Etre original

332432

Toutes les histoires possibles et imaginables ont déjà été écrites. Donc vous pouvez vous détendre : non, votre idée n’est pas originale, mais aucune idée ne l’est. Et ça n’est pas grave.

Depuis que la littérature est sortie de l’enfance, des curieux se sont demandés s’il y avait une limite au nombre de situations dramatiques possibles en littérature, et, au cas où celles-ci ne seraient effectivement pas infinies, s’il était possible de dénombrer toutes les intrigues possibles.

Johann Goethe, avait, sans trop étayer sa thèse, prétendu qu’il existait, en tout et pour tout, 36 situations dramatiques. Plus d’un siècle plus tard, le Français Georges Polti s’est mis en tête de les énumérer. Il en a même fait un livre. Il y divise les intrigues possibles en fonction de leur élément central : « Se révolter », « Résoudre une énigme », « Retrouvailles » ou encore « Se sacrifier à l’idéal. » Si vous êtes curieux, vous trouverez la liste complète ici.

En 1959, William Foster-Harris a avancé l’idée encore bien plus radicale qu’il n’existe en fait que trois histoires, pas une de plus, en fonction de leur dénouement : « Fin heureuse », « Fin malheureuse » et « Tragédie. »

Le nombre d’histoires qu’il est possible de raconter est, non seulement loin d’être infini, mais très limité

Au cours des siècles, d’autres éminents spécialistes de la littérature se sont essayés à dénombrer les intrigues possibles. Parmi les exemples récents, une équipe basée à l’Université du Vermont s’est livré à une analyse statistique des termes utilisés dans divers chefs-d’œuvre de la littérature, pour arriver à la conclusion qu’il existe six trajectoires possibles pour l’intrigue d’une œuvre de fiction : « De la misère à la richesse », « Tragédie », « De la richesse à la misère », « Un homme dans un trou » (une chute suivie d’un bond), « Icare » (un bond suivi d’une chute), « Cendrillon » (un bond suivi d’une chute suivie d’un bond) et « Œdipe » (une chute suivie d’un bond suivi d’une chute).

Bien sûr, une histoire complexe, aux multiples personnages, pourra combiner plusieurs de ces éléments d’intrigues pour former un tout, ce qui rend toute réflexion de ce type plus complexe que ce que pourraient laisser supposer l’existence des listes ci-dessus.

Quoi qu’il en soit, on le voit bien : le nombre d’histoires qu’il est possible de raconter est, non seulement loin d’être infini, mais très limité. Si vous aspirez à écrire une histoire, il est certain que vous n’êtes pas le premier à défricher ce sentier.

Cela dit, ce n’est pas parce qu’il n’est pas possible de raconter une histoire entièrement nouvelle que toute forme d’originalité est impensable. Celle-ci peut aller se loger dans toutes sortes d’endroits différents : le genre (« Cendrillon steampunk »), le style (« Cendrillon en tweets »), le langage (« Cendrillon en alexandrins »), les personnages (« Cendrillon est un homme »), le décor (« Cendrillon dans les favelas »), le ton (« Cendrillon : la comédie »), etc… En combinant ces approches les unes avec les autres, on réalise vite que oui, l’originalité existe, même si les histoires en elles-mêmes restent fondamentalement les mêmes.

Attention tout de même au piège que représentent les clichés

Par ailleurs, chaque auteur apporte sa patte, son rapport au langage, ses préférences et ses excentricités et, même sans faire exprès, une histoire écrite avec sérieux et sincérité sera forcément originale – en tout cas en partie.

Attention tout de même au piège que représentent les clichés. Certaines histoires « en kit » sont si connues et si pauvres en surprises qu’elles parasitent toute tentative d’originalité. Si vous vous êtes mis en tête d’écrire une histoire où l’Elu accomplit sa quête dans un monde d’Elfes et de Dragons, où un détective privé désabusé tombe sous le charme d’une femme fatale, ou alors un récit où une jeune fille innocente tombe amoureuse d’un ténébreux Vampire, cela vous réclamera davantage d’efforts pour la faire quitter le domaine du cliché et lui trouver une certaine forme d’originalité.

Si vous envisagiez de vous lancer dans une histoire de ce genre, envisagez de l’épicer un tout petit peu en modifiant légèrement un de ses paramètres (« C’est comme Le Seigneur des Anneaux, mais avec des insectes », « C’est l’histoire d’un détective désabusé, mais chez les hommes des cavernes », « C’est une jeune fille qui tombe amoureuse d’un Vampire, mais en comédie musicale. »)

Parce qu’au final, une histoire qui se distingue un tout petit peu des autres n’est pas seulement plus amusante à lire, elle est aussi plus intéressante à écrire.

Atelier : si vous êtes auteur ou que vous aspirez à l’être, amusez-vous à tenter de caser votre histoire selon le système Polti, le système Foster-Harris et le système de l’Université du Vermont. Est-ce que les catégories correspondent à ce que vous aviez en tête ? Et est-ce que l’existence de ces catégories vous aide à clarifier vos idées au sujet de votre intrigue ?

Critique: L’île du destin

Titre: La Quête d’Ewilan – L’île du destin

Auteur: Pierre Bottero

Editeur: Rageot Editeur (version ebook)

345453345

Après avoir lu les deux premiers tomes, sur lesquels j’ai rédigé des critiques postées sur ce blog, il me restait à lire celui-ci pour me forger une opinion complète sur La Quête d’Ewilan.

Inutile de s’étendre sur ses qualités: ce sont les mêmes que celles des autres romans de la série, avec le style de l’auteur, sa belle imagination et ses personnages plein de caractère. de ce point de vue, le roman est une réussite.

Du point de vue de la construction, c’est moins convaincant. Pierre Bottero a conclu un peu hâtivement la quête de ses personnages à la fin du deuxième tome, ce qui donne à celui-ci des airs d’appendices, comme s’il racontait des aventures moins importantes. On a droit à notre compte d’aventures, bien sûr, mais on sent que l’auteur et les personnages sont moins motivés qu’auparavant. La preuve: une dizaine de chapitres s’écoulent avant que le narratif entre dans le vif du sujet et que l’horripilante Camille et ses amies s’occupent enfin de la quête qui va les occuper pendant le reste du roman.

L’auteur défait d’une main ce qu’il a fait de l’autre

Pas étonnant d’ailleurs que l’histoire mette tant de temps à démarrer, quand on songe que le début du livre est consacré à remettre en circulation des personnages que Bottero a un peu précipitamment rangé dans l’armoire à la fin du tome précédent. Tout cela donne une impression d’indécision de la part de l’auteur, qui défait d’une main ce qu’il a fait de l’autre. Par ailleurs, cela confirme que rien de permanent ne saurait arriver à ses personnages principaux, qui sont régulièrement sauvés ou remis en selle, sans jamais avoir à payer le prix de leurs erreurs ou de leurs décisions.

Si on ajoute à cela un final dans lequel nos héros sont sauvés d’un mauvais pas par, non pas un, mais deux deus ex machina, cela fait de ce troisième tome le plus mauvais de la série, qui laisse une impression bâclée et confuse, malgré ses qualités.

Deux mots encore de l’édition intégrale de « La Quête d’Ewilan »: parmi les originalités de cette intégrale: une nouvelle qui sert d’introduction. Elle est très habilement écrite, mais sa lecture est à déconseiller à celles et ceux qui, comme moi, sont agacés par le personnage de Camille. Elle s’y montre ici plus insupportable que jamais.

Egalement au menu: quelques textes dans lesquels l’auteur revient sur l’écriture et la construction du récit. On y trouve quelques informations intéressantes, mais le tout est présenté sous la forme d’interviews fictives et rédigé dans un style curieusement ampoulé. Tout cela aurait gagné à un peu plus de simplicité.

Enfin, la lecture de l’intégralité de la trilogie d’un seul trait permet de réaliser à quel point certaines sonorités sont favorisées par Bottero lorsqu’il nomme ses personnages: Ewilan, Edwin, Ellana, Elea, Elicia, ou encore Salim, Siam, Chiam. Tout cela reste anecdotique, mais peut parfois plonger le lecteur dans la confusion.

L’angoisse de la page blanche (n’existe pas)

654456

C’est quelque chose que tout le monde associe avec l’écriture, y compris les gens qui n’ont jamais pris la plume ; on la décrit comme une pathologie qui frappe tous les écrivains ; elle a elle-même servi de toile de fond à un nombre invraisemblable de romans, de films, de récits…

L’angoisse de la page blanche, pourtant, n’existe pas.

Ou en tout cas, elle n’a aucune raison d’exister. Si vous en êtes victimes, si vous la craignez, je vous propose de lui tordre le cou une bonne fois pour toutes.

Qu’est-ce au juste que l’on appelle « Angoisse de la page blanche » ? C’est, spécifiquement, le vertige qui gagne l’individu au moment d’entamer la rédaction d’un texte, et qui se retrouve incapable d’écrire le moindre mot. C’est, plus généralement, un trac qui bloque toute inspiration : les mots ne sortent pas et on se découvre impuissant à composer un texte ou même une petite phrase. Les anglophones l’appellent « writer’s block », le blocage de l’écrivain, qui se retrouve forcé de renoncer, en espérant retrouver sa muse un autre jour.

Il ne s’agit pas d’un blocage ou d’une angoisse : on a plutôt affaire à une forme d’autocensure

C’est d’ailleurs bien tout le problème : pour écrire efficacement, il ne faut pas attendre sa muse. Mettons-nous au travail, elle finira bien par pointer le bout de son nez.

Derrière tout le vocabulaire pathologique qui décrit l’angoisse de la page blanche se cache une réalité toute simple. Non, il ne s’agit pas réellement d’un blocage ou d’une angoisse : on a plutôt affaire à une forme d’autocensure.

L’auteur qui se dit victime du phénomène n’est pas du tout en panne d’inspiration : simplement, toutes les idées qui lui passent par la tête lui paraissent mauvaises, tous les mots auxquels il pense lui semblent peu adaptés, il ne parvient pas à trouver quelque chose à écrire qui le satisfasse. On le comprend bien : l’angoisse de la page blanche n’est pas une impossibilité d’écrire, mais une incapacité d’écrire quelque chose qui nous plaise.

On bloque parce qu’on ne comprend pas les mécanismes de l’écriture créative, bercés que nous sommes par des siècles d’imagerie romantique. La figure du poète qui toise l’horizon, plume à la main, en attendant que l’inspiration vienne lui rendre visite, est sans doute follement romanesque, mais elle n’a pas grand-chose à voir avec la réalité du travail d’écriture.

Notez la phrase suivante, parce qu’il s’agit du conseil le plus important pour toute personne qui se considère comme un auteur : celles et ceux qui veulent écrire doivent écrire tous les jours.

L’écriture, c’est du travail, c’est de la sueur, ce sont des efforts accumulés avec persévérance. Un texte, en particulier un texte romanesque, se compose sur la durée, par tâtonnements, et ne saurait surgir parfaitement formé, en une explosion d’inspiration.

L’inspiration n’existe pas, seul existe le travail

En d’autres termes : l’angoisse de la page blanche est un luxe que l’on ne peut pas s’offrir, lorsque l’on a choisi d’écrire. L’inspiration n’existe pas, seul existe le travail.

Vous ne trouvez pas d’idées ? Ecrivez, elles viendront.

Aucun mot ne vous plaît ? Ecrivez des mots qui ne vous plaisent pas.

Vous ne parvenez pas à écrire ? Ecrivez quand même.

Oui, c’est désagréable, oui, il faut se faire violence, oui, sur le moment, ça peut paraître vain, mais c’est la seule manière d’avancer.

Qu’a-t-on à gagner à rédiger un texte qui nous parait mauvais ? Déjà, même médiocre, il a le mérite d’exister, ce qui est toujours mieux qu’une page restée blanche. En plus, vous découvrirez que dans l’instant, vous êtes souvent mauvais juge de la qualité de vos idées : quelque chose qui vous paraît plat ou ridicule lorsque vous le couchez sur le papier pourra très bien vous sembler satisfaisant le lendemain. Ensuite, il faut comprendre que l’écriture, ça n’est pas qu’un premier jet : on se relit, on corrige, on réécrit énormément, c’est même l’essentiel du travail de l’auteur. En s’autorisant à rédiger un texte peu satisfaisant, on se donne la chance de l’améliorer par la suite, ce qui est bien plus facile à faire que d’attendre que des phrases parfaites jaillissent de notre plume.

Vous n’aimez pas ce que vous avez écrit ? Pas grave, vous aurez l’occasion de l’améliorer une autre fois. En attendant, vous avez progressé plutôt que de rester bloqué sans rien produire.

En deux mots : la page blanche vous angoisse ? Commencez donc par noircir la page, le reste viendra après.

Atelier: si vraiment se mettre à écrire vous semble impossible, tentez le coup de l’écriture automatique. Couchez sur le papier des phrases dépourvues de sens, celles qui vous passent par la tête sur le moment. Peut-être que cet exercice vous réveillera suffisamment les doigts pour vous réveiller également l’esprit.

Changement de titre

petit truc copie

Un blogueur est passé par cette page pour me faire savoir – très abruptement – que ce blog avait le même titre que le sien. Malgré l’absence de manières de cet individu, il n’en reste pas moins qu’il est dans son bon droit et je change donc le titre de ce site, en espérant que cette fois-ci, ça soit le bon! Fini le Fictionaute, donc, place au Fictiologue, et s’il faut changer encore, il reste plein de suffixes dans le dictionnaire…