Critique: L’Exode

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Après deux siècles d’absence, les terribles Funestes sont de retour en Idalie. Ils se sont rendus responsables d’une éruption volcanique qui condamne les Cérasiens à fuir vers la capitale. Neph et Shéa escortent ces exilés et tentent de les protéger du danger. Au cours de ce voyage, ces deux héros et leurs alliés vont tenter d’échapper à différents périls, tout en apprenant à se servir de leurs pouvoirs magiques.

Titre : Neph et Shéa, tome 2 : L’Exode

Autrice : Aline Wheeler

Éditeur : Autoédité

Quelques précisions en préambule : c’est l’autrice elle-même qui m’a fait l’honneur de m’offrir ce livre, de me l’envoyer et de me le dédicacer, à la suite d’un tirage au sort sur son blog. Merci à elle pour ces moments de lecture.

Oui, il s’agit du deuxième tome d’une saga, dont je n’ai pas lu le premier volume, ce qui pourrait paraître handicapant, mais les premières pages du livre sont occupées par un résumé très complet du premier pan de l’histoire, qui permet, si on le lit attentivement, de se mettre dans le bain sans se sentir largué. C’est ce que j’ai fait et je n’ai jamais eu le sentiment d’être perdu dans l’intrigue, les personnages ou l’univers.

À noter encore qu’à la base, « L’Exode » ne rentre pas vraiment dans mon type de fantasy. L’univers dans lequel s’inscrivent les aventures de Neph et Shéa est riche, mais très classique, et peuplé de nombreuses figures imposées du genre : elfes, dragons, loups géants, vieux magicien sage, épée magique. Est-ce qu’on peut écrire un bon livre en se servant de ces éléments ? Bien sûr. Mais à titre personnel, j’avoue que je m’en suis lassé depuis longtemps et que j’attends quelque chose d’autre de la part d’un roman de fantasy écrit au 21e siècle. Il ne s’agit que d’une question de goût.

L’univers de « Neph et Shéa » est loin de n’être qu’une accumulation de clichés, cela dit. En particulier, le traitement de la magie, dans les différentes formes sous lesquelles elle se manifeste, représente un des attraits majeurs de l’œuvre, ce qui n’est pas étonnant quand on considère toute la somme de réflexion menée par l’autrice sur la question dans le cadre de son blog. On a affaire à un système cohérent, pensé dans toutes ses implications, et une partie significative du texte est consacrée à s’y intéresser et à en détailler les mécanismes.

Aline Wheeler a une belle plume, parfois un peu précieuse, mais sans lourdeurs, et ses raffinements sont toujours au service de l’histoire. Elle a un certain talent pour trouver le mot juste, un vocabulaire étendu mais jamais obscur, et elle pratique un beau langage, qui donne envie de se replonger dans le texte quand on reprend le livre en main. De la même manière, ses dialogues sonnent juste, et si certaines fois on peut leur trouver une tournure un peu académique, il s’agit clairement du meilleur choix pour l’histoire qu’elle est en train de raconter.

Ce livre n’est jamais aussi réussi que quand il ne se passe rien. Cela peut sembler être une remarque sarcastique, mais c’est tout le contraire : l’autrice excelle à dépeindre les petits moments de l’existence, ceux où on boit le thé, où on fume sa pipe, où l’on selle son cheval. Elle a un talent certain pour dépeindre les petites choses, dont elle tire les instants les plus savoureux de son histoire, et ce sont ces scènes tranquilles, doucement réalistes, qui ménagent les plus beaux moments pour le lecteur.

C’est en ce qui concerne les grandes choses que je suis davantage resté sur ma faim. J’ai beaucoup aimé l’idée de consacrer le début du livre a la fuite d’un peuple menacé, mais j’ai parfois estimé que le narratif manquait de substance.

Neph et Shéa 2

Si l’on considère le livre en tant que tel, « L’Exode » n’est pas exempt d’événements d’importance, mais il s’agit clairement d’une phase de transition entre l’action du premier tome et celle du livre suivant. Les personnages se préparent, ils apprennent des choses à leur sujet ou au sujet du monde, ils ont quelques déconvenues, et ils passent leur temps à attendre un événement qui ne se produit pas. La menace des Funestes, souvent mentionnée, n’a aucune existence concrète au sein du roman, et les personnages ne semblent pas particulièrement préoccupés par la situation, ce qui prive l’intrigue de tout le sentiment d’urgence qu’elle aurait pu contenir. Difficile de se faire du souci pour des méchants qu’on ne voit pas et qui n’ont pas d’impact direct sur l’histoire qu’on nous raconte. Pour moi, c’est un des aspects les moins convaincants du livre.

Un autre point de flottement concerne les personnages principaux. Neph et Shéa sont des protagonistes bien construits et attachants, mais ils n’ont aucune agencité : ils passent leur temps à exécuter les ordres ou à suivre les suggestions d’autres individus, dont ils ne sont que les exécutants. Dès qu’ils ont achevé une tâche, on leur en confie une autre, et ils n’ont que peu d’influence directe sur l’intrigue. Il y a des moments où je me suis demandé, dans ce cas, pourquoi le roman ne suivait pas plutôt les personnages qui prennent les vraies décisions.

À noter encore quelques choix insolites au niveau du langage. Là encore, il s’agit d’une question de préférence personnelle, mais ils m’ont fait tiquer plus d’une fois au cours de ma lecture. Au cours du livre, chaque fois qu’un des Cérasiens parle, ses dialogues sont rédigés avec « l’accent cérasien », où les fins de mots sont remplacées par des apostrophes. Cela freine la lecture et n’apporte pas grand-chose, selon moi. De même, Shéa est désignée tout au long du récit par le descriptif « le Maître des Ombres. » L’idée curieuse d’associer un qualificatif masculin à un personnage féminin m’a fait sortir du livre à chaque fois.

Au final, malgré ce que j’ai perçu comme quelques points faibles, « L’exode » est un roman bien écrit, au bénéfice d’un univers riche, qui saura satisfaire les amateurs de fantasy classique.

L’interview – Déborah Perez

Tombée amoureuse des rives du Léman, Déborah Perez a quitté sa France natale pour venir y vivre, et y cultiver une carrière de romancière. Son premier roman, « L’étoile de Lowilo », amorce une saga de fantasy. Elle est membre, comme moi, du GAHeLiG, le groupe des Auteurs helvétiques de littérature de genre.

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Tu ne viens pas d’un milieu littéraire. Qu’est-ce qui fait que tu t’es mise à écrire ?

Effectivement, je ne n’ai pas étudié la littérature et j’en suis heureuse. Dans le cas contraire, je me demande si cela n’aurait pas bridé ma créativité ou mon simple plaisir de lectrice. Avant de me lancer dans l’écriture, je jouais souvent à un jeu pour titiller l’imagination de mes amis. Lorsqu’on se promenait quelque part et que quelque chose retenait mon attention. Je leur demandais : « Imaginez que… » ou « Que feriez-vous si… ? Que se passerait-il si… ? » J’adorais imaginer des situations souvent irréelles.

Le plus vieux texte concerne l’histoire d’une héroïne, archéologue de profession qui doit débusquer un trésor au péril de sa vie. Je devais avoir onze ou douze ans et j’étais certainement influencée par les aventures d’Indiana Jones. Je me rappelle toujours ce sentiment qui s’est alors ancré en moi tandis que j’écrivais sur un cahier à gros carreaux : c’est génial de faire ses propres histoires. Hormis cette anecdote et quelques scénarios pour des films plus qu’amateurs entre amis, l’écriture est venue à moi assez tardivement. Étudiante, je me suis amusée à écrire des textes sur un forum de jeu de rôles. Ils furent bien accueillis. Je prenais beaucoup de plaisir à créer des personnages. Puis des années plus tard, après une expérience professionnelle pour le moins ennuyeuse, j’ai senti l’envie de créer. Et toutes les nouvelles opportunités professionnelles qui s’offraient à moi me rappelaient à quels points certaines personnes étaient éloignées de ma façon de penser. Alors j’en ai eu assez, j’ai refusé de nouveaux contrats de travail en pensant : maintenant, je vais faire une chose qui me plaît et à laquelle je pense depuis trop longtemps. Je vais m’octroyer ce temps au lieu de tourner en rond dans des obligations peu épanouissantes.

C’est ainsi que L’étoile de Lowilo est née.

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Qu’est-ce qui t’attire dans la fantasy en particulier ?

En tant que lectrice, je peux explorer un monde différent où l’irréel est normal, je peux vivre de fabuleuses aventures.

En tant qu’auteure, j’aime écrire dans ce genre, car c’est un vivier formidable de possibilité. Tout est à disposition pour l’imagination, elle peut s’exprimer librement sans carcan. Je dicte les règles de ce qui est possible ou non. Je peux visualiser un univers et le former patiemment à la manière d’un architecte, je peux lui donner une histoire, de la matière. Dans ce genre, nous avons la possibilité d’y intégrer de la beauté, des notes de poésie ou de la cruauté, tout est une question de dosage par rapport au message et aux images que l’on souhaite transmettre. Je me sens totalement libre dans la création.

Est-ce que l’imaginaire, c’est important pour toi ?

L’imaginaire est très important pour moi, mais aussi pour l’humanité en général. Si l’homme n’imagine pas, il n’évolue pas. L’imagination est une force créatrice incroyable, sans elle, il n’y aurait pas de progrès. Pour recentrer la question sur ma seule personne, l’imaginaire me permet de vivre épanouie. Grâce à lui, j’ai des projets et des buts. À mon échelle, il me permet de progresser dans ma vie d’auteure et de tous les jours.

Qu’est-ce qui distingue l’Etoile de Lowilo d’autres œuvres de fantasy ?

C’est une question difficile, j’aime la fantasy, mais je ne prétends pas être une spécialiste du genre. Je dirai humblement que j’ai créé un univers qui lui est propre sans vouloir trouver une source d’inspiration. Je n’ai pas voulu utiliser les créatures déjà vues et revues bien qu’un dragon soit présent dans cette histoire.

De plus, je n’ai pas souhaité nourrir les stéréotypes qui poursuivent le genre dans l’esprit de certains. C’est peut-être sur ce point que réside sa force. En effet, j’ai des lecteurs qui ne connaissaient pas le genre ou qui ne l’aimaient pas. Maintenant, ils attendent avec impatience la suite des aventures de Lord Owen. Une femme de quatre-vingts ans est revenue vers moi pour me dire : « c’est le roman le plus étrange que je n’ai jamais lu, mais qu’est-ce que c’était bien ! À cause de vous, j’ai fait une nuit blanche et j’ai manqué un repas ! » J’ai appris par la suite qu’elle empruntait désormais des romans fantasy à ses petits-enfants…

Est-ce que tu pourrais envisager d’écrire dans un autre genre ? Ou dans un registre réaliste ?

Bien sûr, je peux envisager d’écrire dans un autre genre, la science-fiction m’attire de plus en plus. Et je me suis déjà demandé si je serais capable d’écrire dans un genre réaliste. Comme j’aime les défis, je n’exclus peut-être pas de m’y essayer un jour. Si c’était le cas, ce serait un sujet sérieux. Ce que j’aime surtout, c’est le pouvoir des mots. Il suffit de les assembler pour créer une histoire et transmettre un message. Tout dépendra de ce que j’ai envie de transmettre à ce moment-là et dans quel genre je souhaite le faire. Finalement, le genre n’est qu’un outil de plus à l’expression de ses idées.

Qu’est-ce que tu dévoiles de toi à travers tes personnages ?

Je n’ai pas l’impression de dévoiler une part de moi. Certains diront le contraire, ils reconnaissent quelques traits de mon caractère dans des personnages. C’est surtout un moyen pour eux de saisir que la création est possible parce que je suis un peu dans le livre. Ce n’est pas le cas, et pourtant quand j’ai terminé un livre, je ressens l’étrange sentiment d’offrir une partie de moi au public.

Tu n’as pas dit tout de suite à tes proches que tu écrivais. Pourquoi le cacher ?

Parfois, c’est mieux de garder ses projets pour soi-même. De cette façon, on ne disperse pas son énergie et surtout on ne reçoit pas les avis des uns et des autres qui peuvent nous influencer. Je ne veux pas présumer de ce qu’ils auraient pensé dans le cas contraire, peut-être qu’ils m’auraient encouragé ou peut-être pas. Quoi qu’il en soit, j’étais tranquille pour me lancer vers la concrétisation de ce projet, c’était le plus important.

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Un de tes personnages principaux, Owen, est un homme. Est-ce que c’est délicat de donner vie à un personnage masculin ?

Ce n’est pas spécialement difficile, car en tant qu’auteure, on doit pouvoir se projeter dans notre n’importe quel corps ou situation pour en retirer de la matière.  Ce qui est plus difficile, c’est de ne pas tomber dans ses propres travers. Par exemple, j’adore inventer des personnages féminins pour leur donner une place importante. Dans ce genre de littérature, les femmes n’ont pas tout le temps de rôle prépondérant. À l’inverse, j’avais envie d’un homme qui ne soit pas ce que l’on attend de lui.

J’ai travaillé le personnage d’Owen en lui donnant peu substance au début de son aventure. Je voulais que le lecteur ressente les sentiments de son peuple à avoir un tel héritier. Je voulais que lecteur vive le désintérêt qu’Owen puisse provoquer par sa façon d’être. Bien évidemment, le Lo’El ne l’a pas choisi par hasard pour devenir le futur roi de Terre d’Or.

L’exercice le plus difficile, pour moi, fut d’en faire quelqu’un de peu intéressant qui gagne en force au fil de l’aventure et se révèle. Alors que mes personnages féminins sont déjà bien plantés et l’on comprend leur psychologie à cause de leur passé. Avec Owen, le défi était de le construire au fil des pages.

Est-ce qu’il y a un lien entre ton amour de l’écriture et ton amour de la nature ?

J’ai un besoin fort de nature. Elle me permet de me ressourcer et de trouver des idées. Quand on a la tête libérée, c’est souvent ainsi que l’inspiration arrive.

Et ton amour des objets ? Est-ce qu’il guide l’écriture de tes descriptions ?

Pour moi, les objets d’art et les antiquités sont des ponts temporels. En les manipulant, je reproduis les mêmes gestes qu’un individu a effectués dans le passé. Je les regarde et j’aime penser à la place qu’ils occupaient jadis, aux sentiments qu’ils provoquaient, à celui qui les a fabriqués. Grâce à eux, je m’intègre dans une histoire. Quand j’écris, je veux intégrer le lecteur dans mon univers avec les décors qui y sont associés. C’est comme si, lui et moi étions au même endroit à regarder une scène qui se déroule devant nous. Alors il y a certainement un lien.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Pour ceux qui débutent l’aventure de L’étoile de Lowilo, je leur suggère de se laisser guider et de savoir oublier le rythme d’une vie trop pressée. Parfois, le temps est nécessaire pour la mise en place. Une fois les racines de l’histoire bien plantées, alors les tempêtes peuvent souffler pour bousculer tout ce monde.

Pour ceux qui ont envie d’écrire, je leur dirai de se lancer dans l’aventure en toute confiance. Je leur dirai aussi de savoir être humbles et d’accepter de recevoir les critiques si on le demande. Un texte n’est jamais parfait. Il doit toujours être retravaillé et le regard d’autrui peut être très utile ; encore faut-il choisir la ou les bonnes personnes qui n’auront pas peur de dire des choses pas forcément agréables. Ensuite quand le livre trouve un éditeur, alors un travail tout aussi important commence. Selon moi, le maître mot quand on se lance dans l’écriture est celui de la persévérance.

Est-ce que tu as une routine d’écriture, des habitudes, des techniques ?

Je dois me sentir comme dans une sorte d’état second. Mon esprit doit être totalement imprégné par mon univers et mes doigts ne sont que les secrétaires de ce que je vois ailleurs. J’ai tenté de me forcer à écrire, d’être régulière, le résultat fut très mauvais.

Je commence toujours par relire ce que j’ai écrit précédemment et j’apporte déjà des corrections. Quand le moment vient de prendre la suite, j’attends deux à trois minutes en respirant calmement dans le silence. Quand je sens la petite chose se passer, comme une petite porte que mon esprit franchit, alors je continue l’écriture. Si ça ne se passe pas, je me contente de corriger et de retravailler les textes précédents.

« La vérité a plusieurs visages » a dit Marion Zimmer Bradley. Quelle place laisses-tu au doute dans l’écriture ?

Je doute toujours. Je me remets sans cesse en question. Je suis une perfectionniste qui n’aime pas les détails et qui pourtant en est prisonnière.

À l’inverse, trop de confiance aveugle, et l’orgueil devient vite son allié. Là réside le piège pour la qualité d’un texte. Il faut trouver le juste milieu afin de ne pas perdre les rênes de sa création. Et ce jugement est relatif à chacun, à sa propre vérité.

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Tu fais partie du GAHeLiG, le Groupe des Auteurs Helvétiques de Littérature de Genre. Même si tu n’es pas née en Suisse, y-a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

J’ai besoin de chocolat et au lait, de préférence !

L’Étoile de Lowilo aura bientôt une suite. Combien de tomes au total prévois-tu ?

Je prévois trois tomes, le second sera disponible en 2020.

Est-ce que tu as d’autres idées, d’autres envies d’écriture ?

Ma tête foisonne d’idées. J’ai envie de relever le défi d’un livre sans suite ce qui n’est pas forcément aisé pour mon imagination galopante !

Critique: La Colère d’une Mère

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Le peuple des Alkayas vit au pied d’un arbre géant qui aide à concevoir sa progéniture. Une jeune femme, Valpuri Saule, souhaite plus que tout devenir mère mais un accroc dans ce projet va la mener à découvrir, à force de persévérance, des secrets dérangeants sur la société dans laquelle elle vit et sur Alkü, l’Arbre-Mère.

Titre : Mémoire du Grand Automne 2 : La Colère d’une Mère

Auteur : Stéphane Arnier

Éditeur : Bookelis (ebook)

Tout ce qui était plaisant, séduisant, intéressant dans le premier volume de « Mémoires du Grand Automne », « Le Déni du Maître-Sève » se retrouve dans le deuxième tome, mais en mieux. L’extraordinaire décor d’Alkü l’Arbre-Mère est toujours là, aussi fascinant que la première fois, mais cette fois, l’intrigue est encore mieux construite, les personnages plus attachants, le suspense plus intense, les enjeux plus clairs. Sans dévier brutalement de la formule qui avait fait le succès du premier livre, Stéphane Arnier parvient à la surpasser en qualité dans presque tous les domaines.

C’est en partie dû au changement de protagoniste. Alors que Nikodemus, le personnage principal du premier tome, était dans le déni, et passait une bonne partie de l’intrigue à éviter de voir la vérité en face, ce qui était handicapant pour une histoire centrée sur le mystère, Valpuri, elle, est en colère, et ce sentiment dope sa motivation et tire toute l’intrigue en avant. Ça donne une urgence à l’écriture qui est la bienvenue, et qui ménage quelques beaux moments de suspense.

Ce qui est vite évident à la lecture de ce volume, c’est le parti-pris minimaliste de l’auteur. Il fuit les effets de manche, les coups de théâtre, les éléments qui viennent révolutionner l’intrigue. On est là pour raconter une histoire en plusieurs tomes, avec un certain nombre d’éléments en jeu, qui nous sont révélés progressivement avec une certaine habileté, mais Stéphane Arnier ne se laisse pas dévier de sa trajectoire : il n’ajoute pas de personnages si ceux qui existent lui suffisent, il ne complique pas l’intrigue inutilement, il ne rompt pas avec ses thèmes ni avec sa ligne de départ. Il sait que son univers est original et que ses personnages sont bien dessinés, et, auteur mature, il résiste à la tentation d’en rajouter.

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Cela peut générer quelques frustrations par moments. Vers la fin du livre, une longue scène d’action finit par s’enliser un peu parce que les personnages, chacun dans son rôle, presque toujours rationnels, ne parviennent pas à nous surprendre suffisamment pour générer des sensations fortes. Mais finalement, on ne peut pas tout avoir : c’est parce que le livre est habilement construit, que les personnalités sont bien charpentées, que les enjeux sont clairs qu’on se laisse parfois aller à rêver qu’une grosse surprise vienne bousculer tout ça.

J’en ai d’ailleurs fait l’expérience de manière amusante lors de ma lecture. Le milieu du livre se transforme en une enquête bien menée, classique, à la Agatha Christie, du genre où les indices s’accumulent les uns après les autres et où les personnages se rassemblent pour recouper leurs informations et bâtir des hypothèses. Pendant un instant, je me suis dit que, tout de même, tout cela était drôlement académique. Et c’est là que le contraste m’a frappé : oui, c’est une enquête comme on en a lu beaucoup, sauf qu’Hercule Poirot, à ma connaissance, ne s’est jamais intéressé aux complots autour des mécanismes de la fertilité des arbres géants. Ce que j’ai perçu comme de l’académisme permet de faire accepter l’imagination fulgurante de l’univers du livre : l’auteur sait bien mieux que le lecteur de quoi son roman a besoin. On est dans une partie d’échecs, et il ne faut pas s’attendre à voir débarquer un dromadaire sur l’échiquier, entre un cavalier et un fou.

Du point de vue du style, Stéphane Arnier opte également pour la sobriété. Sa langue est claire, efficace et toujours adaptée au propos. Il s’autorise tout de même quelques petits plaisirs sous la forme d’images fortes glissées çà et là, pour décrire un paysage ou l’émotion d’un de ses personnages.

Au final, « La Colère d’une Mère » est un très bon livre de fantasy, maîtrisé et poignant, qui se situe dans un univers à mille lieues des poncifs du genre. Comme le premier roman de la série, il est chaleureusement recommandé.

Un magazine pour la littérature suisse de genre

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La Suisse est un vivier d’autrices et d’auteurs qui œuvrent dans la littérature de genre, sous toutes ses formes: polar, fantasy, romance, science-fiction, roman historique, fantastique, etc… Pour les regrouper et leur donner de la visibilité, certains d’entre eux, dont je fais partie, ont formé le GAHeLiG, le Groupe des auteurs helvétiques de littérature de genre, formellement constitué depuis ce weekend.

À présent, vous pouvez avoir un aperçu des auteurs impliqués et de leurs œuvres à travers un webzine, dont le tout premier numéro vient de paraître. Interviews, profils, chroniques, j’espère que son contenu vous séduira.

Vous pouvez le télécharger ici:

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Si vous souhaitez vous abonner à ce webzine et le recevoir gratuitement à chaque parution dans votre boîte mail, il suffit de suivre ce lien.

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Éléments de décor : le genre

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Les êtres humains se divisent en deux sexes, féminin et masculin, reflet de leur système reproducteur, avec des différences génétiques, anatomiques et physiologiques, les principales étant justement liées à leur rôle potentiel respectif dans la reproduction de leur espèce. Dans certains cas, on observe des individus qui ont des caractéristiques des deux sexes, ou dont le sexe génétique ne correspond pas complètement au sexe anatomique.

À cela s’ajoute une autre dimension, celle du genre, une donnée sociale, culturelle et constitutive de l’identité individuelle qui est comme l’ombre portée du sexe, généralement attaché à celui-ci, mais plus insaisissable et d’une nature différente. Le genre est semblable à un masque que chaque personne porte, et qui est façonné par la civilisation dans laquelle il évolue, par son éducation et par ses choix personnels. Certains s’y sentent bien, certains n’y accordent aucune importance, certains choisissent de faire l’inventaire des éléments avec lesquels ils sont en accord et de ceux dont ils souhaitent se distancier, et certains le rejettent complètement.

Pour tout compliquer, le genre possède lui-même trois facettes distinctes : l’identité de genre (la manière dont l’individu se sent), l’expression de genre (la manière dont l’individu affiche son identité de genre) et la perception de genre (la manière dont tout cela est perçu de l’extérieur). Cela signifie qu’il existe des individus dont le vécu est très complexe et dont le sexe, l’identité de genre, l’expression de genre et la perception de genre sont en porte-à-faux les uns avec les autres, ainsi qu’avec les conceptions traditionnelles. Notre époque consacre une grande attention à ce genre de question, et il peut s’agir d’un thème éminemment littéraire.

Pour la plupart des gens, cela dit, ces questions sont relativement simples : leur sexe, leur identité de genre, leur expression de genre et leur perception de genre sont en harmonie. Cela ne signifie pas toutefois que ces individus ne représentent pas des sujets littéraires intéressants, au contraire. Après tout, que nous y consacrions une réflexion consciente ou non, nous sommes tous concernés par ces questions, à un niveau ou à un autre.

Une femme, par exemple, à qui la société va tour à tour réclamer d’afficher sa féminité, avant d’être critiquée quand elle le fait d’une manière jugée trop ostensible, fait face à une situation où son genre est mis en cause, même si son identité n’est pas directement concernée. Et que se passe-t-il le jour ou un homme souhaite rester à la maison pour s’occuper de ses enfants ?

À une époque où les frontières des questions de genre sont en train d’être tracées à nouveau, un écrivain peut saisir l’occasion pour les incorporer à des textes romanesques et leur donner une résonance littéraire en les incorporant au décor ou aux autres éléments constitutifs de son histoire.

Le genre et le décor

Comme l’aurons compris celles et ceux qui ont lu les paragraphes qui précèdent, nous vivons déjà dans un décor marqué par le genre. Le patriarcat, cet ensemble de valeurs et de règles non-écrites qui valorisent les hommes au sein de notre société, concerne chacun de nous au quotidien : c’est à cause de lui que les femmes sont moins payées que les hommes, qu’elles ont peur lorsqu’elles croisent des inconnus dans la rue, qu’on tolère mal qu’elles hurlent, qu’elles jurent ou qu’elles boivent, qu’on souhaite fixer toutes sortes de lois sur ce qu’elles ont le droit de porter ou non ; c’est aussi à cause du patriarcat que les hommes n’ont pas le droit de pleurer en public, se suicident davantage que les femmes et sont tournés en ridicule s’ils souhaitent porter du rose, ou enfiler des chaussures à talons.

Comme le présent billet ne se veut pas militant, je me contenterai de ce constat, et de souligner que ce que je viens de décrire, ce sont des enjeux de pouvoir, qui créent des inégalités et des mécontentements, et qu’il s’agit d’une matière littéraire par excellence. Un écrivain trouvera dans ces questions, traitées de front ou en filigrane, de multiples sujets de romans.

Cela dit, sexe et genre en tant qu’éléments de décor peuvent prendre des formes encore plus explicites. Il y a des lieux ou des situations où les rapports de pouvoir et les déséquilibres induits par le genre sont difficiles à passer sous silence : les hypermarchés, où on trouve une majorité d’hommes parmi les cadres et une majorité de femmes aux caisses, ou les universités, où les professeurs sont principalement des hommes alors que les femmes sont en majorité parmi les étudiantes, pour ne citer que ces deux cas. Ce type de tension peut être exploré dans un roman, même s’il n’en constitue pas le thème central.

Choisir le genre comme décor, ça peut aussi constituer à situer l’action à une autre époque, où les rapports entre femmes et hommes étaient encore bien plus rigides, ou à choisir comme toile de fond l’un des jalons historiques des luttes féministes, comme la conquête du suffrage universel. Attention toutefois : un lecteur qui espère lire un roman n’appréciera pas de se retrouver face à un livre d’histoire ou un pamphlet. Quelle que soit votre thèse, il faudra qu’elle s’efface derrière votre histoire.

Mais on peut très bien s’intéresser au genre en tant que romancier sans souhaiter se focaliser sur des rapports de force. Ainsi, un bildungsroman consacré à un-e adolescent-e qui explore son identité sexuelle peut constituer un thème intéressant. De même, tout roman qui met en scène une situation où l’un des sexes est absent (l’armée, le groupe de copines ou de potes) peut permettre de mettre en lumière les différences et les ressemblances dans la manière dont nos identités se constituent.

Le genre et le thème

Les femmes et les hommes sont semblables sur des milliers de plans, mais ils traversent l’existence en ayant des expériences qui sont parfois tellement dissemblables qu’ils ne parviennent même pas à en prendre conscience. Ainsi, pour ne citer que cet exemple, l’angoisse que peuvent ressentir certaines femmes lorsqu’elles se baladent dans la rue, en particulier dans les grandes villes, est un sentiment que beaucoup d’hommes ignorent, et que certains ont tendance à minimiser lorsqu’ils en entendent parler.

L’existence est pleine de ces malentendus, et tous ne sont pas aussi tragiques. Le désarroi de l’homme moderne, qui sait qu’il ne peut plus se comporter comme son père le faisait mais qui évolue dans un monde où les nouveaux codes n’ont pas encore émergé, est en soi un thème intéressant, qui peut être traité de manière existentielle et déchirante, ou comme une comédie.

Toutes ces questions peuvent d’ailleurs servir de thèmes à de nombreux romans, en particulier par le fait que les rapports hommes-femmes sont au cœur de la plupart de nos existences. Ainsi, n’importe quelle situation ou presque pourra être vue sous ce prisme : amour, travail, famille, jeunesse, vieillesse, etc… Dans la mesure où le roman que vous avez en tête met en scène des personnages masculins et féminins, il peut d’ailleurs être utile de consacrer une brève réflexion à la manière dont ils appréhendent leur situation sous l’angle de leur genre, même s’il ne s’agit pas du thème central de votre livre.

Il est également possible de s’intéresser à ces thèmes en filigrane, par petites touches. Vous pouvez très bien signer un roman un peu transgenre sur les bords, où les personnages féminins ont des intérêts, des attitudes et des apparences qui sont habituellement codées masculines, et inversement pour les personnages masculins, sans que cela soit explicité ou revendiqué de quelque manière que ce soit par les protagonistes. Oui, peut-être que votre personnage principal masculin est fleuriste et votre personnage principal féminin est pilote de rallye, et que cela ne réclame pas nécessairement d’explications particulières.

Un autre conseil : ne soyez pas frileux. Ayant choisi une jeune femme comme personnage principal d’un de mes romans, on m’a très souvent demandé s’il était difficile de se mettre à sa place (je pense qu’on n’aurait pas posé la question aussi souvent à une autrice dont le protagoniste serait un homme). Cette interrogation se base selon moi sur le cliché selon lequel les femmes, pour les hommes, seraient des créatures mystérieuses dont les motivations sont insondables. Ce n’est pas ainsi que je vois les choses : nous avons davantage de points communs que de différences. Quant à ce qui nous sépare, il n’y a pas de raison qu’un écrivain motivé et observateur soit incapable de s’en apercevoir et de s’en emparer pour s’en servir comme thème. Un homme ne peut pas prétendre parler à la place des femmes, mais ça n’empêche pas un auteur de donner vie à des personnages féminins. On examinera la semaine prochaine quelques techniques pour éviter les pièges dans ce domaine.

Le genre et l’intrigue

Quand on associe les mots « genre » et « intrigue », le premier mot qui vient à l’esprit, c’est « couple. » Le couple, c’est le terreau de toutes les luttes, de tous les désaccords, de toutes les négociations et de toutes les réconciliations entre les femmes et les hommes – en tout cas dans les couples hétérosexuels, et les librairies sont pleines à craquer de bouquins qui se basent sur ce type d’histoire. Non, vos personnages féminins ne doivent pas obligatoirement incarner leur genre tout entier, ni vos personnages masculins, d’ailleurs. Mais ils emportent avec eux des construits culturels et intellectuels liés au genre qui peuvent venir alimenter vos histoires.

Au cœur des préoccupations de notre époque, la transition d’un genre à l’autre peut également faire office de charnière centrale dans l’intrigue d’un roman. On peut s’y intéresser de la manière la plus explicite, en racontant l’histoire d’une transition transsexuelle. Les littératures de l’imaginaire peuvent aussi mettre en scène des changements de sexe accidentels, ou instantanés, voire des échanges de corps entre personnages féminins et masculins. Ce genre d’idée évoque plus souvent le théâtre de boulevard qu’un examen subtil des identités de genre, mais ce n’est pas une fatalité.

À une toute autre échelle, on peut choisir de raconter quelque chose de moins radical, mais qui va aussi servir d’intrigue à un roman : et si on racontait l’histoire d’un homme qui décide un matin de porter des fleurs dans ses cheveux ? Et si on s’intéressait aux premières femmes qui ont défié les hommes dans les compétitions d’échecs ? Et ces enfants qui, aujourd’hui, sont éduqués par leurs parents sans distinction de genre, et si on s’imaginait à quoi va ressembler leur vie d’adulte ?

Le genre et les personnages

En tant que composante ordinaire de notre identité, le genre fait partie de la description de n’importe quel personnage, que cela soit explicité ou non. Autant le garder à l’esprit afin de se poser les bonnes questions qui vont aider à détailler vos protagonistes : quelle est leur relation aux valeurs et aux représentations ordinaires de leur genre ? Les vivent-ils de manière harmonieuse ? Sont-ils en crise ? Est-ce que sur certains points, ils prennent leurs distance avec tout ça ? Est-ce que genre et sexe sont des aspects qui comptent à leurs yeux ou est-ce que c’est quelque chose auquel ils ne pensent jamais ? Ont-ils sur ces questions un point de vue militant, curieux, conservateur, réactionnaire ?

Comme il s’agit de questions largement débattues et qui peuvent susciter des prises de position tranchées de part et d’autre, prenez garde de ne pas tomber dans la caricature, même dans un roman qui s’attaque à ces questions bille en tête. N’oubliez pas que nous sommes des individus, avant tout label que l’on pourrait souhaiter nous accoler, et que nous ne sommes pas nécessairement les mêmes dans toutes les circonstances. Une femme pourra vouloir jouer au foot avec ses potes un jour et porter une robe et des boucles d’oreilles le lendemain. Les questions de genre sont vécues comme des prisons par certains individus, mais sur certains points, elles sont plus simples et plus flexibles que ce qu’on imagine.

Variantes autour du genre

On l’a vu, la fantasy et la science-fiction peuvent jouer autour des changements de sexe (et ne s’en privent pas). Elles sont moins aventureuses autour des questions de genre. Pourtant, rien n’empêche, par exemple, de mettre en scène une civilisation elfique qui conçoit les rôles de genre traditionnels très différemment que la civilisation humaine à ses côtés, ou alors un futur où toute représentation de genre n’existe plus en tant que telle et n’est plus qu’une composante de l’identité, impossible à distinguer des autres.

Un autre aspect où l’imagination peut être mise à contribution, c’est la question d’un troisième sexe (ou d’un quatrième, d’un cinquième, etc…) Dans « Imajica », Clive Barker imagine une créature androgyne qui peut faire l’amour comme une femme ou un homme, mais ne dépasse pas vraiment le niveau du fantasme. Dans Le Cycle de l’Ekumen, Ursula K. Le Guin met en scène une espèce où tous les individus sont ambisexuels, avec bien plus de subtilité.

S’imaginer un cycle de reproduction différent du notre peut ouvrir des perspectives intéressantes pour un roman de science-fiction. Et si les mâles et les femelles concevaient ensemble leur progéniture, et qu’un troisième sexe se chargeait de la gestation ? Et si le troisième sexe avait pour rôle de stimuler la fécondité des deux autres ? Et s’il existait un troisième sexe stérile, qui jouait un autre rôle dans la perpétuation de l’espèce, comme la protéger des menaces ou lui procurer de la nourriture ? Quelles définitions de genre pourraient naître de ces combinaisons inédites au sein de l’humanité ?

⏩ La semaine prochaine: Les femmes dans la fiction