Critique : Ensemble, on aboie en silence

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En 2001, Thibault Tranchant est diagnostiqué schizophrène. Deux décennies plus tard, son grand frère, passé entretemps par le rap et le cinéma, prend la plume pour raconter leurs destins croisés, mêlant ses souvenirs de textes écrits par Thibault et de tentatives d’entretiens avec ce dernier.

TITRE : Ensemble, on aboie en silence

AUTEUR : Gringe

EDITEUR : Harper Collins (ebook)

Pour un blog qui multiplie depuis toujours les références cachées aux Casseurs Flowters, il pouvait paraître étonnant que son auteur n’ait jamais pris la peine d’entamer le livre de Gringe, le rappeur/acteur /auteur/âme damnée qui signe ici son premier livre. En réalité, comme en attestent mes critiques publiées ici, je suis principalement un lecteur de romans, et il a fallu attendre une envie de respiration pour que je me mette à lire autre chose.

Mais de quoi s’agit-il ? Situé au carrefour de l’autofiction, du livre-témoignage, du récit de voyage, du roman, du carnet de route, « Ensemble, on aboie en silence » est un objet littéraire singulier. De tous les genres, cela dit, c’est au portrait qu’il s’apparente le plus. Ce collage d’anecdotes servies dans le désordre chronologique, de réflexions, de morceaux de vie dont on ne sait pas toujours lequel des deux frangins les a écrits, sert principalement à mettre en scène un personnage, même si ce n’est pas nécessairement celui que l’on attend.

Plus que de Thibault, ce livre parle de Guillaume (Gringe, donc), de la manière dont il a vécu à travers les années cette relation tortueuse avec un frère atteint dans sa santé mentale, et comment cela l’a affecté personnellement. On découvre un personnage souvent en conflit avec lui-même, souvent narcissique, souvent généreux. Il n’a pas toujours le beau rôle, il n’a pas que de nobles pensées, il commet des erreurs  de jugement et même ses actes les plus louables se terminent souvent par des naufrages. Un vrai, un beau personnage de roman, donc, dont on viendrait presque à oublier qu’il se donne vie à lui-même.

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On retient deux constats de tout ça. Le premier, c’est qu’il ne doit pas toujours être simple de vivre dans l’orbite de Gringe, qui apparaît comme un personnage hanté, perpétuellement déraciné et pas toujours agréable avec ceux qui l’entourent. Mais au fond, qu’en sait-on réellement ? A quel point le Gringe reconstruit dans le texte est fidèle à la réalité, et à quel point le trait est-il noirci ou embelli ? Cette ambiguité est assumée avec élégance par un texte toujours sincère mais, on le devine, pas toujours beau joueur.

La seconde leçon, c’est que Gringe est un putain d’auteur. On s’en doutait en découvrant ses textes en tant que rappeur, mais un livre, c’est un exercice différent, dont il se tire admirablement. Qualité rare, il apparaît capable d’enchaîner des métaphores élaborées et des figures de style complexes sans jamais paraître pédant. Chaque phrase est à sa place, et même les plus travaillées sonnent de manière naturelle, ce qui est considérablement plus facile à dire qu’à faire. Quant à la structure de l’ouvrage, qui paraît aléatoire, elle parvient toujours à nous amener à l’émotion ou à la compréhension par l’accumulation de petites bribes d’informations placées avec justesse. Cela donne envie que Gringe signe, un jour peut-être, un roman ou un récit de voyage.

Critique : On Connection

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Comment, en tant qu’artiste, parvenir à se servir de la connexion entre les êtres pour vaincre l’aliénation de notre époque ? Comment, en tant que public, peut-on établir une connexion authentique avec les oeuvres qui enrichisse notre vie ? Voici deux des questions au coeur de ce court essai signé par cette figure bien connue des mondes du rap et de la poésie au Royaume-Uni.

TITRE : On Connection

AUTEUR : Kae Tempest

EDITEUR : Faber (ebook)

Régulièrement, j’arrive à la conclusion que pour ne pas mourir d’asphyxie émotionnelle et intellectuelle, il est nécessaire que je lise autre chose que des bouquins de fantasy. Non pas que j’aie quoi que ce soit contre ce genre, bien au contraire, mais j’ai parfois besoin d’aller voir ailleurs pour m’aérer la tête. Sur ma trajectoire, la dernière fois que ça s’est produit, j’ai trouvé cet essai signé par une personnalité que j’affectionne, active dans le domaine de la musique, du roman, du théâtre, de la poésie.

Si je l’évoque ici, c’est pour trois raisons. D’abord parce que je critique tout ce que je lis ; ensuite parce que si ça me fait du bien à moi, de ventiler mes synapses, peut-être en sera-t-il de même pour vous ; enfin, et surtout, Tempest dévoile dans ce livre une partie de son processus créatif, et quand on écrit, il est toujours utile de découvrir comment s’y prennent les autres.

« Un sot ne voit pas le même arbre qu’un sage » disait William Blake. L’auteur romantique anglais est cité en tête de chaque chapitre de ce livre, et s’il en va ainsi des sages et des arbres, il en va également des poètes et du processus créatif. Kae Tempest cite également abondamment le Livre Rouge de Carl Gustav Jung, où le psychologue se livre à une descente en profondeur dans les méandres de son propre psychisme. Blake et Jung, deux âmes torturées, deux parrains pour ce livre qui ont su explorer sans tabou les parallèles entre les ouragans de l’âme et ceux du cosmos.

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Pourtant, « On Connection » n’a rien d’un livre tortueux, c’est même l’inverse : il est rafraichissant comme un grand verre d’eau. Kae Tempest y évoque des sujets essentiels pour l’époque, comme par exemple la manière dont un individu peut prendre ses distances avec la léthargie et le cynisme engendrés par notre époque consumérisme, et pourquoi il peut malgré tout être salutaire de se réfugier dans un certain engourdissement des sens ; la perspective de l’artiste face à l’humanité et le regard qu’il porte sur les petits gestes et les histoires microscopiques qui se déroulent sous ses yeux, qui viennent ensuite nourrir ses oeuvres ; comment on peut apprendre à être un meilleur lecteur, plus disponible émotionnement face à l’oeuvre que l’on découvre ; comment s’immerger dans la créativité peut nous rapprocher les uns des autres ; pourquoi les mots, et en particulier les mots déclamés devant un public, ont le potentiel de nous toucher davantage que n’importe quoi d’autre.

L’auteur évoque ces questions profondes et complexes avec une grande clarté, de la grâce et une science de la phrase simple qui donne constamment envie de lire le texte à voix haute. En découvrant certains chapitres, on se sent parfois saisi d’une vive émotion, celle qui naît de la découverte de vérités qui paraissent immédiatement évidentes, ou de la confirmation de certains de nos soupçons sur l’existence. Pourtant, en s’éloignant du livre, ces moments s’éloignent comme après un rêve, ce qui paraissait couler de source redevient complexe, et s’il reste quelque chose des réflexions de l’artiste, ce sont moins des solutions à appliquer telles quelles, et davantage l’espoir qu’une connexion entre les êtres reste possible dans ce monde fragmenté et éternellement distrait.

Critique : Où l’ombre s’abat

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Après un premier succès militaire contre l’Escadre de l’Ombre à Pandem Nai, l’Escadron Alphabet de la Nouvelle République est bien décidée à mettre fin aux agissements de ce redoutable groupe de chasseurs impériaux qui sème la destruction partout où il passe. Afin d’y parvenir, il met sur pied une embuscade autour du monde industriel de Troithe. Mais rien ne va se passer comme prévu….

TITRE : L’Escadron Alphabet 2 : Où l’ombre s’abat

AUTEUR : Alexander Freed

EDITEUR : Pocket (ebook, traduction Thierry Arson)

J’avais déjà eu l’occasion de l’affirmer dans ma critique du premier tome de cette trilogie, Alexander Freed est un des rares auteurs à comprendre ce qui fait l’originalité de Star Wars et comment traduire en mots l’alchimie particulière de cette franchise, sans sombrer dans le verbe plat et l’accumulation de références creuses qui caractérisent le travail de ses collègues. On a l’impression d’être en présence d’un auteur consciencieux, qui parvient à s’acquitter avec habileté d’un cahier des charges exigeant, tout en produisant une histoire au ton singulier. En d’autres termes : avec « L’Escadron Alphabet », on retrouve le rythme et l’ambiance visuelle de Star Wars, mais il s’agit d’un récit qui n’a d’équivalent dans aucun film et aucune série de la saga.

Le premier tome s’appuyait sur le point de départ incongru d’un escadron composé des vaisseaux les plus emblématiques de la Rébellion pour épouser les contours d’un roman d’espionnage avec un certain succès. Au passage, on découvrait un quintuor de personnages, tous très névrosés : une ancienne Impériale hantée par son passé, une pilote aux pulsions suicidaires, un idéaliste, un opportuniste et une femme mystérieuse. En toile de fond, l’auteur s’intéressait à dépeindre une Nouvelle République, qui, après sa victoire, ne sait pas comment régner, et un Empire qui, après sa défaite, n’a plus de raison d’être et est en quête d’un but pour justifier son existence.

Dans ce deuxième volume, ces éléments sont exacerbés : les failles des personnages gagnent en intensité et en profondeur, quant au contexte géopolitique, il est exploité de manière ingénieuse et fournit au roman une toile de fond fertile, alors qu’on aurait pu imaginer que rien ne pourrait être plus barbant qu’une histoire où les gentils ont gagné et les méchants ont perdu. Ici, tous les personnages, quels que soient leur camp, trimbalent des traumatismes causés par la guerre qui faussent leur jugement et les poussent à commettre des erreurs qui coûtent cher. De ce point de vue, c’est du Star Wars comme on n’en a jamais vu, avec des personnages en souffrance et des actes qui ont des conséquences personnelles sur le long terme. Parvenir, comme le fait Alexander Freed, à rendre attachants les membres de cette bande d’écorchés vifs, tour à tour agressifs et repliés sur eux-mêmes, qui se murent dans leurs secrets, est un tour de force.

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L’originalité de ce deuxième tome, contrairement au premier, c’est qu’il prend le parti d’être un récit de guerre à 100%. Le roman raconte une campagne militaire, vu des deux camps, des généraux aux troufions en passant par les pilotes, en commençant par la préparation, en poursuivant par les hostilités qui se déroulement de manière catastrophique, et en concluant le récit par les conséquences terribles de la bataille pour les protagonistes. Ici, on ne voyage pas, on ne sort jamais du système Troithe, et il s’ensuit par moment un sentiment d’inéluctable et parfois même d’asphyxie au sujet du sort qui attend les différentes figures auxquelles nous sommes attachées. Il y a un moment dans la lecture où on réalise qu’on est en train de lire une histoire de Star Wars où des soldats désabusés livrent une bataille sans véritable enjeu qui tourne au cauchemar, et autant dire que c’est atypique.

Comme le veut la tradition entamée avec « L’Empire contre-attaque », les deuxièmes volets des trilogies Star Wars se concluent de manière amère et séparent les personnages principaux. C’est le cas ici aussi, les différents chapitres nous faisant découvrir les trajectoires très diverses des protagonistes pendant et après la bataille. Le ton est sérieux, concret, parfois tragique. Il le sera sans doute trop, au goût de certains lecteurs. On n’y retrouve pas tellement l’humour et les gamineries qui font (également) le sel de Star Wars, mais les autres aspects habituels sont présents – il y a même une intrigue secondaire qui tourne autour d’un souvenir laissé par les Jedi. Parmi les autres aspects qui m’ont laissés sur ma faim : un des personnages principaux disparaît très vite du récit et ne repointe le bout de son nez que dans les dernières pages, ce qui donne l’impression que l’auteur n’a pas eu la place ou n’a pas trouvé de solution pour l’inclure dans le récit. Ca sent la coupe éditoriale.

Quant à la fin, en ce qui concerne deux des personnages, elle appelle désespérément une suite, que je me réjouis de découvrir – même si rien ne me ferait plus plaisir en vérité que de lire un roman d’Alexander Freed où il serait libéré des contraintes d’une franchise pré-existante.

Critique : Le cheval de feu

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Après les épreuves traversées dans « Le grand éveil », Lilas et ses nouveaux alliés, les Synalions, forgent des liens et poursuivent leur lutte contre Orga, dont l’emprise maléfique ne cesse de s’étendre et d’attiser les mauvais instincts chez celles et ceux qui croisent la route de nos héros.

Titre : Les enfants d’Aliel tome 2 – Le cheval de feu

Autrice : Sara Schneider

Editions : Le chien qui pense (ebook)

C’est avec appétit que j’ai poursuivi ma découverte de ce qui m’apparaît comme un classique moderne de la fantasy, avec son histoire et son monde à la fois uniques et immédiatement familiers. Je n’ai pas été déçu : ce deuxième volume tient toutes ses promesses et est en tous points l’égal du premier.

En ce qui me concerne, c’est le langage qui m’offre le plaisir le plus immédiat lorsque je découvre un roman de Sara Schneider. Son style est un bijou, avec un art consommé du mot juste, une gourmandise des mots, mais également une retenue qui lui interdit d’en faire trop et de verser dans le tape-à-l’œil. A chaque page, on s’émerveille de la facilité apparente avec laquelle elle conjure des images dans notre tête, trouve de nouvelles manières de décrire des choses familières, et s’arrange toujours pour que les descriptions et l’exposition ne soient pas des corvées mais des cadeaux. C’est une leçon, et tout auteur intéressé par cet aspect de l’écriture serait bien avisé de s’y plonger.

L’autrice a toujours autant de facilité à dessiner des personnages mémorables et attachants. Chacun des protagonistes du roman bénéficie d’une voix propre, immédiatement identifiable, de valeurs, et de méthodes spécifiques, de failles et de taches aveugles. Ce qui est encore plus admirable, c’est que malgré le fait que chacun d’entre eux joue un rôle très spécifique dans l’histoire, Sara Schneider les fait évoluer et modifie leurs priorités et leurs relations au gré des épreuves qu’ils traversent. C’est encore plus réussi que dans le premier volume.

Parmi les gloires qui sont spécifiques à ce roman, il faut absolument citer l’introduction des guerriers durnach, dont on découvre la culture focalisée autour du cheval. Si vous avez l’impression d’avoir déjà lu tout ce que la fantasy avait offrir au sujet des civilisations équestres, ce livre vous fera changer d’avis : sans trop en dévoiler, les durnach ont une culture profondément originale, cohérente et fascinante, qui plus est parfaitement intégrée au narratif. On découvre leurs valeurs et leurs usages, sans gaspiller une seule page qui ne serve pas également le récit ou les personnages. C’est élégant et fascinant. Moi qui d’ordinaire suis assez peu sensible à tout ce qui tourne autour du cheval, ce roman est venu me chercher et m’a convaincu de m’y intéresser. Tout cela est, osons le dire, triomphal.

Un autre aspect du livre qui m’a donné envie d’applaudir concerne une intrigue secondaire qui occupe une place importante, et qui tourne autour du personnage de Jaz, le jeune frère de Lilas qu’on avait cru, un peu hâtivement, placé dans une voie de garage de l’intrigue. Il se retrouve embarqué dans une enquête policière diabolique, qui ne cesse de se corser et de réserver des surprises au lecteur. Ces passages m’ont pris par surprise et constituent au final ma partie préférée du « cheval de feu ».

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Comme toujours, je consacre la dernière partie de cette critique à exprimer quelques réserves. Elles sont mineures.

Le début du roman m’a laissé perplexe. On retrouve nos héros qui profitent d’une halte pour prendre un peu de repos et se recentrer. Ces pages sont agréables à lire, elles permettent de découvrir la culture durnach et d’approfondir les relations entre les personnages, ce qui est appréciable. Par contre, j’ai perçu un léger flottement, face à des protagonistes dont je ne comprenais plus tellement les priorités et les objectifs. C’est un segment de l’histoire sans enjeux forts, ce qui est déconcertant pour entamer un roman. On comprend mieux l’origine du phénomène quand on comprend que « Le cheval de feu » est en réalité, sauf erreur, la seconde moitié du premier tome original, qui a été coupé en deux. Ces chapitres auraient sans doute trouvé leur place plus naturellement au milieu d’un livre que dans les premières pages.

De manière générale, le roman, malgré toutes ses qualités, présente par moments une impression de dispersion : Lilas, qui était clairement le personnage principal du premier tome, est ici plus effacée et ne sert pas d’ancre au récit ; les protagonistes traversent des épreuves importantes mais n’accomplissent pas grand-chose de significatif dans leur quête. Au final, on aurait un peu de peine à décrire de quoi parle ce livre, en-dehors du fait qu’il propose la suite des aventures des enfants d’Aliel. C’est selon moi à la fois un péché et une bénédiction : cela affaiblit un peu la singularité de ce livre, mais renforce le côté feuilleton de ce qui est, au final, une saga à épisodes dont on se réjouit de découvrir la suite.

Bref, je ne vais sans doute pas trop tarder à lire le troisième tome, vous l’avez compris.

Critique : Le Maître et Marguerite

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Le diable, qui se cache sous l’identité d’un magicien de music-hall nommé Woland, ainsi que ses sinistres assistants, persécutent une confrérie d’écrivains moscovites de l’entre-deux-guerres, en leur jouant toute une série de tours cruels ou burlesques. En parallèle, il donne un coup de pouce à Marguerite, une jeune femme mariée à un auteur, le Maître, mis au ban de la société pour avoir rédigé un roman sur Ponce Pilate, dont des extraits s’interpénètrent avec la trame principale du livre.

Pour l’anecdote, j’ai écrit cette critique en 2018 et pour des raisons qui m’échappent, je ne l’ai jamais postée sur mon site. Donc la voici, même si le mystère reste entier sur les raisons pour lesquelles ce texte est resté inédit jusqu’ici.

Titre : Le Maître et Marguerite

Auteur : Mikhaïl Boulgakov

Editeur : Domaine public (ebook)

Il y a une scène dans « Le Maître et Marguerite » qui ne résume pas le roman, car aucune scène ne saurait contenir une telle avalanche d’imaginaire, de personnages et de situations cocasses, mais qui offre un aperçu de mon opinion au sujet de ce texte. On y voit Marguerite, une pure jeune fille qui vient d’accepter de signer un pacte avec le Diable et de devenir sorcière, profiter de ses nouveaux pouvoirs pour entrer au domicile d’un influent critique qui a, dans le passé, massacré le roman du Maître, le mari écrivain de la jeune femme. Pour le punir, elle saccage l’appartement avant de s’en aller, satisfaite du devoir accompli.

Il y a quelque chose de vindicatif dans « Le Maître et Marguerite ». Le livre est considéré comme un classique, une évocation mordante de la Russie stalinienne et une exaltation des vertus de l’imaginaire face au rigorisme et à la lâcheté des dictatures. Tout cela est vrai, et le roman a des qualités innombrables : un style impeccable, une grande drôlerie, un sens de l’image qui frappe, un auteur érudit qui constelle son texte de références musicales et littéraires, une imagination débridée, un narratif aux multiples niveaux de lecture, etc… Il n’a tout simplement pas son pareil dans toute l’histoire de la littérature.

Cela dit, c’est aussi le roman d’un écrivain frustré par la société liberticide dans laquelle il vit, un écrivain bien décidé à régler ses comptes à travers ce texte dont il sait qu’il ne sera jamais publié (il le sera longtemps après sa mort). À ce titre, le lecteur contemporain risque bien de se retrouver désemparé face à ce texte qui ne retient des horreurs staliniennes que les souffrances des artistes bâillonnés par le pouvoir. Oui, « Le Maître et Marguerite » fonctionne comme une satire de cette époque sombre de l’histoire russe, mais c’est une satire qui ne s’intéresse aux goulags et aux assassinats de dissidents que de manière oblique.

Qui plus est, Boulgakov ne déploie pas beaucoup d’efforts à rallier le lecteur à sa cause : l’ignominie des serviteurs du pouvoir soviétique est considérée comme allant de soi, elle n’est que peu illustrée dans le roman, et c’est malgré tout l’unique angle d’approche du texte.

Bien entendu, toute personne qui connait un tant soit peu cette page sombre de l’histoire n’aura aucune sympathie pour Staline, mais quant à étendre cette inimitié à la myriade de fonctionnaires et d’artistes officiels tournés en ridicule dans le roman, c’est plus délicat. On est prié de se réjouir des mauvais tours que leur fait subir Woland, mais comme ces figures ne sont qu’esquissées, certaines scènes manquent de l’impact émotionnel qu’elles pourraient avoir. Comment se réjouir des malheurs de personnages qu’on connaît à peine ?

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Les protagonistes n’ont pas beaucoup plus de substance. D’ailleurs, il est difficile de parler de protagonistes à proprement parler : Woland est le moteur de l’action, mais il reste dans l’ombre pendant une bonne partie du roman, et le lecteur n’a aucun accès à son intériorité ; le Maître est absent du premier tiers du roman, après quoi il reste passif, simple spectateur des événements ; quant à Marguerite, elle se montre plus dégourdie, mais, n’apparaissant pas avant la seconde moitié du livre, il est malaisé de la voir comme le sujet central de l’histoire.

Au final, la figure dont le lecteur est le plus proche est celle de Ponce Pilate, protagoniste du roman-dans-le-roman, dont on en vient par moment à souhaiter que celui-ci existe pour de vrai et qu’on puisse le lire dans son intégralité.

On pourrait encore parler des ruptures constantes de ton, qui passe des pitreries les plus grossières aux considérations philosophiques, en passant par des scènes de pure inspiration fantastique, sans oublier le recours à la satire. L’effet produit est une désorientation, où l’on ne sait plus trop s’il faut rire ou pleurer, craindre pour les personnages ou se désintéresser de leur sort, en on en vient à s’éloigner du roman, pour ne plus le considérer que comme une curiosité.

« Le Maître et Marguerite » est le roman illisible d’un esprit brillant, fécond, érudit : il est constamment surprenant, riche en idées et en références, drôle et piquant, profond et léger à la fois. Hélas, en ce qui me concerne, même si le texte a ravi mon intellect, il m’a laissé froid sur tous les autres plans.