Les personnages principaux

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Créer des personnages est un des piliers de l’écriture romanesque, sans doute aussi important que de bâtir une intrigue. Pourtant, alors que la construction de l’histoire est une question technique et fastidieuse, celle des personnages est plus instinctive, reposant sur l’observation et l’expérience humaine de l’auteur. Bref, c’est plus rigolo à faire.

Pourtant, ne nous y trompons pas : même s’ils se ressemblent, un personnage n’est pas une personne, et ce qui est valable pour l’un ne l’est pas nécessairement pour l’autre. Il existe des techniques qui permettent de tirer le meilleur de cette étape de l’écriture, et je vous propose de nous y attarder dans ce billet et les suivants.

Par souci de clarté, et même si en pratique la division entre les deux n’est pas toujours tranchée, je vais me pencher tout d’abord sur les personnages principaux, pour examiner la semaine prochaine les personnages secondaires, qui ne fonctionnent pas tout à fait de la même manière.

Les personnages principaux, protagonistes ou pas, antagonistes ou pas, sont les agents de l’intrigue, des machines à histoires, ceux dont on raconte les aventures et sur qui les événements ont le plus d’impact. Comme le lecteur passe beaucoup de temps à leurs côtés – et parfois même dans leur tête – ils sont plus complexes que les autres et nécessitent plus d’attention de la part d’un écrivain. Voici quelques règles à garder en tête à leur sujet.

Les personnages principaux sont définis par leurs actes

Un personnage est ce qu’il fait. Personnage = action. S’il n’y a qu’une seule leçon à retenir, c’est celle-là. Votre protagoniste a peut-être un look d’enfer, la langue bien pendue et une tragique histoire personnelle, mais la seule chose que les lecteurs vont retenir à son sujet, ce sont ses actes (avec la précision tout de même que dans certains cas, parler, c’est agir).

Ainsi, lorsque vous souhaitez définir ce qui fait l’originalité d’un personnage, ne le faites pas à travers des descriptions ou des anecdotes, mais à travers des scènes où il agit. Ne gaspillez pas le temps du lecteur à nous dire que votre détective est un casse-cou, montrez-le en train de grimper dans une voiture en marche. Ne vous contentez pas d’affirmer que la duchesse a un sens moral chancelant, faites-lui accepter un pot de vin.

Par ailleurs, la passivité empoisonne le récit. Un personnage principal doit agir et emmener toute l’histoire avec lui. Ce n’est pas une feuille charriée par le courant, c’est un saumon qui remonte la rivière : il agit, il mène le bal, il influence le déroulement de l’histoire.

 

Les personnages principaux sont compréhensibles

Il n’est pas indispensable que les personnages principaux soient sympathiques : les lecteurs sont tout à fait capables d’accepter de suivre les aventures d’individus peu recommandables, d’anti-héros, voire de monstres abominables (il y en a même qui préfèrent ça).

Par contre, aussi épouvantables soient-ils, il faut qu’ils soient compréhensibles : leurs motivations d’agir doivent être claires, et même si on désapprouve leurs actes, il est impératif que l’on comprenne pour quelle raison ils agissent comme ils le font. Il faut que les rouages de leurs mécaniques internes soient visibles, en tout cas en partie.

C’est le secret de séries télé comme Breaking Bad, qui nous font adopter le point de vue de personnages franchement ignobles : même quand on n’est pas de leur côté, même quand on les désapprouve, ce qui les motive à agir est toujours parfaitement clair.

Cela dit, même si les lecteurs sont prêts à tout pardonner à des personnages monstrueux pour autant que ceux-ci soient convaincants et bien construits, ils ont beaucoup plus de peine à tolérer des personnages agaçants. Donc gardez à l’esprit que si votre protagoniste n’a pas de sens moral, accorde peu d’intérêt à la vie humaine et est prêt à tout écraser sur son passage pour atteindre ses objectifs, cela gênera probablement moins le lecteur que s’il est capricieux, querelleur, mièvre, radoteur ou pleurnichard.

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Les personnages principaux ont un arc narratif

La fonction d’un personnage principal dans l’intrigue n’est pas fixe. Elle évolue au cours du récit. Comme on a eu l’occasion de le voir auparavant, une histoire, c’est un récit au cours duquel le personnage change. Au fil des pages, les personnages importants d’un roman vont en apprendre plus sur eux-mêmes, changer de statut et d’opinions, et ressortir différents de leurs expériences. Un personnage principal qui ne change pas n’a aucun intérêt.

En général, on peut même affirmer qu’un personnage principal intéressant a deux arcs narratifs : un extérieur et un autre intérieur. Il va poursuivre un but tout au long du roman, pour parvenir finalement (ou non) à le réaliser, et en parallèle, il va suivre un cheminement intérieur dont il va sortir changé, ayant appris une leçon au sujet de lui-même. Dans certains cas, le personnage à la fin du roman a peu de choses à voir avec ce qu’il était au début, même s’il n’est pas indispensable d’atteindre de telles extrémités.

Les personnages principaux occupent une niche

Même si les différents personnages principaux de votre roman sont développés, riches et plein de contrastes, il n’en reste pas moins qu’ils vont occuper un rôle spécifique dans l’intrigue, un rôle qui peut changer au cours de l’histoire, mais dont l’auteur doit être conscient. Il est crucial d’éviter les doublons, c’est-à-dire les situations dans lesquelles deux personnages remplissent la même fonction, qui peut être résumée par les mêmes mots. Si deux de vos personnages principaux sont des « indics sarcastiques », de « braves chevaliers » ou des « femmes au foyer désespérées », à moins que votre objectif soit justement de les comparer l’un à l’autre, il faut agir : lorsque cela se produit, mieux vaut fusionner les personnages ou en modifier un afin qu’il soit plus distinctif.

Dans sa série de romans de science-fiction humoristique Le Guide galactique, Arthur Adams présente dès le départ un personnage nommé Ford Prefect, un type cool et excentrique qui a pas mal roulé sa bosse dans l’univers. Juste après, il un introduit un autre personnage, Zaphod Beeblebrox, un type encore plus cool, plus excentrique et qui connait encore mieux l’univers. Ford est éclipsé et ne trouve plus jamais sa place dans le narratif. Ne faites pas comme Arthur Adams (sauf bien sûr si vous voulez devenir un auteur à succès).

Les personnages principaux ont des liens

Pour définir un personnage, il faut s’intéresser à lui et à ce qui se passe à l’intérieur de sa tête, bien entendu. Mais il est tout aussi crucial de se pencher sur celles et ceux qui l’entourent, les personnes qu’il aime, celles qu’il déteste, le genre de rapports qu’il entretient avec elles, comment ceux-ci se construisent et se dégradent. Un personnage principal se situe au cœur d’un réseau de relations humaines complexes qui aident le lecteur à mieux comprendre qui il est.

L’affection prend parfois des destinations imprévisibles, et les gens peuvent haïr des individus qui leur ressemblent et qui sont plutôt recommandables, et avoir des coups de cœur pour des individus qui se situent aux antipodes d’eux, moralement et socialement.

Ainsi, votre protagoniste sera plus intéressant s’il entretient des sentiments puissants, positifs ou négatifs, vis-à-vis de certains personnages secondaires, à plus forte raison s’ils sont inattendus. Votre chevalier au grand cœur a peut-être d’admirables qualités morales, mais si vous lui flanquez un repris de justice comme meilleur ami, il gagnera en profondeur. Autres exemples : un homme cruel mais sincèrement amoureux d’une femme admirable, ou un personnage honnête mais dévoré de jalousie pour quelqu’un qu’il estime plus privilégié que lui.

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Les personnages principaux ont des failles

Nos défauts nous donnent plus de caractère que nos qualités. Il ne s’agit pas d’un jugement de valeur : bien sûr, les gens fiables, honnêtes, généreux ou hospitaliers sont formidables, mais d’une certaine manière, ils incarnent la norme, la manière dont on est supposé se comporter en société. Dès lors, les défauts, les failles, tout ce qui vient ébrécher la surface trop lisse d’une personnalité, va automatiquement rendre un personnage plus mémorable. Il est important d’en tenir compte en créant un personnage de roman.

Attention cependant à ne pas tomber dans le piège du défaut qui tombe de nulle part. Un protagoniste valeureux et honnête ne va pas devenir plus intéressant parce que vous décidez qu’il est allergique au pollen ou qu’il a la phobie des araignées. Pour qu’une faille enrichisse un personnage, il faut qu’elle s’insère dans ce que l’on connait déjà de lui, en particulier si elle vient compliquer les buts qu’il poursuit. Une faille est d’autant plus riche qu’elle vient prendre sa place dans l’évolution du personnage et mettre un peu de sel dans ses relations avec les autres.

Les personnages principaux ont une manière de parler distinctive

Si un personnage existe à travers ses actes, il existe également à travers sa manière d’agir et de s’exprimer. Chaque personnage a une voix qui lui est propre, un niveau de langage spécifique, des tics, des expressions favorites, des habitudes. Certains sont très bavards et multiplient les monologues, d’autres ne parlent que s’ils y sont obligés, d’autres encore passent leur temps à poser des questions. Même s’il vaut mieux éviter de tomber dans la caricature, qui peut vite agacer (dans ce domaine, monsieur Jar-Jar, il est facile d’en faire trop), en réfléchissant à sa manière de s’exprimer, on pourra lui donner une dimension supplémentaire. En plus, si tous vos personnages principaux s’expriment de manière distincte, vous simplifierez considérablement la compréhension des dialogues.

S’exprimer, ça n’est pas seulement parler, d’ailleurs. Prenez le temps se penser au langage corporel de votre personnage principal : certains sont très tactiles, d’autres soulignent leurs pensées de gestes théâtraux, d’autres encore ne bougent pas d’un pouce. Là aussi, allez-y mollo, les lecteurs repèrent très vite quand un auteur décrit les mêmes gestes encore et encore. Donc oui, votre personnage peut se lisser nerveusement la tresse quand elle est nerveuse, mais par pitié, pas à chaque fois.

Les personnages principaux ont des opinions

En jetant les bases de votre roman, vous aurez peut-être l’impression qu’un personnage compréhensif, ouvert et d’accord avec tout le monde va paraître sympathique, mais en fait pas du tout. Ce genre de personnage est toxique pour l’intérêt du lecteur : pour fonctionner et stimuler l’intérêt, un personnage doit avoir des convictions et des opinions tranchées, qu’il est prêt à défendre avec passion. Mieux vaut désapprouver les actes du protagoniste que d’y rester indifférent.

En deux mots : un personnage principal a du tempérament. S’il n’en a pas, s’il est transparent et inconsistant, il sera vite éclipsé par les autres personnages qui l’entourent et qui ont plus de relief que lui.

Les personnages principaux ont un nom distinctif

La priorité quand on nomme les personnages principaux d’un roman, c’est de faire en sorte qu’on ne puisse pas les confondre les uns avec les autres. Si votre lecteur a du mal à savoir qui est qui, vous êtes mal barrés.

Dans sa série « La Quête d’Ewilan », Pierre Bottero a souvent recours aux mêmes sonorités pour nommer ses personnages : Ewilan, Edwin, Ellana, Elea, Elicia. Attention : le nom d’un personnage, ça n’est pas qu’une série de lettres, c’est aussi une image sur la page, que le lecteur identifie sans même y penser. Facilitez-lui la vie en donnant à vos personnages principaux des noms qui commencent par des lettres différentes, en particulier s’ils sont amenés à se côtoyer. De cette manière, ils seront visuellement et phonétiquement distincts.

Un nom peut aussi contribuer à définir un personnage, à travers la signification du nom de famille, l’aspect désuet ou moderne d’un prénom, ou par exemple en faisant usage de certaines sonorités plutôt que d’autres. Un personnage de combattant paraîtra plus crédible s’il est baptisé « Raknag » plutôt que « Trifougnet » (mais la crédibilité n’est pas nécessairement le but que vous recherchez).

Par ailleurs, il peut être très utile de donner un surnom à certains de vos personnages principaux, pour éviter les répétitions. Pensez-y lorsque vous les concevez : il peut s’agir d’un sobriquet affectueux (« Pupuce »), d’un titre (« Le terrible »), ou d’un simple descriptif professionnel, ethnique ou autre (« le cambrioleur », « le Gascon », « l’adolescente », « le rouquin »)

Les personnages principaux ont des contradictions

Une manière simple et efficace de donner de la profondeur à un personnage, tout en le dotant d’un conflit intérieur qui peut être potentiellement résolu au cours de l’histoire, c’est de définir deux choses : ce qu’il souhaite et ce dont il a besoin. C’est tout simple à faire et ça permet de créer une personnalité distinctive en deux traits de pinceau.

Tous autant que nous sommes, nous avons rarement assez de recul pour nous rendre compte de ce qui est bon pour nous, de ce qui nous rend meilleur et nous permet de progresser, préférant bien souvent privilégier la satisfaction immédiate de nos désirs. C’est dans cette contradiction entre les souhaits et les besoins que vont se loger toutes sortes de choses savoureuses…

Un personnage pourra passer son temps à courir après ses désirs pour tenter de les satisfaire, alors que s’il prenait conscience de ce dont il a besoin, il réaliserait que cela se trouve juste à côté de lui… C’est un classique de la comédie romantique : le personnage féminin est attirée par le Mauvais Garçon (souhait) et prend beaucoup de temps à réaliser que le Mec Sensible est ce qu’il lui faut pour être épanouie (besoin). On retrouve ça aussi dans les romans d’aventure, où le personnage principal rêve de gloire (souhait) mais doit se résoudre à faire un important sacrifice personnel (besoin).

📖 La semaine prochaine: les personnages secondaires

L’interview: Stéphane Arnier

Auteur primé de la série de fantasy « Mémoires du Grand-Automne » (dont j’ai publié une critique du premier tome), Stéphane Arnier est établi dans le sud de la France. Autoédité, Stéphane est un auteur indépendant dont vous pouvez soutenir la démarche sur tipeee-logo-com

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Tu es l’auteur des « Mémoires du Grand Automne », cycle-univers dont le premier roman est « Le déni du Maître-sève. » Depuis quand ce monde te trotte dans la tête ? Pourquoi les arbres ?

Les premières idées et notes datent de plus de 10 ans. Ce n’était qu’une graine, alors, et ça a bien poussé depuis. Les arbres ? Ce n’était pas le point de départ. Au début, je savais juste que je voulais écrire une série sur le cycle de la vie. Confronter un personnage à la fin de son existence ou à celle d’un proche n’était pas assez « fort », et l’intérêt des littératures de l’imaginaire est justement d’aller plus loin. J’ai donc eu envie de confronter carrément tout un peuple à sa « fin ». Et comme je voulais parler de mort naturelle (et non d’une mort violente et anticipée, par la guerre ou la maladie), il me fallait concevoir un univers où des peuples entiers naissaient puis mourraient. D’autres inspirations m’ont ainsi guidé vers la création d’un peuple en symbiose avec un arbre géant. Et si l’Arbre mourait ?

Tu proposes un univers riche et très éloigné des clichés de la fantasy. S’agit-il d’une volonté de se démarquer ?

Non, pas vraiment. Je pense que l’originalité ne doit pas être un objectif en soi : ce doit être la conséquence d’une manière de faire, et non une volonté de départ. J’ai été marqué par des approches méthodistes telles que celle de Truby : il propose de définir un thème qu’on a envie de traiter, et de développer toutes les composantes (univers, personnages, intrigue) à partir de cela. En travaillant ainsi, l’œuvre est forcément personnelle. En m’imposant de créer un univers lié à mon thème, je ne pouvais déjà plus copier Tolkien. Cette façon de faire oblige à faire du « sur-mesure ».

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Une fois que le cycle sera clos, te diriges-tu vers un autre univers ? Et quitter les littératures de l’imaginaire, tu y penses ?

En 2018 j’écrirai en effet le dernier tome de la série, et je pense déjà à la suite (car je sais qu’il faut beaucoup de temps pour mûrir un univers). Deux mondes bataillent dans mon esprit pour avoir la primeur du projet suivant, mais on restera résolument en fantasy. D’abord parce que c’est ce que j’aime. Ensuite parce qu’il n’est pas aisé de se constituer un lectorat, et que changer de genre revient quasiment à tout reprendre de zéro. Et puis, tout le monde milite pour les littératures de l’imaginaire ces derniers temps, non ? Bientôt nous aurons le vent en poupe, il n’est pas temps d’abandonner le navire, bien au contraire ! (rire)

Tu te définis comme un « architecte » : pour toi, la construction du récit est une étape cruciale de l’écriture d’un roman ? Reste-t-il une place pour la spontanéité ?

Oui, pour moi la structure est capitale, et fait partie intégrante du récit. Je trouve toujours étrange qu’on l’oppose aux notions de créativité et spontanéité. Premièrement, bâtir ce fameux plan nécessite déjà beaucoup de créativité et de spontanéité ! C’est comme considérer que seuls les ouvriers du BTP ou les décorateurs d’intérieurs « créent » quelque chose quand ils font une maison. Et l’architecte qui dessine les plans et conçoit la structure, n’a-t-il pas besoin de créativité et de spontanéité ? À mon sens, toute l’âme du bâtiment vient même de là !

Secondement, mon plan est mon fil d’Ariane pour ne pas me perdre, ma ligne de vie pour ne pas tomber. Il m’apporte une grande sécurité, et quand on se sent en sécurité dans son histoire, on est bien plus à l’aise pour prendre des risques et tenter des trucs. Sur mon roman en cours, j’ai changé au pied levé l’emplacement d’un affrontement, ai subitement supprimé le premier chapitre dans son intégralité, ou changé le sexe d’un personnage majeur en cours de route. Un plan, c’est juste un guide, un repère mûrement réfléchi pour ne pas être pris au dépourvu. Ce n’est pas une prison, puisque c’est vous qui le créez.

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Comment parviens-tu à concilier la fantaisie nécessaire aux littératures de l’imaginaire avec cette rigueur d’architecte ?

Croire que les deux s’opposent serait confondre fond et forme. Je suis très classique dans mes structures narratives, quasi scolaire dans ma construction des récits et ma gestion des rythmes, et pourtant tout le monde salue l’originalité de mes histoires… tout simplement parce que l’originalité réside plus souvent dans le fond que dans la forme. De plus, j’applique simplement ce qu’on appelle la contrainte créative : s’imposer des contraintes de fond (un thème à traiter) et de forme (une structure de récit) est un véritable tremplin pour l’imaginaire, un moteur à la créativité.

De Pixar à Stephen King en passant par Orson Scott Card, beaucoup de conseils d’écriture mettent en garde les auteurs contre les clichés, conseillent de jeter systématiquement ses premières idées. C’est le plus gros risque des auteurs jardiniers : si vous n’avez aucune contrainte et que vous vous laissez juste guider par votre inspiration du moment, neuf fois sur dix, vous ne faites que copier un truc que vous avez vu ailleurs (consciemment ou pas). De mon côté, les méthodes que j’utilise me poussent à être personnel, à produire un récit qui me ressemble et auquel je crois. Je bâtis selon des méthodes éprouvées, afin que le bâtiment soit bien solide, mais je ne me suis jamais senti bridé.

« La maturité de l’homme est d’avoir retrouvé le sérieux qu’on avait au jeu quand on était enfant », a écrit Alain Damasio. Quelle est la part de jeu dans ton écriture ?

Oh, c’est marrant que tu parles de ça, je n’ai jamais eu l’opportunité d’en parler jusqu’ici ! Le jeu est omniprésent. Comme beaucoup d’auteurs SFFF, je suis un ancien rôliste. J’ai été meneur de jeu et scénariste pour mes amis pendant plus de quinze ans, j’ai été joueur, j’ai été actif dans une association et rédacteur dans un fanzine, j’ai arpenté les conventions. La création d’univers ou l’interprétation des personnages a, pour moi, tout à voir avec le jeu. Écrire un livre, c’est un peu comme jouer à un grand jeu de rôle avec moi-même : une vaste campagne où je suis à la fois le scénariste, le meneur de jeu ainsi que tous les personnages. Je m’amuse beaucoup, et mes anciens camarades de jeu de rôle sont mes plus grands fans !

Tu es très présent et suivi sur les réseaux sociaux. Est-ce indispensable pour un auteur à notre époque ? Comment t’y prends-tu pour cultiver une audience en ligne ?

En vérité, je suis surtout présent et suivi… sur twitter. Parce que j’aime bien ce réseau et qu’il me prend peu de temps à animer (c’est du temps masqué, je peux twitter vite fait un peu n’importe quand, « vite tapé vite envoyé »). Parce que sinon, mon facebook sert très peu, et je n’envoie des newsletters que quand il y a des infos à partager. Le blog, c’est encore autre chose (on en reparle plus tard).

Est-ce indispensable ? Je ne crois pas (beaucoup d’auteurs « qui marchent » sont peu actifs sur le web), et il faut même faire attention (c’est un piège chronophage, les réseaux sociaux). Néanmoins, il me semble important que les gens trouvent facilement des informations sur un auteur ou un livre s’ils les cherchent. C’est pour cela que j’ai créé le site web, le facebook, le twitter : on me cherche, on me trouve. Cela ne va pas plus loin, et je n’ai aucune stratégie de com particulière. Ma seule « règle » est de ne pas m’éparpiller : je ne m’exprime que sur les livres, l’écriture, l’imaginaire (ce sont des comptes « auteur », pas personnels).

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Les auteurs édités de manière traditionnelle ont souvent plus de facilité à rencontrer leurs lecteurs en salon. Cela pèse dans la balance lorsqu’on fait le choix de l’autoédition ?

Ce sont des « on-dit » que je n’ai jamais pu vérifier. Je n’ai jamais eu de mal à aller sur des salons régionaux ou organiser des dédicaces en librairie près de chez moi. Peut-être est-ce plus compliqué pour les très gros salons ? Et encore : via Bookelis, j’ai dédicacé deux fois au Salon du livre de Paris. En plus, la situation évolue d’année en année, et la plupart des salons officialisent désormais des stands autoédition qui étaient avant plus ou moins officieux. Je connais des autoédités qui font 10 à 15 salons ou dédicaces par an. Moi, j’ai arrêté (trop d’heures perdues pour l’écriture).

Sur ton blog, tu dispenses de nombreux conseils d’écriture très utiles. À quel point est-ce important, de transmettre ton savoir-faire, pour toi ?

J’ai un peu honte de répondre ça, mais… ce n’est pas l’objectif du blog. Ce blog, je le tiens plus pour moi que pour ceux qui me lisent : c’est une façon de m’obliger à poursuivre mon apprentissage technique. Devoir régulièrement rédiger des articles sur la dramaturgie et la narration m’impose de faire des recherches, de lire des articles ou livres sur le sujet, d’y réfléchir pour savoir ce que j’en pense vraiment. Sans le blog, j’aurais la flemme et ne le ferais sans doute pas.

Par expérience (parce que j’ai été formateur, et même intervenant en master) je sais que la meilleure façon de maîtriser un sujet est de devoir l’enseigner à d’autres : il y a plein de choses que l’on croit savoir, et quand on cherche à les transmettre, on réalise que… eh bien en fait, non. Alors, j’ai monté ce blog, où je fais semblant de vous parler à vous, mais où je me parle surtout à moi-même : je me pose des questions, et j’essaie d’y répondre le mieux possible (c’est le côté un peu schizo de mes intros et conclusions d’articles). Avoir un lectorat externe m’oblige à la régularité, et les commentaires viennent me compléter ou me remettre en question. En plus, c’est aussi un exercice d’écriture : de l’écriture non romanesque, certes, mais de l’écriture quand même.

Bref : si j’accepte d’y passer autant de temps, c’est surtout parce que ça me fait progresser, moi. Idem pour les bêta-lectures que je réalise pour des comparses auteurs : je ne le fais pas « que » par bonté d’âme. C’est surtout parce qu’étudier les manuscrits des autres et rédiger les conclusions de mes analyses est un exercice fantastique pour progresser, et le premier pas pour réussir à prendre du recul sur ses propres textes. Je ne suis qu’un profond égoïste narcissique, j’en ai peur : tout ce qui me prend du temps doit être bénéfique à mon écriture, sinon je ne le fais pas.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Faites-le (rire).

Non, sérieusement : beaucoup de gens se prennent la tête, surtout en ce qui concerne les activités créatives ou artistiques. On parle d’angoisses, de syndrome de l’imposteur. Je ne me pose pas autant de questions : j’ai envie d’écrire, j’écris. Demain si l’envie s’en va, j’arrêterai. Vous avez envie d’écrire ? Écrivez. Si vous n’arrivez pas à vous y mettre, que vous angoissez, que c’est une souffrance d’une façon ou d’une autre, arrêtez. Mais ne culpabilisez pas : c’est OK. Faites autre chose. La vie est pleine de chouettes possibilités : faites ce que vous voulez, quand vous le voulez.

C’est une « crise de la trentaine » qui t’a amené vers l’écriture. Tu fêtes tes quarante ans cette année : un nouveau virage en perspective ?

On était obligés de parler de mon âge ? Et dire que je te trouvais sympa jusqu’ici… (rire). Nouveau virage, non : je n’étais pas heureux à 29 ans, et j’ai donc radicalement changé ma vie du jour au lendemain. En quelques années je me suis bâti une nouvelle existence, bien plus chouette, et n’ai pas l’intention d’en changer. En revanche, j’en profite pour faire un petit pèlerinage : il y a dix ans j’ai tout plaqué pour partir en Nouvelle-Zélande. J’y retourne cette année brièvement, comme un clin d’œil. J’avais déjà la graine du Grand Automne en moi avant de partir, mais c’est là-bas qu’elle a vraiment germé. De quoi se reprendre une bonne dose d’inspiration avant de clore ce cycle.

L’interview audio: Jihad Darwiche

Né au Liban dans les années 50, Jihad Darwiche est un conteur bilingue arabe-français. En-dehors de ses apparitions sur scène, il est également directeur de deux festivals de contes et a signé de nombreux ouvrages qui regroupent ses histoires.

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Ça n’est pas mon habitude et ça ne va pas le devenir, mais comme j’ai eu l’occasion d’interviewer Jihad Darwiche sur les ondes de la radio qui m’emploie, à l’occasion de son passage dans ma région, je me suis dit que certains d’entre vous s’intéressent aux contes et apprécieraient d’entendre cet entretien (d’environ sept minutes).

Pour cela, je vous invite à suivre ce lien.

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Le récit au présent

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La semaine dernière, nous nous sommes intéressés au récit au passé, qui reste le choix principal et le plus populaire lorsque l’on se met en tête de raconter une histoire, qu’il s’agisse d’un roman ou non.

L’autre grande possibilité qui s’offre aux auteurs, c’est le récit au présent. Il s’agit également d’un choix populaire, mais résolument moderne : on ne le rencontrait pour ainsi dire jamais dans la littérature avant la seconde moitié du 20e siècle.

Ce type d’écriture est plus viscéral

Le principal attrait du récit au présent, c’est son immédiateté : on découvre les événements en direct, en même temps que le narrateur. Quand les personnages sont surpris, nous sommes surpris avec eux. Ce type d’écriture est plus viscéral, et offre au lecteur l’impression de se trouver sur la corde raide avec les protagonistes. Pour les genres qui s’appuient sur le suspense, le présent peut amplifier l’indispensable incertitude du récit.

Il y a aussi une question de réalisme : vivre les événements dans l’ordre, les uns après les autres, c’est ainsi que nous percevons nos vies. Bien amené, un récit au présent peut nous faire entrer plus profondément dans la tête du personnage. Associé en particulier à un point de vue à la première personne, il peut renforcer l’évocation de sentiments comme l’isolement, la perte de repères ou la désorientation, dans la mesure où le moment présent est le seul point d’ancrage d’un récit de ce type.

Écrire un roman au présent, cela dit, est perçu par certains lecteurs comme une coquetterie de style et peut représenter un obstacle insurmontable pour certains d’entre eux. Il est vrai que, si l’on n’y prend pas garde, un récit au présent risque de ressembler au script d’un film ou au texte d’une pièce de théâtre, et donner l’impression de manquer terriblement de vie.

L’action ne s’arrête jamais, elle ne ralentit pas, ne s’accélère pas

Choisir le présent, c’est également se priver de toutes sortes de techniques qui rendent un récit plus facile à appréhender pour le lecteur. En particulier, dans un roman rédigé de cette manière, l’auteur n’a accès qu’au moment présent, et se prive donc des points d’ancrage qu’offre le passé dans le développement des personnages et dans la découverte de l’univers du roman. Lorsque tout est écrit au présent, il est délicat d’expliquer quoi que ce soit sur le contexte dans lequel se situent les protagonistes, sur leur univers, sur les personnages secondaires : tout cela doit être découvert dans l’instant.

Avec un récit au présent, on est perpétuellement le nez dans le guidon, et il est difficile de prendre du recul : l’action ne s’arrête jamais, elle ne ralentit pas, ne s’accélère pas. L’auteur n’a pas beaucoup d’outils à sa disposition pour faire une pause, disserter sur des considérations plus générales, s’arrêter sur un point important ou passer comme chat sur braise sur des phases du récit moins cruciales. Tout compte, tout défile au même rythme.

Enfin, il est possible de combiner plusieurs temps de récit les uns aux autres, à l’intérieur d’un même roman. Cela peut être délicat, il y a donc quelques précautions à prendre. Comme nous l’avons vu en ce qui concerne les points de vue narratifs, l’essentiel est de procéder à des choix clairs en la matière : utiliser les modes présent et passé dans des contextes bien définis et compréhensibles pour le lecteur.

Ne pas hésiter à sortir des sentiers battus

Ainsi, on peut imaginer un récit qui suit des personnages dans deux époques différentes : l’auteur pourra choisir d’utiliser le passé pour les scènes les plus éloignées, et le présent pour les actions les plus récentes. Cela sera immédiatement compréhensible et permet à un écrivain de jouer sur les deux tableaux et de profiter des qualités des deux temps du récit.

Un choix plus audacieux mais qui peut donner de bons résultats serait de faire l’inverse : raconter les scènes les plus éloignées au présent et les plus récentes au passé. L’effet de désorientation produit par la narration au présent le rend idéal pour les souvenir, alors que la flexibilité narrative d’un récit au passé le rend idéal pour se charger de l’intrigue principale. Passé et présent ont des effets tellement différents sur la manière dont une histoire est racontée et perçue qu’il ne faut pas hésiter à sortir des sentiers battus.

Atelier : si l’on prend un texte rédigé au passé et que l’on se met en tête de le transposer au présent, comme dans l’exercice inverse, il s’agit de bien davantage qu’une simple question de conjugaison. En passant au présent, le texte va perdre une partie de son relief, de la distance entre l’action et le narrateur, éventuellement des jeux de contraction et de dilatation du temps qui sont possibles lorsqu’on rédige un texte au passé. Au final, le résultat sera probablement bien différent de l’original. Je vous suggère d’essayer.

📖 La semaine prochaine: les personnages principaux

 

L’interview: Gen Manessen

Première interview à être publiée sur ce blog, celle de Gen Manessen, auteure autodidacte d’un roman autopublié, intitulé « Colorado Vibrato » et qui nous emmène dans les grandes plaines des Etats-Unis sur fond de romance.

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Tu présentes ton premier roman, « Colorado Vibrato », comme « une saga moderne dans le Grand Ouest américain. » Pourquoi le choix de ce décor ?

J’aime l’Ouest américain. Ses paysages et son grand ciel me parlent. Impossible de rester indifférent à sa grandeur. C’est le décor parfait pour une histoire d’amour.

Qu’est-ce qui est venu en premier ? L’amour de l’écriture ou l’amour des Etats-Unis ?

Ce sont deux amours totalement différents. J’aime raconter des histoires et il se fait que j’ai laissé flotter mon imagination avec pour toile de fond les plaines et les canyons. Je ne pense pas que je me limiterai aux USA. Ecrire n’a pas de frontières.

Tu ne vis pas là-bas. Est-ce que tu as été tentée de commencer par écrire sur des sujets qui font davantage partie de ta vie quotidienne ?

Non, je n’ai pas décidé, c’est venu comme cela. J’imagine que ma vie quotidienne ne m’inspire pas de la sorte.

Se lancer dans l’écriture d’un roman, ça réclame de la volonté et de la patience. Qu’est-ce qui t’a donné envie de t’y mettre ? Comment est-ce que tu es arrivée au bout ?

J’ai d’abord voulu écrire une nouvelle. J’ai noirci un carnet, j’ai ensuite saisi mon PC. Je me suis laissée porter. Je découvrais quelque chose que je ne connaissais pas. J’avais juste écrit des poèmes quand j’étais enfant. J’ai travaillé le soir tard et ensuite la nuit. Le matin je corrigeai les écrits de la veille. J’ai appris par moi-même, seule. Tout ce que j’ai observé m’a fait grandir. Il m’a poussé des antennes sur la tête. Je me suis mise à observer les gens et à noter çà et là des mots, des expressions. Et petit à petit mon histoire s’est étoffée.

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Ton héroïne Mona est une femme forte et passionnée. Quelle part de toi as-tu mise en elle ?

Ce n’est pas une autobiographie. Mais je suis quelqu’un de passionné… Comme elle. Elle agit souvent sans trop se poser de questions, moi aussi.

Quelle est ta définition du romantisme ?

Le romantisme ? C’est un mouvement dans l’art, je pense… Rien à voir avec un roman.

Le roman devrait comporter deux suites. Pourquoi ? Tu ne pouvais pas te résoudre à dire au revoir à tes personnages ?

Oui, j’ai été bien orgueilleuse d’annoncer deux suites. J’écris la seconde pour le moment. L’inspiration ne manque pas, mais le temps : oui !

Ton roman est auto-édité. Est-ce un choix ? A quoi ont ressemblé tes démarches pour publier ce livre ?

J’ai envoyé fièrement des manuscrits à des grandes maisons d’édition. J’ai reçu des réponses mais « je ne suis pas dans la ligne d’édition de leurs prestigieuses maisons. » Alors j’ai fait de l’auto édition.

C’est un regret?

Non. Quand on a l’habitude d’aimer  » faire différemment des autres » on ne peut pas se payer le luxe d’avoir des regrets. Ce serait trop simple…

Pourquoi avoir choisi de signer « Gen Manessen » ? Le plaisir de lire ton vrai nom sur la couverture d’un livre, ça ne te tentait pas ?

J’aime le nom d’auteur que je me suis choisi. Comme cela je n’indispose pas ma famille.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire?

Ceux qui vont lire mon roman vont découvrir qu’il est inégal mais qu’à la moitié cela se précipite et je deviens bien meilleure. Suggestion à ceux qui n’ont jamais écrit : établissez votre fil rouge et ensuite écrivez des chapitres en fonction de vos humeurs. Du triste quand vous êtes tristes et du gai quand vous êtes gai. Suivez votre élan et relisez-vous. Beaucoup. Trouvez 2 ou 3 personnes pour vous suivre et vous encourager. Cela fait du bien.

« Il faut croire en soi-même malgré les preuves contraire » a écrit Kent Haruf, auteur né au Colorado. Est-ce que tu suis une maxime similaire ?

J’en ai des tas, des maximes… Celle-là qui me conseille de croire en moi me rappelle que je reste ma meilleure amie. J’ai essuyé des critiques avec mon roman et c’est normal. Mais j’ai une flamme, en moi, qui brûle si fort. On ne me fera pas taire !

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