Critique : Le Sorcier de Terremer

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De l’enfance à l’âge adulte, la trajectoire d’un apprenti magicien, surnommé Epervier, qui va, par arrogance, libérer dans le monde insulaire de Terremer une créature du néant qu’il va finir par poursuivre à travers le globe.

Titre : Le Sorcier de Terremer

Autrice : Ursula K. Le Guin (traduction Philippe Hupp)

Editeur : Le Livre de poche (ebook)

Depuis longtemps, je nourris le projet, sur ce site, d’évoquer les classiques de la fantasy. Bien souvent, lorsque j’évoque le genre avec des individus qui s’en disent amateurs, je constate qu’ils connaissent bien les oeuvres des trente dernières années, mais qu’ils n’ont jamais lu les classiques. C’est dommage, et c’est pourquoi je suis tenté d’écrire des billets sur les oeuvres de Lord Dunsany, Fritz Leiber, Robert Howard, Poul Anderson, Tanith Lee, Michael Moorcock, Jack Vance, Roger Zelazny, etc… Dans les faits, cependant, il faut bien que j’admette que mes critiques ne sont pratiquement lues par personne, et qu’un tel projet ne justifierait pas l’énergie que j’y mettrais.

Par ailleurs, j’ai moi aussi énormément de lacunes, et je ne suis pas une référence dans ce domaine. Dans le but de parfaire ma culture générale, j’ai donc décidé, sur un coup de tête, de me plonger dans un ouvrage qui est considéré comme un classique du genre, et que je n’avais jamais abordé : Le Sorcier de Terremer, d’Ursula K. Le Guin.

C’est un chef d’oeuvre. Je ne classe pas les livres, mais si je le faisais, ce roman serait allé se loger, avant même que j’en achève la lecture, dans les hauteurs de tous mes classements personnels. Il me paraît bien cruel que ce livre ait existé pendant toute ma longue vie sans que je m’y plonge. Enfin voilà, c’est fait.

Le récit nous présente une partie de la vie d’un personnage dont l’autrice nous raconte d’emblée qu’il va connaître une trajectoire illustre (dont l’essentiel n’est d’ailleurs pas inclu dans ce volume, et que Le Guin n’avait aucune intention d’explorer davantage à l’époque). On le découvre petit garçon, gardien de chèvre sur l’île de Gont, puis dans ses premiers tâtonnements de sorcier, lors de son apprentissage dans une école de magie, et enfin dans les années qui suivent son enseignement, où il va longuement payer une erreur commise en raison de son arrogance. C’est à la fois un bildungsroman, un récit initiatique et une fable sur l’hubris et la manière dont un individu peut parvenir à dompter ses démons intérieurs. Certains ont voulu y voir un précurseur des aventures de Harry Potter, sans doute parce qu’il y a une école de magie dans « Le Sorcier de Terremer », mais ni l’un, ni l’autre n’ont inventé ce concept et les deux oeuvres ont finalement très peu de choses en commun.

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Parmi les tours de force du roman, son protagoniste, Epervier, ou Ged, un jeune homme difficile à aimer : arrogant et revanchard dès qu’il s’initie à la magie et dévoile tout son talent pour cette discipline, il devient progressivement amer et se referme sur lui-même, et ce n’est qu’à la fin du roman qu’il finit par découvrir qui il est et comment il fonctionne, et conquiert ses défauts les plus rédhibitoires. Entre les mains d’une autrice moins talentueuse, on aurait tôt fait de décrocher de ce roman au coeur duquel vient se loger un personnage si désagréable, mais elle parvient à nous attacher à sa destinée malgré tout, parce qu’on parvient toujours à comprendre ce qui l’anime, et qu’il finit par être la principale victime de sa prétention.

Le style du « Sorcier de Terremer » diffère des romans contemporains de fantasy (comme d’ailleurs de ceux publiés à l’époque). Le récit est écrit comme une fable, ou comme une chronique médiévale. L’autrice ne souligne aucun effet et s’interdit de s’apesantir sur les émotions ressenties par les personnages. Elle laisse parler les faits, souvent avec une certaine distance, et s’autorise des raccourcis où des événements qui auraient pu occuper des chapitres entiers sont résumés, voire expliqués par un narrateur omniscient qui peut paraître expéditif. Le résultat, c’est un récit très dense, où chaque chapitre nous plonge dans une situation nouvelle, et où le lecteur finit malgré tout par s’attacher aux personnages et aux lieux, une fois qu’il est parvenu à domestiquer les codes du roman.

Ce choix stylistique a un autre effet : il confère au livre un vernis de classicisme, qui dissimule avec effronterie son originalité et son caractère iconoclaste. Ici, rien n’est comme dans les classiques de la fantasy qui ont précédé Terremer, et à dire vrai, l’oeuvre est si singulière qu’elle détonnerait même si elle paraissait aujourd’hui. Ici, pas de grands continent semé de montagnes et de vastes prairies, mais un éparpillement d’îles ; pas de chevaux, mais des bateaux ; aucun des personnages principaux n’est un homme blanc ; on n’empoigne pas d’épée, d’ailleurs, on ne se sert pas de la violence pour régler les conflits. Quant à la magie, qui est par bien des aspects au centre de l’action, elle est à la fois traditionnelle et singulière, juste assez expliquée pour nous faire comprendre ses limites, juste assez mystérieuse pour qu’elle ne finisse pas par ressembler à de la mécanique.

Encore deux mots des derniers chapitres, où le récit prend quelques distances avec ce qui précède, du point de vue du style comme de celui du rythme. L’action se fait plus lente, les enjeux plus vifs, et les pages se peuplent d’une profonde mélancolie, alors que les personnages semblent disparaître au coeur d’un monde qui les dépasse, rappelant par moment la poésie d’un Robert Frost ou les romans de Charles Ferdinand Ramuz.

Mes 10 règles d’écriture

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C’est un peu pompeux, de dresser une liste des dix règles d’écriture qui nous sont chères. D’abord, pourquoi dix et pas huit ou douze ? En plus, quelle autrice ou auteur pourrait sérieusement penser que cet acte infiniment complexe qu’est la création littéraire peut se résumer en si peu de mots ? On est bien d’accord.

Cela dit, de nombreux auteurs, illustres ou non, se prêtent à l’exercice et j’ai toujours trouvé ça rigolo et riche d’enseignements, en particulier quand je ne suis pas du même avis. En ce qui me concerne, j’estime avoir assez réfléchi à la création littéraire pour savoir ce qui est important pour moi, et, finalement, pourquoi ne pas présenter ça sous forme de liste ? Ce qui suit reprend énormément d’éléments déjà abordés sur ce site. Pour que votre lecture soit agréable, je n’ai pas constellé le texte de liens en tous genres, mais si vous souhaitez approfondir un point ou l’autre, ou mieux comprendre ce que je veux dire, vous trouverez la liste de tous mes articles en suivant ce lien.

Et s’il vous plaît, que vous soyez d’accord ou non, mais en particulier si vous ne l’êtes pas, rien ne me ferait plus plaisir que de connaître vos opinions. Je vous serais particulièrement reconnaissant de prendre quelques minutes pour en débattre en commentaire, je sens que ça pourrait être intéressant pour tous les visiteurs du site.

1. Lis autant que possible, aussi diversifié que possible

Oui, tu as avant tout envie de créer des histoires, et peut-être que cet élan t’a été inspiré d’abord par le cinéma ou les jeux vidéo, mais si tu choisis d’écrire, tu te situes quoi que tu en penses dans le champ de la littérature. Écrire, ça n’est pas la même chose que réaliser un film ou un jeu, et écrire un roman, ça n’est pas la même expérience qu’écrire une bande dessinée ou un poème. Cela implique des techniques et une approche spécifique, et pour apprendre à le faire, la démarche la plus simple et la plus fructueuse est de s’inspirer de celles et ceux qui le font avec un certain niveau de succès. Et même si tu es une autrice ou un auteur chevronné, continue à te frotter les méninges à tes pairs, et éloigne-toi régulièrement de tes domaines de prédilection, change de genre, lis autre chose que des romans, pour nourrir ta muse de perspectives nouvelles.

2. Note toutes tes idées

L’écriture romanesque est entièrement constituée d’idées. Il y a les grandes idées, celles qui te transportent et te motivent à te lancer dans l’ambitieux chantier d’un roman, mais il y a surtout des centaines de petites idées, et des milliers de micro-idées, dans des domaines pas nécessairement glamour, que ce soit la structure, la narration ou le choix de vocabulaire. Si tu as l’écriture en tête, tu génères probablement en permanence toutes sortes d’idées, des personnages, des tournures de phrase, des noms, des métaphores, des constructions dramatiques, dont tu ne sais que faire. Note tout, toujours, immédiatement, même si les idées ne te paraissent pas exceptionnelles. Un jour, une idée issue de ton carnet te sera utile pour un projet qui n’existe pas encore.

3. Écris tous les jours

Oui, chaque jour, il faut que tu écrives. Je sais, ça te fait faire la grimace. Tu n’as pas envie. Tu veux être libre, que l’écriture ne devienne pas une corvée. Mais en réalité, tu ne réalises pas que tu le fais probablement déjà. Parce que quand je dis « écris tous les jours », il faut que tu comprennes « imprègne d’écriture chaque instant ». Donc oui, il y a des jours où tu vas rédiger un manuscrit, mais même si tu accordes un petit congé à tes doigts, le simple fait de penser à tes projets, de les nourrir d’idées, de regarder autour de toi et de t’inspirer de ce que tu vois, de lire, d’apprendre, c’est de l’écriture. Une écrivaine, un écrivain, c’est quelqu’un qui a toujours plus ou moins la tête dans ses projets, même quand ses doigts ne sont pas sur un clavier, ou, soyons fous, autour d’une plume.

4. Apprends à ne pas t’en faire

Les autrices et les auteurs se soucient de bien faire, tout le temps, partout, à un tel point que chez certains, ça tourne à la névrose. Nous laissons la Perfection nous narguer, à jamais inatteignable dans son palais céleste, alors que nous devrions déjà être très heureux de simplement écrire de bons romans. Arrête de t’en faire autant, laisse-toi aller un petit peu. Le grand Gustave Parking a autrefois émis ce conseil qui m’a beaucoup aidé professionnellement dans un autre domaine et qui s’applique également très bien à l’écriture : pour réussir quoi que ce soit qui en vaille la peine, il faut « braver le bide », prendre le risque d’être mauvais, ridicule, imparfait. C’est la seule manière de réussir quoi que ce soit qui en vaut la peine. En plus, quand tu auras décidé de moins t’en faire, tu seras libéré de la peur de l’échec, du manque d’inspiration et du rejet.

5. Écrire de la fiction, c’est raconter une histoire

Dans un roman, tout ce qui n’est pas indispensable à l’histoire est superflu. OK, « superflu », c’est un peu exagéré, et « tout », ça fait quand même beaucoup. Mais comprends ce que j’essaye de te dire. Au coeur du roman, il y a une histoire. C’est ce qui lui donne sa raison d’être, et c’est ça, avant toute autre chose, que les lectrices et lecteurs viennent chercher. Si ce qui te motive à écrire, c’est d’inventer une langue fictive, tourner des TikTok, dessiner des cartes, rédiger de jolies phrases, faire dialoguer tes personnages sur Discord, croquer leur portrait ou tracer leur arbre généalogique, et que tu n’as pas d’idée précise de l’histoire que tu essayes de raconter, tu fais fausse route. C’est comme organiser un mariage avant d’avoir trouvé un conjoint. Réfléchis à ton histoire, fais-en ta priorité, tout le reste peut attendre et représente, au mieux, des distractions dans ce labeur considérable que constitue l’écriture d’un roman.

6. Les personnages sont la partie la plus importante de l’histoire

Le plus important, comme je viens de le dire, c’est l’histoire, et le plus important dans l’histoire, ce sont les personnages. Comment le prouver ? C’est simple : sans eux, l’histoire n’existe pas. On peut retirer le décor, la structure, le thème, le message, le style, le ton, tous ces éléments vont de toute manière exister dans le cerveau du lecteur même si on ne les inclut pas délibérément, mais sans personnages, il n’y a aucune raison de raconter une histoire. Sans eux, il n’y a rien. La raison pour laquelle les humains, depuis toujours, prennent place autour d’un feu de camp et se racontent des trucs, c’est parce qu’ils veulent être confronté à leur propre humanité, mêlée à l’imaginaire, et la fiction, comme l’a écrit le regretté David Foster Wallace, « ça parle de ce que c’est qu’être un putain d’être humain ». Oui, même les histoires sur les robots et les elfes. Donc fais-nous rentrer dans leur tête, donne-leur de la substance et du relief.

7. La bonne phrase, c’est celle qui donne envie de lire la suivante

Et le bon chapitre, celui qui donne envie de lire le suivant ; et le paragraphe, celui qui donne envie de lire le suivant ; et le mot, celui qui donne envie de suivant. C’est pour moi le principe stylistique le plus important : quand tu rédiges un texte narratif, ton but doit être de faire en sorte que les lectrices et les lecteurs ne puissent pas lâcher ton bouquin. Pour cela, il faut les tenir en haleine, écrire de manière propulsive, se débarrasser de tout ce qui freine, générer du suspense, laisser des questions ouvertes et y apporter juste assez d’éléments de réponse pour qu’il soit presque insoutenable physiquement d’interrompre sa lecture. Les romans ne sont pas là pour engendrer des citations amusantes, sorties de leur contexte : leurs phrases ne sont pas faites pour exister indépendamment, mais pour s’encastrer les unes dans les autres, s’enchaîner pour former un récit poignant et addictif.

8. Écris, puis réécris, puis réécris encore

Réécris, en clair, jusqu’à ce que tu ne saches plus comment faire pour améliorer le résultat final. Oui, je suis tout à fait conscient que je contredis ce que j’ai affirmé au numéro 4, quand je t’ai suggéré de laisser de côté tes envies de perfection. Mais là, ce que je t’encourage à faire, c’est à travailler, et à être conscient qu’une fois que tu as terminé ton premier jet, ton boulot ne fait que commencer. Selon moi, les corrections, la réécriture, c’est considérablement plus important que l’écriture initiale, que ce soit au niveau du temps que ça demande, comme au niveau de l’impact que ça finit par avoir dans le résultat final. Donc bosse ton manuscrit jusqu’à la nausée, jusqu’à ce que tu ne puisses plus supporter d’en lire les phrases, mais naturellement, sans perdre de vue que la perfection reste malgré tout hors d’atteinte.

9. Le produit final n’est pas le roman, c’est la rencontre entre le roman et le lecteur

Il n’y a pas qu’un seul cerveau en fonctionnement autour d’un roman, il y en a deux. Le tien, et celui de la personne qui te lis. Ça serait dommage de n’en utiliser qu’un seul des deux. Ce qu’il faut comprendre, c’est que tes mots ne vont pas simplement être reçus et compris tels quels. La réalité de ton histoire va être construite presque autant par le lecteur que par toi. Cela permet de restreindre une partie des descriptions, en prenant conscience que celles et ceux qui abordent le texte vont s’imaginer les choses un peu à leur manière, quoi que tu écrives. Cela permet aussi de se montrer subtil : le lecteur est parfaitement capable de se forger une opinion sur un personnage ou une situation à partir des faits, sans avoir à être explicite. Tu peux aussi retourner la situation et jouer sur les attentes de celle ou celui qui te lit pour lui faire peur, l’amuser ou la surprendre.

10. On n’apprend à écrire un livre qu’une fois qu’on l’a terminé

Les romans ne sont jamais vraiment finis, on se contente de les laisser partir. Bien souvent, c’est une fois qu’ils sont sous presse qu’on s’aperçoit de certaines failles et qu’on réalise qu’un aurait pu faire les choses de manière différente. C’est normal : une histoire est comme une énigme qu’on résout tout en la racontant, elle suit ses propres règles et ce n’est qu’en l’ayant terminée qu’on réalise comment on aurait dû s’y prendre. Ce n’est pas grave. Ai-je mentionné que la Perfection est hors d’atteinte ? Prend acte des leçons apprises pour ton projet suivant, et attends-toi à de nouvelles difficultés et de nouveaux apprentissages à chaque roman.

Critique : Verse, Chorus, Monster!

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Un récit autobiographique de la vie et de la carrière du guitariste anglais Graham Coxon, de sa naissance en Allemagne au sein d’une famille de militaires à sa riche carrière musicale et artistique, principalement marquée par son rôle au sein du groupe Blur.

Titre : Verse, Chorus, Monster!

Auteurs : Graham Coxon et Rob Young

Editeur : Faber Books (ebook)

Au sein de ma mythologie personnelle, Graham Coxon a toujours occupé une place à part. Il y a quelque chose chez ce personnage créatif et taciturne, qui semble constamment en proie à une colère muette, qu’il ne parvient à exprimer qu’à travers son art, auquel je me suis toujours identifié. D’ailleurs, un personnage de mon roman « Révolution dans le Monde Hurlant » est en partie inspiré par lui. Naturellement, j’ai eu envie de lire son autobiographie.

Peu connu du grand public, il est sans contexte un des plus grands guitaristes de sa génération au Royaume-Uni, mais aussi un musicien qui a eu la chance de connaître le succès et qui s’en est servi pour créer presque sans contraintes ces dernières décennies, ce qui fait que sa carrière est marquée par des projets stylistiquement et formellement extrêmement variés, du brûlot punk au bijou folk en passant par des musiques pour série télé, la bande originale d’une bande dessinée, un supergroupe de reprises de vieux tubes oubliés ou encore un album entier consacrée à l’oeuvre imaginaire d’un groupe fictif. Quant on approche un personnage comme celui-là, une partie de l’intérêt, c’est donc de se demander comment il fonctionne et à quoi ressemble son processus créatif.

Une des grandes qualités de « Verse, Chorus, Monster! », c’est précisément que le livre couvre toute l’existence de son auteur, de sa naissance jusqu’aux événements les plus récents, de sa vie privée à sa vie publique. Tous les événements retenus sont traités avec la même importance, sans fétichisme particulier pour les phases de sa vie où il a été au devant de la scène. Ainsi, les événements qui sont probablement les plus attendus par les fans de Blur, le sommet du succès du groupe, sa désintégration et sa reformation, sont traités sur un pied d’égalité avec l’enfance de l’artiste, ses études où les différentes étapes de sa carrière solo, pour mon plus grand plaisir dans la mesure où je suis amateur de chacune des phases de son cheminement artistique.

Cela dit, le résultat est un récit émotionnellement plat. Graham Coxon a atteint l’âge où il a appris à s’accommoder des défauts des autres et à domestiquer les siens, et il raconte ses souvenirs avec une sérénité qui frise par moments le détachement. C’est une série d’anecdotes, pas davantage. C’est au lecteur de relier les faits entre eux, et de chercher à comprendre pourquoi ce personnage a eu trois filles avec trois femmes différentes, pourquoi il se décrit régulièrement comme quelqu’un d’affable mais consacre beaucoup plus de pages à parler des objets (vêtements, instruments, motos, maisons) que des personnes qu’il aime, et surtout à percer à jour sa relation avec son plus proche collaborateur musical Damon Albarn. Il y aurait un beau récit à écrire sur la relation entre ces deux hommes incapables de réellement communiquer, en raison d’un complexe d’infériorité pour Graham, en raison d’un désintérêt pour les mécaniques sociales pour Damon, mais qui ne remettent jamais en question leur fonctionnement parce qu’il n’affecte pas leur processus créatif. Peut-être est-ce trop intime, peut-être Coxon est-il né trop tard pour parvenir à déconstruire les aspects toxiques de cette relation. Quoi qu’il en soit, charge au lecteur d’assembler les pièces du puzzle.

Pourquoi lire une autobiographie lorsqu’on est romancier ? Pour deux raisons principales, selon moi. D’abord, il s’agit de comprendre comment un artiste fonctionne, comment il travaille, d’où naissent ses idées. Dans ce livre, en particulier, on trouvera d’intéressantes réflexions sur la manière dont l’auteur envisage, parfois en parallèle, parfois conjointement, inspiration musicale et plastique. Il n’y a pas trop d’efforts à déployer pour étendre ça à l’inspiration littéraire et s’en nourrir. La seconde raison d’approcher ce genre de texte, c’est qu’ils fourmillent d’éléments frappés du sceau du réel qu’un auteur astucieux pourra détourner à son avantage pour conférer le vernis du réalisme à des récits fictifs. Je ne vais pas copier les anecdotes familiales ou professionnelles contenues dans ce livre, mais elles vont sans doute fertiliser mes histoires à venir, d’une manière ou d’une autre.

Ambiance et ton

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Alors que nous avons récemment consacré notre attention à la question du ton en littérature, c’est à une notion voisine que je vous propose de nous consacrer, à savoir l’ambiance. Les deux concepts sont si semblables qu’on pourrait les confondre, pourtant, une romancière ou un romancier a tout à gagner à être capable de les distinguer, car cela peut lui permettre des ajustements subtils qui vont contribuer à la qualité de son œuvre.

L’ambiance, c’est quoi ? C’est l’atmosphère qui se dégage d’une œuvre (ou d’un passage d’une œuvre), le sentiment général qui en ressort et qui est communiqué au lecteur qui découvre ces mots.

Au fond, on peut dire que l’ambiance est au lecteur ce que le ton est à l’auteur. Alors que le ton transmet le point de vue que l’auteur porte sur son histoire, l’attitude qu’il adopte vis-à-vis de son propos et de ses personnages, l’ambiance décrit les émotions qu’évoque le texte chez le lecteur.

On ne s’étonnera pas dès lors de constater que les mêmes mots peuvent souvent décrire les deux concepts : sarcastique, nostalgique, dramatique, léger, humoristique, triste, etc… sont des termes qui peuvent tout aussi bien s’appliquer au ton qu’à l’ambiance. De la même manière qu’un personnage ou un roman peuvent adopter un ton terrifiant ou joyeux, un lecteur peut faire l’expérience d’une ambiance terrifiante ou joyeuse en lisant ces pages.

Pour résumer : le ton est une intention délibérée et exprimée, l’ambiance est un message reçu et subi.

Et tout cela serait simple si un ton effrayant débouchait toujours sur une ambiance effrayante. Si c’était le cas, si ces deux notions étaient systématiquement appariées, il ne servirait à rien d’opérer une distinction, puisque ce ne seraient que les deux facettes d’une même pièce. C’est cependant loin d’être le cas.

Dans la plupart des cas, ton et ambiance se confondent

Dans son roman « Bleak House », Charles Dickens adopte un ton sarcastique pour décrire les mécanismes d’un procès au long cours et ses effets sur celles et ceux qui y sont associés. Mais l’ambiance générale de ce roman traversé par une affaire de meurtre est bien souvent lugubre et captivante. En utilisant deux narrateurs différents et en prenant ses distances avec ses personnages, l’auteur parvient à proposer un ton et une ambiance distinctes, ce qui confère une grande originalité à son roman.

On ne va pas se mentir, dans la plupart des cas, ton et ambiance se confondent. L’auteur adopte une certaine attitude vis-à-vis de son histoire, et c’est celle-ci qui se transmet aux lectrices et lecteurs qui découvrent le texte. En prenant le parti d’écrire un texte triste, c’est bien des résonances de tristesse que le lectorat va percevoir en le lisant.

Toutefois, il existe des astuces qui permettent, d’un point de vue pratique, de distinguer les deux notions au sein d’un même roman, si c’est votre choix. Il s’agit d’une approche qui est parfois utilisée dans la littérature d’horreur, pour ne citer que cet exemple. Imaginons une histoire de maison hantée, qui s’ouvre de manière traditionnelle par une série de scènes qui montrent de quelle manière les membres d’une famille s’installent dans leur nouveau domicile. Une option pour l’auteur est de rédiger ces chapitres d’introduction sur un ton léger, voire convivial, afin de nous permettre de faire connaissance avec ses personnages avant que le drame ne survienne, et de créer de l’attachement. Pourtant, la situation, le descriptif des lieux, un certain nombre de détails en apparence innocents ainsi que le simple fait d’avoir entre les mains une histoire de maison hantée va mettre le lecteur sur ses gardes et installer une ambiance sinistre, bien avant qu’elle ne se propage au ton du récit.

La romance est également un genre où ton et ambiance peuvent occasionnellement parcourir des chemins divergents. Certains titres peuvent toucher à des sujets graves : questions de vie ou de mort en milieu hospitalier, crime, naufrages, etc…, ce qui fait que l’ambiance, en tout cas pendant certains passages, pourra être assez lourde. Pourtant, en accord avec les codes du genre, l’auteur maintiendra malgré tout un ton léger et divertissant même au cours de ces chapitres, afin de nous faire comprendre que même si ces épreuves sont sérieuses pour les personnages, le lecteur est invité à les appréhender avec une distance espiègle.

Ton et ambiance font donc partie des axes principaux du volet stylistique de l’écriture romanesque. Pour résumer en quelques mots tout ce qu’on a pu dire à ce sujet jusqu’ici : la voix, c’est la signature esthétique d’un romancier, celle que l’on retrouve d’une œuvre à l’autre ; le style, c’est la personnalité d’une œuvre ; le ton, c’est l’attitude de l’auteur vis-à-vis de ce qu’il écrit ; l’ambiance, c’est la résonance émotionnelle du texte.

Critique : Le porteur d’espoir

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La lutte des enfants d’Aliel contre les esclaves d’Orga tourne au conflit ouvert. Dans ce quatrième tome des « Enfants d’Aliel », le jeune Jaz traverse des aventures déchirantes et les Synalions sont frappés par plusieurs drames qui les bouleversent.

Disculpeur : Sara est une amie.

Titre : Les enfants d’Aliel tome 4 – Le porteur d’espoir

Autrice : Sara Schneider

Editions : Le Chien qui pense (ebook)

Encore davantage que les tomes précédents, ce quatrième volume des « Enfants d’Aliel » représente moins une histoire complète qu’un jalon supplémentaire dans une grande fresque. Ce qui caractérise ce livre, c’est qu’il introduit relativement peu de nouveaux concepts – ce qui paraît assez naturel, une fois arrivé aux quatre cinquièmes d’une saga – préférant développer et approfondir les personnages, lieux et concepts qui sont déjà familiers aux lectrices et lecteurs.

C’est une grande réussite. Avec justesse et une belle économie de moyens, Sara Schneider se met à cueillir les fruits de tout le travail de préparation mis en place dans les épisodes précédents, toutes ces grenades patiemment dégoupillées qui se mettent à exploser les unes après les autres. Ici, certains arcs narratifs connaissent leur aboutissement ou leur point de bascule, et c’est presque toujours payant. On est attaché aux personnages et à leur quête, et les moments qu’ils traversent au cours de ce roman en deviennent infiniment plus poignants et précieux. On craint pour la santé et l’avenir de chacun des protagonistes, qui connaissent des épreuves plus intimes et plus douloureuses que celles des tomes précédents. Il faut souligner à quel point tout cela est bien mené et satisfaisant pour les lecteurs fidèles. C’est aussi souvent poignant, émouvant. Tout ce qu’on demande à la littérature.

Au fond, c’est aussi tout ce qu’on réclame d’un quatrième acte : le paroxysme, le déchaînement des passions et des ennuis, où tout tourne mal, tout est bouleversée et l’existence de nos héros semble plus compliquée que jamais. À ce titre « Le Porteur d’espoir » fait figure de modèle à suivre.

Le roman n’est pas, cela dit, un simple prolongement des précédents. Il introduit quelques nouveautés fascinantes. Le passage dans un nid d’Arac est très réussi, lugubre, révoltant à souhait et souvent terrifiant. Sara Schneider n’a pas peur d’explorer des tons plus sombres que dans les tomes précédents, ce qui fonctionne à merveille. Et puis ce volume est également, dans les grandes largeurs, un récit de guerre, et il comporte des scènes de bataille très réussies, souvent racontées davantage de la perspective des marges du combat plutôt que du coeur de la mêlée. Une romance est également menée avec pas mal de doigté.

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Je sais que ça devient un peu répétitif pour celles et ceux qui ont lu les critiques précédentes, mais ça mérite d’être mentionné une fois de plus : on retrouve aussi ici les qualités qu’on aime retrouver dans « Les enfants d’Aliel », en particulier la plume alerte et efficace de l’autrice, mais aussi des personnages distinctifs et immédiatement attachants. Tout cela semble tellement naturel, et c’est pourtant diablement difficile à réussir.

Tout ne m’a pas convaincu dans ce livre, cela dit. Mes réserves proviennent presque exclusivement de l’usage par Sara Schneider de la narration omnisciente. Si, jusqu’ici, il s’agissait selon moi d’un choix neutre, de confort, qui lui permettait de fureter d’un personnage à l’autre, dans ce livre, les choses prennent une autre tournure. À plusieurs reprises, le roman génère du suspense ou nous livre des révélations qui n’existent que parce que le narrateur omniscient a choisi de nous cacher des éléments d’intrigue. En clair : des événements se produisent, ou des personnages subissent des changements, tout cela hors-champ, et quand on le découvre après coup, on nous présente ça comme un coup de théâtre.

Ce choix m’a déplu pour trois raisons : premièrement, cela veut dire que des scènes-clé de l’évolution des personnages, certaines d’entre elles attendues depuis plusieurs tomes, ne sont pas partagées avec le lecteur. On ne les vit pas, on les découvre après-coup. C’est frustrant. Deuxièmement, cacher des informations au lecteur, c’est le point fort de la narration focalisée, et quand on procède de la même manière avec la narration omnisciente, on ébrèche la confiance qui s’est tissée entre l’auteur et le lecteur. On a un peu l’impression de se faire balader. Enfin, ce recours au hors-champ fait que certaines révélations tombent à plat. En toute fin d’histoire, un personnage subit une transformation radicale, mais comme on n’a presque pas vu celui-ci depuis le premier tome, et qu’on n’a pas eu accès du tout à son intériorité, ce qui aurait pu être un drame déchirant n’est au final qu’une péripétie de plus.

Il convient toutefois de le mentionner : ces aspects resteront invisibles pour la quasi-totalité des lectrices et des lecteurs, et sont loin d’avoir gâché ma lecture de ce qui reste comme un excellent roman d’une toute aussi excellente série de fantasy.