Se servir des enjeux

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Quels sont les enjeux d’une histoire, à quoi servent-ils et comment peut-on s’en servir pour rendre le récit plus palpitant ? Après vous avoir proposé plusieurs définitions, je vous propose à présent de passer à l’étape suivante, et de vous fournir une marche à suivre afin d’intégrer simplement la réflexion autour des enjeux dans votre roman.

Pourquoi c’est important ? Parce que les enjeux constituent le mécanisme grâce auquel les lecteurs vont avoir envie de tourner les pages de votre roman.

Les enjeux engendrent de la tension, qui à son tour génère du suspense, pour les protagonistes comme pour les lecteurs. Le seul moyen de l’apaiser consiste à savoir si les personnages déjouent les enjeux auxquels ils sont confrontés, et de quelle manière ils s’y prennent. Et pour le savoir, il n’y a qu’une seule possibilité : continuer à lire. Bien amenée, cette question des enjeux peut engendrer chez le lecteur une expérience émotionnelle intense et mémorable, qui va laisser des traces et qui va faire en sorte qu’il recommande votre roman à ses amis et connaissances. C’est dire si cette notion est importante et si elle mérite que vous lui accordiez du soin, de l’attention et du temps.

Comment faire ? Voici une façon de procéder en six étapes que je vous propose. Naturellement, ce n’est qu’un point de départ, un outil à votre disposition. Sentez-vous libre de l’adapter ou de le modifier pour qu’il soit pleinement adapté à votre projet d’écriture. Cela dit, je vous recommande de ne pas complètement sauter cette réflexion : plus vous aurez les idées claires sur les enjeux, plus les principales étapes de l’écriture de votre roman, telles que le plan, les personnages, le décor, la structure, seront faciles à forger.

1. Définir les enjeux

Au début de votre démarche littéraire, alors que votre histoire n’est sans doute constituée que d’une idée dans votre tête, ou de quelques phrases gribouillées dans un carnet de notes, c’est le moment, déjà, de définir les enjeux.

Deux cas de figure se présentent à vous. Le premier, c’est celui où votre première impulsion créative constitue déjà une histoire digne de ce nom. Dans ce cas, votre mission est relativement simple, puisqu’elle va consister à repérer et identifier les enjeux dans cet embryon narratif. Ou, pour le dire d’une manière différente : reformulez votre idée en termes d’enjeux. Dans « Pinocchio », de Carlo Collodi, les enjeux, pour le personnage-titre, consistent à devenir un vrai petit garçon plutôt qu’un pantin ; dans « Sense and Sensibility », de Jane Austen, les enjeux pour Marianne et Elinor sont de trouver un mari sans se trahir ; dans « Dune » de Frank Herbert, l’enjeu pour Paul Atreides est de venger sa famille, spoliée par une maison rivale.

Revenez aux différentes manières de définir les enjeux que je vous ai exposé dans un précédent billet. Elles doivent vous aider à identifier ces mécanismes. Les enjeux peuvent correspondre à quelque chose que le protagoniste souhaite (« Je veux être un vrai petit garçon »), à quelque chose dont il a besoin (« Il faut que je trouve un moyen d’échapper à cette sorcière ou elle me mangera »), ou à des circonstances extérieures dans lesquelles il se retrouve enrôlé au gré des circonstances (« Le roi est fou et quelqu’un doit l’arrêter avant qu’il ne dévaste le royaume »). Bien souvent, on a affaire à une combinaison des trois. Il se peut aussi que les enjeux évoluent au cours de l’histoire, ou qu’il y ait plusieurs enjeux, typiquement de nature intérieure et extérieure. Mais de manière générale, plus limpides seront les enjeux de votre roman, meilleur il sera.

Le deuxième cas de figure, c’est celui où, lorsque vous vous penchez sur votre idée de départ, vous ne parvenez pas à identifier les enjeux. C’est le signe que votre idée n’est pas encore réellement aboutie, qu’il ne s’agit pas encore d’une histoire à proprement parler. Peut-être avez-vous eu des fragments d’idées, qui concernent le décor, le thème ou les personnages par exemple. Il vous reste à les connecter d’une manière qui puisse être exploitée sous une forme narrative.

Imaginons que vous ayez l’idée d’un héros amnésique qui se retrouve avec, sur lui, une lettre. Vous avez également l’idée d’un château souterrain, et d’une armée de statues vivantes. Tout ça, ce ne sont que des pièces détachées. Pour leur donner une forme, trouvez un enjeu. Par exemple, notre personnage amnésique cherche à retrouver la mémoire, et s’il n’y parvient pas, l’armée de statues réfugiées dans le château va conquérir le royaume. Même si tout cela doit encore être connecté et construit pour avoir du sens, mais voilà les enjeux, et avec cette simple réflexion, vous avez obtenu l’ébauche d’une histoire.

2. Exposer les enjeux

Une fois que les enjeux de votre histoire sont clairs dans votre tête, vous pouvez passer à la suite et commencer à construire, puis à rédiger votre histoire. Avoir les idées claires au sujet de vos enjeux devrait vous aider à échafauder un plan, où votre protagoniste ou vos personnages principaux font face à une série de péripéties qui, tour à tout, les éloignent et les rapprochent de la résolution de ces enjeux.

Mais il est très important de ne pas manquer cette deuxième étape : ces enjeux, il faut les exposer. Comprenez : il faut que dans votre roman, quelque part, si possible assez près du début, vous écriviez explicitement quels sont les enjeux, afin que le lecteur soit au courant. Oui, cela signifie que dans notre histoire d’amnésique, je vous suggère d’inclure une scène dans laquelle quelqu’un dit à notre héros : « Si tu ne retrouves pas tes souvenirs, l’armée des statues va conquérir le royaume. » Oui, avec ces mots-là.

Exposé de cette manière, cela semble terriblement simpliste. Peut-être êtes-vous en train de vous dire que ce n’est pas la peine d’être aussi littéral, et qu’il vaut mieux exposer vos enjeux de manière plus subtile, indirecte, ou faire confiance aux capacités de compréhension du lecteur qui va saisir de lui-même à quoi rime votre histoire, sans qu’il soit besoin de lui souligner à gros traits rouges.

Respectueusement, vous avez tort.

Les enjeux donnent une direction à l’histoire. Ce sont eux qui relient le début à la fin de votre roman, le protagoniste à tous les autres personnages, rendent les thèmes concrets, donnent de l’importance aux décisions qui sont prises, et confèrent de la résonance émotionnelle à votre récit. Plus vos enjeux sont clairs, compréhensibles et dépourvus d’ambiguïté, plus vos lecteurs vont saisir le type d’histoire qu’on leur raconte, les conséquences des choix, des échecs et des réussites de vos personnages, et plus ils vont se sentir impliqués. Pour que cela fonctionne, il n’y a pas à tourner autour du pot : dites explicitement quels sont les enjeux de l’histoire, aussi tôt que possible. Vos lecteurs ne vont même pas se rendre compte que vous manquez de subtilité, je vous le promets.

Les studios Pixar ont tout compris à la manière d’intégrer les enjeux dans une histoire. Je vous invite à revoir leurs films dans cette optique : vous serez surpris de constater à quel point l’exposition des enjeux y est explicite. L’exemple le plus criant est le film « Le monde de Nemo », dont le titre même résume les enjeux (« Finding Nemo », le titre original, signifie « Trouver Nemo »). Je suis allé vérifier : dans les cinq premières minutes de l’histoire, on entend notre protagoniste, Marin, le père du poisson Nemo qui vient de se faire emporter par un pêcheur, dire : « Ils ont emporté mon fils. Je dois trouver le bateau », puis une minute plus tard : « Je dois trouver mon fils. » Difficile d’être plus clair et moins subtil, et pourtant, c’est exactement ça qu’il faut faire.

Il y a des exceptions. C’est le cas par exemple de tout ce qui concerne les enjeux intérieurs. Un auteur de roman existentiel qui rédige un roman sur le deuil pourra se permettre de laisser planer le doute sur la nature du malaise du protagoniste. Oui, on sent immédiatement que quelque chose ne va pas et que les enjeux du roman vont consister pour lui à surmonter (ou non), la crise qui le tenaille, mais il n’est probablement pas si urgent de livrer immédiatement tous les détails sur la nature de cette crise.

Autre exception : comme on le verra plus loin, parfois les enjeux changent. Pas la peine de casser le suspense pour nous dérouler toute la chaîne d’enjeux qui attendent le protagoniste. Exposez déjà le premier, ça sera bien suffisant. Ce qui compte, c’est qu’à chaque instant, il y ait un enjeu clair.

3. Établir un lien entre le protagoniste et les enjeux

Pour que votre roman fonctionne, il faut que votre protagoniste soit connecté aux enjeux. Considérez qu’il s’agit là d’une autre règle d’or : pas d’histoire réussie sans relier les personnages principaux avec les enjeux. Dans certains cas, ce lien va de soi, parce qu’on a affaire à des enjeux d’une nature personnelle. Dans d’autres cas, il convient d’établir ce lien d’une autre manière.

Les possibilités sont infinies. Il peut s’agir de quelque chose de personnel, qui lui tient à cœur et qu’il cherche à accomplir (« Je veux identifier l’assassin de mon mari ») ; il peut s’agir d’un danger qu’il court, ou d’une échéance qu’il cherche à respecter (« Ce bus va exploser si la vitesse descend en-dessous de 50 miles à l’heure ! ») ; on peut avoir affaire à une situation qui le dépasse, mais dans laquelle il finit par jouer un rôle-clé (« Il faut détruire l’Etoile de la mort ! »)

Quelle que soit la nature de la connexion, il est crucial que votre personnage ne soit pas indifférent aux enjeux. Si c’est le cas, le roman est ruiné : on ne peut pas demander aux lecteurs de s’intéresser à l’histoire qu’on leur raconte davantage que ceux qui la vivent. Il y a mille manières différentes d’établir une telle connexion, la seule erreur étant de ne pas le faire.

Même dans les cas où les enjeux d’une histoire dépassent la situation individuelle du protagoniste, il est préférable de trouver une manière d’illustrer que tout cela a une résonance personnelle pour lui. Pourquoi ? Parce que c’est ainsi que fonctionnent nos émotions. Il est difficile d’avoir de l’empathie pour une foule, mais très facile de comprendre les souffrances d’un individu. Oui, Superman va sauver Metropolis de la destruction, et tant mieux pour les habitants de la ville, mais l’histoire sera plus poignante si, quelque part, Lois Lane est en danger (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle cette pauvre Lois est souvent en danger).

Il est généralement préférable que votre protagoniste ait quelque chose de personnel à perdre en cas d’échec. Oui, il peut s’agir d’un danger qui le frappe, lui ou un proche, mais en fonction des genres et des histoires, cela peut prendre une forme plus indirecte : il peut voire une histoire d’amour prometteuse se terminer avant terme ; il peut rater une promotion qu’il convoitait ; un de ses secrets peut être révélé, le mettant dans l’embarras ; il peut rater son année ou un examen important ; il peut perdre sa liberté, son honneur, sa fortune.

Dans certains romans, le protagoniste peut également être affecté sur un plan idéologique, dans le cas par exemple où une cause à laquelle il adhère est ruinée ou discréditée. Il peut également être affecté au niveau de ses valeurs : son altruisme, son professionnalisme, sa curiosité sont telles que son implication dans l’intrigue ne fait que se renforcer (« Sa place est dans un musée ! »)

Pourquoi est-ce que la fantasy multiplie jusqu’à l’écœurement les histoires d’Élus et de Prophétie ? Parce que c’est un moyen bon marché d’établir un lien entre un individu et des enjeux qui lui sont extérieurs (« Tu dois sauver le monde parce que tu es le seul à pouvoir le faire, la Prophétie l’a dit ! »)

Quelle que soit sa nature, cette connexion protagoniste-enjeux, soignez-la. Plus vous le ferez, plus votre histoire sera poignante. Si ce lien s’incarne dans un personnage, rendez-le attachant, faites en sorte qu’on comprenne pourquoi il peut inspirer de l’amour, de l’amitié, de la loyauté. Si c’est une cause, rendez-la concrète : faites-nous découvrir les habitants du village qui risque d’être démoli, faites-en des individus qu’on a envie de défendre ; présentez-nous le veuf dont l’assassinat de l’épouse sert de base à l’enquête de votre protagoniste, et laissez-le nous décrire sa femme avec ses mots. Tout ce travail va vous rapporter gros par la suite.

4. Établir un lien entre le lecteur et les enjeux

Naturellement, s’il est très important de tisser des liens entre le protagoniste et les enjeux, il faut en faire de même pour la lectrice ou le lecteur. Voilà encore une opération qu’il vaut mieux ne pas négliger. Plus le lecteur sera attaché personnellement à ce que vos personnages triomphent des enjeux qui sont au cœur de votre intrigue, plus il sera accroché par votre histoire, et plus il sera affecté émotionnellement en refermant le livre.

Heureusement, une bonne partie du travail qui permet d’établir le lien protagoniste-enjeux fonctionne également avec le lien lecteur-enjeux. Pour que votre lectorat adhère immédiatement et durablement aux enjeux, il est préférable de lui faire dès le départ passer du temps avec ceux-ci. Dès les premiers chapitres, laissez-le se promener dans les verts pâturages de la Comté, et faire connaissance avec la touchante innocence des Hobbits : lorsque les menaces qui pèsent sur le monde se préciseront, son attachement pour ce pays et ses habitants renforcera son émotion. Dans une romance, quand les deux amoureux traversent une crise et semblent sur le point de se séparer, c’est parce que vous aurez pris le temps, en amont, de montrer à quel point ils peuvent se rendre mutuellement heureux que vos lecteurs seront captivés. Dans un thriller, c’est parce que vous aurez consacré du temps à nous montrer qui sont les otages et à quoi ressemble leur vie que vos lecteurs craindront pour leur vie lorsque la situation tournera à l’aigre.

Personne ne se soucie réellement du sort de parfaits inconnus, de statistiques, de théories : ce n’est qu’en faisant réellement la connaissance des personnages secondaires, des victimes, des innocents, en apprenant qui ils sont, en les voyant évoluer de manière concrète, que l’on forge un lien avec eux et que l’on se soucie de leur sort.

Un avantage de procéder de cette manière, c’est que si vous vous montrez efficace, cela vous permettra de mettre en scène un personnage principal antipathique. Votre protagoniste peut être un vrai salaud s’il protège un personnage secondaire dont vous vous souciez ; si vous vous préoccupez sincèrement du but poursuivi par le protagoniste, dans une certaine mesure, cela vous préoccupera moins s’il doit, pour arriver à ses fins, user de méthodes qui ne sont pas très recommandables. Travailler ainsi sur l’attachement du lecteur et sur les enjeux permet ainsi de jouer avec ses sentiments et de le glisser dans les baskets d’individus ambigus, mais dont les aspirations sont nobles.

5. Rappeler les enjeux

Établir les enjeux de manière claire et mémorable dès le départ, c’est important. Mais ça ne suffit pas : il faut les rappeler encore et encore. La mémoire des lecteurs est loin d’être parfaite, en particulier en ce qui concerne leurs réactions émotionnelles. Oui, ils se souviennent sans doute de la Comté, ou de l’époux de l’héroïne que vous leur avez montré dans les premiers chapitres, mais si vous ne leur rappelez pas pour quelle raison ils les ont trouvés sympathiques, vous allez les perdre et la conclusion de votre histoire n’aura pas l’impact que vous souhaitez.

Il convient donc de rappeler régulièrement les enjeux, en particulier quand l’histoire est longue et complexe. Ce n’est pas si facile à faire que ça, parce qu’à rabâcher toujours les mêmes choses, on peut vite lasser. Il faut donc trouver un moyen de revitaliser la connexion entre le lecteur et les enjeux, sans se contenter de répéter les mêmes informations encore et encore. Pour cela, je vous propose trois pistes.

La première est la plus naturelle : c’est celle qui consiste à entrelacer ce rappel dans l’intrigue. Prenons la situation simple d’une histoire où l’enjeu est d’éviter la destruction d’un village ou d’une région. Si, au cours du récit, la situation ne cesse de se détériorer, que ce lieu subit des attaques répétées, que des intrigues secondaires mettent en scène en miniature ce qui risque d’arriver au terme du roman, vos lecteurs ne vont jamais perdre de vue les enjeux. Si l’étudiant qui est votre protagoniste est constamment ballotté par l’intrigue dans des événements qui l’empêchent d’étudier et que sa moyenne est de plus en plus mauvaise, le spectre du redoublement ne va jamais s’éloigner. Si ça fonctionne de cette manière, c’est très bien : il n’y a rien de plus à faire.

Mais parfois, les circonstances de l’intrigue font qu’il est difficile de procéder de la sorte. Une méthode qui fonctionne bien, dans ce cas, consiste à intercaler des intrigues secondaires qui font écho aux enjeux centraux de l’intrigue. Le héros vient en aide à des gens qui lui rappellent son village ; la détective fait la connaissance d’une femme dont la situation lui rappelle celle de son épouse ; une petite catastrophe locale rappelle qu’une grande catastrophe globale est sur le point de se produire. Ces événements servent à rappeler au protagoniste et au lecteur ce qui est en jeu et ce qui risque de se produire dans le pire des scénarios.

Enfin, troisième approche : le rappel symbolique. C’est le plus simple, mais ça peut également être le moins subtil. Votre protagoniste a sur lui un objet, ou alors il a une habitude, il chante une chanson, il a un tatouage, ou quoi que ce soit, qui représente les enjeux. En incluant ces éléments dans l’histoire, cela permet de rappeler les enjeux sans avoir à dérouler à nouveau toutes les explications. Si votre héroïne tente de refaire sa vie après le décès de son mari, la montre dont il lui a fait cadeau et avec l’ouverture de laquelle elle ne cesse de jouer peut suffire à indiquer aux lecteurs où elle se situe par rapport aux enjeux émotionnels de l’histoire.

6. Augmenter les enjeux

Dans une histoire dynamique, les enjeux évoluent progressivement. En général, la situation se corse et tout va de pire en pire. Nous aurons l’occasion d’aborder cet aspect dans un prochain billet en détail. Mais à ce stade, notez que les enjeux de départ ne sont pas nécessairement une donnée immuable, mais qu’elle est amenée à évoluer au cours du récit.

Les enjeux

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Dans la catégorie « j’aurais sans doute dû en parler depuis très longtemps, mais enfin mieux vaut tard que jamais », je vous propose cette semaine de discuter des enjeux, une des notions les plus importantes à comprendre pour toute personne qui se mettrait en tête de raconter une histoire.

On peut connaître les enjeux d’une histoire en répondant à la question « Qu’est-ce qui est en jeu ? »

Voilà une première ébauche de définition. Je vous propose de l’affiner progressivement au cours de cet article. Notons au passage que, comme son nom l’indique, la notion d’enjeu, la narratologie l’a empruntée au monde du jeu, et plus précisément au jeu d’argent. L’enjeu, c’est l’argent qui est sur la table, et que le gagnant de la partie va remporter – respectivement, que les perdants vont laisser filer.

Il y a des enjeux dans toutes sortes de contextes différents. Ainsi, un match de football pourra présenter des enjeux multiples : remporter la partie, remporter le championnat ou la coupe, se qualifier pour un autre type de compétition, retrouver la faveur du public, interrompre une longue série de défaites face à un adversaire, remporter, pour un joueur, un record personnel, etc… Savoir si l’équipe que l’on soutient remporte ou perd l’un ou l’autre de ces enjeux constitue l’un des intérêts principaux pour le supporter de foot. Les sports de compétition ne fonctionnent pas exactement comme la littérature, mais les mécanismes qui soutiennent notre intérêt dans le premier cas sont similaires à ceux du second cas.

On peut également réfléchir en termes d’enjeux lorsqu’une entreprise commercialise un nouveau produit. Qu’est-ce qui est en jeu ? Par exemple le succès du produit, l’obtention de bénéfices, la conquête d’un nouveau marché, la survie de l’entreprise, ou encore la carrière d’un ou plusieurs collaborateurs. C’est une grille de lecture que l’on peut superposer à n’importe quelle situation où un individu risque d’échouer dans ce qu’il entreprend.

Dans le conte traditionnel des « Trois petits cochons », ce qui est en jeu, c’est la survie même des trois protagonistes. Un loup déploie des trésors d’entêtement pour les croquer, et s’ils n’avaient pas fait preuve d’ingéniosité et de solidarité, ils auraient passé à la casserole. Lorsque l’on tente de résumer une histoire en quelques mots, à condition que celle-ci soit bien construite, il n’est pas exclu que les enjeux soient mentionnés dès la première phrase : « C’est un conte où trois cochons sont poursuivis par un loup. Chacun d’entre eux construit une maison, et le loup fait voler les deux premières en éclats. Ils se regroupent alors dans la troisième et parviennent à piéger le loup dans une marmite lorsqu’il entre par la cheminée. »

Plus haut, j’ai bien dit « raconter une histoire », et pas « écrire un roman », parce que la plupart des histoires présentent des enjeux, même si ceux-ci ne sont pas toujours explicites. Il est facile de s’en rendre compte en prenant une blague au hasard. Oui, en-dehors des calembours et de l’humour purement absurde, même les histoires drôles présentent des enjeux, même si ceux-ci sont généralement déjoués, ou interprétés de manière ironique.

« La maîtresse dit à Toto :

« Tu es épicier. J’entre dans ton magasin et je choisis une salade à 1 euro, un kilo de carottes à 3 euros et trois litres de jus d’oranges à 4,50 euros. Combien je te dois ?

Toto réfléchit un moment et se met dans la peau de l’épicier,

– Ne vous en faites pas ma p’tite dame, vous me réglerez votre note demain ! » »

Qu’est-ce qui est en jeu ? Dans cette histoire, l’enjeu qui se pose pour notre protagoniste, Toto, comme c’est souvent le cas dans les blagues qui le mettent en scène, consiste pour lui à comprendre sa leçon. Et comme toujours, il échoue, l’intérêt de la blague étant de voir de quelle manière il va se tromper. Dans le cas d’espèce, il ne comprend pas – ou ne veut pas comprendre – que cette histoire d’épicerie est un artifice pour lui enseigner les mathématiques, et il répond comme s’il s’agissait d’un simple jeu de rôle. Ironie supplémentaire, Toto lui-même ne comprend pas les enjeux.

On le voit bien dans tous ces exemples, les enjeux, comme on l’a déjà vu avec le suspense, représentent des tournants ou au moins deux issues sont possibles : l’une positive, l’autre négative. L’équipe remporte le match ou le perd ; le produit est un succès ou un échec ; les cochons survivent ou meurent ; Toto apprend sa leçon ou non. Cela nous permet d’affiner notre définition :

Les enjeux d’une histoire, c’est ce que les protagonistes peuvent perdre s’ils échouent ou gagner s’ils réussissent.

C’est une bonne définition, simple et complète. Cela dit, on peut encore la simplifier, dans la mesure où, pour structurer une histoire, tenir compte des risques de conséquences négatives encourus par les protagonistes est généralement plus déterminant que de se focaliser sur le positif. Une histoire où un personnage risque de tout perdre sera plus palpitante qu’une histoire où un personnage a une chance de tout gagner, même s’il y a des enjeux dans les deux cas. N’ignorez pas les enjeux positifs de votre histoire, mais consacrez davantage d’attention aux enjeux négatifs, qui sont ceux qui vont générer de la tension à travers votre récit. Ainsi, une définition resserrée sur sa partie la plus déterminante ressemblerait à ceci :

Les enjeux sont les conséquences négatives de l’échec des protagonistes

Cette phrase-là, gardez-la en tête pendant que vous construisez votre histoire. Avant de vous mettre à rédiger votre roman, il est crucial que vous ayez les idées claires à ce sujet. Pour vous aider à cerner les enjeux de votre récit, voici quelques questions que je vous suggère de vous poser :

  • Qu’est-ce que votre protagoniste peut perdre lors de cette histoire ?
  • Qu’est-ce qui peut être perdu, en-dehors de la situation du protagoniste ?
  • Si les choses vont de travers, en quoi la situation à la fin du roman pourrait être plus mauvaise que la situation au début du roman ?
  • Qu’est-ce que vos personnages risquent afin d’accomplir leurs objectifs ? Que doivent-ils sacrifier ?
  • Comment se terminerait votre histoire si vos protagonistes n’existaient pas ou étaient occupés à autre chose ?
  • À quoi ressembleraient vos personnages à la fin du roman s’ils n’avaient pas été confrontés aux enjeux ? (car comme on le verra dans d’autres billets de la série, les enjeux sont parfois intérieurs ou personnels)

Il y a une autre manière de considérer les enjeux, que j’aime bien et qui est plus étroite encore et plus radicale que les précédentes. Elle ne fonctionne pas dans toutes les histoires, mais la prendre en compte peut vous aider à aiguiser les enjeux de votre histoire.

Si l’échec de votre protagoniste a des conséquences irrémédiables, qu’il lui serait impossible de revenir en arrière, voilà votre enjeu.

Les enjeux sont un des piliers de la narration. On pourrait même dire qu’ils en constituent le cœur. C’est bien simple : une histoire sans enjeux n’est pas une histoire. Même si un concept aussi simple et universel qu’une histoire peut être abordé de toutes sortes de manière différente, une approche légitime consiste à la définir ainsi :

Une histoire, c’est un récit au cours duquel un ou plusieurs protagonistes cherchent à déjouer des enjeux négatifs.

Il vous suffit de réfléchir à vos histoires préférées pour vous rendre compte que cela fonctionne dans la plupart des cas. Et même si cette définition n’est pas universelle, elle a eu une telle influence sur la manière dont on raconte les histoires qu’elle constitue un bon point d’entrée pour comprendre la narration et le rôle que les enjeux y tiennent.

Arrêtons de compter les mots

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Compter les mots. Voilà une occupation assez fréquente chez les auteurs qui se préoccupent de leur productivité.

Heureusement pour eux, pas besoin de s’astreindre à de fastidieuses comptabilités : aujourd’hui, des machines s’en chargent à leur place. Elles peuvent nous dire, très précisément, de combien de lettres, de mots, de phrases est constitué un texte, et donc, quelle progression s’est opérée en une session d’écriture, en un jour, une semaine, un mois, un an. Certaines autrices et certains auteurs préfèrent compter les caractères que les mots, c’est sans doute plus précis. Mais au fond, cela revient au même : traduire les progrès en chiffres, à l’image d’un marathonien qui compte les kilomètres qui le séparent de la ligne de départ. Il y a même des événements qui tournent entièrement autour de cette notion, comme le Nanowrimo.

Il n’y a rien à redire à ça. Oui, ces chiffres permettent bel et bien de prendre la mesure de l’avancement d’un projet. En plus, ils évaluent quelque chose de crucial : la masse du texte. Pour boucler un roman, il faut coucher sur le papier énormément de mots, chacun d’entre eux représente un effort, et donc plus on en aligne, plus on s’approche du but. Certains voient même dans ces chiffres qui grimpent une source de motivation, le signe que oui, un jour, à force de lui donner des coups de bec, l’oiseau parviendra à faire disparaître la montagne de diamant s’il est persévérant. Vous les croisez sur les réseaux sociaux, qui s’écrient avec joie : « J’avais prévu d’écrire 500 mots aujourd’hui, et je viens de compter : 1’347 ! », le plus souvent accompagné d’un emoji triomphateur.

Donc compter les mots, ça peut être encourageant. Mais ça n’est pas grand-chose d’autre.

Si le but que vous poursuivez, c’est de prendre la mesure de votre progrès, de savoir où vous en êtes, de réaliser ce qui vous sépare de la conclusion de votre travail sur votre manuscrit, il s’agit d’un indicateur très imparfait.

Eh oui, parce qu’écrire une histoire, ça n’est presque jamais une ligne droite qui commence au premier mot pour se terminer au dernier. Sans même compter que certains auteurs rédigent dans le désordre, il y a toute la phase des corrections et de réécriture qui fait voler en éclat cette illusion de linéarité. Parfois, lorsqu’on a écrit le dernier mot d’un manuscrit, on n’en est en réalité qu’à mi-chemin. Dans certains cas tragiques, on ne se retrouve pas plus avancé qu’au commencements. Ces mots, dénombrés avec la méticulosité d’un bénédictin, est-on bien sûr qu’ils vont tous se retrouver dans votre roman ? Rien n’est moins sûr.

Quels objectifs est-ce que je poursuis ?

Ce que je vous propose donc, c’est d’abandonner ces chiffres qui ne veulent pas dire grand-chose, pour les remplacer par d’autres marqueurs de votre progression. Ils vont vous sembler moins précis, mais en réalité ils se rapprochent davantage de la réalité du labeur de romancier.

Cela consiste simplement à se poser deux questions (et d’y répondre, hein, sinon ça ne sert à rien).

La première va intervenir avant une session d’écriture. Il s’agit de vous demander : « Quels objectifs est-ce que je poursuis ? » La réponse est une question de choix, et est entièrement de votre ressort. Qu’est-ce que vous souhaitez accomplir ? Terminer la rédaction d’un chapitre ? Relire et corriger votre prologue ? Retoucher tous les dialogues d’un de vos personnages pour en modifier le niveau de vocabulaire ? Retoucher la grande scène d’exposition du chapitre 3 ? Il n’y a pas de bons et de mauvais choix, cela dépend du temps que vous avez à votre disposition, de votre ambition, de votre capacité de travail, et de ce dont votre manuscrit a besoin. Vous n’avez qu’un quart d’heure à disposition ? Pourquoi ne pas vous fixer comme but d’écrire une phrase, une seule phrase, une phrase parfaite ?

La seconde question, vous vous la posez une fois la session d’écriture terminée, et c’est la suivante : « Qu’est-ce que j’ai accompli ? » Oui, cela peut paraître un peu bébête. Mais il ne s’agit pas simplement du second volet de la première question, ce n’est pas comme mettre une coche sur chaque article de votre liste de courses.

Oui, vous allez vous demander si vous avez atteint ou pas les objectifs que vous vous êtes fixés, c’est bien normal. Mais même si vous n’y êtes pas tout à fait parvenus, vous avez peut-être tout de même accompli quelque chose de significatif, dont il convient de prendre conscience, et même de vous féliciter. Un progrès inférieur à nos attentes, c’est tout de même un progrès. Par ailleurs, les chemins de la créativité sont tortueux, et il est très courant que ce que vous accomplissiez ne ressemble en rien à ce que vous envisagiez au départ. Prenez-en note, et, si vous pensez que ça peut vous aider, proclamez-le sur les réseaux.

Pour que ces indicateurs fonctionnent, cela dit, ça réclame que vous jetiez à la corbeille vos anciennes conceptions de ce qui constitue un progrès, parce que, au début, ça peut être contre-intuitif. Oui, dans certains cas, vous allez travailler sur votre histoire, et ce que vous allez accomplir, par exemple, c’est couper un personnage, ou carrément supprimer tout un chapitre, le premier par exemple, afin de commencer plus près du nerf de l’intrigue. C’est capital d’en prendre conscience : parfois, progresser, dans un travail romanesque, ça consiste non pas à augmenter le nombre de mots, mais à le réduire. Parce que le but, le vrai but, ça n’est pas de faire grimper un chiffre, c’est de signer la meilleure version possible de votre histoire, par tous les moyens possibles.

La productivité

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Comme on l’a vu récemment dans le billet où je vous encourageais à écrire tous les jours (mais pas de la manière dont on l’entend habituellement), le processus d’écriture, c’est quelque chose de personnel. Tout le monde n’a pas le même temps à disposition, pas la même capacité de travail, pas les mêmes ambitions.

Difficile, dans ces conditions, de proposer des conseils qui conviennent à chacun. C’est peut-être pour cette raison que certains se sentent tellement agressés lorsque d’autres auteurs leur donnent des conseils : ils estiment que ceux-ci ne s’appliquent pas à leur situation. Ils réclament du sur-mesure et on ne leur file que des modèles génériques.

Comment faire, dès lors, pour parvenir à être aussi productif que possible ? Comment faire en sorte d’utiliser son temps au mieux pour écrire autant et aussi bien que possible, avec le temps que l’on a à disposition ?

Ce qu’il convient de faire, pour commencer, c’est d’être au clair au sujet de vos objectifs : quel rythme de parution envisagez-vous ? Cinq romans par an, comme certains auteurs de romance ? Une sortie annuelle, comme les auteurs de polars ? Un gros bouquin tous les deux ou trois ans, comme les auteurs de fantasy ? Pour répondre à cette question, il faut prendre en compte toute une série de facteurs, qui vont de la fréquence de vos sorties, à l’épaisseur de vos livres en passant par votre capacité d’écriture.

Comme une jeune pousse dans un pot de fleur

Si vous vous sentez capables, par exemple, de pondre trois cents pages de fiction par année, en assurant la promotion derrière, cela vous donne une idée du rythme qu’il va vous falloir adopter. Oui, ça fait 25 pages par mois, mais 25 pages terminées, relues, définitives. Si vous faites partie des personnes qui ont besoin de se fixer des objectifs chiffrés, mieux vaut diviser ce nombre par deux, en tout cas dans les premiers mois.

Il n’y a qu’à l’usage que l’on peut procéder au réglage du rythme fixé au départ, et de savoir s’il convient de le freiner ou de l’accélérer. Car la grande majorité des écrivaines et des écrivains ne le sont pas à temps plein, et ont l’obligation de concilier l’activité de leur plume avec un ou plusieurs emplois, leur vie familiale et affective, voire même, soyons fous, leur vie sociale, leurs hobbys, leurs loisirs.

Afin que l’écriture, dans votre vie, ne se laisse pas ensevelir au milieu de tout ça, il faut lui laisser un peu d’espace, comme à une jeune pousse dans un pot de fleur. Cela signifie que les personnes dont vous partagez l’existence doivent saisir l’importance que la littérature occupe dans votre vie, et comprennent quelles conditions vous sont nécessaires, tant au niveau du temps que vous comptez y consacrer qu’au cadre qui vous est nécessaire. C’est peut-être un hobby, mais pour le mener à bien, cela réclame de pouvoir s’y consacrer avec sérieux. Et si c’est votre travail, c’est encore plus crucial. Si vos proches ne comprennent pas, réexpliquez, montrez-leur ce que vous faites. Si vraiment ils ne captent pas, vous pouvez me les envoyer. Et puis au besoin, faites vous-mêmes un compromis et revoyez vos ambitions à la baisse.

Il faut parfois savoir viser petit

Ménager une place pour l’écriture dans sa vie, cela peut passer par une routine : un rendez-vous pris avec vous-même où vous vous consacrez à votre projet. Pour certains, ces passages obligés sont stimulants. D’autres les vivent au contraire comme des contraintes, donc il peut être utile de tester plusieurs formules avant de trouver celle qui vous convient. Si cela vous convient mieux, les phases d’écriture peuvent être régulières sans nécessairement être planifiées ou même toujours aux mêmes horaires.

Et puis pour être productif, il faut parfois savoir viser petit. S’asseoir devant son écran et produire cinq pages, c’est très bien. Une page, même, peut parfaitement suffire. C’est mieux, de toute manière, que de regarder votre traitement de texte en chien de fusil sans y toucher pendant des mois.

Cela dit, pour viser une efficacité maximale, je vous recommande de procéder à un peu de préparation mentale. Pendant des années, j’ai passé trente minutes par jour à écrire, au travail, pendant ma pause repas. Littéralement, j’arrêtais de travailler une seconde, la seconde suivante, je rédigeais pendant une demi-heure, puis je reprenais mon travail, sans perdre un seul instant.

Tout le monde n’en est pas capable, en tout cas, pas sans préparation. Pour y parvenir, il est impératif de savoir exactement ce que vous avez à faire. La préparation mentale est votre alliée : pendant les moments creux de votre existence, sous la douche, au volant, entre deux portes, pensez à votre prochaine session d’écriture et à ce que vous allez devoir y réaliser. Structurez vos pensées, imaginez des phrases. Prenez des notes, au besoin. Si vous êtes efficaces, la phase d’écriture en elle-même ressemblera à de la dactylo.

Les conseils, dans ce domaine, n’ont pas beaucoup d’intérêt

Comment faut-il s’organiser ? À quoi doit ressembler votre espace de travail ? Comment doit se dérouler votre session d’écriture ? Combien de temps doit-elle durer ? Devez-vous vous ménager des pauses ? Faut-il pratiquer l’écriture d’entraînement ? S’il est important de trouver des réponses à ces questions, celles-ci sont personnelles et ne peuvent provenir que de votre pratique. De même, certains auteurs ressentent le besoin de s’isoler, d’éviter tout ce qui risque de les déconcentrer, à commencer par leur smartphone et leur connexion au web. À vous de voir si c’est important pour vous ou pas.

Ces irruptions dans l’écriture, les appels téléphoniques, les rencontres, les curiosités, les réseaux, votre chat, la musique, vous pouvez également, si vous en avez l’inclination, les incorporer dans votre processus afin d’y puiser de l’inspiration ou d’en profiter pour prendre du recul. C’est pourquoi certains auteurs affectionnent un environnement de travail moins policé, plus chaotique, parce qu’ils trouvent ça stimulant.

Les conseils, dans ce domaine, n’ont pas beaucoup d’intérêt, à moins que vous soyez complètement largués et que ça vous aide de savoir comment font les autres. Par contre, le conseil suivant est important : réfléchissez à votre fonctionnement, et trouvez la méthode de travail qui vous garantisse la productivité maximale. Ce n’est qu’en vous organisant, mentalement et matériellement, que vous pourrez produire le nombre de romans que vous ambitionnez, et que vos projets vont se concrétiser.

Écris tous les jours

blog écris tous les jours

Écrire un roman, c’est non seulement un marathon, mais c’est un marathon dont le tracé n’est pas connu à l’avance, et que l’on doit baliser soi-même à l’aide d’une carte que nous avons préalablement tracé, du mieux que nous pouvons.

Donc c’est un effort sur le long terme, et il y a de quoi s’épuiser et se sentir perdu. Et afin d’en voir le but, il faut se montrer persévérant, et donc productif.

Ici, il faut noter qu’il ne s’agit pas de parler de motivation. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, si vous souffrez d’une difficulté chronique à vous motiver à écrire, le mieux est de ne pas écrire et de vous adonner à une autre occupation qui vous correspond mieux.

Non, là, je m’adresse à celles et ceux qui sont motivés, plus ou moins, la plupart du temps en tout cas, mais qui souhaitent utiliser aussi efficacement que possible le temps qu’ils ont à disposition afin de produire des romans dont ils peuvent être fiers, dans des délais acceptables.

Il y a parfois, dans l’imaginaire collectif des autrices et des auteurs, l’image persistante de l’écrivain comme un martyr, s’astreignant pendant des mois à des tâches répétitives et souffrant, suant face à un manuscrit afin de parvenir au point final. Je vous rassure, ça n’est pas une obligation : on peut très bien écrire un roman sans souffrir. Ou juste un minimum.

Le conseil de productivité le plus courant pour les romanciers, qui est aussi le plus vivement débattu, tient en une phrase : « Écris tous les jours ! »

Ouais, avec un point d’exclamation. Depuis que quelqu’un a songé à formuler cette recommandation de cette manière, on ne compte plus les auteurs outrés qui se rebiffent contre ce qu’ils perçoivent, au pire comme un diktat, au mieux comme une norme absurde et pas pratique du tout.

Pourtant, bouffi d’arrogance, je le répète : écris tous les jours.

Vraiment, fais-le, c’est un excellent conseil.

Encore faut-il s’accorder sur ce qu’on entend par « écrire. »

« Écriture » ne signifie pas obligatoirement « rédaction »

Eh ouais. Parce que si la question que vous vous posez, c’est « Est-ce que véritablement, chaque jour, même le weekend, même en vacances, même quand je suis surchargé de travail, je dois m’asseoir devant mon ordinateur et taper sur le clavier pour rédiger comme un forçat, même si je n’ai pas envie, que je ne suis pas motivé, que je n’ai aucune idée ? », la réponse est « Non, détend-toi, « écriture » ne signifie pas obligatoirement « rédaction. »

Car en effet, pour mettre un roman au monde, il y a beaucoup plus d’aspects à garder à l’esprit que la simple production du texte. Écrire, c’est d’abord lire, s’imprégner du vocabulaire, du style, des techniques d’autrui dans le but d’enrichir notre plume ; c’est aussi nourrir des idées, les connecter les unes aux autres, et prendre des notes pour ne rien oublier ; c’est chercher des éléments d’inspiration, des images, des livres, des films ; c’est construire un texte, mettre en place un plan, arranger des éléments narratifs dans un certain ordre ; c’est mener des recherches et accumuler des informations factuelles ; c’est penser à notre projet en cours, jouer mentalement avec lui, tester des idées dans l’abstrait, les examiner, les tester ; c’est se relire, se corriger, débarrasser le manuscrit de tout ce qui n’y a pas sa place ; c’est profiter des retours des premiers lecteurs et corriger encore ; c’est garder le contact et tenir compte des avis des critiques ; c’est assurer la promotion de ses livres, et plein, plein d’autres choses.

Est-ce que tu as écris aujourd’hui ?

Donc oui, écris tous les jours. Lorsque tu as un projet en cours, il ne doit jamais vraiment quitter ton esprit. Peu importe que l’extrémité de tes doigts touche quotidiennement les touches d’un clavier : un roman, c’est une longue entreprise, complexe, qui gagne à ce qu’on y pense tout le temps et qu’on le nourrisse de toutes sortes de pensées et de petites actions. Pour moi, ce qui caractérise l’auteur, c’est qu’il est plus ou moins en permanence en train de penser à ses histoires, à les nourrir, à les développer.

Écris tous les jours, donc. Est-ce que tu as écris aujourd’hui ? Oui, j’ai lu un roman très intéressant. Oui, j’ai été passionné par un traité sur l’histoire de l’architecture sacrée à travers les âges. Oui, j’ai noté un mot que je n’utilise presque jamais. Oui, j’ai observé comme le sang est monté au visage d’une personne en colère, et la manière dont elle a croisé ses bras. Oui, j’ai modifié mon plan pour rajouter une scène au chapitre 11 de mon futur roman, que j’avais initialement prévu de placer au chapitre 13. Oui, j’ai imaginé une autre manière d’introduire le personnage du boulanger qui fonctionne mieux avec la structure et les thèmes de mon histoire. Oui, j’ai trouvé une grosse faute de grammaire à la page 17. Oui, j’ai relu le mail d’un de mes bêta-lecteurs. Oui, je me suis promené dans la forêt et je crois que mes personnages vont tôt ou tard faire pareil. Est-ce que tu as écris aujourd’hui ? Oui, j’écris tous les jours.

Et si vous ne le faites pas ? Ce n’est pas grave. À chacun de décider du degré d’implication qu’il a dans l’écriture de son roman. Mais au moins, tenez compte de cette idée et envisagez de l’intégrer à votre processus : celles et ceux qui le font ont la vie plus facile.

Le syndrome de l’imposteur

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Ça existe pour de vrai, le syndrome (ou le phénomène) de l’imposteur.

Théorisé par deux psychologues français pendant les années 1970, il s’agit d’une expérience vécue par beaucoup de gens à un moment ou à un autre, qui se traduit chez les personnes qui en sont atteintes par un doute maladif autour de leurs mérites et de leurs succès. Incapables de reconnaître quand elles se sont montrées efficaces ou ont obtenu de bons résultats, elles se montent des complots, s’imaginent que leurs gloires sont le fruit du hasard ou des circonstances, et s’attendent à être démasquées à tout moment. Il y a même un indicateur, l’échelle de Clance, qui, à travers quelques questions, permet de prendre la mesure du phénomène, de 20 à 100.

Par contre, quand on trempe dans les milieux des auteurs, on rencontre souvent cette expression, « le syndrome de l’imposteur », utilisée de manière impropre pour désigner un phénomène d’une autre nature.

À différents moments-charnière du processus de l’écriture et de l’édition, lorsqu’ils soumettent leur manuscrit aux éditeurs, quand ils sont amenés à parler de leurs histoires, mais aussi quand ils construisent leur plan, quand ils rédigent leur texte ou lorsqu’ils le corrigent, ces auteurs disent souffrir de ce syndrome. On se rend compte, pourtant, qu’on a affaire ici à quelque chose d’assez différent. Parce qu’un imposteur, c’est quelqu’un qui occupe une place privilégiée sans la mériter. Le concept de « succès » fait d’ailleurs partie intégrante de la définition officielle du syndrome. Dans le cas de ces autrices et auteurs, en-dehors de celles et ceux qui accumulent prix, éloges et ventes en librairies, il ne saurait y avoir imposture, puisqu’ils n’occupent aucune position avantageuse, n’ont souvent récolté aucun succès notable, et sont simplement en train de lutter, dans l’indifférence générale, pour produire le meilleur livre possible.

Si ce n’est pas le syndrome de l’imposteur, qu’est-ce que c’est ?

Ce qu’ils ressentent, ce blocage, cette crainte, n’en est pas moins réel, et il serait cruel et déplacé de le nier. Pour le surmonter, il est nécessaire de comprendre de quoi il s’agit. Si ce n’est pas le syndrome de l’imposteur, qu’est-ce que c’est ?

Interrogées à ce sujet, les personnes concernées parlent fréquemment de « légitimité ». Elles ne se sentent pas légitimes, pas à leur place dans leur démarche d’auteur.

On a donc davantage affaire, dans ce cas, à un « syndrome de l’intrus » qu’à un syndrome de l’imposteur. Il a selon moi peu de rapport réel au succès réel ou supposé de leur œuvre littéraire. Si ces individus sont frappés par le doute ou l’angoisse, c’est plutôt parce qu’ils ressentent un décalage entre leurs compétences, telles qu’ils les évaluent, et l’idée qu’ils se font du milieu littéraire.

On a donc affaire à un décalage, qui peut avoir deux causes : il peut s’agir d’un manque d’estime de soi, qui n’a pas forcément un lien avec l’écriture, ou alors d’une tendance à surestimer le prestige lié à l’activité de romancier.

Dans le premier cas, pour triompher de cette difficulté qui peut parfois tourner au mal de vivre, il convient de procéder à un travail sur soi, éventuellement avec l’aide d’un professionnel. Ça n’a pas, quoi qu’il en soit, grand-chose à voir avec la littérature : celles et ceux qui en souffrent peuvent en ressentir les effets dans d’autres occasions que face à leur traitement de texte. On ne peut que leur souhaiter de surmonter tout ça pour vivre leur existence de manière plus décontractée.

Il n’y a aucune raison d’idéaliser la littérature

Dans le second cas, c’est relativement facile à corriger. Il n’y a aucune raison d’idéaliser la littérature, le milieu littéraire ou la condition d’écrivain. Oui, dans la culture française, on a tendance à se représenter tout ce qui touche aux Arts et aux Lettres, ou à la Culture (regardez ces lettres capitales !) comme un domaine d’exception, quelque chose de pur, de sacré, pratiqué par une élite.

Ce sont des sornettes. Tout le monde, ou presque, est capable d’écrire un roman : ça ne réclame que du papier de la persévérance. Aujourd’hui, si vous êtes déterminés à le diffuser, la parution n’est pas non plus un problème, via diverses solutions d’autoédition. Bref, l’écriture, ça n’a rien de sacro-saint, c’est juste un truc qu’on fait avec plus ou moins de succès.

En deux mots, si vous craignez de ne pas être au niveau, sortez-vous l’idée de la tête : il n’y a pas de niveau. Il n’y a même pas réellement de milieu littéraire, juste des personnes qui écrivent chacune de leur côté, avec des objectifs et des marqueurs de succès très différents.

D’ailleurs, cette notion de « marqueurs de succès » est importante pour examiner un troisième phénomène qu’on a tendance à assimiler au syndrome de l’imposteur : la peur de l’échec.

Les auteurs n’écrivent pas tous pour les mêmes raisons. Certains ambitionnent simplement d’écrire, de rédiger un roman du début jusqu’à la fin, d’y prendre du plaisir, d’autres aimeraient signer un livre réussi, de qualité, qui plaise aux lecteurs, voire à la critique, et puis il y a celles et ceux qui rêvent de vivre de leur plume, voire même de faire fortune, de marquer les mémoires et l’histoire de la littérature. Des visées très diverses, donc.

Avoir peur d’échouer, c’est rationnel

Mais chacun de ces projets peut se solder par un échec. Ce roman, on peut se retrouver dans l’incapacité de le terminer ; il peut être mauvais, et décrit comme tel par des lecteurs impitoyables et une critique assassine ; et puis on peut aussi échouer à vivre de son écriture, parce que très peu de gens y parviennent, quel que soit le talent.

Écrire, c’est s’essayer à une discipline facile à entreprendre mais difficile à parfaire, et tout ça en public, avec relativement peu de récompenses au bout du chemin. Dans ces circonstances, avoir peur d’échouer, ça n’est pas pathologique, c’est rationnel. En particulier, lorsqu’on réorganise toute sa vie en tentant le pari de la professionnalisation, il serait insensé de ne pas nourrir certaines craintes.

Dans les autres cas, et en particulier lorsque l’angoisse d’échouer vous paralyse, il convient de prendre un peu de recul. Oui, vous pouvez vous ramasser, votre roman peut être très mauvais, il peut déplaire, ne pas se vendre. Mais quelles sont les conséquences réelles de tout cela ? Pas grand-chose. Oui, votre égo sera peut-être froissé pendant un moment, vous ressentirez éventuellement un sentiment d’injustice, mais cette déconvenue ne va pas vous tuer. Elle sera sans doute vite oubliée, Il ne vous restera plus alors qu’à vous remettre à la tâche, sachant que la meilleure manière de rebondir après un mauvais roman, c’est d’écrire un bon roman.

Syndrome de l’intrus ou peur de l’échec : ces phénomènes sont bien plus fréquents chez les écrivains que ce syndrome de l’imposteur dont on ne cesse de parler mais qui n’a pas grand chose à voir avec l’écriture. Pour passer le cap, le mieux est de prendre du recul, de chercher à se connaître soi-même, son talent et ses ambitions, et de prendre conscience qu’au final, l’écriture, ça n’est que des mots sur du papier.

Détournement de genre

blog détournement genre

Après avoir ausculté les genres littéraires un peu sous tous les angles, dans cet article, je vous propose de les triturer, de les modifier, de les repenser, et de se poser cette question : et si le concept de genres était un incubateur à idées ?

La réponse est « oui », hein, ça peut être un incubateur à idées. Vous pensez bien, sinon, que je ne vous ferais pas perdre votre temps.

Pour vous en rendre compte par vous-mêmes, je vous propose quelques approches, quelques petits exercices créatifs ludiques à faire chez vous.

D’abord, l’interpolation. On l’a évoqué dans un récent billet, il est possible de croiser deux genres, d’en bouturer un sur les branches de l’autre, par exemple en adoptant la substance d’un premier genre avec la surface d’un second. Dans ce domaine, il n’est pas très difficile d’accoucher de concepts inédits en prenant un petit peu de ci, en ajoutant un petit peu de ça et en saupoudrant le tout d’une pincée de quelque chose d’autre. Comme souvent avec de l’écriture, c’est de la cuisine.

Il n’y a pas de limites. Oui, vous pouvez raconter une histoire de cape et d’épée avec des fantômes ; bien sûr, rien ne s’oppose à mettre en scène des vampires à l’âge de la pierre ; ça va de soi, vous pouvez croiser le drame hospitalier avec la fresque médiévale ; et pourquoi pas une comédie autobiographique ? C’est tout bête, vous cherchez à rendre votre récit singulier en défrichant des territoires peu explorés par les romanciers avant vous.

En littérature, l’originalité ne vaut pas grand-chose

Mais en littérature, l’originalité ne vaut pas grand-chose si on n’a que ça à offrir aux lecteurs. C’est pourquoi il existe d’autres approches sans doute plus intéressantes, qui interrogent l’idée même de genre et qui les aident à sortir des ornières qui peuvent se présenter, soit à cause de l’usure des vieilles ficelles, soit en fonction de l’évolution des sensibilités.

Ainsi, il est possible de revisiter un genre et de le mettre à jour, en quelque sorte, en tenant compte du monde dans lequel nous vivons et des dernières tendances dans le monde de la fiction. Ce n’est pas une impulsion nouvelle, d’ailleurs. Dans les années 1970, des cinéastes italiens, puis américains, ont revu et corrigé le western, troquant les héros d’autrefois contre des individus sinistres, piégés dans un monde crépusculaire fait de violence et de cynisme. C’était toujours du western, mais revu et corrigé.

Forcément, cette approche fonctionne mieux avec des genres qui ont été un peu laissés de côté, qui évoquent une époque lointaine ou qui sont tellement retranchés dans des motifs issus d’une longue tradition qu’ils pourraient profiter d’un peu de fraicheur. Donc allez-y, sentez-vous libres de vous approprier la sword and sorcery, le roman de boxeurs (oui, ça a existé et c’était même assez populaire il y a un siècle), les histoires d’aviateurs ou de mondes perdus pour les faire entrer dans le 21e siècle.

Rien n’empêche d’aller un peu plus loin. Plutôt que se contenter de dépoussiérer un genre, et si on le déconstruisait ? La démarche n’est pas si différente, mais elle suppose une posture critique. En deux mots, on cherche ce qui cloche dans les présupposés d’un genre, et on écrit un roman à charge, ou en tout cas à message, pour tenter de corriger le tir.

Si la thèse est tout ce qui vous intéresse, écrivez une thèse

La place des personnages féminins dans le western consiste à incarner un nombre limité de clichés et à exister en marge de protagonistes masculins : un roman déconstruit pourrait tenter de raconter ce type d’histoire à partir de leur perspective, en réglant son compte au sexisme de l’époque. On pourrait réserver le même traitement aux récits d’explorateurs, en le détournant pour en faire le procès de la pensée colonialiste. Et pourquoi on ne profitait pas, le temps d’un roman, de faire le procès de la violence gratuite dans les sagas de fantasy, où, d’ordinaire, on règle les problèmes au fil de l’épée sans que personne ne s’en émeuve.

Attention tout de même : si la thèse est tout ce qui vous intéresse, écrivez une thèse. Même déconstruit, un roman doit rester un roman, et en adoptant un ton trop démonstratif, vous risquez de fatiguer le lecteur.

Autre idée : et si on inventait un nouveau genre ? Bien sûr, la proposition est absurde, parce qu’un roman à lui-seul ne va jamais constituer un genre à proprement parler. Mais après tout, quand William Gibson a écrit « Neuromancien », il a donné naissance au premier (et à l’époque, le seul) livre estampillé « cyberpunk. » Pourquoi ne pas vous laisser gagner par l’ivresse de l’ambition, et concevoir, dès le départ, votre nouvelle histoire comme la pierre fondatrice d’une nouvelle tendance de la littérature ? Peu importe, pour le moment, que d’autres que vous suivent le mouvement. On verra bien quelle place la postérité vous réserve.

Dans ce domaine, les territoires à conquérir sont nombreux, mais pas toujours faciles à entrevoir. Une possibilité consiste malgré tout à inverser les propositions de genres existants. C’est ainsi que d’autres que vous (raté, donc, sur ce coup), ont inventé la littérature pré-apocalyptique, située comme son nom l’indique en amont de la catastrophe décrite dans la littérature pré-apocalyptique. Mais imitez leur exemple : prenez l’urban fantasy, ce genre qui emprunte des codes du fantastique et de la fantasy pour les inscrire dans un cadre urbain contemporain, et changez de décor pour créer la rural fantasy. Oui, des vampires au milieu des vaches et des marguerites. Enfin bon, en l’occurrence, vous ne pouvez plus vraiment l’inventer puisque c’est moi qui ai eu l’idée. Mais à vous de jouer pour inventer un autre genre littéraire.

Un outil pour renouveler votre intrigue

Le détournement de genre, ça peut également fonctionner comme un outil pour renouveler votre intrigue. On ne se rend pas toujours compte à quel point certains genres sont associés à certains schémas narratifs, alors qu’il n’y a en réalité aucune raison que cette relation soit si étroite. La trame ultraclassique de la quête est omniprésente dans la fantasy, donc si vous vous lancez dans ce genre, interrogez-vous, et tentez pour une intrigue très différente : racontez une journée dans la vie d’un magicien, toute la vie d’un chevalier, ou, pourquoi pas, un procès ou une enquête de police. Et si votre prochain roman policier n’évoquait pas, pour une fois, les investigations autour d’un meurtre, mais le quotidien d’un détective forcé de jongler entre de multiples enquêtes qui ne mènent nulle part ? La romance, afin de s’affranchir du schéma attendu rencontre – sentiments – complications – amour, pourrait bénéficier d’une narration déstructurée, présentée dans le désordre.

Et ce qui est valable pour l’intrigue l’est tout autant pour les personnages. Réfléchissez au type de protagoniste que vous rencontrez habituellement dans certains types de romans, et tentez de prendre le contrepied, pour voir où cela peut vous emmener. Et si le personnage principal de votre roman policier était une petite fille ? Pourquoi pas une romance présentée du point de vue d’un personnage masculin, et destinée à un lectorat masculin ? Un thriller raconté de la perspective d’un chat ? Un roman d’aventure dont les protagonistes sont des personnes âgées ? Jetez elfes, nains et toutes les classes de personnage de D&D à la poubelle au moment de pondre votre roman de fantasy, et osez réinventer une nouvelle fois vos personnages de vampires, loin de l’imagerie romantique, pour les dépeindre comme des monstres d’épouvante.

Pour faire vivre les genres au-delà des clichés qu’ils transbahutent, il faut d’abord prendre conscience des motifs récurrents qui les constituent, puis avoir l’audace de les remplacer par des éléments différents.

Le genre : la substance et la surface

blog genre substance surface

Je le reconnais, ma proposition de diviser toute la fiction en seulement quatre genres dans un récent billet s’est heurtée à une forte résistance. Je m’y attendais (d’ailleurs, j’ai écrit cette phrase il y a des mois, bien avant de recevoir la moindre réaction).

Mais je ne me décourage pas, et je vous propose cette semaine une autre nomenclature, aussi distincte de celle que l’on utilise habituellement que de celle que j’ai proposé pour la remplacer.

L’idée de base est simple : ce que nous appelons habituellement « genre » n’existe pas vraiment, mais est composé de deux notions distinctes, que j’ai choisi d’appeler la « substance » et la « surface. »

La substance, c’est ce qui caractérise un genre dans son fonctionnement : ses traits distinctifs du point de vue de l’intrigue, du thème ou des personnages. La surface, c’est l’ensemble des motifs et des éléments esthétiques qui sont traditionnellement associés au genre, sans en constituer pour autant le cœur.

Les deux parties sont parfaitement détachables

Un exemple ? La science-fiction, en gros, c’est le genre littéraire qui s’attache à mettre en scène des personnages aux prises avec les mutations scientifiques, technologiques, sociales et psychologiques de l’humanité. Ça, c’est la substance. La surface, ce sont des vaisseaux spatiaux, des robots, des pistolets laser et des machines à voyager dans le temps.

Mais en réalité, les deux parties sont parfaitement détachables et peuvent exister indépendamment l’une de l’autre. Ainsi, vous pouvez, sans difficultés, mettre en chantier un roman qui s’inscrit dans la substance d’un genre, mais avec la surface d’un autre.

Vous prenez par exemple la romance. En substance, on a affaire à un genre qui s’intéresse à la naissance et à l’évolution du sentiment amoureux auprès de ses personnages principaux. Et bien vous pouvez y apposer la surface de la science-fiction, et soudain les tourtereaux s’éprennent l’un de l’autre au cœur d’un empire galactique déchiré par une guerre stellaire. D’ailleurs, vous pourriez raconter exactement la même histoire (dans les grandes lignes) avec la surface d’une invasion de zombies, d’une saga de fantasy ou d’un récit de guerre.

Ce ne sont, finalement, que des habillages interchangeables, des « skins », comme on le dit en informatique pour désigner les thèmes qui permettent de modifier l’apparence d’un logiciel ou d’un personnage de jeu vidéo sans en altérer les fonctionnalités.

De nombreuses œuvres connues peuvent être analysées avec cette grille de lecture

Il suffit de renverser l’équation pour réaliser à quel point cette manière de considérer les genres enrichit notre perception : un roman de substance « science-fiction » et de surface « romance » pourrait par exemple raconter le coup de foudre et les premiers rendez-vous d’un humain et d’une intelligence artificielle, ou de deux individus appartenant à des espèces à la perception de la réalité radicalement différente.

De nombreuses œuvres connues peuvent être analysées avec cette grille de lecture. Ainsi, la série « Game of Thrones » de G.R.R Martin est un roman qu’on peut classer de cette manière : « substance : roman de guerre, surface : fantasy. » « No Country for Old Men » de Cormac McCarthy est un western/polar. « Le Seigneur des Anneaux » de J.R.R. Tolkien peut être classé sous post-apocalyptique/fantasy. Et comme j’ai pu l’écrire ici-même, « Le hussard sur le toit » est un roman zombies/aventure.

Hollywood est friand de cette méthode. Les films destinés au grand public sont presque toujours basés sur la substance de genres perçus comme simples par les producteurs : action, comédie, aventure, etc… Afin d’y ajouter un peu de couleur et de diversité, on y accole ensuite la surface d’un autre genre : science-fiction, guerre, mythologie, polar, etc… Pour cette raison, la plupart des gens ont une perception superficielle de certains genres, tout simplement parce qu’ils ont été beaucoup moins exposés à sa substance qu’à sa surface.

Tout cela mène à une approche en kit de la notion de genre, qui peut être ludique et même féconde en nouvelles idées. Une romancière ou un romancier qui est en quête d’originalité pourra même tenter de voir s’il est possible d’inventer des combinaisons inédites. Pour votre prochain livre, pourquoi ne pas essayer des cocktails horreur/comédie, autobiographie/steampunk ou espionnage/conte, par exemple ?

Et puis rien ne vous empêche, si vous êtes ambitieux, de bricoler votre surface à partir de plusieurs genres. Vous pourriez ainsi vous lancer dans la rédaction d’une saga dont la substance est la fantasy, et dont la surface emprunte au space opera, au western, au chanbara et au film de guerre, et vous pourriez appeler ça « Star Wars. »

Les quatre genres

blog les quatre genres

On est tous pareils, nous, celles et ceux qui écrivent. Nous sommes tous tellement persuadés que chaque roman que nous signons est unique, qu’au moment de chercher à le situer dans un genre, souvent, on est tenté de le placer au carrefour de plusieurs micro-genres très pointus, afin de prouver à quel point notre œuvre est singulière :

« Pour faire simple, mon bouquin se situe entre le polar uchronique et une sorte de dieselpunk postapocalyptique revisité, mais c’est principalement une comédie romantique inspirée de la grande tradition des screwball comedies des années 1940 »

OK, on arrête ça. Ça ne sert à rien. Si votre œuvre est unique, les lecteurs vont s’en apercevoir par eux-mêmes et le faire savoir autour d’eux. Par contre, la valse des étiquettes, ça risque surtout de les faire fuir, surtout s’ils n’y comprennent rien. Séduire le lecteur, c’est comme séduire tout court : on ne montre pas son côté le plus bizarre d’entrée de jeu.

Et si on faisait simple, plutôt ? C’est généralement une bonne idée.

En l’occurrence, et si, plutôt que de diviser la littérature en une infinité de genres pas plus vastes que des miettes, et dont les frontières sont floues, on prenait un peu de recul ? Comme on l’a vu dans un récent billet, cette détermination par genres est héritée des tâtonnements de l’histoire et comporte pas mal d’absurdités. Il est intéressant de repartir de zéro et de tenter de jeter sur la littérature un regard analytique et objectif.

Ce que je propose, c’est de répartir toutes les œuvres de fiction en quatre catégories

Ce que je propose, c’est de répartir toutes les œuvres de fiction de l’histoire de l’humanité en quatre catégories, et de le faire en posant seulement deux questions (plus une question subsidiaire). Oui, le résultat est sans doute moins précis, mais vous allez vous en apercevoir, cela va permettre à vos livres de se découvrir un voisinage aussi étendu qu’inattendu.

La première question est la suivante : « Est-ce que cette histoire est réaliste ou non ? »

En d’autres termes, est-ce que tous les événements qui composent le récit pourraient avoir lieu dans le monde réel tel que nous le connaissons, même s’ils sont présentés de manière exagérée par emphase dramatique. A la moindre entorse, la réponse est « non », aussi science-fiction, fantastique, réalisme magique se retrouvent d’un côté, pendant que les romances, les histoires d’espionnage ou les romans historiques, pour ne citer qu’eux, finissent ensemble.

Seconde question : « Est-ce que cette histoire est polarisée ou non ? »

Ça, ça réclame quelques explications. Ce que j’appelle « polarisé » dans ce contexte, c’est ce qui caractérise les œuvres de fiction dont l’intrigue et le thème s’articulent autour d’une seule notion centrale : le crime pour les polars, par exemple, ou l’amour pour les romances. C’est d’ailleurs la question subsidiaire que je propose : « Polarisée sur quoi ? »

Ainsi, les histoires de Sherlock Holmes de sir Arthur Conan Doyle seront classées sous « Réaliste/polarisé (crime). », « Le Rouge et le Noir » de Stendhal sous « Réaliste/non-polarisé », « Jonathan Strange & Mr Norrell » de Susanna Clarke appartiendra à la catégorie « Non-réaliste/polarisé (magie) », et « Dune » de Frank Herbert à « Non-réaliste/non-polarisé. »

Ce système est exactement aussi imparfait que celui que l’on utilise actuellement !

Ce qui est intéressant avec ce concept, c’est qu’on découvre que tout ce qui est d’ordinaire regroupé pèle-mèle dans la catégorie « littérature de genre » n’atterrit pas forcément dans le même tiroir.

La science-fiction, par exemple, se fait complètement éventrer par ce système des deux questions, certaines œuvres majeures étant classées dans une catégories, certaines dans une autre. Ainsi, un auteur de SF comme Isaac Asimov aura commis « Les Robots » en « Non-réaliste/polarisé (robots) » et « Fondation » en « Non-réaliste/non-polarisé. »

Mais je vous connais, je vois venir votre objection : ce système est exactement aussi imparfait que celui que l’on utilise actuellement ! La limite entre « polarisé » et « non-polarisé » est subjective, et on pourrait débattre à l’infini de ce qui rentre dans une case plutôt que dans une autre. D’ailleurs, même le seuil entre « réaliste » et « non-réaliste » n’est pas aussi net qu’on pourrait le croire de prime abord. Je suis sûr que vous avez des exemples de livres en tête qui font s’effondrer tout le château de cartes.

Et vous avez raison. Malgré tout, même imparfait, ce système a l’avantage d’être issu de l’observation des œuvres en tant que telles plutôt que de la tradition, ce qui encourage à la réflexion sur ces questions plutôt que d’adopter une posture passive. Par ailleurs, répartir les œuvres littéraires en quatre grandes catégories permet d’en finir avec l’idiote dichotomie « littérature blanche/littérature de genre », qui ne rime à rien. Enfin, elle permet de réaliser que des romans qui semblent très éloignés les uns des autres ont en réalité beaucoup en commun et qu’il s’agit, au bout du compte, de littérature avant tout.

Le genre

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Il y a plusieurs sortes de chiens. Au gré de la sélection, l’humanité a appris à distinguer les caniches des épagneuls, les teckels des bouledogues, les bergers allemands des chihuahuas. De la même manière, il y a plusieurs sortes de romans : des polars, des romances, des thrillers, des récits de science-fiction, d’horreur ou d’espionnage, et plein d’autres.

Ce sont ces distinctions que l’on appelle les « genres. » Voilà. Je pourrais très bien en rester là. L’essentiel est dit.

Mais comme ça ne serait pas très enrichissant, je vous propose d’approfondir un peu la question. Oui, les genres (et les sous-genres) existent, ils constituent la typologie principale des histoires de fiction, mais de quoi sont-ils faits exactement ? Qu’est-ce qui fait qu’un roman appartient à un genre plutôt qu’un autre ?

Autant vous prévenir tout de suite : je ne vous indiquerai ici aucune règle, aucune recette à toute épreuve pour déterminer si une histoire appartient à un genre plutôt qu’à un autre. Tout simplement parce que ces choses-là n’existent pas. La notion de genre n’est pas une vérité scientifique, on est plutôt dans le flou artistique.

Les genres littéraires sont constitués de conventions et de traditions

Et ce n’est pas difficile à comprendre : un livre, c’est un construit complexe, long, regorgeant de concepts différents, et on ne s’étonnera pas qu’il puisse s’inscrire dans plusieurs genres différents à la fois. Si on additionne les millions de romans qui ont façonné l’histoire de la littérature, forcément, on trouvera presque autant de titres qui illustrent parfaitement les définitions des genres que d’autres qui s’en écartent. Si vous êtes en quête d’un contre-exemple, vous allez assurément le trouver.

Parce que le débat fait rage. Les genres littéraires sont constitués d’un ensemble de conventions et de traditions héritées de l’histoire. Tout le monde n’est pas d’accord à leur sujet, loin de là. Si vous prenez un groupe d’auteurs, d’éditeurs, de libraires et que vous leur demandez de fixer les frontières qui séparent les genres (ou pire, les sous-genres), ils ne parviendront pas à s’entendre sur une position commune.

Certains genres semblent malgré tout plus faciles à définir que d’autres, puisqu’ils s’articulent autour d’une idée forte. Le roman historique raconte des récits qui s’inscrivent dans une page d’histoire ; le roman policier s’intéresse au crime et à ceux qui enquêtent à son sujet ; la romance, c’est le genre de l’amour, etc…

Et malgré tout, même avec des positions de départ aussi simples en apparence, les limites sont parfois difficiles à franchir. Une entorse de trop par rapport à la vérité historique et vous vous situez dans l’uchronie plutôt que dans le roman historique. Certains sous-genre du roman historique obéissent à leurs propres règles et conventions, comme le roman de cape et d’épée. Le polar parle de crime, d’accord, mais si vous vous situez du côté de la victime, vous basculez vite dans le thriller. Certains romans consacrent à la criminalité un rôle important sans explicitement se réclamer du genre. Et que dire des histoires qui adoptent le point de vue des criminels eux-mêmes ? Quant à la romance, oui, c’est de l’amour, mais de nos jours, le mot évoque principalement des bouquins courts et vite lus, qui obéissent à des règles très codifiées pour un public d’habitués, plutôt que les œuvres de Jane Austen ou de George Eliot.

Certains genres sont des nébuleuses

Et ça, ce sont les genres les plus simples à définir. De manière classique, on appelle « fantastique » l’irruption d’un élément surnaturel ou inexpliqué dans un cadre réaliste, et « merveilleux » les récits où ces éléments sont acceptés comme normaux par les personnages. Mais pour mesurer à quel point les choses sont compliquées, la plupart des auteurs concernés ont tendance à rattacher la fantasy au fantastique plutôt qu’au merveilleux, à la définition duquel elle correspond pourtant parfaitement. Et on ne parlera pas de l’« urban fantasy », qui rajoute une dose de réalisme dans la fantasy, mais sans souhaiter s’inscrire dans le fantastique pour autant.

En langage Facebook, on dirait donc « C’est compliqué », et encore, ce n’est pas grand-chose en comparaison de la science-fiction, un genre sur la définition duquel personne n’arrive à s’entendre. Eh oui, c’est un genre qui parle du futur (ou parfois non), qui s’intéresse au progrès technologique ou scientifique (ou parfois non), qui nous emmène dans des mondes parallèles, dans des passés fictifs ou au limites de la narration.

Bref, certains genres sont davantage des nébuleuses, de gros paquets brinquebalants de coutumes littéraires disparates qui ont peu de rapports les unes avec les autres, une addition de motifs que l’on regroupe parce qu’on l’a toujours fait, et voilà tout. Et encore, ce n’est pas toujours le cas. Traditionnellement par exemple, le motif du voyage dans le temps est rattaché à la science-fiction et celui du double au fantastique, mais vous pouvez très bien échanger les étiquettes dans certains cas.

On peut être tenté, devant tant de complications, de s’interroger : pourquoi continuer à se servir d’une notion tellement vague que personne n’est capable d’en fournir une définition ? En réalité, ça n’est pas parce que c’est flou que c’est inutile.

Le genre est utile pour vendre des livres

Déjà, et il n’y a pas à en rougir, le genre est utile pour vendre des livres. C’est du marketing. Les maisons d’éditions classent leurs romans par genre, dans l’espoir que cela aide les lectrices et lecteurs à faire leur choix, et que, s’ils apprécient un titre, ils aient envie d’en découvrir un autre. Les libraires font de même, pour exactement les mêmes raisons.

Et cela facilite réellement la vie du lectorat, dans la plupart des cas. Même si les contours des genres sont flous, ranger un bouquin dans une catégorie plutôt qu’une autre peut l’aider à trouver son public. C’est aussi, dans le cadre du contrat auteur-lecteurs, une forme de courtoisie : un romancier annonce la couleur en cherchant à inscrire son œuvre dans une tradition reconnaissable, afin d’éviter aux personnes qui ne seraient pas intéressées de perdre leur temps.

Enfin, le genre peut faire partie intégrante de la démarche d’écriture, et même se situer en amont de celle-ci. Si de nombreux auteurs se soucient peu de ces questions et ne réfléchissent au genre qu’au moment où leur roman est terminé, d’autres prévoient de le faire avant même d’esquisser leur histoire. S’inscrire dans un genre peut être la première impulsion, le premier désir d’un écrivain qui lance un projet de livre. Certains apprécient de s’inscrire dans un cadre et d’en respecter les règles, d’autres saisissent l’occasion de les revisiter et de détourner des codes connus de toutes et tous.