Critique : La Grande Maison

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Séduit par la profession, un jeune enseignant suisse romand décide d’entamer une carrière au sein de la Police genevoise, la fameuse « Grande Maison » du titre. A partir de sa formation, on suit son parcours d’inspecteur pendant plusieurs années, émaillé de découvertes, de luttes et de frustrations.

Disculpeur : Lucien est un ami.

Titre : La Grande Maison

Auteur : Lucien Vuille

Editeur : BSN Press

La fiction est un mensonge qui raconte des histoires vraies. C’est aussi, parfois, un masque, qui permet à des auteurs d’aborder des vérités trop brûlantes ou trop douloureuses, en y ajoutant une distance qui permet d’affirmer « Ca ne s’est pas passé exactement comme ça », et d’éviter ainsi de heurter, de s’attirer des ennuis, ou tout simplement, d’échapper à des polémiques qui pourraient, au final, nuire à la lisibilité de leur texte.

Ainsi, « La Grande Maison » est officiellement « un roman qui raconte les premiers pas dans la police d’un jeune enseignant qui devient inspecteur ». Un roman dont le protagoniste porte le même prénom et le même nom de famille que l’auteur, qui a bel et bien été inspecteur au sein de la Police genevoise. On perdrait son temps à s’interroger, dans ces conditions, sur ce qui est vrai ou ce qui ne l’est pas, si certaines anecdotes relatées ont été simplifiées ou vécues par d’autres, si certains personnages ont été renommés ou amalgamés à partir de plusieurs individus bien réels. On ne peut que supposer que tout est vrai, tout ce qui compte, en tout cas, et qui constitue le coeur du récit.

Dans cette optique, « La Grande Maison » fait l’effet d’un coup de poing dans les gencives. Le livre se présente comme un récit constitué d’une série d’anecdotes, présentées dans l’ordre chronologique, vécues par un apprenti policier, lors de sa formation, puis au cours de stages dans différents services. Ce qu’on y découvre, c’est que la police, c’est comme les saucisses : on n’a pas vraiment envie de savoir ce qu’il y a dedans ou comment c’est fabriqué. Dans le cas des forces de l’ordre, tant qu’elles nous assurent une certaine quiétude ou nous éloignent des criminels, nous sommes trop heureux de fermer les yeux sur leur fonctionnement ou ce que cela coûte à celles et ceux qui y travaillent de côtoyer la fange de trop près.

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C’est ça, « La Grande Maison » : l’occasion de découvrir de l’intérieur la violence effarante du système policier, qui semble gangréné par le favoritisme, le racisme, le sexisme et les débordements en tous genres, qui broie et épuise celles et ceux qui y travaillent. Certaines brigades sont présentées comme des clans, voire comme des sectes, et bien souvent, l’obéissance aveugle au chef l’emporte sur toutes les autres considérations. C’est comme si la violence de la rue avait fini par contaminer et par empoisonner l’institution chargée de la combattre.

Le triomphe du livre, c’est qu’il s’interdit d’être démonstratif. Les fait sont présentés dans un langage simple, sans pathos et sans jugement particulier, en-dehors de l’état d’esprit du protagoniste, comme dans un carnet de notes. D’ailleurs, il ne s’agit pas d’un réquisitoire : à tout moment, on comprend ce qui a attiré le jeune inspecteur vers ce métier, et il évoque aussi librement ce qui lui plaît que ce qui lui fait horreur. La lectrice ou le lecteur est laissé libre de penser ce qu’il veut des faits qui sont relatés, et de situer où, pour lui, se situe la limite à ne pas dépasser. Ainsi, le mécanisme qui amène des policiers des stups qui n’ont affaire qu’à des Guinéens à haïr les Africains est décortiqué avec un certain recul. On comprend aussi ce qui peut amener un jeune inspecteur à voir comme une libération l’idée de se faire sauter le caisson avec son arme de service. C’est comme ça, tout simplement, et c’est cette prise de conscience d’une atrocité banale qui font par moment basculer le récit dans l’horreur.

La force du témoignage, la justesse du ton et une construction narrative faussement simple sont les triomphes de ce livre très réussi. On n’a aucune peine à s’imaginer qu’un producteur de télévision audacieux en tire une mini-série poignante un jour. Pour le moment, cela dit, difficile d’imaginer que des images aient autant de puissance que ces mots.

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