Le piège de la télévision

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Dans un billet précédent, j’ai examiné le risque que court une autrice ou un auteur qui écrit une œuvre trop proche d’un roman connu, ainsi qu’une technique pour éviter de tomber dans le pastiche. Mais il existe d’autres pièges du même genre. En particulier, lorsque vous puisez votre inspiration à une source principalement non-littéraire, vous risquez un dérapage incontrôlé, qui pourrait avoir un impact négatif sur votre roman.

C’est le cas en particulier avec les séries télévisées. Ici, j’appelle « série télévisée » une œuvre audiovisuelle de fiction, campée par des actrices et acteurs, et dont l’intrigue est segmentée en multiples épisodes. Netflix, Youtube, Amazon, peu importe le canal, ça reste de la télé. La popularité extraordinaire de ce genre d’œuvre fait que de nombreux jeunes écrivains qui écrivent leurs premiers romans ont été aujourd’hui biberonnés par le rectangle noir bien davantage que par les livres. Leurs références culturelles, leur style, leur idée de la narration, de la construction d’un personnage, découlent de ce point de repère.

Et il n’y a rien de mal à ça. Je continuerai sans doute à croire jusqu’à mon dernier souffle que pour écrire, il faut lire, et que rien n’aide davantage à écrire un livre que d’en avoir lu énormément. Mais cela ne signifie pas que regarder des séries télé soit inutile, et encore moins que cela soit nuisible. Ça peut même être extraordinaire.

Les auteurs des séries télé sont très forts

Après tout, les auteurs des séries télé sont très forts pour toutes sortes de choses, et on serait bien inspirés de les imiter. Ils savent mieux que personne découper une intrigue en actes, afin de proposer une histoire équilibrée de manière dramatique, sans temps morts, et tout cela dans un temps donné. Ils sont meilleurs que beaucoup d’autres auteurs pour entamer un récit, pratiquer l’exposition sans douleur, et dire en quelques plans tout ce qu’il y a à savoir pour comprendre les enjeux d’un épisode. Bien sûr, les images les aident, mais elles aussi s’écrivent, elles aussi ont une narratologie propre qu’ils sont experts à utiliser. Ils sont très doués pour créer des personnages mémorables, instantanément attachants, avec un objectif clair, des relations compliquées et un arc narratif intéressant, et qui conservent ces qualités même lorsqu’ils évoluent dans leur parcours ou leur personnalité.

Cela dit, si l’on n’y prend pas garde, écrire un roman comme on écrirait un script d’épisode de série télé peut être un piège. Sans prendre de recul, un auteur qui aurait été bombardé pendant toute sa vie d’innombrables séries télé finirait probablement par avoir des biais narratifs qui peuvent nuire à la qualité de ses histoires, ou dont il faut au minimum avoir à l’œil pour éviter qu’ils ne le fassent.

Même si aujourd’hui, certaines séries ont de gros budgets et sont filmés un peu comme des films de cinéma, c’est loin d’être une généralité, et la grammaire télévisuelle qui s’est développée depuis des décennies reste encore bien visible dans la plupart des productions contemporaines. Une série, après tout, c’est, pour le dire très cyniquement, une manière de produire une grande quantité d’heures de télévision en minimisant l’investissement initial. Cela signifie que l’on va y retrouver un nombre restreint de personnages, qui évoluent la plupart du temps dans les mêmes décors, et, à moins que l’intrigue exige autre chose, ils vont passer leur temps à se parler.

Dans ces romans, il ne se passe pas grand-chose

Cette description est un peu féroce, mais elle aide à comprendre le piège de la télévision. Beaucoup d’œuvres de jeunes auteurs ou autrices, très inspirés de la télé, écrivent des histoires qui suivent ces schémas : leurs personnages évoluent dans des décors limités, généralement en intérieur, et le plus souvent décrits très sommairement, et leurs romans sont très majoritairement constitués de dialogues. Dans ces romans, il ne se passe pas grand-chose, en général : juste des personnages qui confient à d’autres personnages leur ressenti sur une situation. Peu d’action, peu d’intrigue au sens strict du terme, mais beaucoup de commentaire et énormément de bavardage.

Sortir du piège de la télévision consiste donc, pour commencer, à réaliser qu’un romancier dispose d’un budget sans limites pour mettre en scène son histoire, et que rien ne l’oblige à se cantonner aux huis-clos. Vous pouvez aller sur Mars, vous pouvez raser la Grande Muraille de Chine, vous pouvez vider tous les océans, vous pouvez montrer votre protagoniste quand il était enfant pour juste un paragraphe, cela ne va rien vous coûter. C’est un luxe dont il ne faut pas hésiter à abuser.

Surtout, l’auteur serait bien inspiré de laisser de côté tous les dialogues qui ne sont pas essentiels, et de laisser les lecteurs découvrir les personnages à travers leurs actes, plutôt que par un interminable bla-bla. C’est intéressant à faire, même si, au final, vous choisissez de retourner tout de même à des romans bâtis sur le dialogue, parce que cela aura enrichi votre perspective sur les possibilités qu’offre la littérature.

La télé, c’est de l’image

Une autre tache aveugle qu’ont certains auteurs dont la principale référence est télévisée, c’est que la télé, c’est de l’image. Cet aspect visuel constitue la finalité de ce média, mais elle est absente des scénarios, presque entièrement constitués de dialogues, qui peuvent servir d’inspiration aux auteurs. La conséquence, c’est que ces derniers risquent de ne pas inclure cette dimension lorsqu’ils écrivent, créant un univers aveugle, sans aucune dimension sensorielle. À force de privilégier les échanges entre les personnages, certains écrivains laissent complètement de côté les descriptions, jusqu’à rendre certaines scènes difficiles à comprendre.

Non, dans un récit, les descriptions ne doivent pas nécessairement être longues, mais l’auteur doit se souvenir qu’il est les yeux, les oreilles, tous les sens du lecteur, et il ne doit pas négliger son devoir de décrire le monde dans lequel s’inscrit son histoire, ainsi que les individus qui le peuplent. Ce n’est pas de la télé, il n’y a pas d’acteurs ni de décorateurs, les seuls éléments qui existent sont ceux que vous couchez sur la page, donc prenez garde à ne pas totalement négliger cette dimension-là.

À l’inverse, d’autres auteurs ont pleinement intégré cette dimension visuelle, telle qu’elle apparait à l’écran. Là, le risque, c’est que leur processus mental soit trop visuel, et qu’ils finissent par produire un roman qui ne serait qu’une pâle adaptation littéraire de la série télé qu’ils ont dans la tête. En faisant ça, ils risquent de ne pas tirer parti des principales qualités propres à la littérature.

Le piège du pastiche

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Certains auteurs ont été motivés à prendre la plume par amour pour un livre ou un écrivain. Je l’ai mentionné dans mon billet sur les « Quatre espèces d’auteurs », mais cela mérite qu’on s’y attarde davantage, parce que c’est enthousiasmant.

Cela signifie que certaines personnes qui écrivent aujourd’hui ne l’auraient pas fait si elles n’avaient pas trouvé sur leur route une œuvre qui leur a procuré tellement de joie, a fait naître en eux tellement d’idées, a semé les graines de tellement d’appétits que l’envie d’écrire elles-mêmes en est devenue irrésistible. Des romans n’existeraient pas sans d’autres romans. En ce qui me concerne, l’idée que la littérature puisse ainsi être une douce contagion est extraordinaire.

Cela ne veut pas dire que cette situation ne risque pas de présenter certains écueils. Peut-être vous êtes-vous vous-mêmes trouvés dans cette situation, d’ailleurs : vous êtes transportés par une œuvre littéraire (ou même un film, une bande dessinée, une série télévisée, un jeu vidéo), à un tel point qu’une envie irrésistible d’écrire à votre tour vous transporte. Là, trois situations peuvent se présenter.

Certains choisissent d’écrire de la fan fiction, c’est-à-dire de prolonger de leur plume l’univers littéraire inventé par quelqu’un d’autre. C’est en effet une très bonne manière de satisfaire cette pulsion d’écrire, ainsi qu’une bonne manière de se mettre le pied à l’étrier pour celles et ceux qui n’ont pas beaucoup d’expérience. Une deuxième catégorie concerne les autrices et auteurs qui s’embarquent immédiatement dans un projet personnel et original, sans relation avec une autre œuvre, et on ne peut que leur tirer notre chapeau. Le troisième cas est plus problématique : il concerne ceux qui sont tellement emballés par un bouquin qu’ils ont envie de réécrire le même, mais avec leur nom sur la couverture.

Ce genre de livre ne va intéresser personne

Si c’est votre cas, je ne peux que vous décourager de le faire. Comme des millions de personnes, vous avez adoré les Chroniques des Vampires d’Anne Rice, à un tel point que vous vous précipitez sur le clavier pour écrire une œuvre qui lui ressemble étrangement. Vous vous mettez à raconter l’histoire d’une société secrète de vampires, mélancoliques et sophistiqués, et en particulier d’un individu charismatique, que vous appelez Mestat, Restat ou Nestat. Au passage, vous vous permettez quelques déviations qui vous semblent intéressantes, comme par exemple le fait que l’histoire se passe à Baton Rouge plutôt qu’à la Nouvelle-Orléans, et que vos vampires à vous écrivent leur nom « vampyres » avec un « y », gage de distinction.

Autant vous le dire : ce genre de livre ne va intéresser personne. Mais d’ailleurs, intéresser quelqu’un, ce n’est pas nécessairement votre objectif. Peut-être écrivez-vous exclusivement pour votre plaisir personnel, indépendamment de toute référence, sans penser ne serait-ce qu’une seconde à des lecteurs potentiels, et, au fond, pourquoi pas ? Mais écrire un roman réclame une telle masse de travail que ne même pas chercher à le faire lire à un autre être humain me paraît être un beau gâchis. Donc je vous en conjure, réfléchissez-y à deux fois, et envisagez les choses de la perspective d’un lecteur.

Ce que vous avez commis sur le papier s’appelle un pastiche. Dans votre enthousiasme pour ce livre qui vous a tellement plu, vous vous en êtes si peu éloigné que le style, les personnages, les thèmes, les éléments constitutifs du décor rappellent de manière criante l’œuvre originale, et toute personne un brin familière avec celle-ci va s’en rendre compte instantanément. Votre « Barry Hopper à l’Académie des Magiciens » est sans doute très cher à votre cœur, et vous en êtes légitimement fier, mais vu de l’extérieur, il ne s’agit que d’une copie d’un roman bien plus prestigieux.

Les lecteurs vont presque toujours préférer l’original à la copie

Cela ne signifie pas qu’il vous faille obligatoirement être original. Les romans originaux ne sont ni meilleurs, ni pires que ceux qui ne le sont pas. Pour un lecteur pour qui la présence de concepts originaux dans un texte est indispensable (c’est mon cas), il y en a un, deux, trois autres qui ne s’en soucient pas, et au moins encore un qui est activement rebuté par les idées qui ne lui sont pas familières, et pour qui un roman de fantasy où il n’y a pas d’elfes et de nains, ça n’est pas un vrai roman de fantasy. Un livre peut se distinguer de nombreuses manières : une intrigue bien charpentée, des personnages mémorables, un style attachant, et l’originalité n’en est qu’une parmi d’autres. Cela dit, signer une œuvre qui ne cherche pas particulièrement à se démarquer de ce qui existe déjà, c’est une chose, écrire un pastiche, délibérément ou non, c’en est une autre.

Le souci, c’est que les lecteurs ne sont pas idiots : ils vont presque toujours préférer l’original à la copie. S’il n’y a rien ou presque rien dans votre roman qui le distingue de celui qui vous a inspiré, c’est que vous n’avez pas grand-chose à offrir à vos lecteurs, qui vont probablement se demander pourquoi vous avez consacré autant d’efforts à réécrire quelque chose que tout le monde connaît.

Comment, alors, déjouer le piège du pastiche ? Comment, sans rien sacrifier de ce qui vous a donné au départ l’envie d’écrire, pouvez-vous produire une œuvre, pas obligatoirement originale, mais au moins suffisamment singulière pour qu’elle n’apparaisse pas comme une simple décalque ?

Une solution: la technique des deux pas

Il existe une solution simple, que j’appelle la « technique des deux pas. » Pour l’expliquer, mettons-nous en situation : vous êtes inspiré à écrire par les histoires de vampires d’Anne Rice, mais vous préférez éviter de signer un simple pastiche. Dans ce cas, c’est simple : vous partez de l’œuvre de départ, et vous y opérez deux changements majeurs (changer l’orthographe du mot « vampire » ne suffit pas). Par exemple, vous pouvez vous lancer dans une réécriture des Chroniques des Vampires, mais sous la forme d’une romance, et en y ajoutant des loups-garous. Félicitations, vous venez d’écrire « Twilight. » Ou alors, vous décidez que votre protagoniste vampire à vous est une mère célibataire, et que l’histoire se passe à Abidjan. Ou que vos vampires boivent des idées plutôt que du sang, et que l’action se déroule au 17e siècle.

S’éloigner de deux pas du concept qui vous a séduit, c’est une bonne manière de conserver ce qui vous a plu, mais en y apportant la fraîcheur nécessaire pour justifier vos efforts d’écriture. L’appliquer vous mènera à un résultat beaucoup plus satisfaisant pour vous et pour vos lecteurs, sans briser votre élan initial.

D’ailleurs, la technique des deux pas fonctionne pour tous les auteurs, dès qu’ils réalisent qu’un élément de leur roman, un personnage, un lieu, une situation, est trop proche d’un modèle connu, ou bascule dans le cliché. Oui, vous pouvez écrire un roman noir qui met en scène un détective paumé, amateur de whisky, de chapeaux mous et d’imperméables. Mais avant de le faire, demandez-vous si votre protagoniste ne serait pas plus mémorable s’il était bègue et qu’il habitait chez sa mère. Bien sûr, rien ne s’oppose à ce que vous rédigiez un roman dystopique où des jeunes gens sont poussés à s’entretuer par un gouvernement cynique, mais réfléchissez-donc une minute et éloignez-vous de deux pas de ce décor très convenu, pour lui préférer une histoire où des adultes sont poussés à s’entretuer par un gouvernement d’enfants, et où l’action se déroule dans une ceinture d’astéroïdes.

La technique des deux pas constitue non seulement un remède aux pastiches, mais également un moyen simple de générer des idées qui vont rendre vos romans uniques.

Les quatre espèces d’auteurs

Il n’y a pas deux types d’auteurs, comme j’ai eu l’occasion de le clamer ici. Il n’y a pas non plus trois types d’auteurs, malgré ce que j’ai pu moi-même prétendre. Même si la volonté d’établir une typologie de celles et ceux qui prennent la plume est compréhensible et même utile, cela doit se faire au nom d’une meilleur compréhension de l’acte créatif, et pas dans le but d’établir des repères identitaires vides de sens.

Comme je l’ai argumenté dans un billet précédent, certains romanciers ont tendance à prendre les catégories de « Jardinier » et d’« Architecte » au pied de la lettre, et à les traiter comme les classes de personnages de Donjons & Dragons. On serait Jardinier comme on est Barde ou Druide, avec les possibilités et les limitations que cela suppose. Ces classifications seraient des panoplies prêtes à l’emploi, qu’il nous suffit d’endosser. Rien n’est plus éloigné de la vérité, pourtant. La réalité est plus complexe et plus raffinée, et ce n’est pas en la réduisant jusqu’à l’absurde que l’on s’en approchera.

D’ailleurs, qui a décrété que la manière d’écrire était le critère à utiliser pour ranger les auteurs dans diverses catégories ? Et si, à la place, on avait choisi de s’intéresser aux raisons qui poussent les romanciers à écrire, plutôt qu’à leur approche de l’acte d’écriture ? Au « pourquoi » plutôt qu’au « comment » ? On aurait accouché d’une autre typologie, ni plus, ni moins pratique. D’un côté, on aurait donc des « types » ou des « classes » d’auteurs, d’un autre, pour pousser jusqu’au bout la métaphore rôlistique, on aurait des « espèces » ou des « races » d’auteurs.

Tout cela n’est pas très subtil. Mais peut-être qu’en superposant ces deux grilles de lectures, on pourrait commencer à porter sur la caractérisation des auteurs un regard plus nuancé, et donc plus affuté. Après tout, si vous prenez, d’un côté, les trois types d’auteurs que j’ai eu l’occasion de décrire, et que vous les croisez avec les quatre espèces d’auteurs que je passe en revue ici, vous obtenez déjà douze catégories distinctes, et vous entrevoyez à quel point la réalité est plus complexe et plus intéressante que cela.

Un Bricoleur Viscéral (comme je le suis la plupart du temps) a la même légitimité à prendre la plume qu’un Architecte Spirituel, mais ce qui se passe dans sa tête lorsqu’il accouche d’une histoire peut être complètement différent. En prenant note de ces distinctions, et des dégradés qui se situent entre elles, cette typologie apparaît pour ce qu’elle est : une béquille pour la pensée, plutôt qu’un substitut à celle-ci. En cherchant à se caractériser, un auteur va en apprendre un peu sur lui-même, mais également, du moins je l’espère, prendre conscience que la singularité de sa démarche n’est pas facile à enfermer derrière une paire d’adjectifs.

Qu’est-ce qui distingue les quatre espèces d’auteurs, tels que je vous propose de les répertorier ? Tout simplement le point d’origine de leur élan vers l’écriture : la tête, le cœur, les tripes, ou rien de tout cela. Cela constitue donc quatre familles, que je détaille ci-dessous. À laquelle appartenez-vous ? À vous de lancer le débat, ci-dessous.

Les Cérébraux

« Mon but de romancier est de rendre cette épouvantable réalité intelligible », a expliqué John le Carré. Pour un auteur Cérébral, pour commencer, l’écriture a un but, et celui-ci est exprimable et quantifiable, en plus d’avoir des effets tangibles dans le monde réel.

Ce que les auteurs qui appartiennent à cette espèce tirent de l’écriture, c’est de la satisfaction : celle d’avoir, patiemment, au prix d’efforts, obtenu un effet délibéré. C’est le sentiment que l’on obtient lorsque l’on assemble un énorme puzzle ou que l’on résout un problème mathématique.

Les Cérébraux sont des alchimistes, qui apprécient de transmuter un concept en réalité, une idée en roman. Pour eux, écrire est un défi intellectuel. C’est quelque chose d’utile, de pratique, une mécanique qui peut être perfectionnée à l’infini, grâce à énormément de travail, mais également d’une démarche qui consiste à chercher à comprendre comment on écrit, et de quelle manière on pourrait améliorer ce processus. Ils font la grimace quand on essaye de les convaincre que la vérité objective n’a que rarement sa place en art.

Au fond, on peut diviser cette espèce d’auteur en deux sous-embranchements, dont les finalités sont différentes. Les premiers, à l’image de John le Carré, voient dans l’écriture un outil de compréhension du réel. Pour eux, la fiction est la loupe qui rend visible le fonctionnement du monde qui nous entoure. En l’améliorant, on s’approche toujours plus près de la substance véritable de la condition humaine, dans une démarche qui rappelle celle des scientifiques, des naturalistes.

Le second type d’auteurs Cérébraux rassemble de grands formalistes. Ils voient l’écriture comme une mécanique d’horlogerie, qui peut être analysée objectivement, comprise et améliorée jusqu’à la perfection. Ils écrivent donc pour apprendre à mieux écrire, et pour améliorer constamment leur maîtrise technique de leur art, dans un cycle sans fin.

Les Émotionnels

« Pourquoi est-ce que j’écris ? Parce que j’aime ça », a répondu Christine Angot, interrogée par la revue « Papiers. » Les auteurs Émotionnels peuvent différer sur bien des aspects, mais ils se rejoignent sur un plan : ils écrivent par goût, par passion, parce que cela leur procure des sensations agréables, qu’il s’agit de leur passe-temps préféré.

Pour un Émotionnel, la conséquence de l’acte d’écrire, c’est le plaisir, c’est cela qu’ils recherchent et qui les pousse en avant. Écrire les rend joyeux, leur change les idées, leur permet d’échapper à leur quotidien, les divertit, les amuse. La récompense est immédiate et instantanément satisfaisante. Ils écrivent pour la même raison que certains jouent au tennis, se bronzent sur les plages ou jouent de la clarinette : parce que ça leur plaît.

La médaille a son revers, cela dit. En quête de leur dose de plaisir, certains d’entre eux fuient autant que possible tous les aspects plus rébarbatifs de l’existence de femme ou d’homme de lettres, ce qui fait qu’il peut leur arriver de manquer de motivation, parce que lors des moments difficiles de la rédaction d’un roman, le plaisir n’est pas toujours au rendez-vous.

Tous les Émotionnels ne trouvent pas le plaisir dans les mêmes aspects de l’écriture. Ils peuvent même être très spécialisés. Certains membres de cette espèce apprécient de jouer avec les mots, leur rythme et leur sonorité, et d’explorer la poétique du langage. D’autres sont passionnés par leurs personnages, aiment entrer dans leur tête, comprendre comment ils fonctionnent, les confronter les uns aux autres, jusqu’à, parfois, les considérer – presque – comme des proches. Il y a également des romanciers qui appartiennent à cette famille parce qu’ils ont tant aimé une œuvre littéraire qu’ils cherchent à reproduire à travers l’écriture leur plaisir de lecteurs. Ceux-là sont souvent auteurs de fan fiction ou de pastiches, proches de l’original ou savamment revisités.

Les Viscéraux

« J’écris parce que j’ai dès mon enfance éprouvé le besoin de m’exprimer et que je ressens un malaise quand je ne le fais pas. » À l’image de Georges Simenon, les auteurs Viscéraux expriment parce qu’ils en ressentent le besoin.

On le comprend bien, un romancier qui appartient à cette espèce obtient du soulagement en échange de ses efforts. Elle ou il a l’écriture qui la démange : c’est une compulsion, une obligation, comme le fait de respirer ou de s’alimenter. On ne peut pas dire que les auteurs Viscéraux aiment réellement écrire : plutôt, ils souffrent de ne pas le faire. Si les circonstances les privent de la possibilité de créer par ce biais, ils asphyxient, puis s’étiolent. En tout cas ils font la grimace.

Bien sûr, il s’agit d’une motivation en creux : un Viscéral, c’est quelqu’un qui ne supporte pas de ne pas écrire, mais qui peut parfois manquer d’un réel intérêt pour le faire. Au nom de la satisfaction de leur besoin, ils peuvent se contenter d’histoires imparfaites, voire bâclées, se sentant moins concernés par la qualité du résultat final que par le fait que le processus de création ait eu lieu.

Tous, bien entendu, ne ressentent pas ce besoin d’écrire pour les mêmes raisons. Certains produisent tant d’idées que celles-ci s’accumulent dans leur cerveau et finissent par sentir le moisi si elles ne trouvent pas une vie sur le papier. D’autres ressentent la nécessité de prendre la plume parce que cela leur permet de matérialiser des émotions qui sont enfouies en eux, et cela contribue donc à leur bonne santé mentale. Il y en a aussi qui voient dans le fait de donner vie à des personnages une manière de faire vivre les voix dans leur tête, les différents aspects de leur personnalité et de se réconcilier avec elles.

Les Spirituels

Charles Bukowski l’a très bien résumé : « Si je savais pourquoi j’écris, je n’en serais sûrement plus capable. » Pour un Spirituel, l’acte d’écriture est un mystère, et plus on cherche à le comprendre, plus on s’éloigne de la vérité. Dans leur cas, l’écriture est vécue soit comme une routine, soit comme une quête, en tous les cas comme un cycle sans fin, qui n’est pas destiné à connaître de dénouement. Le point d’interrogation, toujours situé à la fin de la question « Pourquoi est-ce que j’écris ? » constitue pour eux la plus essentielle des motivations.

Le point faible des Spirituels, c’est leur immobilisme. Ils peuvent produire des œuvres d’une grande beauté, mais leur démarche artistique est nécessairement statique, puisqu’ils refusent de s’interroger sur sa nature, et donc de se diriger vers tout changement ou progrès, quel qu’en soit la nature. Ils pratiquent une écriture en suspension, ni analytique, ni existentielle.

Au fond, on peut distinguer deux grandes sous-catégories d’auteurs Spirituels : les premiers sont en communication avec l’indicible. Selon eux, il y a quelque chose d’inexprimable dans la démarche d’un artiste, et chercher à le comprendre est vain, et même contreproductif. De la même manière que seule la pratique du bouddhisme permet d’en comprendre les principes, ils considèrent qu’il n’y a qu’en écrivant que l’on comprend pourquoi l’on écrit, et ce discernement disparait le plus souvent au moment où l’on pose la plume.

Pour la seconde sous-catégorie, il y a quelque chose de magique dans l’écriture, et pour cette raison, ils refusent de jeter sur elle un regard analytique. Au fond, ils ne savent pas pourquoi ils écrivent, et ils ne veulent pas le savoir. Certains peuvent même réagir avec colère lorsque l’on cherche à lever à leur place un coin du mystère. Il est tout à fait possible qu’ils appartiennent en réalité à une des trois autres catégories, mais prennent leurs distances avec toute forme de typologie, de peur de casser la machine.

Mort aux Jardiniers !

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Il y a deux types d’auteurs, tout le monde sait ça. Il y a d’un côté les Jardiniers, qui créent au fil de la plume, de l’autre les Architectes, qui bâtissent des plans minutieux avant de rédiger le moindre mot. Chaque personne qui écrit est priée de se situer dans une de ces deux catégories. Et comme les autrices et auteurs sont perpétuellement en quête de bonnes occasions de dire « Je ne suis pas comme les autres », ils sont innombrables à clamer haut et fort qu’ils se situent à mi-chemin entre les deux catégories, et sont donc des « Jarchitectes » ou de « Ardiniers. »

Tout cela est parfaitement ridicule.

Lorsque, dans ce blog, je me suis attaqué à la question, j’avais fait preuve d’une certaine naïveté. Je n’avais pas encore eu l’occasion de m’entretenir de ces choses-là avec d’autres écrivains, et j’étais loin de me douter de la fascination que cette dichotomie exerçait. La jugeant imparfaite, j’ai donc décrété qu’il n’y avait pas deux, mais trois types d’auteurs, vite baptisés les Architectes, les Bricoleurs et les Explorateurs, divisés en fonction du moment qui, pour eux, représentait le principal acte créatif : respectivement avant, après ou pendant l’écriture.

Nombreux sont les romanciers qui se sont beaucoup trop enthousiasmés pour ces classifications

Sauf qu’en disant cela, il était clair dans ma tête que ce que je proposais n’était qu’un outil supplémentaire : une typologie qui permettait à chacun de mieux comprendre le processus de création et la manière singulière dont il ou elle l’abordait. Il me paraissait évident que, en-dehors des tendances particulières des uns et des autres, nous étions tous parfois Architecte, parfois Jardinier, et oui, parfois Bricoleur ou Explorateur. En d’autres termes, il ne s’agissait pas d’enfermer des individus, qui plus est des artistes, dans des panoplies étriquées, mais au contraire de leur permettre d’étendre leurs perspective en s’interrogeant sur des aspects de leur travail qui, pour certains, restent non-dits.

Malheureusement, nombreux sont les romanciers qui se sont, à mon avis, beaucoup trop enthousiasmés pour ces classifications d’auteurs (ou même de lecteurs) : ceux-ci ne les voient pas comme des outils, mais comme des classes de personnages, des descriptifs auxquels se rallier, des bannières qui représentent à elles seules toute notre identité d’écrivain. Baladez-vous en ligne sur les sites d’auteurs ou sur les réseaux, et vous en croiserez vite qui se décrivent comme « Jardinier » et pour qui ce simple mot suffit à clore la discussion sur leur démarche créative.

On est « Architecte » ou « Jardinier » comme, dans d’autres contextes, on est « Guerrier » ou « Magicien » ; « Beatles » ou « Stones » ; « Gryffondor » ou « Serpentard » : c’est tout l’un ou tout l’autre, on n’a qu’à choisir son camp, en adopter le langage, en porter les couleurs et s’en réclamer et cela tranche la question à tout jamais. On le voit bien : ce qui est conçu au départ comme un outil d’exploration de l’acte créatif est devenu tout le contraire. C’est, dans certains cas en tout cas, un carcan, une limitation artificielle que l’on s’impose, avec parfois un enthousiasme qui confine au fétichisme. Je suis Architecte, d’ailleurs j’ai la casquette logotée, le badge et l’emoji qui va avec.

Je ne veux pas réellement la mort des Architectes et des Jardiniers

Peut-être par paresse, peut-être par confort, peut-être par peur de briser la magie de l’écriture en adoptant une posture trop cérébrale, certains auteurs ont utilisé un instrument destiné à affranchir leurs démarches créatrices de la rouille de l’habitude et en ont fait une prison. Comme il est démoralisant de croiser la route d’auteurs qui se décrivent comme de « purs Architectes », ou des « Jardiniers convaincus », pensant avoir élucidé le mystère de leur imaginaire, alors qu’ils n’ont fait que remplacer un point d’interrogation par un point final, stérile et sans appel.

Donc mort aux Jardiniers ! Et mort aux Architectes ! Point d’exclamation ! Et en disant cela, soyons tout à fait clair, je n’exprime aucune hostilité vis-à-vis de qui que ce soit, je ne veux pas réellement la mort des Architectes et des Jardiniers. Je suis uniquement animé par le désir que nous prenions toutes et tous nos distances par rapport à des étiquettes qui ne sont ni très efficaces pour nous définir, ni très intéressantes pour générer un débat sur la littérature.

Bien sûr qu’il est confortable de se situer dans une catégorie. Ça peut même être pratique : nombreux sont les auteurs qui se servent de cette nomenclature comme un code, imparfait mais largement connu, afin de communiquer simplement autour des idées complexes qui ont trait au travail d’écriture. Mais pour d’autres, une minorité, souhaitons-le, le mot est la chose toute entière, et ces catégories se substituent à tout le débat, à toute l’introspection très féconde qui peut naître de ce genre de questions.

Ce qu’on aime chez un artiste, c’est sa singularité

Disons-le tout net : ce qu’on aime chez un artiste, c’est sa singularité. L’art est l’émanation d’un individu, occupant une place unique au confluent de toutes les influences culturelles et existentielles, en interaction avec un médium à travers lequel il s’exprime. On ne saurait enfermer les auteurs dans des cases, ou en tout cas pas dans des catégories aussi larges et aussi grossières. Le seul intérêt de le faire, c’est que cela permet de prendre du recul et de mieux comprendre pourquoi on crée d’une certaine manière plutôt que d’une autre.

Il y a un ennemi de Batman qui s’appelle Two-Face. Il prend toutes ses décisions en tirant à pile-ou-face. En 1989, dans la bande dessinée « Arkham Asylum » de Grant Morrison et Dave McKean, un psychologue avait eu l’idée de le soigner en lui offrant de plus en plus de choix : plutôt qu’une pièce, il lui avait confié un dé, et projetait de le pousser ensuite à prendre ses décisions à travers le Yi-King, pour multiplier ses possibilités. Même si, dans l’histoire, cette approche s’est révélée être un échec complet pour ce pauvre Two-Face, peut-être que c’est la bonne solution pour les auteurs.

Plutôt que deux catégories, j’en ai déjà proposé trois. Dans un prochain billet, je tenterai d’établir que l’on pourrait très bien caractériser les auteurs selon des critères complètement différents. Qui sait ? Peut-être qu’à terme, les auteurs renonceront à faire appel à des étiquettes simplistes pour décrire leur démarche, et s’ouvriront à leur étrangeté et à leur individualité.

Retour de bêta-lecture (2)

blog mh

Dans le premier billet consacré aux retours des bêta-lectrices et bêta-lecteurs sur mon roman, je me suis consacré à la question qui était centrale en ce qui me concerne, c’est-à-dire la compréhension de certains éléments de l’intrigue.

Même si ce n’était pas l’objectif central de ma démarche, je me suis montré ouvert à tout autre type de remarques de la part de mes bêta-partenaires. Ils ont presque tous saisi l’occasion, soit qu’ils ont accompagné leurs réponses de remarques personnelles, soit qu’ils ont annoté le manuscrit lui-même (voire même les deux).

Ce genre de retour est à double tranchant. Il est extrêmement précieux de bénéficier d’un regard extérieur sur son texte, en particulier quand il provient d’auteurs qui ont déjà plusieurs romans à leur actif. À l’inverse, cela réclame de conserver les idées claires au sujet de ses priorités : parfois, il faut être capable de recevoir un conseil, de comprendre pour quelle raison il a été émis, mais de choisir de ne pas en tenir compte. Oui, cela demande du sang-froid. Est-ce que j’écarte cette suggestion par vanité, ou puis-je argumenter qu’elle n’entre pas dans mes plans ? Suis-je trop attaché à mon texte ? Ces choix sont délicats, même si, dans la plupart des cas, j’ai choisi d’intégrer les modifications que l’on m’a soufflées.

Un exemple où j’ai choisi de faire le tri : une de mes bêta-lectrices, avec infiniment de patience et de lucidité, m’a énormément aidé à opérer un déminage du texte sur la question du genre. On parle d’un roman écrit par un homme, dont la majorité des personnages principaux sont des femmes, dont cet apport s’est révélé crucial. En particulier, elle m’a aidé à reformuler certains passages lorsqu’une des narratrices s’adresse aux lectrices et lecteurs, ou encore à éliminer certaines tournures déplacées. Par contre, elle aurait souhaité que j’élimine également le sexisme présent chez certains personnages et/ou leur langage, jugeant qu’il s’agissait d’un mauvais exemple et que ce genre de choses n’avait pas sa place dans un roman des années 2020. N’ayant pas de posture militante, j’ai fait le choix de conserver ces éléments qui, selon moi, existent dans la vie réelle. Est-ce que j’ai eu raison ou tort ? Ce sera au lectorat d’en décider.

Quand ce genre de tir groupé survient, on est attentif

Un élément du roman a été critiqué par presque tous mes bêta-lecteurs et bêta-lectrices : la romance. Quand ce genre de tir groupé survient, on est attentif… Même si ce n’est pas le cœur de l’intrigue, le personnage principal du roman, une jeune femme prénommée Tim, a des sentiments pour un de ses compagnons de voyage. Seulement voilà, blessée par ses déceptions passées, elle passe plus de temps à le rejeter qu’à lui aménager une place dans sa vie. Dans le texte original, Tim était tellement mutique du point de vue sentimental que son attitude a été jugée cruelle et détestable, ainsi que curieusement prude.

J’ai réécrit toutes les scènes concernées, pour rendre la problématique de Tim beaucoup plus explicite. On saisit mieux ses motivations et ses actes deviennent plus compréhensibles, ce qui améliore considérablement cette partie du roman (en tout cas, j’espère).

Mes bêta-lecteurs ont également aidé à réparer quelques éléments d’intrigue qui méritaient un petit coup de clé à molette. Exemple : des créatures, qui jouent dans le livre un rôle assez similaire aux Nazguls dans « Le Seigneur des Anneaux », ont été critiquées parce qu’elles n’avaient pas d’impact décisif sur l’intrigue et qu’au fond, elles ne servaient pas à grand-chose à leurs employeurs. J’ai rajouté une scène et modifié quelques passages pour que la nature de leurs basses besognes soit explicitement montrée plutôt que vaguement racontée.

À l’heure du bilan, proposer mon roman en bêta-lecture a été une excellente décision. La qualité du texte a été nettement améliorée grâce aux retours que j’ai reçu. Ce que j’ai obtenu, je n’aurais pas pu y parvenir moi-même. Si vous êtes autrice ou auteur et que vous hésitez à en passer par là, je ne peux que vous y encourager. Les dilemmes que cela génère sont parfois épineux, certains retours bruts de décoffrage peuvent être difficiles à digérer, mais le bénéfice est immense.

J’ai déjà eu l’occasion de le faire personnellement, mais j’aimerais remercier ici publiquement chacun de mes bêta-lectrices et bêta-lecteurs. Je vous dois énormément et mon histoire est meilleure, grâce à vous.

Ce roman s’intitule « Révolution dans le Monde Hurlant » et j’ai l’intention de l’autoéditer.

Retour de bêta-lecture (1)

blog mh

Les choses avancent, les choses progressent…

Ici-même, sur ce blog, j’avais au début du mois de mars publié un appel afin de trouver des bêta-lectrices et des bêta-lecteurs pour mon nouveau roman, dont je venais d’achever une version quasi-finale. Mon ambition était de trouver trois personnes prêtes à lire mon manuscrit, avec si possible au moins un bêta-lecteur qui avait lu mes livres précédents, les deux tomes de « Merveilles du Monde Hurlant. » Il est temps de vous tenir au courant des résultats obtenus par cette démarche.

Notez que je considère que les retours des bêta-lecteurs sont de nature, peut-être pas confidentielle, mais en tout cas personnelle, et en tout cas pas destinés à être partagés avec le plus grand nombre. La liberté de ton indispensable à l’exercice s’accommode mal d’une publication tapageuse de « qui-a-dit-quoi-à-quel-sujet. » Vous trouverez donc ci-dessous quelques exemples des retours que j’ai reçus, mais ils ne seront pas attribués à leurs auteurs, et résumés dans les grandes lignes.

Pour commencer, je ne m’attendais pas au succès de ma requête. Largement relayée en ligne par des amis, elle a connu un succès foudroyant, et j’ai reçu plus d’une vingtaine de propositions spontanées. J’aimerais ici exprimer ma plus profonde reconnaissance à toutes les personnes désireuses de m’aider, et en particulier à celles et ceux qui ont pris le temps de lire mon texte et de m’envoyer leurs retours.

Au final, j’ai sélectionné huit personnes pour cette bêta-lecture, fixant un délai à la fin du mois de mai. L’une d’entre elles n’a rapidement plus donné signe de vie, et deux d’entre elles ne m’ont pas rendu leurs notes à la fin août, moment où j’ai décidé d’entamer malgré tout l’ultime relecture de mon roman, en intégrant les remarques reçues.

J’ai clairement eu la main lourde

Il faut dire que mon approche de la bêta-lecture avait quelque chose de décourageant. Déjà, mon roman est un gros pavé, avec de nombreux personnages et plusieurs intrigues parallèles. Mais en plus, j’ai opté pour l’approche de la bêta-lecture décrite par Stéphane Arnier. Je vous encourage à lire ce qu’il a écrit à ce sujet, mais en résumé, il s’agit de considérer cette phase, non pas comme une validation éditoriale, non pas comme une suite de « j’aime/j’aime pas » arbitraires, mais comme une manière de tester le roman, de s’assurer qu’il fonctionne et que les points principaux de l’intrigue sont compréhensibles.

Là où j’ai clairement eu la main lourde, c’est que j’ai distribué à mes pauvres bêta-lectrices et lecteurs un questionnaire-coup de massue comportant plus de 200 points. C’était, à l’usage, une mauvaise idée : cela a probablement contribué à décourager deux d’entre eux, et m’a forcé à manipuler une masse de données proprement hallucinante.

Cela dit, je n’ai pas de regrets, et si je devais le refaire, je ne sais pas trop comment je m’y prendrais. Parce que le fait de poser des questions de vérification sur des points majeurs comme sur des points mineurs du manuscrit m’a permis de déceler des incompréhensions là où je ne les attendais pas.

Pour citer quelques exemples, j’ai découvert qu’il n’y avait pas deux lecteurs qui visualisaient de la même manière les Lithiques, une espèce de petits êtres en pierre qui peuplent mon univers de fiction. En prendre conscience m’a permis d’ajuster les descriptions.

Au début du roman, une scène d’action située dans un appartement a également suscité une certaine confusion de la part de mes bêta-lecteurs. Il faut dire que j’y décrivais trois portes distinctes : celle de l’entrée, une deuxième entre deux appartements communicants, et la porte de la chambre de mon héroïne. Pour rendre tout cela moins confus, j’ai rayé du texte toute mention de la troisième porte, et j’ai repeint la deuxième, qui est devenue « la petite porte rouge. » Le chapitre est bien plus clair désormais.

Il faut avouer que ça détend

À l’inverse, pour terminer sur les résultats du questionnaire, des passages qui me semblaient confus, trop complexes, peu clairs, ont été compris par tous mes bêta-lecteurs sans aucune gêne. Il faut avouer que ça détend.

Et puis il y a eu quelques cas de conscience : dans un ou deux cas, des bêta-lecteurs n’ont pas compris certains détails de l’intrigue. Par exemple, la première moitié du livre raconte un voyage du Nord au Sud, et une lectrice pensait que c’était l’inverse. Passant en revue les passages en question, j’ai jugé que le cap avait été indiqué suffisamment souvent pour que les choses soient claires, et que finalement, un lecteur qui n’aurait pas saisi ça n’aurait rien manqué de vital. Peut-être que je me trompe, mais c’est aussi le genre de question que l’on doit trancher dans cette phase de bêta-lecture.

En tant qu’auteur, je ne crois pas que chaque détail d’une histoire doive être explicité, y compris les plus triviaux. Cela peut produire selon moi un résultat lourd et archaïque. Aussi, par exemple, lorsqu’une bêta-lectrice s’est demandée d’où un personnage tirait un drapeau qu’il brandissait soudain, alors qu’il venait de passer quelques jours en ville, j’ai jugé que celles et ceux qui se poseraient la question parviendraient sans difficultés à formuler une hypothèse convaincante. Certains préféreraient à coup sûr bénéficier de davantage de détails, mais c’est un choix que j’assume.

Et puis il y a eu un petit fossé culturel, assorti d’un mauvais jugement de ma part. Dans mon univers de fiction, il existe un empire des humains, le Reik, qui est une mosaïque d’États plus ou moins indépendants, avec à leur tête un Empereur élu par les souverains des nations qui constituent l’ensemble. « Un peu comme le Saint-Empire Romain Germanique », me suis-je toujours dit, moi qui suis Suisse. Je n’avais pas imaginé que ce type d’organisation paraîtrait exotique et déconcertant à des lecteurs français, naturellement plus accoutumés à l’histoire des Rois de France. La bêta-lecture m’a permis d’en prendre conscience et de rajouter quelques lignes d’explications par-ci, par-là.

Résultat amusant : ce livre est la suite de ma duologie « Merveilles du Monde Hurlant », mais il est conçu pour pouvoir être lu indépendamment. Les bêta-lecteurs qui avaient lu le premier ont douté que cela soit possible, alors que ceux qui ne l’avaient pas lu n’y ont pas vu de problème.

Dans la seconde partie de ce billet consacré à la bêta-lecture de mon roman, j’aborderai les autres types de retours obtenus lors de cette phase.

Critique : Mythic Odysseys of Theros

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Dans le monde de Theros, des héros forgent leur propre légende et tentent de s’attirer les bonnes grâces d’un panthéon de Dieux querelleurs et jaloux. Ce décor de campagne pour le jeu de rôle « Donjons & Dragons » s’inspire de la mythologie grecque… jusqu’à un certain point.

Titre : Mythic Odysseys of Theros

Auteur: Wizards of the Coast

Éditeur: Wizards of the Coast (vo)

Ce n’est pas dans mes habitudes de rédiger ou de publier ici des critiques de matériel de jeu de rôle. Premièrement, ce n’est pas le sujet de ce blog. Deuxièmement, même si je garde un œil sur la production rôlistique, je ne joue plus depuis des années.

Cela dit, je fais une exception aujourd’hui, parce que je pense que l’évocation de ce livre peut intriguer tous les auteurs qui s’intéressent au worldbuilding et plus généralement à la construction d’un décor de roman.

« Mythic Odysseys of Theros » est un univers de campagne destiné à la cinquième édition du jeu de rôle « Donjons & Dragons », qui est tiré d’un univers créé à la base pour le jeu de cartes à collectionner « Magic : L’Assemblée », publié par le même éditeur. Il s’agit d’un produit singulier, puisqu’il propose la description d’un univers de fiction largement inspiré de la mythologie et de l’histoire grecque, qui en reprend les codes, certains éléments narratifs, et tente d’en refléter l’ambiance, mais en recréant tout cela de zéro, plutôt que de se servir directement des personnages, lieux et histoires connus de tous.

On a donc affaire à un ersatz : Theros n’est pas la Grèce, mais elle y ressemble énormément, en plus vaste et plus flamboyant. On y trouve la trace que l’inconscient collectif a conservé des cités-États grecques, mais remodelée, reformulée, avec, par exemple, une ville nommée Meletis qui tient – plus ou moins – le rôle d’Athènes. Ce monde-là est peuplé d’humains, mais aussi de centaures, de satyres, ou encore de minotaures, qui ont eux aussi leurs terres natales et leur culture.

TherosOdyssey

Quant aux Dieux, ce ne sont pas les Olympiens auxquels nous sommes accoutumés. Ici, il n’y a pas de Zeus, d’Apollon ou d’Artemis. À leur place, on trouve des figures aux noms différents, mais qui leur ressemblent énormément. On serait bien en peine de dénicher des différences fondamentales entre Demeter et Karametra, son homologue sur Theros.

Par contre, certaines figures du panthéon ne trouveraient pas leur place aussi facilement parmi les Olympiens. Heliod, le dieu du soleil, est un amalgame psychorigide d’Apollon et de Zeus. Et on cherchera en vain un équivalent de Mars, le dieu grec de la guerre. À la place, Theros propose deux divinités aux philosophies rivales : Iroas, le dieu-centaure de la victoire, et Mogis, le dieu-minotaure du massacre. On mentionnera encore que Theros n’a pas d’équivalent d’Hermes, mais qu’il inclut Phenax, une sorte de version grecque du dieu scandinave Loki.

Ces figures divines jouent un rôle de premier plan dans les aventures que les joueurs qui utilisent ce livre vont vivre. On meurt pour elles, on se bat pour elles, on exécute des quêtes épiques en leur nom. Des mécaniques de jeu permettent d’imiter assez efficacement le type de récits épiques hérités de l’époque des aèdes.

Mais à la lecture de ce livre habilement rédigé et richement illustré, on est saisi par une question : pourquoi diable ne pas simplement avoir utilisé les dieux grecs ? Même si l’un des deux est en bronze et l’autre pas, qu’est-ce que Purphoros, le dieu de la forge de Theros, permet d’accomplir narrativement que son équivalent hellénique Hephaïstos ne permet pas ?

Il y a vraisemblablement plusieurs réponses à cette question, qui vont du registre le plus cynique au plus convaincant. Pour commencer, il est aisé de s’en rendre compte, proposer une Grèce remodelée permet à l’éditeur Wizards of the Coast de posséder complètement la propriété intellectuelle ainsi produite. Pour le dire crûment : ils peuvent sortir des autocollants et des lunch-box à l’effigie de Heliod et encaisser tous les bénéfices, alors que s’ils faisaient la même chose avec Apollon, rien n’empêcherait la concurrence de marcher sur leurs plates-bandes, puisque le personnage est dans le domaine public.

Deuxième considération qui a peu à voir avec un souci de créativité : zapper les originaux et les remplacer par des copies permet d’esquiver des débats qui auraient à coup sûr surgi à la publication, tels que des accusations d’appropriation culturelle ou des querelles d’experts qui n’apprécient pas la manière dont l’éditeur a retranscrit l’histoire ou la mythologie grecque. Là, Wizards peut clamer, avec hypocrisie mais tout de même : « Ah mais non, Thassa, déesse de la mer, n’a rien à voir avec Poseidon, je ne sais pas de quoi vous parlez, laissez-moi tranquille ou j’appelle la police. »

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Et puis les mythes grecs, il faut s’en rappeler, n’ont pas été créés pour tous les publics. En particulier, les aventures extramaritales de Zeus seraient peut-être difficiles à justifier vis-à-vis d’un public américain prompt à s’offusquer de toutes sortes de choses. Les dieux de Theros, plus sages, ont moins tendance à semer leur progéniture dans tous les coins. Là, on est tranquilles. On s’ennuie un peu, mais on est tranquilles.

Pour se montrer un peu moins sarcastique, le fait que les auteurs fassent le choix d’ignorer les aspects les moins modernes du monde antique permet l’univers présenté dans cet ouvrage d’inclure sans limites ni distinction les personnages de tous les genres et de toutes les origines. Ce n’est peut-être pas complètement raccord avec la vérité historique, mais cela permet d’incarner ou de mettre en scène des femmes qui commandent des régiments ou des philosophes qui ont toutes les couleurs de peau imaginables.

Par ailleurs, en-dehors de ces considérations fondées sur le marketing, proposer un ersatz de Grèce antique ouvre également des perspectives créatives intéressantes.

Déjà, comme je l’ai expliqué, les dieux de Theros, mais également les cultures, les nations, ne sont pas de simples décalques de leurs modèles grecs. Parfois, le décor de campagne prend même des distances vertigineuses avec la mythologie. Une cité-État labyrinthique peuplée de minotaures, des hordes de morts-vivants masqués qui s’échappent de l’enfer, des îles mouvantes, une peuplade de lions anthropomorphes qui vivent dans le désert : voilà autant d’idées propres à Theros, qui seraient plus délicates à insérer dans un livre fidèle à la tradition. Les auteurs se permettent tout et signalent ainsi aux meneurs de jeu qu’ils peuvent faire de même.

Il en découle une grande liberté. Il n’y a pas de tabou, pas de retenue à avoir par rapport à l’héritage culturel de la Grèce antique. Envie de tuer un Dieu ? D’en ajouter un ? Tenté par l’idée de détruire une ville par une catastrophe naturelle ? Ou d’ajouter à Theros une île, inspirée de l’Atlantide, mais peuplée d’êtres aux étranges pouvoirs ? Et si vos versions locales de Platon et Protagoras étaient des magiciens ? Comme ce n’est pas la Grèce, tout cela s’insérera sans peine dans vos histoires.

DD-Satyr

En plus de cette liberté, l’approche singulière de Theros offre davantage d’égalité du point de vue de la culture générale. Parmi les joueuses et les joueurs de D&D, tous n’ont pas une connaissance encyclopédique de la mythologie. En réinventant tout cela, tout le monde se retrouve sur un pied d’égalité : celle qui sait tout au sujet de l’histoire de Sparte ne va pas faire dérailler la partie par des digressions, puisque sur Theros, Sparte n’existe pas. Ou en tout cas, pas exactement. Le décor de campagne est plus hospitalier, plus facile d’accès que ne le serait un livre consacré à la Grèce.

Ce qui le rend également plus ouvert au grand public, c’est que Theros est une version simplifiée de la Grèce, optimisée pour le jeu. Ici, l’histoire complexe du Péloponnèse est condensée dans un temps, mythique, rendue plus claire, plus facile à assimiler, sans avoir à trahir une réalité historique. De la même manière, les relations entre les Dieux, leurs hiérarchies internes, les détails de leurs origines et de leurs ministères, sont bien plus simples dans le monde de Theros qu’elles ne le seraient dans un ouvrage consacré à la mythologie. C’est de la pop-mythologie.

Enfin, d’une certaine manière, on pourrait argumenter que la voie choisie par les concepteurs de ce livre est presque une obligation. Theros a été conçu pour Magic, un jeu où les participants campent des voyageurs dimensionnels dotés de capacités extraordinaires, et il est ici adapté pour D&D, où les joueurs incarnent des magiciens, des moines, des bardes et autres druides. Dans un cas comme dans l’autre, on se trouve déjà à mille lieues de la Grèce antique. Prendre ses distances avec le modèle permet de parvenir plus élégamment à un mélange entre la mythologie et les éléments hérités du jeu.

Au final, « Mythic Odysseys of Theros » est un supplément de jeu de rôle très réussi. Il parvient à évoquer une ambiance très spécifique et à la marier aux contraintes du jeu auquel il est destiné. En ce qui concerne les auteurs qui œuvreraient dans le domaine de la fantasy ou de l’uchronie, il peut également fournir un exemple d’une manière très pragmatique de résoudre une équation complexe entre source d’inspiration et nécessités pratiques. À quel point doit-on se rapprocher ou s’éloigner de nos sources d’inspiration ? Peut-on puiser dans les œuvres du domaine public ? Leur doit-on une certaine fidélité ou peut-on s’autoriser à les réinventer complètement ? Quels sont les critères qui permettent de prendre ce type de décision esthétique ? Theros offre un exemple de réponse à ces questions que peuvent se poser de nombreux auteurs.

Les auteurs et les médias

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Regroupés ici pour que ça soit pratique, je vous propose de découvrir ou de redécouvrir ma série consacrée aux relations entre autrices et auteurs d’une part, et journalistes d’autre part. Vous y trouverez des conseils pour être aussi efficace que possible lorsque vous cherchez à promouvoir vos écrits à travers les médias.

N’hésitez pas à partager autour de vous si vous pensez que ça peut être utile, et je me ferai un plaisir de répondre à vos questions si vous en avez.

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Critique : La Chute

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Avocat de renom, homme de pouvoir et de séduction, Jean-Baptiste Clémence avait tout ce dont il pouvait rêver. Assister au suicide d’une jeune femme fissure ses certitudes, et on le retrouve plus tard, à confier ses péchés à un passant rencontré à Amsterdam.

TITRE : La Chute

AUTEUR : Albert Camus

EDITEUR : Folio (ebook)

Camus aura été tenté par le cynisme sans jamais y succomber. Ce n’est pas le cas du personnage principal de ce roman extraordinaire qu’est La Chute, un monstre de narcissisme et d’amoralité qui nous offre un soliloque désabusé consacré au sujet qu’il connaît le mieux : lui-même.

Un roman que j’aurai lu d’une traite, au profit d’une journée d’isolement prise de force, dans l’attente du résultat d’un test du coronavirus. Le résultat aura été négatif, mais la singularité de ma situation aura vraisemblablement coloré mon opinion au sujet du livre.

À la première personne, le narrateur nous parle de sa vie, de qui il est, de ce qu’il a traversé. On découvre, au fil des pages, qu’il vivait dans un monde d’artifice et de confort bourgeois dont il constituait le centre jupitérien, et auquel il était parfaitement accommodé, jusqu’au jour où la mort d’une inconnue, et son absence de réaction face à cet événement, finit par lui conférer un don dont il se serait bien passé : celui de la lucidité. Dès lors, il ne peut plus ignorer le caractère factice de l’existence qu’il menait jusque là, et, n’y croyant plus, ne parvient plus à s’en satisfaire. En errance, il échoue à Amsterdam, où il se met à raconter son existence à des gens rencontrés au hasard.

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« La Chute » constitue le texte intégral d’une de ces rencontres, où Jean-Baptiste Clémence (nom d’emprunt, car la clémence n’est pas de ce monde) étale son récit de vie à un personnage qui lui ressemble, dans une tentative de démontrer que sa culpabilité est celle de l’humanité toute entière. C’est la thèse centrale du livre : personne au monde ne peut nous absoudre de nos péchés, qui forment, au final, un théâtre de l’absurde. Car si chacun est pécheur, aucun individu n’est habilité à en juger un autre.

Livre court, « La Chute » ouvre d’innombrables portes au lecteur qui souhaiterait en explorer les thèmes. C’est également un exercice de style formellement fascinant, avec une narration à la première personne qui donne sa couleur au texte, mais également un destinataire silencieux et anonyme au soliloque du narrateur. Qui est-il, cet individu qui se fait le destinataire de cette confession ? Est-ce un personnage à part entière ? Est-il supposé me représenter, moi, le lecteur du roman ? N’est-ce qu’un miroir dans lequel la vanité de Clémence vient se refléter ?

Critique: L’Escadron Alphabet

Après la mort de l’Empereur, l’Empire galactique est en ruines, mais certaines de ses composantes restent dangereuses. Parmi celles-ci, l’Escadre de l’Ombre, un groupe de pilotes de chasseurs TIE, sème la destruction partout où il passe. Balbutiante et avare en ressources, la Nouvelle République met sur pied un escadron de pilotes constitué de cinq marginaux pour traquer cette menace.

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TITRE : L’Escadron Alphabet

AUTEUR : Alexander Freed

EDITEUR : Pocket (ebook, traduction)

Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire ici, les romans Star Wars, comme d’ailleurs la plupart des œuvres franchisées, sont généralement médiocres. Le but est de fournir aux lecteurs quelque chose de familier, rien de trop déconcertant, ni par la forme, ni par le fond. Les autrices et les auteurs se contentent de reproduire des schémas connus, sans trop dévier du modèle de base, et surtout, sans chercher à comprendre ce qu’est Star Wars et comment le faire fonctionner dans un cadre littéraire.

Avec « L’Escadron Alphabet », Alexander Freed fait tout le contraire : il fournit un roman qui rassemble assez peu d’éléments familiers tirés des films Star Wars, et ne cherche pas à y inclure des personnages ou des scènes dans le seul but que ceux-ci rappellent des figures déjà vues et revues. On a affaire ici, principalement, à un roman d’espionnage et de guerre situé dans l’univers « Star Wars », et qui se soucie davantage de rendre des comptes à ses thèmes et à ses personnages qu’à l’imaginaire de George Lucas.

En revanche, il apparaît que l’auteur a pris le temps de s’interroger sur ce qui fait le succès de Star Wars en tant qu’objet cinématographique, et sur la meilleure manière de retranscrire cette expérience par le langage écrit. Ce succès est parfois ébouriffant. Alexander Freed a compris que Star Wars constitue principalement une expérience visuelle, dont l’histoire est charpentée autour d’images simples mais très marquantes : une station spatiale sphérique, un robot doré, un petit moine extraterrestre vert aux longues oreilles, des tanks géants à quatre pattes, etc…

C’est donc ainsi que « L’Escadron Alphabet » est écrit. Lorsqu’on voit passer un soldat alien lors d’une scène d’assaut, l’auteur se soucie peu de nous dire à quel espèce il appartient : il se contente de nous dire que son visage « semble constitué de cuir jaunâtre. » C’est infiniment plus parlant que n’importe quel mot inventé, et cela reproduit la manière dont le spectateur perçoit les extraterrestres dans les films de space opera : on en garde une impression générale, et celle-ci définit le personnage.

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De la même manière, aucun lieu n’est banal dans ce roman, même lorsqu’il est évoqué fugitivement. Alors que dans « Maître & Apprenti », l’action se situe sur une planète fade et sans aucun élément qui marque la mémoire, dans « L’Escadron Alphabet », c’est tout le contraire. Voyez comment l’auteur décrit une planète qui n’apparaît que dans les souvenirs que raconte un personnage à ses camarades, et qui ne joue donc pas un rôle majeur dans l’intrigue :

« Uchinao était une sphère en décomposition parsemée d’énormes plate-formes métalliques arrimées à des icebergs flottant sur une surface liquide. Ce liquide n’était pas de l’eau, et les icebergs n’étaient pas constitués d’eau gelée non plus. Leur glace était sombre et veinée de jaune, comme un hématome sur une peau trop pâle. »

On le comprend bien, Alexander Freed a du style à revendre, et sa plume est très visuelle. La scène d’introduction, dans laquelle une pilote de chasseur tente de s’échapper d’une planète dont l’atmosphère est parcourue par une dévastatrice tempête de boue, en est une formidable illustration. Il met ces compétences au service des scènes de combat spatial, omniprésentes dans les derniers chapitres, et dont les enjeux restent toujours clairs, et la géographie des lieux compréhensibles. Rédigée par quelqu’un de moins talentueux, tout cela aurait pu être confus et épuisant.

Les personnages du roman sont bien dessinés : chacun est facile à identifier, s’exprime et agit de manière distincte, et nous emmène dans un arc narratif bien à lui. Le personnage principal, Yrica Quell, une ancienne pilote de l’Empire qui cherche ses marques, constitue le cas rare d’un protagoniste rongé de l’intérieur et peu loquace, sans que cela ne nuise à la progression de l’intrigue.

Quant à l’histoire, dont l’auteur a probablement hérité en partie, sur le papier, elle est parfaitement ridicule, puisqu’elle retrace les aventures d’un groupe formé des cinq chasseurs les plus reconnaissables de Star Wars, aussi improbable que cela soit. Trouver une raison pour qu’un assemblage aussi disparate d’appareils existe, et bâtir une trame qui permette de raconter des histoires de pilotes sans que celles-ci ne soient trop répétitives, est une double gageure, et Alexander Freed s’en est sorti admirablement.

J’attends donc la suite avec impatience, et, plus encore, j’adorerais voir ce que l’auteur parvient à faire avec un univers de fiction qui soit sa propre création.