquelle quelqu’un est en train de faire la cuisine lorsqu’il se fait attaquer, vous enchaînerez un bloc de stase (faire la cuisine) avec un bloc d’intrigue (le combat).

Un bloc de stase 🔴, ou bloc de stase standard, regroupe toutes les actions qui n’ont aucune influence ni sur l’intrigue, ni sur l’état émotionnel du personnage, et ne confèrent aucun avantage ou désavantage à qui que ce soit.

Il peut également y avoir des blocs de stase 🔺, ou positifs. Une catégorie qui regroupe tous les blocs où un personnage voit sa situation s’améliorer, sans pour autant faire avancer l’intrigue. Par exemple, il peut écouter de la musique, ce qui le calme et le met de bonne humeur. Ou alors, il enfile sa cape d’invisibilité, ce qui lui confère un avantage mais, sauf s’il le fait dans un but précis, ne constitue pas un bloc d’intrigue.

Enfin, les blocs de stase 🔻, ou négatifs, c’est l’inverse : il se passe quelque chose qui péjore la situation du personnage, sans pour autant l’éloigner de ses objectifs. Son chat meurt, il réfléchit à sa vie et trouve qu’elle manque de saveur, il retombe dans la bouteille : tous ces exemples sont dans cette catégorie.

On met tout ensemble…

Avec les blocs ci-dessus, on peut assembler à peu près n’importe quelle scène. Prenons l’exemple ci-dessus, du personnage qui est tranquillement en train de cuisiner (bloc de stase standard). Il se fait attaquer par des gens qui s’introduisent chez lui et ont l’air de le connaître, mais lui ne comprend pas leurs motivations (bloc d’information mystère). Au terme d’un combat, il en vient à bout (bloc d’intrigue positif) mais il ressort de cette lutte choqué et effrayé (bloc dramatique négatif). En d’autres termes, toute la scène peut se résumer à ceci : 🔴❓↗️⏬

La théorie des blocs est très utile pour établir le plan d’un roman. Si vous aimez planifier tous les détails, vous pouvez prévoir chaque bloc de chaque scène, tout au long du roman, et produire ainsi une liste très détaillée de tout ce qui arrive dans votre histoire. J’y reviens dans un prochain billet.

Même si tout cela vous semble un peu lourd, il peut être utile de garder la théorie des blocs à l’esprit lors de la relecture. Lorsque vous tombez sur une scène qui ne fonctionne pas et que vous ne comprenez pas tout de suite pourquoi, c’est généralement parce qu’il manque un bloc. Typiquement, un bloc d’intrigue n’est pas suivi d’un bloc dramatique et manque donc d’impact, ou alors il manque un bloc d’information qui permettrait de mettre les choses en perspective et de mieux comprendre les enjeux. Ou, troisième possibilité : les scènes s’enchaînent sans pause et il peut être utile d’insérer un bloc de stase là au milieu.

Atelier : pour mieux comprendre tout ça, prenez un chapitre d’un de vos romans préférés et essayez de le découper en blocs. Cette analyse est riche d’enseignement pour comprendre de quelle manière un auteur construit son intrigue. Dans certains cas, vous pouvez avoir l’impression qu’il existe plusieurs manières de découper les scènes en blocs, ou alors vous pouvez avoir l’impression que le passage comprend des blocs qui ne sont pas listés ci-dessus. C’est parfaitement normal : la technique des blocs n’est pas une science, c’est plutôt un jeu, une astuce, qui peut vous guider mais en aucun cas vous contraindre.

📖 La semaine prochaine: les formes de l’intrigue