Dystopie & utopie

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Dans ce dernier volet au sein de cette courte série consacrée au thème du pouvoir dans le roman, je vous propose de prendre le temps d’examiner les genres littéraires qui s’intéressent aux rapports qu’entretient l’individu avec le pouvoir, et plus spécifiquement à un système politique en particulier.

Dans la littérature dystopique et utopique, c’est moins à la destinée des personnages qu’on s’attache qu’à celle de la société dans laquelle ils s’inscrivent. Ces genres utilisent les outils de la fiction pour chercher à comprendre par quels moyens l’organisation politique de la société peut devenir un instrument d’oppression ou d’émancipation des êtres humains. Les rouages d’un régime, son fonctionnement et ses ratés, sa création, son évolution et sa chute font l’objet d’une attention particulière.

Ces dernières décennies, on a assisté à un regain d’intérêt pour la littérature dystopique. Construit à partir des racines grecques qui signifient « mauvais » et « lieu », la dystopie se consacre aux sociétés construites de telle manière qu’elles font obstacle à l’aspiration au bonheur de leurs membres. Ces romans se consacrent à décrire des civilisations où la vie est un cauchemar, pour différentes raisons. La plupart des ouvrages du genre dénoncent la dictature sous toutes ses formes, mais d’autres font le procès de la bureaucratie, du pouvoir des médias, de l’isolement des individus, du népotisme ou de toute autre dérive qui mène au malheur.

Les dystopies classiques sont généralement des tragédies

En réalité, il existe deux sous-genres distincts qui portent l’étiquette « dystopie » et qui ont peu de choses à voir l’un avec l’autre, en-dehors du type de société dans lequel ils inscrivent leur intrigue.

Le premier, la dystopie classique – on serait presque tenté de dire « la dystopie adulte » – se consacre à décrire le cheminement d’un personnage au sein d’un système qui l’écrase. En général, le protagoniste est soit un membre ordinaire de la société en question, soit un étranger qui en découvre les rouages. Le début du livre permet de découvrir certains aspects du fonctionnement du régime dystopique dont il est question, puis, pour une raison ou pour une autre, le protagoniste est considéré comme un ennemi, un suspect ou un intrus, et il subit la sentence du système, qui finit par lui ôter sa vie, sa personnalité, sa santé mentale ou sa dignité.

Les dystopies classiques sont généralement des tragédies, en ce sens qu’elles racontent l’histoire d’un individu qui devient le jouet de forces qui le dépassent et contre lesquelles il ne peut rien – ici, il s’agit d’un appareil politique plutôt que des Dieux ou des forces du destin, mais la structure est la même. À la fin, le protagoniste est défait, tous ses efforts s’étant avérés futiles.

Les œuvres qui appartiennent à ce genre peuvent également être considérées comme des fables, dont le but est de pointer du doigt des failles ou des dangers de notre propre société. Les personnages des romans dystopiques sont impuissants à changer leur sort, semblent dire ces auteurs aux lecteurs, mais pas vous, donc agissez maintenant contre les dérives que nous pointons du doigt, sans quoi la fiction deviendra réalité. Ainsi, « 1984 » de George Orwell sert de drapeau rouge pour dénoncer la surveillance étatique et la propagande, « Le Meilleur des mondes » d’Aldous Huxley dénonce le conditionnement, les rapports de domination et le totalitarisme, « Le Procès » de Franz Kafka est un conte sur l’absurdité d’un système judiciaire inique, etc…

Il s’agit de présenter une société fictive, tyrannique, qui exploite les individus en fonction de critères souvent arbitraires

Un auteur qui souhaiterais signer une œuvre dans ce genre devrait partir de ce qu’il considère comme une faille dans la société d’aujourd’hui, l’extrapoler, et en faire la base d’une société fictive, bâtie, si possible, avec un certain souci de cohérence. L’intrigue bâtie sur cette base ne sera ensuite qu’une mécanique destinée à broyer les personnages.

Au fond, les dystopies modernes – « adolescentes » dirons-nous, parce qu’elles sont souvent destinées à ce public – n’ont pas beaucoup de points communs avec ces textes classiques. La démarche est complètement différente. Il s’agit de présenter une société fictive, tyrannique, qui exploite les individus en fonction de critères souvent arbitraires. Dans la série « Hunger Games » de Suzanne Collins, un pouvoir central tyrannique oblige les pauvres à s’entretuer pour son divertissement. Dans « Divergente » de Veronica Roth, l’humanité se divise en différentes castes rigides, sur la base de profils psychologiques. Dans « Delirium » de Lauren Olivier, l’amour est considéré comme une grave maladie et les jeunes se font immuniser de force.

Les personnages principaux de ces romans ne sont pas des individus sans aucune prise sur leur destin. En réalité, c’est tout le contraire. Il s’agit d’adolescents ou de jeunes adultes qui vont se retrouver en porte-à-faux avec les valeurs dominantes, pour ensuite mener ou rejoindre une révolte. La conclusion de ces histoires, qui se déclinent généralement en séries, tourne le plus souvent autour d’une victoire contre l’oppression. Le désespoir présent dans la dystopie classique est absent.

Si vous souhaitez écrire ce genre de roman, il vous faut donc trouver un modèle de régime totalitaire : pourquoi pas une société où les gens sont divisés en fonction de leur groupe sanguin ? Ou alors une civilisation où le rire est puni de la peine de mort ? Ou encore un système dans lequel chacun est forcé de porter un masque, et où ceux qui vivent à visage découvert sont traités comme des marginaux ? Ici, l’émotion l’emporte sur la cohérence, et toutes les idées sont bonnes à prendre. Ajoutez un brin de révolte, de l’action, une pincée de romance, et vous obtenez une formule gagnante.

La littérature utopique se traîne une mauvaise réputation

Plus ancienne que la dystopie, sa sœur littéraire, l’utopie, est aujourd’hui considérablement moins populaire. Ce genre, dont le nom peut se traduire par « nulle part », ou « en aucun lieu », s’attelle à décrire une société idéale, sans injustice ni pénuries. En réalité, les œuvres utopiques classiques, comme « La République » de Platon, « Utopia » de Thomas More ou encore « Erewhon » de Samuel Butler n’ont qu’un pied dans le champ de la littérature. Il ne s’agit pas à proprement parler d’histoires au sens où on l’entend généralement. Ce sont des descriptifs d’une société, d’un système politique, qui utilisent certains des mécanismes de la narration romanesque pour rendre moins aride la transmission des informations. On peut comparer ce processus à celui qui consiste à utiliser un casque de réalité virtuelle pour se promener dans un monument : on emprunte certains des codes du jeu vidéo, mais sans en être pour autant.

Pour cette raison, la littérature utopique se traîne une mauvaise réputation, et ses œuvres les plus célèbres sont plus appréciées par les philosophes que par les critiques littéraires. En plus, par définition, le genre bute sur un obstacle : comme il se situe dans une société parfaite et que ce sont les mécanismes de cette société eux-mêmes qui sont au cœur de l’intérêt de l’auteur, ces récits sont complètement privés de toute tension dramatique.

Cela ne veut pas dire qu’il faille abandonner toute tentative d’écrire un récit utopique. Je pense même que notre époque pourrait en avoir une grande utilité. Cela dit, pour en faire des romans intéressants à lire, il faut y mêler d’autres ingrédients, en faire des cocktails à base d’utopie.

Parfois, ce qui est considéré comme idyllique pour une personne ne convient pas à son voisin

La première possibilité, c’est de raconter une histoire dont l’action se situe dans une société utopique, mais qui ne se focalise pas sur la description de la société, ou s’intéresse à un aspect secondaire qui pose problème : on en trouve plusieurs illustrations dans les nouvelles et romans du cycle des « Robots » d’Isaac Asimov, où les mécaniques d’une société parfaite engendrent quelques aberrations.

Autre idée : évoquer une société utopique, mais où le personnage principal ne se sent pas à sa place. C’est ce que choisit de faire Ursula K. Le Guin dans « The Dispossessed », où un scientifique vit dans un paradis anarcho-syndicaliste, où il souffre parce que le travail agricole auquel il doit s’astreindre pour la communauté l’empêche de poursuivre ses recherches. Il finit par s’exiler, puis à rentrer chez lui une fois sa thèse publiée. Parfois, ce qui est considéré comme idyllique pour une personne ne convient pas à son voisin.

L’utopie est également une précieuse alliée du satiriste. On en prend conscience en lisant « Les Voyages de Gulliver » de Jonathan Swift, où l’auteur se sert des différentes sociétés idéales (ou supposées idéales) que visite son personnage principal pour se moquer des travers de son époque et montrer du doigt certains dysfonctionnement des institutions et des dirigeants de l’Angleterre du 18e siècle (raison pour laquelle une bonne partie de « Gulliver » est incompréhensible pour le lecteur hâtif du 21e siècle, mais rien n’empêche d’en imiter le principe).

Enfin, de la même manière qu’une partie de la littérature dystopique se consacre à décrire la destruction de régimes totalitaires, pourquoi ne pas bâtir un récit où des idéalistes construisent une société parfaite ? L’utopie est le point d’arrivée, ce qui n’empêche pas le conflit, qui prend la forme des nombreuses embûches que vont rencontrer les protagonistes sur leur route. Une société parfaite est-elle parfaite pour tout le monde ? Une société parfaite doit-elle être bâtie par des êtres parfaites ? Une société peut-elle être parfaite même si la réalité oblige ses fondateurs à compromettre leur vision de départ ? Voilà autant de questions intéressantes que pourrait soulever un roman de ce genre. Et finalement, la vraie utopie n’est-elle pas celle qui parvient à rester utopique même lorsque les circonstances l’obligent à se métamorphoser ?

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – la mode

9 réflexions sur “Dystopie & utopie

  1. Bravo pour cet article très clair, et concis.
    En pratique, je trouve que la frontière entre utopie et dystopie est assez fine, dans la mesure où dans un système totalitaire à la 1984, la société se présente elle-même comme « parfaite » pour faire taire toutes les critiques. Et comme tu l’as dit, même une société conçue comme utopique ne peut pas satisfaire chaque individu (je me souviens que quand j’ai lu l’utopie de Thomas More, je trouvais que ça serait horrible de vivre là-bas, avec toutes ces règles hyper strictes…)

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    • Oh, c’est fascinant, ça. Merci beaucoup pour ce commentaire !
      Au fond, ça m’amène à penser que vu de l’extérieur, rien ne distingue une utopie d’une dystopie, dans la plupart des cas. Les deux tiennent à peu près le même discours. Par contre, la dystopie se caractérise par son attitude hypocrite: l’Oceania de 1984 nie l’humanité et l’individualité de ses habitants, et leur fait subir un état permanent de guerre et d’oppression, tout en tenant un discours teinté de liberté et de perfection. Par contre, une utopie dit ce qu’elle fait et fait ce qu’elle dit: on peut décider qu’on n’en veut pas, mais c’est une société qui joue franc jeu.

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  2. Bel article qui fait un tour complet du sujet.
    Cela donne envie de donner sa chance à l’utopie, c’est décalé par rapport à ce qu’on a l’habitude de lire (et voir) et cela ouvre les portes à la subtilité et au second degré. En revanche, j’ai peur que cela soit un genre plus difficile à mettre sur les rayons d’une librairie; le catastrophisme d’une dystopie me semble plus vendeur que les sous-entendus ou la promesse d’une double lecture.

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    • Oui, j’ai tout à fait la même impression. Mais le fait que ça nous semble si évident, c’est peut-être justement un signe que nous sommes tous les deux prisonniers de l’air du temps qui voit davantage d’intérêt dans les récits de fin du monde que dans ceux qui parlent de construction, de genèse, d’espoir. Je me demande si on ne pourrait pas inventer une littérature populaire, militante, qui utiliserait les outils de la fiction pour rêver à un monde meilleur.

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  3. J’espère que tu me pardonneras ce petit parallèle avec game of thrones. Durant toutes la série ( et dans les livres mais puisque les livres ne sont pas encore achevés, il est difficile de conclure qu’il se passera la même chose ), le personnage de Daenerys cherche à lutter contre l’oppression des tyrans pour bâtir un monde parfait dans lequel il n’existe plus d’oppression sauf qu’au final, elle devient elle-même le tyran oppresseur et destructeur qu’elle affirmait combattre. Le royaume parfait qu’elle voulait concevoir se termine par des flammes et des cendres. C’est ce que tu disais : le monde parfait de l’un n’est pas nécessairement ce qui convint pour tous.

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