Éléments de décor : le langage

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Un roman, c’est un objet entièrement constitué de langage. Il baigne dans le langage, il n’a pas d’existence en-dehors du langage, et par nature il propose, même si ce n’est pas la propos de l’auteur, un regard sur le langage, voire même parfois un discours sur le langage. Comme on a déjà eu l’occasion d’en parler ici, écrire, c’est choisir des mots, forger un style, opter pour une approche singulière qui permet d’évoquer des situations et d’engendrer des émotions dans la tête du lecteur.

Il n’y a donc pas de roman coupé du langage, c’est impossible. Cela dit, certains ont de la langue une approche plus délibérée, en en faisant non pas un simple vecteur d’une intrigue dramatique, mais un sujet d’étude, un élément qui peut venir jouer un rôle central dans le narratif. En se servant du langage, on peut porter un regard sur le langage.

Au fond, cette préoccupation linguistique peut intervenir principalement à trois niveaux différents.

Premièrement, un auteur peut s’intéresser au langage pour lui-même, dans son existence la plus basique : le langage en tant qu’outil de communication entre les êtres et comme support à la pensée. On parle ici d’une approche linguistique (le langage en tant que tel) et sociolinguistique (le langage dans les interactions entre les individus). Dans sa pièce « Le rapport dont vous êtes l’objet », Vaclav Havel met par exemple en scène l’invasion d’une administration par une langue bureaucratique que personne ne comprend mais qui devient vite cruciale pour obtenir quoi que ce soit.

Le second niveau, c’est l’examen de la langue telle qu’elle est parlée, soit les niveaux de langage, la structure, le choix de vocabulaire, la manière dont le choix d’un mot plutôt qu’un autre peut avoir des conséquences, le rapport entre l’usage de la langue et la perception de la réalité. Est-ce que chaque langue modèle ses locuteurs jusqu’à en faire des individus au fonctionnement distinct ? C’est un vaste champ d’expérimentation pour un romancier, qui peut prendre les formes les plus diverses. James Joyce ou Céline se servent ainsi des différents registres offerts par la langue pour caractériser les personnages, et, au-delà de leurs sorts individuels, pour offrir un commentaire sur le milieu dont ils sont issus.

Enfin le troisième niveau, c’est celui où la langue elle-même entre dans la fiction. L’histoire de la littérature est pleine de langues inventées, d’argots, de codes, de langages fictifs, qu’on ne parle que dans les romans. Dans « Oranges mécaniques », Anthony Burgess met en scène des personnages qui pratiquent un argot futuriste aux racines russes et anglaises, le Nadsat, dont des extraits ponctuent les dialogues du roman.

Le langage et le décor

Comme j’en ai pris l’habitude dans ces articles, je vous propose de nous pencher pour commencer sur les milieux ou les institutions où l’on vit le langage, où on s’en imprègne ou ceux où on l’élabore.

Parfois, eh oui, le langage est un lieu que l’on habite. Ça peut être littéralement, comme dans la bande dessinée « Philémon » de Fred, où une partie de l’action se déroule sur des îles en formes de lettres qui forment les mots « océan atlantique. » Mais ça peut être de manière figurée, par exemple au sein d’un milieu directement concerné par le langage, comme celui des philologues, des académiciens, des auteurs d’un dictionnaire. Un roman pourrait également suivre les efforts d’une équipe d’archéologues pour percer à jour les secrets d’une langue oubliée, comme l’étrusque.

De manière plus générale, on peut considérer que tous les professionnels des mots ont une relation très étroite avec le vocabulaire : toute histoire qui se situerait parmi des auteurs, des journalistes, des rédacteurs de publicité ou de discours politiques, pourrait, en marge ou de manière centrale, proposer un regard sur le langage, la manière dont on s’en sert, l’éthique qui y est liée et les limites de la manipulation. Il faut avoir travaillé dans une rédaction pour saisir à quel point les discussions sur le choix d’un verbe peuvent être passionnelles.

On peut également s’attarder sur des situations où le langage est au premier plan. Le film « Steve Jobs » de Danny Boyle se focalise sur trois scènes qui précèdent des moments où le personnage principal va prononcer un discours. Un examen, une plaidoirie, une représentation théâtrale, un match d’improvisation, une battle de rap, une confession sont d’autres occasions où le langage occupe soudain le devant de la scène dans une histoire romanesque, et où les mots prennent une importance prépondérante. La pièce « Talk Radio » d’Eric Bogosian est ainsi presque entièrement constituée de conversations qui se déroulent pendant une émission radiophonique.

Intégrer le langage en tant qu’élément de décor, ça peut être aussi explorer la transmission et l’apprentissage de la parole ou de l’écriture : comment on devient locuteur, comment on acquiert son propre style. Suivre un enseignant ou un parent chargé de transmettre la langue à autrui peut servir de fil rouge à un roman passionnant.

Tous les jours, nous sommes tous plongés dans un océan de langage, riche et diversifié. Il peut être intéressant de suivre un personnage dans ses rapports aux différents registres de vocabulaires, et à la manière dont il passe de l’un à l’autre en fonction des circonstances : une langue pour ses potes de banlieue, une autre pour ses parents, une troisième pour le boulot, une quatrième pour sa copine, une cinquième pour, par exemple, ses écrits. On se rend compte par cet exemple que le langage peut être un élément d’identité, pour un individu, mais aussi pour un quartier, une région, un pays.

D’ailleurs, il y a des situations intéressantes qui se situent sur ce plan : pensons à la diglossie, soit la situation où plusieurs langues vivent dans un même espace géographique. Qu’est-ce que ça signifie, par exemple, de vivre dans un pays multiculturel ? Comment s’organise une communauté qui parle plusieurs langues ? Quels types de conflits et de malentendus peuvent nourrir de ce type de situation ?

Et puis il y a des populations qui ont du langage une expérience singulière. Certains sont en situation de handicap : muets, temporairement ou durablement, aphasiques, bègues. Ou alors leur condition les oblige à s’exprimer de manière différente, par le langage des signes ou à travers des machines par exemple. À quel point le langage devient-il précieux lorsque prononcer ou écrire un mot constitue une épreuve ?

Enfin, le langage, c’est quelque chose qui peut être chargé d’une signification symbolique particulière. Il y a des langages sacrés, au sens strict et liturgique du terme, mais aussi au sens figuré : comment un auteur dont les mots ont touché une génération peut vivre dans l’ombre de ses propres écrits, en tant que simple humain imparfait ? Cela fonctionne aussi dans l’autre sens : certains mots sont tabous, mal vus, voire interdits, et c’est une frontière qui peut également être explorée – avec énormément de doigté – par un romancier désireux de comprendre pourquoi un simple assemblage de sons peut enflammer le cœur de certains humains.

Le langage et le thème

Alors que le langage est l’ingrédient presque unique du roman, il peut aussi en devenir le thème. Il est presque trop naturel qu’il le soit, en réalité, et risque même de le devenir par accident, ne serait-ce que de manière sous-jacente.

Parfois, on s’y attaque bille en tête. Jean-Paul Sartre, dans « Les Mots », s’intéresse à la sacralisation du langage et du rôle de l’écrivain. Dans « La Cantatrice Chauve », Eugène Ionesco se moque de notre quête de sens et explore à quel point les mots sont des outils imprécis pour approcher la réalité, jusqu’à basculer dans l’absurde.

Et puis il n’y a pas ce qui est dit, mais aussi ce qui ne l’est pas. Dans « Pour un oui ou pour un non », Nathalie Sarraute se consacre non pas à ce qui est dit mais à ce qui ne l’est pas : ces silences, ces sous-entendus qui jalonnent le quotidien de l’être humain et sont le ferment de ressentiments et de conflits. Un pan important de la littérature française contemporaine s’intéresse au non-dit, prenant parfois le risque, à force d’exploiter la même veine, d’être non-lu.

Cela dit, « le langage » en tant que tel n’est pas toujours un thème très fécond. Surtout, il risque d’engendrer des œuvres nombrilistes, qui n’intéressent que leurs auteurs, ou les plus méticuleux des formalistes. Mais il existe des thématiques adjacentes qui sont extraordinairement fertiles. Le malentendu, par exemple, est un des piliers sur lesquels reposent toutes les comédies de situation. Que peut-il se passer quand un individu a mal compris ou interprété une phrase saisie au vol, ou lue à la sauvette ?

Le langage et l’intrigue

Le cas le plus flagrant de l’usage du langage comme élément constitutif de l’intrigue d’un roman, c’est celui de la prophétie, utilisé de manière abusive par les auteurs de fantasy. Qu’est-ce qu’une prophétie, si ce n’est du langage qui devient de la réalité ? Un présage annoncé au début d’un roman peut conditionner tous ses enjeux et toute sa structure dramatique.

Autre manière d’utiliser la langue dans la construction d’une histoire : se faire le chroniqueur de l’écriture d’un texte – roman, discours, Constitution, etc… – les personnages sont engagés, à des degrés divers, dans la création de l’œuvre, et le roman raconte leurs efforts, de l’idée de départ jusqu’à sa conclusion. On peut également détourner un peu cette idée, en racontant par exemple les efforts infructueux d’un romancier pour écrire un livre, sans cesse perturbés par des interventions extérieures.

On peut également mêler différents niveaux de réalité, en partant du principe qu’un des personnages du livre est l’auteur de celui-ci. En d’autres termes, c’est lui qui est le récitant des aventures que le lecteur découvre, en même temps qu’il les vit. Peut-on complètement lui faire confiance en tant que narrateur ? En superposant ainsi plusieurs niveaux de langage, on peut créer des effets de mise en abyme intéressants.

Les langues étrangères peuvent également générer des accidents de parcours dans l’intrigue d’un roman : comment va se débrouiller un personnage qui est soudain plongé dans une région où personne ne le comprend et dont il ne parle pas la langue ? Que faire si la solution à un problème réside dans un texte que personne n’arrive à traduire ? Et  que se passe-t-il si un personnage entend des voix dans une langue morte, qu’il va devoir apprendre pour savoir ce qu’elles lui disent, comme dans le film « Simple mortel » de Pierre Jolivet?

Le langage et les personnages

Parmi les figures les plus courantes et les plus ennuyeuses de la littérature, il faut compter celle du romancier comme personnage principal d’un roman. On ne compte plus les auteurs qui sont tellement intéressés par leur propre condition qu’ils écrivent des livres sur des auteurs qui écrivent des livres ; ou pire, des livres sur des auteurs qui n’arrivent pas à écrire de livres.

Cela a au moins le mérite de thématiser certains éléments liés au langage qui peuvent être intéressants : qu’est-ce qui fait qu’un individu souhaite s’exprimer, prendre la parole ? Quel rapport entretient-il avec la langue ? Cela dit, plutôt que choisir un protagoniste romancier, il peut être plus enrichissant d’en faire un linguiste, un poète, un prophète, un griot ou tout autre professionnel des mots.

Cela dit, nul besoin d’aller aussi loin : tous les personnages ont un rapport au langage. Certains peuvent avoir des difficultés à s’exprimer ou à écrire, soit en raison de handicaps, soit parce que leur apprentissage de la langue a été incomplet, ou alors parce que la question de les intéresse pas. Comme on a déjà eu l’occasion de le voir, on peut caractériser un personnage en cherchant à trouver sa voix spécifique. Chacun a un style bien à lui, un vocabulaire qui lui est propre, des raisons qui le poussent à parler ou à se taire.

Variantes autour du langage

Le langage est notre outil de perception du réel, mais aussi notre outil de perception de la fiction, ce qui fait que les frontières entre l’un et l’autre ont parfois tendance à se confondre. Pour un auteur de littérature de l’imaginaire, ou même simplement pour un écrivain qui apprécie les jeux de langage et de perception, la langue représente un terreau inépuisable d’idées originales, basés sur des torsions plus ou moins importantes de la réalité à laquelle nous sommes accoutumés.

Dans « The Invisibles » de Grant Morrison, on apprend que le véritable alphabet comporte soixante-quatre lettres et que le fait de connaître les lettres secrètes qui ne figurent pas dans les alphabets usuels permet de contrôler la réalité et les perceptions. Ted Chiang, dans sa nouvelle « Story of your Life », décrit une race extraterrestre qui pratique un langage qui ne peut être compris que si l’on a une vision non-linéaire du temps, et l’étudier permet d’acquérir celle-ci. Dans « Le Signe des Locustes », M. John Harrison met en scène la conquête d’une réalité par une race d’insectes dont le langage envahit le réel jusqu’à le rendre incompréhensible pour les autochtones. Le roman lui-même finit par se disloquer, victime de cette disruption.

On le voit bien, en posant le principe de base selon lequel le réel, c’est le langage, et inversement, il est possible d’introduire des concepts fascinants qui permettent d’explorer les limites entre le livre en tant que construction linguistique et l’univers de fiction qu’il invoque. Dans « L’Histoire sans fin » de Michael Ende, le livre que lit Bastien est à la fois un objet – le même que le lecteur a entre les mains – et une porte vers un royaume fantastique, ce qui fait que le garçon se retrouve à la fois lecteur et personnage de l’histoire.

Mais d’autres auteurs ont préféré chercher des variantes autour de la manière dont le langage est formé et délivré. Ainsi, les Ariékans de « Légationville », le roman de China Miéville, parlent à travers deux bouches, et communiquer avec eux nécessite l’intervention de paires de jumeaux modifiés génétiquement. Dans « L’Étoile et le fouet », Frank Herbert met en scène une espèce extraterrestre, les Calibans, qui communiquent en envoyant des images dans le cerveau de leur interlocuteur, ce qui est retranscrit dans le texte par des passages qui prennent des libertés avec les règles de la grammaire (les traducteurs se son beaucoup cassés la tête sur ce bouquin).

De manière générale, tout ce qui peut être transmis à distance peut servir de moyen de communication, et les littératures de l’imaginaire ne s’en privent pas. Les gestes, les images, les odeurs, les pensées, la musique, les mathématiques peuvent être utilisées comme base pour créer un langage de fiction. Et même si l’on décide d’en rester à un langage verbal/écrit comme la plupart des langues humaines actuelles, d’infinies variantes sont possibles. Il suffit de se souvenir de la nouvelle « Tlön, Uqbar, Orbis Tertius » de Jorge Luis Borges pour rencontrer un langage fictif dans lequel il n’y a pas de noms. On pourrait tout aussi bien imaginer une langue de pur constat dans laquelle les verbes sont absents, une autre où les temps de verbe sont inconnus, ou alors des langages entièrement basés sur la rhétorique, les métaphores ou les mots-valises.

⏩ La semaine prochaine: Inventer un langage

Religion – Les Chroniques

blog monde hurlant

En prolongement à mes billets sur l’usage d’une religion dans le décor d’un roman et à la création d’une religion fictive, j’ai pensé que certains d’entre vous apprécieraient de lire ceci. Pour le Monde Hurlant, l’univers de mes romans, j’ai décidé il y a quelques années de rédiger la première page des livres saints des trois principales religions.

La première est issue des Chroniques, le livre saint de la Religion Impériale (celle des Humains), en l’occurrence, la première chronique, celle d’Afabe Chédéour, l’Incarnation de Leonasia.

0Il n’y avait rien alors: ni hommes, ni bêtes, ni pensées. Il n’y avait ni lumière, ni obscurité, ni son, ni silence, ni visible, ni invisible. Il n’y avait pas de haut, il n’y avait pas de bas. Il n’y avait pas de mort, il n’y avait pas de vie. Il n’y avait pas d’avenir, il n’y avait pas de passé. Où se trouvait alors cette jeune pousse de Monde? A quelle époque allait-elle germer? Qui aurait pu en saisir la subtile essence?

Il n’y avait pas de centre, il n’y avait pas de périphérie: rien que des mystères dissimulés dans des mystères, et des ombres enveloppées d’ombre. Il n’y avait pas de présence, il n’y avait pas d’absence. Il n’y avait que Lui, présence et absence confondues, à la fois au centre de toute chose et à leur périphérie.

1Au commencement, Anadeus dit «Je suis», et il y eut quelque chose là où il n’y avait rien. Le Monde se sépara entre ce qui existe et ce qui n’existe pas, entre l’indicible et ce qui peut être ressenti, entre l’indescriptible et ce qui peut être connu. Qui d’autre que Lui peut connaître toute chose?

2Puis Anadeus dit «Je veux», et autour de lui, tout se mit en mouvement, tout se mit à changer, à grandir et à évoluer. Le Monde se sépara entre le tout et la partie, entre le réel et le potentiel, entre ce qui est arrivé, ce qui arrive, et ce qui pourrait arriver. Qui d’autre que Lui possède une telle volonté?

3Enfin Anadeus dit «Je fais». Il puisa une partie infime de son essence, et la modela selon sa convenance. Il créa la lumière et l’obscurité, puis le ciel et la terre, et enfin la vie et la mort. Il y eut la promesse des plantes, et la promesse des animaux, et la promesse des Humains. Qui d’autre que Lui possède un tel pouvoir?

Inventer une religion

Strasbourg

Quel que soit notre avis individuel sur le fait religieux, en tant qu’auteur, il est important de réaliser une chose : la religion, ça n’est pas simple. Il s’agit même, en général, de construits culturels tellement complexes qu’ils peuvent être qualifiés d’hyperobjets : des réalités si massives et si interconnectées que, même si elles forment un tout, il est difficile pour un esprit humain d’en appréhender la totalité.

Rappelons-nous, par exemple, que l’Église catholique a inspiré à la fois l’Inquisition Espagnole et les œuvres de Jean-Sébastien Bach, les scandales des prêtres pédophiles et les écrits de Thomas More ; c’est une Église dont les prélats se sont tour à tour fait les adversaires ou les alliés du pouvoir, les alliés des pauvres ou des riches ; elle a fait fleurir des milliers d’églises dans des petits villages mais aussi des cathédrales flamboyantes ; on a vu y surgir des personnalités aussi différentes que Saint Thomas d’Aquin, Tomas de Torquemada, Saint François d’Assise, Jeanne d’Arc, Mère Teresa, Julien l’Apostat, Thérèse de Lisieux, Hildegarde Von Bingen, Ignace de Loyola et bien d’autres. Bref, au-delà de toute discussions sur l’existence ou non du divin, une religion est généralement aussi complexe, contradictoire, riche et fascinante que la société dans laquelle elle s’inscrit.

Vous êtes auteur et vous avez décidé, pour votre nouveau roman, de créer une religion de toute pièce. Voici donc votre première mission : éviter les clichés. Même si le culte en question joue dans votre intrigue le rôle d’antagoniste, résistez à l’envie de verser dans la caricature de la Religion qui Brûle les Sorcières. Votre histoire sera bien plus intéressante si vous optez pour une approche plus équilibrée. Aucune religion au monde n’est constituée d’individus qui pensent tous la même chose, ou qui l’ont rejointe pour une seule et unique raison.

Pour esquiver ce piège, il convient de se poser dès le départ une question : qu’est-ce qui peut pousser un individu à adhérer à une religion ?

La tradition

Pour commencer, on peut citer la tradition : de nombreuses individus rejoignent une religion parce que c’est ce que l’on attend d’eux. Ils peuvent même avoir été baptisés avant même de savoir parler. Ils sont membres de cette religion parce que leurs parents l’étaient, ou parce qu’il s’agit d’une composante importante de la culture, dominante ou non, de l’endroit ou du milieu où ils vivent.

En tant qu’auteur, si vous imaginez une religion fictive, demandez-vous quels sont ses liens avec la culture locale ? Ont-elles grandi ensemble, se sont-elles développées à travers des événements historiques communs ? Quel rôle joue la religion au sein d’une civilisation en particulier ? Est-elle au cœur du processus de décision ? À la marge ? Constitue-t-elle un contre-pouvoir ? Existe-t-il plusieurs formes distinctes de la même religion, qui concordent sur l’essentiel, mais divergent sur la forme et sur les rites, parce qu’elles ont été influencées par les différents groupes sociaux dans lesquels elles s’inscrivent ?

La communauté

Autre raison d’adhérer à une religion : le rôle social. Pour certains, faire partie d’une religion, c’est être un membre d’une communauté, nourrir un sentiment d’appartenance, tisser des liens, se retrouver dans un milieu familier. Les membres d’une religion peuvent s’entraider et monter des projets communs : organisations humanitaires, collectes, dispensaires, voyages, etc…

Réfléchissez-donc au rôle social qu’occupe votre religion. Que fait-elle pour la communauté ? Quel impact a-t-elle dans la vie quotidienne des gens, voire des non-membres ?

Peut-être que, paradoxalement, la religion maléfique qui est au cœur de votre roman de fantasy n’est pas du tout perçue comme telle par ses adhérents, qui constatent par exemple qu’elle déploie beaucoup d’efforts pour alphabétiser et nourrir les indigents. La religion peut également constituer un marqueur social négatif, qui permet aux individus d’affirmer leur identité de manière hostile, et de s’opposer les uns aux autres.

La morale

Troisième motif de nourrir une appartenance religieuse : la moralité. Dans un monde en perte de repères, certains se tournent vers la religion parce que celle-ci leur procure des règles qu’ils peuvent suivre pour vivre une existence honnête et honorable. Face aux dilemmes de l’existence, ils bénéficient d’un code, parfois ambigu et contradictoire, mais qu’ils peuvent juger précieux, et qui leur permet de guider leur conscience et de trancher dans un sens plutôt qu’un autre.

Là aussi, un auteur peut s’en donner à cœur joie : la religion qu’il crée va-t-elle avoir une série de règles qu’il convient de suivre, comme le taoïsme, ou alors une longue série de principes qui peuvent tous se prêter à d’innombrables interprétations, comme le judaïsme, ou alors est-elle constituée de différentes couches d’interprétations qui peuvent sembler contradictoires, comme l’hindouisme ? Est-ce que ces règles sont respectées ou sont-elles traitées avec hypocrisie par les fidèles et les prêtres ? Existe-t-il un conflit entre l’impératif moral qui émane de la religion et l’époque, bien différente de celle où ces règles ont été énoncées ? Et que se passe-t-il si les règles ne sont pas formalisées, mais que les guides moraux émanent d’une caste, d’un oracle ou du hasard ?

La morale d’une religion est intéressante pour un auteur, parce qu’elle va conditionner en partie la moralité des personnages qui en sont membres. Dans mon roman « Merveilles du Monde Hurlant », une religion, le Bazzilisme, a une morale basée sur la notion de contrat : chaque fidèle prend un engagement avec sa divinité, plus ou moins contraignant, qui lui donne accès à une place plus ou moins enviable dans l’au-delà. Une autre, le Vivialisme, considère que les émotions sont des messages envoyés directement par le divin, et qu’il convient de les vivre intensément et d’en explorer la signification. Enfin, le Shaddaï est construit autour d’une petite série de règles morales que les fidèles s’astreignent à suivre. Rien de tout cela n’est exploré explicitement dans le livre, mais cela aide à donner de la couleur à certains personnages.

Le pouvoir

Le pouvoir peut également être une raison qui pousse les individus vers la religion. C’est le cas en particulier, bien entendu, dans une société où une église est dominante et possède du pouvoir politique, économique et/ou culturel. Là, certains vont se lancer dans la prêtrise en espérant que cela va leur faire grimper l’échelle sociale et leur donner de l’influence et un statut enviable, même s’ils dissimulent cette motivation derrière une façade de piété. Il existe également des groupements religieux, en général des sectes, qui promettent à leurs adhérents qu’ils vont acquérir du pouvoir, de l’influence ou la capacité de se hisser au-dessus de leur condition actuelle.

Dans un roman, voilà la principale raison qui peut faire d’un dignitaire religieux le méchant de l’histoire. Un individu dévoré par l’orgueil qui instrumentalise une religion pour son profit personnel, c’est un élément d’intrigue vieux comme le monde et qui a toujours fonctionné.

Pour sortir du cliché, pourquoi ne pas le modifier un peu ? Par exemple, la divinité existe réellement et procure des pouvoirs réels à ses adhérents – qui peut dire alors que celui qui est dépositaire de ces dons est en tort ? Et imaginons une religion de marchands, qui serait centrée autour de l’acquisition de biens : si l’enrichissement est une vertu, que penser de la moralité d’un épouvantable capitaliste que la plupart de ses contemporains considèrent comme un saint ?

La spiritualité

Enfin, dernière des grandes catégories de motivations pour se convertir à une religion : la spiritualité. Ça paraît évident, et pourtant cet aspect est souvent négligé dans les romans qui abordent la religion hors prosélytisme, pourtant la question de la relation de l’individu au cosmos, de l’existence de l’âme, de la présence ou non d’une morale intrinsèque, des relations entre l’intériorité et l’extériorité, de la nature de la mort et de la vie, etc… sont autant d’interrogations qui peuvent pousser un individu à entretenir un sentiment religieux. Certains se satisferont des réponses qu’une religion en particulier leur fournira, d’autres passeront leur vie à chercher.

Parler de spiritualité est un défi intéressant pour un auteur. En explorant la question trop profondément, il risque d’égarer ses lecteurs au passage ; en la traitant trop superficiellement, il va à coup sûr basculer dans le cliché et les images éculées. Les solutions sont multiplies, mais à moins de traiter de la question frontalement, une possibilité consiste à cerner le mystère sans l’approcher de trop près, par exemple en s’intéressant aux conséquences émotionnelles de la quête de spiritualité, quitte à laisser au bord du chemin les Grandes Questions qu’elle soulève.

Enraciner tout ça

Une fois qu’on s’est intéressé aux raisons qui poussent un individu à devenir un fidèle d’une religion, cela permet d’éviter de tomber dans la caricature. Cela dit, ça ne suffit pas à bâtir une religion de fiction, capable de remplir toutes les fonctions que vous pouvez en attendre dans le cadre d’une création littéraire. Pour y parvenir, il est utile de réfléchir aux différentes manifestations tangibles que peut prendre une religion.

Temporalité

Pour commencer, une religion existe dans le temps. Elle a un point d’origine, un mythe fondateur, éventuellement une ou plusieurs divinités dont l’existence peut être avérée ou non dans l’univers du roman, des héros, des prophètes, un ou plusieurs textes fondamentaux qui on pu évoluer avec les années. Elle a grandi, s’est diffusée, a changé avec le temps, a atteint son apogée, et a peut-être déjà commencé à s’étioler face à l’arrivée d’autres religions.

Bref, il n’est pas inutile de penser à une religion comme si c’était un personnage, qui a des racines, un passé et qui évolue avec le temps. Que va-t-elle devenir dans l’avenir ? A-t-elle déjà commencé à muter ? Quels sont les signes annonciateurs du changement ?

Spatialité

Une religion existe également dans l’espace. Déjà, elle s’étend sur une aire géographique plus ou moins étendue. Certaines sont très enracinées dans un pays ou une région en particulier, d’autres se sont propagées, d’autres encore possèdent des extensions lointaines que la distance géographique a doté de coutumes spécifiques. Certains lieux ont sans doute une signification particulière pour les fidèles, qu’il s’agisse d’une ville où résident les dirigeants de la religion, de temples majeurs, de lieux saints ou de lieux de pèlerinage, etc…

Enfin, la dimension spatiale d’une religion s’incarne également dans l’architecture. La plupart auront un schéma de base pour leurs lieux de culte : sont-ils logés dans des bâtiments à la forme spécifique ? Sont-ils sous terre ? Dans la nature ? Mobiles ? Constitués de matériaux spécifiques ? Qui a le droit d’y entrer et où peut-on les trouver ? Dans les villes ? En plein centre ? À l’extérieur ?

Divinité

Il existe différents modèles de religion. Elles peuvent avoir une seule divinité (monothéisme), un ou plusieurs panthéons composés de différentes divinités (polythéisme), deux divinités opposées l’une à l’autre (dualisme), elles peuvent suivre le concept selon lequel le divin est partout (panthéisme), croire à l’idée selon laquelle des esprits vivent dans la nature (animisme), estimer que nos aïeux veillent sur nous et nous guident (culte des ancêtres), ou estimer que le divin s’incarne dans une voie, une méthode, un chemin.

Libre à vous de choisir un de ces modèles, de le modifier, voire d’en inventer d’autres, complètement différents. Pourquoi ne pas imaginer une religion où les fidèles prient des immortels qui ne sont pas dans les cieux mais existent physiquement ? Et si on concevait une religion fractale, dont les divinités sont divisées en sous-divinités, et elles-mêmes en sous-sous-divinités, et dont les prières des fidèles ne s’adressent qu’à des segments spécifiques de leurs dieux ? On pourrait aussi baser une religion sur le culte de certains mots de pouvoir, qui irait trouver de la sainteté dans le langage. Ou alors, une religion, plutôt qu’attendre d’être sauvée par un Dieu, pourrait avoir pour but de sauver un Dieu déchu ou devenu inaccessible. Et si le but de la religion était de remplacer Dieu, et que chaque génération avait sa chance ?

Naturellement, la première question qu’il faut se poser, lorsqu’on invente une religion, c’est de savoir si les Dieux qu’elle prie existent réellement ou non, ou s’il n’est pas possible de le savoir. Même dans un univers de fantasy où les divinités confèrent des pouvoirs aux croyants, cela ne signifie pas qu’il n’existe aucune place pour des athées, qui estiment, par exemple, qu’on se trompe sur l’origine de ces miracles.

Personnel

Qui songe à inventer une religion doit se poser la question du fonctionnement du clergé. Qui sont les prêtres, soit ceux qui sont chargés de faire le lien entre les fidèles et le divin ? Comment sont-ils recrutés et formés ? Dans quelle hiérarchie s’inscrivent-ils ? Quels services rendent-ils ? À quelles règles sont-ils assujettis ? Exercent-ils des pouvoirs politiques ou bénéficient-ils d’un statut en-dehors de leurs responsabilités religieuses ?

Même question pour les moines – ou tout autre groupe, quel que soit le nom qu’on choisit de lui donner, dont les membres choisissent de consacrer leur existence à l’exploration du divin. Quelle méthode utilisent-ils dans leur quête spirituelle ? Est-ce qu’ils étudient ? Est-ce qu’ils prient ? Est-ce qu’ils conditionnent leur corps ? Est-ce qu’ils voyagent ? Est-ce qu’ils accomplissent de bonnes œuvres? De quelle nature? Quelles sont les interactions qu’ils peuvent avoir avec les fidèles ou avec le reste de la population ?

Rites et tabous

Une religion est généralement caractérisée par une cérémonie usuelle – la messe du dimanche, la prière du vendredi soir – qui rassemble la communauté autour d’un événement à la structure répétitive. Il peut également y avoir des rites quotidiens, comme des chants, ablutions, prières ou autres obligations qui rythment la journée du fidèle. Enfin, des rites spéciaux accompagnent les croyants dans certains événements de leur existence : baptême, mariage, décès.

Même si toutes les religions ne suivent pas cette structure, il est intéressant de se demander quels usages religieux rythment la vie du fidèle et lui servent de point de repère dans son quotidien. Doit-il faire des prières ? Chanter des chansons ? Faire des sacrifices ? Méditer ? S’isoler, ou au contraire, se rapprocher des autres ?

Les tabous sont également une forme de rites qui montre l’attachement du fidèle à sa religion, et à la notion spécifique de pureté défendue par celle-ci. Les interdits peuvent se situer dans les domaines les plus divers : nourriture, habillement, langage, sexualité, comportement, etc…

Réfléchissez aux valeurs qui sont au cœur de votre religion : celles-ci seront vraisemblablement reflétées par des tabous qui leur font écho. Une religion de la nature demandera par exemple à ses membres d’éviter d’entrer en contact avec la technologie ; une religion de la guerre ne tolérera pas l’attachement ou la pitié ; une religion du corps inventera des interdits autour de l’abstraction ou du savoir livresque, etc…

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – le langage

 

Critique: Fable – La Quête de l’Oiseau Noir

 

blog critique

Dans un royaume fantastique, une jeune fille qui aime bien la bagarre, un voleur qui songe à changer de vie, un détective haut comme trois pommes, un chasseur à la recherche de sa sœur et une jeune prêtresse naïve vont vivre chacun des aventures rocambolesques qui vont s’entrecroiser et se compliquer jusqu’à ce que tout cela forme au final une belle grosse quête bien épique.

Titre : Fable – La Quête de l’Oiseau Noir

Auteur : Lucien Vuille

Éditeur : Stellamaris

C’est rare d’avoir à faire ce constat, mais « Fable » est un roman plus réussi que nécessaire.

Parce qu’en réalité, le lecteur qui découvre les premières pages du livre se rend vite compte dans quel genre il se situe : on entre dans un univers médiéval-fantastique humoristique-mais-pas-seulement, parodique-mais-pas-toujours, quelque part entre Terry Pratchett, Naheulbeuk et Wakfu. C’est très marrant, on rit fréquemment à haute voix des nombreuses trouvailles comiques de l’auteur, et franchement, si c’était tout ce que ce roman avait à offrir, on serait déjà tout à fait satisfait.

Peu à peu, pourtant, l’auteur nous fait comprendre qu’il n’a pas du tout l’intention de se contenter de ça. Les cinq personnages que l’on suit au départ, et dont on s’imaginait qu’on allait les suivre dans des aventures au long cours, sont vite rejoints par toute une galerie d’autres personnages hauts en couleur, tous très mémorables, dont les destinées se croisent et se défont dans tous les sens, et, au moment où l’on pense avoir saisi où l’histoire va nous emmener, un coup de théâtre débarque de nulle part et rebat les cartes de façon inattendue, puis un autre, puis encore un autre, et ainsi plus ou moins jusqu’à la dernière page.

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La maîtrise narrative de Lucien Vuille est impressionnante : il nous propose une trame complexe, faite d’intrigues secondaires qui semblent avoir des ramifications à l’infini, et continue à ajouter des personnages presque jusqu’à la fin du livre, et jamais on ne perd le fil, jamais la branche ne ploie sous le poids des mots. Tout cela a l’air élémentaire.

Autre qualité : le niveau d’inventivité est extrêmement élevé. On aurait pu, ici, se contenter d’idées réchauffées, en particulier dans la mesure où l’on s’attend à tomber dans une parodie, mais non, chaque personnage a quelque chose d’unique, chaque situation est imprévisible. La palme au personnage de la cuisinière du roi, une matrone dont on découvre rapidement qu’elle est capable de faire grandir sa cuillère et de s’en servir comme d’une arme… ou comme un moyen de transport. Et ce n’est que la première d’une très longue série de surprises – je ne mentionnerai pas ce qu’elle est capable de faire avec sa langue.

Haha ! La langue, justement. Le livre se lit très facilement, dans un style souvent simple, mais qui s’autorise régulièrement quelques savoureuses pépites de style. Les dialogues des personnages sont soignés, tous s’exprimant de manière singulière, avec quelques morceaux de bravoure au niveau des jeux de mots, ainsi que quelques passages en vers, parce que, après tout, pourquoi pas ? L’auteur, qui est Suisse romand, ne recule pas devant l’usage des régionalismes, ce que je trouve rafraîchissant. Il a par ailleurs un don extraordinaire pour nommer les gens et les choses.

Si les fils narratifs convergent agréablement vers une fin satisfaisante, certaines des intrigues secondaires ne mènent nulle part, peut-être afin d’être développés dans d’autres livres. C’est le seul élément qui m’a laissé un peu sur ma faim : même s’il y a deux autres volumes de « Fable », j’aurais bien aimé que celui-ci soit entièrement autosuffisant. Mais on touche ici davantage à mes préférences personnelles qu’à une critique.

Au final, « Fable – La Quête de l’Oiseau Noir » est à la fois un des livres les plus drôles que j’ai lu depuis longtemps, et un des meilleurs romans d’heroic fantasy qui me soit passé entre les mains depuis belle lurette. Il faut le lire.

 

L’interview: Gilles de Montmollin

Il aime les belles histoires, les grands voyages et le bon vin. Gilles de Montmollin est un écrivain actif en Suisse romande, qui a signé sept livres à ce jour. Il a pris une retraite anticipée pour se consacrer à l’écriture. Thrillers, polars, roman historique, nouvelles: il décline son talent sous différentes formes. Il est membre, comme moi, du GAHeLiG, le groupe des Auteurs helvétiques de littérature de genre.

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A t’entendre parler de l’écriture, on a l’impression que pour toi, le pire des péchés pour un écrivain, c’est d’ennuyer ses lecteurs. C’est juste ?

Tu as fort bien entendu ! Effectivement, comme les autres loisirs, je conçois la lecture de romans comme un plaisir. D’ailleurs, écrire un ouvrage plaisant n’interdit pas à son auteur de faire passer un message profond, et je ne vois pas pourquoi un livre profond devrait être ennuyeux. Cela dit, il m’arrive de lire des livres sans plaisir, parce que le thème m’intéresse, que je connais son auteur, ou encore parce qu’on a prévu d’en débattre en groupe. Parfois, ces livres ennuyeux m’apprennent des choses utiles. Je constate aussi que certains écrivains veulent à tout prix être originaux, pour apporter quelque chose de nouveau. Mais, si cette nouveauté apporte l’ennui, alors c’est raté. Donc, fondamentalement, la première mission d’un écrivain est de procurer quelques heures plaisantes à ses lecteurs.

Et toi ? Tu fuis l’ennui dans l’écriture ? Qu’est-ce que ça t’apporte ?

Non, je ne fuis pas l’ennui parce que j’ai passé les 45 premières années de ma vie sans l’écriture, et sans m’ennuyer pour autant. Alors pourquoi j’écris ? D’abord parce que j’aime me raconter des histoires, imaginer des situations, les vivre et, en fin de compte, m’inventer une autre vie. Ensuite, parce que le travail de « fabrication » d’un roman me passionne et m’enrichit : pour rendre mes histoires crédibles, j’ai dû étudier la plongée sous-marine, m’informer sur la résilience, démonter les rouages du financement du Parti national-socialiste, m’immerger dans le monde des pilotes de l’Aéropostale, apprendre à piloter – théoriquement – un Zeppelin…  J’adore !

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Tu écris des romans pleins d’aventures et de rebondissements. L’intériorité, la contemplation, le quotidien te passionnent moins ?

Bonne question ! L’intériorité, la contemplation et le quotidien m’intéressent aussi. D’ailleurs, ma vraie vie est faite de cela. Un romancier a forcément une vie intérieure intense. Après, lire l’histoire d’un contemplatif à vie intérieure intense ne me passionne pas. Et comme je n’aime pas imposer aux autres ce que je ne voudrais pas qu’ils m’imposent, je n’écris pas ce genre de livre. Cela dit, j’adore, l’espace d’une page ou deux, me plonger dans le monologue intérieur de mon héros, vivre ses élucubrations et les partager avec les lecteurs. Mais, pour moi, ça ne fait pas l’essentiel d’un roman.

Tes écrits sont marqués par la mer, par le voyage. Te sens-tu proche des écrivains-voyageurs ?

Pas tellement. Dans ma compréhension, l’ossature du livre d’un écrivain-voyageur, c’est son ressenti du voyage. Il peut évidemment un peu romancer son récit, grossir certains éléments pour créer une sorte d’intrigue, mais le voyage reste la composante essentielle. Dans mon cas, le voyage sert de décor à l’intrigue. Le ressenti du voyageur peut enrichir l’histoire, mais il n’en est pas l’élément principal. Cela dit, j’aime accomplir les voyages de mes héros, avant d’écrire mes romans. Même si je ne trouve pas toujours la possibilité de le faire.

Tu as étudié la géographie, est-ce qu’il en reste quelque chose dans ton œuvre ?

Justement, l’envie de placer mes romans sous différents cieux. Cela constitue un prétexte à un voyage, lorsque je pars en repérage. Dans d’autres cas, c’est le fait de ressentir fortement un paysage au hasard d’un voyage qui me donne l’envie d’y placer une scène. Je crois que mes descriptions de paysages doivent encore quelque chose à mes lointaines études. À noter que j’écris aussi des romans locaux.

Sommet

Certains de tes romans se situent à d’autres époques. Quel rôle jouent les recherches dans ta démarche créative ? L’exactitude, c’est important ? Est-ce que tu t’autorises quelques libertés vis-à-vis de la réalité historique ?

Écrire un roman situé dans le passé, c’est pour moi une manière de remonter le temps. J’adore ! Et une partie du plaisir consiste à retrouver les détails de la vie quotidienne à l’époque, et à tenter d’éviter les anachronismes, même peu évidents : par exemple, utiliser une lampe à pétrole avant 1853 (j’ai pourtant vu un historien-romancier le faire) ou, comme dans « Django unchained », situé en 1858, employer un fusil Henry (1860) ou de la dynamite (1867). En revanche, l’intrigue n’est, elle, souvent pas historique. Mais si je fais apparaître des personnages historiques, je m’assure que cette apparition soit plausible. À la fin de mes romans, je mets parfois une note pour permettre au lecteur de distinguer les éléments réels de ce que j’ai inventé.

Dans le passé, tu t’es essayé au roman-feuilleton, publié dans la presse. Qu’est-ce que tu retires de cette aventure ?

En réalité, il ne s’agissait pas de feuilletons que j’aurais écrits de jour en jour, mais de la parution sous forme de feuilletons de romans déjà publiés. Une expérience sympathique : chez moi, la lecture d’un feuilleton m’offre un rendez-vous quotidien avec quelques minutes de détente et je me plais à imaginer que ceux qui ont suivi mes feuilletons ont eu ces petits rendez-vous.

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Tu fais partie du GAHeLiG, le Groupe des Auteurs Helvétiques de Littérature de Genre. Y a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

Tu me poses une colle ! En fait, je ne ressens pas de spécificité helvétique dans la littérature de notre pays, peut-être parce je ne vois pas beaucoup de ressemblances entre les auteurs, même ceux qui pratiquent le même genre. Au contraire des Nordiques, qui affectionnent souvent un rythme lent et un climat dépressionnaire. En ce qui me concerne, l’approche polar/roman de voyage s’inspire d’écrivains anglais, peu connus en Suisse, comme Hammond Innes, Bernard Cornwell ou Sam LLewellyn.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Pour écrire une nouvelle – ce serait mieux de commencer par ça –, il suffit d’en avoir envie et de se souvenir que la chute est essentielle. Pour s’attaquer au roman – c’est par là que j’ai commencé ! – la condition majeure est d’être capable de se discipliner (avec moi, ce n’était pas gagné !), parce que le travail solitaire est long. Et, une fois que tu as terminé, tu dois apprendre à vivre avec le fait que tu ne sauras jamais précisément ce que « vaut » ton bouquin. D’abord parce que, contrairement au domaine sportif, il n’y a pas d’échelle objective. Ensuite parce que rares sont ceux qui oseront te faire des critiques sincères.

C’est quoi, pour toi, un bon style romanesque ?

Dans un roman d’action, l’écriture n’est pas une fin en soi : elle constitue un moyen de transmettre les émotions et le ressenti de l’auteur à ses lecteurs. Une interface, en fait. Pour cela, un style sobre, avec des phrases courtes, des mots simples et précis, est le plus efficace. En outre, j’apprécie rarement les métaphores et les figures de style en général. Dans ces cas, je me dis : « toi, tu te la joues écrivain », et ça me sort de l’action.

Tu as signé des nouvelles et des romans. Est-ce que ce sont des plaisirs différents pour toi ? Qu’est-ce qui fait que tu destines une idée à un roman plutôt qu’à une nouvelle, et inversement ?

Oui, ce sont des plaisirs différents. J’écris des nouvelles pour des rencontres avec d’autres auteurs, où chacun amène un texte court. C’est un amusement. J’ai aussi participé à quelques – rares – concours. Mais pour moi, le vrai plaisir réside dans le roman, où je peux développer une intrigue comme je les aime, genre polar. Donc si j’ai une idée de polar, je la garde pour un roman. Si c’est une petite histoire de la vie, une réflexion, une émotion, une idée à défendre, je la prends pour une nouvelle.

Est-ce que tu as l’impression d’apprendre encore, de progresser en tant qu’auteur ?

Autre bonne question ! Oui, j’apprends et je progresse. Mais j’ai aussi l’impression que mes derniers acquis prennent la place de ce à quoi je faisais attention avant. Donc que je régresse en même temps que je progresse. Dans tous les cas j’évolue – un peu trop lentement à mon goût – et j’ai du plaisir à explorer les différents aspects du métier.

Gilles a accepté de nous livrer ses « Dix commandements »: les règles qui guident son écriture et qui, je pense, sont très intéressantes pour les lecteurs de ce blog:

  1. Tu imagineras une intrigue avec enjeux, tensions, suspense et chute.
  2. Tu façonneras des personnages (un peu) fêlés et évolutifs.
  3. Tu structureras ton histoire en scènes, parfois séparées par une courte narration.
  4. Tu te documenteras sur tout ce que tu évoques : objets, situations, métiers, sports, pays, époque…
  5. Tu esquisseras les décors et les ambiances, sans t’y complaire, en recourant au moins à un ou deux des cinq sens.
  6. Tu montreras les choses au lecteur, tu ne lui diras rien, comme au cinéma[1].
  7. Tu alterneras dialogues, monologues intérieurs, actions et descriptions.
  8. Tu écriras des phrases courtes, avec des mots simples, concrets, précis.
  9. Tu te méfieras des adjectifs, des adverbes, des métaphores, des empilements et des effets de style en général.
  10. Tu te souviendras que les mots constituent un moyen de faire vivre une histoire au lecteur, pas une fin en soi.

[1] Show the readers everything, tell them nothing, Ernest Hemingway