L’écriture d’entraînement

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On ne compare pas la littérature au sport, en général. Déjà, l’écriture est une activité pas très physique. En plus, beaucoup d’auteurs, à tort ou à raison, préfèrent le calme feutré des bibliothèques aux clameurs des stades. Et puis vous pensez bien : quelle horreur ! Comment oserais-t-on assimiler la blanche colombe pure et immaculée qu’est la littérature à ce monde vulgaire et dégoulinant de transpiration et de corruption qu’est le sport ?

Donc voilà. Vous êtes prévenus : aujourd’hui, je compare la littérature au sport.

Parce que bien sûr, écrire, ça n’est pas une compétition. Et puis les fruits que l’on tire de ces deux arbres si différents ne nous nourrissent pas du tout de la même manière. Donc il ne me viendrait pas à l’idée de vouloir tirer un parallèle trop audacieux, et d’assimiler ces deux activités de manière trop étroite. Cela dit, il y a au moins un point où le monde du verbe rejoint celui de la sueur : on peut s’entraîner.

Sauf que quand on s’entraîne, en littérature, on le fait généralement sans s’en rendre compte. On n’y réfléchit pas en ces termes. Pourtant, c’est bien de ça qu’il s’agit.

Un auteur, c’est presque toujours d’abord un lecteur. Il passe toute une partie de sa vie à dévorer des livres, à les absorber, à s’en nourrir et à constituer ainsi la litière de ses inspirations futures. Mais il ne fait pas que le dévorer : en général, si votre inclination est d’écrire, vous allez finir par porter, en partie en tout cas, un regard analytique sur les productions des autres. Peu à peu, vous allez comprendre comment les romans sont écrits, et chaque page tournée va vous ouvrir les yeux sur des techniques et des approches que vous allez pouvoir intégrer à votre écriture. Ce n’est pas très différent de ce que fait un sportif de compétition lorsqu’il analyse les schémas tactiques de ses adversaires.

Plus on écrit, mieux on écrit

Et puis l’écriture elle-même est un entraînement. Plus on écrit, mieux on écrit : c’est en pratiquant que l’on s’améliore. Par ailleurs, plus on se met devant son clavier régulièrement, plus le geste devient facile, les automatismes se mettent en place, les performances s’améliorent. Délaissez l’écriture trop longtemps, boudez l’entraînement, et vous constaterez qu’il est difficile de s’y remettre : on n’a plus ses repères, on tâtonne, ce qui était facile devient une torture. Oui, l’écriture est un muscle.

Ce muscle, on peut l’échauffer. Je dirais même que si vous en avez le loisir, il est recommandé de le faire. Victor Hugo, dit-on, entamait chacune de ses journées en rédigeant des dizaines de vers qu’il jetait ensuite à la poubelle avant de se mettre à écrire pour de vrai (en tout cas, c’est ce qu’on m’a raconté, mais je n’en ai trouvé aucune confirmation en écrivant ce billent : qu’importe, l’histoire est jolie).

Si vous avez l’impression que vous pouvez en tirer un bénéfice, imitez cet exemple. Mais à votre manière. Avant d’entamer une session d’écriture, rédigez un court texte d’entraînement, quelques vers, un haïku, une série de lignes de dialogue, une description, n’importe quoi qui mette vos sens d’écrivain en alerte et vous place en condition d’écrire. Vous pouvez décider d’écrire la même histoire chaque jour différemment ; de rédiger un texte à l’angle étroit (feu, eau, air, chien, danse, rage, etc…), de créer un mode d’emploi imaginaire pour un objet qui vous entoure, de faire vivre des personnages à travers des mini-histoires, n’importe quoi qui agite vos doigts et mette vos sens d’écrivain en éveil.

Un rituel qui vous signale que le temps de l’écriture commence

Il est important de choisir un exercice avec lequel vous êtes à l’aise et que vous pouvez exécuter sans vous torturer les méninges : l’idée n’est pas de rajouter une contrainte supplémentaire, mais au contraire de permettre à votre créativité de s’exprimer plus librement. Si vous aimez écrire des descriptions, écrivez une description ; si les vers vous viennent naturellement, faites-vous poète ; si vous êtes de nature plus théâtrale, jetez sur le papier quelques répliques bien senties.

Procéder de la sorte peut avoir différents effets bénéfiques : il s’agit d’un rituel qui vous signale que le temps de l’écriture commence, cela peut vous aider à vaincre l’illusion de l’angoisse de la page blanche, et en écrivant sans trop vous en soucier, cela peut vous donner des idées qui vous seront utiles pour plus tard. Au passage : conservez ces écrits d’entraînement, ne faites pas comme Victor Hugo, allez savoir ce que vous allez pouvoir en faire par la suite…

Là, cela dit, on parle d’une authentique écriture d’échauffement, qui n’a aucune prétention littéraire et qui jaillit de la plume sans contrôle ni autocensure. Mais il est possible de faire preuve de davantage d’ambition. Ray Bradbury conseillait ainsi aux écrivains en herbe d’écrire une nouvelle chaque semaine, partant du principe que, en-dehors de l’entraînement que cela procure, « il n’est pas possible d’écrire 52 nouvelles de mauvaise qualité à la suite. » Donc cette approche, en plus de vous apprendre à écrire de la plus efficace des manières, devrait en principe vous permettre de produire une ou deux nouvelles de bonne qualité. À force de courir, on finit par devenir un athlète.

Il n’y a pas de mal à faire des essais

Une autre approche, c’est celle qui consiste à s’échauffer spécifiquement pour un livre en particulier, comme le sportif qui s’entraîne en vue d’un grand événement. Là, il ne s’agit pas seulement d’ouvrir son esprit à l’acte d’écrire en général, mais de s’armer pour rédiger un texte en particulier.

Certains auteurs, avant de se mettre à rédiger leur roman, et même s’ils ont déjà construit un plan efficace et imaginé des personnages, ressentent le besoin de tester la température de l’eau avant de se jeter dedans. Ponine, dont la remarque récemment laissée en commentaire sur mon blog m’a inspiré ce billet, ressent par exemple le besoin de faire parler énormément ses personnages lorsqu’elle écrit le premier jet d’un texte. Cela lui permet de trouver le ton juste, même si ensuite ces dialogues sont raccourcis dans la version finale. De même, avant de rédiger mon roman « Merveilles du Monde Hurlant », j’ai écrit une courte nouvelle pour tester le personnage principal et voir comment les idées que je m’en faisais se concrétisaient sur le papier.

Il n’y a pas de mal à faire des essais. Nous n’avons pas tous la même orientation d’esprit et certaines personnes ont besoin de mettre les idées en pratique pour se les approprier réellement. À vous de savoir, une fois la préparation de votre roman achevée, si vous vous sentez suffisamment à l’aise pour vous lancer dans la rédaction.

Si ce n’est pas le cas, ou pas tout à fait, entraînez vos idées, faites-leur faire un petit tour de piste pour voir si elles sont prêtes pour la compétition. Écrivez des dialogues pour tester les interactions entre vos personnages, faites agir votre protagoniste pour voir comment il fonctionne une fois inséré dans un texte littéraire, décrivez des aspects du décor de votre histoire – tout ce qui vous semble nécessaire pour que vous soyez à l’aise. Et une fois que vous l’êtes, vous êtes prêts à vous lancer dans votre premier jet.

⏩ La semaine prochaine: L’incipit

 

Écrire à plusieurs

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John, Paul, George, Ringo : les Beatles ont signé une des œuvres musicales les plus mémorables du 20e siècle. Et derrière cette évidence se cache une réalité compliquée : créer en groupe, ça n’est pas facile. Et quand ça fonctionne, il s’agit d’un petit miracle.

Afin de prolonger les réflexions nées dans le billet précédent, au sujet de ces auteurs qui font le choix d’écrire en public, j’aimerais encore m’intéresser à une aventure proche mais distincte : celle des écrivains qui signent un livre à plusieurs. Parce que oui, on s’est habitués depuis un siècle à ce que la musique puisse être composée de manière collective, en particulier parce que c’est ainsi qu’elle est jouée. Mais la littérature reste bien souvent une création solitaire.

Pourtant, il n’y a pas de raison que ça se passe ainsi. Rien ne s’oppose fondamentalement à ce qu’un roman soit écrit à deux, voire trois ou quatre. D’ailleurs les exemples ne manquent pas. Le plus connu d’entre tous, c’est sans doute le Nouveau Testament, un livre à succès rédigé par quatre auteurs. Plus près de nous, les frères Goncourt ont signé une série d’œuvres en duo. On peut également citer H. Bustos Domecq, le pseudonyme utilisé par les Argentins Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares pour signer leurs écrits communs, Emile Erckmann et Alexandre Chatrian, Jacob et Wilhelm Grimm, Marx et Engels.

Qui écrit quoi? Comment on procède?

Mais l’image de l’écrivain luttant seul face à sa muse est trop forte pour que les signatures collectives se soient popularisées. La pratique se retrouve plutôt chez les auteurs de genre, moins frileux. On pense en particulier à Boileau-Narcejac, le duo d’auteurs de romans policiers, auteurs de quarante-trois livres. Plus près de nous, celles qui m’ont publié aux Éditions du Héron d’Argent, Diana et Vanessa Callico, ont rédigé ensemble une trilogie fantastique historique, « Les Sept Portes de l’Apocalypse. »

Mais si l’écriture à quatre mains (ou davantage) n’est pas plus répandue, ça n’est pas uniquement à cause des a priori répandus dans le monde de l’édition. C’est aussi parce qu’elle nécessite de répondre à une question qui peut être épineuse : qui écrit quoi ? Comment on procède ? De quelle manière va-t-on se répartir les rôles ? Dans un groupe musical, les choses sont, en apparence, plus simples : le chanteur chante, le bassiste va s’occuper de la basse, etc… Alors qu’en littérature, une telle division des tâches naturelles n’existe pas.

On n’est d’ailleurs pas obligé de la créer. Lorsqu’on décide d’écrire à plusieurs, il est tout à fait possible de le faire en tant qu’égaux, des partenaires qui contribuent de la même manière au résultat final. Chacun sera alors libre de contribuer aux idées de départ, aux personnages, à la rédaction, à la relecture, selon sa fantaisie et son inspiration. Le document va changer de mains, encore et encore, dans un va-et-vient qui cessera au moment où les deux auteurs seront satisfaits du résultat. C’est d’ailleurs toute la beauté de cette approche : tenter de voir si les deux voix singulières de deux auteurs peuvent fusionner pour en former une troisième, à la fois distincte et prolongement logique des styles qui la constituent.

Une telle aventure risque d’aboutir à un enlisement du projet

Cela dit, si vous souhaitez vous lancer dans cette aventure, mieux vaut discuter au préalable d’un processus de décision en cas de désaccord : par exemple, ne rien inclure qui ne reçoive pas le feu vert des deux auteurs. Cela peut mener à de longues discussions et va presque fatalement ralentir le processus d’écriture, mais c’est le prix à payer pour que la bonne entente perdure tout au long du travail. Une telle aventure d’écriture « démocratique » risque malgré tout d’aboutir à un enlisement du projet, en particulier si les partenaires ne sont pas sur la même longueur d’ondes ou si leur implication n’est pas au diapason.

Une autre manière de procéder, c’est l’inverse de la démocratie : la dictature. Un des auteurs prend toutes les décisions finales, les autres sont des exécutants qui sont sous ses ordres. C’est ainsi que procède James Patterson, l’écrivain le plus riche du monde. Il a mis au point une formule pour pondre des romans à succès, se contente de définir les grandes lignes de ses histoires, et salarie une vingtaine de personnes pour se charger à sa place du laborieux travail d’écriture.

Cette approche est cynique et James Patterson ne récolte que le mépris de ses pairs et de la critique. Mais elle débouche sur des succès hallucinants en termes de ventes, donc le principal intéressé se fiche probablement copieusement de sa place dans l’histoire de la littérature. Et puis après tout, on n’a qu’à se dire que grâce à ce travail en atelier, vingt écrivains peuvent vivre de leur plume, même s’ils n’en tirent probablement pas une grande fierté.

Mais la manière la plus répandue de collaborer, pour les écrivains, ressemble finalement beaucoup à celle d’un groupe de musique : chacun s’occupe d’une partie spécifique du travail d’écriture, en fonction de ses talents ou de ses affinités. Dans le cas du duo Boileau-Narcejac, Pierre Boileau se chargeait de l’intrigue, Thomas Narcejac des ambiances.

Il existe d’innombrables manières d’écrire à plusieurs

C’est d’ailleurs la répartition classique : l’un des auteurs construit la charpente, s’occupe de la structure du roman, puis le second décore, rédige le texte proprement dit, donnant du corps et de la vie à ce qui n’était qu’une succession d’événements et de scènes. Selon les modalités de travail définies au préalable, rien n’interdit aux deux compères de jeter un coup d’œil sur ce que fait l’autre : le charpentier participant à la relecture avec un œil critique et créatif, le décorateur suggérant des modifications dans la trame de l’histoire.

Il existe d’innombrables autres manières d’écrire à plusieurs, qu’il serait trop long de lister ici, tant elles sont forcément la résultante des singularités des auteurs qui décident de travailler en tandem. Le duo peut construire la trame ensemble, puis alterner la rédaction de chaque chapitre, une fois l’un, une fois l’autre ; l’un peut écrire le premier jet, l’autre se charger des réécritures ; l’un peut planter des situations dramatiques, l’autre y faire évoluer les personnages, à la manière des jeux de rôles ; le duo peut construire l’intrigue à deux, puis passer à la rédaction de manière spécialisée, les descriptions pour l’un, les dialogues pour l’autre ; dans la littérature de genre, l’un peut construire le monde, l’autre l’intrigue, etc…

On le voit bien avec ces quelques exemples : il y a quelque chose de ludique dans l’écriture à plusieurs, et il serait dommage de passer à côté des innombrables possibilités de s’amuser de cette manière.

Les sensibilités peuvent être exacerbées

Un petit avertissement malgré tout : écrire, c’est une affaire très personnelle. La littérature permet de transmettre ce que l’on a tout au fond de soi, et celles et ceux qui s’y adonnent ont tendance à prendre les choses à cœur. Lorsque l’on doit partager ce privilège, même si l’on croit y être préparé, les sensibilités peuvent être exacerbées et, certaines fois, surviennent des accrocs qui font capoter le projet.

L’un des deux peut vouloir prendre le pouvoir sur l’autre ; les deux constatent que leurs visions de l’écriture sont incompatibles ; l’un est moins motivé et moins impliqué que l’autre, etc… Les Beatles, après tout, ont fini par se séparer, pour toutes ces raisons et sans doute pour des centaines d’autres. Donc si vous tentez le coup d’une expérience d’écriture collective et que vous en arrivez dans ce genre d’impasse, ça n’est pas grave : cette alchimie est délicate. Réessayez dans d’autres circonstances, pour un autre projet et/ou avec d’autres partenaires.

⏩ La semaine prochaine: L’écriture d’entraînement

Écrire en public

blog écrire en public copie

Et si nous dépassions l’imagerie de l’auteur cloîtré dans son bureau, luttant seul avec son œuvre, loin de toute présence humaine, avant d’en émerger, tel un ermite have et à moitié fou, et de révéler son roman achevé à un public qui en ignore tout ? Et si l’écriture était une activité moins solitaire et moins secrète qu’on ne le pense ?

La publication de mon billet volontairement provocateur sur la ludification de l’écriture m’a valu quelques réactions : tant mieux, c’était le but, et les commentaires ont été à la fois pertinents et enrichissants. Parmi ceux-ci, ma camarade L-A Braun a soulevé quelques points qui m’ont donné envie de rédiger deux billets supplémentaires. Pour elle, « la notion de l’auteur qui écrit seul face à son carnet de notes dans sa tour fermée, c’est un peu 1. Un fantasme et 2. Une illusion. »

Une affirmation que je vais me permettre de nuancer un peu. Car en effet il y a deux types d’auteurs : les auteurs qui écrivent seuls, et les auteurs qui n’écrivent pas seuls.

L’acte d’écriture peut très bien être vécu en solo

Oh, tout le monde sera d’accord pour penser qu’aucun écrivain ne fonctionne en circuit fermé, que ce dont il fait l’expérience dans sa vie de tous les jours nourrit son écriture, de même que tout ce qu’il lit, les rencontres, les commentaires sur ses écrits, et mille autres choses qui s’ajoutent au chaudron bouillonnant de son imaginaire. Cela dit, l’acte d’écriture en lui-même, entre l’idée de départ et l’édition, peut très bien être vécu en solo.

C’est mon cas. Lorsque j’ai rédigé le manuscrit de « Merveilles du Monde Hurlant », je ne connaissais personne qui avait une expérience de l’écriture et un goût pour la fantasy. En d’autres termes : je n’avais pas de beta-lecteurs. En-dehors de quelques avis ponctuels, j’ai donc écrit en solitaire, du début jusqu’à la fin, sans pouvoir bénéficier d’éclairages en retour sur l’œuvre dans son entier, en tout cas jusqu’à ce que je soumette le roman à la publication.

En plus, c’est mon tempérament, j’aime bien bénéficier d’une certaine intimité dans l’écriture, j’estime qu’il s’agit d’un processus fragile, parfois mystérieux, et que, comme les saucisses, il n’y a pas toujours quelque chose à gagner à trop révéler au monde comment ça se fabrique. Des auteurs taciturnes comme moi, à l’ancienne, qui aiment l’ombre et les portes closes, il y en a plein.

Certains romanciers s’épanouissent dans la lumière

Pourtant, ne passons-nous pas à côté de quelque chose ? Est-ce que l’on profite pleinement de l’écriture lorsque l’unique moment de partage intervient à la parution d’un roman ? N’y a-t-il pas des trésors à découvrir lorsque l’on renonce à la solitude de l’écrivain et que l’on se décide à écrire en public ?

D’autres romanciers l’ont bien compris : ils s’épanouissent dans la lumière. Ils aiment partager avec d’autres le processus d’écriture, à chaque étape, de l’impulsion initiale jusqu’à la dernière relecture. Pour eux, il s’agit d’un travail collaboratif, ou en tout cas, qui gagne à bénéficier de nombreux avis extérieurs. Par ailleurs, ils trouvent dans ce partage une motivation supplémentaire : plutôt que de bénéficier de la reconnaissance de leurs efforts uniquement après avoir terminé leur œuvre, ils peuvent s’appuyer sur une chorale de supporters qui les soutient du début jusqu’à la fin.

Même si elle a pris un nouvel essor avec le web et les réseaux sociaux, l’idée n’est pas nouvelle. En 1927, Georges Simenon s’était ainsi engagé à écrire un roman en public, installé dans une cage en verre au milieu de la foule, pendant trois jours et trois nuits. Les fruits de ses efforts auraient parus par épisode dans un quotidien. Hélas, l’aventure a été annulée avant de commencer. Il est vrai que l’idée subit de vives critiques, jugée plus proche du numéro de cirque que de la littérature.

Écrire en public procure la meilleure des motivations

Cela dit, enlevez la cage en verre et les feuilletonistes ne sont pas rares dans l’histoire de la littérature. Dickens et Dostoïevski publiaient tous les deux leurs romans dans la presse, chapitre par chapitre, condamnés à tenir en haleine les lecteurs pour maintenir leur intérêt jour après jour, et affrontant leurs commentaires lorsque la tournure de l’histoire ne leur plaisaient pas.

Des auteurs qui écrivent en public, on en trouve toujours aujourd’hui, mais plutôt en ligne. Il y en a qui signent des œuvres remarquables, ici, sur WordPress, comme carnetsparesseux. Et puis, des sites comme Wattpad, Scribay, Fyctia ou Radish sont des hybrides de réseaux sociaux et de plateformes d’autoéditions ou des auteurs, amateurs ou chevronnés, partagent leurs écrits avec leurs lecteurs. En général, les histoires sont publiées par épisodes, et bénéficient des commentaires, critiques et observations du lectorat, pratiquement en direct. Les outils sont différents, mais la dynamique est proche de ce qui existait déjà au 19e siècle.

Les avantages de cette démarche sont nombreux. D’abord, elle fait sauter les cloisons souvent artificielles qu’on érige entre les auteurs et les lecteurs. Ceux-ci se retrouvent plus proches que jamais, à bavarder au sujet de ce qui les unit : la littérature. Tous les avis peuvent s’exprimer, dans un esprit de partage et de collaboration qui peut être très fertile. Peu à peu, un auteur qui a du talent s’attirera un noyau dur de fans, qui le soutiendront et lui prodigueront des encouragements lorsque l’inspiration tarde à venir. Écrire en public procure ainsi la meilleure des motivations.

Il y a aussi des inconvénients

Par ailleurs, sur ce type de plateforme, de nombreux membres signent de la fanfiction ou rédigent des récits inspirés de leurs romans ou de leurs genres préférés. Le sens de la communauté est donc très fort dans ce milieu. Auteurs et lecteurs partagent des références et des intérêts communs : ils parlent le même langage et regardent dans la même direction (ce qui ne veut pas dire qu’ils sont toujours d’accord sur tout).

De plus, bénéficier ainsi d’une chambre d’écho constituée de lecteurs fidèles – souvent auteurs en herbe eux-mêmes – permet à celles et ceux qui font le choix d’écrire en public de tester certaines de leurs idées, de faire des essais, de prendre la mesure de la popularité de certains personnages, de déterminer si un coup de théâtre est bien reçu par le lectorat, et, au besoin, d’adapter son récit, en direct ou presque.

Mais pour tous les avantages offerts par cette approche, il y a aussi des inconvénients, ou en tout cas des pièges dont il faut être conscient avant de se lancer.

S’ouvrir ainsi aux commentaires d’autrui, en particulier au sujet d’une œuvre qui n’est pas terminée, n’est pas chose facile. Ça peut même être dévastateur pour un jeune auteur. Qui dit « commentaires » veut dire, parfois, « commentaires négatifs » : certaines remarques seront insultantes, destructrices, et donc difficiles à encaisser. D’autres, bien que constructives et bien intentionnées, n’en seront pas moins critiques, voire intransigeantes. Tout le monde n’apprécie pas de voir son travail critiqué en public, et avant de s’exposer à ce genre de traitement, mieux vaut être sûr qu’on est de taille à y faire face.

Quand on donne aux gens ce qu’ils aiment déjà, on crée des œuvres stériles

Et pourtant, les commentaires positifs peuvent se montrer encore plus dévastateurs. Il est agréable de se sentir porté par l’enthousiasme des lecteurs, mais celui-ci n’est pas toujours de bon conseil. En d’autres termes, à trop prêter l’oreille aux commentaires, à trop vouloir satisfaire les fans, un auteur risque de privilégier les éléments de surface, les plus immédiatement séducteurs de son histoire, au détriment de la qualité de l’œuvre. Entouré d’inconditionnels d’une œuvre ou d’un genre, un écrivain risque d’être poussé à les satisfaire, à leur apporter les éléments familiers qui leur plaisent, quitte à y sacrifier sa personnalité. Entouré d’inconditionnels d’Anne Rice, l’auteur d’un roman de vampires aura du mal à leur proposer un texte qui s’éloigne trop de ce qu’ils apprécient. C’est le piège du populisme en art : quand on donne aux gens ce qu’ils aiment déjà, on crée des œuvres stériles et sans surprises.

Pour éviter de tomber de tomber dans cette ornière, un écrivain doit posséder une volonté supérieure à la moyenne. Il doit avoir la conviction que l’histoire qu’il écrit mérite d’être racontée, avoir une conscience aiguë de la nature de celle-ci, et être décidé à en défendre l’intégrité, même face aux critiques, et quitte à s’attirer l’animosité de lecteurs fidèles. Inutile de dire que cela réclame d’avoir les idées claires. Faire le tri, accepter les bonnes suggestions et écarter les mauvais conseils, c’est délicat. Garder le cap, ça n’est jamais facile.

Et puis les questions soulevées par l’expérience de Georges Simenon et de sa cage en verre restent d’actualité. Est-ce qu’écrire ainsi en public, ça n’est pas faire œuvre de saltimbanque ? N’est-ce pas davantage une performance à savourer en direct qu’une œuvre destinée à durer ? Est-ce encore de la littérature ? À quand le premier Prix Goncourt publié sur Wattpad ?

Alors que le rôle de l’écrivain et ses manières d’atteindre ses lecteurs sont en pleine redéfinition, il faudra sans doute attendre encore quelques années avant d’avoir des réponses satisfaisantes à ces questions.

⏩ La semaine prochaine: Écrire à plusieurs

Mon roman est en précommande

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Mon livre « La Mer des Secrets », le deuxième et dernier volume de mon roman « Merveilles du Monde Hurlant, est désormais disponible en précommande sur le site de l’éditeur, Les Éditions le Héron d’Argent.

Vous pouvez le commander et trouver toutes les informations ici.

C’est pour moi une très grande joie de partager cette annonce avec vous, et je me réjouis que les lectrices et les lecteurs aient ce livre entre leurs mains, et qu’ils puissent partager leurs réactions.

La suspension de l’incrédulité

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Dans sa quête éternelle de son sixième sens, l’être humain en viendrait à oublier qu’il en possède un qu’il utilise presque tous les jours, et qu’on appelle « la suspension consentie de l’incrédulité. »

Je vous l’accorde, comme nom, ça a moins d’élégance que « vue » ou « odorat », mais ça n’en reste pas moins fondamental : déjà évoquée en vitesse la semaine dernière, la suspension de l’incrédulité, c’est le sens de la fiction. En deux mots, il s’agit de la disposition mentale qui permet d’appréhender une œuvre fictive, en mettant de côté volontairement le fait que l’on sait très bien qu’il s’agit d’un mensonge.

Sans la suspension consentie de l’incrédulité, un film devient une simple succession d’images sur un écran blanc, accompagnées de sons, qui racontent une histoire dont on sait qu’elle est factice et à laquelle il est dès lors impossible de s’attacher. Sans elle, un livre, ce ne sont que des mots sur des pages, et certainement pas un narratif qui peut nous émouvoir. Sans elle, quand un ourson vous vend un adoucissant dans une pub à la télévision, tout ce que vous dites, c’est « Pourquoi croire le moindre mot de cette publicité alors que je sais pertinemment que les ours en peluche ne savent pas parler, et encore moins faire la lessive ? »

Sans la fiction, une bonne partie du réel nous est incompréhensible

Si j’assimile ici la suspension de l’incrédulité à un sens, c’est parce que la fiction est une dimension à laquelle nous accédons en permanence, à travers la littérature, le cinéma bien sûr, mais aussi toutes sortes de formes de communication (même les panneaux routiers contiennent un fragment élémentaire de fiction), voire même l’usage des métaphores dans le langage courant. Sans elle, une bonne partie du réel nous est incompréhensible. Qui plus est, nous ne sommes pas tous égaux face à la suspension de l’incrédulité : de la même manière que certaines personnes ont une bonne ou une mauvaise vue, certains ont davantage de difficultés que les autres à suspendre leur incrédulité.

Nous en avons tous fait l’expérience en allant voir un film d’horreur en salles. Bien souvent, une portion du public rit aux moments les plus effrayants, incapables d’adhérer à la réalité de ce qui leur est présenté, et préférant réagir avec distance. Parfois, il peut être plus confortable de se rappeler que la fiction n’est pas vraie au sens strict du terme…

À titre personnel, je connais plusieurs personnes qui sont littéralement myopes de la fiction : elles éprouvent les plus grandes difficultés à entrer dans une œuvre littéraire, quelle qu’elle soit, et conservent à tout instant une distance qui nuit à leur plaisir de lecteur. Ces individus – et c’est leur droit – préfèrent les histoires vraies, même s’ils feignent d’ignorer que tout récit, même issu de faits réels, est une construction dramatique dont le tissu est indissociable de celui de la fiction (c’est-à-dire qu’à partir du moment où une histoire est racontée, elle quitte en partie le champ du réel pour mettre un pied dans celui du fictif).

Exiger qu’une histoire soit logique avant tout, c’est se méprendre sur la nature même de la fiction

Il existe également des lecteurs qui considèrent les œuvres littéraires comme des défis intellectuels à relever : plutôt que les accepter pour ce qu’ils sont, ils traquent tout ce qu’ils perçoivent comme étant des incohérences, et y voient autant de raisons de considérer l’histoire qu’on leur raconte comme peu crédible. Pour ces lecteurs, une histoire doit être cohérente avant tout, et tous les éléments qui ne contribuent pas à cet objectif doivent être sacrifiés au nom de la logique.

Cette attitude vaut la peine que l’on s’y attarde. En effet, exiger qu’une histoire soit logique avant tout, c’est se méprendre sur la nature même de la fiction, sur sa raison d’être. Appréhender un narratif de cette manière, c’est prendre les choses dans le mauvais sens.

Parce qu’une histoire, à quoi ça sert ? Depuis les premiers feux de camps où nos ancêtres se sont rassemblés en se racontant des contes, la réponse est la même : le but d’une histoire est de nous divertir, de nous émouvoir, de nous éclairer sur la condition humaine et sur les relations entre les êtres. C’est vers ces objectifs que doit tendre un auteur, et toutes les autres considérations passent au second plan. La logique, par exemple, peut contribuer à réaliser ces buts, elle peut être un ingrédient important, mais elle s’efface toujours derrière les impératifs de l’histoire : s’il faut choisir entre perdre un peu de cohérence ou sacrifier le cœur de l’histoire, la logique passera toujours après l’émerveillement de la fiction.

Parfois, la fiction doit ignorer le développement le plus logique de l’intrigue

Je le sais bien : le réflexe, en tant qu’auteur, quand on se retrouve confronté à une affirmation comme celle-ci, c’est de se dire : « Moi, je veux écrire des histoires qui sont divertissantes et riches en résonance sur la condition humaine, tout en étant irréprochables sur le plan de la logique. » Avouez, c’est ce que vous avez pensé. Et c’est très louable. C’est même parfois possible. Mais dans la plupart des cas, ce n’est pas comme ça que fonctionne la littérature.

Allez. Posons la question autrement : pourquoi Superman ne balance-t-il pas chacun de ses ennemis dans le soleil ?

La plupart d’entre eux, après tout, sont des monstres qui sont au-delà de toute rédemption, ils représentent un danger pour l’humanité, et si on ne les met pas hors de nuire, c’est sûr, ils vont recommencer. D’ailleurs, c’est exactement ça qui se produit. La logique voudrait que Superman se débarrasse d’eux définitivement, puisqu’il en a les capacités et qu’à long terme, il apparaît que ceux-ci se situent au-delà de toute rédemption et causent des drames épouvantables.

La réponse – et c’est la seule réponse qui compte – c’est que si Superman faisait ça, il n’y aurait plus d’histoires de Superman, et c’est dommage parce qu’il y a des gens qui aiment bien lire les histoires de Superman.

Parfois, et j’ai même envie de dire souvent, simplement pour exister, la fiction doit ignorer le développement le plus logique de l’intrigue. Gandalf ne confie pas l’Anneau unique aux Aigles ; la police ne résout aucune enquête avant Sherlock Holmes ; dans les romances, les amoureux laissent les malentendus proliférer plutôt que le dissiper d’une simple conversation ; Luke Skywalker n’a pas été retrouvé par son père, malgré le fait que ceux qui étaient chargés de le cacher n’avaient même pas pris la peine de lui trouver un faux nom ; et bien entendu, alors que les parents du Petit Poucet n’ont plus de quoi nourrir leurs enfants, le Petit Poucet parvient tout de même à émietter assez de pain pour laisser une trace à travers les bois.

Le boulot de l’auteur ne consiste pas à répondre à toutes les questions possibles et imaginables

La logique, en littérature, est un outil qui peut aider un auteur. Mais elle peut aussi être une tueuse d’histoire. Il faut en considérer les effets. Si la logique permet d’améliorer un narratif, elle est la bienvenue. Si suivre la logique jusqu’à son aboutissement rendrait une histoire moins intéressante, ou même l’empêcherait d’exister, il faut l’ignorer.

Parce qu’en réalité, contrairement à ce qu’on aurait envie de penser – et le mot est souvent utilisé quand on parle d’écriture – le but d’un auteur n’est pas de rendre son histoire « cohérente » ou « logique » : il doit simplement s’arranger pour qu’elle soit plausible.

Pourquoi Superman ne balance pas tous ses ennemis dans le soleil ? Parce qu’en plus de ses pouvoirs, ce qui définit Superman, c’est qu’il essaye toujours d’agir avec compassion. Pourquoi Sherlock Holmes résout toujours ses enquêtes avant la police ? Parce que c’est un des plus brillants cerveaux de la planète. Pourquoi les amoureux n’ont jamais la conversation qui leur permettrait de s’avouer leurs sentiments ? Parce qu’on est bête quand on est amoureux. Pourquoi Darth Vader ne retrouve pas Luke Skywalker ? Il n’a pas dû chercher au bon endroit. Où le Petit Poucet trouve-t-il son pain ? Hmmm… ça reste un peu mystérieux mais il semble bien plus futé que les autres membres de sa famille.

Ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est que le boulot de l’auteur ne consiste pas à répondre à toutes les questions possibles et imaginables, il ne consiste pas à fournir une explication pour tous les événements dont l’interprétation pourrait être ambiguë. Il ne consiste pas non plus à justifier, par exemple, pour quelle raison un personnage agit sans réfléchir, commet des erreurs de jugement ou change d’avis. Rien de ce que je viens de citer ne peut être considéré comme des « failles dans l’intrigue », des erreurs de logique, celles que ceux des lecteurs qui ont une faible suspension de l’incrédulité recherchent si avidement. En règle générale, en examinant un roman, si une question que se pose le lecteur peut être résolue par le simple bon sens, il ne s’agit pas d’une faille dans l’intrigue, et la logique est sauve.

En littérature, la logique ne suit pas les mêmes buts qu’en mathématiques

Parce que le travail de l’auteur, donc, ça n’est pas de produire une œuvre logique, c’est de produire une œuvre plausible. Il doit s’arranger pour que le lecteur se dise que oui, tout cela pourrait effectivement se passer comme ça. Est-ce que cet événement, qui vous fait froncer les sourcils en tant que lecteur, pourrait se produire en suivant les règles internes de l’œuvre ? Est-il possible de l’expliquer en quelques mots, même si ces mots ne sont pas explicitement imprimés dans le roman ? Si c’est le cas, les règles de la vraisemblance sont respectées.

Attention, cela ne veut pas dire qu’un roman peut s’affranchir des règles élémentaires de la logique, et que toutes les incohérences sont permises. Cela signifie simplement que, en littérature, la logique ne suit pas les mêmes buts qu’en mathématiques.

Oui, certaines failles dans l’intrigue sont problématiques et oui, un auteur sera bien inspiré de les réparer lors de l’écriture de son roman, mais pas toutes. Et pour distinguer les unes des autres, je propose une définition toute simple : les cas problématiques sont les failles ou les incohérences cruciales au sein d’une histoire, qui font obstacle au bon déroulement de l’intrigue ou à la construction des personnages tels qu’ils nous sont présentés. Des coups de théâtre inattendus, des développements qui ne sont pas expliqués dans les moindres détails, des personnages qui changent d’opinion, des événements qui surviennent sans que le lecteur n’en soit le témoin direct : rien de tout cela n’est problématique.

Un espace entre lecteurs et auteurs où la fiction peut opérer

Le prisonnier dont vous racontez l’histoire découvre soudainement qu’il y a un bulldozer dans sa cellule, qu’il n’avait pas aperçu auparavant et dont il se sert pour défoncer les murs et s’évader ? Ça, c’est une rupture de la cohérence de l’histoire, un non-sens et le signe que dans ce roman, les événements n’ont pas de réelles conséquences. Le même prisonnier parvient à s’échapper parce qu’un gardien, par mégarde, a laissé la porte de sa cellule ouverte ? Ça, en revanche, c’est plausible et ça peut même générer des développements intéressants par la suite.

La mère divorcée qui se bat depuis le début du roman pour obtenir la garde de sa fille décide au dernier moment de l’abandonner sur une aire d’autoroute et d’aller claquer son argent à Las Vegas ? Là, on a affaire à une incohérence par rapport à tout ce que l’on pense savoir du personnage tel qu’il nous a été présenté jusqu’ici. La même mère divorcée tombe soudainement amoureuse de l’avocat qui s’occupe de son affaire ? C’est sans doute étonnant mais il ne s’agit pas d’une incohérence.

C’est ça que permet la suspension de l’incrédulité : elle ouvre un espace entre lecteurs et auteurs où la fiction peut opérer. Un espace où les lecteurs s’interdisent de traiter un roman comme un casse-tête à résoudre mais plutôt comme une expérience à partager. Un espace dans lequel les auteurs s’efforcent de créer une authenticité, même si, de temps en temps, comme des prestidigitateurs, ils doivent tricher un petit peu.

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