Dix thèmes

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La théorie, je le sais bien, ça va un moment. Pour mieux saisir les enjeux, les fonctionnements et les mécanismes du thème en littérature, rien ne vaut une bonne petite mise en situation.

Dans ce billet, je vous propose d’évoquer dix thèmes utilisés régulièrement dans les romans. Peut-être vont-ils vous inspirer et vous donner envie de les adopter pour un de vos projets. Peut-être que leurs descriptions vont vous motiver à vous lancer dans une voie légèrement différente. Peut-être que les exemples inclus vont vous aider à mieux comprendre comment un auteur parvient à entremêler un thème avec l’intrigue et les personnages d’un récit. Quoi qu’il en soit, n’hésitez pas, comme toujours, à me faire part de vos remarques.

Le bien contre le mal

La lutte classique entre le bien et le mal, la lumière contre l’obscurité, la vie contre la mort, l’altruisme contre la cruauté, la santé contre la maladie, le bonheur contre le malheur représente une des histoires les plus anciennes de l’histoire de la fiction. Elle sert de base à une partie des mythologies sur toute la planète, et est encore utilisée par les auteurs qui souhaitent conférer un vernis mythique à leurs récits, par exemple dans la fantasy.

Ce n’est pas parce que vous choisissez ce thème que vous êtes obligés de vous montrer simpliste. Par exemple, ce n’est pas nécessairement le bien qui doit ressortir gagnant ; le camp du bien peut être vérolé par le mal, et le camp du mal noyauté par le bien ; les définitions du bien et du mal peuvent être non-conventionnelles ; et naturellement, la lutte en question peut être interne plutôt que littérale. Par ailleurs, vous pouvez jeter tout ça à la corbeille pour faire de votre roman une exploration de systèmes de pensées éthiques : le bien vu par un personnage qui adhère aux préceptes de l’éthique kantienne face à un personnage religieux ou amoral, par exemple.

Autres thèmes similaires : la morale, la tentation, la divinité

Exemples :

« Le Seigneur des Anneaux », de JRR Tolkien

« Le Fléau », de Stephen King

« Les Bienveillantes » de Jonathan Littell

L’amour

Une émotion, qui éclot en sentiment, qui lie les êtres les uns aux autres et qui est à la fois à l’origine des plus sincères motivations et des drames les plus déchirants, l’amour est un des thèmes littéraires les plus riches et les plus fréquemment utilisés. Et pour cause, il est pratiquement inépuisable. L’amour prend les formes les plus diverses et se manifeste dans les contextes les plus variés.

En abordant ce thème, on peut rédiger une romance charmante et pleine d’innocence, un thriller sombre et violent ou un roman angoissé sur la détresse associée à la condition humaine. Bref, l’amour est une passerelle vers l’exploration des liens entre les individus, et entre l’humanité et le cosmos.

C’est un thème multiple, qui peut être décliné en sous-thèmes qui ont finalement peu de choses à voir les uns avec les autres : l’amour interdit, l’amour platonique, l’amour toxique, le premier amour, l’amour à sens unique, l’amour perdu, l’amour des parents pour leurs enfants, pour les amis, pour les animaux, etc…

Autres thèmes similaires : l’amitié, le sexe, le divorce

Exemples :

« Romeo et Juliette », de William Shakespeare

« Raison et sentiments » de Jane Austen

« Belle du Seigneur », d’Albert Cohen

La mort

S’il y a un concept qui est encore plus universel que l’amour, c’est bien la mort, puisque c’est une des rares choses qu’ont en commun toutes les créatures vivantes. Comment fait-on face à la perspective de sa propre mort ou à celle des autres, comment survit-on au deuil, qu’est-on prêt à faire pour déjouer la mort, qu’est-ce que cela implique de mettre fin à la vie de quelqu’un, comment continuer à vivre après avoir frôlé la mort, comment faire de la mort son métier, dans quelle mesure la mort agit-elle comme un révélateur de la vie : les déclinaisons sont là aussi innombrables.

La fascination qu’exerce la mort sur l’humanité représente également un jalon culturel fondamental, qui comporte toutes les théories possibles et imaginables sur la vie après la vie, l’au-delà, l’éternité et la place des pauvres mortels face à l’éternité.

La mort est un des rares aspects de l’existence qui est encore fortement ritualisé dans nos civilisations post-modernes, et qui comporte un grand nombre de symboles reconnaissables par toutes et tous. Cela permet d’ancrer un texte sur la mort dans une symbolique et des motifs qui vont avoir de la résonance auprès des lectrices et des lecteurs.

Autres thèmes similaires : la vieillesse, l’éternité, la valeur de la vie

Exemples :

« L’étranger » d’Albert Camus

« Phèdre » de Jean Racine

« La nostalgie de l’ange » d’Alice Sebold

La vengeance

Qu’est-ce qui peut motiver un individu à commettre des actes qu’il aurait pu croire impensables et à trahir toutes les valeurs qui lui semblaient fondamentales ? La vengeance répond à cette définition. C’est un acte qui est, par essence, dramatique, parce qu’en règle générale, une intrigue qui traite de ce thème commencera et se terminera par une transformation pour les protagonistes. Elle contient également, en son cœur, un conflit entre deux individus antagonistes (ou davantage).

Mais la vengeance ne doit pas être uniquement considérée comme un élément de structure dramatique : la choisir comme thème ouvre des possibilités bien plus intéressantes. Un récit qui traite de vengeance va se consacrer à évoquer la manière dont cet acte constitue une force plus destructrice que le pardon, les choix moraux qu’elle implique, ou comment une revanche menée à bien apaise rarement l’âme tourmentée de celui qui la commet.

Plat qui se mange froid, la vengeance, c’est aussi l’occasion d’écrire des romans au long cours, montrant comment une personne flouée peut ourdir des machinations pendant des décennies.

Autres thèmes similaires : le sacrifice, la colère, le fanatisme

Exemples :

« Le conte de Monte Cristo » d’Alexandre Dumas

« Les hauts de Hurlevent », d’Emily Brontë

« Dune » de Frank Herbert

La rédemption

C’est, au fond, presque l’inverse de la vengeance. Alors que la vengeance traite d’un acte commis par une personne flouée qui cherche à obtenir réparation, souvent de manière violente, auprès de l’individu qui lui a fait du tort, la rédemption traite des efforts entrepris par un individu qui a mal agi, et qui cherche à obtenir le pardon pour ses actes. Là aussi, on a affaire à un thème transformatoire par définition, puisque le protagoniste cherche à changer son propre fonctionnement ou la manière dont il est perçu par la société (ou les deux).

Tout le monde n’est pas capable de procéder à un changement de cette ampleur, aussi il est possible d’aborder le thème de la rédemption à travers la chronique d’un échec ou d’un demi-succès. Et même quand cela fonctionne, cela passe souvent par des sacrifices, l’acte rédempteur par essence étant le sacrifice de sa propre vie.

Un autre aspect intéressant du thème, c’est qu’il permet d’explorer le bien, le mal, et la manière dont on tend à ranger les individus dans ce genre de catégorie. Une histoire qui traite de rédemption verra une personne considérée comme mauvaise déployer des efforts pour devenir une bonne personne. Où se situe la frontière ? Et est-ce un changement de perception ou quelque chose de plus fondamental ?

Autres thèmes similaires : l’oubli, la transformation, la descente aux enfers

Exemples :

« Les misérables » de Victor Hugo

« Les cerfs-volants de Kaboul » de Khaled Hosseini

« Un chant de Noël » de Charles Dickens

Le pouvoir

Exercer une influence sur les autres, modeler la société, décider du sort d’autres personnes sans que ceux-ci aient voie au chapitre : le pouvoir est un thème intéressant parce qu’il met en perspective l’individu et la société, voire la civilisation. C’est un thème aussi personnel que social, qui permet tous les jeux de contraste entre le niveau particulier et le niveau général.

Le pouvoir est également un sujet protéiforme, en cela qu’il peut changer du tout au tout en fonction de l’angle que l’on choisit d’aborder. Le pouvoir subi par l’individu situé tout en bas de l’échelle sociale est différent du pouvoir absolu vu par la personne qui le possède, ou par celui qui tente de l’acquérir, ou encore par celui qui est en train de le perdre.

Une facette de ce thème qui fascine particulièrement les romanciers, c’est la manière dont le pouvoir corrompt et met à mal les valeurs des êtres, quelles que soient leurs intentions de départ. L’exercice du pouvoir absolu, tyrannique, écrase l’individu et sert de ferment à toute la littérature dystopique.

Autres thèmes similaires : l’ambition, la corruption, la responsabilité

Exemples :

« Le rouge et le noir » de Stendhal

« La ferme des animaux » de George Orwell

« Macbeth » de William Shakespeare

La survie

Au verso du thème de la mort se trouve le thème de la survie. Toutes les créatures vivantes sont animées par des mécanismes qui les poussent à échapper au danger et aux périls en tous genres, donc il n’y a rien d’étonnant à réaliser qu’il s’agit d’un des thèmes majeurs de la littérature.

Une histoire centrée sur le thème de la survie va la plupart du temps mettre en scène un individu ou un groupe face à une menace extérieure, que celle-ci vienne de l’environnement, de la civilisation humaine, qu’il s’agisse d’une maladie, d’une catastrophe naturelle ou d’un puissant ennemi ou groupe d’ennemis. La nature de cette menace va conditionner la manière dont le thème est abordé : un roman consacré à un personnage qui tente de s’échapper d’une nature hostile pour retourner à la civilisation sera radicalement différent d’un récit postapocalyptique où aucune échappatoire n’est disponible.

Une histoire de survie tend à révéler la nature profonde de des personnages : ce qui reste d’eux une fois qu’ils ont abandonné toutes leurs ressources et tous leurs espoirs. Certains exposent leur noirceur profonde, d’autres révèlent des ressources insoupçonnées.

Autres thèmes similaires : la civilisation contre la nature sauvage, l’instinct, l’apocalypse

Exemples :

« La Route » de Cormac McCarthy

« Sa majesté des mouches » de William Golding

« Seul sur Mars » d’Andy Weir

La justice

En tant que thème littéraire, la justice matérialise l’idée selon laquelle un comportement vertueux mérite une récompense, et que le vice mène à la punition. Par ailleurs, la justice est également sociale : il s’agit alors de s’intéresser au principe selon lequel tous les êtres humains ont des droits égaux et peuvent prétendre à un standard minimal de condition de vie, et à ne pas subir de mauvais traitement sans avoir commis de faute.

Les romans qui sont consacrés à ce thème cherchent donc à répondre à des questions comme « Qu’est-ce qui est juste ? », « Comment lutter contre l’injustice ? », « Qu’est-ce qui constitue une punition acceptable ? ». Ils abordent à la fois le sentiment d’être confronté à l’injustice, qui peut naître dans le cœur d’un individu, mais aussi la manière dont une société organise son système judiciaire et les punitions qui l’accompagnent.

La justice et l’injustice, il faut le noter, ne sont pas uniquement des notions liées à l’appareil juridique. Elles touchent à la philosophie, à l’éthique, à la culture, mais aussi à l’économie, partant du principe que, par exemple, la hiérarchie sociale née des inégalités de revenus peut mener elle aussi à des injustices.

Autres thèmes similaires : l’égalité, la pureté, la loyauté

Exemples :

« Germinal » d’Emile Zola

« Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » de Harper Lee

« Le procès » de Franz Kafka

La guerre

J’ai déjà eu l’occasion de consacrer une quantité d’articles invraisemblable à la guerre. En tant que thème littéraire, celle-ci permet de confronter les personnages – tous les personnages – au pire événement de leur existence. La guerre voit la société toute entière, mais aussi les relations entre les êtres, la décence la plus élémentaire, et parfois l’espoir lui-même, disparaître, sans que l’on puisse savoir quand ou même si tout cela va réapparaître un jour. Parce que le conflit et la remise en question sont partout, cela en fait le thème littéraire par excellence.

Pour aborder le thème de la guerre, il n’est même pas forcément nécessaire de situer l’action du roman au cœur du conflit. On peut très bien s’en éloigner dans l’espace et s’intéresse au sort des civils, ou dans le temps et se focaliser sur la période qui précède ou qui suit un conflit armé. Un livre qui parle de la guerre ne doit d’ailleurs pas nécessairement mettre en scène la guerre, et peut très bien se contenter de l’évoquer à travers ses stigmates, ses séquelles ou ses racines.

Autres thèmes similaires : la catastrophe, la famine, la crise

Exemples :

« A l’ouest rien de nouveau » d’Erich Maria Remarque

« La guerre éternelle » de Joe Haldemann

« Abattoir 5 » de Kurt Vonnegut

La famille

La famille est la plus petite forme de société humaine. Constituée d’individus unis, parfois en tout cas, par la génétique, par un vécu commun, et par une affection réciproque, elle ne constitue pas pour autant un groupe nécessairement fonctionnel. Même les familles les plus unies comprennent des membres qui ne peuvent pas se supporter, et il suffit parfois que survienne une crise, un deuil, une affaire d’argent pour découvrir que l’unité familial n’était qu’un vernis qui craquelle rapidement.

En d’autres termes : la famille rajoute une couche de complication à tous les drames humains existants, raison pour laquelle il s’agit d’un thème éminemment littéraire. La famille exacerbe les émotions : elle rend les joies partagées plus grandes, les triomphes plus doux, mais elle peut aussi transformer les peines en tragédies.

Comme toutes les histoires qui tournent autour d’une communauté, un roman dont le thème est la famille va donner l’occasion à un auteur de s’interroger sur la place de l’individu au sein de celle-ci, et des compromis qu’il doit faire pour continuer à exister. Les liens entre parents et enfants, entre frères et sœurs, qui continuent à exister même s’ils se détériorent, constituent une exception dans les relations humaines, qui mérite d’être approfondie.

Autres thèmes similaires : la transmission, la communauté, le passage à l’âge adulte

Exemples :

« Les quatre filles du Docteur March » de Louisa May Alcott

« Le Parrain » de Mario Puzzo

« Cent ans de solitude » de Gabriel Garcia Marquez

Éléments de décor: le crime

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Il ne faut pas s’étonner que le crime soit un des thèmes les plus abordés en littérature : il est, par essence, dramatique, et se prête à d’infinies variations. Le crime, c’est une violation de l’ordre établi, ce qui en fait automatiquement un sujet intéressant à examiner. Il touche également à la morale de l’être humain et aux facteurs qui peuvent le pousser à commettre le bien ou le mal. Et puis comme le crime est par définition interdit, c’est qu’il va se heurter à des résistances, voire à des conséquences très lourdes, et ça signifie donc qu’il porte en lui les germes du conflit et donc du drame.

Le crime, qu’est-ce que c’est ? Un concept bien trop vaste pour être épuisé dans ce billet, pour commencer, donc je vous prie d’avance de me pardonner, mais je ne vais faire qu’esquisser le sujet. Si l’on part en quête d’une définition, on pourrait dire qu’il s’agit de la catégorie la plus grave des infractions au code pénal ou à d’autres lois qui servent de cadre à notre société, supérieure en cela au délit. C’est lui qui a les conséquences les plus sérieuses et qui est réprimé avec le plus de vigueur, et celles et ceux qui commettent des crimes peuvent s’attendre à finir en prison ou à subir d’autres peines majeures.

Il existe différents types de crimes, qui ont peu de rapport entre elles. Ici, on va surtout considérer les crimes contre la propriété, tels que les vols, les cambriolages, le recel, le détournement de fonds, la fraude, l’extorsion, et les crimes contre l’intégrité physique, comme le meurtre, le viol, les coups et blessures, mais aussi les commerces illégaux, comme le trafic de drogue, de fausse monnaie ou d’armes à feu. D’autres types d’infractions, tels que les crimes de haine, les crimes de guerre, les crimes contre l’environnement ou les crimes contre l’humanité ne font pas directement l’objet de ce billet, mais certains des éléments discutés ici peuvent y être appliqués également, si on fait un petit effort.

S’il existe différents types de crimes, il y a aussi différents types de criminels. Les premiers sont les criminels occasionnels, ou criminel d’opportunité, ceux qui commettent un assassinat sous l’emprise de la colère et n’ont pas l’intention de recommencer, ou ceux qui commettent un casse dans une station-service parce qu’ils ont besoin d’argent. Il y a aussi des criminels de carrière, à toutes sortes de niveaux, du petit dealer de drogue jusqu’au gros bonnet de la pègre. Et puis il y a des individus qui commettent des crimes, essentiellement monétaires, mais continuent à se considérer comme des éléments ordinaires de la société.

La question de la motivation du criminel est cruciale. Qu’est-ce qui pousse un individu à violer la loi ? L’appât du gain, l’effet d’entraînement, le désespoir, les besoins financiers, la colère, la vengeance sont des mobiles très fréquents. Parfois, on peut même commettre des crimes pour des raisons honorables, comme Tom Sawyer qui planifie l’évasion de Jim dans « Huckleberry Finn » de Mark Twain.

D’ailleurs, voilà un aspect du crime qui offre d’innombrables possibilités à un auteur. Le crime est un miroir de la société, en cela que ce sont les crimes qui forgent les criminels. Al Capone est un des barons de la pègre les plus connus de l’histoire, mais il ne faisait que vendre de l’alcool pendant la Prohibition. Quelques années plus tôt ou plus tard, rien dans ses activités n’aurait été interdit par la loi. Que penser d’un individu qui aide des immigrants illégaux à traverser les frontières ou les héberge chez lui ? Dans certains cas, la loi et la morale ne sont pas d’accord sur ce qu’il convient de considérer comme un crime.

Si la criminalité est présente dans toute la littérature, elle est au cœur d’un genre : le roman policier. Celui-ci s’intéresse, selon les histoires et selon les auteurs, à trois types de personnages, qui sont en fait les trois parties prenantes du crime : le criminel (ou le suspect), le justicier (policier, juge, avocat, détective privé, etc…) et la victime (également l’entourage de la victime ou les victimes périphériques). Pour un romancier, il y a des jeux intéressants à tenter en mélangeant ces trois rôles : et si le criminel était la victime d’autres criminels ? Que se passe-t-il quand un policier viole la loi au nom de ses idéaux de justice ? Et si la victime, par vengeance, se met en tête de faire la justice elle-même ? Et qu’arrive-t-il quand un juge devient victime d’un crime ?

Même si le roman policier tel qu’on le connaît aujourd’hui a pris forme lors de ces cent dernières années, il a des racines très profondes – on n’a qu’à penser que la Bible introduit dès ses premières pages un personnage d’assassin nommé Caïn. D’ailleurs les meurtres, les pillages et les vols abondent dans les littératures de l’Antiquité. Autant dire que les victimes aussi sont des figures anciennes de la littérature, même si l’idée de sonder leur cœur est contemporaine. Les détectives en tant que protagonistes sont un ajout plus récents, et selon certains historiens de la littérature, le tout premier détective romanesque moderne serait l’inspecteur Bucket, dans « Bleak House » de Charles Dickens, en 1853. Même si c’est vrai, il existe des ébauches de personnages qui mènent l’enquête depuis bien plus longtemps que ça.

Le crime et le décor

Quand on parle du crime, à cause de l’influence du polar littéraire ou cinématographique, on s’imagine presque sans le vouloir une rue mal éclairée, à l’aspect délabré ou inquiétant, qu’on se figure comme une sorte de décor par défaut du crime. En tant qu’auteur, c’est le genre de cliché qu’il faut fuir avec hâte : ce qui rend le crime fascinant, c’est qu’il pénètre tous les milieux et toutes les couches de la société, et votre histoire criminelle sera d’autant plus intéressante qu’elle se situera dans un milieu qui sort de l’ordinaire : et si un jardin d’enfant était utilisé comme plaque tournante pour un gros trafic de drogue ? Et si une affaire de meurtre prenait place dans le milieu des décorateurs d’intérieur ? Et si un paysagiste ou un dentiste poursuivaient une seconde carrière en tant que cambrioleur ?

De la même manière, un romancier qui souhaitera situer l’action de son polar dans un décor en particulier a l’embarras du choix – et ne doit surtout pas s’interdire de s’éloigner des sentiers battus. On pense par exemple au concept de syndicat du crime : peut-être est-il temps de s’éloigner des stéréotypes venus des films de mafieux ou de yakusas. Une bande criminelle peut très bien naître dans la campagne profonde, ou au sein d’une minorité à laquelle la littérature ne s’est pas beaucoup intéressée. Et si votre syndicat du crime était entièrement composé de femmes ? Ou de geeks ? Ou de Néo-Zélandais ? Ou de Bretons ? Ou d’homosexuels ? Quel que soit votre choix, ce qui compte le plus, au final, c’est de savoir quel genre d’activités poursuit ce syndicat du crime, quels membres le composent et comment sa hiérarchie fonctionne (au sommet et à la base).

Mais tous les criminels ne sont pas membres d’une organisation hautement hiérarchisée. Toute une partie de l’activité criminelle est commise par des individus solitaires ou des petits groupes, des amis, des familles ou des partenariats de circonstances. La structure dissolue de ce genre de groupe criminel et les tensions que cela génère peuvent être très intéressants pour un auteur.

Si c’est le point de vue des victimes qui vous intéresse, l’unité de décor dans laquelle peut s’inscrire votre histoire est la famille. En général, un crime a beaucoup de répercussions dans le proche entourage de la victime. Cela dit, il existe toutes sortes de familles différentes et dans certaines d’entre elles, peu unies, le soutien espéré risque de tarder à venir. D’autres milieux peuvent venir se greffer là autour : les amis, les médecins et le monde hospitalier, les psys, l’entourage professionnel, un cercle de soutien, l’église, etc… L’impact d’un crime violent en particulier peut se faire ressentir dans toute une communauté.

Côté justice, les éléments de décor attendus sont également usés par une longue habitude de leur utilisation dans la littérature : le commissariat de police, la brigade criminelle, le laboratoire, la morgue, le palais de justice, etc… Chacun d’entre eux est presque devenu un cliché du polar en soi. Si vous vous lancez dans ce genre d’histoire, essayez de trouver un angle pas trop usé pour vous en servir, une certaine manière de les décrire, ou une originalité dans votre description. Si votre roman raconte une enquête autour d’un meurtre menée dans une brigade qui vient d’être endeuillée par un attentat terroriste, par exemple, cela va lui conférer une dynamique différente de celle que l’on a l’habitude de voir partout.

Toutes les époques ne se ressemblent pas du point de vue de l’activité criminelle, et tant les méthodes des criminels que celles des policiers évoluent en fonction des sursauts de la technologie et de la société. On peut même dire que le crime et la lutte contre le crime sont en partie guidée par une forme d’escalade technologique : les progrès des policiers forcent les criminels à se montrer plus inventifs sur ce plan-là, et inversement. Pour s’en sortir, les policiers ont dû être des chasseurs, puis des scientifiques, et aujourd’hui des informaticiens.

Ce qui est considéré comme un crime varie également avec les cultures et les époques – on a déjà cité le cas de la Prohibition – et il y aurait matière à écrire un roman intéressant sur l’enquête d’un policier politique chargé de traquer des dissidents dans un régime totalitaire, avec les tiraillements de conscience que cela suppose.

Il y a aussi des périodes plus mouvementées que d’autres du point de vue de l’activité criminelle. Lors d’une récession, la criminalité augmente, et on retrouve derrière des barreaux des individus qui n’auraient jamais songé à violer la loi auparavant.

Le crime et le thème

Par nature, le crime et la police peuvent s’insérer dans n’importe quelle strate de la société, apparaître dans tous les milieux, toucher n’importe quel type d’individu pour les raisons les plus diverses. Plus que n’importe quel autre élément de décor, une histoire de nature criminelle peut être déclinée pour évoquer les thèmes les plus divers. Il n’y a pratiquement aucune limite aux variantes que l’on peut explorer. C’est en grande partie ce qui explique le succès durable des enquêtes criminelles dans la littérature et l’audiovisuel. On peut choisir de consacrer une histoire de ce type à des thèmes aussi divers que l’honneur, l’argent, la mort, la trahison, la famille, ou des centaines d’autres possibilités.

Certains thèmes, cela dit, sont plus spécifiquement liés au crime et c’est dans des histoires centrées sur cet élément qu’ils peuvent s’épanouir le plus naturellement. C’est le cas de la descente aux enfers : le thème où un auteur explore les conséquences d’une tentation, d’un passage à l’acte ou d’une erreur de jugement, qui finit par avoir des conséquences épouvantables pour le protagoniste et son entourage. Une première infraction est suivie d’autres, puis d’autres encore, alors que le personnage égare sa boussole morale et se pardonne de plus en plus de méfaits, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus s’évader de la vie de crime qu’il a choisie.

Certains romans noirs aiment explorer la noirceur de l’âme humaine – l’idée que les véritables monstres sont autour de nous, et que même les individus les plus ordinaires sont capables de commettre des actes effroyables. Peut-on encore les comprendre, ces tueurs en série, assassins de masse, terroristes ? Peut-on les voir comme nos frères et sœurs humains, ou n’y a-t-il rien chez eux que l’on soit capable de reconnaître ? Et cette part sombre de nous-mêmes, quels sont ses effets, comment se propage-t-elle ? Est-ce qu’à vouloir trop comprendre les individus ignobles, on ne risque pas de finir par perdre ses repères ?

L’appât du gain est également un thème lié au crime, comme il l’est également à l’argent. Représenter dans la fiction le désir d’accumuler des richesses comme une faim insatiable, face à laquelle les fragiles digues morales qu’érigent les individus ne résistent pas longtemps, est un classique des histoires criminelles. Dans certains cas, l’amorce de la vie criminelle démarre pour des raisons pragmatiques – la survie, la volonté d’assurer la subsistance de sa famille – mais elle peut finir ensuite par être corrompue par un appétit de plus en plus furieux pour l’argent. À l’inverse, un personnage vénal mais respectueux de la loi peut être tenté d’aller de plus en plus loin pour accumuler son magot, jusqu’à commettre des crimes impardonnables.

Impardonnables – ou peut-être pas. Le pardon, la rédemption, sont aussi des thèmes qui méritent d’être abordés. Une fois que l’on a commis des actes que la société désapprouve, quels sont les moyens de rentrer dans le rang et de retrouver une certaine dignité vis-à-vis de nos semblables ? Comment résister à l’envie de replonger ? Voilà un joli point de départ pour quantité d’histoires romanesques.

Le crime et l’intrigue

Il est possible de structurer la construction d’un roman grâce à des éléments issus du monde du crime. C’est ce qu’on observe en particulier dans les histoires de casses, celles dans lesquelles on suit une bande de criminels qui planifie patiemment un cambriolage qui paraît impossible, avant de le mettre à exécution avec plus ou moins de succès. Là, la structure de l’histoire épouse de près celle du casse, les points-charnières étant formées par les principales étapes du crime et de sa préparation.

Il est également possible d’adopter une approche biographique : un roman pourrait suivre toute la carrière d’un criminel, depuis son premier larcin jusqu’à son arrestation, ou sa mort.

Mais plus que le délit en lui-même, c’est souvent la résolution du crime qui est la plus intimement liée à la structure des histoires criminelles. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de roman policier. L’enquête, avec la révélation initiale, la collecte d’indice, une série de déductions et de retournements de situation, et une arrestation finale, constitue une intrigue prête à être utilisée pour raconter n’importe quel type d’histoire. On reviendra sur ces questions dans un prochain billet.

Le crime et les personnages

Au fond, les trois types de rôles principaux d’une histoire criminelle peuvent concerner n’importe quel personnage de votre histoire : est-il un criminel ? Un justicier ? Une victime ? Sous quelle forme ? A-t-il endossé un de ces rôles dans le passé ? Qu’est-ce qui pourrait le mener à le faire dans l’avenir, et en particulier, à quel point est-il susceptible de violer la loi ?

Il est très courant, en littérature, de décréter qu’un personnage a un passé de criminel, qu’il a fait de la prison, qu’il est ancien flic ou qu’il est en cavale et activement recherché. C’est le cas également dans des genres qui n’ont pas grand-chose à voir avec le polar. Le plus souvent, il s’agit d’une manière un peu facile de montrer qu’il s’agit d’un dur à cuire, de quelqu’un qui a une part sombre, et donc de donner l’illusion qu’il a de l’épaisseur.

Ne tombez pas dans ce piège. Il peut être intéressant de donner une trajectoire dans le crime à l’un de vos personnages, mais faites en sorte d’éviter les stéréotypes et de vous demander quelles marques ce genre d’expérience peut laisser sur la personnalité d’un individu. En général, celles et ceux qui sont passés par là sont marqués, instables, ont du mal à se réinsérer, entretiennent au sujet de l’existence une vision fataliste ou narcissique, ou encore se coupent de leurs contemporains, avec lesquels ils ont peu d’expériences en commun.

Souvenez-vous aussi que les histoires criminelles ont un long passé, qui charrie avec lui des stéréotypes et des mauvais réflexes. Par exemple, les protagonistes de ces histoires sont très majoritairement des hommes, à moins qu’il s’agisse de victimes, auquel cas on a plutôt affaire à des femmes. Voilà un déséquilibre que vous pourriez juger pertinent de corriger.

Variantes autour du crime

Les lois que produit une civilisation sont un miroir de ses valeurs. Ce que l’on choisit d’interdire, de réprimer, montre quelles sont nos priorités, nos tabous, ce que l’on considère dangereux pour la société. C’est quelque chose qu’un auteur de fantasy ou de science-fiction ferait bien de garder à l’esprit, parce que cela signifie que le crime devient un outil narratif qui permet d’explorer la société et de fournir de l’exposition.

Vous souhaitez écrire une histoire de SF située dans un monde où les riches peuvent télécharger leur conscience dans un ordinateur, et habiter des répliques androïdes d’eux-mêmes, parfaites et éternellement jeunes. Afin de mettre en lumière le fonctionnement d’une telle société, rien de tel que d’entamer l’histoire par un meurtre : que signifie un crime violent pour quelqu’un qui peut dupliquer sa conscience à l’infini, et comment s’y prendrait-on si on souhaitait l’assassiner pour de bon ?

Chaque aspect du processus de la lutte contre le crime peut recevoir une variante issue de la science-fiction. Dans sa nouvelle « Rapport minoritaire », adaptée au cinéma, Philip K. Dick met en scène un monde où la police peut détecter les meurtres avant qu’ils aient lieu. Vous pouvez explorer des variantes du même genre en mettant en scène une brigade criminelle qui peut voyager dans le temps, un futur où toutes les pulsions meurtrières ont été scientifiquement purgées de l’âme humaine, ou en écrivant une histoire autour de policiers qui luttent contre les crimes violents dans les mondes virtuels.

Le crime peut également prendre une forme poétique dans des genres comme le merveilleux ou le réalisme magique. Qu’advient-il d’une victime à qui un voleur a dérobé le cœur, et qui doit continuer à vivre sans cet organe où elle cachait ses émotions ? Quelles sont les motivations du voleur de mots, qui vient chaque nuit dérober des pans entiers du vocabulaire des citoyens d’une ville, jusqu’à ce que les enquêteurs ne soient plus capables de communiquer entre eux ? Et s’il était possible d’assassiner quelqu’un en réarrangeant son mobilier, comme dans « Enigma » de Peter Milligan ?

Réfléchissez aussi aux implications que les éléments les plus exotiques de votre décor ont sur les normes légales en vigueur dans votre univers. Dans un monde, comme ceux du jeu de rôle « Donjons & Dragons », où certains prêtres ont le pouvoir de ramener les morts à la vie, moyennant une certaine somme d’argent, on pourrait en déduire que le meurtre devient une simple atteinte à la propriété, mais que par contre tout ce qui a trait au blasphème serait puni très sévèrement.

⏩ La semaine prochaine: Écrire le mystère