La littérature jeunesse

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Comme nous avons, lors de billets précédents, exploré les différents moyens de mettre en scène des enfants ou des thèmes liés à l’enfance dans un roman, et que nous avons enchaîné avec des conseils pour écrire des personnages d’enfants et d’adolescents, il ne nous reste plus qu’à boucler la boucle et à nous intéresser aux livres destinés à être lus par de jeunes lecteurs.

Qu’on ne s’y trompe pas : le thème mériterait qu’on lui consacre un blog tout entier, avec des articles hebdomadaires destinés à en explorer les différents aspects. Ce billet est donc nécessairement incomplet : c’est une invitation à explorer davantage ces thèmes, si cela vous intéresse.

La littérature pour la jeunesse se caractérise par le public qu’elle vise, pas nécessairement par le public qui la lit. Il est ainsi tout aussi possible pour un adulte de lire un roman de la collection « Chair de poule » de R.L. Stine, comme il est possible pour un adolescent de se perdre dans la lecture du dernier roman de Michel Houellebecq. Certains ouvrages transcendent les limites d’âge qui sont artificiellement érigées par les maisons d’éditions pour des raisons promotionnelles, et deviennent des classiques qui peuvent être appréciés à tout âge, comme « Les aventures d’Alice au Pays des Merveilles », « Le Petit Prince » ou « L’Attrape-Cœur. »

Néanmoins, ce public-cible dont l’existence est fréquemment supposée dans ce type d’ouvrages conditionne en grande partie la forme, les thèmes, les personnages et tous les autres aspects des romans de littérature jeunesse, jusqu’à donner à celle-ci, par certains aspects, les caractéristiques d’un genre littéraire à part, régi par toutes sortes de règles spécifiques.

Traditionnellement, la littérature jeunesse est divisée en deux grandes catégories : la littérature pour enfants et la littérature pour adolescents. Sont venus s’y ajouter, ces dernières années, deux autres catégories : le Young Adult et le New Adult.

Littérature pour enfants

La littérature pour enfants est sans doute, de toutes celles qui sont examinées dans ce billet, celle qui présente la plus grande diversité formelle et stylistique. On parle ici d’une littérature dont tout un segment est constitué de livres illustrés, destinés à un public de lecteurs qui ne savent pas lire par eux-mêmes, et à qui on doit raconter les histoires ; il y a aussi des livres de contes, eux aussi enrichis d’images, qui revisitent les classiques ou inventent de nouvelles histoires faits pour être dites à voix haute ; des livres pour les très jeunes lecteurs, destinés à leur donner le goût de la lecture ; des ouvrages thématiques de nature éducative, destinés à sensibiliser les jeunes à des thèmes de la vie de tous les jours, dont certains sont graves (deuil, divorce, violence).

Malgré cette diversité, les livres pour enfants ont un certain nombre de points communs. Premièrement, les protagonistes sont le plus souvent eux-mêmes des enfants, ou des créatures (animaux, peluches, extraterrestres) qui se comportent comme des enfants, qui ont des problèmes d’enfants et des réflexions d’enfants. Deuxièmement, ces ouvrages sont courts et écrits gros, afin de satisfaire un public qui n’a pas beaucoup de patience, ni beaucoup de pratique de la lecture. Le vocabulaire utilisé est simple, faisant grand usage des répétitions (cela n’interdit pas une certaine ambition, comme en témoignent les livres pleins de jeux de mots de Pef). Surtout, tout est basé sur des concepts simples et originaux, qui rendent chaque livre ou chaque série instantanément identifiable.

De tous les secteurs de l’édition, celui des livres pour enfants est peut-être celui dont le niveau de qualité moyen est constamment le plus élevé, avec des textes inventifs et de haute qualité, une recherche du ton juste, souvent assisté par des professionnels de l’enfance, et des illustrateurs qui font partie des meilleurs du marché. Il n’est pas particulièrement aisé d’y faire sa place.

Littérature pour adolescents

Ce qu’on appelle aujourd’hui la « littérature pour adolescents » a subi ces dernières années une sorte de réajustement, causée par l’apparition de nouvelles catégories et d’une nouvelle dynamique venue du monde anglo-saxon où ce segment de l’édition a toujours été vivace. Autrefois, on l’aurait défini comme l’ensemble des publications visant un public de 13-18 ans, et on aurait pensé en premier lieu à quelques séries populaires comme « Le Club des Cinq » ou « Alice » (« Nancy Drew »), auxquels on aurait ajouté quelques classiques tels que les romans de Jules Verne.

Aujourd’hui, la littérature pour adolescents proprement dite s’est retranchée sur des âges plus précoces. On la conseillerait plutôt aux lecteurs de 10-15 ans. C’est devenu un segment de l’édition très actif, et surtout varié.

Dans cette tranche d’âge, on trouve des romans dans tous les genres : de l’aventure, du polar, de la fantasy, mais aussi de l’horreur ou du thriller. Il y a également pas mal de romans écrits dans une veine réaliste, qui permettent au lectorat jeune de découvrir de l’intérieur des situations sociales contemporaines (la drogue, la sexualité, l’argent, le succès) présentées de manière simple et accessible, voir le quotidien de jeunes qui vivent, dans des pays lointains, des situations très différentes des jeunes d’ici. En réalité, en germe, on trouve absolument tous le panorama de la littérature contemporaine, ce qui permet au jeune lecteur curieux de forger ses goûts.

Il y a tout de même des constantes. Les protagonistes des romans de littérature pour adolescents sont eux-mêmes des adolescents. Le langage est simple, avec parfois une intention didactique d’expliquer certains termes, les livres ne sont pas bien épais et les plus populaires peuvent se décliner en séries au très long cours, empruntant parfois les codes de la catégorie supérieure.

Young Adult

Le terme « Young Adult » est apparu dans le sillage du succès sidérant de la saga Harry Potter, lorsque des hordes de jeunes ont découvert le plaisir de lire et que le secteur de l’édition a cherché à satisfaire à leur demande, en produisant des romans susceptibles d’aborder les thèmes et les ambiances qui leurs sont chers.

Le résultat est une catégorie un peu hybride. On présente souvent les livres « Young Adult » comme étant ceux qui s’adressent à un public présentant des âges compris entre 15 et 30 ans, soit les lecteurs qui commencent à se lasser de la littérature pour adolescents classique, auxquels on ajoute les lecteurs qui ne trouvent pas de satisfaction dans les romans destinés au lectorat adulte, et qui préfèrent prolonger les plaisirs de lecture développés pendant leurs jeunes années.

En réalité, c’est un peu plus compliqué que ça, car le Young Adult est à la fois une catégorie d’âge, et, d’une certaine manière, un genre. Ou en tout cas, un ensemble de genres qui ont des points communs entre eux – tous les types de littérature ne sont généralement pas considérés comme Young Adult. Les romans réalistes ou éducatifs évoqués ci-dessus n’ont que rarement leur place dans les rayons estampillés « YA », au bénéfice de toutes sortes de romans dont le point commun est la volonté d’évasion (l’« escapism » anglo-saxon), le suspense, les sensations fortes et le divertissement.

Rien n’empêche d’aborder des tons graves, mais dans son ensemble, la littérature Young Adult privilégie les littératures de l’imaginaire – fantasy, urban fantasy, bit lit et compagnie. Même si les définitions n’ont rien d’officielles et sont très fluctuantes selon la personne que l’on interroge, le polar pour adolescent, par exemple, n’est généralement pas considérée comme faisant partie de cette catégorie.

Quel que soit leur âge, les lecteurs de littérature Young Adult sont de gros consommateurs de livres, mais aussi d’autres formes de divertissement, tels que séries télé ou jeux vidéo. Ils sont exigeants mais fidèles, et, lorsqu’ils ont découvert un certain type de romans ou d’auteurs qui leur plaît, ils ont tendance à chercher à multiplier cette sensation à l’infini.

C’est d’ailleurs ce qui leur vaut une partie de leur mauvaise réputation : la qualité moyenne des œuvres estampillées Young Adult n’est pas à mettre en cause, mais elles favorisent la fidélité de leurs lecteurs, dont certains finissent par manquer de curiosité et à lire encore et encore le même type de livres. On peut se réjouir de voir des jeunes qui lisent et applaudir le succès de ce segment du marché, mais le fait de chercher à satisfaire à des désirs très spécifiques se fait parfois au détriment de l’ambition littéraire et de la personnalité des œuvres.

D’ailleurs, un auteur qui souhaiterait œuvrer dans le domaine Young Adult se rendrait rapidement compte que pour s’y illustrer, il doit produire des œuvres très formatées, et que chaque pas de côté, chaque originalité, risque de l’en éloigner.

New Adult

Apparu ces dernières années, le segment « New Adult » a d’abord été présenté comme le prolongement naturel de la catégorie précédente. En deux mots, on aurait tout simplement affaire à une nouvelle catégorie de transition, qui serait donc réservée aux lecteurs amateurs de Young Adult qui, décidément, ne souhaiteraient pas laisser derrière eux ce type de littérature en gagnant en âge.

Donc à la base, le New Adult, c’est supposé être des romans destinés aux 18-30 ans, avec le même accent mis sur l’évasion que dans le Young Adult, le tout rehaussé d’une touche de maturité en plus. « Twilight », mais avec davantage de scènes de sexe. Le New Adult met généralement en scène – on l’aura deviné – des jeunes adultes, qui font face à des difficultés existentielles ou qui se trouvent à un tournant de leur vie. Ces romans sont souvent écrits à la première personne et comportent des éléments de soap opera dans leur style, ainsi, bien souvent qu’une certaine fascination pour tout ce qui provient de l’aire culturelle anglo-saxonne.

En réalité, même si certains adhèrent toujours à cette définition, le New Adult ne s’est pas tout à fait développé de cette manière. Il est rapidement devenu une catégorie presque exclusivement destinée aux lectrices, et fortement teintée de romance, ce qui fait qu’aujourd’hui, une partie des ouvrages qui sont vendus avec cette estampille sont presque impossibles à distinguer des romances traditionnelles.

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – le sexe

Les huit types de lecteurs

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Comme tant d’autres avant moi, j’ai eu l’audace de classer les auteurs en trois grandes catégories. C’est un exercice qui permet d’y voir plus clair sur sa démarche d’écriture et sur la manière dont il convient de poursuivre nos priorités. Il est toutefois encore bien plus utile de s’intéresser aux lecteurs, et de les placer eux aussi dans un certain nombre de catégories.

Il ne s’agit pas ici de se montrer réducteur : les lecteurs ont des aspirations innombrables, et apprécient la lecture pour des raisons très diverses. Comme avec les auteurs, il faut bien comprendre que, même si l’on place un lecteur dans une des catégories ci-dessous plutôt que dans une autre, cela ne l’empêche pas d’être concerné par des critères qui n’y figurent pas. En réalité, en tant que lecteurs, nous faisons tous probablement partie de deux ou trois catégories différentes. Ce n’est pas de naturalisme qu’il s’agit ici : on ne colle pas une étiquette à chaque lecteur comme s’il était un spécimen rare de libellule.

Néanmoins, l’idée qu’il existe différentes raisons d’empoigner un livre, qui correspondent à différentes manières de satisfaire ces envies, est une notion précieuse à garder en tête pour quiconque a pour vocation d’écrire. En se préoccupant de la manière dont réfléchissent les lecteurs, ce qui capte leur intérêt, ce qui les touche, on pourra plus facilement les satisfaire, ou en tout cas éviter de les froisser. Sans tomber dans un populisme artistique qui consisterait à flatter en toutes occasions les souhaits du marché, il n’y a pas de mal à garder en tête les aspirations de celles et ceux qui vont nous lire, quitte à choisir ensuite, en toute connaissance de cause de ne pas en tenir compte.

Les Esthètes

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La première tribu de lectrices et de lecteurs, que je choisis de surnommer « les Esthètes » mais que vous êtes libres d’appeler comme vous le souhaitez, est formée de celles et ceux qui, plus que tout, sont attirés par le style.

La littérature, pour eux, c’est d’abord l’écriture. Rien ne les séduit davantage qu’une belle plume, rien ne les émeut plus qu’une phrase bien tournée. Les Esthètes s’autorisent à aller picorer dans tous les genres, dans toutes les formes, passant d’un roman classique à un polar, en passant par un bel essai historique ou un recueil de poèmes, en quête du bonheur évasif que représente une série de mots bien agencés. Ces amoureux de la langue ont des opinions sur le subjonctif et l’usage des points-virgules, et s’intéressent moins à l’histoire qu’on leur raconte qu’à la manière dont celle-ci est racontée.

Même s’ils sont unis par leur amour du style, les Esthètes sont rarement d’accord sur quoi que ce soit d’autres, certains ne jurant que par la sobriété, d’autres préférant les styles pompeux et emphatiques. On peut les comparer avec des amateurs de vins, qui, certes, peuvent reconnaître un grand cru, mais qui, à force, en viennent à préférer se tourner exclusivement vers des Bordeaux ou des Bourgogne.

Comment les satisfaire

Il n’y a pas besoin d’être poète pour séduire un lecteur qui appartient au clan des Esthètes, mais il est conseillé de lui ménager çà et là des plaisirs de lecture. Même si vous préférez une écriture plutôt sobre, que vous fuyez les effets de style, vous parviendrez à gagner les faveurs de ces lecteurs-là en vous autorisant, une fois de temps en temps, une description marquante, une image bien trouvée, une phrase belle à voir et à entendre. Même si le style n’est pas votre priorité, il n’y a pas de mal à concevoir votre roman comme un cake aux pépites de chocolat, le gâteau formant une narration efficace mais sans fulgurance d’inspiration, les pépites représentant un certain nombre de passages au style plus recherché que vous offrez en pâture à vos lecteurs Esthètes.

Comment les faire fuir

En amateurs de la langue française, un Esthète est attiré par le style, mais surtout, il est immédiatement répugné par les fautes d’orthographe et de grammaire, qui ont sur eux l’effet que l’ail a sur les vampires. Soignez-donc l’aspect formel de votre texte afin qu’il soit irréprochable, et vous éviterez que cette famille de lecteurs referme votre bouquin après y avoir jeté un simple coup d’œil. Allez même un peu plus loin, en évitant les répétitions et les enjoliveurs de phrases et en cherchant toujours le mot juste.

Les Rêveurs

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Pour un Rêveur, un livre n’est pas une collection de pages, ça n’est pas non plus uniquement une œuvre littéraire : c’est une machine à voyager, à quitter notre réalité. Un Rêveur, en deux mots, c’est un lecteur qui privilégie tout ce qui peut stimuler son imaginaire. Ça fait beaucoup.

Ce ne sont donc pas les mots qui séduisent les Rêveurs dans la littérature : ce sont les idées. Eux, ce qui leur plaît, c’est qu’on les emmène loin de la banalité, dans des univers exotiques remplis de surprises et d’émerveillement. La capacité d’un auteur a faire surgir des univers entiers de son imagination et d’y faire voyager ses lecteurs en ne se servant de rien d’autre que du papier et de l’encre, c’est cela qui leur donne envie de goûter et de regoûter à cette très recommandable drogue qu’est la lecture.

Naturellement, ce sont les littératures de l’imaginaire qui ont leur préférence. Fantasy, fantastique, science-fiction, etc… : tous les genres qui donnent la priorité à l’imaginaire par rapport à d’autres considérations sont naturellement taillés pour ce genre de lecteur. Cela dit, un vrai Rêveur goûtera peu l’imaginaire en carton-pâte : là où, par exemple, un thriller est maquillé en roman fantastique par l’ajout de quelques vampires en kit qu’on croirait empruntés à de meilleurs romans, comme on loue un déguisement pour une fête costumée.

Comment les satisfaire

Pour plaire à des lecteurs Rêveurs, il faut avoir des idées et il faut faire preuve d’originalité. Il n’y a pas nécessairement besoin d’œuvrer dans le domaine des littératures de genre, d’ailleurs. Raconté de manière originale ou dépaysante, un roman réaliste saura séduire ce genre de lecteurs.

Il suffit de penser à L’Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T. S. Spivet de Reif Larsen, un roman qui raconte le voyage initiatique d’un jeune garçon à travers les Etats-Unis, à grands renforts de diagrammes et de notes de bas de page, pour se rendre compte que n’importe quel sujet peut guider le lecteur dans un monde d’imagination. Le réalisme magique, un genre à cheval entre réalité et merveilleux, saura séduire la plupart des Rêveurs. Il suffit parfois d’une touche d’excentricité pour les satisfaire.

Comment les faire fuir

C’est en particulier au niveau du choix des thèmes que les Rêveurs peuvent être amenés à faire la grimace. S’ils espèrent trouver de l’évasion en ouvrant un livre, ils risquent d’être découragés par un narratif qui insisterait trop lourdement sur des thèmes liés aux aspects les plus sombres du quotidien : chômage, crise, violence, dépression, etc. Si vous vous engagez sur cette voie, il faudra, pour faire passer la pilule auprès des Rêveurs, opter pour un traitement esthétique singulier : conjuguez thèmes réalistes et traitement réalistes et vous les perdrez complètement.

Un Rêveur, c’est un oiseau piégé dans un appartement. Fermez toutes les fenêtres et il s’étiolera. Par contre, il suffit parfois d’en entrebâiller une, de lui laisser un peu d’espoir, un brin d’évasion, et il pourra adhérer à votre histoire.

Les Réalistes

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Un Réaliste, c’est exactement le contraire d’un Rêveur. Les Réalistes, pour paraphraser Peter Pan, sont tout à fait le genre de personnes dont l’incrédulité serait capable de faire mourir les fées. En règle générale, ils n’ont d’intérêt que pour le monde palpable, observable, connu ; ils n’apprécient que les histoires qui, selon eux, pourraient avoir lieu pour de vrai dans le monde réel.

Ce qui intéresse un Réaliste, c’est l’humanité. Ce qu’ils souhaitent, c’est qu’on leur raconte des histoires de gens qui vivent leur vie et qui rencontrent des difficultés face à d’autres gens ou face à eux-mêmes. La plupart d’entre eux finissent par ne plus se satisfaire de la lecture de romans, toute fiction étant, en fin de compte, trop irréaliste pour eux. Ce sont donc des livres d’histoire, des témoignages, des essais, qui ont leur préférence.

Comment les satisfaire

Pour plaire aux Réalistes, il faut soigner la psychologie des personnages. C’est ça qui les attire en premier lieu vers la littérature. Si vous parvenez à dresser le portrait d’individus qui semblent avoir une vie en-dehors de la page, le pari est déjà à moitié gagné.

Certains Réalistes sont attirés par les ouvrages bien documentés et apprécient qu’un bouquin leur délivre des informations réelles. C’est pour eux qu’il convient de faire des recherches, de truffer votre narratif de détails spécifiques au lieu et à l’époque dans lesquels il se déroule. Même dans un roman de genre, ils apprécieront tous les aspects qui parviennent à évoquer avec véracité l’expérience de la vie quotidienne.

Comment les faire fuir

Oui, l’imaginaire fait partie de la vie de tous les jours, et donc du réel. Mais n’allez pas dire ça à un Réaliste : ça ne va pas le faire changer d’avis. Intéressés par ce qui existe pour de vrai, la moindre incartade vers le surnaturel, l’uchronique ou pire, le merveilleux peut provoquer chez eux une suspension immédiate de leur incrédulité. En d’autres termes : n’importe quel élément qui n’appartient pas au registre réaliste risque de leur sembler factice, et donc sans intérêt, et de leur faire interrompre leur lecture.

Il ne faut pas y voir une forme d’intolérance : c’est une simple préférence. D’ailleurs un Réaliste pourrait très bien, dans certaines circonstances, se laisser séduire par un roman de genre, pour peu que vienne s’y loger un mécanisme qui justifie ses aspects les moins conventionnels : rêve, hallucinations, poésie, métaphore. En les prenant par la main, on peut parfois les réconcilier avec l’imaginaire.

Les Groupies

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Ne voyez rien de péjoratif dans le terme que j’utilise ici. Les Groupie sont simplement les lecteurs ou les lectrices pour qui l’intérêt principal d’un roman, ce sont les personnages. À l’instar des supporters d’équipes de sport ou des fans de groupes de musique, ce qui leur plaît, c’est de s’identifier aux individualités et de vivre leur passion à travers les yeux de celles-ci.

Dans le cas du roman, une Groupie va l’empoigner en y cherchant des personnages qui lui plaisent, qui attirent sa sympathie, qui le séduisent, voire qui l’agacent de manière divertissante. À partir de là, ils vont suivre l’histoire qu’on leur raconte en prenant parti pour un ou plusieurs personnages, en s’investissant émotionnellement dans les aventures de ceux-ci, en spéculant sur leurs choix amicaux ou amoureux.

Cette catégorie de lecteurs hante Tumblr où ils expriment leur passion pour leurs personnages préférés à travers des créations graphiques, des mèmes, des bédés, mais aussi des hashtags, des fanfictions et des poèmes, parfois aux limites du fétichisme. Plus que d’autres lecteurs, ils laissent parler leurs émotions et leur créativité et font en sorte que la fiction déborde dans leur vie de tous les jours, en se l’appropriant et en la célébrant.

Comment les satisfaire

Certains genres de littérature attirent davantage les Groupies que les autres : ce sont les romans young adult, new adult, feelgood, mais aussi la romance et une partie de la fantasy, en particulier la fantasy urbaine. Il n’y a rien d’étonnant à cela : il s’agit des genres qui laissent le plus de place aux personnages et à leurs relations.

Car au fond, pour satisfaire ces lecteurs, il suffit de leur proposer une histoire dans laquelle les personnages, davantage que l’intrigue, servent de moteurs à l’action. C’est encore mieux si les émotions y sont exacerbées, si l’amour, la haine et l’amitié sont examinées sous tous les angles, et si les couples se font et se défont lors de coups de théâtre. Rien ne leur plaît davantage que de ressentir des émotions en tous genres. Ajoutons que, dans la mesure où ils s’attachent aux personnages, les feuilletons et les livres à suites ont les faveurs des Groupies.

Comment les faire fuir

Quand, en tant qu’auteur, vous tuez un personnage, vous allez forcément tuer le personnage préféré d’une Groupie. C’est important de garder ça à l’esprit, non pas qu’il faille y renoncer, mais forcément, chaque décision risque de briser des cœurs. Éliminer cruellement un personnage ou même simplement en marginaliser un risque de faire battre en retraite certains de ces lecteurs. Mais attention : si vous évitez les moments tragiques pour ne pas les brusquer, cela ne va pas non plus leur plaire. Mieux vaut donner une belle mort à un personnage que de le laisser s’étioler.

De manière plus banale, un roman qui s’attache à l’intrigue et dans lequel les personnages ne sont guère que des véhicules qu’on ne passe pas beaucoup de temps à explorer ne revêtira à leurs yeux que peu d’intérêt.

Les Bibliothécaires

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La plupart des lecteurs sont intéressés en premier lieu par le contenu des livres. Les Bibliothécaires font exception. Eux, ce qui leur plaît, ce sont les livres eux-mêmes, en tant qu’objets.

Un livre, en ce qui les concerne, c’est quelque chose que l’on repère d’abord dans les rayons d’une librairie, attiré par sa couverture ; c’est ensuite la découverte d’un titre au graphisme accrocheur, d’un choix de couleurs approprié ; c’est aussi le grain du papier, l’odeur des reliures, le bruit que font les pages quand on les tourne ; ça peut être également la mise en page, le choix des polices de caractère, les illustrations intérieures, même, s’il y en a.

Bref : les Bibliothécaires sont des sensuels : un livre leur procure du plaisir avant même la lecture, qui ne constitue dès lors presque qu’un agréable prolongement de ce qu’ils recherchent.

Comment les satisfaire

Au fond, un auteur qui n’est pas auto-édité a généralement peu de pouvoir sur la production de l’objet-livre en lui-même. C’est plutôt un boulot d’éditeur. Cela dit, il n’est pas interdit de donner son avis, de tenter de rejeter un illustrateur qui vous semble mal adapté, de questionner les choix de maquettage et de format. Vous n’allez pas vous attirer que des sympathies, mais la démarche est légitime. Et puis, pour commencer, pourquoi ne pas proposer votre manuscrit a des maisons d’édition qui font bien leur travail.

En-dehors de ça, pour faire plaisir aux Bibliothécaires, il faut garder l’aspect esthétique en tête. Si votre roman s’y prête, pourquoi ne pas prévoir une carte ? Ou même des illustrations intérieures ? Des diagrammes, même, pourquoi pas ? Et rien ne vous empêche, au moment des dédicaces, d’y glisser votre carte de visite ou un marque-page, qui constituera un petit objet de collection sympathique et souvent très apprécié.

Comment les faire fuir

Pour vous fâcher pour de bon avec un Bibliothécaire, ça n’est pas compliqué : il suffit de leur dire « Mon bouquin n’est disponible que sur liseuse. » Là, normalement, ils vont cesser de vous adresser la parole pour tourner les talons, agacés, après, peut-être, vous avoir giflé. Pour eux, un livre n’est pas juste un fichier, un bloc d’information. Sous forme désincarnée, il n’a pas d’intérêt à leurs yeux.

De la même manière, ils n’entreront pas en matière au sujet d’un livre sans mise en page, dont la maquette est faite sans soin, et dont la couverture est laide, même si le texte est un bouleversant chef-d’œuvre. Un écrivain serait bien inspiré de garder en tête que le succès d’un roman, en particulier d’un premier roman, dépend en grande partie des apparences. Un aspect à ne négliger qu’à vos risques et périls…

Les Audacieux

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C’est quand ça bouge qu’un Audacieux s’amuse le plus. Lui, ce qu’il lui faut, ce sont des sensations fortes, sentir l’adrénaline qui coule quand ils lisent. Ce qu’ils recherchent donc avant tout, c’est l’action, quelle que soit la forme qu’elle peut prendre : scènes de combat, de poursuite, de bataille, d’étreinte, de cascade, etc… selon le type de littérature auquel ils ont affaire.

Ces lecteurs exigeants sont souvent très à l’écoute de leur ennui : quand un roman les endort, ils le posent, et quand des chapitres tournent au ralenti, ils peuvent sauter des pages entières de description ou d’exposition pour en arriver aux passages qu’ils recherchent, comme un gastronome qui se débarrasse de la carapace du homard pour en déguster la chair.

Dans la fantasy, ils s’attendent à ce que les personnages sortent leur épée de leur fourreau, dans les romans policiers, ils veulent entendre des coups de feu, et si vous écrivez des romances, ils vous en supplient, ne tardez pas trop avant d’en venir au froissement des draps.

Comment les satisfaire

Il faut du mouvement ! Leur préférence va aller aux romans qui comportent beaucoup d’action, donc gardez ça en mémoire si vous compter leur faire plaisir. Mais même si votre histoire ne se prête pas particulièrement à des scènes d’action en série, il est possible de modeler leur écriture de manière à ce qu’ils y trouvent leur compte, en tout cas en partie : c’est ce que j’ai abordé dans un billet sur les descriptions, en vantant les mérites de ce que j’ai appelé les « descriptions dynamiques. »

Comment les faire fuir

Les Audacieux haïssent les descriptions presque autant qu’ils aiment l’action. Si vous ne voulez pas les voir jeter votre roman à travers la pièce, limitez donc ces passages au strict minimum, et réduisez les envolées lyriques autant que possible.

En-dehors de ça, et en particulier dans la littérature de genre, renoncez aux longues scènes d’exposition où rien ne se passe, à part expliquer au lecteur la routine d’un commissariat ou les mécanismes économiques de la guilde des voleurs. Si ces informations sont cruciales pour la compréhension de votre intrigue, tentez de les mêler à l’action autant que possible, sans quoi les Audacieux vont s’endormir.

Les Fans

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On l’a vu, les Groupies sont les lecteurs qui s’entichent d’un personnage. Mais ils le font sans à priori, par automatisme, dès qu’ils découvrent un roman. Variété voisine de lecteurs, les Fans, eux, ont déjà une idée en tête quand ils découvrent un livre, en tout cas la plupart du temps. Eux, ce sont des fidèles : ils sont accros à un auteur, à une série, à un univers, ou tout simplement à un genre.

Rien ne distingue un Fan d’un autre type de lecteur, en tout cas avant qu’ils aient approché une œuvre pour la première fois. Cela dit, si votre premier roman leur a plu, ils aimeront la suite, c’est garanti. S’ils ont apprécié tout ce que vous avez écrit, vous les retrouverez lors des séances de dédicaces et ils finiront par en savoir davantage sur votre univers que vous n’en savez vous-mêmes.

Ce qui ne signifie pas que les Fans manquent de discernement, bien au contraire : ils en ont autant que les autres catégories de lecteurs. Cela dit, lorsqu’ils se connectent à une œuvre avec passion, ils ressentent le besoin de la revisiter encore et encore et recherchent tout ce qui pourra leur remémorer les éléments qui ont suscité leur engouement

Comment les satisfaire

Le plus dur, lorsqu’un auteur encontre un Fan, c’est de lui donner envie de découvrir son œuvre. Une fois que c’est fait, à condition naturellement que ça lui plaise, celui-ci continuera de lire tout ce que cet écrivain écrira. Reste à captiver son attention pour la première fois.

Pour y parvenir, le secret n’est pas bien compliqué : il suffit de se comparer à d’autres auteurs. Que cela soit lors de salons ou simplement dans le cadre d’un profil en ligne, si vous décrivez vos histoires comme « Un savant mélange de Mary Higgins Clark et de HP Lovecraft », vous aurez capté l’attention des Fans de ces auteurs, qui tenteront peut-être leur chance avec vous.

Comment les faire fuir

On l’a vu, les Fans se caractérisent par leur fidélité. Mais l’amour est une arme à double tranchant : rompez de manière trop radicale avec le style qui leur a plu au départ et ils vous tourneront le dos, parfois même avec agressivité. Encore pire : si vous vous lancez dans un exercice de déconstruction de votre travail, en rédigeant un roman dans lequel tous les thèmes et tous les personnages de vos romans précédents sont dévissés de leurs piédestaux pour être disséqués sans pitié, ils ne vous le pardonneront jamais. Pour un Fan, la série qui a son affection est sacrée et tout ce qui la remet en question s’apparente à un sacrilège.

Les Chroniqueurs

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Comme vous êtes sur WordPress et que vous êtes en train de lire un blog, il y a de fortes chances que vous connaissiez des Chroniqueurs. Il s’agit simplement de celles et ceux dont l’acte de lecture aboutit à un acte d’écriture : la rédaction d’une critique, d’une chronique, voire d’une vidéo en ligne.

Pour les Chroniqueurs, le roman est un objet d’étude et de commentaire, au-delà du plaisir qu’ils peuvent en tirer par ailleurs. Mentalement, alors qu’il est en train de lire un livre, un Chroniqueur va noter certains aspects de l’intrigue ou de l’écriture qui le font réagir, en vue de l’incorporer dans un billet à rédiger après coup. Cet engagement, cette dimension interactive, vient nourrir pour eux le plaisir de lecture jusqu’à en être indissociable.

À force, l’activité d’écriture d’un Chroniqueur va colorer ses choix de lecture – avec, peut-être, une volonté de se diversifier qu’il n’aurait pas s’il n’avait pas pris l’habitude de commenter ses choix. Cela va également le rendre plus exigeant : lorsqu’on lit beaucoup et qu’on analyse les romans, on finit par comprendre mieux que la plupart des gens comment une histoire est construite, ce qui fonctionne et ce qui fonctionne mal.

Comment les satisfaire

Au-delà de tout le cirque autour des fameux « Services presse », qui permettent à des éditeurs d’espérer des bonnes critiques de blogueurs en leur offrant des exemplaires gratuits, allant jusqu’à tisser avec eux des partenariats qu’on imaginerait difficilement dans la presse, pour séduire un Chroniqueur, il n’y a pas des milliers de solutions : il faut produire des romans de qualité qui fuient les clichés et se démarquent de ce qu’on peut lire par ailleurs.

La plupart des Chroniqueurs sont par ailleurs très actifs en convention et en ligne : soyez accessibles en tant qu’auteur, avenant et courtois, et vous pourrez marquer des points auprès d’eux (ce qui ne veut pas dire qu’ils vont dire du bien de vos romans s’ils ne les apprécient pas).

Comment les faire fuir

Les Chroniqueurs flairent le factice et la facilité à mille lieues à la ronde. Contentez-vous, par exemple, de produire une énième saga de vampires qui vivent en marge du monde des humains et ils ne vous pardonneront pas de les avoir ennuyés.

⏩ La semaine prochaine: Le contrat auteur-lecteurs