Critique: Abzalon

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La planète Ester sera bientôt détruite par son soleil: c’est une certitude et une simple question d’années. Pour éviter que ses riches cultures disparaissent sans laisser de trace, les habitants d’Ester doivent découvrir une autre planète où ils pourront s’établir. Pour répondre à cette urgence, les dirigeants conçoivent l’idée d’envoyer, pour un voyage qui doit durer des décennies, les Esteriens les plus endurcis à bord d’un vaisseau spatial, l’Esterion. Cinq mille Deks, des prisonniers ultraviolents vont ainsi partager l’espace avec cinq mille Kroptes, des religieux fondamentalistes.

Titre: Abzalon

Auteur: Pierre Bordage

Editeur: L’Atalante (ebook)

L’idée qui sert d’intrigue centrale à ce roman est riche et intrigante. Faire voyager, côte à côte, loin de toutes leurs racines, une horde d’endurcis violents, tous des hommes, et les rescapés d’une civilisation austère, majoritairement des femmes, fait marcher l’imagination et c’est sans doute un des meilleurs points de départ pour un roman de science-fiction que j’ai pu découvrir ces dernières années.

L’univers qui sert de toile de fond à l’histoire n’a rien à lui envier: une religion de clones immortels rigoristes qui consignent leur pensée sur papier; des êtres semi-artificiels qui ont fait de la sociologie une science prédictive; une société qui renonce à toute technologie et où les femmes, très majoritaires, ne sont guère plus que des esclaves: les pages du livre regorgent d’idées étonnantes, davantage, en fait, que le roman n’en a réellement besoin. On a l’impression d’être dans un Dune à la française et c’est une des grandes qualités d’Abzalon.

Hélas, toute cette richesse, l’auteur semble ne pas toujours quoi en faire. À titre d’exemple, l’univers du roman comporte un grand nombre de groupements religieux, aux croyances très différentes les unes des autres. Mais plutôt que contraster leurs différents points de vue, leurs valeurs, leur vision du monde, Pierre Bordage préfère ranger les hommes de foi dans deux catégories : les fanatiques et les apostats. Soit on est rendu fou par la foi, soit on l’abandonne, comme si l’auteur n’avait pas la moindre idée de ce qui peut pousser un individu vers la religion.

Ce n’est pas un cas isolé. Dans le roman, tous les différends de nature idéologique sont à peine esquissés, se résumant à des conflits armés et des sabotages. On aurait pu rêver, dans une histoire qui fait cohabiter femmes et hommes dans un endroit confiné, que le roman aborde des thèmes liés au genre, mais on ne fait que les effleurer. En-dehors de la quête de la liberté, qui fait office de thème central dans le roman, Bordage ne se passionne pas pour ce qui peut motiver les humains à agir.

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On observe la même tendance au niveau des personnages. Ceux-ci sont bien esquissés et plutôt attachants, mais ils se résument à des stéréotypes, sans profondeur ni surprises. Le couple central, Ellula et Abzalon, c’est la Belle (un peu rebelle) et la Bête (un peu sensible) : ils se marient juste après s’être rencontrés, on ne sait pas trop pourquoi, sans doute parce qu’ils savent qu’ils sont les protagonistes du roman. L’auteur tente de faire d’Ellula une figure féministe, elle qui milite pour sa liberté et celle des autres femmes, mais se contredit en la privant presque complètement de libre-arbitre et en incluant plusieurs scènes de violence sexuelle décrite avec une fascination presque fétichiste. De ce point de vue, on reste avec l’impression d’un texte un peu daté.

La construction du récit m’a également fait froncer les sourcils. Plutôt qu’entamer le roman par le début du voyage spatial, il faut traverser plusieurs dizaines de pages pour en arriver là et faire la connaissance des personnages, dans ce qui ressemble à un prologue trop long. On est impatient d’en venir au fait, et même si cette première partie a le mérite d’introduire certains personnages et certaines situations, on se demande si une partie n’aurait pas pu être raccourcie ou inclue sous la forme de flashbacks.

Quant à la dernière partie du roman, qui raconte de manière sommaire la fin du voyage de l’Esterion, elle est constituée de vignettes dont l’action est espacée, parfois de plusieurs années. Plutôt qu’en profiter pour nous montrer comment la société à bord du vaisseau évolue, se transforme et mute sur le long terme, l’auteur préfère s’intéresser à des destins individuels au sein d’une société qui ne change pas beaucoup. Toute cette partie du roman n’est faite que de péripéties décousues, des crises résolues quelques pages après leur apparition, et qui n’ont que peu d’impact sur l’intrigue. Quand l’Esterion se fait envahir par des serpents venimeux, par exemple, j’ai eu l’impression d’être en présence de remplissage, des scènes qui ne viennent de nulle part et qui ne servent à rien, alors que j’aurais préféré que l’on explore davantage l’évolution de cette société aux origines si improbables.

En deux mots: Pierre Bordage est un conteur merveilleux et un bâtisseur d’univers admirable. Par contre, en tant que roman, Abzalon m’a laissé sur ma faim.

 

Tue tes chouchous

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Chaque composant est à sa place, pourtant l’avion refuse de décoller… Voilà un cauchemar que vivent de nombreux auteurs lors de la phase de relecture d’un roman : ils se retrouvent dans une situation où, au terme des corrections, chaque élément leur parait satisfaisant, de l’intrigue jusqu’aux personnages en passant par leur style, et pourtant, l’ensemble ne fonctionne pas.

Il n’y a rien à y faire : on a beau tout relire, démonter l’avion pièce par pièce et le remonter à nouveau, rien n’y fait. Il y a quelque chose de bancal qui empêche le texte de sonner juste, de prendre sa vraie dimension. Pourtant, cette imperfection, ce caillou dans la chaussure de l’auteur, semble se situer perpétuellement hors de sa portée.

Que se passe-t-il ?

Si vous vous êtes déjà retrouvés dans une situation de ce genre, à rechercher une faille là où vous avez déjà fouillé mille fois, une seule conclusion s’impose : vous ne regardez pas de la bonne manière. Ce qui vous bloque, dans neuf cas sur dix qui se présentent de cette manière, c’est que vous êtes incapables d’identifier les défauts du texte parce qu’à vos yeux, ce sont des qualités.

Un des conseils d’écriture les plus connus

Pour éviter ça, il convient de suivre un des conseils d’écriture les plus connus, plus encore que « Montrer plutôt que raconter », celui que William Faulkner a résumé de la manière suivante : « In writing, you must kill all your darlings. » (« Dans l’écriture, il faut tuer tous ses chouchous. »)

Quels sont ces « chouchous » qu’évoque ici l’auteur de « Absalon ! Absalon ! », et quel rapport peut-il bien y avoir entre ce conseil aux allures homicides et le blocage dans la relecture que j’évoquais ci-dessous ?

C’est simple : un chouchou, dans le contexte de l’écriture, c’est un élément du roman auquel vous, en tant qu’auteur, êtes attachés, mais qui n’a pas sa place dans le texte.

Il peut s’agir de toutes sortes de choses. Un chouchou, ça peut être une phrase particulièrement bien tournée, mais qui fait dérailler le paragraphe où elle est située ; une scène mémorable, mais qui contredit tous les thèmes du roman ; un chapitre intéressant, mais qui n’apporte rien à l’intrigue ; un personnage haut en couleur, mais qui ne contribue en aucune manière au narratif ; une description émouvante, mais qui concerne un élément qui ne joue aucun rôle dans la suite du livre ; une image amusante, mais incompréhensible pour la plupart des lecteurs.

La constante, c’est qu’il s’agit toujours d’une idée qui suscite votre enthousiasme, mais qui n’a rien à faire dans votre livre ; si on l’en retire, celui-ci ne s’en portera que mieux, comme si on lui retirait un corps étranger. Si vous vous faites un piercing et que celui-ci s’infecte, il vaut mieux l’enlever, même s’il est très décoratif.

Le narcissisme de l’écrivain

Au fond, tout cela est une affaire d’égo. L’auteur, heureux de se miroiter dans son propre talent, en oublie d’avoir le recul nécessaire pour faire ce qui est nécessaire pour son œuvre. C’est pour cela que le conseil de Faulkner est si précieux, et c’est pour cela aussi que, lorsque Stephen King s’est mis en tête de le reformuler, il a écrit « Tue tes chouchous, même si ça brise ton petit cœur égocentrique de scribouillard. »

Il ne s’agit pas toujours de fierté mal placée. La vie d’auteur est parfois avare de satisfactions, et se résoudre à couper quelque chose dont on est satisfait est un crève-cœur. Cela dit, le narcissisme de l’écrivain entre bel et bien en jeu dans cette affaire-là. Il suffit pour s’en convaincre d’avoir vécu une situation où un beta-lecteur est celui qui, le premier, émet le conseil de se débarrasser de l’élément en trop : « Ce truc, j’ai pas bien compris. Qu’est-ce que ça fait là exactement ? » dit-il, perlexe. Et vous, vous êtes partagé entre des sentiments d’humiliation, de trahison et de colère.

Pourtant, même si c’est douloureux, il faut écouter ce genre de conseil. Quand un lecteur attentif vous dit qu’il y a quelque chose qui cloche dans votre bouquin, il a généralement raison. Et puis surtout, cela remet au premier plan celui qui devrait toujours avoir la place d’honneur : le lecteur.

En règle générale, si vous êtes auteur, vous pouvez vous dire, si vous en tirez du réconfort, que le premier jet est pour vous. Il vous est destiné, il existe pour vous faire plaisir, vous et personne d’autre. Par contre, toutes les versions qui suivent sont pour les lecteurs : il vous incombe de débarrasser celles-ci de tout ce qui alourdit, obscurcit, toutes les références incompréhensibles, les moments où le narratif quitte les rails, même si, pour cela, vous devez vous faire violence.

Développez assez de recul

Attention : « Tue tes chouchous », ça ne veut pas dire qu’il faille couper tous les moments qui vous plaisent dans votre livre. Il n’y a pas de mal à être content de soi quand on a du talent, ce n’est pas de ça qu’il est question ici. En plus, débarrasser un roman de tout ce qui en fait la qualité serait terriblement contreproductif. Dans votre relecture, développez donc assez de recul pour faire la différence entre les éléments réussis qui servent l’histoire et les éléments qui plombent le roman, même s’ils vous plaisent pour d’autres raisons.

Et après tout, peut-être que ce sont de bonnes raisons. Ces chouchous, coupez-les, oui, mais ne les jetez pas à la poubelle. Peut-être trouveront-ils leur place dans un autre texte. Conservez-les donc dans un fichier à part, et, qui sait, la tournure de phrase qui vous séduit, le personnage qui vous amusait, la scène que vous trouviez fascinante auront une deuxième vie dans un projet futur. Les bonnes idées, ça serait dommage de les gâcher.

Mais il ne faut pas y être trop attaché non plus. Peut-être que ces chouchous ne trouveront jamais une autre utilisation dans un autre roman, finalement. Ça n’est pas grave. Même si certaines de vos idées ont du mal à trouver leur place, cela ne retire rien à leur qualité, ni au fait que vous en soyez l’auteur. Dites-vous que si vous êtes arrivés à écrire ce genre de choses une fois, c’est que vous en êtes capables, et donc que vous y arriverez à nouveau.

⏩ La semaine prochaine: Anatomie d’une scène réécrite

Corrections: la checklist

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Dans la chronique précédente, j’ai relevé que pour corriger un roman, il faut le relire intégralement un grand nombre de fois. Ce n’est pas une mince affaire : pour passer en revue un texte aussi long, l’absorber dans ses moindres détails, prendre la mesure de sa construction, détecter ses points faibles, cela requiert une grande capacité de concentration, un esprit méticuleux, ou, à défaut, une méthode efficace.

Ci-dessous, je vous propose un plan de relecture schématique, qui peut s’appliquer à la plupart des romans et qui est destiné à vous aider au cours de cette phase délicate. Gardez à l’esprit que chaque projet est différent et que le schéma que je propose ici n’est qu’un point de repère pour bâtir votre propre programme de corrections. Imaginez que je sois votre coach sportif et que ceci soit la formule de base de votre club de sport.

Jetez un coup d’œil à cette checklist, essayez la méthode, gardez ce qui fonctionne pour vous et pour votre projet, et abandonnez ce qui ne donne pas de bons résultats.

Un roman long, qui compte de nombreux personnages, des thèmes et des décors divers, va réclamer des corrections plus nombreuses et plus fastidieuses qu’une brève tranche de vie. La nature de la relecture va également être influencée par le type de récit que vous êtes en train de rédiger. Ainsi, un thriller en huis-clos sera un texte assez court, vite relu, mais qui va réclamer des réglages de haute précision dans chaque scène pour parvenir à une intensité dramatique maximale ; un roman d’aventure picaresque nécessitera une relecture serrée afin de supprimer les temps morts ; une saga de fantasy qui prend pied dans un univers baroque impliquera que l’on s’assure que le décor soit compréhensible pour les lecteurs, sans que les explications n’ensevelissent l’intrigue.

Le plan que je vous propose est constitué de cinq relectures. C’est beaucoup. Pour un roman court, rien ne vous empêche d’en regrouper quelques-unes.

Relecture 1 : coupe, coupe, coupe

Le premier jet d’un roman est toujours trop long. Toujours. La formule choisie par Stephen King pour donner corps à ce principe, c’est que la deuxième version d’un roman, c’est « la première version, moins 10%. » Donc si votre premier jet fait 200 pages, attendez-vous à ce que votre version révisée fasse 180 pages. Attention, ce n’est pas du tout un objectif à atteindre : la nouvelle version peut faire 150 pages, 100 pages ou 195 pages. Mais il est probable qu’elle soit plus courte que l’original.

Pourquoi ? Parce que lorsqu’on écrit un premier jet, on s’autorise des fantaisies, des digressions et des excès qui nous paraissent justes sur le moment, mais qui, en réalité, ne servent pas le roman : on met en scène des personnages qui n’ont pas de rôle à jouer ; on inclut des scènes qui ne font pas progresser l’intrigue ; on abuse des enjoliveurs de phrase. Toutes ces petites choses sont souvent agréables à écrire, mais la raison d’être de la première relecture, c’est de les couper. Et cela, en version d’un principe impitoyable : dans un roman, tout ce qui n’est pas indispensable est superflu.

Lors de cette première phase de correction, je vous suggère de ne rien ajouter du tout. Votre but, c’est de prendre le texte que vous avez pondu et d’en retirer tout ce qui est en trop. Soyez impitoyables, soyez méthodiques.

Les coupes peuvent s’opérer à tous les niveaux. Dans une phrase, coupez tous les mots qui ne servent pas, débarrassez-vous des répétitions et des adverbes. Dans les paragraphes, coupez les phrases qui n’amènent rien. Comme l’a écrit Kurt Vonnegut, « Si une phrase, même excellente, n’apporte rien de nouveau ou d’utile à votre sujet, supprimez-là. »

Des séquences entières peuvent disparaître lors de cette phase. Avec lucidité, vous pouvez réaliser qu’un long dialogue entre deux personnages n’apporte rien. Si c’est le cas, ne tentez pas de le sauver en le réécrivant : coupez-le, ça sera salutaire pour votre roman. De même, la longue description de la cabane de plage ou votre protagoniste passe ses vacances, celle où vous précisez la couleur des murs, les dimensions du patio et le style des chaises-longues, à moins qu’elle ne joue un rôle plus tard, débarrassez-vous-en. C’est une cabane de plage : vos lecteurs sont parfaitement capables de l’imaginer eux-mêmes.

Au cours de cette relecture féroce, vous pouvez même couper un chapitre entier, si nécessaire. Tout à coup, vous réalisez par exemple que votre histoire commence pour de vrai au chapitre 2, et que le premier chapitre n’était qu’une mise en train qui n’apporte rien de décisif à l’intrigue : coupez-le, il n’a rien à faire là. Et surtout, ne vous en voulez pas d’avoir pris le temps de l’écrire : lors du premier jet, il est souvent difficile d’avoir conscience de ce genre de chose.

En principe, au terme de cette phase douloureuse mais nécessaire, il ne devrait rien rester dans votre roman qui n’ait rien à y faire. Mais votre travail est loin d’être terminé.

Relecture 2 : on joue au charpentier

Ce n’est pas parce que vous avez pris le temps de retirer les mauvaises herbes de votre texte qu’il est nécessairement parfait. Il reste un travail fondamental de relecture à opérer au niveau de la structure du roman. C’est ce dont je vous propose de vous occuper lors de cette deuxième relecture du texte. En deux mots, la question qu’il faut vous poser, c’est : est-ce que l’histoire telle que vous la racontez fonctionne ?

Si vous avez été attentif lors de la première phase, vous serez probablement tombés sur des passages qui vont ont fait tiquer : des scènes qui étaient censées être importantes selon votre plan manquent d’impact, d’autres sont confuses, voire difficiles à comprendre, d’autres encore semblent survenir trop tôt ou trop tard.

C’est là qu’il faut vérifier que la charpente de votre histoire est solide. Il faut veiller à ce que les informations parviennent au lecteur au bon moment, et de manière efficace. Le moine qui enfreint une règle de son ordre au chapitre 3 et qui finit par être excommunié au chapitre 8, avez-vous fait en sorte que la nature de son infraction soit expliquée auparavant ? Et cette explication, est-elle claire, et surtout assez mémorable pour qu’elle reste dans la tête du lecteur pendant plusieurs chapitres ?

Veiller au bon état de la structure d’une histoire, c’est s’assurer que les temps forts sont traités comme des temps forts, et les moments de transition comme tels également ; que les scènes s’enchaînent les unes aux autres sans accrocs ni pause ; que les moments où les lecteurs sont supposés ressentir une émotion soient préparés suffisamment à l’avance pour parvenir à susciter une réaction authentique, plutôt qu’un tour de passe-passe qui tombe de nulle part. 

Parfois, pour qu’une scène fonctionne, il faut la déplacer, ou la rallonger, ou la raccourcir, ou en changer le décor, ou la faire précéder d’une autre scène qui explicite son contexte, ou la faire suivre d’une autre scène qui expose ses conséquences. Au-delà de la charpenterie, cela peut tourner aux travaux de robinetterie, parce que la réparation que vous effectuez sur un tuyau peut provoquer une fuite ailleurs dans le récit, qui réclame une nouvelle intervention. Tout à coup, la scène que vous avez rajoutée pour clarifier votre propos gâche l’introduction d’un personnage, casse le rythme d’un chapitre ou crée des soucis de cohérence : il ne reste plus qu’à continuer à bosser jusqu’à ce que vous trouviez une solution qui règle les deux problèmes à la fois.

Cette relecture est la plus difficile de toutes parce qu’elle vous oblige à avoir toute la structure de votre histoire en tête et d’agir en conséquence. C’est aussi la plus frustrante parce que même une fois que vous aurez réglé tous les soucis de structure, il restera malgré tout des éléments qui ne fonctionnent pas.

Relecture 3 : le réducteur de têtes

La troisième relecture que je vous propose, elle concerne les personnages. S’il y a encore des choses qui ne fonctionnent pas dans votre histoire au terme de la deuxième phase, alors que la structure est entièrement fonctionnelle, cela provient vraisemblablement des personnages de votre roman.

La première question à se poser est la suivante : est-ce que tous les personnages du roman ont leur raison d’être ? L’espace mental que le lecteur est capable de vous consacrer n’est pas extensible à l’infini : si vous pouvez diminuer le nombre de personnages, faites-le. Lors de l’écriture d’un de mes romans, j’ai réalisé que deux personnages très différents l’un de l’autre jouaient essentiellement le même rôle dans l’intrigue. Bien que cela ait été un crève-cœur, j’en ai supprimé un des deux afin de simplifier les enjeux.

Un autre système pour éviter aux lecteurs de s’encombrer la tête inutilement avec des personnages qui ne servent à rien, c’est de distinguer les personnages nommés de ceux qui ne le sont pas. Quand on lit un livre, il est fréquent que l’on fasse une petite note mentale à chaque fois qu’un nouveau nom apparaît, afin de s’en souvenir pour la suite, ne sachant pas quel sera au final son rôle dans le narratif. Si un personnage ne montre le bout de son nez que dans un chapitre, évitez donc de lui donner un nom pour qu’il soit clair qu’il ne fait que partie du décor. En réduisant le nombre de personnages secondaires qui encombrent votre récit, vous mettez mieux en lumière les protagonistes.

Lors de cette phase de relecture, il faut aussi débuguer vos personnages principaux : ont-ils un arc narratif complet, clair et compréhensible ? Est-ce que le lecteur comprend en quoi ils ont évolué au cours de l’histoire ? Est-ce que leurs motivations sont correctement exposées ? Est-ce qu’ils sont suffisamment arrimés aux thèmes du récit ? Parfois, vous vivez avec vos personnages depuis si longtemps que certains aspects de leur personnalité sont clairs pour vous, mais pas du tout dans le bouquin tel que vous l’avez écrit.

Il est également important de faire en sorte d’orienter cette relecture de manière à faire en sorte que vos personnages s’accordent bien les uns avec les autres : est-ce qu’ils ont tous leur place et leur rôle à jouer ? Est-ce qu’on ne risque pas de les confondre ? Est-ce que chacun d’eux a une voix qui lui est propre ?

Normalement, au terme de cette relecture, vous devez vous sentir mieux : vous êtes en face d’un roman qui fonctionne. Mais le travail n’est pas terminé.

Relecture 4 : un peu d’élégance

À présent que vous avez bâti une maison solide, il est temps de faire un peu de déco. La quatrième relecture, c’est celle qui concerne le style.

Là, on ne touche plus à rien de fondamental, on reste en surface et on se contente de relire le texte au niveau des phrases et des mots. Si vous avez été efficaces lors de votre première relecture, vous vous êtes sans doute débarrassé des parties du texte les plus problématiques, là où les tournures de phrases sont lourdes et inélégantes. Mais restez à l’affût, surtout si vous avez rajouté des éléments lors des relectures suivantes : s’il reste des passages qui ne sont là que pour faire joli, coupez.

Assurez-vous que votre style est compréhensible, que le lecteur n’a pas de difficulté à visualiser ce qui se passe dans votre histoire. Si ce n’est pas le cas, réécrivez encore et encore jusqu’à y arriver. Soyez limpide, mais partez en chasse des facilités et des clichés. Évitez les lieux communs, trouvez le mot juste.

Un bon style doit aussi être adapté à votre propos et constant. C’est lors de cette relecture que vous pouvez identifier les ruptures de ton et les corriger, afin de donner une cohérence stylistique à un roman qui a peut-être été rédigé sur une longue période, alors que vos priorités ont évolué.

Une fois que vous aurez fini, félicitations ! Votre roman est terminé. Par contre il reste juste une petite phase de relecture…

Relecture 5 : fignolage

C’est la plus redoutée, la plus rébarbative de toutes les phases de relecture : celle où chaque détail compte.

Normalement, votre roman est en place. Vous n’allez plus rien changer à votre texte. Tout ce qu’il vous reste à faire, c’est de le relire avec quatre priorités en tête, par ordre d’importance décroissant : la grammaire, la ponctuation, l’orthographe, le polissage.

La grammaire parce que personne n’est à l’abri d’une erreur. Certains ont la chance d’avoir un sixième sens, une « vision grammaticale », qui leur permet d’identifier immédiatement les « s » manquants et les soucis dans la déclinaison de l’imparfait du subjonctif. Si ce n’est pas votre cas, à coup sûr, vous avez laissé des fautes, donc profitez de cette relecture pour les identifier et les corriger.

La ponctuation fait partie de la grammaire et son impact sur le confort de lecture et la compréhension des phrases est considérable. S’assurer que tout est juste et que vos choix sont les bons est essentiel.

L’orthographe, je le place un cran en-dessous par ordre d’importance, parce que les ordinateurs trouvent automatiquement la plupart des fautes, mais pas toutes. La langue française est pleine de chausse-trapes (avec un seul « p », oui). Donc à moins d’être sûr de savoir faire la différence entre le mot « martyre » et le mot « martyr », entre l’« ammoniaque » et l’« ammoniac », restez vigilants.

Et puis le polissage, c’est la dernière petite touche que vous mettez à votre roman. Essentiellement, ça consiste à relire vos relectures, à s’assurer que tout est vraiment tel que vous le souhaitez : chaque chapitre, chaque mot, chaque virgule.

Voilà, vous pouvez écrire le mot « fin. » Ou plutôt, ne le faites pas, c’est ridicule. Mais oui, votre relecture est terminée.

Pars pas c’est pas fini

Votre relecture est terminée, ou peut-être pas. Là, j’ai proposé un plan en cinq étapes, mais s’il vous semble qu’il vous en faut davantage, faites-en davantage. Si vous avez besoin d’un passage exclusivement consacré à l’orthographe, aussi rébarbatif que cela puisse être, faites-le.

Et puis rien ne vous empêche de mélanger un peu. Si vous attrapez au vol une grosse faute d’orthographe pendant votre relecture structurelle, vous avez le droit de la corriger tout de suite, bien entendu. La seule raison pour laquelle je recommande de relire un roman en plusieurs phases aux objectifs spécifiques, c’est que des aspects distincts de la création littéraire réclament des niveaux d’attention distincts. En mélangeant tout, vous allez vous y perdre. Mais pas besoin non plus de vous fixer des œillères.

Vous pouvez également pratiquer ce que j’appelle la « relecture par objectifs. » Il s’agit d’une approche un peu différente de celle que j’ai exposée jusqu’ici. Essentiellement, en relisant votre texte, vous réalisez que certaines choses spécifiques ne fonctionnent pas. Vous en prenez note, et vous vous fixez comme objectif de les corriger à la relecture suivante : « Réécrire les dialogues d’Adèle pour qu’ils soient plus drôles » ; « Les scènes d’action doivent être plus courtes » ; « Trop de descriptions » ; « Il est important qu’on trouve que Bilal est sympa », etc…

Cette manière de faire est un peu plus fastidieuse que la relecture en cinq points, parce qu’elle va probablement vous obliger à vous coltiner votre texte encore plus souvent, mais elle a l’avantage de vous fixer des priorités claires, des missions que vous pouvez remplir avant de passer à la suite.

 La semaine prochaine: Tue tes chouchous

Cent mercis

Apparemment, vous êtes désormais plus d’une centaine à vous être abonnés à ce blog, comme le système m’en a avisé.

Merci beaucoup à toutes et à tous. 😊

Quand j’ai lancé l’idée de ce qui ne s’appelait pas encore « Le Fictiologue », je me suis lancé à l’aventure sans en attendre grand chose de précis et sans trop savoir où je mettais les pieds. J’avais envie d’écrire sur l’écriture, en partie pour renforcer ma présence en ligne en tant qu’auteur, en partie parce que le sujet m’inspirait énormément, en dépit du fait que mon pedigree d’écrivain n’a rien d’impressionnant.

J’étais loin de me douter que je tomberais sur des lecteurs/blogueurs si attentifs, dont les commentaires avisés constituent selon moi la principale richesse de ce blog. Vous lire est pour moi la meilleure des récompenses, une motivation à faire mieux et une source de joie.

Au cas où vous auriez besoin d’une occasion pour me poser des questions, formuler des critiques ou des requêtes, n’hésitez pas, déposez-les en commentaire

Encore merci et à bientôt,

Julien

Les corrections

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Corriger un roman, ça n’est pas comme corriger une dictée. C’est un travail d’une toute autre ampleur. Oui, l’usage du même verbe pour décrire les deux situations risque de nous induire en erreur, mais il s’agit de faire bien plus que de rajouter des « s » à la fin des mots au pluriel et de marquer les points sur les « i » et les barres des « t. »

Encore que cette dimension existe, et qu’elle est importante. Avant de la balayer sous le tapis, elle mérite d’être mentionnée. Oui, une des raisons d’être de la phase de correction d’un roman, c’est de dénicher et de se débarrasser de toutes les erreurs d’orthographe, de grammaire et de typographie que vous pouvez rencontrer, afin que, si possible, il n’en reste aucune. C’est de la dératisation.

Mais les corrections, c’est tellement plus que ça. Pour reprendre une métaphore utilisée lors du billet précédent, l’écrivain est comme un sculpteur : après avoir accumulé suffisamment de terre glaise lors de la rédaction du premier jet, c’est au cours des corrections qu’il lui donne sa forme définitive. En tout cas, pour un écrivain qui appartient à l’espèce des Bricoleurs, c’est ainsi que ça se passe. Pour les Architectes et les Explorateurs, cette étape est moins cruciale mais elle est importante malgré tout.

Relire un texte que l’on connaît bien, ça devient assez écœurant à la longue

Car que corrige-t-on exactement lors des corrections ? En bref : tout. Notez d’ailleurs que le mot « corrections », je le note au pluriel depuis le début. Ce n’est pas un hasard. Des passages, sur votre texte, vous allez en faire plusieurs, je vous le garantis. Avant d’être terminé, un roman doit être relu plusieurs fois, de la première à la dernière page, intégralement, jusqu’à ce qu’il ait l’aspect qu’on souhaite lui donner.

Ça n’est pas toujours rigolo à faire, d’ailleurs : relire un texte que l’on connaît bien, une fois, deux fois, cinq fois, ça devient assez écœurant à la longue. À force de recommencer à le corriger encore et encore, vous vous surprendrez probablement à vous mettre à détester ce texte dans lequel vous avez mis tellement de vous-mêmes. Mais c’est très bien : chaque relecture vous familiarise davantage avec tout ce qui fonctionne et tout ce qui ne fonctionne pas dans votre histoire, et vous procure la vision d’ensemble nécessaire pour opérer les bons choix de corrections.

Et cela concerne les domaines les plus divers. La grammaire, c’est une chose. Mais vous allez également opérer des relectures pour vérifier que votre personnage fonctionne, que votre structure est bien construite, que les moments d’émotion sont correctement amenés, que l’action est claire, que le style est approprié, que les dialogues fonctionnent, qu’il n’y a pas de longueurs, que tous les éléments nécessaires à la compréhension de l’histoire sont présents, mais qu’on ne noie pas le texte sous les textes d’exposition, etc… Passez votre texte au peigne fin : tout doit être relu, tout doit être revu, comme un avion de ligne dont on démonte chaque rivet lors de sa grande révision. Et une fois que c’est fait, on recommence. Et on recommence. Et encore.

Afin de prendre du recul, il peut être salutaire de laisser s’écouler deux ou trois semaines

Ça signifie que vous n’avez pas à régler tous les problèmes de votre texte lors du premier jet. Au contraire : si vous tentez de le faire, vous allez sans doute perdre du temps et même vous enliser. Mieux vaut attendre de disposer d’un texte complet, terminé, afin que vous puissiez analyser ce qui fonctionne et ce qui doit être modifié. C’est à ça que sert la phase de correction.

Si vous le jugez nécessaire, afin de prendre du recul, il peut être salutaire de laisser s’écouler deux ou trois semaines entre le moment où vous complétez le premier jet et celui où vous entamez les corrections. De cette manière, vous pourrez revisiter le texte avec un œil neuf. De même, certains auteurs jugent qu’un changement de support les aide à considérer leur livre d’un œil neuf : ils font donc les corrections sur une version papier du manuscrit, avant de les copier dans le fichier informatique original. Ça vaut la peine de tenter le coup.

Un petit exemple de correction, pour bien comprendre ce que ça implique : vous venez d’achever une première relecture de votre roman et vous réalisez que certaines choses importantes ne fonctionnent pas. Le début, en particulier, est lent et on s’y ennuie à mourir.

Reste à savoir pourquoi : est-ce que le langage est trop opaque ? Est-ce que les personnages sont impénétrables et nous empêchent de nous sentir les bienvenus dans le récit ? Est-ce que l’histoire ne commence pas au bon endroit et qu’il faudrait couper quelque part ? Est-ce que l’incipit et la première page manquent d’efficacité ? Il n’y a pas de raison toute faite : si vous parvenez à identifier un souci, tentez plusieurs approches pour débloquer la situation. En principe, l’une d’elle devrait donner de bons résultats et vous permettre de progresser. Le fait de prendre un peu de distance vis-à-vis du texte doit vous aider à être lucide et à trouver la solution. Après tout, personne n’est mieux placé que vous pour dire ce qui fonctionne ou pas dans votre histoire.

Quand vous opérez une correction quelque part, cela peut avoir des conséquences sur le reste du texte

Cela dit, un texte littéraire, c’est un biotope dynamique, en évolution constante. Chaque élément modifié, c’est comme ajouter une espèce invasive dans un étang : ça bouleverse l’équilibre. Quand vous opérez une correction quelque part, cela peut avoir des conséquences sur le reste du texte. C’est un peu l’effet domino : en changeant quelque chose, vous pouvez constater que toute une série de problèmes se règlent comme par magie, mais vous pouvez aussi observer qu’un petit changement est susceptible de modifier la dynamique de votre histoire et causer d’autres problèmes qui doivent être résolus à leur tour.

Pour revenir à notre exemple : imaginons que je découvre que le début du roman ne fonctionne pas parce que le protagoniste s’y montre beaucoup trop passif. En le faisant agir davantage, en lui permettant de devenir le moteur de l’intrigue, une nouvelle dynamique se met en place, qui rend le premier chapitre bien plus intéressant. Problème réglé, je jubile.

Cela dit, en poursuivant ma relecture, je réalise que, en me basant sur mon plan, mon personnage principal est supposé être au bord de la dépression au début du roman : en modifiant sa façon d’agir pour le rendre plus proactif, il ne peut désormais plus apparaître comme déprimé, ce qui va m’obliger à modifier les interactions qu’il était supposé avoir par la suite avec des personnages principaux, des amis qui lui apportent leur soutien. Tout à coup, ce sont de nombreuses scènes interconnectées qui n’ont plus de sens du tout. Zut.

On a parfois l’impression que le chaos surgit de partout

Si ça se trouve, un petit correctif va m’obliger à réécrire des pages, voire des chapitres entiers. Cela peut être décourageant, parce que, lors de cette phase, on a parfois l’impression que le chaos surgit de partout et que deux problèmes nouveaux apparaissent pour chaque solution trouvée, mais avec l’expérience, on réalise que chaque correction bien réfléchie améliore malgré tout l’état général du roman.

Par exemple, en réécrivant les premières interactions entre mon protagoniste et ses amis, maintenant que je ne peux plus le présenter comme déprimé, je découvre qu’il est plus élégant de lui trouver un problème pratique, comme un souci d’argent. En agissant de la sorte, je remplace une condition émotionnelle, vague et peu enracinée dans mon narratif, par une situation dramatique avec des causes et des solutions définies, et peut-être même que je vais découvrir que ce manque de thunes se connecte parfaitement avec un autre élément d’intrigue qui intervient plus tard dans mon récit (« Ah, mais alors il a une bonne raison de rencontrer Clara à la banque au chapitre 4 ! »)

Peu à peu, vous allez réaliser que vos modifications vous obligent à en faire d’autre, oui, mais que la solidité de l’ensemble s’en trouve renforcée. L’intrigue est mieux charpentée, les personnages mieux dessinés, votre voix plus affirmée, et au bout d’un moment, vous vous rendez compte, après quelques relectures, que vous êtes en présence d’un texte qui fonctionne. Peut-être que vous vous serez un tout petit peu éloigné du plan, peut-être que ce n’est pas exactement ce que vous avez prévu, mais ce que vous obtenez au final, c’est la meilleure version de votre histoire que vous pouvez imaginer.

⏩ La semaine prochaine: Corrections – la checklist