Le premier jet

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Tout est prêt. Vous avez une idée pour votre roman, vous avez réfléchi à un thème, vous avez échafaudé une structure, construit des personnages et choisi une orientation stylistique qui vous convient. Vous avez une bonne idée pour votre première phrase. Vous avez même pris la peine de vous entraîner. Bref, ça y est, vous n’avez désormais plus qu’une chose à faire : vous mettre à écrire.

Vous la sentez, la pression, là ?

Eh oui. Pour certains auteurs en herbe, entamer la rédaction d’un roman, c’est intimidant. Il y en a même qui auraient tendance à voir ça comme un premier saut à l’élastique, un de ces moments où on se jette dans le vide sans être sûr que, derrière, il y a bien un truc qui nous retient et nous empêche de nous aplatir par terre comme une petite crotte.

Parce qu’on a beau ressentir de l’inspiration, avoir envie d’écrire, chérir l’acte créatif et se réjouir de coucher sur le papier tous ces mots qui dorment en nous depuis tellement longtemps, lorsque vient le moment de s’y mettre, il n’est pas rare de ressentir une appréhension. Oui, on a envie de nager, mais l’eau sera-t-elle trop fraîche ? Si c’était si facile, tout le monde le ferait. Qui tu serais pour réussir là où tous les autres ont échoué ?

Se confronter à la possibilité très réelle d’être nul

Cette inquiétude est enracinée dans des soucis rationnels. D’abord, aborder l’écriture d’un premier roman, c’est se confronter à la possibilité très réelle d’être nul. Si ça se trouve, on a envie d’être un auteur mais le résultat sera loin d’être à la hauteur de nos attentes. C’est très possible, et hélas, il n’y a qu’en le faisant qu’on peut s’en rendre compte.

Cela dit, il existe des moyens d’atténuer le choc. Ne vous lancez pas immédiatement dans un roman : rédigez quelques nouvelles auparavant, des contes, des petites histoires. Vous aurez ainsi apprivoisé votre écriture et vous saurez si vous êtes fait pour ça ou non. Mieux vaut s’exposer à une déception que vivre sa vie dans l’incertitude.

L’autre raison d’être intimidé par le début d’une aventure littéraire est encore plus compréhensible : lorsque l’on écrit la première phrase d’un roman, forcément, on n’a jamais été aussi éloigné de la fin. Se mettre à écrire, c’est s’astreindre à un travail monumental, qui, lorsqu’il n’en est qu’au début, peut ressembler à un objectif impossible à atteindre. Ça file le tournis.

Rassurez-vous, tous les romans du monde ont été écrits de la même manière : un mot après l’autre. D’autres que vous y sont parvenus, y compris des pas malins et des pas doués, donc il n’y a pas de raison pour que vous échouiez.

Quand vous écrivez le premier jet d’un roman, vous n’êtes pas en train d’écrire le roman

Cela dit, on le voit bien, la principale difficulté lorsque l’on rédige le premier jet d’un roman, c’est la tentation de l’abandon. Pourquoi consacrer tant de temps, verser tant de sueur pour quelque chose qui, vous le pressentez, sera de toute manière raté ? À chaque instant, dans ce travail de mineur, on risque de se décourager, de se laisser distraire, d’entendre le chant des sirènes qui nous murmurent qu’il y a tellement de choses plus divertissantes à faire ailleurs.

Ne les écoutez pas et tenez bon, tenez bon, tenez bon. C’est le seul conseil qu’on puisse donner. Écrire un roman, c’est un effort qui se joue sur la longueur : des heures à la fois, qui se prolongent pendant des jours, des semaines, des mois. Parfois vous resterez assis comme une tanche devant votre clavier et au bout de deux heures, vous n’aurez écrit que huit mots très moches. Pas grave : persévérez, vous ferez mieux la fois d’après, et la fois d’après, les choses deviendront plus faciles, une routine finira par s’installer. L’important, c’est de s’accrocher et surtout de ne pas se retourner sur son chemin, de ne pas jeter un regard critique sur ce que vous êtes en train d’écrire, sans quoi tout va se figer et votre roman va se transformer en statue de sel.

Parce que ce qu’il faut comprendre, et c’est très important de garder ça en tête, c’est que quand vous écrivez le premier jet d’un roman, vous n’êtes pas en train d’écrire le roman. Quand vous aurez terminé, le travail sera loin d’être fini avant que vous puissiez vous considérer comme satisfait. Il ne s’agit que d’une étape, certes importante, mais probablement pas aussi décisive que vous le pensez.

Vous devez commencer par écrire un roman imparfait, bancal, insatisfaisant

Vous ne faites, en réalité, qu’accumuler un gros morceau de terre glaise que vous allez sculpter par la suite pour lui donner sa forme définitive. Si tout n’est pas parfait, ça n’est pas grave ; s’il y a des passages franchement ratés, vous les réécrirez plus tard ; si certains personnages ne fonctionnent pas, vous les changerez. Mais pour que vous puissiez y parvenir, pour que vous soyez capable de produire l’histoire que vous avez en tête, vous devez commencer par écrire un roman imparfait, bancal, insatisfaisant.

En disant ça, soyons clairs, je parle en tant qu’auteur Bricoleur. D’autres vivent des expériences différentes. Si vous êtes un Architecte et que vous avez tout planifié au préalable, l’étape d’écriture sera sans doute moins décourageante, mais elle sera plus ennuyeuse, et votre combat consistera alors à parvenir à arriver jusqu’au bout sans vous endormir, en maintenant intact l’intérêt que vous avez pour cette histoire malgré le fait qu’elle n’avait déjà plus aucun secret pour vous avant d’écrire le premier mot.

Si vous êtes un Explorateur, cette phase sera plus décisive. Votre premier jet va beaucoup plus ressembler à votre roman terminé, puisque vous créez votre narratif en l’écrivant. Cela dit, les Explorateurs sont bien souvent des auteurs qui apprécient l’acte d’écriture en lui-même, donc le plaisir qu’ils éprouvent à coucher des phrases sur le papier doit normalement suffire à maintenir leur intérêt jusqu’au bout.

On parle beaucoup de l’imagination des auteurs, de leur sensibilité, de leur amour des mots. On devrait davantage parler de leur courage, de leur endurance et de leur patience : voilà les qualités qui font qu’un écrivain parvient à sortir du néant une histoire, à force d’efforts et d’obstination, là où auparavant il n’y avait rien du tout.

⏩ La semaine prochaine: Les corrections

Les huit types de lecteurs

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Comme tant d’autres avant moi, j’ai eu l’audace de classer les auteurs en trois grandes catégories. C’est un exercice qui permet d’y voir plus clair sur sa démarche d’écriture et sur la manière dont il convient de poursuivre nos priorités. Il est toutefois encore bien plus utile de s’intéresser aux lecteurs, et de les placer eux aussi dans un certain nombre de catégories.

Il ne s’agit pas ici de se montrer réducteur : les lecteurs ont des aspirations innombrables, et apprécient la lecture pour des raisons très diverses. Comme avec les auteurs, il faut bien comprendre que, même si l’on place un lecteur dans une des catégories ci-dessous plutôt que dans une autre, cela ne l’empêche pas d’être concerné par des critères qui n’y figurent pas. En réalité, en tant que lecteurs, nous faisons tous probablement partie de deux ou trois catégories différentes. Ce n’est pas de naturalisme qu’il s’agit ici : on ne colle pas une étiquette à chaque lecteur comme s’il était un spécimen rare de libellule.

Néanmoins, l’idée qu’il existe différentes raisons d’empoigner un livre, qui correspondent à différentes manières de satisfaire ces envies, est une notion précieuse à garder en tête pour quiconque a pour vocation d’écrire. En se préoccupant de la manière dont réfléchissent les lecteurs, ce qui capte leur intérêt, ce qui les touche, on pourra plus facilement les satisfaire, ou en tout cas éviter de les froisser. Sans tomber dans un populisme artistique qui consisterait à flatter en toutes occasions les souhaits du marché, il n’y a pas de mal à garder en tête les aspirations de celles et ceux qui vont nous lire, quitte à choisir ensuite, en toute connaissance de cause de ne pas en tenir compte.

Les Esthètes

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La première tribu de lectrices et de lecteurs, que je choisis de surnommer « les Esthètes » mais que vous êtes libres d’appeler comme vous le souhaitez, est formée de celles et ceux qui, plus que tout, sont attirés par le style.

La littérature, pour eux, c’est d’abord l’écriture. Rien ne les séduit davantage qu’une belle plume, rien ne les émeut plus qu’une phrase bien tournée. Les Esthètes s’autorisent à aller picorer dans tous les genres, dans toutes les formes, passant d’un roman classique à un polar, en passant par un bel essai historique ou un recueil de poèmes, en quête du bonheur évasif que représente une série de mots bien agencés. Ces amoureux de la langue ont des opinions sur le subjonctif et l’usage des points-virgules, et s’intéressent moins à l’histoire qu’on leur raconte qu’à la manière dont celle-ci est racontée.

Même s’ils sont unis par leur amour du style, les Esthètes sont rarement d’accord sur quoi que ce soit d’autres, certains ne jurant que par la sobriété, d’autres préférant les styles pompeux et emphatiques. On peut les comparer avec des amateurs de vins, qui, certes, peuvent reconnaître un grand cru, mais qui, à force, en viennent à préférer se tourner exclusivement vers des Bordeaux ou des Bourgogne.

Comment les satisfaire

Il n’y a pas besoin d’être poète pour séduire un lecteur qui appartient au clan des Esthètes, mais il est conseillé de lui ménager çà et là des plaisirs de lecture. Même si vous préférez une écriture plutôt sobre, que vous fuyez les effets de style, vous parviendrez à gagner les faveurs de ces lecteurs-là en vous autorisant, une fois de temps en temps, une description marquante, une image bien trouvée, une phrase belle à voir et à entendre. Même si le style n’est pas votre priorité, il n’y a pas de mal à concevoir votre roman comme un cake aux pépites de chocolat, le gâteau formant une narration efficace mais sans fulgurance d’inspiration, les pépites représentant un certain nombre de passages au style plus recherché que vous offrez en pâture à vos lecteurs Esthètes.

Comment les faire fuir

En amateurs de la langue française, un Esthète est attiré par le style, mais surtout, il est immédiatement répugné par les fautes d’orthographe et de grammaire, qui ont sur eux l’effet que l’ail a sur les vampires. Soignez-donc l’aspect formel de votre texte afin qu’il soit irréprochable, et vous éviterez que cette famille de lecteurs referme votre bouquin après y avoir jeté un simple coup d’œil. Allez même un peu plus loin, en évitant les répétitions et les enjoliveurs de phrases et en cherchant toujours le mot juste.

Les Rêveurs

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Pour un Rêveur, un livre n’est pas une collection de pages, ça n’est pas non plus uniquement une œuvre littéraire : c’est une machine à voyager, à quitter notre réalité. Un Rêveur, en deux mots, c’est un lecteur qui privilégie tout ce qui peut stimuler son imaginaire. Ça fait beaucoup.

Ce ne sont donc pas les mots qui séduisent les Rêveurs dans la littérature : ce sont les idées. Eux, ce qui leur plaît, c’est qu’on les emmène loin de la banalité, dans des univers exotiques remplis de surprises et d’émerveillement. La capacité d’un auteur a faire surgir des univers entiers de son imagination et d’y faire voyager ses lecteurs en ne se servant de rien d’autre que du papier et de l’encre, c’est cela qui leur donne envie de goûter et de regoûter à cette très recommandable drogue qu’est la lecture.

Naturellement, ce sont les littératures de l’imaginaire qui ont leur préférence. Fantasy, fantastique, science-fiction, etc… : tous les genres qui donnent la priorité à l’imaginaire par rapport à d’autres considérations sont naturellement taillés pour ce genre de lecteur. Cela dit, un vrai Rêveur goûtera peu l’imaginaire en carton-pâte : là où, par exemple, un thriller est maquillé en roman fantastique par l’ajout de quelques vampires en kit qu’on croirait empruntés à de meilleurs romans, comme on loue un déguisement pour une fête costumée.

Comment les satisfaire

Pour plaire à des lecteurs Rêveurs, il faut avoir des idées et il faut faire preuve d’originalité. Il n’y a pas nécessairement besoin d’œuvrer dans le domaine des littératures de genre, d’ailleurs. Raconté de manière originale ou dépaysante, un roman réaliste saura séduire ce genre de lecteurs.

Il suffit de penser à L’Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T. S. Spivet de Reif Larsen, un roman qui raconte le voyage initiatique d’un jeune garçon à travers les Etats-Unis, à grands renforts de diagrammes et de notes de bas de page, pour se rendre compte que n’importe quel sujet peut guider le lecteur dans un monde d’imagination. Le réalisme magique, un genre à cheval entre réalité et merveilleux, saura séduire la plupart des Rêveurs. Il suffit parfois d’une touche d’excentricité pour les satisfaire.

Comment les faire fuir

C’est en particulier au niveau du choix des thèmes que les Rêveurs peuvent être amenés à faire la grimace. S’ils espèrent trouver de l’évasion en ouvrant un livre, ils risquent d’être découragés par un narratif qui insisterait trop lourdement sur des thèmes liés aux aspects les plus sombres du quotidien : chômage, crise, violence, dépression, etc. Si vous vous engagez sur cette voie, il faudra, pour faire passer la pilule auprès des Rêveurs, opter pour un traitement esthétique singulier : conjuguez thèmes réalistes et traitement réalistes et vous les perdrez complètement.

Un Rêveur, c’est un oiseau piégé dans un appartement. Fermez toutes les fenêtres et il s’étiolera. Par contre, il suffit parfois d’en entrebâiller une, de lui laisser un peu d’espoir, un brin d’évasion, et il pourra adhérer à votre histoire.

Les Réalistes

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Un Réaliste, c’est exactement le contraire d’un Rêveur. Les Réalistes, pour paraphraser Peter Pan, sont tout à fait le genre de personnes dont l’incrédulité serait capable de faire mourir les fées. En règle générale, ils n’ont d’intérêt que pour le monde palpable, observable, connu ; ils n’apprécient que les histoires qui, selon eux, pourraient avoir lieu pour de vrai dans le monde réel.

Ce qui intéresse un Réaliste, c’est l’humanité. Ce qu’ils souhaitent, c’est qu’on leur raconte des histoires de gens qui vivent leur vie et qui rencontrent des difficultés face à d’autres gens ou face à eux-mêmes. La plupart d’entre eux finissent par ne plus se satisfaire de la lecture de romans, toute fiction étant, en fin de compte, trop irréaliste pour eux. Ce sont donc des livres d’histoire, des témoignages, des essais, qui ont leur préférence.

Comment les satisfaire

Pour plaire aux Réalistes, il faut soigner la psychologie des personnages. C’est ça qui les attire en premier lieu vers la littérature. Si vous parvenez à dresser le portrait d’individus qui semblent avoir une vie en-dehors de la page, le pari est déjà à moitié gagné.

Certains Réalistes sont attirés par les ouvrages bien documentés et apprécient qu’un bouquin leur délivre des informations réelles. C’est pour eux qu’il convient de faire des recherches, de truffer votre narratif de détails spécifiques au lieu et à l’époque dans lesquels il se déroule. Même dans un roman de genre, ils apprécieront tous les aspects qui parviennent à évoquer avec véracité l’expérience de la vie quotidienne.

Comment les faire fuir

Oui, l’imaginaire fait partie de la vie de tous les jours, et donc du réel. Mais n’allez pas dire ça à un Réaliste : ça ne va pas le faire changer d’avis. Intéressés par ce qui existe pour de vrai, la moindre incartade vers le surnaturel, l’uchronique ou pire, le merveilleux peut provoquer chez eux une suspension immédiate de leur incrédulité. En d’autres termes : n’importe quel élément qui n’appartient pas au registre réaliste risque de leur sembler factice, et donc sans intérêt, et de leur faire interrompre leur lecture.

Il ne faut pas y voir une forme d’intolérance : c’est une simple préférence. D’ailleurs un Réaliste pourrait très bien, dans certaines circonstances, se laisser séduire par un roman de genre, pour peu que vienne s’y loger un mécanisme qui justifie ses aspects les moins conventionnels : rêve, hallucinations, poésie, métaphore. En les prenant par la main, on peut parfois les réconcilier avec l’imaginaire.

Les Groupies

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Ne voyez rien de péjoratif dans le terme que j’utilise ici. Les Groupie sont simplement les lecteurs ou les lectrices pour qui l’intérêt principal d’un roman, ce sont les personnages. À l’instar des supporters d’équipes de sport ou des fans de groupes de musique, ce qui leur plaît, c’est de s’identifier aux individualités et de vivre leur passion à travers les yeux de celles-ci.

Dans le cas du roman, une Groupie va l’empoigner en y cherchant des personnages qui lui plaisent, qui attirent sa sympathie, qui le séduisent, voire qui l’agacent de manière divertissante. À partir de là, ils vont suivre l’histoire qu’on leur raconte en prenant parti pour un ou plusieurs personnages, en s’investissant émotionnellement dans les aventures de ceux-ci, en spéculant sur leurs choix amicaux ou amoureux.

Cette catégorie de lecteurs hante Tumblr où ils expriment leur passion pour leurs personnages préférés à travers des créations graphiques, des mèmes, des bédés, mais aussi des hashtags, des fanfictions et des poèmes, parfois aux limites du fétichisme. Plus que d’autres lecteurs, ils laissent parler leurs émotions et leur créativité et font en sorte que la fiction déborde dans leur vie de tous les jours, en se l’appropriant et en la célébrant.

Comment les satisfaire

Certains genres de littérature attirent davantage les Groupies que les autres : ce sont les romans young adult, new adult, feelgood, mais aussi la romance et une partie de la fantasy, en particulier la fantasy urbaine. Il n’y a rien d’étonnant à cela : il s’agit des genres qui laissent le plus de place aux personnages et à leurs relations.

Car au fond, pour satisfaire ces lecteurs, il suffit de leur proposer une histoire dans laquelle les personnages, davantage que l’intrigue, servent de moteurs à l’action. C’est encore mieux si les émotions y sont exacerbées, si l’amour, la haine et l’amitié sont examinées sous tous les angles, et si les couples se font et se défont lors de coups de théâtre. Rien ne leur plaît davantage que de ressentir des émotions en tous genres. Ajoutons que, dans la mesure où ils s’attachent aux personnages, les feuilletons et les livres à suites ont les faveurs des Groupies.

Comment les faire fuir

Quand, en tant qu’auteur, vous tuez un personnage, vous allez forcément tuer le personnage préféré d’une Groupie. C’est important de garder ça à l’esprit, non pas qu’il faille y renoncer, mais forcément, chaque décision risque de briser des cœurs. Éliminer cruellement un personnage ou même simplement en marginaliser un risque de faire battre en retraite certains de ces lecteurs. Mais attention : si vous évitez les moments tragiques pour ne pas les brusquer, cela ne va pas non plus leur plaire. Mieux vaut donner une belle mort à un personnage que de le laisser s’étioler.

De manière plus banale, un roman qui s’attache à l’intrigue et dans lequel les personnages ne sont guère que des véhicules qu’on ne passe pas beaucoup de temps à explorer ne revêtira à leurs yeux que peu d’intérêt.

Les Bibliothécaires

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La plupart des lecteurs sont intéressés en premier lieu par le contenu des livres. Les Bibliothécaires font exception. Eux, ce qui leur plaît, ce sont les livres eux-mêmes, en tant qu’objets.

Un livre, en ce qui les concerne, c’est quelque chose que l’on repère d’abord dans les rayons d’une librairie, attiré par sa couverture ; c’est ensuite la découverte d’un titre au graphisme accrocheur, d’un choix de couleurs approprié ; c’est aussi le grain du papier, l’odeur des reliures, le bruit que font les pages quand on les tourne ; ça peut être également la mise en page, le choix des polices de caractère, les illustrations intérieures, même, s’il y en a.

Bref : les Bibliothécaires sont des sensuels : un livre leur procure du plaisir avant même la lecture, qui ne constitue dès lors presque qu’un agréable prolongement de ce qu’ils recherchent.

Comment les satisfaire

Au fond, un auteur qui n’est pas auto-édité a généralement peu de pouvoir sur la production de l’objet-livre en lui-même. C’est plutôt un boulot d’éditeur. Cela dit, il n’est pas interdit de donner son avis, de tenter de rejeter un illustrateur qui vous semble mal adapté, de questionner les choix de maquettage et de format. Vous n’allez pas vous attirer que des sympathies, mais la démarche est légitime. Et puis, pour commencer, pourquoi ne pas proposer votre manuscrit a des maisons d’édition qui font bien leur travail.

En-dehors de ça, pour faire plaisir aux Bibliothécaires, il faut garder l’aspect esthétique en tête. Si votre roman s’y prête, pourquoi ne pas prévoir une carte ? Ou même des illustrations intérieures ? Des diagrammes, même, pourquoi pas ? Et rien ne vous empêche, au moment des dédicaces, d’y glisser votre carte de visite ou un marque-page, qui constituera un petit objet de collection sympathique et souvent très apprécié.

Comment les faire fuir

Pour vous fâcher pour de bon avec un Bibliothécaire, ça n’est pas compliqué : il suffit de leur dire « Mon bouquin n’est disponible que sur liseuse. » Là, normalement, ils vont cesser de vous adresser la parole pour tourner les talons, agacés, après, peut-être, vous avoir giflé. Pour eux, un livre n’est pas juste un fichier, un bloc d’information. Sous forme désincarnée, il n’a pas d’intérêt à leurs yeux.

De la même manière, ils n’entreront pas en matière au sujet d’un livre sans mise en page, dont la maquette est faite sans soin, et dont la couverture est laide, même si le texte est un bouleversant chef-d’œuvre. Un écrivain serait bien inspiré de garder en tête que le succès d’un roman, en particulier d’un premier roman, dépend en grande partie des apparences. Un aspect à ne négliger qu’à vos risques et périls…

Les Audacieux

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C’est quand ça bouge qu’un Audacieux s’amuse le plus. Lui, ce qu’il lui faut, ce sont des sensations fortes, sentir l’adrénaline qui coule quand ils lisent. Ce qu’ils recherchent donc avant tout, c’est l’action, quelle que soit la forme qu’elle peut prendre : scènes de combat, de poursuite, de bataille, d’étreinte, de cascade, etc… selon le type de littérature auquel ils ont affaire.

Ces lecteurs exigeants sont souvent très à l’écoute de leur ennui : quand un roman les endort, ils le posent, et quand des chapitres tournent au ralenti, ils peuvent sauter des pages entières de description ou d’exposition pour en arriver aux passages qu’ils recherchent, comme un gastronome qui se débarrasse de la carapace du homard pour en déguster la chair.

Dans la fantasy, ils s’attendent à ce que les personnages sortent leur épée de leur fourreau, dans les romans policiers, ils veulent entendre des coups de feu, et si vous écrivez des romances, ils vous en supplient, ne tardez pas trop avant d’en venir au froissement des draps.

Comment les satisfaire

Il faut du mouvement ! Leur préférence va aller aux romans qui comportent beaucoup d’action, donc gardez ça en mémoire si vous compter leur faire plaisir. Mais même si votre histoire ne se prête pas particulièrement à des scènes d’action en série, il est possible de modeler leur écriture de manière à ce qu’ils y trouvent leur compte, en tout cas en partie : c’est ce que j’ai abordé dans un billet sur les descriptions, en vantant les mérites de ce que j’ai appelé les « descriptions dynamiques. »

Comment les faire fuir

Les Audacieux haïssent les descriptions presque autant qu’ils aiment l’action. Si vous ne voulez pas les voir jeter votre roman à travers la pièce, limitez donc ces passages au strict minimum, et réduisez les envolées lyriques autant que possible.

En-dehors de ça, et en particulier dans la littérature de genre, renoncez aux longues scènes d’exposition où rien ne se passe, à part expliquer au lecteur la routine d’un commissariat ou les mécanismes économiques de la guilde des voleurs. Si ces informations sont cruciales pour la compréhension de votre intrigue, tentez de les mêler à l’action autant que possible, sans quoi les Audacieux vont s’endormir.

Les Fans

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On l’a vu, les Groupies sont les lecteurs qui s’entichent d’un personnage. Mais ils le font sans à priori, par automatisme, dès qu’ils découvrent un roman. Variété voisine de lecteurs, les Fans, eux, ont déjà une idée en tête quand ils découvrent un livre, en tout cas la plupart du temps. Eux, ce sont des fidèles : ils sont accros à un auteur, à une série, à un univers, ou tout simplement à un genre.

Rien ne distingue un Fan d’un autre type de lecteur, en tout cas avant qu’ils aient approché une œuvre pour la première fois. Cela dit, si votre premier roman leur a plu, ils aimeront la suite, c’est garanti. S’ils ont apprécié tout ce que vous avez écrit, vous les retrouverez lors des séances de dédicaces et ils finiront par en savoir davantage sur votre univers que vous n’en savez vous-mêmes.

Ce qui ne signifie pas que les Fans manquent de discernement, bien au contraire : ils en ont autant que les autres catégories de lecteurs. Cela dit, lorsqu’ils se connectent à une œuvre avec passion, ils ressentent le besoin de la revisiter encore et encore et recherchent tout ce qui pourra leur remémorer les éléments qui ont suscité leur engouement

Comment les satisfaire

Le plus dur, lorsqu’un auteur encontre un Fan, c’est de lui donner envie de découvrir son œuvre. Une fois que c’est fait, à condition naturellement que ça lui plaise, celui-ci continuera de lire tout ce que cet écrivain écrira. Reste à captiver son attention pour la première fois.

Pour y parvenir, le secret n’est pas bien compliqué : il suffit de se comparer à d’autres auteurs. Que cela soit lors de salons ou simplement dans le cadre d’un profil en ligne, si vous décrivez vos histoires comme « Un savant mélange de Mary Higgins Clark et de HP Lovecraft », vous aurez capté l’attention des Fans de ces auteurs, qui tenteront peut-être leur chance avec vous.

Comment les faire fuir

On l’a vu, les Fans se caractérisent par leur fidélité. Mais l’amour est une arme à double tranchant : rompez de manière trop radicale avec le style qui leur a plu au départ et ils vous tourneront le dos, parfois même avec agressivité. Encore pire : si vous vous lancez dans un exercice de déconstruction de votre travail, en rédigeant un roman dans lequel tous les thèmes et tous les personnages de vos romans précédents sont dévissés de leurs piédestaux pour être disséqués sans pitié, ils ne vous le pardonneront jamais. Pour un Fan, la série qui a son affection est sacrée et tout ce qui la remet en question s’apparente à un sacrilège.

Les Chroniqueurs

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Comme vous êtes sur WordPress et que vous êtes en train de lire un blog, il y a de fortes chances que vous connaissiez des Chroniqueurs. Il s’agit simplement de celles et ceux dont l’acte de lecture aboutit à un acte d’écriture : la rédaction d’une critique, d’une chronique, voire d’une vidéo en ligne.

Pour les Chroniqueurs, le roman est un objet d’étude et de commentaire, au-delà du plaisir qu’ils peuvent en tirer par ailleurs. Mentalement, alors qu’il est en train de lire un livre, un Chroniqueur va noter certains aspects de l’intrigue ou de l’écriture qui le font réagir, en vue de l’incorporer dans un billet à rédiger après coup. Cet engagement, cette dimension interactive, vient nourrir pour eux le plaisir de lecture jusqu’à en être indissociable.

À force, l’activité d’écriture d’un Chroniqueur va colorer ses choix de lecture – avec, peut-être, une volonté de se diversifier qu’il n’aurait pas s’il n’avait pas pris l’habitude de commenter ses choix. Cela va également le rendre plus exigeant : lorsqu’on lit beaucoup et qu’on analyse les romans, on finit par comprendre mieux que la plupart des gens comment une histoire est construite, ce qui fonctionne et ce qui fonctionne mal.

Comment les satisfaire

Au-delà de tout le cirque autour des fameux « Services presse », qui permettent à des éditeurs d’espérer des bonnes critiques de blogueurs en leur offrant des exemplaires gratuits, allant jusqu’à tisser avec eux des partenariats qu’on imaginerait difficilement dans la presse, pour séduire un Chroniqueur, il n’y a pas des milliers de solutions : il faut produire des romans de qualité qui fuient les clichés et se démarquent de ce qu’on peut lire par ailleurs.

La plupart des Chroniqueurs sont par ailleurs très actifs en convention et en ligne : soyez accessibles en tant qu’auteur, avenant et courtois, et vous pourrez marquer des points auprès d’eux (ce qui ne veut pas dire qu’ils vont dire du bien de vos romans s’ils ne les apprécient pas).

Comment les faire fuir

Les Chroniqueurs flairent le factice et la facilité à mille lieues à la ronde. Contentez-vous, par exemple, de produire une énième saga de vampires qui vivent en marge du monde des humains et ils ne vous pardonneront pas de les avoir ennuyés.

⏩ La semaine prochaine: Le contrat auteur-lecteurs

 

 

Trouver la voix des personnages

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Je ne parle pas comme vous, vous ne parlez pas comme moi, et pourtant, nous parvenons à communiquer. C’est une inépuisable source d’émerveillement que le langage soit quelque chose qui nous relie, qui nous permette de communiquer les uns avec les autres, et qu’en même temps, l’usage qu’on en fait nous caractérise en tant qu’individus. Ce miracle du quotidien, il serait dommage qu’il n’en reste aucune trace dans nos romans.

Car en effet, la manière dont on parle, la singularité de notre rapport à la langue, fait de nous qui nous sommes, tout autant que les empreintes digitales. C’est juste plus dur de l’imprimer sur un procès-verbal de gendarmerie.

Bien sûr, cela touche au registre vocal : chacun de nous a un timbre, un rythme, un niveau d’élocution et d’articulation, un accent hérité de notre trajectoire personnelle, éventuellement quelques défauts de prononciation. Tout cela n’est pas directement exploitable dans le registre romanesque – encore que rien n’est à négliger – mais d’autres éléments moins tangibles peuvent être exploités par un romancier, pour venir nourrir son œuvre.

Un personnage se définit par ses actes, et agir, parfois, c’est parler

Dans un billet précédent, je vous suggérais d’écouter comment les gens parlent. On peut, comme j’en faisais l’observation, en tirer des conclusions générales sur la construction d’un dialogue. Mais il est tout aussi possible d’en profiter pour constater que lorsque deux individus discutent, ils ne parlent pas tout à fait la même langue.

Même si on ne peut pas se contenter de décalquer la réalité du langage parlé dans une œuvre littéraire, il y a malgré tout des enseignements à en tirer. Nous avons déjà vu de quelle manière un auteur peut définir le tempérament de ses personnages : il peut en faire de même avec leur manière de s’exprimer. Cette voix propre au personnage va à la fois représenter un élément constitutif de sa personnalité, mais aussi être un des principaux moyens à travers lesquels le lecteur va apprendre à le connaître. Un personnage se définit par ses actes, et agir, parfois, c’est parler.

La voix peut être définie par toute une série de facteurs, sans doute trop nombreux pour qu’on puisse les énumérer ici, mais vous trouverez les principaux ci-dessous.

Tout d’abord, il y a des gens qui parlent, et il y a des gens qui ne parlent pas. Parmi toutes les réglettes, tous les indicateurs qui caractérisent la voix d’un personnage, c’est sans doute la plus basique. Au fond, c’est comme le débit d’une rivière : on évoque ici simplement la quantité de mots qui sort de la bouche d’un individu. C’est donc la première question à se poser lorsque l’on souhaite caractériser la voix d’un personnage : est-il bavard ou taciturne ?

Personne n’est bavard tout le temps, en toute situation

C’est simple, et en même temps c’est plus subtil qu’il n’y paraît. Ainsi, il est aisé pour un romancier de créer un personnage extrêmement bavard, qui va systématiquement s’exprimer très longuement, tant et si bien que cela va apparaître au lecteur comme sa caractéristique principale. Cela dit, ce n’est pas très réaliste : personne n’est bavard tout le temps, en toute situation. Qui plus est, cela peut rapidement venir à bout de la patience du lecteur. Il est donc plus intéressant de réfléchir à des conditions spécifiques qui rendent un personnage bavard : est-ce que c’est une manière de déjouer la peur ? Cherche-t-il à impressionner les gens ? Est-ce qu’il a les idées confuses et se perd dans ses explications ? Là, en se posant ce genre de questions, vous apportez quelque chose au personnage et au roman.

Il est tout à fait possible aussi de situer le réglage près du point milieu, et de décider qu’un personnage est « plutôt bavard » ou « plutôt taciturne. » Le lecteur ne va pas nécessairement le remarquer, mais cela va s’ajouter aux autres caractéristiques de son usage du langage pour composer sa voix.

Il y a également des personnages qui parlent peu, voire pas du tout, qui choisissent la plupart du temps de se taire. Le silence est un outil du langage parmi d’autres. Associé ou non à des éléments de langage non-verbal, il peut forger une personnalité remarquable pour un personnage de roman.

Et puis – c’est une extension de cette réflexion sur le flux de langage – il est intéressant de constater que, lorsque nous parlons, nous ne construisons pas tous nos phrases de la même manière. Certains vont droit au but, d’autres louvoient, hésitent, plantent le décor avant d’arriver au fait. Ainsi, il est tout à fait possible d’être bavard avant d’en arriver à évoquer l’essentiel, puis de devenir mutique, ou l’inverse.

Certains, lorsqu’ils parlent, ont accès à une plus grande gamme de mots que d’autres

Le niveau de langage est sans doute l’autre grande caractéristique qui forme la voix d’un personnage. Certains, lorsqu’ils parlent, ont accès à une plus grande gamme de mots que d’autres : leur dictionnaire est plus épais, leur vocabulaire plus riche, leurs propos plus nuancés. En tant qu’auteur, pour commencer, on peut opérer cette distinction de manière purement quantitative, en décrétant qu’un personnage qui possède un niveau de langage bas a simplement à sa disposition moins de mots que les autres, et qu’il dira « Livre » là où d’autres parleront de « Romans », « Ouvrages », « Brochures », « Bloc-notes » ou « Magazine. »

Cette distinction-là peut caractériser un personnage qui, pour une raison ou pour une autre, n’a pas beaucoup de goût pour les mots, a un faible niveau d’éducation, s’exprime dans une langue qui lui est étrangère ou manque de curiosité. Elle ne dit rien, cependant, de son extraction sociale.

On peut aussi comprendre la question du niveau de langage comme une opposition entre, d’un côté, une langue relevée, raffinée, académique, et de l’autre, une langue populaire, vulgaire, informelle. Là, c’est une distinction de classe et d’origine géographique que l’on va chercher à mettre en avant, en prenant pour acquis que notre trajectoire de vie va influencer notre choix de vocabulaire et que celles et ceux qui disent « Wesh wesh » ne sont pas les mêmes que ceux qui s’écrient « Palsambleu. »

Il peut être amusant, d’ailleurs, de mélanger ces deux définitions du niveau de langage pour créer des mélanges paradoxaux. Ainsi, un personnage pourra très bien s’exprimer dans une langue raffinée mais ne pas avoir beaucoup de mots à sa disposition ; à l’inverse, un individu pourra choisir de pratiquer une langue populaire, tout en ayant un vocabulaire riche et varié.

Très peu de gens parlent comme ils écrivent

Prenez garde, cela dit, de ne pas tomber dans la caricature. Très peu de gens parlent comme ils écrivent, et certaines tournures de phrases ou choix de mots très sophistiqués risquent de sembler factices lorsqu’on les utilise dans un dialogue. Bannissez l’imparfait du subjonctif et les mots les plus alambiqués : tout cela risque de donner envie au lecteur, peu convaincu, de reposer le bouquin. De même, si vous ne connaissez pas bien les différents langages populaires, prenez garde de ne pas en offrir une imitation caricaturale et peu convaincante : la langue urbaine évolue sans cesse et il est facile d’avoir un train de retard ou d’utiliser des tournures de phrase dont personne ne se sert réellement. Bref, quoi qu’il en soit, n’en faites pas trop, et pour éviter de sombrer dans le ridicule, relisez vos dialogues à haute voix.

Au-delà de la simple question du niveau de langage, il faudrait aussi évoquer le registre du langage utilisé par les personnages. Autrement dit : dans quel univers sémantique vont-ils puiser leurs mots. Un personnage d’ingénieur pourra ainsi pratiquer une langue très analytique, précise et factuelle, émaillée de termes techniques inaccessibles au commun des mortels, mais n’aura pas de mots à sa disposition pour décrire un coucher de soleil ; à l’inverse, un poète se montrera lyrique et fleuri, mais ne comprendra rien aux termes les plus basiques issus de la science ou des technologies.

Un autre aspect de cette dimension-là, c’est la quantité d’images utilisées par les personnages. Certains, dans la vie quotidienne, ont tendance à s’exprimer de manière très imagée, en multipliant les métaphores et les comparaisons, qu’elles soient issues d’expressions courantes ou inventées de toute pièce ; d’autres préfèrent un discours factuel, descriptif, qui ne s’aventure que très rarement sur le terrain de l’imaginaire. Là encore, nous nous situons tous quelque part entre un langage dépourvu d’images et un langage exclusivement métaphorique : à vous de trouver le bon dosage pour vos personnages.

On s’aventure là sur un terrain glissant

Trouver la voix d’un personnage de fiction, cela passe également par un outil moins naturaliste, que l’on pourra juger plus artificiel ou forcé : l’usage de phrases emblématiques, de mots récurrents et autres tics de langage. On s’aventure là sur un terrain glissant : si le recours à ce genre de choses peut être très efficace lorsqu’il s’agit de distinguer un personnage d’un autre et de les rendre mémorables, il est facile de verser dans l’excès. Ça peut même tourner au grotesque. Si le protagoniste de votre roman s’écrie « Saperlipopette ! » chaque fois qu’il exprime sa surprise, cela va devenir très vite très fatigant.

Pourtant, dans la vie réelle, les gens ont bel et bien des expressions fétiches, des mots dont ils font usage plus que les autres, des habitudes. C’est donc bien que, dans ce domaine comme dans les autres, tout est affaire de dosage. À moins que vous ne vous situiez dans un registre comique, où les excès du Capitaine Haddock sont les bienvenus, épargnez à vos lecteurs les phrases récurrentes.

Tordons également le cou à certains clichés qui méritent de disparaître : dans les romans de genre, finissons-en avec ces personnages qui ont l’habitude de jurer de manière caricaturale, du genre « Par les Trois Lunes Rougeoyantes de Gozgamar ! » Personne ne parle comme ça. Il y a aussi cette étrange habitude qu’ont certains écrivains de montrer de manière ostentatoire qu’un personnage est étranger en ponctuant ses dialogues d’expressions idiomatiques : « Mein Gott ! » ou « Bloody Hell ! » C’est une manière bien pauvre de caractériser un personnage étranger, qui montre surtout le manque de recherche de l’auteur.

Nous ne nous exprimons pas toujours de la même manière dans toutes les situations

Par contre, certains plis de langage peuvent caractériser un personnage sans que cela soit trop voyant. Nous avons tous nos habitudes, nos tournures de phrases préférées, certains mots désuets que nous aimons utiliser de temps en temps. Le tout, c’est de faire preuve de nuance et de ne pas en faire des tonnes. Dans un de mes romans, un personnage a par exemple tendance à formuler ses phrases comme des questions, ce que le lecteur ne détecte pas forcément, mais qui donne à ses dialogues un ton distinctif.

À propos des personnages étrangers, un conseil, c’est de résister à la tentation de retranscrire leur accent en modifiant la graphie de certains mots dans les dialogues. Si la pratique est courante dans certaines langues – Stephen King l’observe dans certains de ses romans en V.O. – elle paraît toujours déplacée en français, et risque de donner une impression laborieuse et artificielle aux dialogues. Ainsi, si un de vos personnages a un accent portugais, plutôt que de tenter d’en proposer une approximation en rajoutant des « -ch » à la fin des voyelles, rédigez les dialogues normalement et indiquez par une description que ce personnage a cette particularité, cela sera plus agréable pour tout le monde.

Jusqu’ici, j’ai indiqué comment chaque personnage, à travers certaines caractéristiques, pouvait finir par trouver sa voix singulière. C’est un constat qu’il convient toutefois de mettre en perspective : nous ne sommes pas des automates, et même si nous avons des habitudes, nous ne nous exprimons pas toujours de la même manière dans toutes les situations. Ainsi, lorsqu’un personnage parle, vous, en tant qu’auteur, ne pouvez pas faire abstraction du contexte.

Le lieu ou l’occasion dans lesquels le dialogue se déroule en influencent le contenu

L’usage que je fais du langage dépend de la personne avec qui je parle : est-ce un amant ? quelqu’un de proche ? Les mots seront alors plus intimes que s’il s’agit d’une connaissance, voire de quelqu’un dont je me méfie. Le lieu ou l’occasion dans lesquels le dialogue se déroule en influencent également le contenu. Je ne m’exprime pas de la même manière à la fin d’une soirée arrosée avec mes potes ou lors d’une réunion de travail avec le directeur de ma boîte. La voix, c’est une réalité, mais il ne s’agit pas d’une constante inaltérable et il faut savoir la moduler en fonction des événements qui se déroulent dans le roman.

Et puis, j’ai parlé de « voix » jusqu’ici, mais ce terme bien pratique ne couvre pas toutes les situations. La gestuelle, le langage corporel d’un personnage fait partie de sa voix tout autant que ses tournures de phrases. C’est une dimension dont il ne faut pas faire abstraction : certaines personnes parlent avec les mains, certains font des bruits de bouche quand ils sont nerveux, clignent des yeux quand ils se concentrent, hochent la tête plutôt que de dire « oui. » En intégrant cette dimension non-verbale dans votre réflexion, vous rajouterez beaucoup de naturel à la manière dont vos personnages s’expriment.

Cette question du « naturel », d’ailleurs, est cruciale sur un autre plan. J’ai eu l’occasion de le dire : les dialogues ne sont qu’une approximation du vrai langage parlé, une abstraction qui fait écho au réel sans le reproduire exactement. Cela laisse une grande marge de manœuvre à l’auteur, entre une tendance naturaliste qui se préoccupe principalement d’écrire des dialogues qui « sonnent vrai » et une tendance dramatiste qui préfère les dialogues qui « sonnent bien. »

Certains personnages n’auront pas l’esprit aussi affûté que le vôtre

De nombreux auteurs, charmés par les belles plumes du cinéma et de la télévision, ont tendance à vouloir écrire des dialogues qui fusent, plein de bons mots, de rythme, de rebondissements. S’il s’agit d’une option tout à fait viable, gardez tout de même à l’esprit qu’elle s’oppose frontalement au souci de trouver la voix de chaque personnage. À partir du moment où tout le monde est un rhéteur redoutable, spirituel, sarcastique et raffiné, cela va peut-être rendre vos dialogues plus percutants, mais l’individualité de vos personnages va en souffrir, et le risque, c’est d’aboutir à une uniformité ennuyeuse à lire.

En d’autres termes, pour trouver la voix de vos personnages, et donc pour qu’ils existent à travers leurs mots, il faut accepter que certains d’entre eux n’auront pas l’esprit aussi affûté que le vôtre, et que certaines de leurs répliques sembleront ternes. Si cela peut sembler être un sacrifice, le résultat d’ensemble sera plus distinctif et plus agréable à lire.

⏩ La semaine prochaine: L’auteur

 

La quête de la saturation

blog saturation

Dans le billet de la semaine dernière, on s’est intéressés à ce que j’ai appelé « La quête du dépouillement », c’est-à-dire à ce qui se passe quand on tourne tous les réglages d’un roman vers le bas, aussi près que possible de zéro. Cette semaine, je vous propose d’explorer l’idée inverse, ce qui arrive quand on pousse tous les boutons sur 11, ce que j’appelle « La quête de la saturation », ou le maximalisme.

Ce type de tentation n’est pas une exclusivité de la littérature bien sûr. En architecture, le baroque, et plus encore le rococo, sont des tentatives de proposer un style flamboyant, détaillé à l’extrême, dans lequel les lignes de construction des bâtiments disparaissent derrière les décorations florales et autres motifs ; en musique, dans les années 70, le rock progressif part des bases du rock’n’roll et les ensevelit sous des couches d’expérimentations mélodiques, rythmiques et instrumentales ; en peinture, le fauvisme dépeint le monde à travers de grands aplats violents de couleurs vives.

Le même genre d’aventure peut être tenté en littérature. Qu’arrive-t-il si l’on cherche à rendre une œuvre romanesque aussi dense, aussi complexe, aussi expérimentale et aussi baroque que possible ? Pour commencer à cerner cette idée, il convient d’en préciser immédiatement les limites. Comme on l’a vu, la limite naturelle de la quête du dépouillement, son aboutissement, d’une certaine manière, c’est la disparition du roman, étant donné qu’un livre n’est jamais aussi dépouillé que quand il n’existe pas.

On peut pousser les choses jusqu’au point où l’œuvre devient illisible

La limite de la quête de la saturation est d’une nature différente, pas moins radicale mais plus difficile à cerner, puisqu’il s’agit du départ du lecteur. En deux mots, en matière de maximalisme, on peut pousser les choses jusqu’au point où l’œuvre devient illisible et qu’elle n’intéresse plus personne. Réussir à percevoir ce seuil réclame de la lucidité, d’autant plus qu’il existe différents types de lecteurs, dont les envies sont parfois très différentes.

Que peut-on pousser jusqu’à saturation dans un roman ? En un mot : tout. Vous reprenez tous les articles que j’ai posté sur le blog et vous tentez d’appliquer tous les conseils en même temps, et vous vous rapprocherez du but.

Ça passe, bien entendu, par les personnages. Un roman maximaliste aura, c’est presque obligatoire, un grand nombre de personnages différents, aux relations et aux trajectoires complexes. Dans Guerre et Paix, Leon Tolstoï met en scène 134 personnages différents, mais sentez-vous libres d’essayer de le battre. Parmi ceux-ci, il y aura un nombre importants de personnages principaux, portant chacun un arc narratif différent, une trajectoire singulière, et tout cela s’entrecroise sans cesse. Rien que ça, ça peut déjà être considéré comme indigeste par certains lecteurs, qui ont besoin de points d’ancrages clairs.

Si de trop nombreux personnages vivent leurs propres aventures et connaissent leur propre développement, le risque, en plus de la difficulté de garder en tête chacune de leurs trajectoires, c’est qu’on finisse par ne plus percevoir la cohérence du roman sous cet enchevêtrement d’histoires emmêlées. Une manière de s’en sortir, c’est de désigner un protagoniste qui porte à lui seul la colonne vertébrale de l’intrigue, et de faire des agissements des autres personnages des histoires secondaires qui viennent s’y greffer ; une autre possibilité, c’est de s’autoriser ce foisonnement d’intrigues, mais de leur donner de la cohérence sur un autre plan, par exemple en les mettant toutes au service d’un seul et même thème, dont elles constitueront des illustrations contrastées.

La quête de la saturation se marie bien avec les littératures de l’imaginaire

Le décor également peut être poussé à saturation. C’est particulièrement le cas si l’on décide d’écrire un roman de voyage, dans lequel les personnages principaux traversent un grand nombre de lieux différents, tous mémorables et hauts en couleur. Il est aussi possible d’empiler plusieurs intrigues situées au même endroit, mais à des époques différentes, dont les fils s’entrecroisent, et de jouer au jeu des différences et des ressemblances entre ces multiples étages de l’histoire.

Qui dit décor, dit univers. La quête de la saturation se marie particulièrement bien avec les littératures de l’imaginaire, qui sont libres de rendre le monde de fiction qui sert de toile de fond à l’intrigue aussi touffu et complexe que nécessaire. Rien ne s’oppose à créer un univers qui regorge de cultures, de traditions, de races, de créatures, de langages, de pouvoirs, pour peu que le lecteur parvienne à s’y retrouver. Là, le principe qu’il faut garder en tête, c’est que chaque détail doit si possible servir l’intrigue centrale ou les personnages : il faut éviter de mentionner de trop nombreux aspects de l’univers s’ils n’ont aucun impact dans l’histoire, sans quoi le résultat ressemblera à une visite touristique ou à la lecture d’une encyclopédie.

Cela dit, l’accumulation de détails n’est pas toujours rédhibitoire. Personnellement, en tant qu’incorrigible amateur de baroque en littérature, j’ai toujours apprécié de voir mentionnés des multitudes de fragments d’information au sujet de l’univers dans lequel se déroule l’histoire. Ceux-ci peuvent apparaître dans des dialogues ou des descriptions, comme autant de références qui resteront impénétrables pour le lecteur, mais qui peuvent donner une impression d’exotisme, conférer une dimension supplémentaire à l’univers et servir à la construction des personnages.

En général, un roman maximaliste est long, voire très long

Si par exemple un personnage est réputé pour avoir « Chassé les Hordes Wuuurgl au-delà de l’Anneau des Tierces-Epines » et que ça impressionne tous ceux qui en parlent, on n’aura pas besoin de nécessairement préciser qui sont ces Wuuurgl et où se trouve cet Anneau : on comprend qu’il s’agit d’un fait d’armes remarquable, et cela nous laisse l’impression qu’il se passe plein de choses dans cet univers, en-dehors de l’histoire qu’on est en train de raconter. Attention cependant : certains lecteurs détestent ce genre d’anecdotes cryptiques et se sentent perdus quand on en inclut, persuadés qu’ils doivent mémoriser chacun de ces détails pour comprendre l’intrigue. Comme toujours avec la quête de la saturation, il faut faire preuve de retenue.

En général, un roman maximaliste est long, voire très long, et il appelle des suites innombrables, qui ne font que rendre l’intrigue plus complexe. Cela permet aussi de développer plusieurs thèmes différents, qui sont en concurrence ou en conjonction, et qui s’entremêlent dans le narratif, là où un roman plus simple se serait focalisé sur un seul thème. Bien entendu, à moins de faire preuve de doigté, cela risque de tourner à la cacophonie et de rendre l’aspect thématique de votre roman difficile à cerner : c’est le risque, et il est difficile à éviter.

Mais il n’y a pas que ces éléments visibles qui peuvent être maximisés dans un roman. Certaines composantes du style peuvent également être poussées jusqu’au bout. En théorie, la quête de la saturation va pousser un auteur à écrire de longs chapitres tortueux, à la structure complexe, avec des intrigues parallèles et une narration non-linéaire ; ses paragraphes et ses phrases seront longs, croulant sous les informations, chargés de mots comme des arbres de Noël ; son vocabulaire sera précieux, amoureux des mots longs, rares et alambiqués, quitte à déconcerter le lecteur ou à le pousser dans la direction du dictionnaire le plus proche (ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose).

La quête de la saturation n’est pas nécessairement une fin en soi

Avec Perdido Street Station, China Mieville a signé un long roman de fantasy extrêmement touffu, qui regorge d’innombrables personnages et d’intrigues parallèles, inscrites dans un univers fabuleusement baroque, peuplé de créatures et de concepts déconcertants, le tout avec des narrateurs multiples et un style ampoulé, hommage à Charles Dickens. Il s’agit d’un grand roman maximaliste, qui joue sur presque tous les tableaux, mais qui reste lisible malgré tout parce qu’il ancre l’histoire autour d’un protagoniste aux motivations limpides et que l’intrigue principale est simple, voire simpliste. Le résultat ne conviendra pas à tous les lecteurs, mais le roman est largement considéré comme un classique des littératures de l’imaginaire, preuve que la quête de la saturation peut ouvrir des portes que des approches plus conventionnelles n’approchent même pas.

La quête de la saturation, il faut le noter, n’est pas nécessairement une fin en soi. Comme la quête du dépouillement, il est tout à fait possible de ne se lancer dans cette voie qu’en partie, en choisissant par exemple d’opter pour une saturation stylistique associée à une simplicité structurelle, ou, à l’inverse, de composer un narratif touffu, avec des narrateurs multiples et des personnages innombrables, mais de raconter tout ça dans un langage simple. Le jeu des contrastes peut déboucher sur une création originale, en particulier si on poursuit le dépouillement pour certains éléments et la saturation pour d’autres.

Par ailleurs, la saturation, c’est une question de degrés. Même s’il peut être intéressant du point de vue intellectuel de chercher le point de tolérance du lecteur et d’aller y loger l’univers esthétique du roman, il n’y a rien de mal à souhaiter s’arrêter bien avant d’atteindre ce point, tout en restant baroque. D’un certain point de vue, on peut dire que la quête de la saturation, c’est plutôt la quête de la saturation acceptable, par le lecteur comme par l’auteur. En guise d’exemple : dans son cycle de Viriconium, M. John Harrison propose trois romans basés sur une trame classique d’heroic fantasy, mais qui, chacun à sa manière, cherchent à se rapprocher du point de saturation du lecteur.

Sur un autre plan, rechercher la saturation peut aussi être appréhendé comme un outil plutôt que comme une fin en soi. On peut se contenter de suivre cette démarche pour stimuler son imaginaire et explorer le potentiel d’un roman, sans avoir l’intention de produire au final une œuvre maximaliste. Ainsi, un auteur pourra décider d’écrire une première version de son manuscrit en laissant l’imagination la plus débridée s’écouler de sa plume sans limites ni censure, quitte à raboter tout ou partie de ces trouvailles lors de la relecture. Il existera donc une version maximaliste du roman qui n’en représentera que le stade larvaire, avant que la version finale ramène l’œuvre vers davantage de sobriété.

⏩ La semaine prochaine: les dialogues

 

La quête du dépouillement

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Afin de poursuivre notre exploration du style dans l’art romanesque, je vous propose de nous intéresser à deux paris extrêmes que les auteurs audacieux peuvent tenter : la quête du dépouillement et la quête de la saturation. En d’autres termes : que se passe-t-il lorsqu’un écrivain recherche à produire l’effet minimum ou l’effet maximum.

Pour commencer, la quête du dépouillement, c’est le pari de l’écriture zen, sans fioritures, en renonçant à l’artifice et à tout ce qui peut encombrer : à quel point peut-on réduire les éléments constitutifs de la littérature avant qu’il n’en reste plus rien du tout ? Quel est le cri le moins audible avant le silence ? Quelle est la présence la plus discrète, juste avant l’absence ?

Transformées en expérience littéraire, ces questions touchent tous les domaines de l’écriture. Il n’est pas étonnant qu’on trouve des tentatives de transformer en mouvement le minimalisme littéraire au 20e siècle aux Etats-Unis, en France, au Japon. Raymond Carver, Aki Shimazaki, Jean Echenoz illustrent trois manières bien différentes de s’engager dans cette voie.

Chaque fois que je vous suggère de faire quelque chose, vous ne le faites pas

Mais moi ce qui m’intéresse surtout, c’est votre mouvement à vous. Comment procéder pour écrire une œuvre minimaliste, débarrassée de tout le superflu, un roman esquissé, réduit à sa plus simple expression ? Pour y arriver, il convient d’agir sur tous les secteurs de la création littéraire. En gros, vous reprenez tous mes billets sur ce blog depuis le début, et chaque fois que je vous suggère de faire quelque chose, vous ne le faites pas.

Pour commencer, qui vise le dépouillement dans la création littéraire va nécessairement agir au niveau des personnages. Et un bon début, c’est d’en limiter le nombre. En-dehors de quelques projets expérimentaux, je dirais qu’un roman a besoin d’avoir au minimum un personnage pour exister. Même ainsi, il risque de rester très introspectif, ce qui n’est pas nécessairement l’approche souhaitée. Viser deux personnages semble donc un point de mire idéal, étant entendu que si votre œuvre minimaliste compte trois, quatre, voire cinq personnages, ça n’est pas non plus une catastrophe.

Si l’introspection à outrance n’est pas recommandée dans un roman minimaliste, c’est parce que rien d’outrancier n’y a sa place. Pour un véritable dépouillement, on cherchera à mettre en scène des personnages qui ne nous donnent pas plein accès à leur vie intérieure, sans quoi on risquerait de verser dans un baroque psychanalytique hors-sujet. Les sujets de telles œuvres, ce sont des personnages que l’on découvre principalement par leurs actes, étant entendu que ces actes seront de faible portée et n’appellent pas de grande transformation ou de profondes remises en question.

Tout le roman peut se dérouler dans une seule pièce

Le décor doit être aussi dépouillé que possible, lui aussi. Et qui dit dépouillement dit, d’abord, le recours à l’ordinaire. Le minimalisme refuse de laisser grandes ouvertes les portes de l’imaginaire et met en scène des gens normaux qui vivent des situations banales. Il est préférable de limiter le nombre de lieux visités et de se refuser tout exotisme : tout le roman peut se dérouler dans un appartement, voire même dans une seule pièce.

Dans la quête du dépouillement, les thèmes sont ceux de la vie de tous les jours, avec un souci d’universalité : le vieillissement, l’amour, le travail, la famille, etc… Ils sont portés par des événements qui rejettent toute forme de coup d’éclat ou d’effet de manche : on cherche à révéler la splendeur des petites choses. La tonalité est neutre, les coups d’éclats stylistiques prohibés.

Le minimalisme intervient également dans les choix de narration. Le narrateur de ce genre de roman est détaché, impersonnel, peu enclin à se commettre. On se refusera de porter sur les actes des personnages un regard trop coloré, trop proches du commentaire ou de la complicité : il n’y a pas de place ici pour l’affect ou la connivence avec les protagonistes, qui seront toujours contemplés de l’extérieur, avec un regard neutre qui tentera de rester objectif.

Il n’y a pas d’analyse psychologique, pas d’introspection

On se refusera d’inclure quoi que ce soit qui ne soit pas perceptible par les sens : pas de pensées, de jugements de valeur, d’expressions trop imagées. L’écriture est factuelle, voire phénoménologique. Les actions, la mise en scène, les descriptions, les dialogues sont réduits au strict minimum. Il n’y a pas d’analyse psychologique, pas d’introspection.

La structure est, elle aussi, limpide, et cela à tous les étages : les chapitres sont élémentaires, présentés sans fioriture, d’égale longueur ; les paragraphes sont construits de manière simple, sans effets d’emboîtements ou d’échos trop prononcés ; les scènes sont juxtaposées les unes aux autres, sans enchaînement ; les phrases sont courtes, leur construction est classique ; la syntaxe est simple, le vocabulaire d’un abord facile ; on refuse tout langage imagé, toute métaphore ou figure de style trop démonstrative ; la ponctuation est réduite à sa plus simple expression.

Tout ce qui précède décrit une sorte d’idéal de la quête du dépouillement, qu’il n’est pas indispensable d’atteindre, ou même de viser. Alors au fond, qu’est-ce qu’il faut retenir de tout ça ?

Si ce n’est pas indispensable, c’est superflu

D’abord, prendre en compte la quête du dépouillement dans un travail romanesque oblige l’auteur à scruter de près chacun de ses choix, esthétiques, stylistiques, dramatiques, de construction, et à se poser la question : « Est-ce nécessaire ? » Cette démarche est à recommander de toute façon, même si on ne s’intéresse pas du tout au minimalisme, mais pour les auteurs qui sont en quête de dépouillement, la réponse sera « Si ce n’est pas indispensable, c’est superflu. » Dans un récit minimaliste, seuls les éléments qui ne peuvent absolument pas être supprimés peuvent être conservés dans le texte final.

Ensuite, la quête du dépouillement n’est pas nécessairement un principe universel, qui s’applique au roman dans son entier : il est tout à fait possible de rechercher le minimalisme dans certains aspects du roman, mais pas dans d’autres. Ainsi, vous pouvez tout à fait faire le choix de vous lancer dans un roman à personnages multiples et au cadre complexe, mais dont le style est délibérément dépouillé ; vous pouvez également retenir certains éléments, comme des phrases courtes, un vocabulaire simple et peu de descriptions, et choisir de l’appliquer à une histoire de fantasy ou de science-fiction ; et rien ne s’oppose à ce que vous décidiez de raconter une histoire ordinaire avec très peu de personnages, mais rédigée dans un style baroque et foisonnant.

Par ailleurs, j’ai parlé de roman jusqu’ici, mais une bonne partie des principes que j’énumère dans cet article sont davantage à leur place dans la nouvelle, une forme littéraire qui n’est pas seulement plus courte mais mieux focalisée que le roman, et dans laquelle le minimalisme est très à sa place.

La quête du dépouillement peut très bien être un outil de relecture

De manière encore plus générale, la quête du dépouillement peut très bien ne pas être une fin en soi, mais juste un outil de relecture, un filtre que vous appliquez à votre propre style pour éviter les débordements. J’ai déjà eu l’occasion d’aborder cet aspect des choses, par exemple lorsque je vous ai recommandé d’éviter ce que j’ai appelé les enjoliveurs de phrases.

Parfois, même si on ne recherche pas le minimalisme proprement dit, il peut être salutaire de contempler ce qu’on a écrit et de se dire : est-ce que je peux arriver au même résultat avec moins ? Est-ce que je peux supprimer un personnage ? Est-ce que telle ou telle description est nécessaire ? Puis-je me passer de ce paragraphe, de cette phrase, de ce mot ? « Si ce n’est pas indispensable, c’est superflu » ne doit pas être une règle absolue, mais elle peut constituer un principe très utile lorsque l’on souhaite décongestionner un texte qui croule sous les détails et les mots pesants.

⏩ La semaine prochaine: La quête de la saturation