
Dans le monde du roman, on trouve énormément de policiers, de détectives, de juges, de justiciers : tous ces protagonistes dont la raison d’être est de parvenir à résoudre un mystère afin d’aboutir au châtiment du responsable d’un crime. Opter pour un protagoniste qui exerce le métier de journaliste, c’est un choix qui présente un certain nombre de points communs, mais également quelques différences, dont certaines sont délicates à mener. Dans le prolongement du récent billet posté sur ce site au sujet des médias, je vous suggère de nous intéresser à cette question.
Tout d’abord, il convient de préciser que je n’ai aucun intérêt personnel à faire apparaître les membres de cette profession pour des héros. L’héroïsme, je crois que je ne sais pas ce que c’est, et puis en tant que journaliste moi-même, je suis bien placé pour savoir qu’il s’agit d’une profession comme les autres. Cela dit, un journaliste, davantage qu’un horticulteur ou qu’un comptable, rencontre des individus issus de toutes les strates de la société, et poursuit un but qui colle bien à la structure d’un roman, notamment un roman construit sur un mystère. C’est à ce titre que son rôle mérite d’être ausculté.
Il y a plusieurs sortes de manières de pratiquer le métier, mais si l’on se focalise sur les journalistes d’investigation, on constate que ceux-ci sont, sans doute, les plus immédiatement intéressants pour les romanciers, parce qu’ils sont des enquêteurs, comme les inspecteurs si courants dans les polars, mais distincts sur un certain nombre de plans, qui peuvent apporter un peu de fraîcheur à un texte.
La finalité du travail journalistique, c’est la vérité
Investi d’un mandat clair, un policier poursuit une mission de maintien de l’ordre public, d’investigation et d’arrestation des délinquants et des criminels. Un personnage de détective va donc agir à partir du moment où un crime est commis, accumuler preuves et témoignages, jusqu’à parvenir à une arrestation. Le schéma est classique.
Pour un reporter, c’est un peu plus compliqué. Déjà, il agit au nom du droit à l’information, c’est-à-dire de la nécessité impérieuse des citoyennes et des citoyens à être informés au sujet de l’actualité. Il exerce son métier au sein d’un média privé ou semi-privé, et ne commence à enquêter que lorsqu’un informateur lui délivre des informations qui lui donnent envie d’en savoir plus. Les jalons de sa réussite ne sont jamais aussi clairs que dans une investigation policière : une enquête journalistique se termine lorsque la vérité éclate, mais les conséquences que cela peut avoir sont rarement aussi tranchées que celles d’une arrestation.
La finalité du travail journalistique, le principe philosophique qui le sous-tend, c’est la vérité : révéler ce qui est caché, démasquer les menteurs, révéler au public ce qu’on a cherché à lui taire. Dans tout cela, il peut y avoir une dimension de justice, au sens où, lorsque l’enquête est publiée, ceux qui avaient cherché à s’en sortir ni vu ni connu sont montrés du doigt, voire, parfois, inquiétés par l’appareil judiciaire. Le travail peut également donner la parole à ceux qu’on a cherché à faire taire, ou à ceux qu’on n’écoute pas à cause, par exemple, de leur statut social. Mais la quête de la vérité est moins nette, plus élusive, que le sentiment d’accomplissement que peut apporter la vue d’un suspect derrière les verrous.
Et puis tout cela est mêlé de sentiments moins nobles. Un journaliste est également animé par la volonté d’obtenir des exclusivités, des scoops. Il veut être mieux informé que la concurrence, et même que ses collègues, il veut publier avant les autres, ce qui ajoute une ambiguïté morale à sa démarche. De plus, même si un employé des médias est soumis aux mêmes lois que tous les citoyens, il peut, dans son ambition, laisser de côté son éthique et se laisser tenter d’agir de manière malhonnête pour obtenir des informations : vol, chantage, intrusions illicites dans la vie privée.
Les journalistes n’ont pas de pouvoir
Chaque individu a une attitude différente vis-à-vis de la déontologie, et des priorités éthiques distinctes, ce qui peut générer des conflits assez riches entre les personnages dans un récit qui met en scène plusieurs professionnels des médias. Pour vous documenter sur ces questions-là, je vous renvoie à la lecture de la Déclaration des droits et devoirs du journaliste.
Une autre différence fondamentale entre les policiers et les journalistes, c’est que ces derniers n’ont pas de pouvoir, ou presque pas. Un inspecteur de police peut s’appuyer sur tout un assortiment d’outils légaux qui lui permettent de mener son enquête : perquisitions, interrogatoires, arrestations, sans oublier l’usage de la violence légitime, matérialisée dans l’usage du pistolet. Un journaliste n’a rien de tout cela : il ne peut sommer personne de répondre à ses questions, ne peut pas exiger d’obtenir des documents (sauf dans certains pays qui pratiquent la transparence des documents officiels), ne peut exercer aucune contrainte légale. Son seul pouvoir, et encore, pas dans tous les pays, c’est de refuser devant la justice de révéler l’identité de ses sources.
Cela veut dire qu’un protagoniste journaliste est plus fragile face aux contraintes qu’un flic, plus démuni devant les portes fermées, et obligé d’être plus rusé pour obtenir des résultats, puisque l’option du passage en force est exclue. Par ailleurs, il connait des contraintes spécifiques à sa profession, comme celle des délais de parution, des formats à respecter, mais aussi le fait de s’exposer à des poursuites devant les tribunaux, notamment pour calomnie. Lorsqu’un média s’en prend à quelqu’un de puissant, celui-ci peut également exercer des pressions pour demander aux annonceurs qu’ils en retirent leur publicité, ce qui peut pousser l’entreprise à la faillite.
Pour toutes ces raisons, le journaliste d’investigation constitue donc un protagoniste intéressant pour un roman à suspense. Il pourrait d’ailleurs être fertile de le coupler avec un policier qui travaille sur la même enquête, afin de proposer un contraste entre les deux approches.
Mais il y a également d’autres manières de pratiquer le métier qui peuvent être riches du point de vue d’un romancier. On pense immédiatement au reporter de guerre, qui se rend dans les zones les plus dangereuses de la planète, parfois au péril de sa vie, et tente de comprendre comment fonctionne un conflit, en interviewant les belligérants comme les civils, et en tentant de conserver sa distance et son impartialité malgré les horreurs dont il est témoin.
Un journaliste fait également un très bon antagoniste
On peut même donner le premier rôle d’une histoire à un éditorialiste. Oui, c’est vrai qu’à priori, il ne s’agit pas de la discipline la plus haletante qu’offre le journalisme, mais en la mélangeant avec une bonne dose de journalisme gonzo à la Hunter S. Thompson et une louche de science-fiction, Warren Ellis a démontré qu’un éditorialiste qui écrit des articles ultrasubjectifs peut être un protagoniste intéressant, dans sa bande dessinée « Transmetropolitan. »
On ne va pas passer en revue toutes les possibilités, mais on peut tout de même mentionner rapidement ce que j’appellerais le « pseudo-journaliste », un personnage qu’on ne voit pas souvent écrire des articles ou se rendre à des conférences de presse, mais qui exerce le métier un peu par défaut, pour expliquer pourquoi il vit des aventures et voyage sans cesse. Tintin est l’exemple le plus connu, mais on peut aussi citer Rouletabille, Bel Ami, Fantasio, Sarah Jane Smith ou Geronimo Stilton.
Et puis un journaliste, ça n’est pas nécessairement un héros, ni même un protagoniste. Ce type de personnage fait également un très bon antagoniste. On imagine sans peine un roman où un individu se fait pourrir la vie par les allégations mensongères d’un reporter sans scrupule, qui multiplie les articles à son sujet et pourrit ainsi sa réputation.