Le fantôme du magasin de chaussures

Lorsqu’on me demande si j’ai vécu une expérience que je ne peux pas expliquer, voici ce que je raconte.

C’était il y a quelques années. À l’époque, mon épouse et moi, nous n’avions que deux enfants. Tous les deux savaient déjà marcher, mais comme ils étaient encore petits, pour des raisons pratiques, lorsque nous nous baladions en ville, nous avions l’habitude de nous déplacer avec une poussette double, dans laquelle nos deux garçons pouvaient s’asseoir.

Ce jour-là, nous étions allés dans un magasin de Neuchâtel afin de trouver pour les garçons des souliers neufs pour l’hiver. Le rayon des chaussures pour enfants était situé à l’étage, uniquement accessible par un petit escalier incurvé. Ma femme et les deux enfants s’y sont rendus, pendant que j’attendais au rez-de-chaussée avec la poussette vide, essayant de ne pas bloquer le passage des autres clients, et jetant de temps en temps des regards en direction de l’escalier, pour voir si ma famille redescendait.

C’est alors que je l’ai vu. Juste devant moi et ma poussette, un vieil homme se tenait debout, me regardant. C’était un vieux monsieur, distingué, portant un complet beige trop large pour sa silhouette maigre. Il me faisait penser à William S. Burroughs à la fin de sa vie. Lorsqu’il vit que je l’avais aperçu, le personnage se mit à gesticuler dans ma direction, agitant les bras en-dessus de sa tête, sa bouche formant des mots mais sans produire le moindre son.

Un peu embarrassé, et ne souhaitant pas interagir avec cet individu dont j’avais l’impression qu’il était un peu dérangé, je lui ai adressé un bref sourire un peu sec, avant de me tourner brièvement vers l’escalier, guettant un signe de ma femme et de mes enfants. Personne.

Lorsque je retournai la tête, l’homme n’était plus là. Pourtant, seules quelques secondes s’étaient écoulées. Il n’était pas en face de moi, il n’était nulle part dans le magasin, et même s’il n’aurait pas eu le temps de quitter les lieux, je ne le vis pas non plus à l’extérieur, à travers la vitrine. Il avait disparu, et je ne pouvais concevoir aucune théorie pour l’expliquer.

Lorsque ma femme descendit avec les enfants, je lui dis : « Je crois que j’ai vu un fantôme. »

Écrire les journalistes

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Dans le monde du roman, on trouve énormément de policiers, de détectives, de juges, de justiciers : tous ces protagonistes dont la raison d’être est de parvenir à résoudre un mystère afin d’aboutir au châtiment du responsable d’un crime. Opter pour un protagoniste qui exerce le métier de journaliste, c’est un choix qui présente un certain nombre de points communs, mais également quelques différences, dont certaines sont délicates à mener. Dans le prolongement du récent billet posté sur ce site au sujet des médias, je vous suggère de nous intéresser à cette question.

Tout d’abord, il convient de préciser que je n’ai aucun intérêt personnel à faire apparaître les membres de cette profession pour des héros. L’héroïsme, je crois que je ne sais pas ce que c’est, et puis en tant que journaliste moi-même, je suis bien placé pour savoir qu’il s’agit d’une profession comme les autres. Cela dit, un journaliste, davantage qu’un horticulteur ou qu’un comptable, rencontre des individus issus de toutes les strates de la société, et poursuit un but qui colle bien à la structure d’un roman, notamment un roman construit sur un mystère. C’est à ce titre que son rôle mérite d’être ausculté.

Il y a plusieurs sortes de manières de pratiquer le métier, mais si l’on se focalise sur les journalistes d’investigation, on constate que ceux-ci sont, sans doute, les plus immédiatement intéressants pour les romanciers, parce qu’ils sont des enquêteurs, comme les inspecteurs si courants dans les polars, mais distincts sur un certain nombre de plans, qui peuvent apporter un peu de fraîcheur à un texte.

La finalité du travail journalistique, c’est la vérité

Investi d’un mandat clair, un policier poursuit une mission de maintien de l’ordre public, d’investigation et d’arrestation des délinquants et des criminels. Un personnage de détective va donc agir à partir du moment où un crime est commis, accumuler preuves et témoignages, jusqu’à parvenir à une arrestation. Le schéma est classique.

Pour un reporter, c’est un peu plus compliqué. Déjà, il agit au nom du droit à l’information, c’est-à-dire de la nécessité impérieuse des citoyennes et des citoyens à être informés au sujet de l’actualité. Il exerce son métier au sein d’un média privé ou semi-privé, et ne commence à enquêter que lorsqu’un informateur lui délivre des informations qui lui donnent envie d’en savoir plus. Les jalons de sa réussite ne sont jamais aussi clairs que dans une investigation policière : une enquête journalistique se termine lorsque la vérité éclate, mais les conséquences que cela peut avoir sont rarement aussi tranchées que celles d’une arrestation.

La finalité du travail journalistique, le principe philosophique qui le sous-tend, c’est la vérité : révéler ce qui est caché, démasquer les menteurs, révéler au public ce qu’on a cherché à lui taire. Dans tout cela, il peut y avoir une dimension de justice, au sens où, lorsque l’enquête est publiée, ceux qui avaient cherché à s’en sortir ni vu ni connu sont montrés du doigt, voire, parfois, inquiétés par l’appareil judiciaire. Le travail peut également donner la parole à ceux qu’on a cherché à faire taire, ou à ceux qu’on n’écoute pas à cause, par exemple, de leur statut social. Mais la quête de la vérité est moins nette, plus élusive, que le sentiment d’accomplissement que peut apporter la vue d’un suspect derrière les verrous.

Et puis tout cela est mêlé de sentiments moins nobles. Un journaliste est également animé par la volonté d’obtenir des exclusivités, des scoops. Il veut être mieux informé que la concurrence, et même que ses collègues, il veut publier avant les autres, ce qui ajoute une ambiguïté morale à sa démarche. De plus, même si un employé des médias est soumis aux mêmes lois que tous les citoyens, il peut, dans son ambition, laisser de côté son éthique et se laisser tenter d’agir de manière malhonnête pour obtenir des informations : vol, chantage, intrusions illicites dans la vie privée.

Les journalistes n’ont pas de pouvoir

Chaque individu a une attitude différente vis-à-vis de la déontologie, et des priorités éthiques distinctes, ce qui peut générer des conflits assez riches entre les personnages dans un récit qui met en scène plusieurs professionnels des médias. Pour vous documenter sur ces questions-là, je vous renvoie à la lecture de la Déclaration des droits et devoirs du journaliste.

Une autre différence fondamentale entre les policiers et les journalistes, c’est que ces derniers n’ont pas de pouvoir, ou presque pas. Un inspecteur de police peut s’appuyer sur tout un assortiment d’outils légaux qui lui permettent de mener son enquête : perquisitions, interrogatoires, arrestations, sans oublier l’usage de la violence légitime, matérialisée dans l’usage du pistolet. Un journaliste n’a rien de tout cela : il ne peut sommer personne de répondre à ses questions, ne peut pas exiger d’obtenir des documents (sauf dans certains pays qui pratiquent la transparence des documents officiels), ne peut exercer aucune contrainte légale. Son seul pouvoir, et encore, pas dans tous les pays, c’est de refuser devant la justice de révéler l’identité de ses sources.

Cela veut dire qu’un protagoniste journaliste est plus fragile face aux contraintes qu’un flic, plus démuni devant les portes fermées, et obligé d’être plus rusé pour obtenir des résultats, puisque l’option du passage en force est exclue. Par ailleurs, il connait des contraintes spécifiques à sa profession, comme celle des délais de parution, des formats à respecter, mais aussi le fait de s’exposer à des poursuites devant les tribunaux, notamment pour calomnie. Lorsqu’un média s’en prend à quelqu’un de puissant, celui-ci peut également exercer des pressions pour demander aux annonceurs qu’ils en retirent leur publicité, ce qui peut pousser l’entreprise à la faillite.

Pour toutes ces raisons, le journaliste d’investigation constitue donc un protagoniste intéressant pour un roman à suspense. Il pourrait d’ailleurs être fertile de le coupler avec un policier qui travaille sur la même enquête, afin de proposer un contraste entre les deux approches.

Mais il y a également d’autres manières de pratiquer le métier qui peuvent être riches du point de vue d’un romancier. On pense immédiatement au reporter de guerre, qui se rend dans les zones les plus dangereuses de la planète, parfois au péril de sa vie, et tente de comprendre comment fonctionne un conflit, en interviewant les belligérants comme les civils, et en tentant de conserver sa distance et son impartialité malgré les horreurs dont il est témoin.

Un journaliste fait également un très bon antagoniste

On peut même donner le premier rôle d’une histoire à un éditorialiste. Oui, c’est vrai qu’à priori, il ne s’agit pas de la discipline la plus haletante qu’offre le journalisme, mais en la mélangeant avec une bonne dose de journalisme gonzo à la Hunter S. Thompson et une louche de science-fiction, Warren Ellis a démontré qu’un éditorialiste qui écrit des articles ultrasubjectifs peut être un protagoniste intéressant, dans sa bande dessinée « Transmetropolitan. »

On ne va pas passer en revue toutes les possibilités, mais on peut tout de même mentionner rapidement ce que j’appellerais le « pseudo-journaliste », un personnage qu’on ne voit pas souvent écrire des articles ou se rendre à des conférences de presse, mais qui exerce le métier un peu par défaut, pour expliquer pourquoi il vit des aventures et voyage sans cesse. Tintin est l’exemple le plus connu, mais on peut aussi citer Rouletabille, Bel Ami, Fantasio, Sarah Jane Smith ou Geronimo Stilton.

Et puis un journaliste, ça n’est pas nécessairement un héros, ni même un protagoniste. Ce type de personnage fait également un très bon antagoniste. On imagine sans peine un roman où un individu se fait pourrir la vie par les allégations mensongères d’un reporter sans scrupule, qui multiplie les articles à son sujet et pourrit ainsi sa réputation.

Guérilla

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Certains disent que la guerre traditionnelle n’existe plus. Et il est vrai que par rapport aux belles certitudes affichées dans les billets de cette série depuis le début, des choses comme l’existence de plusieurs camps cohérents, chacun porteurs d’objectifs stratégiques lisibles et antagonistes, contrôlant des positions, se retrouvant sur une ligne de front, on a tendance de nos jours à s’éloigner de plus en plus de ces schémas classiques pour se retrouver dans des scénarios moins clairs et moins pétris de certitudes, qui s’apparentent davantage à la guérilla qu’à ce qu’on a toujours considéré comme la guerre au sens traditionnel du terme.

La guérilla, c’est un terme emprunté à l’espagnol pour décrire un type spécifique d’engagement militaire, celui où des petits groupes de combattants flexibles et très mobiles, les guérilleros, pratiquent une guerre éloignée de toute forme de ligne de front, dans laquelle ils combattent un ennemi, souvent mieux armé ou mieux enraciné, grâce à des techniques de harcèlement, de sabotage, d’embuscade ou d’autres attaques ponctuelles visant les troupes ou le matériel. Contrairement au terrorisme, la guérilla ne vise en principe pas les civils, mais comme tout ce qui caractérise la guerre moderne,  ce qui tenait lieu de définitions traditionnelles a tendance à se gommer avec les années.

Ce schéma de la guérilla qui n’était, au 19e siècle, qu’un cas particulier, s’est transformé, au 21e siècle, en une description qui pourrait s’appliquer à la plupart des conflits. Aujourd’hui, on a l’impression que la guerre traditionnelle a disparu, pour céder la place à une situation où toutes les actions militaires empruntent les tactiques de la guérilla. Il faut dire que ces cinquante dernières années, tous les conflits les mieux connus du grand public impliquent une grande armée puissante et très bien équipée, comme celle des États-Unis, poursuivant des objectifs stratégiques peu clairs face à des ennemis mal définis, supérieurs en nombre mais inférieurs en termes de puissance militaire, dans des engagements qui font irrésistiblement penser à ceux des guérilleros.

Peut-être que le destin de la guerre moderne est de se transformer en guérilla, peut-être au contraire que le cours de l’Histoire fausse notre impression et que si les conflits avaient été d’une autre nature ces dernières décennies, on aurait une impression toute autre. Il n’en reste pas moins que dans les faits, le quotidien d’un soldat du 21e siècle ressemble plus à celui d’un résistant, d’un guérillero ou d’un commando que d’un soldat de terre de la deuxième Guerre mondiale.

Reste que – et la remarque m’a été faite avec justesse par Celia – les conseils, idées et suggestions exposés ces dernières semaines dans ces articles sur la guerre sont le produit d’une vision très « vingtième siècle » de la guerre, qui n’est plus tout à fait d’actualité dans un conflit moderne. Aujourd’hui, toutes les données d’un conflit sont devenues moins tranchées et bien plus embrouillées qu’elles ne l’étaient dans le passé, et un auteur désireux de coller au plus près de la réalité serait bien inspiré d’en tenir compte.

Plus de ligne de front

Dans un conflit moderne, il n’y a plus de ligne de front, cette frontières disputée entre deux armées, caractérisée par des prises de positions stratégiques. À la place, il n’y a plus qu’une zone de combat, un endroit vaguement localisé géographiquement, où des belligérants de plusieurs camps coexistent et poursuivent leurs propres objectifs tactiques.

En-dehors de quelques installations militaires « en dur » (bases, aérodromes, radars, prisons, etc…), les armées ne contrôlent plus vraiment de positions : celles-ci sont atteintes et sécurisées, avant d’être perdues ou abandonnées dans des délais très courts. Le conflit est mobile et les réalités d’un jour peuvent avoir complètement changé la semaine suivante.

De plus, c’est toute la représentation géographique du conflit qui est différente de ce qu’elle était. Aujourd’hui, en-dehors de quelques cibles stratégiques traditionnelles, les objectifs sont souvent les troupes ennemies elles-mêmes, qui sont susceptibles de ne plus être cantonnées dans des baraquements, mais d’être dispersées dans des environnements urbains, parfois hébergés chez des civils, tant et si bien que pour les atteindre, il faut parfois littéralement procéder à un ratissage immeuble par immeuble, avec à chaque fois des risques d’embuscade. La réalité d’un conflit moderne, malgré toutes les technologies de reconnaissance, se résume bien souvent à des soldats qui tirent à vue.

Malgré tout, toute une partie du conflit s’est délocalisée, au contraire, avec des pilotes de drones qui manipulent leurs engins de mort à grande distance, postés dans des bases, sur des navires, voire à l’autre bout du monde. Pour y parvenir, ils doivent pouvoir compter sur des données de reconnaissance très précises et surtout récentes, donc des soldats ou des informateurs proches de la cible. Il n’en reste pas moins qu’alors que les belligérants ont tendance à se rapprocher les uns des autres sur les théâtres d’opération moderne, certains au contraire tuent à distance sans avoir à poser le pied dans les zones de combat.

Cette nouvelle dimension spatiale de la guerre, à la fois plus proche et plus éloignée qu’avant, peut constituer un terreau fertile pour un récit sur la guerre moderne. Il peut aussi être adapté, sans trop de difficultés, aux littératures de l’imaginaire. Décrire le quotidien d’un mage de guerre dans une ville déchirée par un conflit, en s’inspirant du quotidien des soldats du 21e siècle, peut être très intéressant.

Plus d’objectifs stratégiques

Conquérir, contrôler et sécuriser les places fortes, les routes, les ponts, etc… Autrefois, une bonne partie de la construction stratégique de la guerre fonctionnait de cette manière : on « prenait » les positions adverses en évitant de se faire « prendre » les siennes. Aujourd’hui, en-dehors de quelques installations stratégiques évoquées ci-dessus, la notion de contrôle est devenue plus floue. Les troupes ne sécurisent plus des lieux d’importance stratégique : elles prennent position, éliminent la présence adverse, stationnent brièvement en évitant d’être prises pour cible par l’ennemi, puis repartent ailleurs pour une mission similaire.

La dimension tactique de la guerre, le court terme, la courte portée, ont aujourd’hui davantage d’importance que sa dimension stratégique, le long terme, la vision d’ensemble. Il faut y voir une conséquence du morcellement géographique du conflit, dont on vient de parler, encore renforcé lorsque les combats ont lieu dans des zones urbaines.

Mais il ne s’agit pas du seul facteur. De nos jours, il est rare qu’une guerre commence avec des objectifs stratégiques clairs et explicites. Si l’on projette de conquérir un territoire, il est relativement facile de déterminer quand cet objectif est atteint. En revanche, si, comme c’est souvent le cas dans les conflits modernes, on projette d’« intervenir » auprès d’une population spécifique dans un territoire étranger, ou que l’on ambitionne de « neutraliser » la menace qu’elle représente, on bute sur des difficultés : comment décréter que la mission est accomplie ? Sur quels critères se baser pour déterminer que les objectifs de départ ont été atteints ? À moins d’avoir, en amont, établi des marqueurs objectifs de succès liés à la réalisation du but initialement poursuivi, le conflit risque de s’enliser, à la poursuite d’un objectif qui ne pourra jamais être atteint parce que personne n’en a vraiment défini les contours. On s’achemine vers une guerre perpétuelle, ferment de toutes les tragédies.

Plus de camps

Dans un conflit traditionnel, réduit à sa plus simple expression, il y a deux camps : une armée, et une autre armée, l’ennemi. En compliquant un peu, on peut s’imaginer que chacun de ces deux camps appartient à une alliance, et qu’il y a donc, de chaque côté, plusieurs armées, qui poursuivent des buts communs mais conservent leur propre hiérarchie, leurs propres uniformes et qui ont leurs propres armes et leurs propres moyens de destruction.

Dans la guerre moderne, celle qui ressemble furieusement à la guérilla, tout cela est beaucoup plus complexe. Déjà, celui qui a été désigné comme ennemi au départ du conflit n’est probablement pas une armée au sens strict du terme, mais un groupe paramilitaire, une faction terroriste ou un assemblage hétéroclite de résistants ou de guérilleros unis par une cause commune. Ceux-ci n’ont pas d’uniforme et très peu de signes de reconnaissances visuels, leur chaîne de commandement est rudimentaire et leurs méthodes de recrutement non-conventionnels. Bien peu de choses, en vérité, les distinguent d’autres factions similaires qui elles, sont officiellement alliées à l’armée qui est au cœur du conflit.

Et parfois, si on confond les alliés et les ennemis, c’est parce que ceux d’hier ne sont pas ceux d’aujourd’hui. Un groupe armé peut se fractionner en plusieurs sous-groupes antagonistes, séparés par des ambitions ou des idéologies divergentes. À l’inverse, dans un conflit de ce type, deux ou plusieurs groupes que philosophiquement tout oppose peuvent décider de faire cause commune ponctuellement pour des raisons pragmatiques.

La réalité du conflit et celle des forces en présence n’est donc pas une donnée de départ dans ce type de conflit : il s’agit d’une réalité en mutation constante, sujette à des changements fréquents. Souvent, rien ne ressemble plus à un allié qu’un ennemi, et l’un peut devenir l’autre du jour au lendemain.

Naturellement, un contexte aussi riche en incertitudes et en faux-semblants constitue un vivier d’idées intéressantes pour un romancier. L’idée de soldats qui n’ont pas de moyens de faire la différence entre adversaires et alliés si on ne les leur désigne pas comme tels génère à elle seule du suspense.

À qui puis-je faire confiance si les réalités d’aujourd’hui diffèrent du tout au tout de celles d’hier ? Du point de vue du traitement du thème, la question est intéressante également. Suis-je justifié moralement à faire feu sur un être humain si tout ce qui différencie l’homme à abattre du soutien indéfectible, ce sont des alliances temporaires et, par nature, fragiles ? Soit le soldat abandonne complètement la question de la justification de ses actes à ses supérieurs, au risque de se déshumaniser, soit il cherche à se faire une opinion par lui-même, quitte à parvenir à une conclusion différente de celle de ses officiers, avec les conséquences néfastes que cela suppose sur sa carrière militaire.

Plus de civils

Autre frontière qui s’érode dans un contexte où les conflits se mettent à ressembler à des guérillas : celle qui distingue les civils des militaires. Dans une guerre traditionnelle, les militaires portent des uniformes, ils ont des grades et font partie d’une chaîne de commandement, ils accomplissent des missions et prennent soin de minimiser les victimes civiles du conflit.

Dans une guerre moderne, les combattants peuvent très bien être impossibles à distinguer des civils, s’habiller comme eux et vivre parmi eux, et n’obéir à aucune structure de commandement traditionnelle. Comment savoir dès lors si on a affaire à des civils ou non, et comment éviter de faire des victimes civiles si chaque individu, quelle que soit son apparence, peut potentiellement être un belligérant ? Dans un conflit de ce genre, des civils peuvent également jouer un rôle actif en abritant des militaires chez eux, en leur donnant du matériel, de la nourriture ou d’autres types de services, voire en prenant ponctuellement les armes contre leurs adversaires. Est-ce que cela en fait des cibles légitimes ? Voilà une question délicate.

Autre situation difficile : que se passe-t-il si des soldats se dispersent au milieu de la population civile, en particulier dans un endroit vulnérable et très peuplé, comme une école ou un hôpital, faisant des non-combattants qui s’y trouvent des boucliers humains ? Non seulement les définitions classiques ne protègent plus les innocents, mais elles peuvent être instrumentalisées pour leur nuire et faire de la pitié envers les civils un handicap pour l’armée ennemie.

⏩ La semaine prochaine: Écrire le combat

La lutte des classes

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J’ai d’abord été tenté de consacrer un de mes billets de la série « Éléments de décor » aux classes sociales, afin de les examiner sous toutes les coutures, mais à la réflexion, il y aurait probablement eu pas mal de redites avec l’article consacré au pouvoir, et à celui que j’ai écrit sur l’argent. Et puis c’est principalement dans le domaine de la création des personnages et des relations qu’ils entretiennent entre eux que la question des classes sociales est intéressante, aussi c’est surtout de ça que je parle ici.

Mais si ça se trouve, ce débat vous semble superflu. J’ai déjà eu droit à ce genre de réaction autour de moi. Dans la culture française, imprégnée de liberté-égalité-fraternité, tout le monde est enfant de la République et le concept même des classes sociales paraît impensable. Oui, il y a peut-être des différences de revenus, argumente-t-on, mais enfin, chacun est d’abord un individu, et on ne saurait diviser le peuple en catégories socio-économiques, dans la mesure où la Révolution a aboli tout ça.

Sauf que bien sûr, les mêmes qui tiennent ce discours sont les premiers à raconter des blagues sur les bourgeois, les prolos, les bobos. En deux mots : ils voient les divisions de classes au sein de la société, mais se refusent à les désigner comme telles, et sont à mille lieues de s’imaginer qu’ils appartiennent eux-mêmes à une classe sociale qui conditionne en partie leur comportement. Pourtant, c’est bien le cas.

Oui, nous sommes tous des individus, et oui, au sein d’une même catégorie cohabitent des gens très différents. Mais si nous sommes conditionnés par notre genre, par notre culture, par notre orientation sexuelle, par notre profession, nous le sommes également par la classe sociale à laquelle nous appartenons.

Dans la culture anglo-saxonne, britannique en particulier, c’est tout le contraire : le sentiment d’appartenance à une classe est très fort, il n’existe aucun tabou ni aucun déni à ce sujet, on parle de ces questions ouvertement, c’est même, dans certains cas, un sujet de fierté d’appartenir à une classe plutôt qu’une autre.

Les classes sociales, c’est quoi ? Ce sont de grandes catégories qui existent dans la société, sans avoir été constituées comme telles. Elles regroupent des individus qui partagent une même hiérarchie sociale, basée sur le revenu, le statut, l’influence, et qui, de ce fait, ont en commun une culture, un mode de vie, un langage, des références. Selon de quelle classe vous êtes issus, vous ne porterez pas le même regard sur le fonctionnement de la société, vous n’aurez pas les mêmes centres d’intérêt, vous ne vous exprimerez pas de la même manière.

C’est cela qui rend cette notion précieuse pour un romancier, qui peut, en prenant conscience de l’existence de ces divisions et de la manière dont elles découpent la société en segments invisibles, donner de l’épaisseur et de la crédibilité à ses personnages. Si un bourgeois et un banlieusard portent les mêmes chaussures, aiment la même chanson, utilisent le même mot, ils ne le feront sans doute par pour la même raison, et en prendre conscience ajoute une dimension qui peut être fascinante pour un auteur.

Découpage

Si l’existence des classes sociales est difficile à nier, tracer leurs frontières n’est pas toujours aisé, d’autant plus que même les personnes qui appartiennent à une classe en particulier n’en ont pas la même vision, et ne fixeraient pas la limite au même endroit. En plus, diverses notions se chevauchent, lorsque l’on parle de classes sociales, qu’elles appartiennent au champ économique, sociologique et culturel, ce qui permet à différents découpages de coexister sans nécessairement se contredire. Pour vous poser les bonnes questions au sujet des origines sociales des personnages de votre roman, je vous suggère de jeter un coup d’œil aux divisions suivantes, en gardant à l’esprit que la question n’est pas close.

Quand on parle de classes sociales, la plupart des gens s’imaginent un système à trois étages : la classe inférieure ou ouvrière, la classe moyenne (parfois séparée entre classe moyenne inférieure et classe moyenne supérieure) et la classe supérieure. Il s’agit d’une division simple, compréhensible et qui correspond à une vision largement partagée de la société : il y a d’un côté les aliénés, perpétuellement en manque d’argent et qui ont peu d’influence sur leur destin, deuxièmement ceux qui s’en sortent grâce à leur travail mais sans rouler sur l’or, et troisièmement ceux qui ont beaucoup plus d’argent qu’il n’est nécessaire pour vivre au quotidien.

En affinant un peu ce modèle après avoir observé la réalité, on peut néanmoins constater qu’il serait plus juste de diviser la société en cinq tranches, parce que les deux catégories extrêmes ont des caractéristiques qui les distinguent radicalement des autres classes. On obtiendrait donc une classe sous-inférieure, constituée d’individus qui ne peuvent pas travailler, ni se nourrir, ni se loger, sans faire appel à une aide extérieure, puis une classe inférieure, une classe moyenne, une classe supérieure, et une classe sur-supérieure, dans laquelle on trouve des superriches dont les revenus sont si importants que leur expérience de vie n’a rien en commun avec celle des classes situées en-dessous dans la hiérarchie.

En se basant davantage sur le travail que sur le revenu, Karl Marx proposait un découpage en sept classes sociales distinctes. Il s’agit du sous-prolétariat, du prolétariat, de la paysannerie, de la petite bourgeoisie, de la bourgeoisie commerçante, de la bourgeoisie industrielle et de l’aristocratie financière. On le voit bien : même si ces catégories ont des points communs, il s’agit d’un découpage différent, qui s’appuie principalement sur l’activité et les principales sources de revenus de chacun, une approche qui semble désuète alors que notre société s’éloigne peu à peu de la valeur travail.

En réalité, de nombreuses approches sont possibles lorsqu’il s’agit de procéder au découpage de la société en classes, et un romancier peut choisir celle qui lui convient le mieux, celle qui sert le projet. Si on a envie de considérer qu’il existe, par exemple, une classe financière au sein de notre société, distincte des classes supérieures plus ancrées dans l’économie réelle, ce n’est pas une mauvaise approche. De la même manière, pourquoi ne pas procéder à une distinction entre bourgeois de droite et bourgeois de gauche (les fameux bobos, dont le nom est désormais utilisé pour dire tout et n’importe quoi), des groupes que leur niveau de vie rapproche, mais que leurs valeurs éloignent. Et puis même s’ils ne sont probablement pas assez nombreux à l’heure actuelle pour constituer des classes, peut-être que dans l’avenir, les éco-conscients et les décroissants pourront être ajoutés à la liste. Et ce ne sont que quelques exemples.

Classe et esthétique

Parmi les impacts que l’appartenance à une classe sociale peut avoir sur un personnage, son univers esthétique est le plus visible. Pour commencer, selon votre classe d’origine, vous n’allez pas vous vêtir de la même manière. Plus on se situe au sommet de la pyramide, plus le style d’habillement semblera classique, élégant, sophistiqué. Cela n’a rien d’étonnant : ce sont les individus des classes supérieures qui déterminent les standards d’élégance qui font référence. À l’inverse, les classes inférieures s’habillent de manière plus variée, combinant différentes influences, privilégiant l’effet, le cliquant, le confort ou l’ironie à l’élégance classique.

L’apparence des pauvres est souvent tournée en dérision, assimilée à du mauvais goût ou à un style vulgaire. Après tout, à l’origine, le mot « vulgaire » signifie « populaire. » Ce n’est qu’après des siècles de mépris qu’il est devenu péjoratif.

La logique est la même pour tout ce qui a trait à l’apparence, à l’esthétique, à l’art : la voiture, la décoration d’intérieur, la musique, etc… Plus on monte l’échelle sociale, plus on assistera à une adhésion à une référence unique de ce qui est considéré comme « le bon goût », plus on baisse, plus on trouvera de la variété et de l’expérimentation (qui, forcément, n’est pas toujours très heureuse).

Parfois, la classe sociale peut même séparer deux individus qui, lorsqu’on les décrit brièvement, pourraient sembler proches. Mais un fan de hip-hop fauché qui vit en banlieue et un fils à papa branché rap ne présenteront qu’une ressemblance superficielle : les matières, les marques, l’attitude, tout ce qui compte sera différent. Cela ne fait que renforcer le fossé économique qui peut exister entre les classes, d’ailleurs : comme c’est la classe supérieure qui fixe les critères, un individu issu des classes ouvrières et qui se présenterait à un entretien d’embauche dans une grande banque risquerait d’avoir l’air déguisé – parce que, d’une certaine manière, il le serait.

Comment est-ce que votre personnage s’habille, quels sont ses goûts en matière esthétique, musicale, architecturale, etc… Tout cela est – dans certains cas en tout cas – le produit de son milieu. Et si ça ne l’est pas, il peut s’agir d’une exception qui mérite d’être explorée. Pourquoi le sans-abri est-il fan de Debussy ? Pourquoi le trader porte toujours la même vieille paire d’espadrilles ? Autorisez-vous quelques pas de côté pour approfondir la description des liens que votre personnage entretient avec sa classe sociale d’origine.

Classe et langage

Au fond, le langage n’est qu’une esthétique de plus, et lui aussi est profondément marqué par l’origine sociale. La manière dont on prend la parole, les occasions, la forme du discours, le ton employé, et plus que tout, le vocabulaire, varient énormément selon le milieu dont un personnage est issu.

Au fond, c’est exactement la même situation que celle que nous avons évoqué ci-dessus. Il existe un langage correct, qui est, essentiellement, celui de la classe supérieure, et plus on s’en écarte, plus cela risque de heurter, et moins cela va sembler correct. C’est particulièrement le cas en français, une aire culturelle plus préoccupée que les autres par l’idée qu’il existerait une seule et unique norme à respecter en matière de langage.

En règle générale, plus on descend dans l’échelle sociale, plus le langage est poreux aux influences extérieures. C’est là que la langue s’acoquine avec d’autres, se métisse, se bouture, s’enrichit de néologismes et de jeux de langage (comme le verlan), peu concernée par ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Peu à peu, les trouvailles de langage remontent les classes et gagnent leurs lettres de noblesse, jusqu’à être, parfois, adoubées par l’élite.

En règle générale, un personnage issu des classes supérieures va parler une langue plus pure et plus soutenue, et un personnage issu des classes inférieures va parler une langue plus hybride et plus inventive. Ainsi, vous pouvez les caractériser simplement via les dialogues.

Encore une fois, comme la norme vient d’en haut, la plupart des individus qui proviennent des classes ouvrières possèdent plusieurs registres de langage, entre lesquels ils peuvent commuter à volonté. Ainsi, ils parleront d’une certaine manière en famille, d’une autre avec leurs potes, et d’une manière très différente au travail. C’est le cas de tout le monde, jusqu’à un certain point, mais plus grand est l’écart social, plus vastes est l’étendue de vocabulaire que quelqu’un est obligé de mobiliser pour s’en sortir dans la vie quotidienne. Certains parlent le langage des dominants comme s’ils s’exprimaient avec aisance dans une langue étrangère. Comme la nécessité n’existe pas de la même manière, les personnages de classes supérieures n’ont pas la même mobilité linguistique.

Classe et identité

La classe sociale n’est pas seulement une situation subie, c’est aussi un signe de ralliement, une revendication de type identitaire. Même si elle n’est pas toujours vécue ainsi de manière consciente, c’est bien de cette manière que les choses sont vécues en général.

Un individu de la classe ouvrière va ainsi, peut-être, développer un discours sur la beauté et la simplicité de ses racines, un personnage de la classe moyenne peut adopter une posture victimaire qui consiste à dire que ce sont les gens comme lui qui contribuent le plus à la société sans jamais rien recevoir en retour, quant à quelqu’un des classes supérieures, il va s’enorgueillir du parcours de sa famille et des vies illustres de ses prestigieux ancêtres.

L’identité de classe, c’est quelque chose qui colle aux baskets et qui dresse des barrières invisibles entre les gens. Ainsi, il est relativement rare que l’on se marie en-dehors de sa classe, et lorsqu’on le fait, cela peut susciter chez certains une réaction de rejet. Les loisirs qu’affectionnent chaque classe présentent peu d’attrait pour les autres, et peuvent même être sujet de moqueries, voire de mépris : on ne trouve pas du tout le même type d’individus dans un bar PMU, une soirée télé ou à l’opéra. Et même quelqu’un qui sera parvenu, par son travail, par chance ou par un autre facteur, à élever son niveau de revenu et son statut social, ne va pas nécessairement épouser les valeurs de la classe dirigeante, ni se percevoir lui-même comme un de ses membres.

Un romancier pourra ainsi présenter les différentes classes sociales comme des univers qui existent en parallèle tout en s’ignorant, les tentatives de voyager l’une à l’autre se heurtant parfois à de vives résistances. Il peut être fécond de s’interroger, au sujet de chaque personnage, sur la conscience de classe qu’il peut avoir, qu’elle soit inexistante ou d’une férocité fanatique, pour éventuellement la faire évoluer en cours de roman.

Classe et conflit

Même s’il peut très bien y avoir des rapprochements, des collaborations, des interpénétrations, la découverte d’intérêts communs, la relation entre les classes sociales est de nature dialectique.

Et comment pourrait-il en être autrement ? Les classes supérieures possèdent les moyens de production, les infrastructures, le terrain, tout ce qui génère du revenu et détermine les conditions de vie pour l’ensemble de la population. À l’inverse, tout en bas de l’échelle, on trouve des individus qui n’ont aucun contrôle, aucune influence sur ces facteurs. Ils se trouvent donc dans une situation de domination, d’aliénation par rapport aux classes supérieures. Par exemple, le salarié veut voir son salaire augmenter alors que le patron souhaite le réduire pour augmenter sa part du gâteau (ou la rentabilité de son entreprise : ce n’est pas nécessairement du cynisme).

Mais les classes sociales se logent dans une pyramide : en termes de population, les pauvres sont bien plus nombreux que les riches. Cela confère un autre argument aux dominés : celui du nombre. Dans un régime démocratique, ils peuvent se mobiliser lors d’élections, et s’ils ne sont pas entendus, manifester leur mécontentement, voire faire appel à la violence.

On comprend bien qu’il est dans l’intérêt des classes supérieures d’éviter, si possible, un éveil des consciences politiques au sein de la population. En théorie, dans un régime démocratique, la masse populaire l’emporte toujours et trouvera forcément un candidat pour défendre ses intérêts. Mais ceux-ci ne sont pas toujours identifiables, et se joue un jeu du poker menteur entre les classes sociales, qui peut être décrit par la blague suivante :

Un pauvre, un représentant de la classe moyenne et un riche se partagent dix gâteaux. Pendant que personne ne regarde, le riche en mange neuf, puis se tourne vers le représentant de la classe moyenne et lui dit : « Fais gaffe : je crois que le pauvre a envie de te voler ton gâteau. »

Bien sûr, c’est caricatural, et bien sûr, au quotidien, la relation entre les classes n’est pas faite que de conflit. C’est malgré tout une grille de lecture intéressante pour un romancier, qui permet de faire apparaître des lignes de tension invisibles entre les personnages, et qui peut simplifier la construction des enjeux dramatiques d’un récit.

Changer de classe

Dans les faits, en moyenne, les gens ne changent pas de classe. Les perspectives d’ascension sociale n’ont pas évolué au cours du vingtième siècle, selon de nombreuses études, et en-dehors des destinées individuelles, on peut affirmer qu’une famille pauvre il y a un siècle est restée pauvre, et qu’une famille riche est restée riche. Il y a énormément d’inertie dans la mobilité sociale, et c’est le cas même dans les pays qui ont connu des changements de régimes qui semblent radicaux, comme la Chine.

Pourtant, il existe des personnes qui s’extraient de leur condition à la seule force de leur volonté et de leur travail. À l’inverse, il existe des accidentés de la vie qui perdent tout et se retrouvent à goûter à une pauvreté dont ils n’auraient jamais suspecté l’existence. Comme ces deux situations portent la marque du changement et de l’exceptionnel, elles sont toutes deux, par essence, intéressantes pour un romancier.

En règle générale, beaucoup de gens qui changent de niveau de revenu ne changent pas de classe sociale. Dans certains cas, ils emportent avec eux les valeurs, les signifiants, les préférences esthétiques de leur classe d’origine ; dans d’autres, ils imitent les attitudes et le mode de vie de leur nouvelle classe, mais sans les intérioriser pour autant ; enfin, il existe le cas où il y a un réel désir de s’intégrer dans sa nouvelle classe, mais où celui-ci se heurte à une réaction de rejet de la part de ses membres. C’est la figure du « nouveau riche », où une personne qui vient d’accéder à la prospérité est jugée vulgaire par celles et ceux qui ont de l’argent depuis de nombreuses générations.

En deux mots, pour changer réellement de classe, il faut généralement deux générations. Et les enfants des nouveaux riches, nés dans l’opulence au contraire de leurs parents, risquent de ne pas partager les valeurs de ceux-ci, ce qui va générer des conflits, et le conflit, pour un écrivain, c’est la vie.

Alternatives

Ici, nous avons examiné le modèle qui existe dans notre société, où les classes sociales se divisent en fonction de la fortune et du revenu, ainsi que du pouvoir et du statut social qui en découlent. Il ne s’agit en aucun cas de l’unique possibilité. Dans une société alternative, dans un lointain futur, dans un monde de science-fiction ou de fantasy, la valeur qui divise les membres de la société en différentes classes peut être d’une nature très différente.

Une société de guerriers pourra diviser les classes en fonction des prouesses au combat ou des hauts-faits de guerre ; une société de magiciens classera les grands talents mystiques au sommet de l’échelle sociale, alors que celles et ceux qui n’ont pas de pouvoir n’auront pas non plus de statut ou d’influence ; et une civilisation basée sur la foi pourra penser, à tort ou à raison, que c’est la faveur des Dieux qui détermine la qualité de vie de ses membres. L’accès à certaines ressources peut également constituer un critère de séparation entre les classes : il peut s’agir du carburant, voire de l’eau, dans une société postapocalyptique, ou, pourquoi pas, d’une substance qui dope les facultés mentales. La pureté génétique peut être l’aspect qui est favorisé au sein d’une société, alors qu’une autre privilégiera au contraire les mutations, et laissera les humains « normaux » croupir au bas de l’échelle sociale.

⏩ La semaine prochaine: Dystopie et utopie

« Panique ! » – une pièce de théâtre inachevée

blog le petit plus

Comme je suis tombé sur ce texte que je ne me rappelais pas vraiment avoir écrit, je me suis dit qu’il serait amusant de le partager avec vous, ne serait-ce que parce qu’il n’y avait, jusqu’ici, aucune trace de mes écrits pour le théâtre sur ce site.

« Panique! » est un texte qui doit dater de cinq ou six ans. L’idée était d’écrire une comédie en cinq actes, avec un beau sujet: que se passe-t-il quand une figure publique que tout le monde adore se révèle être, tout aussi publiquement, une ordure tyrannique?

J’ai relu le tout petit premier acte que je vous présente ici. Je le trouve, avec le recul, assez rigolo, avec des personnages bien campés, même si on tarde à rentrer dans le vif du sujet. Hélas, en écrivant cette entame, j’ai réalisé que la proposition de départ que j’avais choisi était trop compliquée, et qu’elle allait m’obliger à fournir énormément d’exposition au spectateur, ce qui est vraiment la pire des situations pour une comédie. Je l’ai donc abandonnée sans intention de la reprendre, même si, un jour, je pourrais être tenté de m’attaquer à nouveau au thème, ou de repiquer une réplique ou l’autre.

Si ça vous tente, le texte est ci-dessous. N’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez.

💾 Panique

Mes blogs d’écriture préférés

Les blogs d’écriture préférés d’Astrid. De précieuses adresses à ajouter à vos favoris.

L'Astre et la Plume

Je ne sais vraiment pas pourquoi je n’ai pas écrit cet article plus tôt.

Je vous ai déjà pas mal parlé des blogs que j’aimais bien, notamment ceux d’illustrateurs, mais je n’ai pas encore vraiment abordé le sujet des blogs d’écriture (sauf avec La Lettre du Dimanche, mais qui est plus une newsletter qu’un blog).

Mes blogs d'écriture préférés

Avant de parler de blogs, je vais vous parler d’un compte Twitter : celui de @CommuAuteurs, un compte dédié à la communauté des auteurs et autrice. Sa vocation est de relayer les tweets des auteurs qui demandent des conseils, se posent des questions, etc. Grâce à ses 1285 abonnés (à l’heure où j’écris cet article), il peut apporter une visibilité non négligeable.
Ce compte retweete régulièrement les demandes de gens qui souhaitent trouver des conseils d’écriture et/ou avoir plus d’auteurs à suivre dans leur fil d’actualité. Quand je vois passer ce genre de…

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Critique: « Borne »

blog critique

Une ville après l’apocalypse. Une jeune femme, Rachel vit au jour le jour de la récupération de nourriture, d’outils et de biotechnologie. Un jour, elle tombe sur une sorte de plante étrange qu’elle décide d’appeler Borne. Peu à peu, Borne apprend à parler, à changer de forme, il développe des préférences, un cadre moral, avant de s’émanciper de ceux qui l’ont recueilli, Rachel et son compagnon Wick, un homme qui cache de lourds secrets.

Titre : Borne

Auteure : Jeff Vandermeer

Éditeur : 4th Estate (ebook)

Selon moi, Jeff Vandermeer est un des plus grands écrivains contemporains et la postérité sera très tendre avec lui. Alors que d’innombrables auteurs continuent à sévir dans les littératures de l’imaginaire en faisant comme si on n’avait jamais quitté les années soixante et leurs préoccupations, Vandermeer s’attaque à des thèmes contemporains : l’ère pré- et postapocalyptique, la contamination, les biotechnologies, les superorganismes, etc… Et il le fait avec un style accessible et distinctif qui lui permet d’amener le lecteur à s’intéresser à n’importe quel sujet.

Cela dit, j’étais resté sur ma faim avec ses deux précédents romans : Authority et Acceptance, aussi je me suis lancé dans la lecture de Borne avec frilosité.

Borne est un roman qui traite de ce que c’est d’avoir des enfants, de les aimer, de les protéger, de leur transmettre des valeurs, puis de les voir changer et s’éloigner de nous jusqu’à ce qu’ils deviennent des individus indépendants, au risque qu’au passage ils s’éloignent tant de nous qu’on ne les comprend plus. Cette trajectoire, de manière allégorique, c’est celle que traverse Rachel au fil de ce roman, et elle lui confère à la fois sa structure et ses principaux points d’orgues émotionnels. À travers Rachel, on s’attache à Borne, tout en partageant une partie de la circonspection de Wick.

Par bien des aspects, même si j’ignore si c’est le cas, Borne semble avoir été écrit en réaction aux précédents romans de Vandermeer : Authority avait un protagoniste tellement passif qu’il était impossible de rentrer dans l’histoire, quant à Acceptance, le cœur de l’intrigue était si bien caché entre les lignes du texte que le lecteur devait avoir la patience d’un bénédictin pour en tirer quelque chose.

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Borne, en comparaison, est un roman simple, limpide, ordinaire, avec un début, un milieu et une fin, des thèmes clairs et des enjeux compréhensibles. Bon, c’est un roman ordinaire dont un des personnages principaux est un ours volant grand comme un immeuble, mais disons que sur cette structure élémentaire, quelques excentricités peuvent s’épanouir…

Le roman met en scène un très petit nombre de personnages : il n’y en a guère que cinq qui ont une réelle importance dans l’intrigue, ce qui permet au lecteur de prendre le temps de nous les montrer sous toutes leurs facettes. Comme souvent, Vandermeer ne peut pas résister à glisser une part d’indicible dans son propos, certains aspects de l’histoire sont ambigus ou inexpliqués, mais contrairement à certains de ses écrits précédents, ce n’est jamais au détriment de la compréhension des tenants et des aboutissants du livre.

Le monde postapocalyptique qui sert de décor au roman reprend certains éléments classiques du genre, en particulier l’idée des individus qui luttent pour leur survie en récupérant les vestiges d’une civilisation détruite. Mais il sait se distinguer des clichés : la technologie que l’on y rencontre est presque toujours de la biotech, et certaines inventions (Mord, l’ours volant géant) sont tellement audacieuses que l’on a le souffle coupé que l’auteur parvienne à les rendre vraisemblables.

Pour résumer, Borne est une réussite sur presque tous les plans : c’est un roman qui sait être simple sans oublier d’être original, il est émouvant sans verser dans le pathos, et certaines des images qu’il fait naître dans l’esprit du lecteur continuent à y proliférer longtemps après la fin de la lecture.

[Chronique Littéraire] Merveilles du Monde Hurlant – T1 : La Ville des Mystères, Julien Hirt

Une critique complète, agréable à lire et très bien charpentée de mon livre « La Ville des Mystères. »

La Bulle d'Eleyna

   Nouvelle [Chronique Littéraire] pour le Printemps de l’Imaginaire Francophone, cette fois-ci portant sur le premier tome de la série steampunk de Julien Hirt, La Ville des Mystères.

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Marylin Stellini et les auteurs helvétiques

En Suisse, il y a plein d’auteur-e-s talentueuses qui écrivent de la fantasy, du polar, de la science-fiction, du fantastique, de la romance, du steampunk, de l’horreur, etc… Un site, une page Facebook, que dis-je, un mouvement, les rassemble désormais.

Sangil

Il y a peu, j’ai intégré un groupe passionnant : Auteurs helvétiques de littérature du genre.

En quelques clics, je suis tombée dans la solidarité, les projets, la promotion (collective et individuelle) et ce que l’on pourrait qualifier d’amitié virtuelle. C’est un réel plaisir de découvrir d’autres auteurs suisses qui souhaitent mettre en avant les genres littéraires : fantasy, fantastique, polar/noir, romance, SF et tous leurs sous-genres.

Ce rassemblement d’auteurs a débuté grâce à Marilyn Stellini. Je vous propose donc de faire sa connaissance et d’en apprendre plus sur elle est les Helvètes associés.

Marylin Stellini

Bonjour Marilyn, auteure amoureuse des mots, de l’art et des sentiments. Pourrais-tu nous parler un peu de toi ?
Petite, je dévorais les contes. J’adorais ça. Je les lisais et les relisais en boucle et je sautais de joie quand on m’offrait un recueil de Grimm ou Perrault. Adolescente, je passais presque tout mon argent de poche dans…

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Le protagoniste

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Vous allez dire que je radote. C’est vrai, j’ai déjà eu l’occasion de détailler un certain nombre de principes destinés à caractériser les personnages principaux d’un roman et les distinguer des personnages secondaires. Ici, j’aimerais encore prendre le temps de m’attarder quelques temps sur le rôle spécifique du protagoniste.

C’est au poète grec Thespis que l’on doit l’invention du protagoniste. Dans son œuvre comme dans le théâtre grec antique qui a suivi, « protagoniste » était tout simplement le nom que l’on donnait à un acteur qui évoluait en-dehors du chœur et entrait en dialogue avec celui-ci, incarnant généralement un ou plusieurs des personnages centraux de la tragédie. Ah, sacrés Grecs.

Beaucoup de choses ont changé depuis cette époque, mais une idée reste centrale : le protagoniste, c’est celle ou celui qui se détache de la masse, dont on perçoit la voix singulière au milieu du vacarme ambiant. Le protagoniste, c’est donc devenu le personnage principal d’une œuvre. Un rôle central qui se manifeste de différentes manières.

Le moteur de l’intrigue

Un protagoniste est, de tous les personnages d’un roman, celui qui est le plus étroitement lié à son intrigue. C’est de lui que l’on raconte l’histoire, c’est lui qui en fournit l’impulsion, qui est le premier concerné par les remous du roman, qui prend toutes les décisions majeures qui influencent le cours de l’histoire.

Le protagoniste donne à l’intrigue sa direction. C’est lui dont les choix et les actes changent la tournure des événements. D’une certaine manière, on peut dire que le protagoniste est une machine à générer l’histoire au cœur de laquelle il se situe. Sans lui, dispersée entre de multiples personnages, le roman risquerait de devenir une expérience chorale et sans forme, dont aucune figure centrale ne se détacherait pour donner de la cohérence à l’ensemble. Un protagoniste, ça n’est rien d’autre que l’outil avec lequel l’auteur donne sa forme au narratif.

Il est possible d’opter pour un protagoniste qui n’est pas le moteur de l’intrigue, une figure centrale ballottée par des événements qui ne dépendent pas d’elle, comme un bouchon de liège au milieu d’un océan déchaîné, mais il est très difficile de réussir à rédiger un roman captivant en choisissant cette option : le risque est que le lecteur se demande pourquoi on suit les aventures de cette figure passive qui ne fait que subir les événements, plutôt que celles des personnages qui prennent réellement les décisions.

L’incarnation des thèmes

Même si les thèmes sont des éléments qui nourrissent toute une œuvre et guident les choix de l’auteur dans leur ensemble, c’est à travers le protagoniste que ceux-ci s’illustrent le plus visiblement.

Bien souvent, c’est lui qui les incarne le plus directement et le plus littéralement, étant entendu qu’un livre qui traite de la mortalité mettra généralement en scène un protagoniste qui est confronté à la mort, qu’un livre dont le thème central est la solitude comportera vraisemblablement un protagoniste qui en souffre et qu’un livre qui tourne autour de l’idée de l’avarice va nous présenter un personnage avare ou qui subit les conséquences des actes d’individus âpres au gain.

En fait, un auteur qui souhaite accorder toute l’attention qu’ils méritent aux thèmes de son roman pourra difficilement faire l’impasse sur la réflexion qui consiste à se demander quel impact ceux-ci ont sur le protagoniste et de quelle manière celui-ci peut aider à mettre en lumière les thèmes du livre. Sans cette approche, si, pour une raison ou pour une autre, le protagoniste est laissé de côté de la réflexion thématique du roman, celle-ci risque d’être incomplète ou peu convaincante.

À l’inverse, si les principaux thèmes d’un livre sont exprimés à travers le cheminement du protagoniste, ils gagneront en clarté et en visibilité et le travail thématique du romancier sera, sinon complet, en tout cas bien avancé.

Les yeux du lecteur

On a eu l’occasion d’en parler : il y a de nombreuses manières de raconter une histoire et la fonction de narration n’est pas toujours couplée avec le personnage principal d’une œuvre. Malgré tout, quel que soit la façon dont les événements sont rapportés, le protagoniste reste le principal compagnon de voyage du lecteur : c’est à ses côtés que celui-ci découvrira l’univers de l’œuvre, à travers lui qu’il traversera toutes sortes d’émotions, ce sont ses interrogations qu’il partagera et c’est de lui que va dépendre une bonne partie l’attachement que le lectorat peut avoir vis-à-vis d’une œuvre.

On le répète : il n’est pas indispensable que le personnage principal d’un livre soit sympathique. Mais dans la mesure où lecteur et protagoniste vont passer pas mal de temps ensemble, l’auteur serait bien avisé de faire en sorte que l’on ait au moins une bonne raison de vouloir suivre les aventures d’un tel individu : parce qu’il est attachant, parce qu’il est intéressant, parce qu’il est imprévisible, etc…

Un livre peut être aussi bien écrit que l’on veut, si le lecteur est rebuté par le protagoniste, s’il le trouve fade, horripilant ou mal choisi, il aura envie de le refermer avant de l’avoir terminé et de passer à autre chose. Confession personnelle : à en croire certaines critiques, plusieurs lecteurs de mon roman « La Ville des Mystères » n’ont pas apprécié que son héroïne adolescente tombe amoureuse d’un inconnu au premier regard. Désapprouvant cette attitude, ils n’ont pas cru au personnage, ni, dès lors, au livre. Il n’est bien sûr pas possible de concevoir un personnage qui plaise à tout le monde, mais ce serait une erreur de négliger cette dimension.

Le miroir des personnages

Dans un roman où un personnage central se détache en tant que protagoniste, celui-ci va occuper la place centrale du réseau de liens qui se tisse entre tous les personnages. C’est à travers son regard, par le biais des relations qu’ils entretiendront avec lui que les autres personnages de l’histoire vont se révéler et prendre leur pleine dimension.

À moins de bâtir un roman choral, où chaque personnage jouit de la même importance et où aucun d’entre eux n’occupe le devant de la scène, les relations entre le protagoniste et les autres personnages sont les seules qui comptent vraiment. À moins qu’elles servent à les définir (comme dans le cas de jeunes mariés), les relations qu’entretiennent les personnages secondaires entre eux sont tangentielles, voire anecdotiques, et risquent d’alourdir le récit et de plonger le lecteur dans la confusion.

Dans la plupart des cas, le romancier aura donc avantage à utiliser le protagoniste comme un révélateur des autres personnages, et à s’arranger pour qu’il soit impliqué dans toutes les relations les plus significatives de l’histoire.

L’adversaire de l’antagoniste

Dans un roman qui possède un antagoniste, celui-ci sera automatiquement lié de près au protagoniste. Un prochain billet détaillera ce rôle. Rôh mais le suspense est insoutenable.

Se tromper de protagoniste

À la lecture de ces conseils, il se peut que vous ressentiez une gêne, en réalisant que le protagoniste de votre projet de roman n’a rien en commun avec le rôle que je décris ici : ce n’est pas lui qui fait avancer l’intrigue, les thèmes principaux du roman sont illustrés par d’autres personnages, tout dans sa manière d’agir est hostile au lecteur et les relations qu’il tisse n’ont rien de significatif.

Si vous vous retrouvez dans cette situation, il y a plusieurs explications possibles : peut-être que c’est parce que je fais fausse route dans mes conseils, peut-être que votre idée est tellement originale qu’elle s’affranchit des conventions, mais il est également possible que vous vous soyez trompé de protagoniste. Celle ou celui dont vous pensiez qu’on racontait l’histoire ? En réalité, ce n’est qu’un personnage secondaire.

Il n’y a pas de mal à réaliser que le véritable protagoniste de « Don Quichotte » est son écuyer Sancho Panza : cela permet d’adapter l’approche que l’on a d’un roman et de tout modifier en fonction de cette prise de conscience. En prenant conscience que l’on s’est trompé de protagoniste, toutes sortes d’éléments problématiques d’un texte deviennent clairs, les blocages se défont d’eux-mêmes. Reste à l’auteur à réécrire certaines scènes et à procéder à quelques adaptations pour que cette bascule d’un protagoniste vers un autre soit une réussite.

📖 La semaine prochaine: l’antagoniste