L’interview : Laurence Suhner

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Même si, comme vous allez le lire ci-dessous, Laurence Suhner ne se considère pas comme une « autrice à succès », elle a ravi de nombreux lecteurs et lectrices avec sa série de science-fiction « QuantiKa », désormais regroupée en un seul volume. L’actualité de cette écrivaine basée en Suisse romande, c’est la sortie d’une nouvelle duologie, intitulée « Ziusudra ».

Ta saga QuanTika se retrouve regroupée en un seul tome. Qu’est-ce que ça représente pour toi ?

Quand je me suis lancée dans QuanTika, je n’imaginais pas directement une saga en plusieurs volumes, mais un gros roman avec des points de vue multiples (de nombreux personnages variés) et moult rebondissements. En avançant, l’histoire a pris de l’ampleur et je me suis rendu compte qu’il serait plus facile de la lire (et de l’écrire !) en deux, voire trois volumes. J’ai donc mis des séparations aux endroits qui me semblaient les plus appropriés, ce qui a donné les trois tomes de la trilogie : Vestiges, paru en 2012 et réédité en poche (Folio-SF) en 2018 ; l’Ouvreur des Chemins, paru en 2013 et réédité en poche en 2019, puis finalement Origines en 2015 (réédition 2019).

Pour moi, l’intégrale rend donc bien compte de mon idée première.

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QuanTika, c’est une trilogie qui change beaucoup de ton et d’ambiance d’un tome à l’autre. Retrouver toute l’histoire dans un seul volume, ça va déboucher sur une expérience de lecture différente ?

QuanTika change de ton et d’ambiance à l’intérieur même des tomes, car le lecteur suit différents personnages avec leurs caractères respectifs et leurs réactions propres aux épreuves qu’ils traversent. La plupart sont intimement connectés à l’univers de Gemma, exoplanète glacée, et sont en proie constante aux aléas du climat et aux catastrophes que la planète subit au cours du récit.

Il y a aussi le point de vue particulier d’Ambre Pasquier, avec ses origines indiennes et son passé refoulé de musicienne, et la résurgence progressive de ses souvenirs d’enfance à Mumbai à mesure que le récit se dévoile. Le personnage d’Ambre, avec son vécu tragique que l’on découvre peu à peu à travers ses souvenirs d’enfance en Inde, donne d’ailleurs son ton sombre et onirique à la trilogie.

Il y a également la voix de Tokalinan, personnage non-humain, que j’ai essayé de rendre le plus étrange possible dans ses pensées et son comportement, ce qui, pour moi, a été l’une des difficultés majeures du roman. Ces deux personnages, Ambre et Tokalinan, on le verra, sont intimement connectés pour la résolution finale de l’intrigue.

Pour moi, rassembler les trois tomes en un seul ne donne pas lieu à une lecture différente, mis à part la gestion du volume en lui-même, d’un poids conséquent. Heureusement, il existe le papier Bible, qui rend le maniement de la bête plus aisé !

QuanTika a failli être une bande dessinée avant d’être un roman. Tu as d’ailleurs une carrière d’autrice de bédé. Est-ce que l’image, la narration séquentielle ont une influence sur ton écriture ?

Oui, absolument.

Je vois mes personnages avant de les mettre en scène, je vois les actions et les scènes également, comme si j’étais au cinéma.

Le dessin est pour moi indissociable de l’écriture. Il m’arrive de storyboarder des scènes, notamment celle, dans le tome 1, où Kya descend dans le gouffre de la Vallée des Ombres. Et je desssine toujours mes personnages avant de les mettre en scène.

Mais la musique joue également une grande part dans mes créations. Mes idées surgissent souvent de la musique, des états d’esprit qu’elle provoque. C’est pour cela que j’aime beaucoup la musique indienne classique, qui joue sur les états d’âme. Mais c’est le rôle de la musique en général : susciter des émotions.

J’ai définitivement une approche « multimédia » de la littérature.

Ce qui m’importe, c’est de raconter une histoire, peu importe sous quelle forme : dessin, écriture, morceau de musique, et parfois le tout mélangé.

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Ton nouveau roman s’intitule « Celle qui sait : Ziusudra » qu’est-ce que tu peux nous en dire ?

Le roman s’intitule Ziusudra et il est divisé en deux tomes : « Celle qui sait », qui va paraître le 21 octobre prochain ; et « Celui qui voit », qui paraîtra en 2022 ou début 2023.

Il s’agit d’une « suite alternative » de QuanTika. On y retrouve certains personnages de la trilogie, mais aussi de nouveaux. L’intrigue est totalement différente.

On pourrait décrire le projet ainsi :une suite inattendue de QuanTika qui emmènera le lecteur dans les arcanes d’une société secrète millénaire ; de la Mésopotamie antique à Novgorod, au nord de la Russie ; et de la Terre au système AltaMira, voire bien plus loin encore. Tout cela sur fond d’univers divergent.

A noter que la fin ultime du diptyque ouvre sur une lecture très différente de toute la trilogie.

Un premier roman primé, réédité en poche, traduit : tu es une écrivaine à succès. Est-ce que c’est comme ça que tu le perçois ?

Hahahaha !

Je crois que ça suffit comme réponse…

Qu’est-ce qui est le plus difficile pour toi dans le processus d’écriture ?

Gérer la vie à côté !

Pour écrire j’ai besoin de calme et d’être totalement connectée à mon univers, ce qui est de plus en plus difficile dans le contexte économique actuel. La crise sanitaire a grandement péjoré la vie des indépendants et des artistes en général, les privant durablement de leurs revenus. Je donnais des cours, mais les arrêts successifs liés aux mesures sanitaires ont rendu les élèves timides. Il faut trouver d’autres moyens de subsistance, beaucoup moins folichons dira-t-on, et qui laissent encore moins de place à l’écriture. Pour moi, écrire est donc de plus en plus difficile, en raison du contexte actuel.

Toi qui a enseigné, entres autres, l’écriture scénaristique, un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Lire, écrire le plus possible, pousser son texte au maximum, toujours se remettre en question, recommencer, persévérer et beaucoup imaginer et rêver. Et surtout, nourrir son imaginaire ! Libre à chacun de trouver sa manière de le faire. Pour moi, c’est la musique, les concerts, l’art, mais aussi la nature, la mer, l’évasion. Et la lecture, bien sûr !

Tu fais partie du Gahelig, le Groupe des auteurs helvétiques de littérature de genre. Y-a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

A part un attrait très prononcé pour la nature sauvage (montagne, lac et mer), je ne vois pas.

L’interview: François Curchod

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C’est le retour des interviews sur le site. Cette semaine, j’ai le plaisir de vous proposer à la lecture un échange avec François Curchod. François est un auteur suisse né en 1987. On lui doit la série de fantasy « Orlan & Byggvir », dont le deuxième tome vient de sortir, ainsi que les nouvelles parues sous le titre « Le recueil des émotions »

« La Montagne du pouvoir » est le deuxième tome de ta série « Orlan & Byggvir ». Comment t’es-tu lancé dans l’écriture de cette suite ?

Après le premier tome, j’ai ressenti le besoin de faire autre chose. Alors pendant une année, je me suis lancé le défi d’écrire une nouvelle par mois, chacune traitant d’une émotion différente. C’était grisant de faire quelque chose de nouveau, différent. Mais l’histoire d’Orlan & Byggvir m’a très vite rattrapée.

Quand j’ai replongé dedans, j’ai écrit une centaine de pages, avant de faire une nouvelle pause. C’était au début de la covid et je n’avais plus la motivation. Pendant plusieurs semaines, je n’ai touché aucun manuscrit. Finalement, j’ai lentement repris, et au fil des pages, mon envie de créer est revenue. Aujourd’hui, je suis content de publier cette suite. Ce tome a été plus difficile à écrire !

En quoi est-il différent du premier ?

Les lecteurs qui ont découvert le premier volume avaient pratiquement toute la même question. Pourquoi s’appelle-t-il Orlan & Byggvir, alors que l’histoire suit essentiellement Orlan ? À l’époque, je ne m’en étais pas rendu compte d’avoir donné autant d’importance à ce personnage.

Alors j’ai voulu rectifier le titre. Dans ce tome, l’histoire tourne bien plus autour de Byggvir. Contrairement à son ami, il ne se sent pas taillé pour l’aventure. Pourtant, il n’a pas le choix. Il doit prendre la route, c’est une question de survie !

C’est aussi pour ça que j’aime discuter avec mes lecteurs. Ils voient des choses qui m’échappent. Grâce à eux, j’ai pu rectifier le tir sur le deuxième tome et je les en remercie. Sans eux, il aurait été bien différent. Certainement moins bien d’ailleurs !

Qu’est-ce que tu as appris sur l’écriture lors de la rédaction du premier volume, que tu as pu mettre en application dans celui-ci ?

Je crois que ce qui m’a le plus servi, c’est de comprendre la construction d’un ouvrage. Parce que lorsqu’on commence, généralement on tâtonne. Et plus on écrit, plus on progresse.

Pour ma part, j’ai pris l’habitude d’avancer par actes. Un peu comme des points de passage que je m’impose. Ils sont souvent constitués de trois parties. C’est une technique très connue, qui nous vient du théâtre et qui m’a énormément servi pour le premier tome.

Au départ, il devait en être de même pour « La montagne du pouvoir ». Mais je me suis rapidement rendu compte que je ne pouvais utiliser précisément la même approche. C’est de cette manière que j’ai compris que ce tome serait constitué de quatre parties. Et comme par magie, l’histoire s’est constituée face à moi !

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Quelle est ton approche de l’écriture ? Comment est-ce que tu travailles un nouveau projet ?

Souvent, ça commence par une simple phrase, que j’écris sur une note de mon téléphone. Elle se remplit plus vite qu’elle ne se vide, ce qui est bon signe ! De temps à autre, je vais y puiser une idée que j’intègre à l’une de mes histoires, ou alors si je la trouve vraiment pertinente, je l’utilise comme sujet principal de mon récit.

Ensuite, je construis des personnages et des lieux autour de cette idée. Bien souvent, cette partie me prend pas mal de temps. J’aime que mes protagonistes soient bien construits. J’apprends à les connaitre avant de les coucher sur papier. Je m’imagine leur vie, leurs habitudes. J’ai besoin de les cerner pour retranscrire leurs émotions. Il n’y a qu’une petite partie de leur personnalité que je retranscris, uniquement l’essentiel qui servira au récit. Mais dans ma tête, c’est comme s’ils étaient vivants.

Est-ce que ta saga obéit à un plan auquel tu te conformes, ou est-ce que chaque épisode est inventé sur le moment ?

Un peu des deux.

Comme je l’ai déjà dit, je travaille par acte, ce qui me fait deux ou trois points de passage par tome. Pour résumer, je connais le début, le milieu et la fin de l’ouvrage avant de l’écrire. Tout ce qui se passe entre ces jalons me vient spontanément. Et quand rien ne me vient, je prends du temps pour moi. Je vais me vider la tête en pratiquant du sport et bien souvent cela me donne de nouvelles idées pour continuer mon récit. Ensuite, il ne me reste plus qu’à m’en souvenir en rentrant !

Idéalement, on se dirige vers combien de tomes ?

Cinq. C’est prévu ainsi depuis le début, et rien ne devrait changer. Je connais déjà la fin de tous les tomes, ce qui me permet d’être assez catégorique sur ce point.

En revanche, j’aimerais peut-être par la suite écrire un prequel sur Baldur. Je trouve que ce personnage mériterait son propre ouvrage. Mais si ça se fait, ce sera après la sortie de l’intégralité de l’histoire d’Olran & Byggvir.

Tes deux personnages principaux sont deux amis. Qu’est-ce que tu as à dire sur l’amitié masculine, à travers ton texte ?

Beaucoup de choses. Pour moi, elle a constitué une grande partie de ma vie. J’ai toujours été entouré de quelques amis, qui ont changé au cours de ma jeunesse, jusqu’à trouver une stabilité vers dix-sept ans. C’est vers cet âge-là que j’ai rencontré ceux qui encore aujourd’hui me supportent jour après jour !

Pour moi, Orlan & Byggvir ne sont pas que des amis. Ils sont plutôt comme deux frères. Et c’est ça que j’ai voulu mettre en avant. Cet amour fraternel qu’on peut ressentir pour quelqu’un qui ne partage pas le même ADN que vous.

C’était mon cas avec quelqu’un dont je tairai le nom. D’ailleurs, avant d’écrire le premier tome, lorsque l’idée n’était encore qu’une histoire dans ma tête, il était Byggvir.

Il ne lui ressemble pourtant absolument pas. Mais j’avais besoin de le sentir là avec moi pour réussir à retranscrire cette amitié que nous partagions.

Je parle de lui au passé, car il nous a malheureusement quittés subitement il y a de cela bientôt deux ans. Ça a été un déchirement pour ma famille et moi. Il était comme un frère pour ma femme et moi. De plus, il était le parrain de ma fille.

Les mois qui ont suivi cette tragédie ont été compliqués. Heureusement, nous sommes bien entourés, ce qui nous a aidés à remonter la pente.

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Quelle part de toi peut-on retrouver en Orlan ? Et en Byggvir ?

C’est une très bonne question ! Plusieurs fois je me la suis posée sans jamais avoir trouvé une réponse précise.

Je crois que j’aimerais ressembler un peu plus à Orlan. Il est courageux, même si parfois il est têtu et qu’il s’emporte un peu rapidement. Mais au fond, c’est un jeune homme plein de bonne volonté qui veut comprendre qui il est.

Je pense que mon caractère se rapproche plus de celui de Byggvir. Il est réservé et aime peu sortir de sa zone de confort. Moi, je dois parfois m’y forcer ! C’est également quelqu’un qui a une confiance en lui assez friable. Il lui en faut peu pour douter de ces capacités. J’étais comme lui a son âge. Mais heureusement avec le temps, j’ai réussi à croire en moi et surtout à mettre de côté le jugement des autres, qui est bien souvent moqueur et t’empêche d’avancer. J’espère que Byggvir y parviendra également en vieillissant !

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Lancez-vous ! Au début, l’écriture c’est personnel. On est dans son coin, face à un écran ou à une feuille et il faut produire quelque chose. Pour moi, c’est le moment le plus difficile. Mais dès que vous aurez eu la chance de faire lire à quelqu’un vos écrits et que ça plaira réellement à cette personne, vous serez heureux de l’avoir fait. C’est à partir de ce moment-là que l’écriture prend tout son sens pour moi. Ça doit être un moment de partage qu’on vit avec ses lecteurs.

Tu fais partie du Gahelig, le Groupe des auteurs helvétiques de littérature de genre. J’ai aperçu quelques « septante » dans tes livres. Y-a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

Si j’avais écrit différemment, j’aurais eu la sensation de me « travestir ». Comme tu l’as dit, je suis Suisse, et j’ai toujours utilisé septante ou nonante, même à l’écrit. Il était impensable pour moi de franciser ces chiffres.

Au-delà de la fantasy, est-ce que tu nourris d’autres projets littéraires dont tu pourrais nous parler ?

Oui, absolument. Comme je l’ai déjà dit plus tôt, j’ai écrit un recueil de nouvelles ou toutes les histoires sont très différentes les unes des autres. Quand je travaillais dessus, je ressentais le besoin d’explorer des genres différents et des temps verbaux qui m’étaient à l’époque encore étrangers. Je crois que tout cela m’a servi à discerner quelles façons d’écrire me plaisaient et d’écarter celles qui ne me convenaient pas.

D’ailleurs, actuellement, je travaille sur un ouvrage de science-fiction très excitant qui accapare la plupart de mon temps. J’espère pouvoir en dire plus rapidement, mais pour le moment le projet n’est pas encore assez abouti.

Critique: La Saga du Commonwealth

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Au 24e siècle, l’humanité est à son apogée, elle qui s’est étendue à travers des dizaines de mondes prospères, reliées entre eux par des trous de ver. Une découverte astronomique menace de tout faire basculer.

TITRE : La Saga du Commonwealth

AUTEUR : Peter F. Hamilton

EDITEUR : Bragelonne (ebook, 4 volumes)

Depuis des années, je n’avais plus lu de science-fiction, alors que c’était mon genre de prédilection lorsque j’étais jeune. J’avais un peu de temps, je me suis lancé avec un brin d’inconscience dans la lecture de ce roman-fleuve de plus de 2’000 pages, que l’on lit comme on gravit l’Everest. Je dis bien « roman », parce qu’à mon sens, même s’il est coupé en quatre dans l’édition française, en deux dans l’édition originale, il s’agit bien d’une seule histoire.

Le principal intérêt de cette œuvre, c’est la manière dont l’auteur construit son univers, cette humanité florissante mais culturellement stagnante, où la pauvreté n’existe plus vraiment et la mort pas davantage. Comme il a beaucoup de place pour le faire, il prend le temps d’examiner certaines des implications de la construction de cette société future, pour se demander par exemple à quoi peut ressembler une enquête et un procès pour meurtre quand les victimes peuvent revenir à la vie et que les coupables peuvent faire effacer tout souvenir de leur méfait. A ce titre, « La saga du Commonwealth » est une lecture très plaisante. On pense aux « Seigneurs de l’Instrumentalité » de Cordwainer Smith, où l’auteur abordait son univers par toutes sortes de facettes différentes. Cela dit, ici, plutôt que de faire vivre le Commonwealth à travers une série de nouvelles, Peter F. Hamilton choisit d’intégrer toutes ses idées dans un seul narratif. C’est ambitieux, parfois bancal mais souvent payant. C’est comme lire une dizaine de romans de science-fiction classiques, amalgamés tous ensemble.

L’intérêt principal de cette approche pour le lecteur, c’est que cela lui permet de suivre l’évolution de très nombreux personnages, qui, presque tous, évoluent énormément entre le début et la fin du roman. Il est fascinant de contempler la trajectoire de certains d’eux, qui changent de rôle et de situation, parfois de manière spectaculaire, au long de cette très longue histoire. Hélas, s’ils endossent toutes sortes de fonctions narratives différentes, ces personnages n’acquièrent jamais beaucoup d’épaisseur. Chacun d’entre eux peut être entièrement décrit en une courte phrase, ils changent peu sur le plan psychologique et la plupart d’entre eux n’apprennent rien sur eux-mêmes au cours du roman. Cela facilite l’abord de cette saga, car cela permet de se remémorer facilement qui est qui, mais du point de vue narratif, on reste un peu sur sa faim.

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« La saga du Commonwealth » souffre d’autres types de défauts. Le principal, c’est que Peter F. Hamilton est le genre d’auteur qui aime décrire précisément la position des ailerons d’un planeur. Un bon éditeur aurait facilement pu couper un petit millier de pages sans nuire à la cohérence du récit. Les descriptions techniques de l’auteur sont interminables, il ne manque aucune occasion de nous dire de quelle manière tous ses personnages sont habillés, le roman est truffé d’exposition qui ne sert pas l’intrigue et vérolé par des pages et des pages de bavardages. On ne compte pas les scènes de réunion dans des bureaux, ou des décideurs communiquent à d’autres décideurs des informations que le lecteur connait déjà. C’est aussi exaltant à lire que de participer à une téléconférence au boulot.

Peter F. Hamilton, qui ne maîtrise pas toujours les règles de base de la narration focalisée, est également très amateur des scènes d’action qui ne font pas avancer l’histoire. J’ai dénombré quatre opérations de police qui se soldent par des échecs. Les dernières centaines de page sont occupées par une scène de poursuite qui n’en finit pas, qui n’est pas mal menée en soi, mais dont les rebondissements sont si nombreux qu’on finit par perdre tout intérêt pour sa conclusion. « La saga du Commonwealth » est donc un bouquin qu’il faut apprendre à lire, en sautant au besoin des paragraphes ou des pages entières pour éviter l’enlisement.

C’est également un roman qui présente un point de vue très conservateur. Rien de mal à ça en théorie, mais la conséquence de cette perspective, c’est que la société du Commonwealth ressemble énormément à celle du capitalisme tardif du début du 21e siècle : la société est mue par de grosses corporations familiales, couplées avec de fragiles institutions démocratiques, une situation présentée sous un jour positif par l’auteur. On croit rêver quand il nous révèle que l’urgence climatique que connait notre époque a été exagérée, et vite réglée par les multinationales de l’avenir.

La Saga du Commonwealth se montre également rétrograde dans la manière dont elle rend compte de la diversité de l’être humain. Le roman est ouvertement sexiste, les personnages féminins sont systématiquement décrits sous l’angle de leur beauté physique et cantonnés à des stéréotypes. La société qui nous est montrée ressemble à celle des vieilles séries américaines : une majorité de premiers rôles blancs aux noms anglo-saxons, et quelques rôles secondaires joués par des minorités ethniques. L’Asie n’est pratiquement jamais mentionnée ou prise en compte.

Pour résumer mon sentiment : « La Saga du Commonwealth » est un petit diamant contenu dans un énorme amas de gravats et de boue. On y trouve de bonnes idées et une grande ambition, mais au mépris de certains aspects que je considère comme des fondamentaux de l’écriture romanesque. L’auteur gagnerait par ailleurs à élargir ses horizons, selon moi.

Le genre : la substance et la surface

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Je le reconnais, ma proposition de diviser toute la fiction en seulement quatre genres dans un récent billet s’est heurtée à une forte résistance. Je m’y attendais (d’ailleurs, j’ai écrit cette phrase il y a des mois, bien avant de recevoir la moindre réaction).

Mais je ne me décourage pas, et je vous propose cette semaine une autre nomenclature, aussi distincte de celle que l’on utilise habituellement que de celle que j’ai proposé pour la remplacer.

L’idée de base est simple : ce que nous appelons habituellement « genre » n’existe pas vraiment, mais est composé de deux notions distinctes, que j’ai choisi d’appeler la « substance » et la « surface. »

La substance, c’est ce qui caractérise un genre dans son fonctionnement : ses traits distinctifs du point de vue de l’intrigue, du thème ou des personnages. La surface, c’est l’ensemble des motifs et des éléments esthétiques qui sont traditionnellement associés au genre, sans en constituer pour autant le cœur.

Les deux parties sont parfaitement détachables

Un exemple ? La science-fiction, en gros, c’est le genre littéraire qui s’attache à mettre en scène des personnages aux prises avec les mutations scientifiques, technologiques, sociales et psychologiques de l’humanité. Ça, c’est la substance. La surface, ce sont des vaisseaux spatiaux, des robots, des pistolets laser et des machines à voyager dans le temps.

Mais en réalité, les deux parties sont parfaitement détachables et peuvent exister indépendamment l’une de l’autre. Ainsi, vous pouvez, sans difficultés, mettre en chantier un roman qui s’inscrit dans la substance d’un genre, mais avec la surface d’un autre.

Vous prenez par exemple la romance. En substance, on a affaire à un genre qui s’intéresse à la naissance et à l’évolution du sentiment amoureux auprès de ses personnages principaux. Et bien vous pouvez y apposer la surface de la science-fiction, et soudain les tourtereaux s’éprennent l’un de l’autre au cœur d’un empire galactique déchiré par une guerre stellaire. D’ailleurs, vous pourriez raconter exactement la même histoire (dans les grandes lignes) avec la surface d’une invasion de zombies, d’une saga de fantasy ou d’un récit de guerre.

Ce ne sont, finalement, que des habillages interchangeables, des « skins », comme on le dit en informatique pour désigner les thèmes qui permettent de modifier l’apparence d’un logiciel ou d’un personnage de jeu vidéo sans en altérer les fonctionnalités.

De nombreuses œuvres connues peuvent être analysées avec cette grille de lecture

Il suffit de renverser l’équation pour réaliser à quel point cette manière de considérer les genres enrichit notre perception : un roman de substance « science-fiction » et de surface « romance » pourrait par exemple raconter le coup de foudre et les premiers rendez-vous d’un humain et d’une intelligence artificielle, ou de deux individus appartenant à des espèces à la perception de la réalité radicalement différente.

De nombreuses œuvres connues peuvent être analysées avec cette grille de lecture. Ainsi, la série « Game of Thrones » de G.R.R Martin est un roman qu’on peut classer de cette manière : « substance : roman de guerre, surface : fantasy. » « No Country for Old Men » de Cormac McCarthy est un western/polar. « Le Seigneur des Anneaux » de J.R.R. Tolkien peut être classé sous post-apocalyptique/fantasy. Et comme j’ai pu l’écrire ici-même, « Le hussard sur le toit » est un roman zombies/aventure.

Hollywood est friand de cette méthode. Les films destinés au grand public sont presque toujours basés sur la substance de genres perçus comme simples par les producteurs : action, comédie, aventure, etc… Afin d’y ajouter un peu de couleur et de diversité, on y accole ensuite la surface d’un autre genre : science-fiction, guerre, mythologie, polar, etc… Pour cette raison, la plupart des gens ont une perception superficielle de certains genres, tout simplement parce qu’ils ont été beaucoup moins exposés à sa substance qu’à sa surface.

Tout cela mène à une approche en kit de la notion de genre, qui peut être ludique et même féconde en nouvelles idées. Une romancière ou un romancier qui est en quête d’originalité pourra même tenter de voir s’il est possible d’inventer des combinaisons inédites. Pour votre prochain livre, pourquoi ne pas essayer des cocktails horreur/comédie, autobiographie/steampunk ou espionnage/conte, par exemple ?

Et puis rien ne vous empêche, si vous êtes ambitieux, de bricoler votre surface à partir de plusieurs genres. Vous pourriez ainsi vous lancer dans la rédaction d’une saga dont la substance est la fantasy, et dont la surface emprunte au space opera, au western, au chanbara et au film de guerre, et vous pourriez appeler ça « Star Wars. »

Les quatre genres

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On est tous pareils, nous, celles et ceux qui écrivent. Nous sommes tous tellement persuadés que chaque roman que nous signons est unique, qu’au moment de chercher à le situer dans un genre, souvent, on est tenté de le placer au carrefour de plusieurs micro-genres très pointus, afin de prouver à quel point notre œuvre est singulière :

« Pour faire simple, mon bouquin se situe entre le polar uchronique et une sorte de dieselpunk postapocalyptique revisité, mais c’est principalement une comédie romantique inspirée de la grande tradition des screwball comedies des années 1940 »

OK, on arrête ça. Ça ne sert à rien. Si votre œuvre est unique, les lecteurs vont s’en apercevoir par eux-mêmes et le faire savoir autour d’eux. Par contre, la valse des étiquettes, ça risque surtout de les faire fuir, surtout s’ils n’y comprennent rien. Séduire le lecteur, c’est comme séduire tout court : on ne montre pas son côté le plus bizarre d’entrée de jeu.

Et si on faisait simple, plutôt ? C’est généralement une bonne idée.

En l’occurrence, et si, plutôt que de diviser la littérature en une infinité de genres pas plus vastes que des miettes, et dont les frontières sont floues, on prenait un peu de recul ? Comme on l’a vu dans un récent billet, cette détermination par genres est héritée des tâtonnements de l’histoire et comporte pas mal d’absurdités. Il est intéressant de repartir de zéro et de tenter de jeter sur la littérature un regard analytique et objectif.

Ce que je propose, c’est de répartir toutes les œuvres de fiction en quatre catégories

Ce que je propose, c’est de répartir toutes les œuvres de fiction de l’histoire de l’humanité en quatre catégories, et de le faire en posant seulement deux questions (plus une question subsidiaire). Oui, le résultat est sans doute moins précis, mais vous allez vous en apercevoir, cela va permettre à vos livres de se découvrir un voisinage aussi étendu qu’inattendu.

La première question est la suivante : « Est-ce que cette histoire est réaliste ou non ? »

En d’autres termes, est-ce que tous les événements qui composent le récit pourraient avoir lieu dans le monde réel tel que nous le connaissons, même s’ils sont présentés de manière exagérée par emphase dramatique. A la moindre entorse, la réponse est « non », aussi science-fiction, fantastique, réalisme magique se retrouvent d’un côté, pendant que les romances, les histoires d’espionnage ou les romans historiques, pour ne citer qu’eux, finissent ensemble.

Seconde question : « Est-ce que cette histoire est polarisée ou non ? »

Ça, ça réclame quelques explications. Ce que j’appelle « polarisé » dans ce contexte, c’est ce qui caractérise les œuvres de fiction dont l’intrigue et le thème s’articulent autour d’une seule notion centrale : le crime pour les polars, par exemple, ou l’amour pour les romances. C’est d’ailleurs la question subsidiaire que je propose : « Polarisée sur quoi ? »

Ainsi, les histoires de Sherlock Holmes de sir Arthur Conan Doyle seront classées sous « Réaliste/polarisé (crime). », « Le Rouge et le Noir » de Stendhal sous « Réaliste/non-polarisé », « Jonathan Strange & Mr Norrell » de Susanna Clarke appartiendra à la catégorie « Non-réaliste/polarisé (magie) », et « Dune » de Frank Herbert à « Non-réaliste/non-polarisé. »

Ce système est exactement aussi imparfait que celui que l’on utilise actuellement !

Ce qui est intéressant avec ce concept, c’est qu’on découvre que tout ce qui est d’ordinaire regroupé pèle-mèle dans la catégorie « littérature de genre » n’atterrit pas forcément dans le même tiroir.

La science-fiction, par exemple, se fait complètement éventrer par ce système des deux questions, certaines œuvres majeures étant classées dans une catégories, certaines dans une autre. Ainsi, un auteur de SF comme Isaac Asimov aura commis « Les Robots » en « Non-réaliste/polarisé (robots) » et « Fondation » en « Non-réaliste/non-polarisé. »

Mais je vous connais, je vois venir votre objection : ce système est exactement aussi imparfait que celui que l’on utilise actuellement ! La limite entre « polarisé » et « non-polarisé » est subjective, et on pourrait débattre à l’infini de ce qui rentre dans une case plutôt que dans une autre. D’ailleurs, même le seuil entre « réaliste » et « non-réaliste » n’est pas aussi net qu’on pourrait le croire de prime abord. Je suis sûr que vous avez des exemples de livres en tête qui font s’effondrer tout le château de cartes.

Et vous avez raison. Malgré tout, même imparfait, ce système a l’avantage d’être issu de l’observation des œuvres en tant que telles plutôt que de la tradition, ce qui encourage à la réflexion sur ces questions plutôt que d’adopter une posture passive. Par ailleurs, répartir les œuvres littéraires en quatre grandes catégories permet d’en finir avec l’idiote dichotomie « littérature blanche/littérature de genre », qui ne rime à rien. Enfin, elle permet de réaliser que des romans qui semblent très éloignés les uns des autres ont en réalité beaucoup en commun et qu’il s’agit, au bout du compte, de littérature avant tout.

Le genre

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Il y a plusieurs sortes de chiens. Au gré de la sélection, l’humanité a appris à distinguer les caniches des épagneuls, les teckels des bouledogues, les bergers allemands des chihuahuas. De la même manière, il y a plusieurs sortes de romans : des polars, des romances, des thrillers, des récits de science-fiction, d’horreur ou d’espionnage, et plein d’autres.

Ce sont ces distinctions que l’on appelle les « genres. » Voilà. Je pourrais très bien en rester là. L’essentiel est dit.

Mais comme ça ne serait pas très enrichissant, je vous propose d’approfondir un peu la question. Oui, les genres (et les sous-genres) existent, ils constituent la typologie principale des histoires de fiction, mais de quoi sont-ils faits exactement ? Qu’est-ce qui fait qu’un roman appartient à un genre plutôt qu’un autre ?

Autant vous prévenir tout de suite : je ne vous indiquerai ici aucune règle, aucune recette à toute épreuve pour déterminer si une histoire appartient à un genre plutôt qu’à un autre. Tout simplement parce que ces choses-là n’existent pas. La notion de genre n’est pas une vérité scientifique, on est plutôt dans le flou artistique.

Les genres littéraires sont constitués de conventions et de traditions

Et ce n’est pas difficile à comprendre : un livre, c’est un construit complexe, long, regorgeant de concepts différents, et on ne s’étonnera pas qu’il puisse s’inscrire dans plusieurs genres différents à la fois. Si on additionne les millions de romans qui ont façonné l’histoire de la littérature, forcément, on trouvera presque autant de titres qui illustrent parfaitement les définitions des genres que d’autres qui s’en écartent. Si vous êtes en quête d’un contre-exemple, vous allez assurément le trouver.

Parce que le débat fait rage. Les genres littéraires sont constitués d’un ensemble de conventions et de traditions héritées de l’histoire. Tout le monde n’est pas d’accord à leur sujet, loin de là. Si vous prenez un groupe d’auteurs, d’éditeurs, de libraires et que vous leur demandez de fixer les frontières qui séparent les genres (ou pire, les sous-genres), ils ne parviendront pas à s’entendre sur une position commune.

Certains genres semblent malgré tout plus faciles à définir que d’autres, puisqu’ils s’articulent autour d’une idée forte. Le roman historique raconte des récits qui s’inscrivent dans une page d’histoire ; le roman policier s’intéresse au crime et à ceux qui enquêtent à son sujet ; la romance, c’est le genre de l’amour, etc…

Et malgré tout, même avec des positions de départ aussi simples en apparence, les limites sont parfois difficiles à franchir. Une entorse de trop par rapport à la vérité historique et vous vous situez dans l’uchronie plutôt que dans le roman historique. Certains sous-genre du roman historique obéissent à leurs propres règles et conventions, comme le roman de cape et d’épée. Le polar parle de crime, d’accord, mais si vous vous situez du côté de la victime, vous basculez vite dans le thriller. Certains romans consacrent à la criminalité un rôle important sans explicitement se réclamer du genre. Et que dire des histoires qui adoptent le point de vue des criminels eux-mêmes ? Quant à la romance, oui, c’est de l’amour, mais de nos jours, le mot évoque principalement des bouquins courts et vite lus, qui obéissent à des règles très codifiées pour un public d’habitués, plutôt que les œuvres de Jane Austen ou de George Eliot.

Certains genres sont des nébuleuses

Et ça, ce sont les genres les plus simples à définir. De manière classique, on appelle « fantastique » l’irruption d’un élément surnaturel ou inexpliqué dans un cadre réaliste, et « merveilleux » les récits où ces éléments sont acceptés comme normaux par les personnages. Mais pour mesurer à quel point les choses sont compliquées, la plupart des auteurs concernés ont tendance à rattacher la fantasy au fantastique plutôt qu’au merveilleux, à la définition duquel elle correspond pourtant parfaitement. Et on ne parlera pas de l’« urban fantasy », qui rajoute une dose de réalisme dans la fantasy, mais sans souhaiter s’inscrire dans le fantastique pour autant.

En langage Facebook, on dirait donc « C’est compliqué », et encore, ce n’est pas grand-chose en comparaison de la science-fiction, un genre sur la définition duquel personne n’arrive à s’entendre. Eh oui, c’est un genre qui parle du futur (ou parfois non), qui s’intéresse au progrès technologique ou scientifique (ou parfois non), qui nous emmène dans des mondes parallèles, dans des passés fictifs ou au limites de la narration.

Bref, certains genres sont davantage des nébuleuses, de gros paquets brinquebalants de coutumes littéraires disparates qui ont peu de rapports les unes avec les autres, une addition de motifs que l’on regroupe parce qu’on l’a toujours fait, et voilà tout. Et encore, ce n’est pas toujours le cas. Traditionnellement par exemple, le motif du voyage dans le temps est rattaché à la science-fiction et celui du double au fantastique, mais vous pouvez très bien échanger les étiquettes dans certains cas.

On peut être tenté, devant tant de complications, de s’interroger : pourquoi continuer à se servir d’une notion tellement vague que personne n’est capable d’en fournir une définition ? En réalité, ça n’est pas parce que c’est flou que c’est inutile.

Le genre est utile pour vendre des livres

Déjà, et il n’y a pas à en rougir, le genre est utile pour vendre des livres. C’est du marketing. Les maisons d’éditions classent leurs romans par genre, dans l’espoir que cela aide les lectrices et lecteurs à faire leur choix, et que, s’ils apprécient un titre, ils aient envie d’en découvrir un autre. Les libraires font de même, pour exactement les mêmes raisons.

Et cela facilite réellement la vie du lectorat, dans la plupart des cas. Même si les contours des genres sont flous, ranger un bouquin dans une catégorie plutôt qu’une autre peut l’aider à trouver son public. C’est aussi, dans le cadre du contrat auteur-lecteurs, une forme de courtoisie : un romancier annonce la couleur en cherchant à inscrire son œuvre dans une tradition reconnaissable, afin d’éviter aux personnes qui ne seraient pas intéressées de perdre leur temps.

Enfin, le genre peut faire partie intégrante de la démarche d’écriture, et même se situer en amont de celle-ci. Si de nombreux auteurs se soucient peu de ces questions et ne réfléchissent au genre qu’au moment où leur roman est terminé, d’autres prévoient de le faire avant même d’esquisser leur histoire. S’inscrire dans un genre peut être la première impulsion, le premier désir d’un écrivain qui lance un projet de livre. Certains apprécient de s’inscrire dans un cadre et d’en respecter les règles, d’autres saisissent l’occasion de les revisiter et de détourner des codes connus de toutes et tous.

Douze plumes suisses écrivent le chocolat

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Des autrices et auteurs suisses s’attaquent au plus helvétique des thèmes… Voilà un projet dont je me réjouis de vous parler depuis deux ans ! Les éditions Hélice Hélas présentent « Eclats de chocolat », un recueil de nouvelles littéraires unique en son genre, puisqu’il mélange avec gourmandise les saveurs de la littérature avec celle de la confiserie. Il est disponible en librairie le 14 avril.

Il s’agit du tout premier ouvrage collectif du Gahelig, le Groupe des auteurs helvétiques de littérature de genre. Polar, fantastique, science-fiction, fantasy… la confiserie y est déclinée avec imagination et impertinence, dans des histoires qui nous emmènent dans l’espace, sur le plancher des vaches, à New York ou même dans les profondeurs de la Terre…

Au menu, on trouve des autrices et auteurs romands reconnus : Marlène Charine, Marylin Stellini, Déborah Perez, Fabrice Pittet, Gilles de Montmollin, Sara Schneider, Florence Cochet, Lucien Vuille, Tiffany Schneuwly, Amélie Hanser, K. Sangil, et moi-même. A savourer pour soi-même, ou à offrir, et à commander, par exemple, chez l’éditeur.

Critique: Le Peuple des Tempêtes

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Plusieurs années après avoir percé à jour le mystère de la catastrophe d’Ekysse (dans « La Cité des Abysses »), Istalle revient sur la planète Thétys, en proie aux prémisses d’une catastrophe écologique et climatique inexpliquée.

Titre : Le Cycle d’Ekysse : Le Peuple des Tempêtes

Autrice : Ariane Bricard

Edition : Autoédité (BOD, ebook)

Il est toujours délicat de rédiger la critique d’un livre où l’on est très aimablement cité en remerciement, mais dans la mesure où ma seule contribution a été de prodiguer quelques encouragements, et que j’ai découvert le texte dans son intégralité comme n’importe quel lecteur, je m’autorise à l’évoquer ici.

L’impression que m’avait laissé le premier tome, c’était que même s’il laissait des questions ouvertes sur l’avenir de la planète aquatique Thétys et des mystérieuses créatures qui la peuplent, il se suffisait malgré tout à lui-même. Le mystère qui servait de colonne vertébrale à l’intrigue était résolu de manière satisfaisante, de même que le parcours personnel d’Istalle, la protagoniste.

Du coup, le défi de ce second tome est intéressant. Plutôt que de proposer un deuxième volet de l’histoire, il se pose ouvertement la question : « Que se passe-t-il après ? » Lorsque l’on a vécu, loin de chez soi, une expérience propre à bouleverser notre existence, qu’on a apporté des réponses à un mystère familial angoissant, quelles en sont les conséquences ? C’est ainsi que commence le roman, qui décrit les années qui suivent la fin du premier volume, où Istalle reconstruit sa vie. C’est une approche originale, parfois efficace, même si cette partie de l’histoire manque d’enjeu. En tant que lecteur, je pense que j’aurais préféré plonger directement au cœur de l’intrigue, quitte à couper les premiers chapitres et à dispenser les informations qu’ils contiennent sous forme de flashbacks.

À partir du moment où la jeune femme retourne sur Thétys, aux côtés de sa fille, le récit décolle rapidement. On y retrouve l’ambiance de science-fiction classique qui avait fait le charme de « La Cité des Abysses », même si cette fois, allez savoir pourquoi, j’ai davantage pensé aux aventures truculentes d’un Jack Vance qu’au explorations intellectuelles d’un A.E. Van Vogt. Peut-être parce que cette fois-ci, on passe davantage de temps à s’intéresser à la faune haute en couleur de cette planète, et que le mystère et la romance sont relégués au second plan. L’angle scientifique, cela dit, est ici très proche de nos préoccupations contemporaines, avec des réflexions écologiques qui servent de fil rouge à l’histoire.

Un autre aspect qui m’a évoqué les incontournables de la SF, ce sont les personnages, en particulier Istalle et celles et ceux qui orbitent autour d’elle. Tous sont très professionnels, honorables et flegmatiques, conservant leur sang froid dans presque toutes les situations, comme l’équipage de l’« USS Enterprise. » Face aux difficultés immenses qu’ils affrontent, en particulier dans la seconde moitié du roman, j’aurais par moment souhaité qu’ils montrent davantage d’émotion. Cela aurait également permis de mieux les distinguer, puisque, comme dans le premier tome, j’ai eu, à certains moments, du mal à me souvenir de certains personnages secondaires.

En même temps, la délicatesse de l’autrice est un des aspects les plus réjouissants du roman, lorsque l’on aborde son style. Celui-ci est léger et faussement simple, d’une grande précision, capable d’une grande force d’évocation en peu de mots, et particulièrement efficace pour décrire les aspects les plus simples de la vie. Sous sa plume, les aspects pratiques de l’exploration et des plongées dans les eaux de Thétys acquièrent un vernis de vraisemblance qui rend ces passages très attachants.

En deux mots, c’est une joie de retrouver Istalle et la planète Thétys, et même si j’ai estimé que le roman aurait pu nous proposer par endroits une narration plus aiguisée, c’est un livre de science-fiction réussi et très agréable à lire.

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Pourquoi ne pas écrire une suite

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Ça y est, vous y êtes arrivés. Votre roman est sorti, la maison d’édition est contente, les lectrices et les lecteurs sont ravis. Fort de ce succès, vous sentez bouillonner en vous l’envie d’en rajouter une couche. Vos personnages ont du potentiel, c’est pour vous une certitude, et il y a des aspects de votre univers qui ne demandent qu’à être développés. L’idée de rédiger une suite vous parait irrésistible. Je dis « une », mais je sens que vous vous voyez bien pondre toute une saga, aux multiples volumes. Pour vous, c’est presque une évidence.

Moi, je suis la petite voix dans votre tête qui est chargée de vous dire : ne le faites pas.

Un conseil très répandu dans les milieux littéraires, c’est qu’il vaut mieux ne pas entamer sa carrière par une saga, une série, ou n’importe quoi qui comporte plusieurs épisodes. Ce que je dis va encore plus loin : n’écrivez jamais, sous aucun prétexte, une suite à un roman. Renoncez immédiatement à votre idée. Trouvez quelque chose de plus constructif à faire de votre temps. Je ne sais pas moi, mettez-vous aux mots croisés.

À ce stade, les esprits les plus retors auront tôt fait de me le faire remarquer : je suis moi-même l’auteur d’une série, ce qui fait de moi, au minimum, un hypocrite. C’est vrai, mais cela signifie également que je suis très bien placé pour émettre ce conseil.

D’où vous est venue cette étrange envie d’écrire une suite à votre bouquin ?

Et puis pour être sincère, je ne pense pas qu’écrire une suite soit nécessairement une mauvaise idée dans tous les cas de figure. Mais pour un romancier, en particulier dans les littératures de l’imaginaire, un tel projet semble si tentant que, dans le but de susciter une réflexion constructive, je n’ai pas d’autre choix que de ramer vigoureusement dans l’autre sens. Avec de la mauvaise foi au besoin.

Donc partons du principe que sortir un deuxième tome soit une mauvaise idée et voyons où ça nous mène… Non, attendez, rembobinons un peu : d’où vous est venue cette étrange envie d’écrire une suite à votre bouquin ? En général, la réponse à cette question peut rentrer dans une des catégories suivantes…

Premièrement, votre premier tome se termine par un gros « à suivre » et a toujours été conçu comme un fragment d’une histoire complète : jamais vous n’avez songé à vous arrêter après le premier volume, votre histoire a toujours été conçue pour s’étendre sur plusieurs épisodes, que le nombre de ceux-ci soit fixé d’avance ou appelé à s’allonger en fonction de votre inspiration. Deuxième possibilité : même si votre roman s’achève sur quelque chose qui ressemble à une fin, vous avez tout de même posé les jalons dès le départ pour rédiger un deuxième épisode. Troisième motif : même si vous n’avez pas réellement d’idée pour une suite, vous êtes tellement amoureux du monde de fiction que vous avez créé qu’il vous paraitrait regrettable de l’abandonner complètement. La quatrième option, c’est la même, sauf que ce sont de vos personnages que vous vous êtes épris, et l’idée de vous en séparer à tout jamais vous est insupportable. Enfin, cinquième et dernière raison : vos lecteurs en furie vous réclament une suite.

De nobles motifs, assurément, mais comme nous avons eu l’occasion de le voir, quel que soit votre motivation de départ, écrire une suite est une mauvaise idée.

Votre carrière d’écrivain-e est limitée dans le temps

Pour s’en convaincre, il suffit d’énoncer l’évidence : pourquoi refaire ce qui a déjà été fait ? Votre carrière d’écrivain-e est limitée dans le temps, alors que les possibilités créatives sont infinies. Est-ce qu’écrire deux fois la même chose (ou à peu près) constitue réellement la meilleure utilisation de votre temps précieux ? Votre contribution à la littérature ne serait-elle pas plus riche si vous vous lanciez dans un projet complètement différent ? Ne serait-ce pas, au final, infiniment plus satisfaisant pour vous ?

Oh, je vous entends protester. Vous avez une idée pour votre deuxième tome et vous mettre à l’écrire vous démange. Mais patientez une minute : écoutez-moi d’abord. Cette idée que vous avez en tête, est-elle suffisamment distinctive pour justifier des centaines d’heures de travail ? Votre manuscrit n’est-il pas juste un remake de l’original, avec un grand méchant rebaptisé et des enjeux artificiellement gonflés ?

Ok, admettons que ça soit le cas et que votre idée soit bien assez pertinente pour justifier son existence. Votre concept n’est pas une simple décalque du premier volume. Mais ce n’est pas le seul critère à avoir en tête. Vous avez rédigé un roman, les arcs narratifs des personnages ont été clos, au prix de gros efforts de construction narrative. Pourquoi diable les rouvrir ? Est-ce que cela se justifie réellement ? N’allez-vous pas leur infliger de revivre les mêmes événements, de commettre les mêmes erreurs et d’apprendre les mêmes leçons que la première fois ?

Non ? Vous êtes sûr ? Soit, je veux bien essayer de vous croire. Mais attendez, ne partez pas, j’ai encore quelques questions à vous poser. Si votre principale motivation à écrire une suite consiste à tirer le meilleur parti de l’univers que vous avez construit, êtes-vous sûr que votre intrigue est suffisamment solide pour le justifier ? Le worldbuilding, c’est très bien, mais rien ne remplace une bonne histoire, et si vous n’ambitionnez rien de plus qu’à jouer les guides touristiques dans votre monde de fiction, mieux vaut arrêter net : cela ne débouchera pas sur un très bon roman.

Enfin, si vos lecteurs vous réclament une suite, c’est naturellement agréable et très aimable de leur part, mais sont-ils réellement les mieux placés pour juger si cela se justifie ? Après tout, c’est vous qui allez suer sur votre clavier à accoucher de votre potentiel chef-d’œuvre, pas eux.

Ne serait-ce pas un peu ridicule si Camus avait écrit « La Peste 2 »?

Comment ? Vous êtes persuadé que votre idée d’histoire est solide, originale et bien charpentée ? Que vos personnages ont encore du potentiel inexploité, et qu’on peut leur faire traverser de nouvelles situations dramatiques sans redite ? Que votre monde, aussi riche et original soit-il, n’est qu’un élément de décor, et pas la principale raison pour laquelle vous vous êtes lancé dans la rédaction de votre roman ?

Soit, admettons. Si vous avez franchi toutes ces embûches, peut-être que votre démarche se justifie. Entamez donc la conception de la suite que vous avez en tête.

Mais ne le faites pas l’esprit trop léger quand même. Il faut rester vigilant. C’est parce que la littérature de genre en général, et la fantasy en particulier, privilégient les sagas au long cours qu’il faut réfléchir à deux fois avant d’en commettre une de plus. Et se rappeler, par exemple, que la science-fiction littéraire a engendré davantage de classiques à l’époque où le standard était l’histoire complète en 300 pages qu’à présent qu’on a plutôt affaire à des trilogies comportant trois gros bouquins de 600 pages chacun.

Et puis consacrons quelques instants à réfléchir à la raison pour laquelle la littérature blanche n’aime pas les suites. Comme beaucoup de gens, j’aime beaucoup « La peste » d’Albert Camus, mais ne serait-ce pas un peu ridicule si l’auteur avait choisi d’écrire « La peste 2 », où le Docteur Rieux combat une autre épidémie dans une autre partie du globe ? Qui souhaiterait lire « Le rouge et le noir, 2e partie », consacré au fils de Julien Sorel ?

Avoir un propos en tête, le coucher sur le papier au mieux de ses facultés, y apporter une conclusion, puis refermer le livre et passer à autre chose, c’est une manière d’agir qui est respectable, et probablement la plus fertile du point de vue littéraire.

Bon, je vous laisse, je vais écrire la suite de cette chronique.

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Critique : Mémoires d’Exoterres

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Les destins de deux frères sont liés par un caprice de la biologie ; un guerrier bafoue les coutumes de son clan pour protéger son enfant ; un soldat est envoyé à la recherche d’un dragon sur une comète ; un bûcheron acariâtre recherche quelqu’un qui lui est cher, sur un monde régulièrement envahi de créatures belliqueuses ; une femme part en quête d’une forme de vie sur une planète envahie par un champignon gigantesque.

Titre : Mémoires d’Exoterres

Auteur : Fabrice Pittet

Éditeur : Kadaline

Il y a deux manières d’aborder ce recueil. La première, c’est de considérer chaque histoire pour elle-même, comme on le ferait d’ordinaire pour un ensemble de nouvelles. Si c’est ainsi que l’on procède, on va au-devant de plaisantes surprises : chacune de ces histoires est de qualité, il n’y a pas de point faible, et chaque texte convient bien au format de la nouvelle, n’étant ni trop long, ni trop court.

Il est facile de se laisser charmer par la créativité de l’auteur : les cinq nouvelles que compte le recueil conjurent chacune un monde original, entre la science-fiction et la fantasy. Ceux-ci sont tous très différents les uns des autres, juste assez élaborés pour les besoins de l’histoire, mais avec suffisamment de substance pour créer l’illusion d’un monde vivant, où de nombreux autres récits pourraient prendre place. On n’est pas dans un imaginaire de carton-pâte, on voit bien que pour l’auteur, nous faire visiter ces différents univers fait partie du plaisir. En même temps, on ne se sent jamais perdu, on ne s’égare pas dans des détails incompréhensibles. Ce sont donc cinq décors de fiction solides, riches et attachants.

L’autre manière de considérer ce recueil, c’est qu’à parcourir ces nouvelles, malgré le fait qu’elles prennent place dans des univers distincts, on est plus frappé par ce qui les relie que par ce qui les différencie. Fabrice Pittet a clairement un certain nombre de thèmes qui lui sont chers, et qu’il a envie d’explorer à travers ces cinq fables : l’amour, la différence, l’interdépendance, l’individu face à la société. Chaque récit s’empare d’un ou plusieurs de ces thèmes, ce qui confère une grande cohérence à l’ensemble. Même si on n’a pas tout à fait affaire à cinq variantes d’une même histoire, cinq exercices de style, le fait de se retrouver confronté de différentes manières aux mêmes thèmes vus sous des angles différents donne l’impression d’être en présence d’un projet artistique homogène, qui vaut plus que la simple somme de ses parties. C’est très réussi.

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Même si cette richesse m’a beaucoup plu, j’ai été moins séduit par la substance du texte. Chaque nouvelle s’apparente à un conte moral, et les leçons qu’elles contiennent ne m’ont pas toujours convaincu. Non pas qu’elles soient mal amenées, loin de là, mais elles explorent des territoires déjà bien connus: il est important d’être solidaire ; les enfants sont précieux ; il faut voir au-delà des différences, etc… J’ai parfois eu l’impression que l’auteur enfonçait des portes ouvertes, et j’aurais été davantage séduit si les messages avaient présenté davantage de nuances ou de surprises.

Deux mots encore du style. Fabrice Pittet est un gourmand des mots, et il est évident qu’il choisit son vocabulaire avec énormément de soin. Cela ravira sans doute une grande partie des lecteurs, qui seront séduits par le foisonnement et la méticulosité du verbe de l’auteur. En ce qui me concerne, toutefois, je dois avouer que j’aime quand les choses simples sont décrites simplement, et quand je lis « Un médecin affublé d’une indémodable blouse blanche se tenait sous le chambranle », ça ne me dérangerait pas de lire plutôt « Un médecin entra. » Par ailleurs, j’ai l’impression que ces récits très personnels auraient gagné à être formulés dans une narration à la troisième personne focalisée plus stricte, qui aurait contribué à nous mettre encore davantage dans la peau des personnages. Il s’agit purement de mes préférences personnelles, je l’admets.

Malgré ces quelques réserves formelles, « Mémoires d’Exoterres » est une belle réussite, et la porte d’entrée vers l’univers d’un auteur plein d’imagination et de talent.