Se servir des enjeux

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Quels sont les enjeux d’une histoire, à quoi servent-ils et comment peut-on s’en servir pour rendre le récit plus palpitant ? Après vous avoir proposé plusieurs définitions, je vous propose à présent de passer à l’étape suivante, et de vous fournir une marche à suivre afin d’intégrer simplement la réflexion autour des enjeux dans votre roman.

Pourquoi c’est important ? Parce que les enjeux constituent le mécanisme grâce auquel les lecteurs vont avoir envie de tourner les pages de votre roman.

Les enjeux engendrent de la tension, qui à son tour génère du suspense, pour les protagonistes comme pour les lecteurs. Le seul moyen de l’apaiser consiste à savoir si les personnages déjouent les enjeux auxquels ils sont confrontés, et de quelle manière ils s’y prennent. Et pour le savoir, il n’y a qu’une seule possibilité : continuer à lire. Bien amenée, cette question des enjeux peut engendrer chez le lecteur une expérience émotionnelle intense et mémorable, qui va laisser des traces et qui va faire en sorte qu’il recommande votre roman à ses amis et connaissances. C’est dire si cette notion est importante et si elle mérite que vous lui accordiez du soin, de l’attention et du temps.

Comment faire ? Voici une façon de procéder en six étapes que je vous propose. Naturellement, ce n’est qu’un point de départ, un outil à votre disposition. Sentez-vous libre de l’adapter ou de le modifier pour qu’il soit pleinement adapté à votre projet d’écriture. Cela dit, je vous recommande de ne pas complètement sauter cette réflexion : plus vous aurez les idées claires sur les enjeux, plus les principales étapes de l’écriture de votre roman, telles que le plan, les personnages, le décor, la structure, seront faciles à forger.

1. Définir les enjeux

Au début de votre démarche littéraire, alors que votre histoire n’est sans doute constituée que d’une idée dans votre tête, ou de quelques phrases gribouillées dans un carnet de notes, c’est le moment, déjà, de définir les enjeux.

Deux cas de figure se présentent à vous. Le premier, c’est celui où votre première impulsion créative constitue déjà une histoire digne de ce nom. Dans ce cas, votre mission est relativement simple, puisqu’elle va consister à repérer et identifier les enjeux dans cet embryon narratif. Ou, pour le dire d’une manière différente : reformulez votre idée en termes d’enjeux. Dans « Pinocchio », de Carlo Collodi, les enjeux, pour le personnage-titre, consistent à devenir un vrai petit garçon plutôt qu’un pantin ; dans « Sense and Sensibility », de Jane Austen, les enjeux pour Marianne et Elinor sont de trouver un mari sans se trahir ; dans « Dune » de Frank Herbert, l’enjeu pour Paul Atreides est de venger sa famille, spoliée par une maison rivale.

Revenez aux différentes manières de définir les enjeux que je vous ai exposé dans un précédent billet. Elles doivent vous aider à identifier ces mécanismes. Les enjeux peuvent correspondre à quelque chose que le protagoniste souhaite (« Je veux être un vrai petit garçon »), à quelque chose dont il a besoin (« Il faut que je trouve un moyen d’échapper à cette sorcière ou elle me mangera »), ou à des circonstances extérieures dans lesquelles il se retrouve enrôlé au gré des circonstances (« Le roi est fou et quelqu’un doit l’arrêter avant qu’il ne dévaste le royaume »). Bien souvent, on a affaire à une combinaison des trois. Il se peut aussi que les enjeux évoluent au cours de l’histoire, ou qu’il y ait plusieurs enjeux, typiquement de nature intérieure et extérieure. Mais de manière générale, plus limpides seront les enjeux de votre roman, meilleur il sera.

Le deuxième cas de figure, c’est celui où, lorsque vous vous penchez sur votre idée de départ, vous ne parvenez pas à identifier les enjeux. C’est le signe que votre idée n’est pas encore réellement aboutie, qu’il ne s’agit pas encore d’une histoire à proprement parler. Peut-être avez-vous eu des fragments d’idées, qui concernent le décor, le thème ou les personnages par exemple. Il vous reste à les connecter d’une manière qui puisse être exploitée sous une forme narrative.

Imaginons que vous ayez l’idée d’un héros amnésique qui se retrouve avec, sur lui, une lettre. Vous avez également l’idée d’un château souterrain, et d’une armée de statues vivantes. Tout ça, ce ne sont que des pièces détachées. Pour leur donner une forme, trouvez un enjeu. Par exemple, notre personnage amnésique cherche à retrouver la mémoire, et s’il n’y parvient pas, l’armée de statues réfugiées dans le château va conquérir le royaume. Même si tout cela doit encore être connecté et construit pour avoir du sens, mais voilà les enjeux, et avec cette simple réflexion, vous avez obtenu l’ébauche d’une histoire.

2. Exposer les enjeux

Une fois que les enjeux de votre histoire sont clairs dans votre tête, vous pouvez passer à la suite et commencer à construire, puis à rédiger votre histoire. Avoir les idées claires au sujet de vos enjeux devrait vous aider à échafauder un plan, où votre protagoniste ou vos personnages principaux font face à une série de péripéties qui, tour à tout, les éloignent et les rapprochent de la résolution de ces enjeux.

Mais il est très important de ne pas manquer cette deuxième étape : ces enjeux, il faut les exposer. Comprenez : il faut que dans votre roman, quelque part, si possible assez près du début, vous écriviez explicitement quels sont les enjeux, afin que le lecteur soit au courant. Oui, cela signifie que dans notre histoire d’amnésique, je vous suggère d’inclure une scène dans laquelle quelqu’un dit à notre héros : « Si tu ne retrouves pas tes souvenirs, l’armée des statues va conquérir le royaume. » Oui, avec ces mots-là.

Exposé de cette manière, cela semble terriblement simpliste. Peut-être êtes-vous en train de vous dire que ce n’est pas la peine d’être aussi littéral, et qu’il vaut mieux exposer vos enjeux de manière plus subtile, indirecte, ou faire confiance aux capacités de compréhension du lecteur qui va saisir de lui-même à quoi rime votre histoire, sans qu’il soit besoin de lui souligner à gros traits rouges.

Respectueusement, vous avez tort.

Les enjeux donnent une direction à l’histoire. Ce sont eux qui relient le début à la fin de votre roman, le protagoniste à tous les autres personnages, rendent les thèmes concrets, donnent de l’importance aux décisions qui sont prises, et confèrent de la résonance émotionnelle à votre récit. Plus vos enjeux sont clairs, compréhensibles et dépourvus d’ambiguïté, plus vos lecteurs vont saisir le type d’histoire qu’on leur raconte, les conséquences des choix, des échecs et des réussites de vos personnages, et plus ils vont se sentir impliqués. Pour que cela fonctionne, il n’y a pas à tourner autour du pot : dites explicitement quels sont les enjeux de l’histoire, aussi tôt que possible. Vos lecteurs ne vont même pas se rendre compte que vous manquez de subtilité, je vous le promets.

Les studios Pixar ont tout compris à la manière d’intégrer les enjeux dans une histoire. Je vous invite à revoir leurs films dans cette optique : vous serez surpris de constater à quel point l’exposition des enjeux y est explicite. L’exemple le plus criant est le film « Le monde de Nemo », dont le titre même résume les enjeux (« Finding Nemo », le titre original, signifie « Trouver Nemo »). Je suis allé vérifier : dans les cinq premières minutes de l’histoire, on entend notre protagoniste, Marin, le père du poisson Nemo qui vient de se faire emporter par un pêcheur, dire : « Ils ont emporté mon fils. Je dois trouver le bateau », puis une minute plus tard : « Je dois trouver mon fils. » Difficile d’être plus clair et moins subtil, et pourtant, c’est exactement ça qu’il faut faire.

Il y a des exceptions. C’est le cas par exemple de tout ce qui concerne les enjeux intérieurs. Un auteur de roman existentiel qui rédige un roman sur le deuil pourra se permettre de laisser planer le doute sur la nature du malaise du protagoniste. Oui, on sent immédiatement que quelque chose ne va pas et que les enjeux du roman vont consister pour lui à surmonter (ou non), la crise qui le tenaille, mais il n’est probablement pas si urgent de livrer immédiatement tous les détails sur la nature de cette crise.

Autre exception : comme on le verra plus loin, parfois les enjeux changent. Pas la peine de casser le suspense pour nous dérouler toute la chaîne d’enjeux qui attendent le protagoniste. Exposez déjà le premier, ça sera bien suffisant. Ce qui compte, c’est qu’à chaque instant, il y ait un enjeu clair.

3. Établir un lien entre le protagoniste et les enjeux

Pour que votre roman fonctionne, il faut que votre protagoniste soit connecté aux enjeux. Considérez qu’il s’agit là d’une autre règle d’or : pas d’histoire réussie sans relier les personnages principaux avec les enjeux. Dans certains cas, ce lien va de soi, parce qu’on a affaire à des enjeux d’une nature personnelle. Dans d’autres cas, il convient d’établir ce lien d’une autre manière.

Les possibilités sont infinies. Il peut s’agir de quelque chose de personnel, qui lui tient à cœur et qu’il cherche à accomplir (« Je veux identifier l’assassin de mon mari ») ; il peut s’agir d’un danger qu’il court, ou d’une échéance qu’il cherche à respecter (« Ce bus va exploser si la vitesse descend en-dessous de 50 miles à l’heure ! ») ; on peut avoir affaire à une situation qui le dépasse, mais dans laquelle il finit par jouer un rôle-clé (« Il faut détruire l’Etoile de la mort ! »)

Quelle que soit la nature de la connexion, il est crucial que votre personnage ne soit pas indifférent aux enjeux. Si c’est le cas, le roman est ruiné : on ne peut pas demander aux lecteurs de s’intéresser à l’histoire qu’on leur raconte davantage que ceux qui la vivent. Il y a mille manières différentes d’établir une telle connexion, la seule erreur étant de ne pas le faire.

Même dans les cas où les enjeux d’une histoire dépassent la situation individuelle du protagoniste, il est préférable de trouver une manière d’illustrer que tout cela a une résonance personnelle pour lui. Pourquoi ? Parce que c’est ainsi que fonctionnent nos émotions. Il est difficile d’avoir de l’empathie pour une foule, mais très facile de comprendre les souffrances d’un individu. Oui, Superman va sauver Metropolis de la destruction, et tant mieux pour les habitants de la ville, mais l’histoire sera plus poignante si, quelque part, Lois Lane est en danger (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle cette pauvre Lois est souvent en danger).

Il est généralement préférable que votre protagoniste ait quelque chose de personnel à perdre en cas d’échec. Oui, il peut s’agir d’un danger qui le frappe, lui ou un proche, mais en fonction des genres et des histoires, cela peut prendre une forme plus indirecte : il peut voire une histoire d’amour prometteuse se terminer avant terme ; il peut rater une promotion qu’il convoitait ; un de ses secrets peut être révélé, le mettant dans l’embarras ; il peut rater son année ou un examen important ; il peut perdre sa liberté, son honneur, sa fortune.

Dans certains romans, le protagoniste peut également être affecté sur un plan idéologique, dans le cas par exemple où une cause à laquelle il adhère est ruinée ou discréditée. Il peut également être affecté au niveau de ses valeurs : son altruisme, son professionnalisme, sa curiosité sont telles que son implication dans l’intrigue ne fait que se renforcer (« Sa place est dans un musée ! »)

Pourquoi est-ce que la fantasy multiplie jusqu’à l’écœurement les histoires d’Élus et de Prophétie ? Parce que c’est un moyen bon marché d’établir un lien entre un individu et des enjeux qui lui sont extérieurs (« Tu dois sauver le monde parce que tu es le seul à pouvoir le faire, la Prophétie l’a dit ! »)

Quelle que soit sa nature, cette connexion protagoniste-enjeux, soignez-la. Plus vous le ferez, plus votre histoire sera poignante. Si ce lien s’incarne dans un personnage, rendez-le attachant, faites en sorte qu’on comprenne pourquoi il peut inspirer de l’amour, de l’amitié, de la loyauté. Si c’est une cause, rendez-la concrète : faites-nous découvrir les habitants du village qui risque d’être démoli, faites-en des individus qu’on a envie de défendre ; présentez-nous le veuf dont l’assassinat de l’épouse sert de base à l’enquête de votre protagoniste, et laissez-le nous décrire sa femme avec ses mots. Tout ce travail va vous rapporter gros par la suite.

4. Établir un lien entre le lecteur et les enjeux

Naturellement, s’il est très important de tisser des liens entre le protagoniste et les enjeux, il faut en faire de même pour la lectrice ou le lecteur. Voilà encore une opération qu’il vaut mieux ne pas négliger. Plus le lecteur sera attaché personnellement à ce que vos personnages triomphent des enjeux qui sont au cœur de votre intrigue, plus il sera accroché par votre histoire, et plus il sera affecté émotionnellement en refermant le livre.

Heureusement, une bonne partie du travail qui permet d’établir le lien protagoniste-enjeux fonctionne également avec le lien lecteur-enjeux. Pour que votre lectorat adhère immédiatement et durablement aux enjeux, il est préférable de lui faire dès le départ passer du temps avec ceux-ci. Dès les premiers chapitres, laissez-le se promener dans les verts pâturages de la Comté, et faire connaissance avec la touchante innocence des Hobbits : lorsque les menaces qui pèsent sur le monde se préciseront, son attachement pour ce pays et ses habitants renforcera son émotion. Dans une romance, quand les deux amoureux traversent une crise et semblent sur le point de se séparer, c’est parce que vous aurez pris le temps, en amont, de montrer à quel point ils peuvent se rendre mutuellement heureux que vos lecteurs seront captivés. Dans un thriller, c’est parce que vous aurez consacré du temps à nous montrer qui sont les otages et à quoi ressemble leur vie que vos lecteurs craindront pour leur vie lorsque la situation tournera à l’aigre.

Personne ne se soucie réellement du sort de parfaits inconnus, de statistiques, de théories : ce n’est qu’en faisant réellement la connaissance des personnages secondaires, des victimes, des innocents, en apprenant qui ils sont, en les voyant évoluer de manière concrète, que l’on forge un lien avec eux et que l’on se soucie de leur sort.

Un avantage de procéder de cette manière, c’est que si vous vous montrez efficace, cela vous permettra de mettre en scène un personnage principal antipathique. Votre protagoniste peut être un vrai salaud s’il protège un personnage secondaire dont vous vous souciez ; si vous vous préoccupez sincèrement du but poursuivi par le protagoniste, dans une certaine mesure, cela vous préoccupera moins s’il doit, pour arriver à ses fins, user de méthodes qui ne sont pas très recommandables. Travailler ainsi sur l’attachement du lecteur et sur les enjeux permet ainsi de jouer avec ses sentiments et de le glisser dans les baskets d’individus ambigus, mais dont les aspirations sont nobles.

5. Rappeler les enjeux

Établir les enjeux de manière claire et mémorable dès le départ, c’est important. Mais ça ne suffit pas : il faut les rappeler encore et encore. La mémoire des lecteurs est loin d’être parfaite, en particulier en ce qui concerne leurs réactions émotionnelles. Oui, ils se souviennent sans doute de la Comté, ou de l’époux de l’héroïne que vous leur avez montré dans les premiers chapitres, mais si vous ne leur rappelez pas pour quelle raison ils les ont trouvés sympathiques, vous allez les perdre et la conclusion de votre histoire n’aura pas l’impact que vous souhaitez.

Il convient donc de rappeler régulièrement les enjeux, en particulier quand l’histoire est longue et complexe. Ce n’est pas si facile à faire que ça, parce qu’à rabâcher toujours les mêmes choses, on peut vite lasser. Il faut donc trouver un moyen de revitaliser la connexion entre le lecteur et les enjeux, sans se contenter de répéter les mêmes informations encore et encore. Pour cela, je vous propose trois pistes.

La première est la plus naturelle : c’est celle qui consiste à entrelacer ce rappel dans l’intrigue. Prenons la situation simple d’une histoire où l’enjeu est d’éviter la destruction d’un village ou d’une région. Si, au cours du récit, la situation ne cesse de se détériorer, que ce lieu subit des attaques répétées, que des intrigues secondaires mettent en scène en miniature ce qui risque d’arriver au terme du roman, vos lecteurs ne vont jamais perdre de vue les enjeux. Si l’étudiant qui est votre protagoniste est constamment ballotté par l’intrigue dans des événements qui l’empêchent d’étudier et que sa moyenne est de plus en plus mauvaise, le spectre du redoublement ne va jamais s’éloigner. Si ça fonctionne de cette manière, c’est très bien : il n’y a rien de plus à faire.

Mais parfois, les circonstances de l’intrigue font qu’il est difficile de procéder de la sorte. Une méthode qui fonctionne bien, dans ce cas, consiste à intercaler des intrigues secondaires qui font écho aux enjeux centraux de l’intrigue. Le héros vient en aide à des gens qui lui rappellent son village ; la détective fait la connaissance d’une femme dont la situation lui rappelle celle de son épouse ; une petite catastrophe locale rappelle qu’une grande catastrophe globale est sur le point de se produire. Ces événements servent à rappeler au protagoniste et au lecteur ce qui est en jeu et ce qui risque de se produire dans le pire des scénarios.

Enfin, troisième approche : le rappel symbolique. C’est le plus simple, mais ça peut également être le moins subtil. Votre protagoniste a sur lui un objet, ou alors il a une habitude, il chante une chanson, il a un tatouage, ou quoi que ce soit, qui représente les enjeux. En incluant ces éléments dans l’histoire, cela permet de rappeler les enjeux sans avoir à dérouler à nouveau toutes les explications. Si votre héroïne tente de refaire sa vie après le décès de son mari, la montre dont il lui a fait cadeau et avec l’ouverture de laquelle elle ne cesse de jouer peut suffire à indiquer aux lecteurs où elle se situe par rapport aux enjeux émotionnels de l’histoire.

6. Augmenter les enjeux

Dans une histoire dynamique, les enjeux évoluent progressivement. En général, la situation se corse et tout va de pire en pire. Nous aurons l’occasion d’aborder cet aspect dans un prochain billet en détail. Mais à ce stade, notez que les enjeux de départ ne sont pas nécessairement une donnée immuable, mais qu’elle est amenée à évoluer au cours du récit.

Le message

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Sur ce blog, j’ai passé beaucoup de temps à détailler de quelle manière le monde qui entoure un auteur, la civilisation, la culture, la fiction, peuvent l’influencer, l’inspirer, voire le pousser à se fourvoyer en dressant des obstacles sur sa route. C’est un fait : la littérature est un art poreux, qui subit des influences tous azimuts, et s’abreuve à des sources multiples.

Mais cette porosité fonctionne dans les deux sens. Si le monde influence la littérature, la littérature exerce elle aussi une influence sur le monde. C’est peut-être plus subtil, souvent presque imperceptible, mais une chose est sûre : un roman n’existe pas en vase clos, il laisse une marque sur le lecteur et interagit avec ses valeurs et ses convictions, et, partant, sur la société au sens large. Les romans de Jane Austen ont donné corps dans nos esprits à une certaine forme de romance mélancolique qui influence la manière dont nous concevons les relations amoureuses ; « 1984 » de George Orwell nous fournit les outils pour interpréter les méthodes des régimes totalitaires ; William Gibson et les pionniers du cyberpunk ont imaginé le vocabulaire de notre époque des décennies avant que celle-ci n’advienne.

Laisser ce type de marque dans l’esprit des lecteurs constitue une proposition extrêmement tentante pour certains auteurs. Prenant conscience que la littérature a le pouvoir d’éveiller les consciences et d’étendre la perception du monde qui nous entoure, certains romanciers choisissent d’en faire leur objectif, et de rédiger des romans à message. Il ne s’agit en aucun cas d’une obligation, mais juste d’une possibilité parmi d’autres qu’offre le monde de la fiction.

Un message n’est pas un thème

C’est quoi, un roman à message ? C’est une histoire conçue pour offrir au lecteur une proposition morale, un projet de société, un ensemble de valeurs. Un tel roman n’est pas « neutre », il ne se satisfait pas de laisser le lecteur décider de l’interprétation qu’il souhaite donner aux événements relatés dans le texte. À la place, il poursuit un objectif spécifique, un message que l’auteur a intentionnellement entrelacé dans son texte et qui est exprimé de la manière la moins ambigüe possible. « Il faut utiliser les ressources naturelles avec parcimonie », « La violence n’engendre que davantage de violence », « Le système économique s’autodétruira s’il ne traite pas les individus avec justice et humanité » : quel que soit le message, l’auteur l’a placé dans son histoire délibérément, charge au lecteur d’en prendre note, qu’il soit ou non d’accord avec la démonstration ou avec la conclusion qu’on lui propose.

Même si les deux notions sont liées, un message n’est pas un thème. La plupart des narratifs explorent, volontairement ou non, un ou plusieurs thèmes. Il s’agit de vastes sujets philosophiques ayant trait à la condition humaine ou à sa relation avec la société et/ou avec le cosmos, qui viennent donner du sens à une histoire, servir de fil rouge, l’inspirer, lui fournir un peu de cohérence ou lui conférer une résonance supplémentaire qui va potentiellement toucher le lecteur. Un thème, cela dit, n’est pas nécessairement explicite, il peut même exister indépendamment de la volonté de l’auteur (même si c’est dommage), et il peut être abordé de manière satisfaisante même si le lecteur ne prend pas conscience qu’il existe. C’est tout le contraire du message, qui, s’il est délivré de manière compétente, doit l’être sans ambiguïté. Cela laisse la place à la subtilité et à la nuance, mais enfin, si en refermant un roman à message, on n’a pas capté ce que l’auteur cherchait à nous dire, celui-ci a raté sa mission.

Pour qu’un message soit efficace, celui-ci doit faire partie des toutes premières intentions de l’auteur. Il doit être présent dès les premières ébauches de l’histoire et accompagner le développement du récit à chaque étape. Pour que votre roman communique efficacement, par exemple, que « L’enfance est ce qu’il y a de plus sacré », ou que « La liberté vaut mieux que la sécurité », il faut que vous ayez décidé dès le départ que cet énoncé va constituer la pierre angulaire de votre roman, et vous y tenir jusqu’au bout. Si vous décidez à mi-parcours que votre histoire doit comporter un message, et que vous choisissez de l’incorporer, par exemple, à travers les déclarations de vos personnages, la thèse va manquer de consistance et risque de rater sa cible.

Quelles valeurs sont défendues par les personnages principaux ?

La manière la plus évidente d’intégrer un message à un roman consiste à délivrer celui-ci à travers le cheminement du protagoniste. Si on peut définir une histoire comme un récit au cours duquel un personnage change, faites de ce changement le message que vous souhaitez adresser à vos lecteurs. Ainsi, la leçon que votre protagoniste va apprendre au cours de ses aventures est celle que vous souhaitez transmettre à travers votre livre. C’est le principe de la fable, ou du conte moral. Votre personnage principal peut être un candide qui découvre un aspect de l’existence dont il n’avait pas conscience, ou dont il avait été préservé par un mode de vie privilégié, ou alors un individu présentant une faille morale qu’il apprend à combler en croisant la route d’autres personnages. Attention, pour que cela fonctionne, il faut qu’il entame l’histoire en ignorant la leçon que vous transmettez à travers lui, ce qui peut le rendre détestable aux yeux de certains lecteurs. Faites en sorte de lui trouver des circonstances atténuantes, ou de rendre cette lacune cohérente avec le reste du récit.

Si vous souhaitez inclure un message à travers vos personnages mais que vous ne voulez pas que celui-ci prenne toute la place, une autre manière de procéder consiste à l’exprimer à travers les associations d’idées. Quelles valeurs sont défendues par les personnages principaux ? De quelle manière se comportent-ils ? Quels sont les fruits de leur attitude ? À l’inverse, quelles sont les valeurs des antagonistes et où cela les mène-t-ils ? Par exemple, un personnage qui se soucie d’écouter les points de vue de chaque personne et de respecter les individus, quelle que soit leur origine sociale, va être porteur d’un message égalitaire perceptible par le lecteur, même s’il ne constitue par l’argument central du roman.

Une autre manière d’amener un message dans un narratif, c’est d’intégrer celui-ci aux enjeux de l’histoire plutôt qu’au parcours du protagoniste. En clair : votre roman raconte l’histoire d’une lutte. Votre personnage principal est porteur de certaines valeurs qu’il souhaite voir triompher, et il affronte un ou plusieurs protagonistes dont les valeurs sont différentes. C’est dans l’articulation entre ces deux points de vue rivaux que se forge le message du livre. Le risque de cette approche, c’est qu’à trop privilégier le point de vue du protagoniste par rapport aux objections soulevées par l’antagoniste, votre message apparaisse comme incomplet ou naïf.

Le dosage est crucial, lorsque l’on écrit un roman de ce type. Par définition, un message est de nature morale, c’est-à-dire qu’il présente certaines attitudes comme bonnes ou mauvaises. Comme il n’existe pas de valeurs morales immanentes ou objectives, cela signifie que, potentiellement, une partie de vos lecteurs ne seront pas d’accord avec vous, ou pas convaincus par votre thèse. Et même s’ils le sont, une partie du lectorat n’apprécie pas de se voir donner la leçon, et réagit négativement à une histoire trop revendicatrice. La solution est de faire preuve de subtilité, de traiter les questions dans leur complexité, d’éviter d’enfoncer les portes ouvertes et de délivrer un message qui ne soit pas simpliste. À moins que vous n’écriviez un roman destiné au jeune public, des messages tels que « s’entraider, c’est chouette », « l’injustice, c’est pas bien » ou « le pouvoir corrompt » n’auront pas beaucoup d’intérêt. Cherchez, comme toujours, ce que vous pouvez apporter de singulier au débat, et vos lecteurs vous en seront reconnaissants.

Les femmes dans la fiction

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Il n’y a pas assez de femmes dans la fiction.

La question est particulièrement sensible dans le cinéma : selon une étude, en 2017, 24% des productions hollywoodiennes avaient une femme dans le premier rôle. Au total, la proportion de rôles féminins parlants était de 37%. Cela signifie qu’alors que dans la vie réelle, les femmes composent la moitié de la population, voire légèrement plus, à Hollywood, elles sont traitées comme une minorité, voire pire, une curiosité.

Il est difficile de mener une telle enquête dans le monde fragmenté de la littérature contemporaine, mais on peut parier que le cas hollywoodien n’est pas isolé, ne serait-ce qu’en vertu de la position unique que le cinéma populaire américain occupe au sein de la culture populaire. Même en admettant que les personnages féminins soient plus nombreux dans les livres que dans les films, les femmes restent sous-représentées, ce qui fait de la fiction une bien médiocre chambre d’écho du réel, incapable d’en représenter la substance sur une question aussi basique que la représentation des genres.

Même quand les femmes sont au premier plan dans un roman, c’est bien souvent que celui-ci s’adresse à des lectrices. On constate fréquemment une ghettoïsation des protagonistes féminins, qui s’épanouissent dans les romances, dans les romans feelgood ou dans d’autres livres principalement lus par des femmes, comme si elles représentaient des cas particuliers, des produits de niche. J’ai déjà eu l’occasion de raconter ici que la jeune fille qui sert de personnage principal à mes livres m’a valu toutes sortes de questions ainsi qu’une majorité de lectrices.

À l’inverse, les personnages masculins sont partout, dans tous les genres. Choisir un homme comme protagoniste apparaît bien souvent comme l’option par défaut, même pour les romancières, un choix « neutre », qui s’adresse à tout le monde, par opposition aux femmes, dont les auteurs se sentent parfois obligés de justifier l’inclusion. Qui a déjà demandé à Anne Rice si elle avait eu du mal à faire vivre son vampire Lestat, sous prétexte que c’est un homme ?

Cette inégalité de nombre et de traitement représente selon moi un problème. C’est même un défaut de la production culturelle dans son ensemble. On pourra choisir d’y voir la conséquence de la société patriarcale, mais les causes sont ici moins importantes que les solutions. Pour qu’il y ait davantage de femmes dans nos romans, il faut que les auteurs les incluent – et les autrices aussi, car nous intégrons tous des biais sans même nous en rendre compte.

Pour y parvenir, il faut en avoir la volonté et prendre un peu de recul sur ses propres écrits et sur ses mauvaises habitudes. Cela réclame également une prise de conscience sur la manière dont les femmes sont sous-représentées dans la fiction, et sur les manières de parvenir à rééquilibrer leur présence. En fait, un peu de bon sens suffit à faire merveille.

Pour celles et ceux qui souhaitent aller plus loin, cela dit, il existe des outils qui sont apparus ces dernières années dans cet espace charnière qui se loge entre le monde académique et la culture populaire. Ces méthodes, vous pouvez les découvrir et vous les approprier pour aboutir à une présence féminine moins déséquilibrée et plus naturelle dans vos romans.

Le syndrome de la Schtroumpfette

Le premier de ces outils est un instrument d’analyse. Développée il y a une trentaine d’année par la critique américaine Katha Pollitt, le Syndrome de la Schtroumpfette est le constat sur lequel repose principalement cet article, et dont dépendent une partie des outils suivants. Il pointe du doigt la surreprésentation des personnages masculins dans les œuvres de fiction, au détriment des personnages féminins.

L’exemple des Schtroumpfs est bien trouvé, puisque, pendant des années, dans la bande dessinée de Peyo, la Schtroumpfette était l’unique femme d’un village peuplé d’hommes, sa féminité devenant la caractéristique qui la définit, alors que ses voisins se distinguent par leurs centres d’intérêt ou leurs qualités (bricoleur, costaud, etc…) Et pour arranger le tout, la Schtroumpfette n’est même pas un vrai Schtroumpf, c’est une créature artificielle créée par Gargamel pour semer la division parmi ses ennemis.

Bref, comme l’écrit Katha Pollitt :

« Le message est clair. Les garçons sont la norme, les filles la variation ; les garçons sont centraux quand les filles sont à la périphérie ; les garçons sont des individus alors que les filles sont des stéréotypes. Les garçons définissent le groupe, son histoire et ses valeurs. Les filles existent seulement dans leur relation aux garçons. »

Si, dans votre roman, un personnage féminin n’a pas d’autre raison d’être que d’être une femme, qu’elle n’a ni traits distinctifs, ni caractéristiques, ni aspirations qui lui sont propres, et que rien de tout cela n’est thématisé, c’est que vous entrez en territoire schtroumpf et qu’il faut schtroumpfer votre roman pour qu’il soit moins schtroumpf.

Le test de Bechdel

Sans doute le plus connu de tous les outils destinés à ausculter la représentation des femmes dans la fiction, le Test de Bechdel pose un jalon d’une représentation minimale des personnages féminins. Présenté par la bédéaste américaine Alison Bechdel dans sa bédé « Dykes to Watch Out For », il consiste à porter un jugement sur un film, un livre ou toute autre histoire en fonction des critères suivants :

  1. Il doit y avoir au moins deux femmes dans l’œuvre.
  2. Celles-ci doivent parler ensemble.
  3. Et au moins une de leurs conversations doit concerner un sujet qui est sans rapport avec un homme.

L’intérêt du test de Bechdel n’est pas qualitatif. Les œuvres qui remplissent les trois critères ne sont pas meilleures que les autres, et ne font pas nécessairement figure de référence dans la bonne représentation des femmes dans la fiction. En réalité, c’est un test en négatif : il est effarant de constater le nombre très élevé d’œuvres qui ne parviennent même pas à atteindre ce seuil minimal.

Par simple souci de sécurité, faites passer le test de Bechdel à votre manuscrit. Si c’est un échec, peut-être souhaiterez-vous y apporter quelques modifications.

Le test de Mako Mori

Je cite rapidement ce test, que vous trouverez peut-être intéressant, même si selon moi, il rate complètement sa cible.

Il a été inventé en référence à Mako Mori, un personnage du film Pacific Rim. Le long-métrage de Guillermo Del Toro ne passe pas le test de Bechdel : il échoue même sur les trois critères, puisqu’il n’y a qu’un seul personnage féminin, qui, donc, s’appelle Mako Mori. Cependant, des fans estiment que la qualité de ce personnage est telle que, d’une certaine manière, il transcende les critères décrits par Alison Bechdel et doit être jugé selon une grille d’interprétation différente.

En deux mots, selon cette dernière, une œuvre passe le test si :

  1. Il y a au moins un personnage féminin.
  2. Celui-ci a son propre arc narratif.
  3. Cet arc ne sert pas de soutien à l’histoire d’un personnage masculin.

Pour moi, les inventeurs de ce test n’ont rien compris au test de Bechdel, et ne cherchent qu’à justifier à leurs propres yeux leur intérêt pour un personnage assez médiocre. Comme je l’ai dit, tout l’intérêt du test de Bechdel concerne le nombre d’œuvres qui le ratent. Imaginer des critères de rattrapage pour continuer à avoir de l’estime pour une œuvre sans trop culpabiliser vis-à-vis de la place qu’elle réserve aux femmes, c’est absurde. Balayons ce prétendu test par une simple question : pourquoi n’y a-t-il qu’un seul personnage féminin dans Pacific Rim ? Rien ne semble justifier ce choix.

Le test de la lampe sexy

Là, on monte d’un cran dans l’échelle du militantisme et dans celle du sarcasme. La scénariste de bande dessinée américaine Kelly Sue DeConnick a inventé cet outil afin de déterminer la valeur de la place accordée à un personnage féminin dans une œuvre de fiction. La règle s’énonce de la manière suivante :

Le test est raté si le personnage féminin examiné pourrait être remplacé par une lampe sexy sans que cela ne fasse dérailler l’intrigue.

Ce qu’il faut comprendre par cette image de la « lampe sexy », c’est la femme réduite à son image d’objet de désir ou d’objet tout court : un personnage qui n’affecte pas l’intrigue par lui-même, qui ne poursuit pas de buts propres, qui n’a pas d’agencité et qui ne sert qu’un objectif décoratif. La femme vue comme une lampe sexy, c’est un simple trophée, dont l’unique fonction est de servir de motivation à un protagoniste masculin, soit parce qu’elle a été enlevée et qu’il faille la sauver, parce qu’on lui a fait du mal et qu’il faille la venger, ou qu’elle serve de récompense pour le héros à la fin de l’histoire.

Certains observateurs font remarquer que, dans le cas des James Bond Girls par exemple, on a affaire à des personnages qui ne peuvent pas être remplacés par des lampes sexy, parce qu’elles sont bien souvent chargées, en plus des rôles décrits ci-dessus, de délivrer de l’exposition au héros. Sans se démonter, Kelly Sue DeConnick a donc créé la catégorie de la « lampe sexy avec un post-it collé dessus » pour décrire ce cas de figure et souligner qu’il ne s’agit pas non plus d’un cas idéal d’inclusion des personnages féminin dans une œuvre de fiction.

Ce qu’il faut en retenir est simple : si vous mettez un personnage féminin dans votre roman, faites en sorte qu’il s’agisse d’un personnage en tant que tel, pas un trophée ou une excroissance d’un personnage masculin. Votre histoire n’en sera que plus intéressante.

Les femmes dans le frigo

Il ne s’agit pas à proprement parler d’un test, mais c’est une figure classique de la narration contemporaine dont tout auteur doit être conscient. L’expression a été créée en 1999 par la scénariste américaine Gail Simone, en réaction à un numéro de la bande dessinée Green Lantern, dans lequel le personnage principal retrouvait sa petite-amie dans son réfrigérateur, morte et découpée en morceaux par un de ses ennemis. Partant de là, Gail a animé pendant quelques années un blog où elle répertoriait des cas similaires issus de la culture populaire.

En deux mots, on a affaire à un cas de « fridging », pour citer le néologisme né à cette occasion, dans les conditions suivantes :

On a affaire à un cas de fridging lorsqu’un personnage féminin meurt, est blessé, violé ou subit une intense souffrance dans le seul but de faire progresser l’histoire d’un personnage masculin. En général, cette femme est l’épouse ou la petite amie du protagoniste, ou un membre de sa famille.

Attention de ne pas mal interpréter ce constat : cela ne veut pas dire que rien ne doit jamais arriver aux personnages féminins, et que toutes les descriptions de violence à leur encontre sont forcément suspectes. En fait, ce qui rend cette observation pertinente, c’est que ce genre de cas est extrêmement répandu : la pop culture, et la littérature en général, regorgent de cas de « femmes dans le frigo », des personnages féminins dont la seule raison d’être est de souffrir pour motiver les personnages masculins.

Il s’agit d’un cliché, ce qui est déjà problématique. En plus, il revient à considérer que les souffrances endurées par les personnages féminins sont des problèmes dont les personnages masculins sont les réelles victimes : c’est à leurs sentiments que l’on s’attache, la violence endurée par les femmes dans le réfrigérateur n’est généralement pas le sujet. Enfin, le fridging perpétue le lieu commun qui consiste à représenter les femmes en littérature comme des victimes, sans réel contrôle sur leur destin.

Pourtant, il n’est pas si difficile d’éviter ça. Le plus simple, c’est d’utiliser un personnage masculin dans le rôle de la victime. Il est possible que cela ne vous semble pas naturel au premier abord, ce qui montre à quel point les racines du cliché sont profondes. Et si vous tenez réellement à faire souffrir un personnage féminin, faites en sorte de montrer clairement que c’est leur souffrance à elles qui compte en premier lieu, et que la colère ressentie par leur entourage n’est qu’un effet secondaire.

Le test Ellen Willis

Inventé par la journaliste et critique américaine Ellen Willis dans les années 1970, le test qui porte désormais son nom est, à l’origine, plutôt destiné à porter un regard sur les paroles des chansons. Voilà en quoi il consiste :

Prenez les paroles d’une chanson écrite par un homme au sujet d’une femme et intervertissez les sexes des personnages. Si la nouvelle version paraît ridicule ou impensable, c’est probablement que l’original était sexiste.

Par extension, on peut appliquer le même critère à n’importe quelle œuvre de fiction. Est-ce que les personnages d’un roman continuent à fonctionner si on inverse leur genre ? En particulier, est-ce que ça aurait du sens si on échangeait les sexes des deux personnages principaux du roman, une femme et un homme ? Si la réponse est non, à moins qu’il ne s’agisse par exemple d’une histoire consacrée à la grossesse, il est possible que l’œuvre originale soit sexiste, ou en tout cas qu’elle se situe dans un décor sexiste.

Difficile d’appliquer le test Ellen Willis, par exemple, aux romans de Jane Austen, mais c’est plutôt un symptôme de l’époque dans lequel ils se situent, davantage qu’un sexisme de l’autrice.

La technique de Ripley

Baptisée ainsi en hommage à Ellen Ripley, le personnage central de la série de films Alien, la technique de Ripley constitue une solution simpliste mais efficace au test Ellen Willis ou à d’autres outils présentés dans cet article.

Ce qu’il faut savoir, c’est que le manuscrit original du film Alien, signé Dan O’Bannon, est neutre du point de vue du genre. Tous les personnages sont décrits par leurs noms de famille, charge au metteur en scène de choisir qui est une femme et qui est un homme. C’est ainsi que Ripley, officière en second et protagoniste du film, est devenu une femme et que d’autres personnages, plus nombreux mais moins importants, sont devenus des hommes, sur décision du réalisateur Ridley Scott. Partant de ce principe, on pourrait prendre le même script et parvenir à des résultats très différents.

La technique de Ripley consiste tout simplement à se demander, pour chaque personnage, ce qui se passerait si on inversait son sexe. La caissière qui est prise en otage par un braqueur de banque au début de votre thriller, et si c’était un homme ? Et si le braqueur était une braqueuse ? Et si la Belle au bois dormant était un Bellâtre, maudit par un Sorcier et sauvé par une Princesse ?

L’intérêt de cet exercice intellectuel est qu’il n’engage à rien : il s’agit simplement de se poser la question, pour chaque personnage, de savoir si ça changerait quelque chose et si ça serait intéressant de simplement inverser son sexe. Le premier constat, c’est que dans la plupart des cas, ça ne change rien de crucial ; le second constat, pour beaucoup d’auteurs, c’est de réaliser qu’ils ont tendance à confier certains rôles archétypiques plutôt à des femmes ou à des hommes. Typiquement, les femmes reçoivent les rôles de victimes, de séductrices, d’aidantes ; les hommes héritent des rôles de sauveurs, de dirigeants, d’entrepreneurs.

Pris isolément, rien de tout ça n’est problématique. Après tout, nous sommes tous traversés par des valeurs qui nous dépassent et que nous perpétuons sans nécessairement en avoir conscience. Cela dit, il peut être utile de faire cette prise de conscience et, si on le juge opportun, de « Ripleyiser » certains rôles, pour confier à des personnages féminins ou masculins des fonctions que l’on imaginait de prime abord attribuer à l’inverse.

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – l’Histoire