Critique : Luda

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Pendant le montage tumultueux d’un spectacle, dans la ville de Gasglow, Luci, une drag queen, ancienne star, entre en collision avec Luda, une jeune artiste de scène au charme vénéneux qu’elle va initier aux secrets du Glamour, la magie des apparences et de la manipulation.

Titre : Luda – a novel

Auteur : Grant Morrison

Editeur : Penguin Random House (ebook)

Peu d’auteurs ont eu autant d’impact sur moi et sur mon écriture que Grant Morrison. Le scénariste de bande dessinée écossais n’est peut-être pas très connu du grand public, mais certains de ses comics comme « Doom Patrol », « Arkham Asylum », « We3 » et surtout « The Invisibles » ont profondément influencé des oeuvres très populaires. Pas de « Matrix » sans lui, par exemple. En ce qui me concerne, mon cerveau adolescent a été marqué de manière indélébile par son imagination impertinente et par sa tendance à balancer à la figure du lecteur d’innombrables idées à peine esquissées, évoquant un univers profond et mystérieux. C’est ce qu’on retrouve dans mon roman « Révolution dans le Monde Hurlant » par exemple, et qui a frustré quelques lecteurs peu amateurs de la quête de la saturation, ce qui est bien compréhensible mais était pourtant tout à fait délibéré de ma part. Je voulais écrire de la fantasy à la Grant Morrison.

« Luda », qui vient de sortir, est son premier roman. C’est une catastrophe.

La lecture de « Luda » n’est pas aisée, mais pas parce que le texte est trop riche en idées. C’est plutôt à cause des nombreux détours qu’il prend pour raconter une histoire plutôt simple.

D’abord, il s’agit d’un roman qui se situe dans une convergence de milieux qui réclame sans doute une petite initiation pour la lectrice ou le lecteur, comme si l’auteur souhaitait se montrer délibérément obscur. On y parle du pantomime, un point de repère incontournable du théâtre britannique, mais presque totalement inconnu en-dehors du Royaume-Uni. Le spectacle qui est au coeur du roman, et dont on découvre la nature en filigrane, est une version surréaliste et musicale d’Aladdin, dont l’action est transposée en Chine, et qui est mariée avec une forme revisitée du Fantôme de l’Opéra, jusqu’à interférer avec la trame de l’histoire de manière métadramatique. C’est bon, vous suivez toujours ? Ah, bien sûr, tout cela se passe dans une version alternative de la ville écossais de Glasgow, baptisée Gasglow. Et connaître un peu la scène drag queen britannique du début du 21e siècle n’est peut-être pas indispensable, mais disons que ça aide. Et la télé-réalité britannique. Et les tabloïds.

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Rien de tout cela ne serait rédhibitoire, cela dit. Le roman nous fournit en réalité la plupart des clés dont nous avons besoin pour suivre l’intrigue. Largement plus problématique est le style choisi par Grant Morrison pour raconter son histoire. Celui-ci est, il n’y a pas d’autres mots, insupportable. Luci, qui nous sert de narratrice, pratique une langue extrêmement ampoulée, compliquée à outrance, et n’utilise jamais un simple adjectif quand une métaphore tordue et obscure lui vient à l’esprit. En réalité, la plupart des éléments de description sont comparés à deux, trois, voire quatre métaphores différentes, lourdes et clinquantes comme les bijoux de la couronne. Ca pourrait être tolérable si les excès de ce style étaient réservés à certains moments-clés, mais on ne quitte jamais cet effet de saturation, même pour évoquer les détails les plus banals. Ca devient vite épuisant.

Parfois, le roman croule tellement sous les effets qu’il en oublie de raconter une histoire. Une longue, très longue séquence ou Luci initie Luda aux secrets du Glamour est tellement chargée en figures de style qu’elle est presque incompréhensible, mais n’a absolument aucun impact sur l’intrigue. C’est d’ailleurs le cas de toute cette histoire de magie, incluse sans doute pour plaire aux fans des oeuvres précédentes de l’auteur, mais qui, ici, n’a aucune utilité. On pourrait facilement couper des centaines de pages, et on sent que l’éditeur n’a pas fait son travail pour cadrer celui qui est, après tout, un romancier débutant.

Tout n’est pas à jeter. La fin du roman propose une pirouette qui justifie en partie – mais pas en totalité – certaines des circonvolutions qui précèdent. Certains personnages sont fascinants et si l’abord du texte est difficile, il a le mérite de ne ressembler à aucun autre. Cela dit, si vous voulez découvrir Grant Morrison, lisez plutôt « The Invisibles ».

Accords de ton

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Dans cette série d’articles consacrés au ton des œuvres littéraires, j’ai eu l’occasion d’affirmer que le ton « fait partie du contrat auteur-lecteur » et que, « pour qu’il soit compréhensible, il est nécessaire qu’il soit relativement homogène ». Il s’agit d’un des aspects les plus importants de la notion de ton, et sans doute celui qui est le plus mal compris par les jeunes autrices et auteurs.

Si on définit le ton comme l’attitude générale de l’auteur vis-à-vis de son texte, c’est qu’il doit correspondre à une intention claire et délibérée. Un roman dont le ton est humoristique, par exemple, va créer des attentes très spécifiques vis-à-vis du lecteur. Il va lui donner une grille de lecture pour interpréter la suite du texte, et décoder les intentions de l’auteur. Ainsi, une fois admis qu’on est dans un texte au ton humoristique, les drames, même les plus tragiques, qui vont jalonner l’intrigue, paraîtront moins graves et ne seront pas pris entièrement au sérieux par le lecteur. La mort d’un personnage, qui peut être poignante et triste dans un roman au ton tragique, ne devient qu’une péripétie de plus dans un roman comique. A l’inverse, dans un texte sombre, les moments de légèreté ne seront jamais interprétés comme réellement marrants, parce que l’attente créée par le ton général du roman va conditionner le lecteur à se contenter de rires sous cape ou de rires jaunes. C’est encore plus clair quand on pense au théâtre : quel spectateur osera s’esclaffer au milieu d’une tragédie ?

Le ton crée une attente

On l’a compris : le ton crée une attente chez le lecteur, et il colore toute la perception d’un livre. En cas de rupture abrupte de ton, le lecteur, désemparé, risque de ne plus comprendre quelle réaction on attend de lui, et les effets souhaités par l’auteur peuvent tomber à plat.

Pour revenir sur l’exemple cité plus haut, la mort devient moins tragique dans un texte comique. Cela signifie qu’un auteur qui a entamé son roman en adoptant un ton résolument humoristique, et qui souhaiterait inclure un authentique moment de pathos dans son histoire, par exemple à l’occasion d’un décès, aurait beaucoup de mal à y parvenir, parce que le ton choisit entrerait en conflit avec l’effet émotionnel désiré. S’attendant à rire, le lecteur sera incapable de se mettre soudain à pleurer. Tout au plus sera-t-il capable de vaguement faire la grimace.

On le comprend bien : le mot « ton » est particulièrement bien choisi, si l’on considère son acception musicale. En musique, chaque œuvre a une tonalité, une gamme de huit notes, caractérisée par un tonique et un mode, et pour éviter un canard, chaque instrument va devoir s’y accorder. En littérature, c’est pareil : à trop s’éloigner du ton général, on risque la fausse note.

Il est possible de jouer sur les deux tableaux

Pourtant, les œuvres qui passent du rire aux larmes ne sont pas rares. C’est donc qu’il est possible de jouer sur les deux tableaux, sans couacs et sans que les moments d’émotion ne tombent à plat. Pour y parvenir, une technique simple est celle qui donne son titre à cet article : les accords de ton.

Ce que je vous propose, c’est de réfléchir au ton de votre texte, juste après avoir établi votre plan, et juste avant d’entamer la rédaction de votre premier jet. Sauf qu’au lieu de vous contenter de choisir un ton pour votre œuvre, je vous suggère d’en sélectionner deux : un ton principal et un ton secondaire.

Le ton principal va servir de référence centrale à votre lecteur tout au long du texte. Il correspond à vos intentions majeures vis-à-vis de l’histoire, à l’émotion dominante que vous souhaiteriez voir adoptée par le lecteur dans la plupart des scènes. Le ton secondaire est moins important, mais il est néanmoins présent du début jusqu’à la fin, offrant un complément, parfois même un contrepoint, à la tonalité principale de l’œuvre.

Cela permet de jouer sur deux tableaux à la fois, sans prendre le lecteur en traître. Un récit dont le ton principal est tragique et le ton secondaire humoristique pourra réussir à faire rire, malgré sa tonalité dominante. L’inverse, soit une histoire humoristique/tragique restera convaincante même dans les moments les plus tristes. Il suffit de voir des films des frères Coen ou de Wes Anderson pour rencontrer des auteurs spécialisés dans ce genre d’accords de ton. Dans un autre registre, les films Marvel sont pour la plupart des histoires au ton principal dramatique, et au ton secondaire comique, ce qui leur permet, la plupart du temps, de passer d’un registre à l’autre sans trop de casse.

Soyez aussi clairs que possible

Cela nécessite de procéder avec doigté, et d’introduire le ton secondaire suffisamment tôt, par petites touches, sans ensevelir le ton principal. Par exemple, vous pouvez mettre en scène un personnage secondaire drôle dans un roman au ton grave. Sa présence dès les premiers chapitres va ouvrir l’esprit du lecteur à des effets comiques plus appuyés, plus loin dans le texte.

Attention tout de même, cette approche à deux tons n’empêche pas complètement les ruptures et les couacs.

Premièrement, si elle est menée sans subtilité, elle risque de refroidir le lecteur, qui pourrait se retrouver dépourvu et ne pas savoir à quel genre de texte il a affaire. Pour éviter ça, soyez aussi clairs que possible en exprimant quel ton est le principal et quel ton est le secondaire. Deuxièmement, même si les deux tons sont bien amenés et bien accordés, l’introduction d’un passage qui adopte un troisième ton risque de ne pas fonctionner du tout. Un roman effrayant / humoristique peut très bien fonctionner, mais ajoutez-y un chapitre sarcastique ou sincère et vos intentions risquent de devenir difficiles à déchiffrer par le lecteur.

Enfin, soyez avertis : la technique de l’accord de tons peut donner de bons résultats, mais elle ne convient pas à toutes les histoires ni à tous les lecteurs. Certaines personnes sont résolument allergiques aux changements de ton, et l’introduction d’un instant de légèreté dans un texte grave ou effrayant, même amené avec délicatesse, risque de les dégoûter du texte. Certaines personnes n’aiment pas le sucré-salé, c’est ainsi, et ce n’est ni bien, ni mal.

Enfin, opter pour deux tons, même si vous êtes un styliste doué, risque de gommer l’impact émotionnel de certaines scènes de votre histoire. Ce que vous gagnez en diversité, vous risquez de le perdre en profondeur. Donc si vous souhaitez écrire un roman vraiment drôle ou vraiment triste, concentrez-vous sur un ton unique et évitez les mélanges.

Évoquer un ton

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Les habitués de ce site ne vont pas s’en étonner : dans cette série consacrée à la notion de ton en littérature, après s’être intéressé au « quoi » dans un billet précédent, donc après avoir joué au jeu des définitions, il est temps de se pencher sur le « comment ». En d’autres termes : par quel biais une autrice ou un auteur peut exprimer un ton ou un autre dans un roman ?

Pour communiquer le ton, un écrivain a un certain nombre d’outils à sa disposition. Le choix du niveau de langage et du vocabulaire est le principal : le ton est construit en choisissant certains mots plutôt que d’autres, sélectionnés en fonction de leur niveau de langage et de leurs connotations.

Cela mène à des distinctions parfois subtiles entre une approche émotionnellement neutre et une attitude colorée par un ton plus affirmé. Décrire, par exemple, un échec sentimental comme, eh bien, « un échec », ne transmet pas la même tonalité que si on avait choisi de le décrire comme « une catastrophe », « une erreur », ou comme « une risible péripétie ».

Quelque chose d’aussi minuscule qu’une virgule

Ainsi, un auteur qui souhaite élaborer un ton courroucé tout au long de son roman sera bien inspiré de collectionner des termes agressifs, hostiles, connotés négativement, voire même d’aller en emprunter à différents niveaux de langage. Selon le même principe, un roman noir va évoquer les ténèbres qui ceignent les cœurs des citadins en utilisant un vocabulaire sombre, pessimiste, mélancolique.

Si vous n’obtenez pas l’effet que vous souhaitez, si le ton n’est pas conforme à vos attentes, passez en revue les passages-clé de votre roman et vérifiez les mots que vous utilisez : peut-être sont-ils trop neutres et mériteraient-ils d’être remplacés par des termes plus colorés, quelle que soit la teinte que vous désirez.

Autre arme à la disposition de l’écrivain : la ponctuation. Terminer une phrase par un point, un point de suspension ou un point d’exclamation n’aboutit pas du tout à produire le même effet, et a des conséquences palpables sur le ton d’un texte. Comparez, à titre d’exemple, les phrases suivantes :

Tu n’es pas le bienvenu ici !

Tu n’es pas le bienvenu, ici.

Tu… n’es pas le bienvenu ici…

Trois fois les mêmes mots, trois ponctuations différentes, et au final, trois tons distincts. Une manière de réaliser que chaque choix stylistique contribue au ton général de votre récit, même quelque chose d’aussi minuscule qu’une virgule.

La structure des phrases et des paragraphes peut également être mobilisée pour affirmer un ton plutôt qu’un autre, selon qu’on opte, par exemple, pour la voie passive, pour des phrases courtes ou pour des répétitions, pour citer trois options susceptibles d’évoquer des effets très différents. Un roman entièrement écrit avec des phrases courtes, sans verbes, et des paragraphes minimalistes, évoquera un ton sec, distant, affairé, nerveux, alors qu’un texte qui s’étend le long de phases interminables, agglomérées en chapitres géants, donnera une impression de pesanteur, de majesté, de lenteur, ce qui peut là aussi contribuer à créer un ton plutôt qu’un autre.

Chaque phrase a un ton distinct

Jusqu’ici, on a surtout évoqué le ton d’un roman dans son ensemble, puisque c’est la raison d’être de cette série d’articles. Mais en réalité, chaque phrase, chaque paragraphe, chaque chapitre a un ton distinct.

C’est quelque chose sur lequel un auteur peut jouer, en s’offrant quelques petits écarts. Même un roman au ton grave peut s’offrir un interlude plus léger. Imaginons un roman sur la manière dont la perte d’un parent et le deuil qui s’ensuit ravage une famille. L’auteur pourra trouver judicieux d’ajouter un paragraphe au ton complètement différent, par exemple un flashback, ou même un immense fou rire incontrôlé des frères et sœurs devant le buffet prévu pendant les funérailles. Bien amené, cet instant de légèreté ne fera que renforcer le ton général, en lui donnant quelque chose contre quoi s’appuyer, un moyen de comparaison.

De manière générale, cependant, le ton du roman est la résultante du ton de chaque partie qui le compose. Pour que votre propos soit compréhensible, il est nécessaire qu’il soit relativement homogène tout au long du texte. Cela dit, le ton peut également évoluer, en fonction des arcs narratifs ou de la trajectoire des personnages. Ainsi, un récit qui met en scène un jeune homme qui perd son innocence en s’engageant en tant que soldat ne présentera vraisemblablement pas le même ton au début, lorsque le protagoniste a encore toutes ses illusions et sa fraîcheur, qu’à la fin, où son âme porte les marques du traumatisme et que cela peut se refléter dans la tonalité de la prose.

Critique: Boussole

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Musicologue autrichien amoureux de l’Orient, Franz Ritter, atteint dans sa santé, passe une nuit blanche à se remémorer des anecdotes au sujet des relations entre l’Orient et l’Occident, des souvenirs de voyage et des moments partagés avec Sarah, la femme inatteignable qui monopolise ses pensées.

Titre : Boussole

Auteur : Mathias Énard

Editeur : Actes Sud (ebook)

J’aime énormément les romans de littérature de l’imaginaire. Ils constituent le terreau naturel de mes lectures. Cela dit, il arrive que ma curiosité s’y sente à l’étroit, et puis de temps en temps j’ai la faim de me retrouver confronté à une autrice ou un auteur un peu plus idiosyncratique que les fabuleux raconteurs d’histoire de la fantasy ou de la science-fiction. Pour nourrir mon style, pour me confronter à de nouvelles idées, je ressens le besoin d’autre chose. Il suffit de jeter un coup d’oeil à mes critiques passées pour s’en rendre compte.

Donc cette fois-ci, je me suis dit que tant qu’à goûter à de la littérature blanche, pourquoi ne pas carrément me taper un Goncourt ? J’étais tenté par « La plus secrète mémoire des hommes » de Mohamed Mbougar Sarr, mais il n’était pas disponible en ebook. Mon choix s’est donc porté sur « Boussole » de Mathias Énard, primé en 2015.

La première originalité qui saute aux yeux du lecteur, c’est que « Boussole » est un roman sans enjeux. Un homme vit une nuit blanche au cours de laquelle il se remémore des souvenirs en rapport avec l’Orient, et à la fin, il se réveille. Voilà l’histoire. Ce personnage n’a rien à accomplir de particulier, et rien ne se passera de significatif s’il ne parvient pas à s’endormir. Presque tout le roman est raconté en flashback, et le seul élément de suspense, qui concerne la relation de Franz avec Sarah et son évolution au cours du temps, est vite éventé.  Pour les amoureux des structures classiques, celles et ceux pour qui il est impossible d’envisager un roman qui ne comporte pas certains éléments structurels fondamentaux, on nage ici dans des eaux peu familières.

Quel est donc l’intérêt de ce récit, s’il ne comporte pas d’enjeux ? Il est double.

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Premièrement, le texte est constitué d’une collection d’anecdotes, soit qu’elles soient issues de la vie personnelle du protagoniste, soit qu’elles résument la trajectoire de figures historiques qui ont forgé l’histoire des relations entre l’Orient et l’Occident ou qui l’ont étudié. On peut voir ce livre comme une collection de récits, tous passionnants, qui s’enchaînent autour d’un fil rouge. Au milieu de ce foisonnement d’une érudition hallucinante, aucun aspect n’est oublié, des plus illustres aux plus mineurs, des accomplissements les plus admirables de l’humanité jusqu’aux actes de violence les plus méprisable. Pour qui s’intéresse à l’histoire compliquée des relations entre ces deux morceaux du globe, le livre constitue une introduction idéale. Pour ceux qui aiment les histoires bien racontées, également.

Deuxième intérêt du livre, et selon moi, le principal : le parallèle dressé entre son sujet et son protagoniste. Entre les lignes, la thèse du roman, c’est que l’Orient n’existe pas réellement en-dehors du regard jeté sur lui par l’Occident. Ce n’est qu’une image projetée, un hologramme, pas toujours fidèle à la réalité telle qu’elle est vécue sur place, et dont on se demande bien si elle a une validité en tant que concept. Quant à Franz Ritter, le personnage principal, c’est un individu dont le seul contact avec la réalité se fait à travers le patrimoine, qui méprise tout ce qui est contemporain, et dont l’existence est perpétuellement en butte aux embûches du quotidien. Il vit une relation à distance avec une femme, qui n’existe à ses yeux que sous la forme d’un fantasme. C’est ce thème, si méticuleusement traité, de la relation entre le réel et le regard qu’on porte sur lui, qui constitue le trésor de « Boussole ».

Le style de Mathias Énard est riche de très longues phrases et de paragraphes qui s’étirent parfois sur des dizaines de pages. Un exercice qu’il maîtrise avec un brio souvent insolent, ce qui fait que jamais ces constructions ambitieuses ne s’effondrent sous leur propre poids. Au contraire : elles créent une sorte d’élan, qui donne envie au lecteur de plonger vers l’avant, de ne pas s’arrêter, de découvrir encore une histoire, une anecdote, une perle de savoir.

« Boussole » n’est pas recommandé à tous les publics. Pour en tirer le meilleur, le livre nécessite un fond de culture général, sans lequel on risque probablement de se sentir largué. Et le roman ne plaira pas à celles et ceux qui préfèrent les narrations plus académiques. C’est malgré tout un très grand roman, qui n’a pas volé son prix, ni son succès.

Le ton

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Lorsqu’on parle de littérature, la présence de certains éléments va de soi. C’est le cas des personnages par exemple : chacun a une idée intuitive de ce que c’est, et tout le monde s’attend à en trouver dans un roman. Il y a également des concepts optionnels, qui peuvent être associés à un projet littéraire, ou en être absents, à l’image des messages, qu’on a eu l’occasion d’évoquer ici.

Et puis, dans une catégorie plus agaçante, il y a des notions qui sont présentes dans tous les projets littéraires, que cela soit délibéré ou non, mais dont de nombreuses autrices et auteurs ne suspectent pas l’existence. C’est le cas du ton (et non pas du thon, comme l’image de poisson qui illustre l’article pourrait le laisser penser).

Sur ce site, je vous propose de consacrer une série d’articles à explorer cet outil précieux. Et naturellement, comme j’en ai l’habitude, je vous propose de commencer par chercher à établir une définition. Elle est assez simple.

Le ton, c’est une attitude, une posture. Pour être précis, il s’agit de l’attitude qu’adopte l’auteur vis-à-vis de son sujet et de ses lecteurs.

Le ton est présent dans toute forme de communication

Pensez à une conversation de la vie de tous les jours. Vous revenez d’une soirée qui a été un désastre du début jusqu’à la fin, et vous l’évoquez auprès de votre entourage. La manière dont vous allez présenter votre récit va subir l’influence du ton que vous avez choisi d’employer. Par exemple, si, en rentrant, vous vous exclamez : « C’était vraiment une soirée géniale, ça tombe bien, j’adore l’ennui », ces mots reflètent votre décision, consciente ou inconsciente, d’adopter un ton sarcastique. Si vous préférez vous montrer plus sincère, vous pourriez dire : « C’était une mauvaise soirée, elle manquait d’ambiance ». Une troisième possibilité serait par exemple d’adopter un ton tragique : « C’est de loin la soirée la plus catastrophique que j’ai vécu de toute ma vie ! »

Le ton est présent dans toute forme de communication, comme on le voit avec ces exemples issus d’une conversation ordinaire (on pourrait d’ailleurs mettre en parallèle, dans cet exemple, le ton des mots et le ton de la voix). Mais il fonctionne également de la même manière à l’échelle d’un roman. Comme pour toute autre forme d’expression – une conversation, une lettre, un message sur un répondeur, une publicité – un texte romanesque communique un ton général, parfois composé de tons secondaires.

Il donne une cohérence esthétique à votre œuvre

Dans cette perspective, quels enseignements tirer des illustrations ci-dessous ? D’abord que le ton peut refléter une posture, un angle, mais également une émotion, intense ou non, complexe ou non, vis-à-vis du sujet évoqué. Est-on sincère ou hypocrite ? Factuel ou exagéré ? Drôle ou sérieux ? Il s’agit d’un choix, qui peut être instrumentalisé, délibéré, spontané, ou inconscient.

Le ton peut dévoiler un pan de la personnalité de l’auteur, ou, dans le cas d’un roman, d’une personnalité factice, associée par exemple au protagoniste ou au narrateur. Une histoire écrite de la perspective d’un individu à la personnalité sarcastique pourrait par exemple bénéficier d’être entièrement rédigée sur ce ton, alors que le récit d’un drame gagnerait d’adopter un ton grave, poignant, voire pathétique.

Pourquoi c’est important de se soucier de ça ? Parce que, que vous le souhaitiez ou non, même si vous n’avez pris aucune décision à ce sujet et y compris si le concept de ton vous est parfaitement étranger, votre roman aura un ton. Mieux vaut en être conscient et le forger délibérément en fonction de vos préférences d’auteur plutôt que de le laisser s’amalgamer par hasard, au risque de produire un mélange peu digeste.

Le ton, c’est la perspective que vous choisissez d’adopter en écrivant votre histoire. Il donne une cohérence esthétique à votre œuvre et fait partie du contrat auteur-lecteur. Ces prochaines semaines, nous allons nous y intéresser plus en détails…