Critique : La Peine des Derniers-Nés

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La civilisation des Alkayas s’est résignée à accepter la mort inéluctable de son Arbre-Mère, Alkü. La jeune Hely Saule est particulièrement représentative d’une génération qui n’attend rien de l’avenir d’un peuple devenu stérile. Au sein de sa famille, pourtant, certains voient les choses autrement : son oncle Ayrat planifie un voyage dont l’issue pourrait bouleverser la destinée de ses semblables.

Titre : Mémoire du Grand Automne – La Peine des Derniers-Nés

Auteur : Stéphane Arnier

Éditeur : Bookelis (ebook)

Un aveu pour commencer : j’ai dû me forcer à entamer la lecture de ce quatrième et dernier tome de la série « Mémoire du Grand Automne ». Ma réticence n’avait rien de bien mystérieux : je savais qu’en le lisant, l’histoire allait se conclure pour moi, et je ne me sentais pas prêt à dire adieu à cette histoire. Une réaction qui n’est pas inattendue en soi, mais qui devient ironique quand on considère que ce cycle parle justement de ça : comment faire son deuil, comment se comporter lorsque, inéluctablement, les choses prennent fin ? Comme les personnages de l’histoire, j’ai fini par me faire une raison et par cheminer, aussi sereinement que possible, vers la conclusion.

Est-ce une conséquence de cette fébrilité ou non, je l’ignore, mais j’ai eu un peu de mal à entrer dans ce quatrième tome. Dans ma critique du troisième épisode, j’avais souligné à quel point je trouvais admirable la capacité de l’auteur à tisser une intrigue tout en économie de moyens, à se servir, avec discipline et méticulosité, des pièces qu’il avait disposé sur l’échiquier, et à se refuser tout ajout d’éléments nouveaux qui ne seraient destinés qu’à créer artificiellement un effet de surprise. Cette fois-ci pourtant, le fait de retrouver une fois de plus des éléments récurrents de la série – une protagoniste isolée de ses semblables, des secrets de famille, des poursuites nocturnes – m’a donné une impression de réchauffé. Tout ce qui m’avait paru magistral la troisième fois me semblait soudain tourner en rond à l’acte 4.

J’aurais dû faire davantage confiance à l’auteur. Après cette entrée en matière un peu conventionnelle, le récit prend rapidement une autre dimension, et nous emmène là où aucun des tomes précédents ne nous a conduit. Sans rien dévoiler de l’intrigue, soudain, le cadre de l’histoire s’élargit considérablement, les événements du passé prennent une envergure nouvelle, et on comprend vite que l’on s’achemine vers une conclusion qui sera à la hauteur des attentes.

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Je suspecte que la manière dont le récit commence est délibérée de la part de l’auteur, afin de nous faire partager l’asphyxie qu’éprouvent certains de ses personnages face à leur absence de perspectives. L’une d’entre eux, d’ailleurs, se permet de s’écrier : « J’en ai assez ! Les serments antiques, les secrets de famille, les hontes du passé… J’en ai ma claque ! », ce qui a fait écho à mes propres réactions. Au final, que tout cela soit intentionnel ou non, ça a fonctionné parfaitement sur moi, et c’est tout ce qui compte.

Une des grandes qualités de « Mémoires du Grand Automne », c’est sa cohérence thématique. Depuis le début, on explore l’une après l’autre, aux côtés des personnages, les différentes phases du deuil, et on en arrive naturellement à la dépression, suivie d’une forme d’acceptation. On ne s’étonnera pas que cela ne confère pas une tonalité très riante au récit, mais cela lui donne une dimension tragique, présente depuis le début du cycle, et qui trouve à présent son couronnement. Il ne faut pas s’imaginer qu’il s’agit d’un roman triste où tous les personnages sont déprimés, cela dit : tous n’en sont pas au même stade de leur deuil, et c’est d’ailleurs de cette différence que proviennent les principales sources de conflit. On peut même dire qu’il existe une dimension psychanalytique à ce roman, puisque, en fonction de son attachement aux personnages et à l’univers, le lecteur sera lui-même resté bloqué à l’un ou l’autre des stades du deuil, et percevra, je le suspecte, les événements de manière très différente.

Difficile, cela dit, de ne pas être comblé de la manière dont Stéphane Arnier conclut son cycle. Il semble que les derniers chapitres ont été planifiés de longue date, et ils se révèlent parfaitement dosés, trouvant l’équilibre idéal entre inattendu et logique du récit : sans deviner exactement de quelle manière les choses vont se dérouler, on est satisfait des réponses qui nous sont apportées, parfaitement cohérentes avec tout ce qui précède, sans pour autant paraître éventées. C’est un tour de force. Il faut souligner à quel point ce genre de réussite est rare dans les littératures de l’imaginaire.

Deux mots encore du style : certains passages sont magnifiques, tout en sobriété enchanteresse et en force évocatoire. L’auteur, maître de son art, parvient à conjurer des images ou des sensations sans jamais écrire un mot de trop, ce qui fait de ce volume le plus éblouissant de la série du point de vue de l’écriture.

Lors de ma lecture, j’ai malgré tout rencontré des réserves mineures, comme la protagoniste, Hely, qui, bien que convaincante dans son rôle, n’atteint pas selon moi les sommets de certains autres personnages marquants de la saga. Je me suis aussi amusé du fait que, dans les romans de Stéphane Arnier, personne n’est jamais complètement déraisonnable, et on finit toujours par débattre de ses différends. Malgré tout, cette vision du monde très cérébrale est indissociable de la tonalité singulière de la série et de ce qui la rend attachante, donc il serait malvenu de la décrire comme un défaut.

Cela mérite d’être répété : « Mémoire du Grand Automne » est une saga de fantasy magistrale, un classique contemporain, que je recommande chaleureusement à toutes les amatrices et amateurs du genre. Située dans un monde imaginaire profondément original et construit avec beaucoup de soin, elle raconte une histoire multi-générationnelle aux thèmes forts et aux personnages attachants, distincts et plein d’épaisseurs, un récit maîtrisé de bout en bout et qui laisse des souvenirs marquants longuement après la lecture.

M’enfin, ce n’est que mon avis.

A toutes fins utiles, vous trouverez ci-dessous mes critiques des tomes précédents :

Le Déni du Maître-Sève

La Colère d’une Mère

Le Pacte des Frères

Pourquoi ne pas écrire une suite

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Ça y est, vous y êtes arrivés. Votre roman est sorti, la maison d’édition est contente, les lectrices et les lecteurs sont ravis. Fort de ce succès, vous sentez bouillonner en vous l’envie d’en rajouter une couche. Vos personnages ont du potentiel, c’est pour vous une certitude, et il y a des aspects de votre univers qui ne demandent qu’à être développés. L’idée de rédiger une suite vous parait irrésistible. Je dis « une », mais je sens que vous vous voyez bien pondre toute une saga, aux multiples volumes. Pour vous, c’est presque une évidence.

Moi, je suis la petite voix dans votre tête qui est chargée de vous dire : ne le faites pas.

Un conseil très répandu dans les milieux littéraires, c’est qu’il vaut mieux ne pas entamer sa carrière par une saga, une série, ou n’importe quoi qui comporte plusieurs épisodes. Ce que je dis va encore plus loin : n’écrivez jamais, sous aucun prétexte, une suite à un roman. Renoncez immédiatement à votre idée. Trouvez quelque chose de plus constructif à faire de votre temps. Je ne sais pas moi, mettez-vous aux mots croisés.

À ce stade, les esprits les plus retors auront tôt fait de me le faire remarquer : je suis moi-même l’auteur d’une série, ce qui fait de moi, au minimum, un hypocrite. C’est vrai, mais cela signifie également que je suis très bien placé pour émettre ce conseil.

D’où vous est venue cette étrange envie d’écrire une suite à votre bouquin ?

Et puis pour être sincère, je ne pense pas qu’écrire une suite soit nécessairement une mauvaise idée dans tous les cas de figure. Mais pour un romancier, en particulier dans les littératures de l’imaginaire, un tel projet semble si tentant que, dans le but de susciter une réflexion constructive, je n’ai pas d’autre choix que de ramer vigoureusement dans l’autre sens. Avec de la mauvaise foi au besoin.

Donc partons du principe que sortir un deuxième tome soit une mauvaise idée et voyons où ça nous mène… Non, attendez, rembobinons un peu : d’où vous est venue cette étrange envie d’écrire une suite à votre bouquin ? En général, la réponse à cette question peut rentrer dans une des catégories suivantes…

Premièrement, votre premier tome se termine par un gros « à suivre » et a toujours été conçu comme un fragment d’une histoire complète : jamais vous n’avez songé à vous arrêter après le premier volume, votre histoire a toujours été conçue pour s’étendre sur plusieurs épisodes, que le nombre de ceux-ci soit fixé d’avance ou appelé à s’allonger en fonction de votre inspiration. Deuxième possibilité : même si votre roman s’achève sur quelque chose qui ressemble à une fin, vous avez tout de même posé les jalons dès le départ pour rédiger un deuxième épisode. Troisième motif : même si vous n’avez pas réellement d’idée pour une suite, vous êtes tellement amoureux du monde de fiction que vous avez créé qu’il vous paraitrait regrettable de l’abandonner complètement. La quatrième option, c’est la même, sauf que ce sont de vos personnages que vous vous êtes épris, et l’idée de vous en séparer à tout jamais vous est insupportable. Enfin, cinquième et dernière raison : vos lecteurs en furie vous réclament une suite.

De nobles motifs, assurément, mais comme nous avons eu l’occasion de le voir, quel que soit votre motivation de départ, écrire une suite est une mauvaise idée.

Votre carrière d’écrivain-e est limitée dans le temps

Pour s’en convaincre, il suffit d’énoncer l’évidence : pourquoi refaire ce qui a déjà été fait ? Votre carrière d’écrivain-e est limitée dans le temps, alors que les possibilités créatives sont infinies. Est-ce qu’écrire deux fois la même chose (ou à peu près) constitue réellement la meilleure utilisation de votre temps précieux ? Votre contribution à la littérature ne serait-elle pas plus riche si vous vous lanciez dans un projet complètement différent ? Ne serait-ce pas, au final, infiniment plus satisfaisant pour vous ?

Oh, je vous entends protester. Vous avez une idée pour votre deuxième tome et vous mettre à l’écrire vous démange. Mais patientez une minute : écoutez-moi d’abord. Cette idée que vous avez en tête, est-elle suffisamment distinctive pour justifier des centaines d’heures de travail ? Votre manuscrit n’est-il pas juste un remake de l’original, avec un grand méchant rebaptisé et des enjeux artificiellement gonflés ?

Ok, admettons que ça soit le cas et que votre idée soit bien assez pertinente pour justifier son existence. Votre concept n’est pas une simple décalque du premier volume. Mais ce n’est pas le seul critère à avoir en tête. Vous avez rédigé un roman, les arcs narratifs des personnages ont été clos, au prix de gros efforts de construction narrative. Pourquoi diable les rouvrir ? Est-ce que cela se justifie réellement ? N’allez-vous pas leur infliger de revivre les mêmes événements, de commettre les mêmes erreurs et d’apprendre les mêmes leçons que la première fois ?

Non ? Vous êtes sûr ? Soit, je veux bien essayer de vous croire. Mais attendez, ne partez pas, j’ai encore quelques questions à vous poser. Si votre principale motivation à écrire une suite consiste à tirer le meilleur parti de l’univers que vous avez construit, êtes-vous sûr que votre intrigue est suffisamment solide pour le justifier ? Le worldbuilding, c’est très bien, mais rien ne remplace une bonne histoire, et si vous n’ambitionnez rien de plus qu’à jouer les guides touristiques dans votre monde de fiction, mieux vaut arrêter net : cela ne débouchera pas sur un très bon roman.

Enfin, si vos lecteurs vous réclament une suite, c’est naturellement agréable et très aimable de leur part, mais sont-ils réellement les mieux placés pour juger si cela se justifie ? Après tout, c’est vous qui allez suer sur votre clavier à accoucher de votre potentiel chef-d’œuvre, pas eux.

Ne serait-ce pas un peu ridicule si Camus avait écrit « La Peste 2 »?

Comment ? Vous êtes persuadé que votre idée d’histoire est solide, originale et bien charpentée ? Que vos personnages ont encore du potentiel inexploité, et qu’on peut leur faire traverser de nouvelles situations dramatiques sans redite ? Que votre monde, aussi riche et original soit-il, n’est qu’un élément de décor, et pas la principale raison pour laquelle vous vous êtes lancé dans la rédaction de votre roman ?

Soit, admettons. Si vous avez franchi toutes ces embûches, peut-être que votre démarche se justifie. Entamez donc la conception de la suite que vous avez en tête.

Mais ne le faites pas l’esprit trop léger quand même. Il faut rester vigilant. C’est parce que la littérature de genre en général, et la fantasy en particulier, privilégient les sagas au long cours qu’il faut réfléchir à deux fois avant d’en commettre une de plus. Et se rappeler, par exemple, que la science-fiction littéraire a engendré davantage de classiques à l’époque où le standard était l’histoire complète en 300 pages qu’à présent qu’on a plutôt affaire à des trilogies comportant trois gros bouquins de 600 pages chacun.

Et puis consacrons quelques instants à réfléchir à la raison pour laquelle la littérature blanche n’aime pas les suites. Comme beaucoup de gens, j’aime beaucoup « La peste » d’Albert Camus, mais ne serait-ce pas un peu ridicule si l’auteur avait choisi d’écrire « La peste 2 », où le Docteur Rieux combat une autre épidémie dans une autre partie du globe ? Qui souhaiterait lire « Le rouge et le noir, 2e partie », consacré au fils de Julien Sorel ?

Avoir un propos en tête, le coucher sur le papier au mieux de ses facultés, y apporter une conclusion, puis refermer le livre et passer à autre chose, c’est une manière d’agir qui est respectable, et probablement la plus fertile du point de vue littéraire.

Bon, je vous laisse, je vais écrire la suite de cette chronique.

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La Mer des Secrets: la suite

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Avec la parution de « La Mer des Secrets », dont j’ai eu l’occasion de parler sur ce blog ces dernières semaines, l’histoire de « Merveilles du Monde Hurlant » arrive à son terme. Comme nous avons eu l’occasion de l’évoquer ici, la parution du roman était planifiée en deux volumes, pas plus. D’ailleurs, lors des salons, au fil des mois, j’ai eu l’occasion de convaincre pas mal de lecteurs de tenter la lecture de mon histoire en les assurant qu’il ne s’agissait pas d’une interminable saga, et qu’à la fin du second tome, l’histoire de Tim Keller arriverait à son terme.

Et je n’ai pas menti : oui, « Merveilles du Monde Hurlant », ce roman en deux volumes que j’ai écrit sous le titre « Mangesonge », s’achève bien avec le dernier chapitre de « La Mer des Secrets. » L’histoire y trouve une conclusion satisfaisante, qui pourrait très bien être définitive, et il n’y a pas vraiment de mystères irrésolus ou d’intrigues secondaires qui appellent à une suite. Si on souhaite s’arrêter là, on peut très bien le faire.

Mais pas moi. Dès le départ, « Mangesonge » était conçu comme le premier roman d’une trilogie. On y faisait connaissance avec Tim Keller à l’âge de seize ans, avant de la retrouver à vingt ans dans « Briselâme » et de prendre congé d’elle à vingt-quatre ans dans « Crèvecorps. » Cette série, je l’avais baptisée « Merveilles du Monde Hurlant. » Un titre qui a désormais été appliqué au premier acte uniquement.

À présent, toute cette nomenclature est abandonnée, mais pas mes projets initiaux. D’ailleurs, le deuxième volume de la série est presque complètement écrit. Il s’appellera très vraisemblablement « ??? du Monde Hurlant » ou quelque chose comme ça et paraîtra en un seul volume (mais un volume malgré tout divisé en deux parties, « Le Désert de l’Étrange » et « Les Plaines du Cauchemar. »)

Malgré le succès de « Merveilles du Monde Hurlant », les Éditions du Héron d’Argent ne souhaitent pas s’empêtrer dans la parution d’une série au long cours, ce que je comprends très bien. Quant à moi, j’ai beaucoup de plaisir à rencontrer mes lecteurs, mais les salons m’éloignent de ma famille et me coûtent de l’argent – je ne compte pas faire ça jusqu’à la fin de mes jours. Le prochain roman paraîtra donc probablement en ligne, de manière confidentielle, et si j’ai quelques dizaines de lecteurs plutôt que quelques milliers, ça me convient.

Cela dit, mon but est de faciliter la vie des lecteurs. Cette suite constituera une lecture complètement indépendante : il ne sera pas nécessaire d’avoir lu les romans originaux pour comprendre ce qui s’y passe. Idéalement, on devrait pouvoir lire les trois romans dans n’importe quel ordre. On peut comparer ça aux trilogies Star Wars, qui peuvent être vues dans le désordre sans que l’on tombe sur des éléments incompréhensibles. Idéalement, les lecteurs de « Merveilles du Monde Hurlant » devraient trouver des éléments familiers dans la suite, et apprécier l’évolution des personnages. Quant à ceux qui ne connaissent pas les livres parus au Héron d’Argent, ils pourront entamer leur lecture par le nouveau roman sans que ça les gêne.

Tout cela est de la musique d’avenir : l’actualité, c’est la parution de « La Mer des Secrets .» Sa suite est bien avancée, mais elle va nécessiter énormément de réglages fins, et sa parution ne presse absolument pas. Quant au troisième et dernier tome, il existe sous formes de notes, quelque part dans mon ordinateur.