Critique: Seule la haine

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Un psychanalyste est pris en otage dans son cabinet par un adolescent armé, Elliot, qui va patiemment lui expliquer les motifs de sa colère au cours d’un huis-clos angoissant.

Titre : Seule la haine

Autrice : David Ruiz Martin

Editions : Taurnada

La présente critique fait figure d’exception parmi toutes celles que j’ai publié sur ce site. D’abord parce qu’elle porte sur un thriller – j’en lis peu et je n’ai jamais rédigé de chronique dans cette catégorie – mais surtout parce qu’il s’agit d’un roman que j’ai lu dans le cadre professionnel. Il y a quelques semaines, j’ai invité et interviewé son auteur dans le cadre d’une émission radiophonique. Jusqu’ici, je n’ai jamais rendu compte de mes lectures abordées dans de telles circonstances, mais au fond, pourquoi pas ? L’entretien a eu lieu, j’ai eu beaucoup de plaisir à recevoir David Ruiz Martin, j’estime que cela n’enraye pas mon objectivité de journaliste de fournir ici mon avis de lecteur. D’autant qu’il est très positif.

Sur le papier, le roman contient tous les ingrédients indispensables à un thriller réussi : un personnage qui court un grave danger, un tortionnaire sans pitié mais pas sans motivations, une situation qui ne cesse de se corser, des personnages tout en contrastes, qui possèdent tous leur part d’ombre, ainsi qu’un regard noir porté sur l’humanité en général… L’impact du texte est encore renforcé par le fait qu’on a affaire à un huis-clos, dont l’action se déroule presque intégralement dans le cadre exigu d’un cabinet de psychanalyste.

L’étroitesse du point de vue permet à l’auteur d’aborder ses thèmes avec beaucoup de précision. Le livre parle de la difficulté d’établir la vérité, et de la manière dont les mots peuvent influencer le comportement d’un individu, en bien ou en mal. La parole qui soigne et la parole qui tue, ainsi que les limites qu’elles présentent toutes deux, servent de fil rouge à l’histoire haletante que l’on nous raconte ici.

C’est d’ailleurs un roman très bavard, et c’est la plus belle de ses qualités. Parce que Elliot, l’adolescent qui prend en otage le psychanalyste, ne fait pas que le menacer : il lui raconte aussi une histoire, celle qui explique ce qui l’a motivé à s’armer et à débarquer ainsi dans le cabinet de ce praticien pour le menacer. Il s’agit d’un récit de plus en plus sombre et violent, qui retrace plusieurs mois de la vie du jeune homme, et qui met en scène certains personnages que son otage connaît, et d’autres dont il ignore tout.

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Surtout, ce choix astucieux de l’auteur lui permet d’introduire au sein même du récit un second narrateur, qui s’adresse directement au premier, le psy, qui lui nous raconte l’histoire à la première personne. C’est intéressant pour au moins deux raisons. D’abord, cela renforce l’immersion du lecteur. Il se retrouve propulsé au cœur du récit, dans le cabinet, endossant la peau du psychanalyste sur lequel on pointe le canon d’un revolver. C’est à lui que l’on raconte cette histoire, directement, et il se retrouve ainsi, d’une certaine manière, otage du livre, forcé de tourner ses pages pour en atteindre la conclusion libératrice. Deuxièmement, en choisissant d’insérer une narration à la première personne dans une autre narration à la première personne, l’auteur additionne les subjectivités et nous éloigne de deux crans de la réalité de son récit, libre de nous mener par le bout du nez, une possibilité qu’il ne se prive pas d’explorer.

Malgré les qualités du livre, j’ai trouvé que par moments, certains aspects du récit versaient dans un nihilisme d’opérette qui m’ont un peu fait sortir de l’histoire. Cet Elliot qu’on nous présente comme un adolescent précoce et particulièrement brillant tient un discours sur le monde, univoque et un peu naïf, qui m’a fait penser à celui des gens qui lisent Nietzsche pour la première fois. Ce n’est pas gênant, mais peut-être que le récit aurait encore gagné en crédibilité si l’auteur s’était autorisé à donner à son personnage une voix un peu plus singulière.

Quoi qu’il en soit, « Seule la haine » est un thriller prenant, bien mené, qui use avec habileté des règles de la construction dramatique et qui remplit pleinement chacun des objectifs narratifs qu’il se fixe.

Critique: Le grand éveil

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Jeune femme proche de la nature, Lilas voit sa vie bouleversée par un événement traumatisant qui la force à quitter le village où elle a vécu toute sa vie. La rencontre avec Flynn, un chat capable de communiquer, lui apprend qu’elle est une élue d’Aliel, une figure du bien dont la sœur Orga cherche à dominer le monde. Ensemble, Lilas et Flynn partent à la rencontre des autres individus à qui Aliel a conféré des pouvoirs.

Titre : Les enfants d’Aliel tome 1 – Le grand éveil

Autrice : Sara Schneider

Editions : Le chien qui pense (ebook)

D’ordinaire, la fantasy engendre soit des univers très conventionnels, qui n’ont pas d’autres ambitions que de marcher sur les pas d’auteurs illustres, soit des décors baroques et iconoclastes. En mettant un pied dans « Les enfants d’Aliel – Le grand éveil », on constate rapidement qu’on est en présence d’une troisième situation. Tout nous semble immédiatement familier, de la paisible vallée rurale où démarre l’action, à l’opposition entre forces du bien et du mal qui structure l’intrigue, jusqu’aux animaux parlants et autres pouvoirs magiques qui émaillent le récit. Pourtant, on serait bien en peine de rapprocher ce roman d’un modèle antérieur. En réalité, il faut admettre qu’on a affaire à une histoire originale, qui sait si bien jouer avec les éléments issus du folklore, du merveilleux et de la fantasy qu’on s’y sent immédiatement chez soi. Ça sent le nouveau classique, comme si cette histoire ne demandait qu’à exister depuis toujours.

Ce qui est très agréable, c’est qu’il s’agit d’un premier tome, et que l’autrice nous présente son univers juste assez pour qu’il serve de cadre à son intrigue. Elle ne se perd pas en explications, ne cherche pas à répondre à toutes nos questions, ouvre de nombreuses portes sans les refermer, ni même, parfois, chercher à savoir ce qui se cache derrière. Le temps de s’y intéresser viendra plus tard. C’est une manière d’empoigner un récit qui est à la fois très reposante pour le lecteur, dispensé d’apprendre par cœur tous les rouages du fonctionnement d’un univers, et qui est génératrice de suspense.

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Une des grandes forces du récit réside dans ses personnages. Chacun d’entre eux est bien dessiné, doté d’une personnalité mémorable et instantanément identifiable, avec également, on le sent, une marge d’évolution. Ils ont tous leur place dans le récit, et sont tour à tour attachants et agaçants dans les proportions idéales pour avoir envie de suivre leurs aventures, ce qui est parfait pour un premier tome.

A titre personnel, ce qui m’a procuré le plus de plaisir lors de ma lecture, c’est le style de l’autrice, et en particulier sa science du mot juste. Lorsqu’elle décrit un lieu, un individu ou une situation, il n’y a rien de superflu, tout est clarté, exactitude et métaphores bien choisie. On finit par ressentir une sorte de confort bienheureux à nous balader dans cet univers de fiction, que l’on se réjouit de retrouver lorsque l’on pose son livre (ou sa liseuse, dans mon cas).

Cette sensation confortable renvoie malgré tout, paradoxalement, à un des aspects du roman que j’ai moins apprécié. Bien que les événements traversés par les protagonistes soient objectivement périlleux et hauts en couleur, que les conflits qui rythment l’intrigue soient bien réels et dotés d’enjeux clairs, on a parfois l’impression de nous retrouver face à une histoire un peu trop tranquille, comme si on observait ces péripéties avec détachement. C’est une impression toute personnelle, et quand j’ai cherché à comprendre d’où elle provenait, j’ai identifié deux causes : premièrement, l’impression que Lilas se lance dans l’aventure avec une certaine désinvolture crée la perception durable que rien de grave ne va lui arriver (pourtant, il finit par lui arriver des tas de choses pas du tout sympathiques) ; surtout, le choix de la narration, omnisciente à la troisième personne, crée une distance entre le lecteur et l’action, et je crois que j’aurais tout simplement préféré que l’histoire soit racontée à la troisième personne focalisée, plus immédiate et plus viscérale.

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Autre bémol : il s’agit vraiment d’un livre d’introduction à une histoire plus large. Si ce premier tome possède des enjeux qui lui sont propres (la constitution du groupe, malgré l’adversité), ceux-ci sont d’une portée modeste et lorsque l’on clôt le livre, on se rend compte que les personnages ont appris à se connaître eux-mêmes et les uns les autres, mais qu’ils n’ont pas accompli grand-chose. Cela nous motive naturellement à lire la suite, et tant mieux, mais j’aurais probablement apprécié que Lilas et ses amis signent une victoire d’étape lors de ce premier volume.

Au final, « Le grand éveil » est un roman très réussi, attachant, agréable à lire, plein de personnalité, et qui donne envie de découvrir la suite.

Critique: Le Secret de Crickley Hall

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Après avoir vécu un drame, une famille se met au vert pendant quelque temps au fin fond de la campagne anglaise, dans une ancienne bâtisse. Très vite, des phénomènes étranges s’y déroulent.

Titre : Le Secret de Crickley Hall

Auteur : James Herbert

Editeur : Bragelonne (traduction, ebook)

En poursuivant ma courte exploration de la littérature de maisons hantée, j’ai été amené à découvrir un roman qui est, en tous points, l’opposé de « La maison hantée » de Shirley Jackson. Alors que celui-ci s’accapare les codes inhérents à ce sous-genre pour les transcender et les mettre au service d’une démarche littéraire singulière, « Le secret de Crickley Hall » prend une direction différente. Il est clair dès les premières pages que l’auteur, James Herbert, ambitionne de signer la version la plus archétypique possible du roman de maison hantée.

On l’a vu, ce genre est principalement marqué par des œuvres qui détonnent, et c’est le cinéma, davantage que la littérature, qui a établi ses codes. Ici, l’auteur se met en tête d’explorer ceux-ci et de s’en servir pour rédiger une sorte d’idéal-type de roman de maison hantée, une référence, un texte qui correspond exactement à ce que l’on s’imagine des livres de cette veine.

Pour y parvenir, il n’y a pas un seul motif classique, pas un seul cliché qu’il n’utilise pas. Ainsi, son roman met en scène une famille déchirée par une tragédie, qui se retranche dans une maison de campagne à l’aspect sinistre. Oui, le chien refuse d’entrer dans la bâtisse ; oui, on entend des pas dans le grenier et quelque chose cogne dans un placard ; oui, le voisinage semble en savoir plus qu’il ne veut bien en dire ; oui, il y a une médium qui peut communiquer avec les esprits. On pourrait continuer longtemps comme ça : on en vient presque penser que l’auteur avait une checklist de tout ce qu’il estimait nécessaire d’intégrer dans un texte pour qu’il corresponde à la définition classique du roman de maison hantée. C’est peut-être pour cela que le bouquin fait plus de six cent pages.

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James Herbert est un bourrin de la littérature. Pour lui, rien ne compte à part l’efficacité. Oui, il sacrifie toute originalité et toute nuance, mais ce faisant, il livre, dans les deux premiers tiers du récit, une montée de tension bien menée, ponctuée par des moments de suspense ou de tension qui arrivent, sans faute, à la fin de chaque chapitre. Ce n’est pas subtil, mais c’est prenant, et c’est déjà très bien.

Hélas, comme le titre le laisse entendre, il y a un secret au cœur de cette histoire. Il ne s’agit pas d’un simple mystère terrifiant, courant dans le roman d’horreur, mais bien d’une intrigue que les protagonistes vont résoudre, à la manière d’une enquête, jusqu’à ce qu’ils soient en possession de toutes les réponses à la fin du livre. On finit par savoir exactement par qui et pourquoi Crickley Hall est hanté, et, pour l’essentiel, par résoudre le problème, ce qui, pour moi, rend l’histoire bien moins terrifiante.

Mais surtout, dans le dernier tiers du récit, l’intrigue part en cacahouète. Herbert ajoute deux personnages importants, qui nous éloignent du cœur de l’histoire : la médium déjà citée, qui n’a aucun rôle à part de débiter de l’exposition, et un personnage ambigu, qui n’existe que pour rajouter un danger physique aux derniers chapitres, et qui nous emmène dans d’interminables digressions qui basculent au final dans le grand guignol et le ridicule.

De manière générale, l’auteur asservit tous les aspects de son roman à son intrigue, de manière mécanique, quitte à endommager en chemin les personnages, les thèmes, l’ambiance et la vraisemblance. Chaque élément de l’histoire ne sert qu’à introduire des enjeux ou des éléments de suspense, en égarant toute humanité au passage.

Par exemple, le couple qui s’établit à Crickley Hall a perdu son fils une année auparavant, et ne sait pas si celui-ci est en vie ou décédé. On pourrait s’imaginer qu’un tel scénario pourrait être idéalement intégré aux thèmes et aux personnages d’un récit de ce type. Ce n’est pas le cas : cette intrigue secondaire n’existe que pour donner à la famille une motivation pour rester un peu plus longtemps dans cette maison de toute évidence hantée (la mère espère que son fils va profiter de la particularité des lieux pour la contacter par télépathie). Une fois cette mission accomplie, elle est vite abandonnée, et est traitée sans sensibilité ni quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin à une expérience humaine reconnaissable.

« Le Secret de Crickley Hall » est un cas d’école fascinant : le roman est une mécanique d’une efficacité diabolique au niveau des chapitres et de l’élaboration du suspense, mais pour en arriver là, l’auteur démolit tous les autres aspects de son roman, et nous livre un résultat creux, artificiel et sans vie.

Critique : La maison hantée

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Souhaitant obtenir des preuves scientifiques du surnaturel, le docteur Montague convie deux jeunes invitées et un héritier des lieux à passer l’été dans une demeure connue pour être hantée, Hill House.

Titre : La maison hantée

Autrice : Shirley Jackson

Editeur : Rivages/Noir (traduction, ebook)

Le roman de maison hantée se trouve dans une position singulière, et, il faut le dire, inconfortable, sur la carte des mouvements littéraires. Alors que j’envisageais d’écrire un jour un livre dans cette veine, j’ai entrepris d’en lire quelques-uns.

Premièrement, on parle d’un genre minuscule, un cas d’espèce au milieu des histoires de fantômes, qui ne sont elles-mêmes qu’une veine parmi d’autres dans la littérature d’horreur. On ajoutera que les récits de spectre les plus efficaces sont souvent des histoires courtes plutôt que des romans.

Enfin, les récits de maisons hantées les plus mémorables ne sont pas à chercher dans les livres, mais au cinéma. Ils profitent, pour susciter l’effroi, d’éléments de la grammaire cinématographique qui n’ont pas d’équivalent littéraire, comme le champ-contrechamp, la musique, le montage, ou le choc d’un visuel bien choisi. Pour parvenir au même résultat, un auteur doit régater, et faire du lecteur son complice dans la recherche du frisson, ce qui réclame une construction méticuleuse de l’intrigue, une économie du verbe, tout cela pour obtenir quelque chose qui, bien souvent, ne cause pas le même niveau de peur.

On ne s’étonnera pas, dès lors, que lorsqu’on parcourt les classements des livres qui sont considérés comme les classiques du genre, les trois romans les plus cités sont atypiques, et ne correspondent pas à l’image que l’on se fait du genre.

« Le tour d’écrou », signée Henry James, est un roman psychologique, qui joue sur l’ambiguïté. A-t-on affaire à de véritables phénomènes paranormaux, ou est-ce que tout cela se passe uniquement dans la tête de la protagoniste ? « Shining », de Stephen King, est une allégorie, où l’auteur règle ses comptes avec ses névroses en adoptant la forme du roman de maison hantée.

Le troisième sur la liste, c’est un roman considéré comme tellement classique qu’il est simplement intitulé « La maison hantée » dans sa version française (« The Haunting of Hill House » en VO). Pourtant, il n’y a rien d’académique dans le livre de Shirley Jackson. C’est le produit d’une romancière de talent, qui s’est visiblement interrogée sur ce que la forme littéraire pouvait apporter au genre, et qui a, en parallèle, utilisé certains des schémas classiques de ce type d’histoire pour servir son propos.

Le premier constat, c’est que « La maison hantée » est un livre très maîtrisé, à la structure construite de manière experte, au langage précis et efficace, et aux personnages merveilleusement construits. Honnêtement, on aurait déjà affaire à un roman de qualité, même si la maison n’était pas hantée.

Le personnage central d’Eleanor, dont le roman adopte, très étroitement, le point de vue, est un protagoniste littéraire dans toute sa splendeur. Ses espoirs et ses doutes deviennent ceux des lectrices et lecteurs, ses terreurs aussi, et on l’accompagne à travers ses erreurs de jugement, ses pensées le plus intimes, ainsi que dans son arc narratif qui mène du désespoir à l’espoir, pour en revenir à un désespoir bien plus sombre que le premier.

Eleanor, qui a mis sa vie entre parenthèses, espère que son séjour à Hill House va lui permettre d’ouvrir sa vie à d’autres perspectives, qu’il va représenter pour elle un tournant vers le meilleur, qu’elle s’y fera des amis, vivra une aventure grisante et y trouvera de nouvelles occasions de s’accomplir. Le roman dépeint son désenchantement, alors qu’elle réalise avec horreur qu’on ne lui accorde pas davantage d’importance dans ce nouvel environnement que dans son ancienne vie, que ses nouvelles connaissances ne voient pas grand intérêt à s’ouvrir sincèrement à elle, et que la vie est une chose sombre, vide et solitaire, quel que soit l’endroit ou la perspective.

Quant aux spectres qui hantent Hill House, ils confirment que l’horreur existentielle perçue par Eleanor s’étend à l’au-delà. Le monde est un lieu misérable, et il n’existe pas d’échappatoire. Nous sommes des âmes solitaires, dans notre vie comme dans notre mort.

Shirley Jackson s’y entend pour installer une ambiance de tension, mais les lecteurs qui s’attendent à trouver dans ce livre d’authentiques moments de terreur vont déchanter. Les scènes de ce genre sont rares et ne comptent pas parmi les plus convaincantes du récit. Par contre, ceux parmi les lecteurs qui trouveront en eux assez d’empathie pour entrer dans la tête d’une trentenaire désœuvrée qui fait le pari d’espérer, avant de voir cette espérance piétinée de toutes les manières possibles et imaginables, auront le bonheur de découvrir un livre précieux et riche, qui mérite d’être lu et relu pour en découvrir tous les aspects.

Critique: Le Peuple des Tempêtes

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Plusieurs années après avoir percé à jour le mystère de la catastrophe d’Ekysse (dans « La Cité des Abysses »), Istalle revient sur la planète Thétys, en proie aux prémisses d’une catastrophe écologique et climatique inexpliquée.

Titre : Le Cycle d’Ekysse : Le Peuple des Tempêtes

Autrice : Ariane Bricard

Edition : Autoédité (BOD, ebook)

Il est toujours délicat de rédiger la critique d’un livre où l’on est très aimablement cité en remerciement, mais dans la mesure où ma seule contribution a été de prodiguer quelques encouragements, et que j’ai découvert le texte dans son intégralité comme n’importe quel lecteur, je m’autorise à l’évoquer ici.

L’impression que m’avait laissé le premier tome, c’était que même s’il laissait des questions ouvertes sur l’avenir de la planète aquatique Thétys et des mystérieuses créatures qui la peuplent, il se suffisait malgré tout à lui-même. Le mystère qui servait de colonne vertébrale à l’intrigue était résolu de manière satisfaisante, de même que le parcours personnel d’Istalle, la protagoniste.

Du coup, le défi de ce second tome est intéressant. Plutôt que de proposer un deuxième volet de l’histoire, il se pose ouvertement la question : « Que se passe-t-il après ? » Lorsque l’on a vécu, loin de chez soi, une expérience propre à bouleverser notre existence, qu’on a apporté des réponses à un mystère familial angoissant, quelles en sont les conséquences ? C’est ainsi que commence le roman, qui décrit les années qui suivent la fin du premier volume, où Istalle reconstruit sa vie. C’est une approche originale, parfois efficace, même si cette partie de l’histoire manque d’enjeu. En tant que lecteur, je pense que j’aurais préféré plonger directement au cœur de l’intrigue, quitte à couper les premiers chapitres et à dispenser les informations qu’ils contiennent sous forme de flashbacks.

À partir du moment où la jeune femme retourne sur Thétys, aux côtés de sa fille, le récit décolle rapidement. On y retrouve l’ambiance de science-fiction classique qui avait fait le charme de « La Cité des Abysses », même si cette fois, allez savoir pourquoi, j’ai davantage pensé aux aventures truculentes d’un Jack Vance qu’au explorations intellectuelles d’un A.E. Van Vogt. Peut-être parce que cette fois-ci, on passe davantage de temps à s’intéresser à la faune haute en couleur de cette planète, et que le mystère et la romance sont relégués au second plan. L’angle scientifique, cela dit, est ici très proche de nos préoccupations contemporaines, avec des réflexions écologiques qui servent de fil rouge à l’histoire.

Un autre aspect qui m’a évoqué les incontournables de la SF, ce sont les personnages, en particulier Istalle et celles et ceux qui orbitent autour d’elle. Tous sont très professionnels, honorables et flegmatiques, conservant leur sang froid dans presque toutes les situations, comme l’équipage de l’« USS Enterprise. » Face aux difficultés immenses qu’ils affrontent, en particulier dans la seconde moitié du roman, j’aurais par moment souhaité qu’ils montrent davantage d’émotion. Cela aurait également permis de mieux les distinguer, puisque, comme dans le premier tome, j’ai eu, à certains moments, du mal à me souvenir de certains personnages secondaires.

En même temps, la délicatesse de l’autrice est un des aspects les plus réjouissants du roman, lorsque l’on aborde son style. Celui-ci est léger et faussement simple, d’une grande précision, capable d’une grande force d’évocation en peu de mots, et particulièrement efficace pour décrire les aspects les plus simples de la vie. Sous sa plume, les aspects pratiques de l’exploration et des plongées dans les eaux de Thétys acquièrent un vernis de vraisemblance qui rend ces passages très attachants.

En deux mots, c’est une joie de retrouver Istalle et la planète Thétys, et même si j’ai estimé que le roman aurait pu nous proposer par endroits une narration plus aiguisée, c’est un livre de science-fiction réussi et très agréable à lire.

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Critique : Apocalypse Bébé

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Valentine, une adolescente paumée, disparaît. Pour la retrouver, ses parents mandatent Lucie, une détective pas très motivée, ainsi que la Hyène, une femme mystérieuse aux méthodes radicales.

Titre : Apocalypse Bébé

Autrice : Virginie Despentes

Edition : Grasset (ebook)

Ça faisait une éternité que ça ne m’était pas arrivé : lire deux romans d’un même écrivain à la suite. Dès que j’ai terminé « Baise-moi », dont j’ai publié une critique sur ce site, j’ai enchaîné par un autre bouquin de Virginie Despentes, dont les lecteurs les plus astucieux auront deviné le titre en regardant en-haut de cette page.

Pourquoi est-ce que cette fois, j’ai pris cette décision ? Pourquoi Despentes, à nouveau ? Les motifs sont nombreux, et certains sans doute difficiles à cerner. Mais la principale, c’est que j’en ai eu envie, voilà tout.

Après une très longue période où je n’ai pas lu grand-chose d’autre que des romans de genre, j’ai trouvé rafraichissant de goûter à une encre à la saveur différente. J’y ai également vu deux avantages cruciaux : d’abord, les écrivains de ce qu’on appelle parfois la « littérature blanche » (hors-genres, donc), n’écrivent pas les énormes pavés de leurs consœurs et confrères classés au rayon « imaginaire », on peut donc savourer une histoire relativement vite. Etant donné mon emploi du temps, ça fait toute la différence.

Ensuite, et je vais peut-être me faire des ennemis en affirmant ce qui suit, mais les meilleurs stylistes n’écrivent pas du space opera ou de la sword and sorcery. Si on a envie de se plonger dans l’écriture contemporaine, soignée, experte, on aura plus de chance d’en trouver auprès des grandes maisons d’édition parisiennes. En plus, là, on a affaire à un bouquin estampillé « Prix Renaudot », donc ça réduit un peu les risques de tomber sur une bouse.

Voilà. Je raconte tout ça, mais ça vaut tout de même la peine de le préciser, « Apocalypse Bébé », même paru chez Grasset, même certifié « Prix littéraire », n’est rien d’autre qu’un roman policier, un vrai, un pur, qui obéit à toutes les lois du genre, avec des crimes et des enquêteurs. On peut même y voir une version tordue de Sherlock Holmes, avec la Hyène dans le rôle du détective-conseil et cette pauvre Lucie perpétuellement larguée dans celui de Watson. Mais c’est un polar truqué. Je vais y revenir.

On retrouve dans « Apocalypse Bébé » tous les tics de Virginie Despentes, comme sa gourmandise pour les scènes destinées à choquer le bourgeois ou sa manière amusante de décrire les lesbiennes comme des sortes de super-héroïnes. On y bénéficie également de toutes ses qualités, à commencer par sa maîtrise complète du langage dans tous ses registres et son style efficace et sans effets de manche. L’autrice est également une experte en structure narrative. Ce roman, en particulier, est construit d’une manière déconcertante, avec une protagoniste qui n’agit pas et qui ne s’intéresse pas tellement à ce qui lui arrive, ponctué de digressions qui s’attachent à nous plonger dans le quotidien de personnages secondaires.

En cours de lecture, bien qu’ébloui par le talent qu’il y avait dans tout ça, j’avoue que je ne voyais pas bien à quoi ça rimait, ni où on souhaitait nous emmener. J’aurais dû avoir davantage confiance. Car « Apocalypse Bébé », on ne s’en rend pleinement compte qu’en en achevant la lecture, est construit comme une démonstration, un réquisitoire, et ce qui ressemble à des épisodes périphériques sont en réalité des éléments à charge, destinés à éclairer le retournement final, qui retourne le récit comme une chaussette et modifie profondément la nature du récit. Je n’en dis pas plus, même si j’ai envie.

En tout cas, ce n’est pas le dernier roman de Virginie Despentes que je vais lire, c’est à peu près sûr.

Critique: Baise-moi

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Deux jeunes femmes paumées, au parcours tortueux, se rencontrent par hasard et entreprennent de sillonner le pays en tirant sur tout ce qui bouge.

Titre: Baise-moi

Autrice: Virginie Despentes

Editeur: Grasset (ebook)

Critiquer un roman polémique, des années après sa parution, c’est s’exposer à répéter ce que tout le monde a déjà raconté mille fois. À l’inverse, cela permet aussi de donner son avis à tête reposée, et de s’intéresser au texte lui-même plutôt qu’au panache de fumée soulevé par la controverse.

Donc « Baise-moi », oui, c’est un livre coup de poing, un livre brutal, parfois racoleur. Oui, si on plisse les yeux et qu’on regarde les choses sous un certain angle, on peut considérer que c’est un livre féministe, mais il l’est principalement parce qu’on n’a pas tellement l’habitude de voir des personnages féminins tenir les premiers rôles d’un road-movie de flingage.

Pour le reste, le roman brosse un portrait de la violence quotidienne infligée aux femmes et à la manière dont la société normalise celle-ci. Mais il ne s’agit pas d’un plaidoyer ni d’un livre à thèse : les faits sont juxtaposés, et le lecteur est laissé libre de tirer les conclusions qu’il souhaite. Des femmes qui ont connu la violence infligent la violence à leur tour, mais elles ne le font pas par conviction politique, ou pour exercer une vengeance délibérée. Elles le font, tout simplement.

C’est d’ailleurs ça qui caractérise ce roman plus que quoi que ce soit d’autre : « Baise-moi » est un roman viscéral, où les personnages agissent mais ne se posent pas énormément de questions. Il y a une certaine pureté dans la manière dont l’autrice évite de prêter à ses personnages des intentions idéologiques. Elles se situent dans l’action, tout le temps, agissent par pulsion et les rares fois où l’une des deux fait mine de réfléchir à ce qu’elle est en train de faire, l’autre se moque d’elle immédiatement, comme si elle s’était trompée de roman. On peut être tenté d’y voir un message aux lecteurs.

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C’est donc le contraire d’un roman cérébral, et l’inverse également d’un roman moral. S’il est facile de s’horrifier du déferlement de violence qui sert de trame principale à l’histoire, ce n’est pas ainsi que les protagonistes le vivent. Elles tuent parce qu’elles en ont envie, et que cela soit considéré comme bien ou pas bien par d’autres, elles s’en balancent. C’est peut-être cette absence totale de toute forme de pensée morale qui est ici la plus déconcertante, comme si ces deux femmes venaient d’une autre planète où ces normes n’existent pas (et d’une certaine manière, c’est le cas).

C’est le point faible du livre, d’ailleurs : la simplicité de son propos, qui lui confère tellement de puissance, finit par engendrer quelques frustrations. Au final, on n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent au niveau de la substance, et après quelques jours, il ne reste presque plus rien en mémoire. C’est comme un coup de colère, qui semble irréel une fois qu’on est parvenu à se calmer.

Virginie Despentes est une styliste extraordinaire. Ses dialogues confèrent à son histoire un vernis, non pas de réalisme, parce qu’ils ne singent pas la réalité, mais de vécu, ce qui est bien plus précieux. Faussement simple, la structure de son histoire est en réalité complexe et sous contrôle de bout en bout, l’autrice jouant avec la temporalité du récit avec une grande dextérité. Qu’on ne s’y trompe pas : elle sait parfaitement ce qu’elle fait, et la maîtrise formelle est par moment éblouissante.

Même si Virginie Despentes a écrit de meilleurs romans, « Baise-moi » n’est pas la pire introduction à son univers. C’est un livre à la forte personnalité, presque élémentaire mais bien exécuté, qui déplaira à certains mais laissera une trace sanglante dans la mémoire des autres.

Critique : Le Pacte des Frères

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Dans ce troisième volume des « Mémoires du Grand Automne », la situation de l’Arbre-Mère Alkü et de la civilisation des Alkayas est devenue critique. Trois frères à la destinée exceptionnelle font le serment de sauver l’arbre qui donne la vie à leur peuple, quoi qu’il en coûte. Leurs idéaux vont se confronter à la réalité de manière dramatique et inattendue.

Titre : Le Pacte des Frères

Auteur : Stéphane Arnier

Éditeur : Bookelis (ebook)

La série « Mémoires du Grand Automne » correspond exactement à ce qu’on rêve de lire quand on est amateur de fantasy. J’ai déjà eu l’occasion de m’attarder dans mes critiques des deux tomes précédents sur la richesse et la grande cohérence de l’univers et sur la singularité exceptionnelle des peuples, des cultures et des traditions qui jalonnent ces livres, sans que celles-ci ne donne au lecteur une sensation d’étrangeté rédhibitoire.

On retrouve ces mêmes qualités dans ce troisième tome, qui est le meilleur de cette excellente série. Oui, si Stéphane Arnier s’était contenté de donner naissance à ce monde peuplé d’Arbres-Mères et de leur progéniture, cette idée aurait à elle seule suffi à justifier la lecture de ces romans. Mais l’originalité du décor n’est qu’une des qualités qu’offre cette saga.

Ce qui frappe en lisant « Le Pacte des Frères », comme d’ailleurs les romans précédents, c’est à quel point l’auteur fait preuve de retenue. Il a mis au point un univers riche et cohérent, et avec une rigueur jésuitique, il refuse d’ajouter des jouets à ceux dont il disposait au départ. On ne trouvera donc dans ce tome aucun nouveau lieu, pas de menace surprise venue de l’extérieur, pas de bouée de secours, aucune révélation qui vient contredire les règles admises jusqu’ici. On reste là où on était, on fait avec ce qu’on a, tous les éléments nouveaux s’appuient sur ce qui était déjà connu, et on affronte la situation telle qu’elle était dans le volume précédent.

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Le renouvellement provient non pas du décor mais de l’intrigue. Comme à chaque fois dans la série, celle-ci s’axe autour d’un mystère que les personnages doivent résoudre. On a donc affaire à un whodunit à la Agatha Christie, sauf que c’est le sort de toute une civilisation qui est dans la balance. La structure de ce roman est particulièrement bien maîtrisée, puisqu’elle contient plusieurs révélations qui, en restant parfaitement logiques avec ce qui précède, forcent le lecteur à remettre en cause des vérités considérées comme acquises, et à se repasser le fil de l’histoire sous une perspective différente.

En-dehors de l’intrigue, seuls les personnages changent, soit qu’ils aient vieilli dans les années qui se sont écoulées entre les tomes, soit qu’ils soient nés dans l’intervalle. Le protagoniste, Veli, est le plus réussi des personnages jamais créé par son auteur. Il est à la fois attendrissant et exaspérant, altruiste et narcissique, et à chaque fois, le lecteur doit bien constater que les traits de caractère qui le rendent attachant sont indissociables de ses plus gros défauts. Mettre en scène une figure aussi nuancée est un numéro d’équilibriste risqué pour un romancier, qui risque de s’attirer l’antipathie des lecteurs. Ici, l’exercice est parfaitement maîtrisé.

« Le Pacte des Frères » est un roman poignant, plus viscéral et émotionnel que les deux tomes précédents, dont la perfection horlogère empêchait parfois Stéphane Arnier d’aller chercher la substance crue des sentiments de ses personnages. On sent ici la patte d’un auteur qui ne cesse de parfaire son art. Ce roman est aussi une brillante exploration de certains thèmes, en particulier de la ligne fine qui sépare l’héroïsme du fanatisme. Enfin, il s’agit du troisième acte de ce qui est, fondamentalement, une tragédie, et dont la mélancolie sous-jacente se fait de plus en plus palpable avec chaque page qui se tourne.

Critique : Mémoires d’Exoterres

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Les destins de deux frères sont liés par un caprice de la biologie ; un guerrier bafoue les coutumes de son clan pour protéger son enfant ; un soldat est envoyé à la recherche d’un dragon sur une comète ; un bûcheron acariâtre recherche quelqu’un qui lui est cher, sur un monde régulièrement envahi de créatures belliqueuses ; une femme part en quête d’une forme de vie sur une planète envahie par un champignon gigantesque.

Titre : Mémoires d’Exoterres

Auteur : Fabrice Pittet

Éditeur : Kadaline

Il y a deux manières d’aborder ce recueil. La première, c’est de considérer chaque histoire pour elle-même, comme on le ferait d’ordinaire pour un ensemble de nouvelles. Si c’est ainsi que l’on procède, on va au-devant de plaisantes surprises : chacune de ces histoires est de qualité, il n’y a pas de point faible, et chaque texte convient bien au format de la nouvelle, n’étant ni trop long, ni trop court.

Il est facile de se laisser charmer par la créativité de l’auteur : les cinq nouvelles que compte le recueil conjurent chacune un monde original, entre la science-fiction et la fantasy. Ceux-ci sont tous très différents les uns des autres, juste assez élaborés pour les besoins de l’histoire, mais avec suffisamment de substance pour créer l’illusion d’un monde vivant, où de nombreux autres récits pourraient prendre place. On n’est pas dans un imaginaire de carton-pâte, on voit bien que pour l’auteur, nous faire visiter ces différents univers fait partie du plaisir. En même temps, on ne se sent jamais perdu, on ne s’égare pas dans des détails incompréhensibles. Ce sont donc cinq décors de fiction solides, riches et attachants.

L’autre manière de considérer ce recueil, c’est qu’à parcourir ces nouvelles, malgré le fait qu’elles prennent place dans des univers distincts, on est plus frappé par ce qui les relie que par ce qui les différencie. Fabrice Pittet a clairement un certain nombre de thèmes qui lui sont chers, et qu’il a envie d’explorer à travers ces cinq fables : l’amour, la différence, l’interdépendance, l’individu face à la société. Chaque récit s’empare d’un ou plusieurs de ces thèmes, ce qui confère une grande cohérence à l’ensemble. Même si on n’a pas tout à fait affaire à cinq variantes d’une même histoire, cinq exercices de style, le fait de se retrouver confronté de différentes manières aux mêmes thèmes vus sous des angles différents donne l’impression d’être en présence d’un projet artistique homogène, qui vaut plus que la simple somme de ses parties. C’est très réussi.

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Même si cette richesse m’a beaucoup plu, j’ai été moins séduit par la substance du texte. Chaque nouvelle s’apparente à un conte moral, et les leçons qu’elles contiennent ne m’ont pas toujours convaincu. Non pas qu’elles soient mal amenées, loin de là, mais elles explorent des territoires déjà bien connus: il est important d’être solidaire ; les enfants sont précieux ; il faut voir au-delà des différences, etc… J’ai parfois eu l’impression que l’auteur enfonçait des portes ouvertes, et j’aurais été davantage séduit si les messages avaient présenté davantage de nuances ou de surprises.

Deux mots encore du style. Fabrice Pittet est un gourmand des mots, et il est évident qu’il choisit son vocabulaire avec énormément de soin. Cela ravira sans doute une grande partie des lecteurs, qui seront séduits par le foisonnement et la méticulosité du verbe de l’auteur. En ce qui me concerne, toutefois, je dois avouer que j’aime quand les choses simples sont décrites simplement, et quand je lis « Un médecin affublé d’une indémodable blouse blanche se tenait sous le chambranle », ça ne me dérangerait pas de lire plutôt « Un médecin entra. » Par ailleurs, j’ai l’impression que ces récits très personnels auraient gagné à être formulés dans une narration à la troisième personne focalisée plus stricte, qui aurait contribué à nous mettre encore davantage dans la peau des personnages. Il s’agit purement de mes préférences personnelles, je l’admets.

Malgré ces quelques réserves formelles, « Mémoires d’Exoterres » est une belle réussite, et la porte d’entrée vers l’univers d’un auteur plein d’imagination et de talent.

Critique : Babylon Babies

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Toorop, un mercenaire, est embauché par la mafia sibérienne, par l’intermédiaire des services secrets russes, pour escorter une jeune femme prénommée Marie jusqu’au Québec et veiller sur elle. Au passage, il va se frotter à un imbroglio qui voit s’opposer sectes, gangs de motards et sociétés de hackers, avec pour enjeu l’avenir de l’espèce humaine.

Titre : Babylon Babies

Auteur : Maurice Dantec

Éditeur : Folio (ebook)

Pour celles et ceux qui n’auraient jamais entendu parler de ce livre, le résumé que j’en livre ci-dessus donne un aperçu de l’ambition extraordinaire de l’auteur. Au fil de ces quelques centaines de pages, il balade le lecteur à travers une foule de concepts complexes qu’il ne cesse d’entrecroiser, de l’intelligence artificielle au chamanisme en passant par la schizophrénie.

Pour le regretté Maurice Dantec, c’est apparent dans chaque page de ce roman, tout est connecté, et chaque chose est d’une infinie complexité. Partant de ce double principe, sa plume ne se repose jamais, et il n’y a pas un seul personnage, un seul concept, un seul lieu cité dans le livre qui ne fasse pas l’objet d’une digression pour nous expliquer d’où il vient et comment il s’entrecroise avec tous les autres aspects du roman. Rien n’est anecdotique, tout est chargé de sens, tout se perd dans une complexité labyrinthique, à l’infini, comme dans « Tristram Shandy », sauf qu’ici tout est très sérieux.

Pour qui est amateur de littérature à fort contenu conceptuel, ici, on se régale : la manière dont l’auteur connecte entre eux des morceaux de théorie scientifique, de croyances et de géopolitique pour donner naissance à des hyperobjets littéraires, presque trop complexes pour tenir en entier dans le cerveau du lecteur, force l’admiration.

Pour ancrer cette explosion d’informations autour de quelque chose que le lecteur soit capable d’identifier et d’apprivoiser, la trame principale épouse la forme familière d’un thriller, avec un homme d’action revenu de tout qui est mandaté pour protéger une femme mystérieuse. L’histoire en elle-même, cela dit, si on devait la raconter, occuperait probablement moins d’une centaine de pages. Mais comme chaque événement, et en particulier une scène spectaculaire au milieu du livre, nous est raconté de manière fragmentaire, via des points de vue différents, des documents, des pièces rapportées, des conjectures, au final, chaque action occupe une place monumentale. Si on y ajoute de longues séquences hallucinatoires jubilatoires mais touffues, il y a de quoi avoir le vertige.

Qu’au final, on ne soit jamais perdu, et qu’on referme le livre avec des réponses à toutes les questions qu’on pouvait se poser, est à porter au crédit de l’auteur, qui réussit un tour de force. Si on se souvient que le roman constitue une sorte de suite de deux autres ouvrages de Dantec, avec lesquels il partage un univers fictif et dont il reprend les personnages, on ne peut qu’être admiratif que tout cela soit, au final, aussi compréhensible. Un lecteur pourra sans difficultés commencer ici, sans avoir l’impression d’avoir manqué quelque chose.

« Babylon Babies », c’est presque inévitable pour un roman aussi expérimental, souffre de quelques gros défauts. Pour commencer, les concepts avec lesquels jongle Dantec sont si complexes, et il les trouve visiblement si fascinant, que la deuxième moitié du livre est presque entièrement constituée d’explications. Soit le narrateur omniscient nous décrit longuement des situations ou des aspects de l’intrigue, soit un personnage explique longuement à un autre un élément du narratif qui nécessite d’être éclairci. L’intrigue, à ce moment-là, fait pratiquement du surplace. On est à fond dans l’ornière d’une histoire racontée plutôt que montrée.

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La boursouflure des concepts est telle que les personnages n’ont presque plus d’espace pour exister. Le protagoniste, Toorop, est plutôt bien dessiné, et c’est le cas de plusieurs autres figures croisées au fil de l’histoire, mais le livre ne porte absolument aucun intérêt à les faire exister les uns par rapport aux autres. Si, chez Dantec, tout est connecté, les personnages font exception : ils n’ont pas de sentiments les uns pour les autres, ne partagent rien, leurs relations n’évoluent pas. Ce sont des automates qui s’observent de loin, sans se connaître. Ils ne sont là que pour demander ou pour se fournir des explications les uns aux autres. C’est embêtant, parce que, en particulier dans les dernières longueurs du livre, le livre cherche à s’appuyer sur la complicité entre Toorop et Marie, mais celle-ci n’a pas du tout été établie au fil de l’histoire, ce qui fait qu’une bonne partie de l’impact émotionnel souhaité tombe à plat.

Dernier défaut, dont on ne fera pas grief à l’auteur : le livre est daté. Écrit dans les années 90, il est constellé de références culturelles à cette époque, alors que l’action du roman est censée se dérouler en 2013-2014. Certains éléments récurrents, comme la guerre dans les Balkans, les sectes, les hackers, sont ceux qui fascinaient le grand public à cette période, et ancrent résolument l’œuvre dans les années de sa parution plutôt que dans celle où est censée se dérouler l’action. Par ailleurs, Dantec n’a pas su prévoir l’omniprésence des réseaux et de la téléphonie mobile, aussi le futur antérieur qu’il nous présente se retrouve parfois en porte-à-faux avec notre vécu actuel. Ça n’est pas grave : la raison d’être de la science-fiction est de parler du présent, pas de l’avenir. On notera aussi un sexisme léger mais omniprésent, où tous les personnages féminins sont décrits en fonction de leur potentiel de séduction, ce qui permet de mesurer à quel point nous avons cheminé en vingt ans.

« Babylon Babies » est une œuvre géniale mais imparfaite, constamment fascinante mais souvent frustrante, plus facile à admirer qu’à adorer, mais si singulière qu’elle est propre à laisser une marque durable dans la mémoire du lecteur.