L’interview: Katja Lasan

Elle se définit comme une « romancière à l’imagination débordante »: Katja Lasan vit et écrit en Suisse, et son imagination touche aux genres les plus divers. Elle vient de sortir le troisième tome de sa saga « Le Talisman de Pæyragone » aux éditions Cyplog.

Cette interview est réalisée avec la complicité des Auteurs helvétiques de littérature de genre, un groupe qui s’est constitué depuis peu et dont je fais partie. Attendez-vous à lire bientôt d’autres entretiens avec des auteur-e-s du groupe.

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Si tu n’avais pas choisi, en 2014, de publier ton roman, où en serais-tu aujourd’hui ?

Je pense que j’aurais continué ma vie d’avant. Éducatrice de l’enfance, travaillant dans une garderie de Lausanne, avec des enfants de 4 à 6 ans. Peut-être serais-je encore mariée et aurais-je une vie moins compliquée.

La publication a tout bouleversé, c’est certain, mais je ne regrette rien, car j’y ai gagné beaucoup : une nouvelle forme d’indépendance, plus de force mentale, et surtout des rencontres extraordinaires qui m’ont amenée là où j’en suis aujourd’hui. C’est-à-dire avoir tout lâché pour me consacrer pleinement au monde de l’édition et de l’écriture, sous diverses formes.

L’écriture, c’est une nécessité pour toi ? Une manière de communiquer ? Un exorcisme ?

Une nécessité, oui. Une catharsis, un exutoire. J’y libère souvent ce que je ne parviens pas à exprimer verbalement. Je ne suis pas très douée pour la communication orale ou pour entrer en lien avec les autres, par contre, par écrit, c’est très différent. J’y mets beaucoup plus de subtilité et de nuances,  la répartie me vient plus facilement.

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« Un peu fêlés, un brin torturés, mais toujours attachants » :  c’est ainsi que tu décris tes personnages. Est-ce que ces qualificatifs s’appliquent également à ton œuvre ? A toi-même ?

À moi, je ne suis pas sûre. Nous avons tous nos fêlures, nos chemins de vie, mais je ne pense pas en être torturée. Quant à mon « œuvre », j’essaie de la rendre émotionnelle, pour que l’on s’en souvienne encore après avoir refermé le livre, ce qui implique des caractères forts, qui sortent du commun, qui sont ce qu’ils sont parce qu’ils ont déjà une certaine expérience de vie. J’aime qu’ils ne laissent pas indifférents, que nous les aimions et qu’ils nous horripilent en même temps. Donc oui, j’espère que ces qualificatifs sonnent également juste pour l’ensemble de mes écrits.

Tu as une approche originale de l’édition, puisque tu t’es servie de Facebook comme plateforme de pré-édition. Pourquoi choisir cette voie ? Qu’est-ce que ça t’a apporté ?

Je ne connaissais pas Wattpad, sinon je serais sûrement passée plutôt par le biais de cette plateforme. Mais Facebook, c’est tout simplement, à l’origine, parce que je faisais partie d’un groupe de mamans dont je me sentais assez proche, et c’est sur notre groupe que j’avais diffusé les premiers chapitres de Gueule d’ange, juste pour avoir un avis objectif. La sauce a pris, elles ont réclamé la suite et du coup, j’ai créé un groupe pour le roman. Elles y ont invité leurs copines et de fil en aiguille, j’ai eu un petit suivi qui m’a donné confiance en moi  et l’envie d’en faire quelque chose de concret quand j’ai mis le point final à l’histoire.

Ces femmes m’ont portée, tout simplement, et je leur dois beaucoup. Sans elles, je ne suis pas certaine que j’aurais osé franchir le pas.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Si l’envie d’écrire vous prend, lancez-vous ! Mais si vous souhaitez en faire concrètement quelque chose, alors prenez le temps de le faire bien : temps de l’écriture, de la reclecture, de la correction., et de la relecture encore.  Un livre se travaille, se peaufine, se réfléchit, et n’ayez pas peur de la critique, elle fait partie du jeu.

Le mot « rock’n’roll » revient souvent comme adjectif sous ta plume. Quel sens est-ce que tu lui donnes ? Qu’est-ce que ton œuvre a de rock’n’roll ?

Déjà, le rock’n’roll est né entre la fin des années 40 et le début des années 50, une époque qui me parle et que j’aurais voulu connaître. Mon grand regret, c’est que jamais je n’assisterai à un concert en live d’Elvis Presley.

Ce genre musical me parle, me prend au cœur et au corps, me fait déconnecter. J’aime son histoire, ses origines, son évolution, ses périodes sombres et trash, ses sous-genres. Les rockeurs, pour moi, sont des rebelles, des artistes qui vivent à 100 à l’heure, parfois jusqu’à l’excès, tout en se fichant des conventions et des bien-pensants. Ils aiment provoquer, mais derrière se cache souvent une sensibilité à fleur de peau. C’est en cela que mes personnages leur ressemblent. Derrière leur carapace, ils cachent des âmes généreuses, mais remplies de blessures, il faut les apprivoiser, savoir les comprendre et voir au-delà des apparences.

Et puis, ils écoutent tous du rock, parce que la pop, le r’n’b ou autres, ça ne leur sied tout simplement pas ^.

La musique joue quel rôle dans ton écriture ?

Étonnement peut-être, je n’y connais pas grand-chose en musique. Mais je l’apprécie, j’aime étudier les textes, en comprendre le sens. Quand j’écris, j’ai besoin de silence, la musique je l’écoute avant ou après. Elle peut m’inspirer des scènes, j’imagine dessus des actions, mais une fois que je me mets devant mon ordinateur, j’éteins tout. Par contre, dans mes textes, oui, elle est présente. Il y a toujours des références, parce qu’elle est essentielle dans ma vie. Comme disait Kant : « La musique est la langue des émotions. », et moi, elle me rend vivante.

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Tu viens de sortir le troisième volume de ta trilogie de « romance paranormale », Le Talisman de Paeyragone. Qu’est-ce qui t’a donné envie de développer cette histoire sur plusieurs tomes ?

À la base, je pensais en écrire que deux tomes. Mais vu la taille du premier volume, il fallait couper. Donc, j’ai divisé en quatre. Pour bien développer l’histoire, il m’était impossible de faire plus court (et je suis nulle pour le court ^^). Ce qu’il se passe entre les lignes va beaucoup plus loin que ce que vous pouvez lire sur les résumés. J’ai créé une histoire et des personnages très complexes, qui méritaient d’être fouillés. La réduire à deux ou trois tomes, cela aurait été prendre le risque de ne pas aller assez en profondeur et de ne survoler que quelques intrigues. J’en aurais été sans aucun doute frustrée.

« Dans un roman, chaque page lue est une minute d’évasion offerte à votre âme » a dit Maxime Chattam. Que t’apporte la littérature et que souhaites-tu apporter aux lecteurs avec tes romans ?

Oh ! Chattam… mon maître de cœur ! Tu l’as fait exprès ? L’évasion, c’est exactement le mot que j’utilise quand on me pose cette question. Je veux que le lecteur s’envole pour un ailleurs, qu’il oublie son quotidien et ses soucis ; qu’il déconnecte complètement, en fait, pour se plonger dans son entier aux côtés de mes héros. Quand je lis, c’est ce que je recherche aussi. Ne plus être sur mon canapé, m’imaginer les décors comme si j’y étais, jusqu’à pouvoir sentir les odeurs et entendre les pas des personnages. Frissonner… sourire… avoir la larme à l’œil… être envahie par les émotions. J’espère que j’y parviens, en tout cas, quand les lecteurs ont un de mes livres entre les mains.

Rencontrer tes lecteurs lors de salons ou de dédicaces, ça te fait quel effet ?

Toujours bizarre, surtout quand ils entrent dans les détails de mes histoires. Là, je me dis : « Ah ouais ! ils ont vraiment lu ! » Je suis surprise aussi lorsque certains se confient, comme si on se connaissait depuis toujours, ou qu’ils s’imaginent que ma vie est aux antipodes de ce qu’elle est réellement. Je n’ai rien d’exceptionnel, ma vie est tout ce qu’il y a de plus banale, j’écris juste des histoires, je vis beaucoup dans mon imaginaire et je ne suis pas seule dans ma tête.

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Ton méchant s’appelle Locle. As-tu des comptes à régler avec cette charmante petite ville des montagnes neuchâteloises ?

Pas du tout, je n’y ai même jamais mis les pieds, mais j’ai toujours trouvé que ça ferait un bon nom pour un méchant ^.

Tu fais partie du groupe des Auteurs helvétiques de littérature de genre. Y a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

Aucune idée. Des expressions ressortent, parfois, mais à part ça… Je ne sais vraiment pas. Je n’ai jamais réfléchi à la question.

Tu as aussi des origines croates et françaises, en quoi est-ce que ça enrichit tes écrits ?

En fait, je suis née en Suisse, j’y ai vécu toute ma vie, j’aime ce pays, mais en réalité je n’ai pas une once de sang helvétique. À mes 17 ans, j’ai demandé la naturalisation pour me faciliter la vie ici et parce que je trouvais normal de l’obtenir après y avoir fait toute ma scolarité et d’y prévoir mon futur. Ma mère était française, mon père est croate, mais c’est avant tout ce qu’ils sont et étaient qui enrichit mon univers. La manière dont ils m’ont fait découvrir le monde, comme ils me l’ont appris. L’amour de ma mère, surtout, pour la littérature et le cinéma. Ce dernier, comme la musique, a une influence sur mes écrits. Quand on me lit, j’aime que l’on voie défiler un film devant ses yeux. Si tel est le cas, alors c’est que j’ai déjà en partie réussi.

✒ Tu es auteur-e? Tu souhaites être interviewé sur Le Fictiologue? Contacte-moi! (Non, vraiment, c’est à peu près aussi simple que ça).

Le style: résumé

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Dans mes articles intitulés « Résumé« , vous retrouvez des liens vers une série de billets récemment publiés et unis par un même thème. Ici: le style.

Première partie: Le style

Deuxième partie: Les métaphores

Troisième partie: Les enjoliveurs de phrase

Quatrième partie: Montrer plutôt que raconter

Cinquième partie: Le mot juste

Sixième partie: La description

Septième partie: La bonne description

Huitième partie: Descriptions – quelques techniques

Neuvième partie: La quête du dépouillement

Dixième partie: La quête de la saturation

Le Fictiologue a un an

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C’est il y a un an que j’ai lancé ce blog.

Ce billet pour vous remercier, vous toutes et tous, les fidèles, les compagnons de voyage, ceux qui passent, ceux qui restent, les lecteurs, les butineurs, les étoiles filantes, celles qui ne sont pas d’accord avec moi, celles qui sont d’accord, ceux que j’énerve, ceux à qui je donne le sourire, vous qui trouvez que ce que j’écris ici est utile, vous qui estimez que je n’ai pas la légitimité de tenir un blog sur l’écriture mais qui lisez quand même chaque semaine juste pour ressentir l’agréable frisson de l’agacement, celles et ceux que j’ai eu l’occasion d’interviewer, celles et ceux qui m’ont lu, celles et ceux qui me liront, celles et ceux qui ne me liront jamais, ici, ailleurs, tout près, très loin, celles et ceux que j’ai rencontré ou que je rencontrerai, les blogueurs, les blagueurs, les commentateurs, ceux qui contestent, ceux qui rigolent, ceux qui hochent la tête. Merci.

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En réalité, je n’ai jamais projeté de continuer à pondre mes billets sur l’écriture au-delà de la première année: j’avais une cinquantaine d’idées d’articles en me lançant, et l’envie de départ était d’en rester là. Ensuite, ceci serait simplement redevenu un blog d’auteur ordinaire, un peu inerte. Depuis, pourtant, j’ai eu plein d’autres idées: donc nous nous situons désormais plus ou moins à mi-chemin. Ça ne va pas s’arrêter de sitôt. Dis-leur que le missile est lancé. Dis-leur que c’est trop tard pour le désamorcer.

Sauf que je ne serai pas là la semaine prochaine (je suis en vacances): plutôt que de poster des trucs sans pouvoir interagir avec vous, je préfère vous retrouver à mon retour. À dans deux semaines!

 

Écrire de meilleurs dialogues

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Étape par étape : c’est toujours la meilleure manière de procéder. Donc récemment, nous avons cherché à savoir ce que c’est que des dialogues dans un roman, puis nous avons tenté de comprendre à quoi ils servaient et à quoi ils ne servaient pas. À présent que les bases sont posées, demandons-nous comment on peut écrire des dialogues de qualité.

À cette question comme à tant d’autres, on sera tenté de répondre qu’il suffit d’avoir du talent. Mais à ce tarif-là, je pourrais tout aussi bien m’abstenir d’écrire ces billets et de croiser les doigts avec vous en souhaitant que votre muse fasse spontanément fleurir le talent en vous. Ce serait une erreur : le talent, ça s’entretient. Et dans le domaine des dialogues, c’est en cherchant à comprendre comment les gens parlent que l’on peut progresser. Tendez l’oreille, donc, et, discrètement, écoutez. Ou indiscrètement, mais vraiment, faites-le.

Vous allez en tirer tout un tas d’enseignements précieux.

Non seulement vous allez en apprendre long sur les expressions que les gens utilisent (ou n’utilisent pas), sur les niveaux de langage, sur la manière dont ils plient la langue, la raccourcissent, la modifient pour qu’elle produise l’effet désiré, mais vous allez également pouvoir noter quelques petits trucs précieux.

Les dialogues de sourds peuvent faire merveille dans un roman

Par exemple, dans une conversation, il n’est pas rare que deux personnes aient des choses différentes à communiquer, et que, bien qu’elles donnent l’impression de dialoguer, elles finissent toujours par revenir au sujet qui les préoccupe personnellement. C’est ce qu’on appelle des dialogues de sourds, et ça peut faire merveille dans un roman.

Autre idée à retenir : lorsqu’ils parlent, par prudence, par peur ou par courtoisie, la plupart des gens ne disent pas ce qu’ils ont sur le cœur. Ils arrondissent les angles, mentent, s’abritent derrière de l’ironie. Écoutez ce qui est dit, mais également ce qui n’est pas dit. Le non-dit, les sujets qu’on évite parce qu’ils font mal, ceux que l’on évoque à mots couverts mais que personne ne prend la peine d’écouter, les messages qu’il faut lire entre les lignes pour vraiment les comprendre, les sous-entendus qui ne peuvent être compris que par un groupe restreint de personnes en raison de leurs références communes : tout cela peut conférer à une scène de dialogue une profondeur supplémentaire.

C’est particulièrement le cas si on prend garde de faire du lecteur un complice, qui parvient mieux que les personnages à décoder le sous-texte et les enjeux cachés de la conversation. Cela peut produire une ironie dramatique qui va enrichir le texte et donner de l’épaisseur aux personnages.

Les êtres humains ne parlent pas en dialogues de roman

Lorsque l’épouse rentre du travail, peut-être ne dira-t-elle pas à son mari que sa journée a été « épouvantable », mais préférera-t-elle un sec « Ça a été » ; certains, même, lorsqu’ils sont mécontents, vont jusqu’à dire « Merci » à ceux qui les importunent : « Dites-donc ! Merci de m’avoir volé ma place de parking ! » ; plutôt qu’annoncer une mauvaise nouvelle à un ami, un personnage se mettra à dérouler des banalités qui occupent la place de mots plus importants qui devraient être dits… Tant que les choses sont claires pour le lecteur, cette approche oblique peut donner de très bons résultats.

Écouter de véritables conversations et en tirer des enseignements, c’est précieux, mais l’exercice va également vous révéler un certain nombre de choses au sujet de la manière dont les gens parlent. Vous allez vite réaliser qu’ils hésitent énormément, qu’ils se répètent, qu’ils parlent tous en même temps et qu’ils ont une irritante tendance à changer de sujet de conversation dans prévenir.

En réalité, s’il est essentiel de s’inspirer de la réalité des conversations humaines lorsqu’on rédige des dialogues, il est tout aussi crucial de savoir s’en éloigner. Non, les êtres humains ne parlent pas en dialogue de roman, et les personnages de romans ne discutent pas tout à fait comme nous. Votre défi à vous, l’écrivain, va être de créer des séquences de dialogue qui ne sont pas tout à fait comme des conversations réelles mais qui, à la lecture, donnent malgré tout l’impression d’être des conversations réelles.

On ne parle pas qu’avec la bouche

C’est, comme souvent en littérature, de la prestidigitation. « La fiction, c’est la vie, les moments ternes en moins » disait Alfred Hitchcock, et le principe s’applique particulièrement bien aux dialogues. En écrire, ça ne consiste pas à reproduire le réel, mais à donner une impression du réel, une imitation, et, bien souvent, une amélioration. Donc imaginons que vous partiez d’une conversation réelle : pour en tirer un dialogue de roman, coupez tout ce qui n’est pas essentiel, les hésitations, le contenu phatique, les digressions en tous genres, pour ne conserver que ce qui sert l’action romanesque, tout en conservant l’apparence d’une parole authentique.

À force d’observer les gens, vous allez également parvenir à une autre conclusion essentielle : on ne parle pas qu’avec la bouche. Une conversation, ça n’est pas uniquement un échange de propos relayés par la voix.

On parle avec les mains. Lever le pouce, brandir l’index, serrer le poing, lever les paumes vers le ciel, les poser sur ses hanches, taper sur la table : il y a toute une bibliothèque de gestes chargés de sens qui sont utilisés par les êtres humains, soit à la place, soit en tandem avec des mots échangés. Certains de ces gestes sont universels, d’autres ne sont compris que localement. Ils peuvent intervenir dans un dialogue, avec autant de légitimité que n’importe quelle réplique.

Un personnage de roman, pour peu qu’il soit humain, s’exprime également avec les bras, et avec tout le reste du corps : croiser les bras, se frotter la nuque, attraper quelqu’un, le frapper doucement en signe de camaraderie virile, l’embrasser, effleurer son mention font partie des innombrables possibilités de gestes et d’attitude qui peuvent porter du sens dans une conversation.

Quand toutes les possibilités sont épuisées, il reste le silence

Notre visage est lui aussi une extraordinaire source de communication non-verbale, qui va du sourire à tout un répertoire de grimaces, en passant par les lèvres pincées, les mâchoires crispées, les sourcils froncés ou relevés, les yeux écarquillés, les claquements de langue, les soupirs, etc… Là aussi, ce sont des éléments qui peuvent prendre place dans un dialogue de différentes manières : un regard soutenu peut accompagner une réplique bien sentie, mais également s’y substituer, le geste se suffisant à lui-même, au milieu du silence.

La communication non-verbale, ça va même plus loin : les mouvements et les déplacements d’un personnage peuvent jouer un rôle dans un dialogue. Après une nouvelle inattendue, on se lève de sa chaise ; un individu en proie au souci va faire les cent-pas ; un paranoïaque va passer son temps à regarder derrière lui ; des amoureux vont chercher à se rapprocher l’un de l’autre ; la curiosité peut pousser un personnage à contempler tout ce qui se passe autour de lui, etc…

Et quand toutes les possibilités sont épuisées, il reste le silence, qui représente aussi un choix de dialogue tout à fait acceptable. Parfois, on pose une question et il n’y a pas de réponse ; parfois, un personnage vexé ou blessé reste mutique ; parfois, le mystère vient s’incarner dans le non-dit. N’hésitez pas à faire usage de cet outil qui peut caractériser un personnage ou une relation, avec une grande économie de moyens puisqu’il ne se passe rien du tout.

Rien n’est pire que les échanges statiques entre deux têtes qui se parlent sans bouger

Ce qui compte, c’est que le dialogue, il faut le mettre en scène. Rien n’est pire que les échanges statiques entre deux têtes qui se parlent sans bouger, sans réagir, sans s’émouvoir. Quand vos personnages se parlent, faites-les se mouvoir, faites intervenir l’environnement, décrivez ce qui les entoure et comment cela les influence, dites de quelle manière ce qu’ils entendent les fait réagir.

Ils n’ont d’ailleurs pas besoin d’arrêter ce qu’ils sont en train de faire pour se mettre à discuter: quand un personnage parle en agissant, cela va automatiquement donner du caractère à une scène, sans parler du fait que le résultat sera plus dynamique. Donc n’hésitez pas à écrire des dialogues où l’un des participants cause en réparant sa voiture, en lisant le journal, en cherchant son portefeuille, en s’habillant ou en se déshabillant, en conduisant une voiture, en chassant le gibier, etc… Et s’ils n’agissent pas directement, ils peuvent se trouver dans un lieu où il se passe plein de choses autour d’eux : un spectacle, un marché couvert, une plage bondée, une usine, etc…

Tout ce qui vous permet de donner du caractère à la scène, d’y insuffler du mouvement, va forcément améliorer la qualité du dialogue et peut donner lieu à d’intéressantes combinaisons entre ce qui est dit et le contexte dans lequel tout cela se situe.

Pour caractériser le dialogue, les mots prononcés suffisent

Deux mots encore de la meilleure manière de rédiger un dialogue, avec un conseil qui tient en deux mots : faites simple. C’est le cas en particulier quand il s’agit de choisir une formule à apposer après un élément de dialogue. Ne vous cassez pas la tête : il n’y a pas de meilleur choix que « dit-elle » ou « dit-il. »

Si vous préférez varier les formules, c’est sans doute parce que vous craignez de vous répéter : chassez immédiatement cette idée de votre esprit. Le lecteur ne lit pas les « dit-il », ou en tout cas pas vraiment. Pour lui, ils n’ont qu’une fonction formelle, semblable à la ponctuation. Vous pouvez en utiliser autant que vous voulez. Cela dit, bien entendu, si vous parvenez à vous en passer et qu’on comprend malgré tout qui parle, c’est encore mieux de ne rien mettre du tout.

L’autre tentation, c’est de souhaiter caractériser le dialogue, d’expliquer comment s’expriment les personnages. Les écrivains qui font ce choix ont l’impression (erronée) qu’il vaut mieux utiliser d’autres verbes que « dire », voire même y ajouter (horreur) un adverbe. En réalité, cela ne sert à rien et ne fait qu’encombrer la lecture. Pour caractériser le dialogue, les mots prononcés suffisent, et s’il vous paraît utile d’ajouter une précision, faites-le en ajoutant une action plutôt qu’une description. Ainsi, je vous en conjure, n’écrivez pas :

« Je suis fâché » hurla-t-il hargneusement.

Mais écrivez plutôt :

« Je suis fâché » dit-il.

Voire même :

« Je suis fâché » dit-il en tapant sur la table.

Et gardez à l’esprit qu’il est toujours possible d’écrire :

« Ça n’est pas grave » dit-il en tapant sur la table.

Certains auteurs estiment que ces formules simples, « dit-il » et « dit-elle » ; doivent être utilisées à l’exclusion de toutes autres. Personnellement, j’estime qu’il y a également de la place pour les « demanda-t-il » et « répondit-elle », qui permettent d’ajouter un peu de liant. À vous de voir, mais les dialogues sont déjà des scènes complexes, qui mettent en scène tout un ballet de personnages, de temps de verbes, de modes d’expressions, de signes de ponctuation : il vaut mieux rester simple là où c’est possible.

⏩ Dans deux semaines: trouver la voix des personnages

L’interview: C. Kean

Est-on écrivain-e avant d’avoir publié? À cette question qui angoisse tant d’auteurs, il suffit de se pencher sur le cas de C. Kean pour avoir une réponse satisfaisante: oui, lorsque l’on est pareillement travaillée par la littérature, quand fourmillent en nous des récits pendant des années, avec exigence et passion, on est auteure bien avant avoir vu son nom sur la couverture d’un livre.

C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai mené cet entretien avec cette femme de lettres que je vous invite également à découvrir à travers sa page. Une interview qui devrait intéresser toutes celles et ceux qui s’intéressent à l’écriture et aux thèmes abordés habituellement sur le Fictiologue.

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Le Chœur des oiseaux, ton principal projet de roman en cours, tu le présentes comme un roman alternatif. Qu’est-ce que tu entends par là ?

J’entends par là que, pour le moment, je n’arrive pas inscrire ce roman dans un genre particulier. J’ai beaucoup de mal à me positionner sur cette question, et sur celle des attentes des lecteurs vis-à-vis des genres en littérature, et particulièrement en littérature de l’imaginaire. Et j’ai toujours eu une sainte horreur des étiquettes. Alors oui, sans doute que je devrais dire fantasy et trouver un terme complémentaire pour faire entendre qu’il n’y aura ni ambiance médiévale, ni dragon, ni chevalier. Peut-être que je pourrais parler de fantasy historique ou XIXèmiste, ou peut-être de fantasy coloniale ? Mais je n’aime pas que le genre soit une limite, et malheureusement j’ai l’impression qu’il existe un clivage important entre littérature de l’imaginaire et littérature tout court. Alors pour le moment, comme en musique, j’aime le terme « alternatif ». C’est une façon de faire un pas de côté pour moi, et d’inviter à regarder en travers des cases.

« La vérité vraie est toujours invraisemblable » écrivait Dostoïevski. C’est un principe que tu mets en application dans ce texte ?

Pas vraiment non, parce qu’il n’y a pas de vérité vraie pour moi. Seulement des vérités partielles. La mémoire et le récit déforment et transforment tout. Ce n’est pas mensonge pour autant, c’est une historisation. Et j’aime montrer dans l’écriture toutes les formes et les chemins que ces historisations peuvent prendre à travers le regard de différents personnages sur un même acte ou une même personne. Chacun cherche et construit quelque chose, et c’est dans cette construction que ce trouve la vérité du personnage. En sommes, la vérité du fait extérieur m’importe finalement assez peu !

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Parmi les personnages centraux, on trouve deux frères et leur père. Écrire des personnages masculins, ça représente une difficulté particulière ?

En vérité, toute la difficulté pour moi ça a été de pouvoir écrire des personnages féminins ! Depuis que je suis petite, j’écris sur et avec des personnages masculins. C’est à eux préférentiellement que je m’identifie et desquels je me sens le plus proche. Et les personnages féminins ont longtemps été un véritable problème pour moi : je n’arrivais pas à m’attacher à elles, je n’arrivais pas à leur accorder la même sincérité, je m’y prenais mal et avec ennui.
C’est cependant quelque chose qui tend à s’équilibrer depuis quelques années. D’ailleurs, si effectivement les hommes ont le beau rôle dans le premier tome de mon roman, le second sera l’occasion pour les femmes de se tailler la part du lion. Comme si l’ensemble de ce projet était aussi une façon de faire la paix pour moi autour de cette question du genre, en traitant tour à tour des problématiques masculines et féminines.

Tes textes sont mélancoliques et on y retrouve certains thèmes, comme la famille ou le thème du revenant. Faut-il y voir une dimension cathartique ?

Je dirais même qu’on est au-delà de la catharsis à ce niveau-là ! L’écriture de ce roman est pour moi exploratoire, presque qu’archéologique en fait. Maria Torok écrivait : « Tous les mots qui n’auront été dits, toutes les scènes qui n’auront pu être remémorées, toutes les larmes qui n’auront pu être versées, seront avalés. Avalés et mis en conserve. Le deuil indicible installe à l’intérieur du sujet un caveau secret. » Je sens en moi ce caveau et ces fantômes. Écrire revient à y creuser à mains nues et aussi, en quelque sorte, à redécouvrir une langue maternelle qui s’y était perdue. Je cherche énormément de réponses à mes questions dans l’écriture. Et souvent, le fait de chercher permet qu’elles se formulent et se révèlent.

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Quand on lit, sur ton blog, les présentations de tes projets d’écriture, on découvre que tu portes sur eux un regard analytique, presque critique. L’écriture, c’est principalement une démarche cérébrale selon toi ?

Oui, mais il ne faut pas oublier que toute activité cérébrale s’appuie avant tout sur le vécu d’éprouvés émotionnels. C’est parce qu’on éprouve des choses qu’on se met à avoir le besoin de les penser, parfois de les dire, et parfois de les partager. Ce qui est cérébrale dans l’acte d’écrire c’est le processus de symbolisation qui se créer dans le recours à la langue et aux mots. Mais ce qui fait la magie des mots c’est l’aller-retour, le dialogue et la mise en tension permanente du mot et de la chose brutes qu’il représente. Derrière les mots il y a les choses ressenties qu’il faut aller chercher, d’abord en soi, puis chez le lecteur. C’est l’enjeu du mot juste, comme tu en parles dans ton article !
Après, je suis effectivement quelqu’un qui se pose beaucoup de questions et de fait j’analyse beaucoup ce que je fais : je me demande pourquoi je le fais, je cherche à comprendre ce qui m’échappe. Avant j’avais peur de savoir pourquoi j’écrivais, je me disais que peut-être je n’aurais plus besoin d’écrire si je savais d’où venait ce besoin. Maintenant ça me soutient énormément d’en avoir une idée, même si ça ne sera jamais une idée complète et véritable. C’est juste une trace.
Donc oui, j’intellectualise mes émotions tout autant que mes émotions imprègnent et orientent mes réflexions.

Tu aimes explorer tes personnages, les questionner, les laisser mûrir, créer des playlists pour chacun d’entre eux. Tu ne crois pas à la spontanéité en écriture ? Tu les élabores comme des vins ?

Je crois totalement en la spontanéité dans l’écriture. C’est vrai que je passe beaucoup de temps a explorer mes personnages, à chercher à les comprendre et à les connaître, à chercher comment être proche d’eux et comment entendre leurs voix propres. Pour autant, tout ce travail là ne fait pas l’économie de la surprise quand vient le moment d’écrire, bien au contraire ! Au final, le résultat c’est que mes personnages sont quasiment indépendants de moi quand j’écris. Je me sens témoin de ce qui se passe, parfois je ne comprends rien et parfois je tombe des nues devant un secret qui se profile et que je n’avais pas vu arriver. Parfois ils mentent, parfois ils tentent de cacher des choses, et parfois ils balancent une bombe juste avant la fin d’un chapitre. Foutus personnages !
D’ailleurs, niveau spontanéité, je ne fais pas de plan avant d’écrire. J’ai une structure prête à contenir ce qui viendra, et je sais que je peux compter sur mes personnages pour qu’ils me racontent leur histoire. A partir de là j’écris et je découvre.
Donc non, mes personnages ne sont pas des vins, mais ils sont le corps et le cœur battant du roman. J’ai donc besoin de pouvoir les penser, presque les rencontrer en amont pour pouvoir me reposer sur eux et leur faire confiance, comme d’autre ont besoin de faire un plan avant de se lancer. Dans les deux cas, on sait très bien qu’on va être surpris au moment d’écrire !

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Qu’est-ce que tu ressens quand tu écris ? Est-ce un plaisir ? Un besoin ? Partages-tu les états d’âme de tes personnages ?

Quand j’écris je ressens avant tout l’immersion, et un état paradoxale de solitude accompagnée. Comme si je devenais le fantôme des fantômes qui me hantent lorsque j’entre dans le texte. De fait, je suis très proche des état d’âme de mes personnages, mais toujours un peu dans une position extime. Là où la catharsis est la plus forte finalement, lorsqu’on assiste avec une vue et une compréhension globale de ce qui se passe.
Je crois que l’écriture est assez pulsionnelle chez moi, et à cheval entre le besoin que ça sorte de moi et le plaisir de vivre le moment où ça se pense et existe hors de moi.

Il s’agit de projets aux longs cours. Certains sont en gestation depuis plus de dix ans. Il n’y a pas des moments où tu aurais envie d’écrire quelque chose de plus simple pour pouvoir te confronter aux lecteurs ?

Plus jeune j’écrivais des nouvelles, et donc j’ai déjà eu une petite expérience de la confrontation au lectorat sur internet. Cependant, je crois que je fais partie des écrivains acharnés qui n’écriront pas beaucoup de bouquins, mais qui y auront tout mis : sang, sueur, larmes et triperies. Mais comme pour le moment mes deux projets actuels prennent toute la place et réclament mon attention exclusive, ça ne me manque pas. Quand l’un devient trop lourd à porter, je sais que je peux me tourner un temps vers l’autre pour respirer un peu au soleil.

Tu as tenté l’expérience du NanoWriMo, qu’est-ce qu’elle t’a apporté ?

Ça m’a libéré d’un poids énorme ! Je suis une lectrice très exigeante, alors autant dire que je suis intraitable envers moi-même lorsqu’à mon tour j’écris. Le NaNoWriMo m’a vraiment permis d’opérer une séparation entre le moment où je crée et le moment où j’applique mon regard critique. Parce que c’est un fait, on ne peut pas écrire un premier jet si on passe son temps à lui reprocher de ne pas être doré à l’or fin et serti de rubis. Maintenant, j’accepte qu’il faut d’abord avoir la matière brute avant de songer à fignoler les détails, et ça me permet d’avancer sans avoir l’impression de pourfendre et d’anéantir le roman idéal et parfait que j’ai dans la tête.
Et, en conséquence, le NaNo m’a permis de retrouver le plaisir d’écrire beaucoup, écrire jusqu’au point où on est totalement à l’intérieur de la scène. Quelque chose que j’avais perdu avec mes années de fac de lettres. Ce qui m’a permis de reprendre confiance vis-à-vis de mon rapport à l’écriture, tout en le rendant bien moins douloureux.

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Tu administres un forum d’auteurs. C’est important pour toi, de te frotter à l’imaginaire des autres ?

C’est en effet très important pour moi. J’ai toujours évolué entourée d’autres personnes qui écrivaient elles aussi. Et je cherche à rencontrer ces personnes-là encore aujourd’hui, raison pour laquelle j’ai ouvert mon blog et que j’ai plaisir à traîner sur ceux des autres ! Le forum que j’administre est pour moi une mine d’or en terme d’émulation et de soutien, mais aussi en terme de transmission et de partage. On reçoit beaucoup, et encore plus quand on donne, car critiquer un texte qui n’est pas le nôtre est extrêmement formateur. Et c’est aussi très important pour moi de chercher à partager mon expérience en la mettant au service de quelqu’un d’autre, et de chercher à comprendre pourquoi les gens écrivent, et pourquoi ils écrivent tel ou tel roman. C’est une question qui me fascine, à tel point que c’était mon sujet de mémoire de master 1 !

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire?

J’imagine qu’on leur aura déjà dit de lire beaucoup. Alors j’aimerais juste parler de mon expérience personnelle et dire qu’il faut s’écouter et écrire avec soi. Il y a plein de méthodes, de fiches, plein d’idées à exploiter partout sur internet ou dans la vie pour écrire. Mais toutes les réponses qui importent sont déjà en soi. Il faut les rendre accessibles et les faire germer. Prendre le temps de s’écouter, de se poser des questions, de chercher à y répondre, tout cela donne de l’assurance et une richesse infinie au roman. On écrit toujours pour répondre à une question, notre question, parfois sans le savoir, parfois sans la connaître vraiment. S’écouter, c’est chercher la question et se rendre compte qu’un roman écrit son auteur tout autant que l’auteur écrit son roman. Et je trouve ça très beau, mais je suis une grande sentimentale !

La publication, c’est quelque chose que tu envisages ? Qu’est-ce que ça représentera à tes yeux ?

C’est une question très compliquée pour moi. Je l’envisage oui, parce que je n’imagine pas terminer ces romans et les mettre dans un tiroir en me disant que c’était du bon boulot. Comme j’écris pour donner voix et témoigner de quelque chose qui a été vécu, je ne peux pas ne pas chercher à partager ce témoignage. L’édition ça représenterait un aboutissement et une séparation claire qui permettrait de m’acquitter de cela. Mais pour le moment c’est très tôt et très lointain encore. Je n’y pense pas trop.

Quand tu auras le Goncourt, qu’aimeras-tu qu’on écrive sur toi ?

Si un jour j’ai le Goncourt, je pense que j’aurais déjà écrit tout ce qu’il y avait à écrire sur moi ! Vous pourrez vous dire : bon débarras !

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