Arrêtons de compter les mots

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Compter les mots. Voilà une occupation assez fréquente chez les auteurs qui se préoccupent de leur productivité.

Heureusement pour eux, pas besoin de s’astreindre à de fastidieuses comptabilités : aujourd’hui, des machines s’en chargent à leur place. Elles peuvent nous dire, très précisément, de combien de lettres, de mots, de phrases est constitué un texte, et donc, quelle progression s’est opérée en une session d’écriture, en un jour, une semaine, un mois, un an. Certaines autrices et certains auteurs préfèrent compter les caractères que les mots, c’est sans doute plus précis. Mais au fond, cela revient au même : traduire les progrès en chiffres, à l’image d’un marathonien qui compte les kilomètres qui le séparent de la ligne de départ. Il y a même des événements qui tournent entièrement autour de cette notion, comme le Nanowrimo.

Il n’y a rien à redire à ça. Oui, ces chiffres permettent bel et bien de prendre la mesure de l’avancement d’un projet. En plus, ils évaluent quelque chose de crucial : la masse du texte. Pour boucler un roman, il faut coucher sur le papier énormément de mots, chacun d’entre eux représente un effort, et donc plus on en aligne, plus on s’approche du but. Certains voient même dans ces chiffres qui grimpent une source de motivation, le signe que oui, un jour, à force de lui donner des coups de bec, l’oiseau parviendra à faire disparaître la montagne de diamant s’il est persévérant. Vous les croisez sur les réseaux sociaux, qui s’écrient avec joie : « J’avais prévu d’écrire 500 mots aujourd’hui, et je viens de compter : 1’347 ! », le plus souvent accompagné d’un emoji triomphateur.

Donc compter les mots, ça peut être encourageant. Mais ça n’est pas grand-chose d’autre.

Si le but que vous poursuivez, c’est de prendre la mesure de votre progrès, de savoir où vous en êtes, de réaliser ce qui vous sépare de la conclusion de votre travail sur votre manuscrit, il s’agit d’un indicateur très imparfait.

Eh oui, parce qu’écrire une histoire, ça n’est presque jamais une ligne droite qui commence au premier mot pour se terminer au dernier. Sans même compter que certains auteurs rédigent dans le désordre, il y a toute la phase des corrections et de réécriture qui fait voler en éclat cette illusion de linéarité. Parfois, lorsqu’on a écrit le dernier mot d’un manuscrit, on n’en est en réalité qu’à mi-chemin. Dans certains cas tragiques, on ne se retrouve pas plus avancé qu’au commencements. Ces mots, dénombrés avec la méticulosité d’un bénédictin, est-on bien sûr qu’ils vont tous se retrouver dans votre roman ? Rien n’est moins sûr.

Quels objectifs est-ce que je poursuis ?

Ce que je vous propose donc, c’est d’abandonner ces chiffres qui ne veulent pas dire grand-chose, pour les remplacer par d’autres marqueurs de votre progression. Ils vont vous sembler moins précis, mais en réalité ils se rapprochent davantage de la réalité du labeur de romancier.

Cela consiste simplement à se poser deux questions (et d’y répondre, hein, sinon ça ne sert à rien).

La première va intervenir avant une session d’écriture. Il s’agit de vous demander : « Quels objectifs est-ce que je poursuis ? » La réponse est une question de choix, et est entièrement de votre ressort. Qu’est-ce que vous souhaitez accomplir ? Terminer la rédaction d’un chapitre ? Relire et corriger votre prologue ? Retoucher tous les dialogues d’un de vos personnages pour en modifier le niveau de vocabulaire ? Retoucher la grande scène d’exposition du chapitre 3 ? Il n’y a pas de bons et de mauvais choix, cela dépend du temps que vous avez à votre disposition, de votre ambition, de votre capacité de travail, et de ce dont votre manuscrit a besoin. Vous n’avez qu’un quart d’heure à disposition ? Pourquoi ne pas vous fixer comme but d’écrire une phrase, une seule phrase, une phrase parfaite ?

La seconde question, vous vous la posez une fois la session d’écriture terminée, et c’est la suivante : « Qu’est-ce que j’ai accompli ? » Oui, cela peut paraître un peu bébête. Mais il ne s’agit pas simplement du second volet de la première question, ce n’est pas comme mettre une coche sur chaque article de votre liste de courses.

Oui, vous allez vous demander si vous avez atteint ou pas les objectifs que vous vous êtes fixés, c’est bien normal. Mais même si vous n’y êtes pas tout à fait parvenus, vous avez peut-être tout de même accompli quelque chose de significatif, dont il convient de prendre conscience, et même de vous féliciter. Un progrès inférieur à nos attentes, c’est tout de même un progrès. Par ailleurs, les chemins de la créativité sont tortueux, et il est très courant que ce que vous accomplissiez ne ressemble en rien à ce que vous envisagiez au départ. Prenez-en note, et, si vous pensez que ça peut vous aider, proclamez-le sur les réseaux.

Pour que ces indicateurs fonctionnent, cela dit, ça réclame que vous jetiez à la corbeille vos anciennes conceptions de ce qui constitue un progrès, parce que, au début, ça peut être contre-intuitif. Oui, dans certains cas, vous allez travailler sur votre histoire, et ce que vous allez accomplir, par exemple, c’est couper un personnage, ou carrément supprimer tout un chapitre, le premier par exemple, afin de commencer plus près du nerf de l’intrigue. C’est capital d’en prendre conscience : parfois, progresser, dans un travail romanesque, ça consiste non pas à augmenter le nombre de mots, mais à le réduire. Parce que le but, le vrai but, ça n’est pas de faire grimper un chiffre, c’est de signer la meilleure version possible de votre histoire, par tous les moyens possibles.

La productivité

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Comme on l’a vu récemment dans le billet où je vous encourageais à écrire tous les jours (mais pas de la manière dont on l’entend habituellement), le processus d’écriture, c’est quelque chose de personnel. Tout le monde n’a pas le même temps à disposition, pas la même capacité de travail, pas les mêmes ambitions.

Difficile, dans ces conditions, de proposer des conseils qui conviennent à chacun. C’est peut-être pour cette raison que certains se sentent tellement agressés lorsque d’autres auteurs leur donnent des conseils : ils estiment que ceux-ci ne s’appliquent pas à leur situation. Ils réclament du sur-mesure et on ne leur file que des modèles génériques.

Comment faire, dès lors, pour parvenir à être aussi productif que possible ? Comment faire en sorte d’utiliser son temps au mieux pour écrire autant et aussi bien que possible, avec le temps que l’on a à disposition ?

Ce qu’il convient de faire, pour commencer, c’est d’être au clair au sujet de vos objectifs : quel rythme de parution envisagez-vous ? Cinq romans par an, comme certains auteurs de romance ? Une sortie annuelle, comme les auteurs de polars ? Un gros bouquin tous les deux ou trois ans, comme les auteurs de fantasy ? Pour répondre à cette question, il faut prendre en compte toute une série de facteurs, qui vont de la fréquence de vos sorties, à l’épaisseur de vos livres en passant par votre capacité d’écriture.

Comme une jeune pousse dans un pot de fleur

Si vous vous sentez capables, par exemple, de pondre trois cents pages de fiction par année, en assurant la promotion derrière, cela vous donne une idée du rythme qu’il va vous falloir adopter. Oui, ça fait 25 pages par mois, mais 25 pages terminées, relues, définitives. Si vous faites partie des personnes qui ont besoin de se fixer des objectifs chiffrés, mieux vaut diviser ce nombre par deux, en tout cas dans les premiers mois.

Il n’y a qu’à l’usage que l’on peut procéder au réglage du rythme fixé au départ, et de savoir s’il convient de le freiner ou de l’accélérer. Car la grande majorité des écrivaines et des écrivains ne le sont pas à temps plein, et ont l’obligation de concilier l’activité de leur plume avec un ou plusieurs emplois, leur vie familiale et affective, voire même, soyons fous, leur vie sociale, leurs hobbys, leurs loisirs.

Afin que l’écriture, dans votre vie, ne se laisse pas ensevelir au milieu de tout ça, il faut lui laisser un peu d’espace, comme à une jeune pousse dans un pot de fleur. Cela signifie que les personnes dont vous partagez l’existence doivent saisir l’importance que la littérature occupe dans votre vie, et comprennent quelles conditions vous sont nécessaires, tant au niveau du temps que vous comptez y consacrer qu’au cadre qui vous est nécessaire. C’est peut-être un hobby, mais pour le mener à bien, cela réclame de pouvoir s’y consacrer avec sérieux. Et si c’est votre travail, c’est encore plus crucial. Si vos proches ne comprennent pas, réexpliquez, montrez-leur ce que vous faites. Si vraiment ils ne captent pas, vous pouvez me les envoyer. Et puis au besoin, faites vous-mêmes un compromis et revoyez vos ambitions à la baisse.

Il faut parfois savoir viser petit

Ménager une place pour l’écriture dans sa vie, cela peut passer par une routine : un rendez-vous pris avec vous-même où vous vous consacrez à votre projet. Pour certains, ces passages obligés sont stimulants. D’autres les vivent au contraire comme des contraintes, donc il peut être utile de tester plusieurs formules avant de trouver celle qui vous convient. Si cela vous convient mieux, les phases d’écriture peuvent être régulières sans nécessairement être planifiées ou même toujours aux mêmes horaires.

Et puis pour être productif, il faut parfois savoir viser petit. S’asseoir devant son écran et produire cinq pages, c’est très bien. Une page, même, peut parfaitement suffire. C’est mieux, de toute manière, que de regarder votre traitement de texte en chien de fusil sans y toucher pendant des mois.

Cela dit, pour viser une efficacité maximale, je vous recommande de procéder à un peu de préparation mentale. Pendant des années, j’ai passé trente minutes par jour à écrire, au travail, pendant ma pause repas. Littéralement, j’arrêtais de travailler une seconde, la seconde suivante, je rédigeais pendant une demi-heure, puis je reprenais mon travail, sans perdre un seul instant.

Tout le monde n’en est pas capable, en tout cas, pas sans préparation. Pour y parvenir, il est impératif de savoir exactement ce que vous avez à faire. La préparation mentale est votre alliée : pendant les moments creux de votre existence, sous la douche, au volant, entre deux portes, pensez à votre prochaine session d’écriture et à ce que vous allez devoir y réaliser. Structurez vos pensées, imaginez des phrases. Prenez des notes, au besoin. Si vous êtes efficaces, la phase d’écriture en elle-même ressemblera à de la dactylo.

Les conseils, dans ce domaine, n’ont pas beaucoup d’intérêt

Comment faut-il s’organiser ? À quoi doit ressembler votre espace de travail ? Comment doit se dérouler votre session d’écriture ? Combien de temps doit-elle durer ? Devez-vous vous ménager des pauses ? Faut-il pratiquer l’écriture d’entraînement ? S’il est important de trouver des réponses à ces questions, celles-ci sont personnelles et ne peuvent provenir que de votre pratique. De même, certains auteurs ressentent le besoin de s’isoler, d’éviter tout ce qui risque de les déconcentrer, à commencer par leur smartphone et leur connexion au web. À vous de voir si c’est important pour vous ou pas.

Ces irruptions dans l’écriture, les appels téléphoniques, les rencontres, les curiosités, les réseaux, votre chat, la musique, vous pouvez également, si vous en avez l’inclination, les incorporer dans votre processus afin d’y puiser de l’inspiration ou d’en profiter pour prendre du recul. C’est pourquoi certains auteurs affectionnent un environnement de travail moins policé, plus chaotique, parce qu’ils trouvent ça stimulant.

Les conseils, dans ce domaine, n’ont pas beaucoup d’intérêt, à moins que vous soyez complètement largués et que ça vous aide de savoir comment font les autres. Par contre, le conseil suivant est important : réfléchissez à votre fonctionnement, et trouvez la méthode de travail qui vous garantisse la productivité maximale. Ce n’est qu’en vous organisant, mentalement et matériellement, que vous pourrez produire le nombre de romans que vous ambitionnez, et que vos projets vont se concrétiser.