Critique: Boussole

blog critique

Musicologue autrichien amoureux de l’Orient, Franz Ritter, atteint dans sa santé, passe une nuit blanche à se remémorer des anecdotes au sujet des relations entre l’Orient et l’Occident, des souvenirs de voyage et des moments partagés avec Sarah, la femme inatteignable qui monopolise ses pensées.

Titre : Boussole

Auteur : Mathias Énard

Editeur : Actes Sud (ebook)

J’aime énormément les romans de littérature de l’imaginaire. Ils constituent le terreau naturel de mes lectures. Cela dit, il arrive que ma curiosité s’y sente à l’étroit, et puis de temps en temps j’ai la faim de me retrouver confronté à une autrice ou un auteur un peu plus idiosyncratique que les fabuleux raconteurs d’histoire de la fantasy ou de la science-fiction. Pour nourrir mon style, pour me confronter à de nouvelles idées, je ressens le besoin d’autre chose. Il suffit de jeter un coup d’oeil à mes critiques passées pour s’en rendre compte.

Donc cette fois-ci, je me suis dit que tant qu’à goûter à de la littérature blanche, pourquoi ne pas carrément me taper un Goncourt ? J’étais tenté par « La plus secrète mémoire des hommes » de Mohamed Mbougar Sarr, mais il n’était pas disponible en ebook. Mon choix s’est donc porté sur « Boussole » de Mathias Énard, primé en 2015.

La première originalité qui saute aux yeux du lecteur, c’est que « Boussole » est un roman sans enjeux. Un homme vit une nuit blanche au cours de laquelle il se remémore des souvenirs en rapport avec l’Orient, et à la fin, il se réveille. Voilà l’histoire. Ce personnage n’a rien à accomplir de particulier, et rien ne se passera de significatif s’il ne parvient pas à s’endormir. Presque tout le roman est raconté en flashback, et le seul élément de suspense, qui concerne la relation de Franz avec Sarah et son évolution au cours du temps, est vite éventé.  Pour les amoureux des structures classiques, celles et ceux pour qui il est impossible d’envisager un roman qui ne comporte pas certains éléments structurels fondamentaux, on nage ici dans des eaux peu familières.

Quel est donc l’intérêt de ce récit, s’il ne comporte pas d’enjeux ? Il est double.

j56u

Premièrement, le texte est constitué d’une collection d’anecdotes, soit qu’elles soient issues de la vie personnelle du protagoniste, soit qu’elles résument la trajectoire de figures historiques qui ont forgé l’histoire des relations entre l’Orient et l’Occident ou qui l’ont étudié. On peut voir ce livre comme une collection de récits, tous passionnants, qui s’enchaînent autour d’un fil rouge. Au milieu de ce foisonnement d’une érudition hallucinante, aucun aspect n’est oublié, des plus illustres aux plus mineurs, des accomplissements les plus admirables de l’humanité jusqu’aux actes de violence les plus méprisable. Pour qui s’intéresse à l’histoire compliquée des relations entre ces deux morceaux du globe, le livre constitue une introduction idéale. Pour ceux qui aiment les histoires bien racontées, également.

Deuxième intérêt du livre, et selon moi, le principal : le parallèle dressé entre son sujet et son protagoniste. Entre les lignes, la thèse du roman, c’est que l’Orient n’existe pas réellement en-dehors du regard jeté sur lui par l’Occident. Ce n’est qu’une image projetée, un hologramme, pas toujours fidèle à la réalité telle qu’elle est vécue sur place, et dont on se demande bien si elle a une validité en tant que concept. Quant à Franz Ritter, le personnage principal, c’est un individu dont le seul contact avec la réalité se fait à travers le patrimoine, qui méprise tout ce qui est contemporain, et dont l’existence est perpétuellement en butte aux embûches du quotidien. Il vit une relation à distance avec une femme, qui n’existe à ses yeux que sous la forme d’un fantasme. C’est ce thème, si méticuleusement traité, de la relation entre le réel et le regard qu’on porte sur lui, qui constitue le trésor de « Boussole ».

Le style de Mathias Énard est riche de très longues phrases et de paragraphes qui s’étirent parfois sur des dizaines de pages. Un exercice qu’il maîtrise avec un brio souvent insolent, ce qui fait que jamais ces constructions ambitieuses ne s’effondrent sous leur propre poids. Au contraire : elles créent une sorte d’élan, qui donne envie au lecteur de plonger vers l’avant, de ne pas s’arrêter, de découvrir encore une histoire, une anecdote, une perle de savoir.

« Boussole » n’est pas recommandé à tous les publics. Pour en tirer le meilleur, le livre nécessite un fond de culture général, sans lequel on risque probablement de se sentir largué. Et le roman ne plaira pas à celles et ceux qui préfèrent les narrations plus académiques. C’est malgré tout un très grand roman, qui n’a pas volé son prix, ni son succès.

Critique : Mâchoires d’écume

blog critique

Poursuivant leur quête destinée à retrouver et réunir les Synalions afin de combattre les forces d’Orga, deux d’entre eux, Lilas et Carson, partent en mission spéciale, bravant les terribles Eaux du Froid Mordant, afin de recruter le dernier élément manquant. Pendant ce temps, le jeune Jaz se réfugie au sein d’une troupe de saltimbanques.

Disculpeur : Sara est une amie

Titre : Les Enfants d’Aliel, tome 3 : Mâchoires d’écume

Autrice : Sara Schneider

Edition : Le Chien qui pense (ebook)

Une des joies des « Enfants d’Aliel », c’est que chaque volume est un peu meilleur que le précédent. Comme le premier était déjà très bon, cela ménage de très agréables moments de lecture. « Mâchoires d’écume », à ce titre, est un peu le tome de la maturité, celui où l’autrice domestique totalement son sujet et déploie son plein potentiel littéraire, qui est considérable.

« Mâchoires d’écume » poursuit l’intrigue entamée dans les tomes précédents, et constitue à ce titre le troisième chapitre de la saga complète des « Enfants d’Aliel ». C’est important de s’en rendre compte, afin d’aborder l’oeuvre correctement : le volume n’est pas lui-même construit comme un roman indépendant, avec un début, un milieu et une fin, mais s’insère comme le troisième acte d’une histoire complète.

Si c’est le meilleur épisode jusqu’ici, c’est aussi parce que c’est le plus inventif, le plus surprenant, le plus haut en couleurs. On découvre de nouveaux personnages savoureux, une nouvelle culture particulièrement originale, quelques créatures mémorables, ainsi qu’une description très vivante du fonctionnement d’une troupe itinérante de théâtre, qui mériterait sa saga à elle seule. Quant aux protagonistes, ils continuent à être attachants, distinctifs et convaincants en tant que personnes.

5433

J’ai déjà eu l’occasion ici de vanter la plume de Sara Schneider et son talent de conteuse. Je ne vais pas le refaire ici : sachez simplement qu’on retrouve ces qualités intactes, peut-être même renforcée par l’expérience, avec un sens aigü du dosage, qui consiste à décider avec beaucoup de justesse quand il convient de s’arrêter et de décrire les choses à fond, et quand il faut faire vite.

Ce qui est fondamentalement une qualité a parfois engendré chez moi quelques frustrations. Lorsque Jaz découvre de l’intérieur le fonctionnement de la troupe qu’il a intégré, ou qu’en compagnie des autres, on apprend comment fonctionne un navire, ou qu’on découvre une civilisation étrange, l’autrice prend le temps de nous faire comprendre, vivre, ressentir les choses. Le résultat, c’est un ralentissement du rythme, qui donne parfois l’impression que les personnages s’arrêtent, fascinés, pour contempler ce qui les entoure. Pendant ce temps, moi, lecteur, je me rappelle qu’ils sont en mission, que le sort de l’humanité est en jeu et que le temps presse. Par pitié, qu’ils arrêtent de faire du tourisme !

Mais en réalité, tout cela parait délibéré. Premièrement, le récit sait créer des points de rupture et des situations d’urgence qui rompent ce rythme contemplatif exactement quand il faut. Deuxièmement, le fait de prendre le temps d’absorber les détails qui constituent le monde sert les personnages, qui apparaissent dès lors comme plus humains, plus concernés que ceux qu’ils combattent. Cela m’apparaît comme une adéquation astucieuse et subtile entre la forme et le fond, et au final, cela constitue un des nombreux points forts du livre.

Si j’ai une critique, elle concerne les enjeux. Ici, on suit les aventures de deux personnages qui recrutent un nouveau membre dans le groupe, et d’un troisième qui tente d’échapper au danger. Mais pendant ce temps, hors-champ, les autres personnages principaux participent à une campagne militaire pour lutter contre les forces d’Orga, et on ne les retrouve que dans les dernières pages du volume. Fondamentalement, c’est plutôt une bonne idée de se concentrer sur un nombre limité de personnages, et pour l’essentiel, ça contribue au succès du roman. En revanche, en ce qui me concerne, j’ai perdu le fil des enjeux fondamentaux : où en sont les forces d’Orga ? Quelles sont leurs intentions ? Qu’est-ce qui est en jeu si elles gagnent ? Qu’est-ce que les Synalions projettent de faire de leur côté pour empêcher ça ? Selon moi, ça aurait valu la peine d’expliquer, d’illustrer ou de réaffirmer ces éléments. Bien qu’on assiste ici à quelques scènes sur des attaques commanditées par l’ennemi, j’attendais un point de bascule dramatique, et j’ai parfois eu l’impression, au troisième tome de la saga, de me situer toujours dans un (excellent) prologue.

Cette réserve ne gâche pas du tout le plaisir ressenti pendant la lecture de cet excellent roman, et j’ai hâte de découvrir la suite (alors que le cinquième et ultime tome vient de paraître).

Critique : Le Train bleu

blog critique

À la retraite, Hercule Poirot souhaite passer des vacances sur la Côte d’Azur. À cet effet, il emprunte le Train bleu, sur la ligne Calais-Nice. Pendant le voyage, une riche héritière est assassinée dans le convoi, et le célèbre détective offre ses services pour résoudre cette énigme.

Titre : Le Train bleu

Autrice : Agatha Christie (traduction Etienne Lethel)

Editeur : Editions du Masque (ebook)

Un meurtre dans un train. Hercule Poirot enquête. C’est le point de départ bien connu d’un des plus célèbres romans d’Agatha Christie, « Le Crime de l’Orient Express ». Mais il ne s’agit pas de l’unique affaire de ce genre dans l’oeuvre de l’écrivaine anglaise. Écrit six ans auparavant, « Le Train bleu » propose un point de départ identique, mais ne bénéficie pas de la renommée de l’oeuvre précitée. Du reste, de tous les romans mettant en scène Hercule Poirot, celui-ci semble avoir été celui qu’Agatha Christie appréciait le moins. Rédigé dans le sillage du naufrage public et humiliant de son mariage, il est possible qu’elle n’y ait pas mis tout son coeur, ou qu’elle ait inconsciemment lié les deux événements dans la même aversion.

J’avais mes propres raisons pour m’y intéresser. Un vieux projet de roman prenait la poussière depuis quelques années dans mon esprit, parce que je pensais qu’il ne rencontrerait pas d’intérêt auprès des lectrices et des lecteurs, mais surtout parce que je butais sur un gros écueil de construction dramatique : les personnages y passaient beaucoup de temps dans un train, et il ne s’y passait pas grand chose. J’ai réalisé récemment qu’en y ajoutant un meurtre, cela épicerait cette partie du récit, et cela pourrait se connecter à d’autres éléments de l’intrigue de manière intéressante. Comme l’association de concepts « train »+ »meurtre » fait de toute manière penser à Agatha Christie, je me suis dit qu’il serait intéressant de retourner à la source, et de voir comment la Maîtresse du Suspense construisait ses intrigues. J’avais déjà lu « Le Crime de l’Orient Express », et de toute manière, j’étais en quête d’une enquête plus conventionnelle, donc je me suis tourné vers le « Train bleu ».

342432

Ce roman, comme la plupart de ceux de l’autrice, est une merveille de minimalisme. Agatha Christie n’utilise pas un seul mot qui ne soit indispensable, et renonce à tous les autres. L’essentiel du texte est constitué de dialogues, vivants et savoureux, pour la plupart, et souvent très drôles. Pour le reste, les descriptions sont limitées au strictement indispensable, et on ne perd pas de temps à expliquer ce qui est évident : si Poirot explique qu’il doit rentrer chez lui, on le retrouve en train de discuter avec son majordome à la ligne suivante, sans s’attarder à souligner qu’il a dû s’y rendre ou par quel moyen. On ne change même pas de paragraphe ! Tout auteur serait bien avisé de se pencher sur la prose d’Agatha Christie et en tirer des leçons.

Comme je l’ai laissé entendre, ce roman est assez conventionnel, et on n’y trouvera pas le coup de théâtre renversant du « Crime de l’Orient Express ». Il s’agit d’une enquête policière assez académique, où l’on suit différents personnages assez longuement avant que le moindre crime soit commis, sans trop nous fournir de contexte. Puis il y a meurtre, et Hercule Poirot rentre presque dans l’intrigue par la porte dérobée. L’intrigue est sans génie mais construite de manière assez habile, afin que nos doutes se portent sur différents suspects au fil de la lecture, en modifiant plusieurs fois le contexte de l’affaire. Ce qu’on peut en retenir, c’est que ce type de roman repose sur plusieurs personnages attachants et bien dessinés, dont plusieurs peuvent faire des meurtriers potentiels, et que l’enquête les innocente les uns après les autres alors que l’on découvre que le contexte de l’affaire est différent de ce que l’on imaginait.

Le roman souffre de quelques longueurs, s’abîme dans certains clichés un peu paresseux, et dans l’ensemble, est un peu mollasson – il n’y a pas la tension que l’on peut ressentir dans les romans les plus célèbres d’Agatha Christie. La fin, par ailleurs, est un peu expédiée. C’est un livre que personne ne va considérer comme le pinnacle du genre, mais même dans cette oeuvre mineure, le génie de l’autrice est apparent.

Critique : La Grande Maison

blog critique

Séduit par la profession, un jeune enseignant suisse romand décide d’entamer une carrière au sein de la Police genevoise, la fameuse « Grande Maison » du titre. A partir de sa formation, on suit son parcours d’inspecteur pendant plusieurs années, émaillé de découvertes, de luttes et de frustrations.

Disculpeur : Lucien est un ami.

Titre : La Grande Maison

Auteur : Lucien Vuille

Editeur : BSN Press

La fiction est un mensonge qui raconte des histoires vraies. C’est aussi, parfois, un masque, qui permet à des auteurs d’aborder des vérités trop brûlantes ou trop douloureuses, en y ajoutant une distance qui permet d’affirmer « Ca ne s’est pas passé exactement comme ça », et d’éviter ainsi de heurter, de s’attirer des ennuis, ou tout simplement, d’échapper à des polémiques qui pourraient, au final, nuire à la lisibilité de leur texte.

Ainsi, « La Grande Maison » est officiellement « un roman qui raconte les premiers pas dans la police d’un jeune enseignant qui devient inspecteur ». Un roman dont le protagoniste porte le même prénom et le même nom de famille que l’auteur, qui a bel et bien été inspecteur au sein de la Police genevoise. On perdrait son temps à s’interroger, dans ces conditions, sur ce qui est vrai ou ce qui ne l’est pas, si certaines anecdotes relatées ont été simplifiées ou vécues par d’autres, si certains personnages ont été renommés ou amalgamés à partir de plusieurs individus bien réels. On ne peut que supposer que tout est vrai, tout ce qui compte, en tout cas, et qui constitue le coeur du récit.

Dans cette optique, « La Grande Maison » fait l’effet d’un coup de poing dans les gencives. Le livre se présente comme un récit constitué d’une série d’anecdotes, présentées dans l’ordre chronologique, vécues par un apprenti policier, lors de sa formation, puis au cours de stages dans différents services. Ce qu’on y découvre, c’est que la police, c’est comme les saucisses : on n’a pas vraiment envie de savoir ce qu’il y a dedans ou comment c’est fabriqué. Dans le cas des forces de l’ordre, tant qu’elles nous assurent une certaine quiétude ou nous éloignent des criminels, nous sommes trop heureux de fermer les yeux sur leur fonctionnement ou ce que cela coûte à celles et ceux qui y travaillent de côtoyer la fange de trop près.

5365454

C’est ça, « La Grande Maison » : l’occasion de découvrir de l’intérieur la violence effarante du système policier, qui semble gangréné par le favoritisme, le racisme, le sexisme et les débordements en tous genres, qui broie et épuise celles et ceux qui y travaillent. Certaines brigades sont présentées comme des clans, voire comme des sectes, et bien souvent, l’obéissance aveugle au chef l’emporte sur toutes les autres considérations. C’est comme si la violence de la rue avait fini par contaminer et par empoisonner l’institution chargée de la combattre.

Le triomphe du livre, c’est qu’il s’interdit d’être démonstratif. Les fait sont présentés dans un langage simple, sans pathos et sans jugement particulier, en-dehors de l’état d’esprit du protagoniste, comme dans un carnet de notes. D’ailleurs, il ne s’agit pas d’un réquisitoire : à tout moment, on comprend ce qui a attiré le jeune inspecteur vers ce métier, et il évoque aussi librement ce qui lui plaît que ce qui lui fait horreur. La lectrice ou le lecteur est laissé libre de penser ce qu’il veut des faits qui sont relatés, et de situer où, pour lui, se situe la limite à ne pas dépasser. Ainsi, le mécanisme qui amène des policiers des stups qui n’ont affaire qu’à des Guinéens à haïr les Africains est décortiqué avec un certain recul. On comprend aussi ce qui peut amener un jeune inspecteur à voir comme une libération l’idée de se faire sauter le caisson avec son arme de service. C’est comme ça, tout simplement, et c’est cette prise de conscience d’une atrocité banale qui font par moment basculer le récit dans l’horreur.

La force du témoignage, la justesse du ton et une construction narrative faussement simple sont les triomphes de ce livre très réussi. On n’a aucune peine à s’imaginer qu’un producteur de télévision audacieux en tire une mini-série poignante un jour. Pour le moment, cela dit, difficile d’imaginer que des images aient autant de puissance que ces mots.

Critique : Infomocracy

blog critique

Comme tous les dix ans, la planète s’apprête à élire ses dirigeants. Sous le nouveau régime mondial de la microdémocratie, le monde a été découpé en territoires de 100’000 personnes, libres de choisir leur forme de gouvernements parmi de nombreuses possibilités, sous la supervision d’Information, une organisation qui a le monopole de l’information au niveau mondial. Impliqués à divers niveaux dans ce processus, trois individus vont naviguer cette élection émaillée de surprises.

Titre : Infomocracy (The Centenal Cycle #1)

Autrice : Malka Older

Editeur : Tor.com (ebook)

« Infomocracy » n’est pas un roman comme les autres. Pour commencer, il s’agit d’un amalgame de plusieurs genres littéraires. Le livre emprunte beaucoup au cyberpunk, offrant des versions revisitées de certains des motifs traditionnels du genre. Comme il consacre beaucoup de place à décrire un système politique qui marche dans l’ensemble plutôt bien, je le situerais aussi dans ce genre presque oublié qu’est la littérature utopique. Enfin, on a affaire sous certains aspects à un thriller politique, à un roman noir, et même, en cherchant bien, à une romance.

Si on ajoute à cela que la structure emmène le lecteur suivre trois protagonistes (plutôt cinq, en réalité), qui tous, parcourent la planète toute entière, présentée comme un gigantesque village où les distances n’ont plus réellement d’importance, on a affaire à un objet littéraire singulier, qui mérite respect et attention rien que pour l’ambition dont il fait preuve.

L’autrice bénéficie d’une longue expérience dans l’aide au développement et l’action humanitaire, et ça se sent. Son parcours confère une grande vraisemblance aux rouages des institutions qu’elle décrit, à la manière dont les efforts des humains se conjuguent, souvent maladroitement et chaotiquement, pour produire un effort commun. Elle décrit avec beaucoup de justesse la culture singulière qui se crée au sein des institutions internationales, et la manière dont les traditions locales se juxtaposent avec les us et coutumes de la société globale.

Autre point fort du livre : la manière délicate dont Malka Older parvient à décrire ses personnages entièrement à travers leurs actions. Pour peu qu’il soit un peu attentif, le lecteur apprendra à connaître ces individus et leurs différences à travers les choix qu’ils prennent ou qu’ils rejettent. Même la place considérable, presque insolite, consacrée à décrire les tenues d’une des protagonistes contribue à nous permettre de comprendre la manière dont elle fonctionne. C’est ici, dans les petites choses, dans les non-dits, les menues complications des relations humaines, que le livre excelle.

26114433

Tout n’est pas aussi convaincant, hélas. Pour l’essentiel, « Infomocracy » est un livre sans enjeux. Pendant le premier tiers du livre, les personnages errent, réagissent aux événements et nous permettent de découvrir leur univers, jusqu’à ce qu’on comprenne que ce qui tient d’enjeux, ici, peut se résumer en « comment des personnages vivent chacun à leur manière une élection ». Cela prive l’histoire de toute tension dramatique. Après cette phase d’introduction, un événement surprenant, une catastrophe naturelle, vient relancer le narratif, mais on s’aperçoit vite qu’il ne s’agit que d’une péripétie, pas du coeur de l’histoire.

Dans la seconde moitié, on s’attache à une tentative de fraude électorale massive, aux multiples rebondissements, et le roman trouve enfin son moteur, mais là non plus, ça n’est pas entièrement convaincant. Les protagonistes enquêtent pour découvrir qui a fait le coup, mais ils ne parviennent jamais à une réponse définitive. Au final, l’histoire est réglée en quelques paragraphes, on nous livre ce qui est l’hypothèse la plus probable sur ce qui est arrivé, et les personnages ne semblent pas trop s’en soucier. Il n’y a que deux protagonistes qui ont un réel impact sur l’intrigue et qui connaissent une évolution en cours d’histoire. Les autres, soit ne servent qu’à illustrer un aspect du décor, soit vivent des intrigues secondaires qui s’étiolent. Peut-être que tout cela est développé davantage dans les deux tomes suivants, mais ce livre-ci se termine comme un pétard mouillé.

Enfin, le roman souffre de ruptures de ton. Pour l’essentiel, il s’agit d’un thriller politique, et tout reste généralement feutré, mais le tout est ponctué de scènes d’action dont on a l’impression qu’elles existent principalement pour conférer un vernis cyberpunk à l’ensemble. Un chapitre où une des protagonistes se bat contre des saboteurs à grands coups de shurikens m’a parue parfaitement grotesque.

Il y a beaucoup de négatif dans cette critique, mais en réalité, j’ai plutôt apprécié « Infomocracy ». L’autrice a du talent, les qualités du livre le rendent attachant, et son univers est fascinant. Ce que j’ai appris des tomes suivants me donne toutefois l’impression que l’histoire s’éloigne des éléments qui m’ont séduit, et je préfère en rester là.