Le syndrome de l’imposteur

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Ça existe pour de vrai, le syndrome (ou le phénomène) de l’imposteur.

Théorisé par deux psychologues français pendant les années 1970, il s’agit d’une expérience vécue par beaucoup de gens à un moment ou à un autre, qui se traduit chez les personnes qui en sont atteintes par un doute maladif autour de leurs mérites et de leurs succès. Incapables de reconnaître quand elles se sont montrées efficaces ou ont obtenu de bons résultats, elles se montent des complots, s’imaginent que leurs gloires sont le fruit du hasard ou des circonstances, et s’attendent à être démasquées à tout moment. Il y a même un indicateur, l’échelle de Clance, qui, à travers quelques questions, permet de prendre la mesure du phénomène, de 20 à 100.

Par contre, quand on trempe dans les milieux des auteurs, on rencontre souvent cette expression, « le syndrome de l’imposteur », utilisée de manière impropre pour désigner un phénomène d’une autre nature.

À différents moments-charnière du processus de l’écriture et de l’édition, lorsqu’ils soumettent leur manuscrit aux éditeurs, quand ils sont amenés à parler de leurs histoires, mais aussi quand ils construisent leur plan, quand ils rédigent leur texte ou lorsqu’ils le corrigent, ces auteurs disent souffrir de ce syndrome. On se rend compte, pourtant, qu’on a affaire ici à quelque chose d’assez différent. Parce qu’un imposteur, c’est quelqu’un qui occupe une place privilégiée sans la mériter. Le concept de « succès » fait d’ailleurs partie intégrante de la définition officielle du syndrome. Dans le cas de ces autrices et auteurs, en-dehors de celles et ceux qui accumulent prix, éloges et ventes en librairies, il ne saurait y avoir imposture, puisqu’ils n’occupent aucune position avantageuse, n’ont souvent récolté aucun succès notable, et sont simplement en train de lutter, dans l’indifférence générale, pour produire le meilleur livre possible.

Si ce n’est pas le syndrome de l’imposteur, qu’est-ce que c’est ?

Ce qu’ils ressentent, ce blocage, cette crainte, n’en est pas moins réel, et il serait cruel et déplacé de le nier. Pour le surmonter, il est nécessaire de comprendre de quoi il s’agit. Si ce n’est pas le syndrome de l’imposteur, qu’est-ce que c’est ?

Interrogées à ce sujet, les personnes concernées parlent fréquemment de « légitimité ». Elles ne se sentent pas légitimes, pas à leur place dans leur démarche d’auteur.

On a donc davantage affaire, dans ce cas, à un « syndrome de l’intrus » qu’à un syndrome de l’imposteur. Il a selon moi peu de rapport réel au succès réel ou supposé de leur œuvre littéraire. Si ces individus sont frappés par le doute ou l’angoisse, c’est plutôt parce qu’ils ressentent un décalage entre leurs compétences, telles qu’ils les évaluent, et l’idée qu’ils se font du milieu littéraire.

On a donc affaire à un décalage, qui peut avoir deux causes : il peut s’agir d’un manque d’estime de soi, qui n’a pas forcément un lien avec l’écriture, ou alors d’une tendance à surestimer le prestige lié à l’activité de romancier.

Dans le premier cas, pour triompher de cette difficulté qui peut parfois tourner au mal de vivre, il convient de procéder à un travail sur soi, éventuellement avec l’aide d’un professionnel. Ça n’a pas, quoi qu’il en soit, grand-chose à voir avec la littérature : celles et ceux qui en souffrent peuvent en ressentir les effets dans d’autres occasions que face à leur traitement de texte. On ne peut que leur souhaiter de surmonter tout ça pour vivre leur existence de manière plus décontractée.

Il n’y a aucune raison d’idéaliser la littérature

Dans le second cas, c’est relativement facile à corriger. Il n’y a aucune raison d’idéaliser la littérature, le milieu littéraire ou la condition d’écrivain. Oui, dans la culture française, on a tendance à se représenter tout ce qui touche aux Arts et aux Lettres, ou à la Culture (regardez ces lettres capitales !) comme un domaine d’exception, quelque chose de pur, de sacré, pratiqué par une élite.

Ce sont des sornettes. Tout le monde, ou presque, est capable d’écrire un roman : ça ne réclame que du papier de la persévérance. Aujourd’hui, si vous êtes déterminés à le diffuser, la parution n’est pas non plus un problème, via diverses solutions d’autoédition. Bref, l’écriture, ça n’a rien de sacro-saint, c’est juste un truc qu’on fait avec plus ou moins de succès.

En deux mots, si vous craignez de ne pas être au niveau, sortez-vous l’idée de la tête : il n’y a pas de niveau. Il n’y a même pas réellement de milieu littéraire, juste des personnes qui écrivent chacune de leur côté, avec des objectifs et des marqueurs de succès très différents.

D’ailleurs, cette notion de « marqueurs de succès » est importante pour examiner un troisième phénomène qu’on a tendance à assimiler au syndrome de l’imposteur : la peur de l’échec.

Les auteurs n’écrivent pas tous pour les mêmes raisons. Certains ambitionnent simplement d’écrire, de rédiger un roman du début jusqu’à la fin, d’y prendre du plaisir, d’autres aimeraient signer un livre réussi, de qualité, qui plaise aux lecteurs, voire à la critique, et puis il y a celles et ceux qui rêvent de vivre de leur plume, voire même de faire fortune, de marquer les mémoires et l’histoire de la littérature. Des visées très diverses, donc.

Avoir peur d’échouer, c’est rationnel

Mais chacun de ces projets peut se solder par un échec. Ce roman, on peut se retrouver dans l’incapacité de le terminer ; il peut être mauvais, et décrit comme tel par des lecteurs impitoyables et une critique assassine ; et puis on peut aussi échouer à vivre de son écriture, parce que très peu de gens y parviennent, quel que soit le talent.

Écrire, c’est s’essayer à une discipline facile à entreprendre mais difficile à parfaire, et tout ça en public, avec relativement peu de récompenses au bout du chemin. Dans ces circonstances, avoir peur d’échouer, ça n’est pas pathologique, c’est rationnel. En particulier, lorsqu’on réorganise toute sa vie en tentant le pari de la professionnalisation, il serait insensé de ne pas nourrir certaines craintes.

Dans les autres cas, et en particulier lorsque l’angoisse d’échouer vous paralyse, il convient de prendre un peu de recul. Oui, vous pouvez vous ramasser, votre roman peut être très mauvais, il peut déplaire, ne pas se vendre. Mais quelles sont les conséquences réelles de tout cela ? Pas grand-chose. Oui, votre égo sera peut-être froissé pendant un moment, vous ressentirez éventuellement un sentiment d’injustice, mais cette déconvenue ne va pas vous tuer. Elle sera sans doute vite oubliée, Il ne vous restera plus alors qu’à vous remettre à la tâche, sachant que la meilleure manière de rebondir après un mauvais roman, c’est d’écrire un bon roman.

Syndrome de l’intrus ou peur de l’échec : ces phénomènes sont bien plus fréquents chez les écrivains que ce syndrome de l’imposteur dont on ne cesse de parler mais qui n’a pas grand chose à voir avec l’écriture. Pour passer le cap, le mieux est de prendre du recul, de chercher à se connaître soi-même, son talent et ses ambitions, et de prendre conscience qu’au final, l’écriture, ça n’est que des mots sur du papier.

Détournement de genre

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Après avoir ausculté les genres littéraires un peu sous tous les angles, dans cet article, je vous propose de les triturer, de les modifier, de les repenser, et de se poser cette question : et si le concept de genres était un incubateur à idées ?

La réponse est « oui », hein, ça peut être un incubateur à idées. Vous pensez bien, sinon, que je ne vous ferais pas perdre votre temps.

Pour vous en rendre compte par vous-mêmes, je vous propose quelques approches, quelques petits exercices créatifs ludiques à faire chez vous.

D’abord, l’interpolation. On l’a évoqué dans un récent billet, il est possible de croiser deux genres, d’en bouturer un sur les branches de l’autre, par exemple en adoptant la substance d’un premier genre avec la surface d’un second. Dans ce domaine, il n’est pas très difficile d’accoucher de concepts inédits en prenant un petit peu de ci, en ajoutant un petit peu de ça et en saupoudrant le tout d’une pincée de quelque chose d’autre. Comme souvent avec de l’écriture, c’est de la cuisine.

Il n’y a pas de limites. Oui, vous pouvez raconter une histoire de cape et d’épée avec des fantômes ; bien sûr, rien ne s’oppose à mettre en scène des vampires à l’âge de la pierre ; ça va de soi, vous pouvez croiser le drame hospitalier avec la fresque médiévale ; et pourquoi pas une comédie autobiographique ? C’est tout bête, vous cherchez à rendre votre récit singulier en défrichant des territoires peu explorés par les romanciers avant vous.

En littérature, l’originalité ne vaut pas grand-chose

Mais en littérature, l’originalité ne vaut pas grand-chose si on n’a que ça à offrir aux lecteurs. C’est pourquoi il existe d’autres approches sans doute plus intéressantes, qui interrogent l’idée même de genre et qui les aident à sortir des ornières qui peuvent se présenter, soit à cause de l’usure des vieilles ficelles, soit en fonction de l’évolution des sensibilités.

Ainsi, il est possible de revisiter un genre et de le mettre à jour, en quelque sorte, en tenant compte du monde dans lequel nous vivons et des dernières tendances dans le monde de la fiction. Ce n’est pas une impulsion nouvelle, d’ailleurs. Dans les années 1970, des cinéastes italiens, puis américains, ont revu et corrigé le western, troquant les héros d’autrefois contre des individus sinistres, piégés dans un monde crépusculaire fait de violence et de cynisme. C’était toujours du western, mais revu et corrigé.

Forcément, cette approche fonctionne mieux avec des genres qui ont été un peu laissés de côté, qui évoquent une époque lointaine ou qui sont tellement retranchés dans des motifs issus d’une longue tradition qu’ils pourraient profiter d’un peu de fraicheur. Donc allez-y, sentez-vous libres de vous approprier la sword and sorcery, le roman de boxeurs (oui, ça a existé et c’était même assez populaire il y a un siècle), les histoires d’aviateurs ou de mondes perdus pour les faire entrer dans le 21e siècle.

Rien n’empêche d’aller un peu plus loin. Plutôt que se contenter de dépoussiérer un genre, et si on le déconstruisait ? La démarche n’est pas si différente, mais elle suppose une posture critique. En deux mots, on cherche ce qui cloche dans les présupposés d’un genre, et on écrit un roman à charge, ou en tout cas à message, pour tenter de corriger le tir.

Si la thèse est tout ce qui vous intéresse, écrivez une thèse

La place des personnages féminins dans le western consiste à incarner un nombre limité de clichés et à exister en marge de protagonistes masculins : un roman déconstruit pourrait tenter de raconter ce type d’histoire à partir de leur perspective, en réglant son compte au sexisme de l’époque. On pourrait réserver le même traitement aux récits d’explorateurs, en le détournant pour en faire le procès de la pensée colonialiste. Et pourquoi on ne profitait pas, le temps d’un roman, de faire le procès de la violence gratuite dans les sagas de fantasy, où, d’ordinaire, on règle les problèmes au fil de l’épée sans que personne ne s’en émeuve.

Attention tout de même : si la thèse est tout ce qui vous intéresse, écrivez une thèse. Même déconstruit, un roman doit rester un roman, et en adoptant un ton trop démonstratif, vous risquez de fatiguer le lecteur.

Autre idée : et si on inventait un nouveau genre ? Bien sûr, la proposition est absurde, parce qu’un roman à lui-seul ne va jamais constituer un genre à proprement parler. Mais après tout, quand William Gibson a écrit « Neuromancien », il a donné naissance au premier (et à l’époque, le seul) livre estampillé « cyberpunk. » Pourquoi ne pas vous laisser gagner par l’ivresse de l’ambition, et concevoir, dès le départ, votre nouvelle histoire comme la pierre fondatrice d’une nouvelle tendance de la littérature ? Peu importe, pour le moment, que d’autres que vous suivent le mouvement. On verra bien quelle place la postérité vous réserve.

Dans ce domaine, les territoires à conquérir sont nombreux, mais pas toujours faciles à entrevoir. Une possibilité consiste malgré tout à inverser les propositions de genres existants. C’est ainsi que d’autres que vous (raté, donc, sur ce coup), ont inventé la littérature pré-apocalyptique, située comme son nom l’indique en amont de la catastrophe décrite dans la littérature pré-apocalyptique. Mais imitez leur exemple : prenez l’urban fantasy, ce genre qui emprunte des codes du fantastique et de la fantasy pour les inscrire dans un cadre urbain contemporain, et changez de décor pour créer la rural fantasy. Oui, des vampires au milieu des vaches et des marguerites. Enfin bon, en l’occurrence, vous ne pouvez plus vraiment l’inventer puisque c’est moi qui ai eu l’idée. Mais à vous de jouer pour inventer un autre genre littéraire.

Un outil pour renouveler votre intrigue

Le détournement de genre, ça peut également fonctionner comme un outil pour renouveler votre intrigue. On ne se rend pas toujours compte à quel point certains genres sont associés à certains schémas narratifs, alors qu’il n’y a en réalité aucune raison que cette relation soit si étroite. La trame ultraclassique de la quête est omniprésente dans la fantasy, donc si vous vous lancez dans ce genre, interrogez-vous, et tentez pour une intrigue très différente : racontez une journée dans la vie d’un magicien, toute la vie d’un chevalier, ou, pourquoi pas, un procès ou une enquête de police. Et si votre prochain roman policier n’évoquait pas, pour une fois, les investigations autour d’un meurtre, mais le quotidien d’un détective forcé de jongler entre de multiples enquêtes qui ne mènent nulle part ? La romance, afin de s’affranchir du schéma attendu rencontre – sentiments – complications – amour, pourrait bénéficier d’une narration déstructurée, présentée dans le désordre.

Et ce qui est valable pour l’intrigue l’est tout autant pour les personnages. Réfléchissez au type de protagoniste que vous rencontrez habituellement dans certains types de romans, et tentez de prendre le contrepied, pour voir où cela peut vous emmener. Et si le personnage principal de votre roman policier était une petite fille ? Pourquoi pas une romance présentée du point de vue d’un personnage masculin, et destinée à un lectorat masculin ? Un thriller raconté de la perspective d’un chat ? Un roman d’aventure dont les protagonistes sont des personnes âgées ? Jetez elfes, nains et toutes les classes de personnage de D&D à la poubelle au moment de pondre votre roman de fantasy, et osez réinventer une nouvelle fois vos personnages de vampires, loin de l’imagerie romantique, pour les dépeindre comme des monstres d’épouvante.

Pour faire vivre les genres au-delà des clichés qu’ils transbahutent, il faut d’abord prendre conscience des motifs récurrents qui les constituent, puis avoir l’audace de les remplacer par des éléments différents.

Critique: La Saga du Commonwealth

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Au 24e siècle, l’humanité est à son apogée, elle qui s’est étendue à travers des dizaines de mondes prospères, reliées entre eux par des trous de ver. Une découverte astronomique menace de tout faire basculer.

TITRE : La Saga du Commonwealth

AUTEUR : Peter F. Hamilton

EDITEUR : Bragelonne (ebook, 4 volumes)

Depuis des années, je n’avais plus lu de science-fiction, alors que c’était mon genre de prédilection lorsque j’étais jeune. J’avais un peu de temps, je me suis lancé avec un brin d’inconscience dans la lecture de ce roman-fleuve de plus de 2’000 pages, que l’on lit comme on gravit l’Everest. Je dis bien « roman », parce qu’à mon sens, même s’il est coupé en quatre dans l’édition française, en deux dans l’édition originale, il s’agit bien d’une seule histoire.

Le principal intérêt de cette œuvre, c’est la manière dont l’auteur construit son univers, cette humanité florissante mais culturellement stagnante, où la pauvreté n’existe plus vraiment et la mort pas davantage. Comme il a beaucoup de place pour le faire, il prend le temps d’examiner certaines des implications de la construction de cette société future, pour se demander par exemple à quoi peut ressembler une enquête et un procès pour meurtre quand les victimes peuvent revenir à la vie et que les coupables peuvent faire effacer tout souvenir de leur méfait. A ce titre, « La saga du Commonwealth » est une lecture très plaisante. On pense aux « Seigneurs de l’Instrumentalité » de Cordwainer Smith, où l’auteur abordait son univers par toutes sortes de facettes différentes. Cela dit, ici, plutôt que de faire vivre le Commonwealth à travers une série de nouvelles, Peter F. Hamilton choisit d’intégrer toutes ses idées dans un seul narratif. C’est ambitieux, parfois bancal mais souvent payant. C’est comme lire une dizaine de romans de science-fiction classiques, amalgamés tous ensemble.

L’intérêt principal de cette approche pour le lecteur, c’est que cela lui permet de suivre l’évolution de très nombreux personnages, qui, presque tous, évoluent énormément entre le début et la fin du roman. Il est fascinant de contempler la trajectoire de certains d’eux, qui changent de rôle et de situation, parfois de manière spectaculaire, au long de cette très longue histoire. Hélas, s’ils endossent toutes sortes de fonctions narratives différentes, ces personnages n’acquièrent jamais beaucoup d’épaisseur. Chacun d’entre eux peut être entièrement décrit en une courte phrase, ils changent peu sur le plan psychologique et la plupart d’entre eux n’apprennent rien sur eux-mêmes au cours du roman. Cela facilite l’abord de cette saga, car cela permet de se remémorer facilement qui est qui, mais du point de vue narratif, on reste un peu sur sa faim.

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« La saga du Commonwealth » souffre d’autres types de défauts. Le principal, c’est que Peter F. Hamilton est le genre d’auteur qui aime décrire précisément la position des ailerons d’un planeur. Un bon éditeur aurait facilement pu couper un petit millier de pages sans nuire à la cohérence du récit. Les descriptions techniques de l’auteur sont interminables, il ne manque aucune occasion de nous dire de quelle manière tous ses personnages sont habillés, le roman est truffé d’exposition qui ne sert pas l’intrigue et vérolé par des pages et des pages de bavardages. On ne compte pas les scènes de réunion dans des bureaux, ou des décideurs communiquent à d’autres décideurs des informations que le lecteur connait déjà. C’est aussi exaltant à lire que de participer à une téléconférence au boulot.

Peter F. Hamilton, qui ne maîtrise pas toujours les règles de base de la narration focalisée, est également très amateur des scènes d’action qui ne font pas avancer l’histoire. J’ai dénombré quatre opérations de police qui se soldent par des échecs. Les dernières centaines de page sont occupées par une scène de poursuite qui n’en finit pas, qui n’est pas mal menée en soi, mais dont les rebondissements sont si nombreux qu’on finit par perdre tout intérêt pour sa conclusion. « La saga du Commonwealth » est donc un bouquin qu’il faut apprendre à lire, en sautant au besoin des paragraphes ou des pages entières pour éviter l’enlisement.

C’est également un roman qui présente un point de vue très conservateur. Rien de mal à ça en théorie, mais la conséquence de cette perspective, c’est que la société du Commonwealth ressemble énormément à celle du capitalisme tardif du début du 21e siècle : la société est mue par de grosses corporations familiales, couplées avec de fragiles institutions démocratiques, une situation présentée sous un jour positif par l’auteur. On croit rêver quand il nous révèle que l’urgence climatique que connait notre époque a été exagérée, et vite réglée par les multinationales de l’avenir.

La Saga du Commonwealth se montre également rétrograde dans la manière dont elle rend compte de la diversité de l’être humain. Le roman est ouvertement sexiste, les personnages féminins sont systématiquement décrits sous l’angle de leur beauté physique et cantonnés à des stéréotypes. La société qui nous est montrée ressemble à celle des vieilles séries américaines : une majorité de premiers rôles blancs aux noms anglo-saxons, et quelques rôles secondaires joués par des minorités ethniques. L’Asie n’est pratiquement jamais mentionnée ou prise en compte.

Pour résumer mon sentiment : « La Saga du Commonwealth » est un petit diamant contenu dans un énorme amas de gravats et de boue. On y trouve de bonnes idées et une grande ambition, mais au mépris de certains aspects que je considère comme des fondamentaux de l’écriture romanesque. L’auteur gagnerait par ailleurs à élargir ses horizons, selon moi.

Critique: Seule la haine

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Un psychanalyste est pris en otage dans son cabinet par un adolescent armé, Elliot, qui va patiemment lui expliquer les motifs de sa colère au cours d’un huis-clos angoissant.

Titre : Seule la haine

Autrice : David Ruiz Martin

Editions : Taurnada

La présente critique fait figure d’exception parmi toutes celles que j’ai publié sur ce site. D’abord parce qu’elle porte sur un thriller – j’en lis peu et je n’ai jamais rédigé de chronique dans cette catégorie – mais surtout parce qu’il s’agit d’un roman que j’ai lu dans le cadre professionnel. Il y a quelques semaines, j’ai invité et interviewé son auteur dans le cadre d’une émission radiophonique. Jusqu’ici, je n’ai jamais rendu compte de mes lectures abordées dans de telles circonstances, mais au fond, pourquoi pas ? L’entretien a eu lieu, j’ai eu beaucoup de plaisir à recevoir David Ruiz Martin, j’estime que cela n’enraye pas mon objectivité de journaliste de fournir ici mon avis de lecteur. D’autant qu’il est très positif.

Sur le papier, le roman contient tous les ingrédients indispensables à un thriller réussi : un personnage qui court un grave danger, un tortionnaire sans pitié mais pas sans motivations, une situation qui ne cesse de se corser, des personnages tout en contrastes, qui possèdent tous leur part d’ombre, ainsi qu’un regard noir porté sur l’humanité en général… L’impact du texte est encore renforcé par le fait qu’on a affaire à un huis-clos, dont l’action se déroule presque intégralement dans le cadre exigu d’un cabinet de psychanalyste.

L’étroitesse du point de vue permet à l’auteur d’aborder ses thèmes avec beaucoup de précision. Le livre parle de la difficulté d’établir la vérité, et de la manière dont les mots peuvent influencer le comportement d’un individu, en bien ou en mal. La parole qui soigne et la parole qui tue, ainsi que les limites qu’elles présentent toutes deux, servent de fil rouge à l’histoire haletante que l’on nous raconte ici.

C’est d’ailleurs un roman très bavard, et c’est la plus belle de ses qualités. Parce que Elliot, l’adolescent qui prend en otage le psychanalyste, ne fait pas que le menacer : il lui raconte aussi une histoire, celle qui explique ce qui l’a motivé à s’armer et à débarquer ainsi dans le cabinet de ce praticien pour le menacer. Il s’agit d’un récit de plus en plus sombre et violent, qui retrace plusieurs mois de la vie du jeune homme, et qui met en scène certains personnages que son otage connaît, et d’autres dont il ignore tout.

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Surtout, ce choix astucieux de l’auteur lui permet d’introduire au sein même du récit un second narrateur, qui s’adresse directement au premier, le psy, qui lui nous raconte l’histoire à la première personne. C’est intéressant pour au moins deux raisons. D’abord, cela renforce l’immersion du lecteur. Il se retrouve propulsé au cœur du récit, dans le cabinet, endossant la peau du psychanalyste sur lequel on pointe le canon d’un revolver. C’est à lui que l’on raconte cette histoire, directement, et il se retrouve ainsi, d’une certaine manière, otage du livre, forcé de tourner ses pages pour en atteindre la conclusion libératrice. Deuxièmement, en choisissant d’insérer une narration à la première personne dans une autre narration à la première personne, l’auteur additionne les subjectivités et nous éloigne de deux crans de la réalité de son récit, libre de nous mener par le bout du nez, une possibilité qu’il ne se prive pas d’explorer.

Malgré les qualités du livre, j’ai trouvé que par moments, certains aspects du récit versaient dans un nihilisme d’opérette qui m’ont un peu fait sortir de l’histoire. Cet Elliot qu’on nous présente comme un adolescent précoce et particulièrement brillant tient un discours sur le monde, univoque et un peu naïf, qui m’a fait penser à celui des gens qui lisent Nietzsche pour la première fois. Ce n’est pas gênant, mais peut-être que le récit aurait encore gagné en crédibilité si l’auteur s’était autorisé à donner à son personnage une voix un peu plus singulière.

Quoi qu’il en soit, « Seule la haine » est un thriller prenant, bien mené, qui use avec habileté des règles de la construction dramatique et qui remplit pleinement chacun des objectifs narratifs qu’il se fixe.

Critique: Le grand éveil

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Jeune femme proche de la nature, Lilas voit sa vie bouleversée par un événement traumatisant qui la force à quitter le village où elle a vécu toute sa vie. La rencontre avec Flynn, un chat capable de communiquer, lui apprend qu’elle est une élue d’Aliel, une figure du bien dont la sœur Orga cherche à dominer le monde. Ensemble, Lilas et Flynn partent à la rencontre des autres individus à qui Aliel a conféré des pouvoirs.

Titre : Les enfants d’Aliel tome 1 – Le grand éveil

Autrice : Sara Schneider

Editions : Le chien qui pense (ebook)

D’ordinaire, la fantasy engendre soit des univers très conventionnels, qui n’ont pas d’autres ambitions que de marcher sur les pas d’auteurs illustres, soit des décors baroques et iconoclastes. En mettant un pied dans « Les enfants d’Aliel – Le grand éveil », on constate rapidement qu’on est en présence d’une troisième situation. Tout nous semble immédiatement familier, de la paisible vallée rurale où démarre l’action, à l’opposition entre forces du bien et du mal qui structure l’intrigue, jusqu’aux animaux parlants et autres pouvoirs magiques qui émaillent le récit. Pourtant, on serait bien en peine de rapprocher ce roman d’un modèle antérieur. En réalité, il faut admettre qu’on a affaire à une histoire originale, qui sait si bien jouer avec les éléments issus du folklore, du merveilleux et de la fantasy qu’on s’y sent immédiatement chez soi. Ça sent le nouveau classique, comme si cette histoire ne demandait qu’à exister depuis toujours.

Ce qui est très agréable, c’est qu’il s’agit d’un premier tome, et que l’autrice nous présente son univers juste assez pour qu’il serve de cadre à son intrigue. Elle ne se perd pas en explications, ne cherche pas à répondre à toutes nos questions, ouvre de nombreuses portes sans les refermer, ni même, parfois, chercher à savoir ce qui se cache derrière. Le temps de s’y intéresser viendra plus tard. C’est une manière d’empoigner un récit qui est à la fois très reposante pour le lecteur, dispensé d’apprendre par cœur tous les rouages du fonctionnement d’un univers, et qui est génératrice de suspense.

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Une des grandes forces du récit réside dans ses personnages. Chacun d’entre eux est bien dessiné, doté d’une personnalité mémorable et instantanément identifiable, avec également, on le sent, une marge d’évolution. Ils ont tous leur place dans le récit, et sont tour à tour attachants et agaçants dans les proportions idéales pour avoir envie de suivre leurs aventures, ce qui est parfait pour un premier tome.

A titre personnel, ce qui m’a procuré le plus de plaisir lors de ma lecture, c’est le style de l’autrice, et en particulier sa science du mot juste. Lorsqu’elle décrit un lieu, un individu ou une situation, il n’y a rien de superflu, tout est clarté, exactitude et métaphores bien choisie. On finit par ressentir une sorte de confort bienheureux à nous balader dans cet univers de fiction, que l’on se réjouit de retrouver lorsque l’on pose son livre (ou sa liseuse, dans mon cas).

Cette sensation confortable renvoie malgré tout, paradoxalement, à un des aspects du roman que j’ai moins apprécié. Bien que les événements traversés par les protagonistes soient objectivement périlleux et hauts en couleur, que les conflits qui rythment l’intrigue soient bien réels et dotés d’enjeux clairs, on a parfois l’impression de nous retrouver face à une histoire un peu trop tranquille, comme si on observait ces péripéties avec détachement. C’est une impression toute personnelle, et quand j’ai cherché à comprendre d’où elle provenait, j’ai identifié deux causes : premièrement, l’impression que Lilas se lance dans l’aventure avec une certaine désinvolture crée la perception durable que rien de grave ne va lui arriver (pourtant, il finit par lui arriver des tas de choses pas du tout sympathiques) ; surtout, le choix de la narration, omnisciente à la troisième personne, crée une distance entre le lecteur et l’action, et je crois que j’aurais tout simplement préféré que l’histoire soit racontée à la troisième personne focalisée, plus immédiate et plus viscérale.

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Autre bémol : il s’agit vraiment d’un livre d’introduction à une histoire plus large. Si ce premier tome possède des enjeux qui lui sont propres (la constitution du groupe, malgré l’adversité), ceux-ci sont d’une portée modeste et lorsque l’on clôt le livre, on se rend compte que les personnages ont appris à se connaître eux-mêmes et les uns les autres, mais qu’ils n’ont pas accompli grand-chose. Cela nous motive naturellement à lire la suite, et tant mieux, mais j’aurais probablement apprécié que Lilas et ses amis signent une victoire d’étape lors de ce premier volume.

Au final, « Le grand éveil » est un roman très réussi, attachant, agréable à lire, plein de personnalité, et qui donne envie de découvrir la suite.