Critique: Winnie l’ourson

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Christopher Robin, un petit garçon, vit à deux pas de la forêt, où il passe le plus clair de son temps. Pendant qu’il n’est pas là, ses peluches, ainsi qu’un lapin et un hibou qui se sont liés d’amitié avec eux, tentent – et échouent souvent – de donner un sens à un environnement qui les laisse perplexes, et qui est propice pour eux à des aventures aussi futiles que grandioses.

TITRE : Winnie l’ourson

AUTEUR : A.A. Milne

EDITION : Gallimard (ebook)

« Winnie l’ourson » est un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature enfantine. Les personnages en sont mémorables, et attachants pour les enfants, et les différentes histoires qui composent le recueil ne sont ni trop longues, ni trop courtes pour de jeunes lecteurs (ou, dans le cas de mes enfants, de jeunes oreilles). Il n’y a ici aucun antagoniste : Winnie et ses amis ne triomphent que de leur propre ignorance et des problèmes qu’ils se sont causés eux-mêmes.

Les adultes y trouveront également un intérêt certain. Pour commencer, l’auteur parvient à donner vie à un univers à la tonalité singulière, peuplé de dangers et de créatures tantôt fascinantes, tantôt inquiétantes, comme les nouifes et les éphélants. Mais ce monde, c’est le nôtre, pas différent de n’importe quelle forêt : ce n’est qu’à travers le regard des protagonistes qu’il acquiert sa magie, la naïveté de Winnie et des autres personnages les amenant à jeter sur le monde un regard faussé mais plein de poésie, et il s’agit d’un tour de passe-passe littéraire très habile et mené avec beaucoup de légèreté, dont beaucoup d’auteurs de littérature de genre seraient bien inspirés de s’inspirer.

Un lecteur peu attentif aura tôt fait de considérer que Winnie et ses amis ne sont que des personnages mignons et un peu bébêtes. Pourtant, il suffit de gratter un peu pour découvrir ce qui se cache sous la peluche : chacun d’entre eux incarne une névrose très adulte, ou en tout cas, une névrose d’adulte vue par le regard d’un enfant. Lapin est un obsessionnel qui souhaite organiser la vie de tout le monde autour de lui, Bourriquet est perpétuellement déprimé et se sent perpétuellement persécuté, Hibou est un Monsieur-je-sais-tout dont les grands airs cachent une ignorance presque totale sur tous les sujets. Il revient à Christopher Robin de les ramener à des considérations plus concrètes – lorsqu’il n’est pas là, ils se perdent en croisades absurdes et vaines querelles. Rien de tout cela n’est dû au hasard.

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Et puis A.A. Milne est un grand auteur absurde. Pensons au fait que ce livre, intitulé « Winnie l’ourson » (« Winnie the Pooh » en anglais), commence par un préambule au cours duquel l’écrivain nous explique que Winnie ne s’appelle pas vraiment Winnie, mais « Martin », que de toute manière « Winnie », c’est un prénom de fille et que personne ne sait trop pourquoi il a hérité de ce surnom, et qu’un « Pooh » , ça ne veut rien dire, de toute manière. Pas étonnant que l’ourson en question passe ensuite l’essentiel du livre à prendre des décisions basées sur les certitudes les plus surréalistes.

Le deuxième tome des aventures de ces personnages, intitulé en français « La maison de Winnie l’ourson », est au moins l’égal du premier. Il ajoute le personnage de Tigrou, un jouet qui parle systématiquement avant de réfléchir et est habitué des professions de foi grandiloquentes. C’est aussi un livre qui se termine par un chapitre doux-amer, très peu habituel pour un livre destiné aux jeunes lecteurs, dans lequel on comprend que Christopher Robin est devenu trop vieux pour ses jouets et qu’il leur dit adieu.

La littérature jeunesse

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Comme nous avons, lors de billets précédents, exploré les différents moyens de mettre en scène des enfants ou des thèmes liés à l’enfance dans un roman, et que nous avons enchaîné avec des conseils pour écrire des personnages d’enfants et d’adolescents, il ne nous reste plus qu’à boucler la boucle et à nous intéresser aux livres destinés à être lus par de jeunes lecteurs.

Qu’on ne s’y trompe pas : le thème mériterait qu’on lui consacre un blog tout entier, avec des articles hebdomadaires destinés à en explorer les différents aspects. Ce billet est donc nécessairement incomplet : c’est une invitation à explorer davantage ces thèmes, si cela vous intéresse.

La littérature pour la jeunesse se caractérise par le public qu’elle vise, pas nécessairement par le public qui la lit. Il est ainsi tout aussi possible pour un adulte de lire un roman de la collection « Chair de poule » de R.L. Stine, comme il est possible pour un adolescent de se perdre dans la lecture du dernier roman de Michel Houellebecq. Certains ouvrages transcendent les limites d’âge qui sont artificiellement érigées par les maisons d’éditions pour des raisons promotionnelles, et deviennent des classiques qui peuvent être appréciés à tout âge, comme « Les aventures d’Alice au Pays des Merveilles », « Le Petit Prince » ou « L’Attrape-Cœur. »

Néanmoins, ce public-cible dont l’existence est fréquemment supposée dans ce type d’ouvrages conditionne en grande partie la forme, les thèmes, les personnages et tous les autres aspects des romans de littérature jeunesse, jusqu’à donner à celle-ci, par certains aspects, les caractéristiques d’un genre littéraire à part, régi par toutes sortes de règles spécifiques.

Traditionnellement, la littérature jeunesse est divisée en deux grandes catégories : la littérature pour enfants et la littérature pour adolescents. Sont venus s’y ajouter, ces dernières années, deux autres catégories : le Young Adult et le New Adult.

Littérature pour enfants

La littérature pour enfants est sans doute, de toutes celles qui sont examinées dans ce billet, celle qui présente la plus grande diversité formelle et stylistique. On parle ici d’une littérature dont tout un segment est constitué de livres illustrés, destinés à un public de lecteurs qui ne savent pas lire par eux-mêmes, et à qui on doit raconter les histoires ; il y a aussi des livres de contes, eux aussi enrichis d’images, qui revisitent les classiques ou inventent de nouvelles histoires faits pour être dites à voix haute ; des livres pour les très jeunes lecteurs, destinés à leur donner le goût de la lecture ; des ouvrages thématiques de nature éducative, destinés à sensibiliser les jeunes à des thèmes de la vie de tous les jours, dont certains sont graves (deuil, divorce, violence).

Malgré cette diversité, les livres pour enfants ont un certain nombre de points communs. Premièrement, les protagonistes sont le plus souvent eux-mêmes des enfants, ou des créatures (animaux, peluches, extraterrestres) qui se comportent comme des enfants, qui ont des problèmes d’enfants et des réflexions d’enfants. Deuxièmement, ces ouvrages sont courts et écrits gros, afin de satisfaire un public qui n’a pas beaucoup de patience, ni beaucoup de pratique de la lecture. Le vocabulaire utilisé est simple, faisant grand usage des répétitions (cela n’interdit pas une certaine ambition, comme en témoignent les livres pleins de jeux de mots de Pef). Surtout, tout est basé sur des concepts simples et originaux, qui rendent chaque livre ou chaque série instantanément identifiable.

De tous les secteurs de l’édition, celui des livres pour enfants est peut-être celui dont le niveau de qualité moyen est constamment le plus élevé, avec des textes inventifs et de haute qualité, une recherche du ton juste, souvent assisté par des professionnels de l’enfance, et des illustrateurs qui font partie des meilleurs du marché. Il n’est pas particulièrement aisé d’y faire sa place.

Littérature pour adolescents

Ce qu’on appelle aujourd’hui la « littérature pour adolescents » a subi ces dernières années une sorte de réajustement, causée par l’apparition de nouvelles catégories et d’une nouvelle dynamique venue du monde anglo-saxon où ce segment de l’édition a toujours été vivace. Autrefois, on l’aurait défini comme l’ensemble des publications visant un public de 13-18 ans, et on aurait pensé en premier lieu à quelques séries populaires comme « Le Club des Cinq » ou « Alice » (« Nancy Drew »), auxquels on aurait ajouté quelques classiques tels que les romans de Jules Verne.

Aujourd’hui, la littérature pour adolescents proprement dite s’est retranchée sur des âges plus précoces. On la conseillerait plutôt aux lecteurs de 10-15 ans. C’est devenu un segment de l’édition très actif, et surtout varié.

Dans cette tranche d’âge, on trouve des romans dans tous les genres : de l’aventure, du polar, de la fantasy, mais aussi de l’horreur ou du thriller. Il y a également pas mal de romans écrits dans une veine réaliste, qui permettent au lectorat jeune de découvrir de l’intérieur des situations sociales contemporaines (la drogue, la sexualité, l’argent, le succès) présentées de manière simple et accessible, voir le quotidien de jeunes qui vivent, dans des pays lointains, des situations très différentes des jeunes d’ici. En réalité, en germe, on trouve absolument tous le panorama de la littérature contemporaine, ce qui permet au jeune lecteur curieux de forger ses goûts.

Il y a tout de même des constantes. Les protagonistes des romans de littérature pour adolescents sont eux-mêmes des adolescents. Le langage est simple, avec parfois une intention didactique d’expliquer certains termes, les livres ne sont pas bien épais et les plus populaires peuvent se décliner en séries au très long cours, empruntant parfois les codes de la catégorie supérieure.

Young Adult

Le terme « Young Adult » est apparu dans le sillage du succès sidérant de la saga Harry Potter, lorsque des hordes de jeunes ont découvert le plaisir de lire et que le secteur de l’édition a cherché à satisfaire à leur demande, en produisant des romans susceptibles d’aborder les thèmes et les ambiances qui leurs sont chers.

Le résultat est une catégorie un peu hybride. On présente souvent les livres « Young Adult » comme étant ceux qui s’adressent à un public présentant des âges compris entre 15 et 30 ans, soit les lecteurs qui commencent à se lasser de la littérature pour adolescents classique, auxquels on ajoute les lecteurs qui ne trouvent pas de satisfaction dans les romans destinés au lectorat adulte, et qui préfèrent prolonger les plaisirs de lecture développés pendant leurs jeunes années.

En réalité, c’est un peu plus compliqué que ça, car le Young Adult est à la fois une catégorie d’âge, et, d’une certaine manière, un genre. Ou en tout cas, un ensemble de genres qui ont des points communs entre eux – tous les types de littérature ne sont généralement pas considérés comme Young Adult. Les romans réalistes ou éducatifs évoqués ci-dessus n’ont que rarement leur place dans les rayons estampillés « YA », au bénéfice de toutes sortes de romans dont le point commun est la volonté d’évasion (l’« escapism » anglo-saxon), le suspense, les sensations fortes et le divertissement.

Rien n’empêche d’aborder des tons graves, mais dans son ensemble, la littérature Young Adult privilégie les littératures de l’imaginaire – fantasy, urban fantasy, bit lit et compagnie. Même si les définitions n’ont rien d’officielles et sont très fluctuantes selon la personne que l’on interroge, le polar pour adolescent, par exemple, n’est généralement pas considérée comme faisant partie de cette catégorie.

Quel que soit leur âge, les lecteurs de littérature Young Adult sont de gros consommateurs de livres, mais aussi d’autres formes de divertissement, tels que séries télé ou jeux vidéo. Ils sont exigeants mais fidèles, et, lorsqu’ils ont découvert un certain type de romans ou d’auteurs qui leur plaît, ils ont tendance à chercher à multiplier cette sensation à l’infini.

C’est d’ailleurs ce qui leur vaut une partie de leur mauvaise réputation : la qualité moyenne des œuvres estampillées Young Adult n’est pas à mettre en cause, mais elles favorisent la fidélité de leurs lecteurs, dont certains finissent par manquer de curiosité et à lire encore et encore le même type de livres. On peut se réjouir de voir des jeunes qui lisent et applaudir le succès de ce segment du marché, mais le fait de chercher à satisfaire à des désirs très spécifiques se fait parfois au détriment de l’ambition littéraire et de la personnalité des œuvres.

D’ailleurs, un auteur qui souhaiterait œuvrer dans le domaine Young Adult se rendrait rapidement compte que pour s’y illustrer, il doit produire des œuvres très formatées, et que chaque pas de côté, chaque originalité, risque de l’en éloigner.

New Adult

Apparu ces dernières années, le segment « New Adult » a d’abord été présenté comme le prolongement naturel de la catégorie précédente. En deux mots, on aurait tout simplement affaire à une nouvelle catégorie de transition, qui serait donc réservée aux lecteurs amateurs de Young Adult qui, décidément, ne souhaiteraient pas laisser derrière eux ce type de littérature en gagnant en âge.

Donc à la base, le New Adult, c’est supposé être des romans destinés aux 18-30 ans, avec le même accent mis sur l’évasion que dans le Young Adult, le tout rehaussé d’une touche de maturité en plus. « Twilight », mais avec davantage de scènes de sexe. Le New Adult met généralement en scène – on l’aura deviné – des jeunes adultes, qui font face à des difficultés existentielles ou qui se trouvent à un tournant de leur vie. Ces romans sont souvent écrits à la première personne et comportent des éléments de soap opera dans leur style, ainsi, bien souvent qu’une certaine fascination pour tout ce qui provient de l’aire culturelle anglo-saxonne.

En réalité, même si certains adhèrent toujours à cette définition, le New Adult ne s’est pas tout à fait développé de cette manière. Il est rapidement devenu une catégorie presque exclusivement destinée aux lectrices, et fortement teintée de romance, ce qui fait qu’aujourd’hui, une partie des ouvrages qui sont vendus avec cette estampille sont presque impossibles à distinguer des romances traditionnelles.

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – le sexe