La productivité

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Comme on l’a vu récemment dans le billet où je vous encourageais à écrire tous les jours (mais pas de la manière dont on l’entend habituellement), le processus d’écriture, c’est quelque chose de personnel. Tout le monde n’a pas le même temps à disposition, pas la même capacité de travail, pas les mêmes ambitions.

Difficile, dans ces conditions, de proposer des conseils qui conviennent à chacun. C’est peut-être pour cette raison que certains se sentent tellement agressés lorsque d’autres auteurs leur donnent des conseils : ils estiment que ceux-ci ne s’appliquent pas à leur situation. Ils réclament du sur-mesure et on ne leur file que des modèles génériques.

Comment faire, dès lors, pour parvenir à être aussi productif que possible ? Comment faire en sorte d’utiliser son temps au mieux pour écrire autant et aussi bien que possible, avec le temps que l’on a à disposition ?

Ce qu’il convient de faire, pour commencer, c’est d’être au clair au sujet de vos objectifs : quel rythme de parution envisagez-vous ? Cinq romans par an, comme certains auteurs de romance ? Une sortie annuelle, comme les auteurs de polars ? Un gros bouquin tous les deux ou trois ans, comme les auteurs de fantasy ? Pour répondre à cette question, il faut prendre en compte toute une série de facteurs, qui vont de la fréquence de vos sorties, à l’épaisseur de vos livres en passant par votre capacité d’écriture.

Comme une jeune pousse dans un pot de fleur

Si vous vous sentez capables, par exemple, de pondre trois cents pages de fiction par année, en assurant la promotion derrière, cela vous donne une idée du rythme qu’il va vous falloir adopter. Oui, ça fait 25 pages par mois, mais 25 pages terminées, relues, définitives. Si vous faites partie des personnes qui ont besoin de se fixer des objectifs chiffrés, mieux vaut diviser ce nombre par deux, en tout cas dans les premiers mois.

Il n’y a qu’à l’usage que l’on peut procéder au réglage du rythme fixé au départ, et de savoir s’il convient de le freiner ou de l’accélérer. Car la grande majorité des écrivaines et des écrivains ne le sont pas à temps plein, et ont l’obligation de concilier l’activité de leur plume avec un ou plusieurs emplois, leur vie familiale et affective, voire même, soyons fous, leur vie sociale, leurs hobbys, leurs loisirs.

Afin que l’écriture, dans votre vie, ne se laisse pas ensevelir au milieu de tout ça, il faut lui laisser un peu d’espace, comme à une jeune pousse dans un pot de fleur. Cela signifie que les personnes dont vous partagez l’existence doivent saisir l’importance que la littérature occupe dans votre vie, et comprennent quelles conditions vous sont nécessaires, tant au niveau du temps que vous comptez y consacrer qu’au cadre qui vous est nécessaire. C’est peut-être un hobby, mais pour le mener à bien, cela réclame de pouvoir s’y consacrer avec sérieux. Et si c’est votre travail, c’est encore plus crucial. Si vos proches ne comprennent pas, réexpliquez, montrez-leur ce que vous faites. Si vraiment ils ne captent pas, vous pouvez me les envoyer. Et puis au besoin, faites vous-mêmes un compromis et revoyez vos ambitions à la baisse.

Il faut parfois savoir viser petit

Ménager une place pour l’écriture dans sa vie, cela peut passer par une routine : un rendez-vous pris avec vous-même où vous vous consacrez à votre projet. Pour certains, ces passages obligés sont stimulants. D’autres les vivent au contraire comme des contraintes, donc il peut être utile de tester plusieurs formules avant de trouver celle qui vous convient. Si cela vous convient mieux, les phases d’écriture peuvent être régulières sans nécessairement être planifiées ou même toujours aux mêmes horaires.

Et puis pour être productif, il faut parfois savoir viser petit. S’asseoir devant son écran et produire cinq pages, c’est très bien. Une page, même, peut parfaitement suffire. C’est mieux, de toute manière, que de regarder votre traitement de texte en chien de fusil sans y toucher pendant des mois.

Cela dit, pour viser une efficacité maximale, je vous recommande de procéder à un peu de préparation mentale. Pendant des années, j’ai passé trente minutes par jour à écrire, au travail, pendant ma pause repas. Littéralement, j’arrêtais de travailler une seconde, la seconde suivante, je rédigeais pendant une demi-heure, puis je reprenais mon travail, sans perdre un seul instant.

Tout le monde n’en est pas capable, en tout cas, pas sans préparation. Pour y parvenir, il est impératif de savoir exactement ce que vous avez à faire. La préparation mentale est votre alliée : pendant les moments creux de votre existence, sous la douche, au volant, entre deux portes, pensez à votre prochaine session d’écriture et à ce que vous allez devoir y réaliser. Structurez vos pensées, imaginez des phrases. Prenez des notes, au besoin. Si vous êtes efficaces, la phase d’écriture en elle-même ressemblera à de la dactylo.

Les conseils, dans ce domaine, n’ont pas beaucoup d’intérêt

Comment faut-il s’organiser ? À quoi doit ressembler votre espace de travail ? Comment doit se dérouler votre session d’écriture ? Combien de temps doit-elle durer ? Devez-vous vous ménager des pauses ? Faut-il pratiquer l’écriture d’entraînement ? S’il est important de trouver des réponses à ces questions, celles-ci sont personnelles et ne peuvent provenir que de votre pratique. De même, certains auteurs ressentent le besoin de s’isoler, d’éviter tout ce qui risque de les déconcentrer, à commencer par leur smartphone et leur connexion au web. À vous de voir si c’est important pour vous ou pas.

Ces irruptions dans l’écriture, les appels téléphoniques, les rencontres, les curiosités, les réseaux, votre chat, la musique, vous pouvez également, si vous en avez l’inclination, les incorporer dans votre processus afin d’y puiser de l’inspiration ou d’en profiter pour prendre du recul. C’est pourquoi certains auteurs affectionnent un environnement de travail moins policé, plus chaotique, parce qu’ils trouvent ça stimulant.

Les conseils, dans ce domaine, n’ont pas beaucoup d’intérêt, à moins que vous soyez complètement largués et que ça vous aide de savoir comment font les autres. Par contre, le conseil suivant est important : réfléchissez à votre fonctionnement, et trouvez la méthode de travail qui vous garantisse la productivité maximale. Ce n’est qu’en vous organisant, mentalement et matériellement, que vous pourrez produire le nombre de romans que vous ambitionnez, et que vos projets vont se concrétiser.

L’interview : Lucien Vuille

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Après François Curchod, on poursuit notre galerie de portraits d’auteurs suisses qui valent le détour sur le site.

Lucien Vuille est né en 1983 à la Brévine, dans le canton de Neuchâtel. Après avoir exercé successivement les professions de fromager, d’instituteur puis d’inspecteur de police et avoir vécu dans plusieurs villes romandes, il retourne dans sa région d’origine pour se consacrer davantage à l’écriture. Les habitués du site ont déjà entendu parler de ses romans de fantasy humoristique « Fable« . « Penalty », qui vient de sortir aux éditions Kadaline, est son premier roman destiné à la jeunesse.

Pourquoi consacrer un roman au football ?

Tous les ingrédients d’un roman intéressant se trouvent dans le monde du football. Rien que dans le récit d’un match, il y a un potentiel épique énorme. C’est d’ailleurs cette dimension que peux endosser le football qui me plaît, qui me pousse parfois à regarder des matchs improbables comme Dnipro Dnipopetrovsk-Mölde en VoD ou me déplacer à Berne pour voir jouer Ferenváros. Certaines parties sont ennuyeuses, c’est un peu une loterie mais souvent, un match de football t’offre tout ce pour quoi ton cœur peut battre : des retournements de situation, des drames, des cliffhangers, des fins tragiques… Il y a quelque chose de pourri au royaume du football mais ce monde en lui-même c’est un feuilleton sans fin : rebondissements, trahisons, records, histoires d’amour… Tout est là.

Quelle est l’origine du projet ?

Malgré la passion qui m’anime au sujet du football – une passion dédiée au ressort narratif des matchs, des tournois, des transferts plus qu’à l’aspect technique ou tactique de ce sport – je n’imaginais pas forcément raconter une histoire dans l’univers. Et puis, mon éditrice s’est manifestée : elle cherchait un auteur prêt à écrire un roman dans le monde du football destiné à la jeunesse. J’ai sauté sur l’occasion, tout d’abord parce que j’adore écrire des histoires et que j’aime le football mais aussi car toutes les planètes étaient alignées : on était en plein confinement, j’avais du temps à revendre et ma tête débordait d’épisodes d’Olive et Tom, de l’École des Champions mais surtout de matchs de football épiques qui m’ont marqué à vie.

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Qu’est-ce que ça représente pour toi, le football ?

Pour être franc, durant la plus grande partie de mon enfance, je n’y comprenais pas grand-chose. J’allais sur le terrain avec les copains, mais j’étais plus occupé à déambuler en m’imaginant des histoires qu’à chercher à suivre le ballon. À l’époque, le football c’était vraiment le domaine de mon père. Il écoutait les matchs de Xamax le dimanche après-midi, à la table de la cuisine, l’oreille tendue vers sa petite radio blanche en plastique. Quand il y avait l’équipe suisse qui jouait, il regardait la Nati à la télévision et la soutenait comme s’il était au bord du terrain, à crier à chaque occasion. C’était mon père le spectacle qui m’intéressait plus que la Nati des années 80. Une fois envoyé au lit, depuis ma chambre de gosse, je pouvais estimer la quantité d’actions de la Suisse aux décibels produits au salon. C’est en 94, quand la Suisse s’est qualifiée à la coupe du monde aux USA, que j’ai commencé à regarder la télévision plutôt que mon père durant les matchs. J’ai découvert les joueurs grâce aux albums Panini et petit-à-petit, j’ai trouvé mes marques. J’ai rattrapé mon retard avec des almanachs, des livres d’or et plus tard je me mettais à jour avec les jeux vidéo, pour connaître la composition des clubs européens.

C’est marrant parce que je me rends compte que j’ai reproduit le même schéma d’héritage avec mon fils ainé. Je le traînais un peu aux matchs, je me doutais qu’il venait plus pour les saucisses à la mi-temps que pour le spectacle mais depuis l’Euro 2020, je remarque qu’il s’intéresse, qu’il me pose des questions sur les règles ou l’histoire du foot. Et c’est lui qui réclame d’aller voir Xamax-Wil, ce qui prouve la sincérité de son intérêt.

J’aime surtout la dimension homérique des matchs, la glorieuse incertitude de chaque partie, les retournements de situations, les remontées fantastiques… Je trouve aussi qu’il y a quelque chose de demi-divin que l’on concède aux vedettes du football et c’est tout aussi épique. Je m’intéresse plus à cette dimension-là plutôt qu’à la tactique ou la stratégie. Je n’y comprends pas grand-chose, je suis un piètre analyste. Par contre, je pense connaître par cœur tous les résultats de la Nati durant les tournois internationaux que j’ai vu, je peux te citer le parcours en club de bien des joueurs et je reconnais l’année d’un maillot de la Suisse. Mais te dire si telle ou telle équipe joue en 4-3-3 ou en 4-5-2, j’en suis incapable.

En outre, le football est le seul sport, à ma connaissance, qui sache – je ne sais comment – toucher l’ensemble de l’humanité helvétique. On l’a vu après la fabuleuse victoire de la Suisse contre la France (28.06.2021, gravé dans nos cœurs). Une semaine après l’événement, tout le monde l’évoquait encore, quel que soit son niveau d’intérêt pour le sport ou le football, son âge ou sa profession, chacun d’entre nous en a entendu parler, et a éprouvé quelque chose.

À part le football, il n’y a aucun sport qui peut rassembler ainsi. Les exploits de Federer sont historiques, on a une chance dingue de suivre sa carrière, l’équipe de Suisse de hockey est arrivée très loin en championnat du monde, Werner Günther est une légende mais aucune de ces superbes réussites n’a rassemblé le peuple suisse comme a pu le faire ce match de football.

C’est un livre pour la jeunesse. Qu’est-ce que tu souhaites que tes jeunes lectrices et lecteurs en retirent ?

Les enfants et les adolescents ont rapidement une sacrée pression sur les épaules. Très tôt, ils sont poussés à trouver leur voie, à découvrir dans quel domaine ils excellent et à exploiter ce créneau. S’ils lisent ce livre, j’espère qu’ils comprennent que personne n’est obligé d’être bon dans un domaine et surtout qu’on n’a pas besoin d’être doué dans une activité pour s’amuser en la pratiquant. C’est terrible d’entendre des jeunes dire des phrases comme « J’adore le foot mais je vais arrêter parce que je suis trop nul ». Ce qui compte, c’est aimer ce qu’on fait, pas d’être le meilleur.

Écrire le football, c’est difficile ? Comment est-ce que tu t’y es pris ?

Les séquences de matchs, c’est effectivement assez difficile à décrire. Pour tout te dire, c’est pire que des combats à l’épée ou des alexandrins. Il y a beaucoup de données à gérer et à transmettre au lecteur : le temps qui s’écoule, l’action, la position du ballon, ce que font les vingt-deux joueurs… Il n’y a pas de secret incroyable, j’ai écrit en imaginant que j’expliquais un match à quelqu’un qui ne l’aurait pas vu, j’ai laissé reposer, j’ai relu et tenté d’y comprendre quelque chose. Au final, c’est un peu toujours la même recette que j’applique :  je suis un tâcheron, j’écris, je relis, je corrige, je continue d’écrire, je relis, je re-corrige….

C’est le tome 1 de « Penalty », cela suppose qu’il y aura au moins un tome 2 ? Le protagoniste va changer ?

C’est le projet de mon éditrice et cela me comble de joie. Il me reste beaucoup de choses à raconter sur Ivo Zyzak, donc il va rester au cœur de l’aventure mais le curseur va sans doute se déplacer sur d’autres personnages, secondaires dans le tome 1, qui prendront un peu plus d’importance dans le deuxième tome.

Néanmoins, même s’il y aura d’autres tomes, je tiens à préciser que ce livre raconte une histoire complète, qui se suffit à elle-même.

La préface est signée Bernard Challandes, qu’est-ce que ça représente pour toi ?

J’ai grandi à la Chaux-du-Milieu, un tout petit village qui a tout de même donné des acteurs importants du football romand : Guillaume Faivre, Sébastien Jeanneret et Bernard Challandes. Depuis toujours, on suit avec intérêt et fierté son superbe parcours d’entraîneur à Yverdon, Servette, Zurich, en Arménie et au Kosovo… En 2009, il a emmené Zürich au titre de champion suisse, c’était beau. Et en plus, il avait son autocollant dans le Panini 95. Surtout, au-delà de ses superbes résultats, j’ai toujours énormément apprécié ses tribunes, prises de position, ses coups de gueules. Il défend les valeurs purement sportives du football. Bernard Challandes, c’est le dernier des Mohicans, il continue de porter la flamme du football sincère, pas celui du fric et des magouilles. Il y a plein de choses horribles dans le football, qui dégoutent les plus passionnés : la dette d’un demi-milliard du FC Barcelone, les Anglais qui refusent leur médaille d’argent, le Real qui offre 200 millions pour un joueur… mais le monde du football est une auberge mal famée dans laquelle passent parfois des princes.  Quand mon éditrice m’a demandé si j’avais quelqu’un en tête pour dédicace, j’ai tout de suite pensé à lui. Je ne voyais personne d’autre, parce que les valeurs que j’espère transmettre à travers mon livre, ce sont les mêmes que Bernard Challandes défend.

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Enseignant, apprenti fromager, policier, auteur : tu as porté de nombreuses casquettes à travers ta vie. Est-ce que tout cela nourrit ton écriture ?

Évidemment, je n’invente rien, je m’inspire de tout ce que j’ai vécu, vu, entendu, lu, regardé, rêvé… Tous ces jobs c’est des expériences, des rencontres, des souvenirs qui abreuvent chacun de mes récits. Je crois que tout ce qu’on écrit nous décrit. On ne fait que de parler de soi.

Ta production est très diversifiée. En plus de « Penalty », on pense à la série de fantasy comique « Fable », ton magazine pulp, de la poésie, des livres dont vous êtes le héros. Est-ce qu’il y a un point commun entre toutes ces activités ?

Je ne veux pas rester cantonné dans un seul genre, tout simplement parce que je veux écrire les livres que j’aimerais lire et que mes intérêts sont nombreux. Tu imagines ne regarder que des polars, jamais de films d’un autre genre ou ne lire que des Stephen King ? Pour moi c’est autant difficile de me cantonner à écrire des histoires dans un seul genre. Le lien entre mes bébés, c’est la passion. J’aime écrire, j’aime chaque étape, quand ça mijote dans la tête, quand ça prend forme sous les doigts… Et quand on est lancé et que les mots sur le papier, ou l’écran, vont plus vite que la pensée. Tu écris des romans, tu connais cette sensation, quand on tape sur le clavier comme on respire, qu’on ne peut plus s’arrêter. C’est comme quand tout d’un coup quelqu’un a lu ton livre et t’en dit du bien… ou bien même juste quand quelqu’un a lu ton livre et t’en parle. Le panard.

Combien d’idées de projets littéraires as-tu encore dans tes cartons ? Des rêves ?

Pléthore ! La saga de fantaisie héroïque « Fable » est toujours en chantier. Mon objectif est de raconter plein d’autres histoires dans ce monde que j’ai créé, de plein de manières différentes. Les trois premiers volumes, j’ai réussi à en sortir un par année, mais le quatrième – un livre dont vous êtes le héros – m’a pris beaucoup plus de temps que prévu. Je suis dessus depuis plus de trois ans ! Néanmoins le cinquième (un recueil de nouvelles) est déjà bien avancé, le sixième est entamé et le septième – qui sera un jeu vidéo – lui aussi. J’ai un roman policier qui a trouvé son éditeur, mais qui patiente dans les tubes. Il raconte mes années passées à la police judiciaire genevoise. Une fois qu’il sera sorti, je terminerai le roman inspiré de mon expérience d’inspecteur de police dans le canton de Neuchâtel. J’écris la vie d’Ulysse en 10’000 alexandrins, en 2022 dans les meilleures librairies, un roman hommage à Star Wars, une sorte de fan-fic assumé. Dès que j’aurais fait un peu d’ordre, j’ai un roman qui traite d’un sujet qui m’horrifie, les fantômes. À côté de ça, j’écris des romans pulps sur commande, sous pseudonyme. Et chaque mois, des nouvelles publiées dans mon fanzine, Pulper Heart. Je crois que j’ai fait le tour.

Quelle est ton approche de l’écriture ? Comment naissent tes projets ?

Il y a de tout, je ne suis pas attaché à des rituels. Certains romans, je les ai écrits du premier au dernier mot sur l’ordinateur, pour d’autres j’ai rempli des cahiers de note et de brouillons. Chaque histoire est planquée, quelque part à l’intérieur de moi, dans la tête et/ou dans le cœur, et je la laisse sortir comme elle veut. Mais globalement, dans un premier temps, je fonce, je raconte l’histoire qui me trotte dans la tête (c’est ce que j’appelle le squelette). Une fois que j’ai terminé ça, je remets le tapis sur le métier à tisser, je relis, je corrige, je peaufine, j’ajoute des machins, je change des trucs. Généralement, les nouvelles et les romans je les écris à l’ordinateur et les poèmes sur des cahiers, mais il y a des exceptions. Ensuite, comme tu l’auras compris, j’ai toujours plein de casseroles sur le feu. Certaines histoires doivent être cuites rapidement, d’autres mijotent pendant des mois ou des années. Mon seul secret, c’est d’écrire, tout le temps, encore et encore.

Écris tous les jours

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Écrire un roman, c’est non seulement un marathon, mais c’est un marathon dont le tracé n’est pas connu à l’avance, et que l’on doit baliser soi-même à l’aide d’une carte que nous avons préalablement tracé, du mieux que nous pouvons.

Donc c’est un effort sur le long terme, et il y a de quoi s’épuiser et se sentir perdu. Et afin d’en voir le but, il faut se montrer persévérant, et donc productif.

Ici, il faut noter qu’il ne s’agit pas de parler de motivation. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, si vous souffrez d’une difficulté chronique à vous motiver à écrire, le mieux est de ne pas écrire et de vous adonner à une autre occupation qui vous correspond mieux.

Non, là, je m’adresse à celles et ceux qui sont motivés, plus ou moins, la plupart du temps en tout cas, mais qui souhaitent utiliser aussi efficacement que possible le temps qu’ils ont à disposition afin de produire des romans dont ils peuvent être fiers, dans des délais acceptables.

Il y a parfois, dans l’imaginaire collectif des autrices et des auteurs, l’image persistante de l’écrivain comme un martyr, s’astreignant pendant des mois à des tâches répétitives et souffrant, suant face à un manuscrit afin de parvenir au point final. Je vous rassure, ça n’est pas une obligation : on peut très bien écrire un roman sans souffrir. Ou juste un minimum.

Le conseil de productivité le plus courant pour les romanciers, qui est aussi le plus vivement débattu, tient en une phrase : « Écris tous les jours ! »

Ouais, avec un point d’exclamation. Depuis que quelqu’un a songé à formuler cette recommandation de cette manière, on ne compte plus les auteurs outrés qui se rebiffent contre ce qu’ils perçoivent, au pire comme un diktat, au mieux comme une norme absurde et pas pratique du tout.

Pourtant, bouffi d’arrogance, je le répète : écris tous les jours.

Vraiment, fais-le, c’est un excellent conseil.

Encore faut-il s’accorder sur ce qu’on entend par « écrire. »

« Écriture » ne signifie pas obligatoirement « rédaction »

Eh ouais. Parce que si la question que vous vous posez, c’est « Est-ce que véritablement, chaque jour, même le weekend, même en vacances, même quand je suis surchargé de travail, je dois m’asseoir devant mon ordinateur et taper sur le clavier pour rédiger comme un forçat, même si je n’ai pas envie, que je ne suis pas motivé, que je n’ai aucune idée ? », la réponse est « Non, détend-toi, « écriture » ne signifie pas obligatoirement « rédaction. »

Car en effet, pour mettre un roman au monde, il y a beaucoup plus d’aspects à garder à l’esprit que la simple production du texte. Écrire, c’est d’abord lire, s’imprégner du vocabulaire, du style, des techniques d’autrui dans le but d’enrichir notre plume ; c’est aussi nourrir des idées, les connecter les unes aux autres, et prendre des notes pour ne rien oublier ; c’est chercher des éléments d’inspiration, des images, des livres, des films ; c’est construire un texte, mettre en place un plan, arranger des éléments narratifs dans un certain ordre ; c’est mener des recherches et accumuler des informations factuelles ; c’est penser à notre projet en cours, jouer mentalement avec lui, tester des idées dans l’abstrait, les examiner, les tester ; c’est se relire, se corriger, débarrasser le manuscrit de tout ce qui n’y a pas sa place ; c’est profiter des retours des premiers lecteurs et corriger encore ; c’est garder le contact et tenir compte des avis des critiques ; c’est assurer la promotion de ses livres, et plein, plein d’autres choses.

Est-ce que tu as écris aujourd’hui ?

Donc oui, écris tous les jours. Lorsque tu as un projet en cours, il ne doit jamais vraiment quitter ton esprit. Peu importe que l’extrémité de tes doigts touche quotidiennement les touches d’un clavier : un roman, c’est une longue entreprise, complexe, qui gagne à ce qu’on y pense tout le temps et qu’on le nourrisse de toutes sortes de pensées et de petites actions. Pour moi, ce qui caractérise l’auteur, c’est qu’il est plus ou moins en permanence en train de penser à ses histoires, à les nourrir, à les développer.

Écris tous les jours, donc. Est-ce que tu as écris aujourd’hui ? Oui, j’ai lu un roman très intéressant. Oui, j’ai été passionné par un traité sur l’histoire de l’architecture sacrée à travers les âges. Oui, j’ai noté un mot que je n’utilise presque jamais. Oui, j’ai observé comme le sang est monté au visage d’une personne en colère, et la manière dont elle a croisé ses bras. Oui, j’ai modifié mon plan pour rajouter une scène au chapitre 11 de mon futur roman, que j’avais initialement prévu de placer au chapitre 13. Oui, j’ai imaginé une autre manière d’introduire le personnage du boulanger qui fonctionne mieux avec la structure et les thèmes de mon histoire. Oui, j’ai trouvé une grosse faute de grammaire à la page 17. Oui, j’ai relu le mail d’un de mes bêta-lecteurs. Oui, je me suis promené dans la forêt et je crois que mes personnages vont tôt ou tard faire pareil. Est-ce que tu as écris aujourd’hui ? Oui, j’écris tous les jours.

Et si vous ne le faites pas ? Ce n’est pas grave. À chacun de décider du degré d’implication qu’il a dans l’écriture de son roman. Mais au moins, tenez compte de cette idée et envisagez de l’intégrer à votre processus : celles et ceux qui le font ont la vie plus facile.

L’interview: François Curchod

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C’est le retour des interviews sur le site. Cette semaine, j’ai le plaisir de vous proposer à la lecture un échange avec François Curchod. François est un auteur suisse né en 1987. On lui doit la série de fantasy « Orlan & Byggvir », dont le deuxième tome vient de sortir, ainsi que les nouvelles parues sous le titre « Le recueil des émotions »

« La Montagne du pouvoir » est le deuxième tome de ta série « Orlan & Byggvir ». Comment t’es-tu lancé dans l’écriture de cette suite ?

Après le premier tome, j’ai ressenti le besoin de faire autre chose. Alors pendant une année, je me suis lancé le défi d’écrire une nouvelle par mois, chacune traitant d’une émotion différente. C’était grisant de faire quelque chose de nouveau, différent. Mais l’histoire d’Orlan & Byggvir m’a très vite rattrapée.

Quand j’ai replongé dedans, j’ai écrit une centaine de pages, avant de faire une nouvelle pause. C’était au début de la covid et je n’avais plus la motivation. Pendant plusieurs semaines, je n’ai touché aucun manuscrit. Finalement, j’ai lentement repris, et au fil des pages, mon envie de créer est revenue. Aujourd’hui, je suis content de publier cette suite. Ce tome a été plus difficile à écrire !

En quoi est-il différent du premier ?

Les lecteurs qui ont découvert le premier volume avaient pratiquement toute la même question. Pourquoi s’appelle-t-il Orlan & Byggvir, alors que l’histoire suit essentiellement Orlan ? À l’époque, je ne m’en étais pas rendu compte d’avoir donné autant d’importance à ce personnage.

Alors j’ai voulu rectifier le titre. Dans ce tome, l’histoire tourne bien plus autour de Byggvir. Contrairement à son ami, il ne se sent pas taillé pour l’aventure. Pourtant, il n’a pas le choix. Il doit prendre la route, c’est une question de survie !

C’est aussi pour ça que j’aime discuter avec mes lecteurs. Ils voient des choses qui m’échappent. Grâce à eux, j’ai pu rectifier le tir sur le deuxième tome et je les en remercie. Sans eux, il aurait été bien différent. Certainement moins bien d’ailleurs !

Qu’est-ce que tu as appris sur l’écriture lors de la rédaction du premier volume, que tu as pu mettre en application dans celui-ci ?

Je crois que ce qui m’a le plus servi, c’est de comprendre la construction d’un ouvrage. Parce que lorsqu’on commence, généralement on tâtonne. Et plus on écrit, plus on progresse.

Pour ma part, j’ai pris l’habitude d’avancer par actes. Un peu comme des points de passage que je m’impose. Ils sont souvent constitués de trois parties. C’est une technique très connue, qui nous vient du théâtre et qui m’a énormément servi pour le premier tome.

Au départ, il devait en être de même pour « La montagne du pouvoir ». Mais je me suis rapidement rendu compte que je ne pouvais utiliser précisément la même approche. C’est de cette manière que j’ai compris que ce tome serait constitué de quatre parties. Et comme par magie, l’histoire s’est constituée face à moi !

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Quelle est ton approche de l’écriture ? Comment est-ce que tu travailles un nouveau projet ?

Souvent, ça commence par une simple phrase, que j’écris sur une note de mon téléphone. Elle se remplit plus vite qu’elle ne se vide, ce qui est bon signe ! De temps à autre, je vais y puiser une idée que j’intègre à l’une de mes histoires, ou alors si je la trouve vraiment pertinente, je l’utilise comme sujet principal de mon récit.

Ensuite, je construis des personnages et des lieux autour de cette idée. Bien souvent, cette partie me prend pas mal de temps. J’aime que mes protagonistes soient bien construits. J’apprends à les connaitre avant de les coucher sur papier. Je m’imagine leur vie, leurs habitudes. J’ai besoin de les cerner pour retranscrire leurs émotions. Il n’y a qu’une petite partie de leur personnalité que je retranscris, uniquement l’essentiel qui servira au récit. Mais dans ma tête, c’est comme s’ils étaient vivants.

Est-ce que ta saga obéit à un plan auquel tu te conformes, ou est-ce que chaque épisode est inventé sur le moment ?

Un peu des deux.

Comme je l’ai déjà dit, je travaille par acte, ce qui me fait deux ou trois points de passage par tome. Pour résumer, je connais le début, le milieu et la fin de l’ouvrage avant de l’écrire. Tout ce qui se passe entre ces jalons me vient spontanément. Et quand rien ne me vient, je prends du temps pour moi. Je vais me vider la tête en pratiquant du sport et bien souvent cela me donne de nouvelles idées pour continuer mon récit. Ensuite, il ne me reste plus qu’à m’en souvenir en rentrant !

Idéalement, on se dirige vers combien de tomes ?

Cinq. C’est prévu ainsi depuis le début, et rien ne devrait changer. Je connais déjà la fin de tous les tomes, ce qui me permet d’être assez catégorique sur ce point.

En revanche, j’aimerais peut-être par la suite écrire un prequel sur Baldur. Je trouve que ce personnage mériterait son propre ouvrage. Mais si ça se fait, ce sera après la sortie de l’intégralité de l’histoire d’Olran & Byggvir.

Tes deux personnages principaux sont deux amis. Qu’est-ce que tu as à dire sur l’amitié masculine, à travers ton texte ?

Beaucoup de choses. Pour moi, elle a constitué une grande partie de ma vie. J’ai toujours été entouré de quelques amis, qui ont changé au cours de ma jeunesse, jusqu’à trouver une stabilité vers dix-sept ans. C’est vers cet âge-là que j’ai rencontré ceux qui encore aujourd’hui me supportent jour après jour !

Pour moi, Orlan & Byggvir ne sont pas que des amis. Ils sont plutôt comme deux frères. Et c’est ça que j’ai voulu mettre en avant. Cet amour fraternel qu’on peut ressentir pour quelqu’un qui ne partage pas le même ADN que vous.

C’était mon cas avec quelqu’un dont je tairai le nom. D’ailleurs, avant d’écrire le premier tome, lorsque l’idée n’était encore qu’une histoire dans ma tête, il était Byggvir.

Il ne lui ressemble pourtant absolument pas. Mais j’avais besoin de le sentir là avec moi pour réussir à retranscrire cette amitié que nous partagions.

Je parle de lui au passé, car il nous a malheureusement quittés subitement il y a de cela bientôt deux ans. Ça a été un déchirement pour ma famille et moi. Il était comme un frère pour ma femme et moi. De plus, il était le parrain de ma fille.

Les mois qui ont suivi cette tragédie ont été compliqués. Heureusement, nous sommes bien entourés, ce qui nous a aidés à remonter la pente.

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Quelle part de toi peut-on retrouver en Orlan ? Et en Byggvir ?

C’est une très bonne question ! Plusieurs fois je me la suis posée sans jamais avoir trouvé une réponse précise.

Je crois que j’aimerais ressembler un peu plus à Orlan. Il est courageux, même si parfois il est têtu et qu’il s’emporte un peu rapidement. Mais au fond, c’est un jeune homme plein de bonne volonté qui veut comprendre qui il est.

Je pense que mon caractère se rapproche plus de celui de Byggvir. Il est réservé et aime peu sortir de sa zone de confort. Moi, je dois parfois m’y forcer ! C’est également quelqu’un qui a une confiance en lui assez friable. Il lui en faut peu pour douter de ces capacités. J’étais comme lui a son âge. Mais heureusement avec le temps, j’ai réussi à croire en moi et surtout à mettre de côté le jugement des autres, qui est bien souvent moqueur et t’empêche d’avancer. J’espère que Byggvir y parviendra également en vieillissant !

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Lancez-vous ! Au début, l’écriture c’est personnel. On est dans son coin, face à un écran ou à une feuille et il faut produire quelque chose. Pour moi, c’est le moment le plus difficile. Mais dès que vous aurez eu la chance de faire lire à quelqu’un vos écrits et que ça plaira réellement à cette personne, vous serez heureux de l’avoir fait. C’est à partir de ce moment-là que l’écriture prend tout son sens pour moi. Ça doit être un moment de partage qu’on vit avec ses lecteurs.

Tu fais partie du Gahelig, le Groupe des auteurs helvétiques de littérature de genre. J’ai aperçu quelques « septante » dans tes livres. Y-a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

Si j’avais écrit différemment, j’aurais eu la sensation de me « travestir ». Comme tu l’as dit, je suis Suisse, et j’ai toujours utilisé septante ou nonante, même à l’écrit. Il était impensable pour moi de franciser ces chiffres.

Au-delà de la fantasy, est-ce que tu nourris d’autres projets littéraires dont tu pourrais nous parler ?

Oui, absolument. Comme je l’ai déjà dit plus tôt, j’ai écrit un recueil de nouvelles ou toutes les histoires sont très différentes les unes des autres. Quand je travaillais dessus, je ressentais le besoin d’explorer des genres différents et des temps verbaux qui m’étaient à l’époque encore étrangers. Je crois que tout cela m’a servi à discerner quelles façons d’écrire me plaisaient et d’écarter celles qui ne me convenaient pas.

D’ailleurs, actuellement, je travaille sur un ouvrage de science-fiction très excitant qui accapare la plupart de mon temps. J’espère pouvoir en dire plus rapidement, mais pour le moment le projet n’est pas encore assez abouti.

Critique : L’homme aux cercles bleus

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A Paris, depuis quelques semaine, un inconnu trace au sol des cercles de craie bleue qui entourent des objets banals. Le commissaire Adamsberg, qui vient d’entrer en fonction, suspecte que cela va tourner à l’affaire criminelle, et les faits lui donnent vite raison.

TITRE : L’homme aux cercles bleus

AUTRICE : Fred Vargas

EDITEUR : Viviane Hamy (ebook)

On m’a récemment demandé comment je choisis les livres que je lis, et c’est en répondant à cette question que je me suis rendu compte de la manière dont je fonctionne dans ce domaine : je lis soit des romans écrits par des personnes que je connais, soit des textes dont j’imagine qu’ils vont me servir à quelque chose pour mes projets d’écriture. Il y a quelques exceptions, mais pas tant que ça.

C’est dans la deuxième catégorie que vient se ranger ce titre. Pour mener à bien le roman que je suis en train d’écrire, j’ai souhaité mettre en place un guide stylistique spécifique, qui comprend un certain nombre de règles simples auxquelles je choisis de m’astreindre, mais qui incorpore également quelques autrices et auteurs dont je cherche à m’inspirer. En le mettant en place, je me suis rendu compte qu’il me manquait quelque chose : en deux mots, il y a des trucs que je ne savais pas faire, et plutôt que de les réinventer complètement, j’ai décidé de partir à la recherche d’un modèle. Très spécifiquement, j’avais envie de lire un roman policier, assez court si possible, avec peu de personnages, une dimension psychologique, beaucoup de dialogues, le tout écrit par un-e francophone. Je précise que mon projet en cours n’est pas un polar, mais il me semblait qu’en plus du style, j’avais des éléments de construction à puiser dans ce genre-là, qui pouvaient me faciliter la vie. J’ai donc opéré une sorte de casting, afin de dénicher l’autrice ou l’auteur qui pouvait m’apporter le plus, et après avoir parcouru pas mal d’extraits, j’ai fini par jeter mon dévolu sur Fred Vargas.

« L’homme aux cercles bleus » est le premier roman où apparaît le personnage fétiche de l’autrice, le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, ainsi que son adjoint Adrien Danglard. Ces deux personnages forment un duo de protagonistes qui fonctionne par son contraste : le premier est un romantique tout en flair, en instinct, en doutes, en chaos ; le second un père de famille tout en preuves, en méthode, en culture générale, en procédure. Ils ne se comprennent pas mais leur association est efficace, et la relation de travail naissante entre ces deux hommes sert de colonne vertébrale au roman.

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Un des génies de Fred Vargas, c’est d’avoir choisi comme protagoniste un enquêteur qui procède grâce à des fulgurances qu’il ne parvient pas à expliquer, qui agit sans réellement réfléchir, et qui ne communique pas toujours efficacement à ses collaborateurs. En plus, sa vie privée le préoccupe beaucoup. Cela permet de le caractériser, bien sûr, mais également de garder le lecteur à bonne distance de l’intrigue, et de lui cacher, jusqu’au dénouement, les tenants et les aboutissants de l’enquête. On ne sait rien des déductions d’Adamsberg parce qu’Adamsberg ne déduit rien, on ne sait rien de ses soupçons parce que lui-même n’arrive pas à les formuler explicitement.

Le roman est rédigé à la troisième personne avec narrateur omniscient : on découvre les actes des personnages de l’extérieur, et leurs pensées de l’intérieur. Cela permet de varier les points de vue, de découvrir ce que les policiers pensent les uns des autres, mais également la vie intérieure des suspects – si les pensées de l’un d’eux ne sont pas présentées aux lecteurs, mieux vaut se méfier. C’est parfois un peu frustrant que le récit ne soit pas focalisé sur Adamsberg, en particulier parce que le style et les dialogues de Vargas ont beau être savoureux, ils ont tendance à être un peu uniforme : tout le monde s’exprime de la même manière.

L’intrigue, quand Adamsberg daigne s’y intéresser, est bien ficelée, suffisamment riche en rebondissements pour satisfaire le lecteur, avec quelques fausses pistes savoureuses – il y en a une dans le titre, d’ailleurs. Surtout, elle se base sur une idée originale, cette sorte de happening artistique qui se transforme en meurtre, avec un policier qui entame son enquête avant que le moindre crime soit commis. Le ton frôle par moment le réalisme magique.

Le bilan est très positif en ce qui me concerne : j’ai appris ce que je cherchais, et même davantage, et j’ai passé un moment de lecture agréable. Je relirais avec plaisir d’autres romans de Fred Vargas.