Éléments de décor: la nourriture

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On pourrait croire que le sujet est anecdotique, en particulier dans la mesure où, la dernière fois, on s’est intéressés à l’argent, qui semble tout dicter dans notre monde. Mais on aurait tort de le penser. En tant qu’élément du décor d’un texte romanesque, la nourriture peut revêtir une importance considérable et se décliner de toutes sortes de manières différentes.

Après tout, tout le monde, absolument tout le monde, mange chaque jour ou rêve de le faire. La nourriture fait partie de notre quotidien, de notre intimité. Elle permet de maintenir la vie, mais peut également détériorer la santé, si elle est consommée de manière déséquilibrée. Elle est liée à la notion de désir et de plaisir, et peut être connectée à toute une symbolique sexuelle. Enfin, le repas est une activité de groupe, qui joue un rôle dans différentes célébrations, est porteur de connotations rituelles fortes, et présente d’infinies variantes culturelles et sociales.

Bref, ce qu’on mange est comme une version miniature de la manière dont on vit, et en soignant cet aspect au sein des éléments du décor, un romancier va pouvoir donner corps aux thèmes les plus divers.

La nourriture et le décor

Comme toujours, commençons par réfléchir à la manière dont la nourriture elle-même peut être utilisée littéralement comme une composante du décor. Un roman peut habiter la nourriture.

Certains lieux n’existent qu’à travers la confection ou la préparation de nourriture. Un romancier peu souhaiter en sélectionner un pour situer tout ou partie de son récit : qu’il s’agisse d’un restaurant, d’une boucherie, d’une boulangerie, d’un abattoir ou d’une usine de conditionnement de surgelés. Faire ce choix, c’est parvenir à se connecter à quelques grands thèmes en s’appuyant sur des éléments de décor et en contrastant les attitudes des personnages.

Dans « La Rôtisserie de la Reine Pédauque », Anatole France choisit de situer l’action de son pastiche haut en couleur dans un restaurant, un lieu où les considérations bassement matérielle côtoient le sublime, reflétant les aspirations grandioses ou dérisoires des habitués de l’établissement.

D’où vient la nourriture ? Voilà une manière de se servir des aliments comme éléments de décor qui renvoie à des enjeux de pouvoirs. Contraster l’endroit où la nourriture est produite et les conditions qui y règnent avec l’endroit où elle est consommée permet de lier des situations disparates et de les contraster les unes aux autres. Le mangeur de bananes est-il responsable de la misère du producteur de bananes ? Le viticulteur et l’œnologue vivent-ils vraiment dans le même monde ?

Si on s’éloigne un peu du décor considéré comme un lieu, une histoire peut s’inscrire dans une époque où la manière dont l’humanité se nourrit est en crise. Situer un récit pendant une famine, c’est une manière simple et impitoyable de montrer qui, au sein d’une société, va avoir le droit de vivre ou de mourir, en fonction de son extraction sociale ou de sa débrouillardise. D’autres incidents, comme un scandale alimentaire ou une intoxication à grande échelle, mettent en lumière d’autres failles de notre culture, permettant cette fois de montrer du doigt les dysfonctionnements d’une agriculture axée sur le profit.

D’une manière moins ambitieuse, une scène de repas permet de rassembler des personnages, de les présenter sous un jour inhabituel et de les consacrer les uns aux autres. Qui prépare le repas ? Comment est-ce que ça se décide ? Qui participe ? Comment se choisit le menu ? Comment se comportent les convives ? Ont-ils de l’appétit ? De la conversation ? Des manières ? Mangent-ils de tout ? Laissent-ils des restes ? Une telle séquence dans un roman, même brève, peut caractériser vos personnages et les lier à vos thèmes bien plus efficacement que des pages et des pages d’exposition stérile.

La nourriture et le thème

On l’a vu : la nourriture, c’est à la fois la vie et la mort. On peut mourir d’avoir le ventre vide, mais aussi d’avoir trop mangé, ou avalé n’importe quoi. Un roman qui s’interroge sur la fragilité et la corporalité des êtres humains sera bien inspiré de faire une halte dans la case « assiette », où ces questions sont débattues au quotidien.

On peut se servir de tout ce qui tourne autour de la nourriture comme une analogie de la sexualité. C’est même si adapté que ça en devient un cliché, à manipuler donc avec prudence. Comme le sexe, mais pas tout à fait avec la même intensité, le domaine de la table unit le bestial et l’intellect, le vivant et le morbide, comporte des tabous et des codes, exerce une fascination universelle mais connaît d’infinies variantes culturelles.

La chair passe tout autant par la table que par le lit, et parler de l’une, c’est nécessairement évoquer l’autre. On peut le faire par petites touches subtiles, ou avec voracité, par exemple en mettant en scène un personnage anthropophage, qui fait le choix d’absorber ses victimes par la bouche, souvent parce qu’il ne parvient pas à concevoir d’autres types de communion charnelle. Oui, tout cela est délicieusement psychanalytique. Je vous renvoie au « Petit chaperon rouge. »

Si l’on pousse un cran plus loin, on découvre que manger, c’est un symbole de pouvoir. Dans « Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant » de Peter Greenaway, une femme infidèle force son mari à manger le corps cuisiné de son amant décédé. Dans « Le Petit Poucet », la nourriture dénote tour à tour la toute-puissance ou l’impuissance des personnages : les parents qui n’arrivent plus à nourrir leurs enfants, des oiseaux qui provoquent l’échec des plans du Petit Poucet en mangeant des miettes de pain, l’Ogre qui veut manger les frères, et Poucet qui, vengeance ultime, le pousse à manger ses propres filles. Ce conte est épouvantable. Il nous donne aussi la mesure du pouvoir évocateur de la nourriture en tant que vecteur de thèmes littéraires.

Mais derrière la table se cachent les cuisines, et avec elles des développements plus sociaux. Déterminer qui prépare le repas renvoie souvent à des questions d’organisation sociétale : on a tous en tête ces romans bourgeois du 19e siècle où c’est une domestique qui s’active derrière les fourneaux et où la cuisine devient un lieu de confidences et de murmures, parfois même un contrepouvoir. Plus près de nous, elle peut être le purgatoire de la femme, assignée à la préparation des repas en vertu d’atavismes culturels qui sont autant de savoureux ingrédients pour un roman.

La nourriture et l’intrigue

Toute l’intrigue d’un roman peut reposer sur la nécessité de se nourrir et sur les efforts que l’être humain est capable de déployer pour y parvenir. Un être seul au milieu de la nature sauvage, le ventre creux, qui tente de trouver de la nourriture : voilà qui pose les bases d’une intrigue dont l’enjeu final est la survie ou la mort. Dans « La Route », Cormac McCarthy utilise les difficultés de ses personnages à trouver à manger dans un monde postapocalyptique comme un générateur permanent de suspense.

La quête de la sensualité peut tout aussi bien servir de colonne vertébrale à une histoire : c’est le cas de « Ratatouille. » Le long-métrage de Brad Bird met en scène plusieurs personnages qui sont, pour des raisons diverses, en quête d’une expérience culinaire distincte, et autour duquel ils on tous construit leur identité. Un seul plat finit par les réconcilier.

Entre la Cène et le Banquet de Platon, le repas est une occasion cérémonielle où le matériel et le sacré se mettent à communiquer entre eux. En incluant une scène de repas, ou en faisant d’un dîner le cadre de toute une histoire, vous allez pouvoir profiter de chaque plat pour découper votre intrigue en actes distincts, de manière astucieuse et naturelle à la fois.

La nourriture et les personnages

Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es. Le principe est simple, mais il fonctionne assez bien, en général. En montrant l’attitude de vos personnages face à leur assiette, leur appétit, la manière dont ils attaquent leur plat, ce qu’ils dévorent et ce qu’ils refusent de manger, vous communiquerez à vos lecteurs s’ils sont gourmands ou pas, sensuels ou tout en retenue, curieux ou frileux, et des milliers d’autres détails qui les définissent bien au-delà de la table des convives. Un personnage qui mange tous les jours le même repas produira une certaine impression sur les lecteurs ; un personnage qui se balade constamment avec de la nourriture à la main, une autre.

Cette différence peut d’ailleurs se voir sur eux, tout simplement : un gros et un maigre, ça n’est pas la même chose. Au-delà de l’apparence, ce choix est connoté et renvoie à des valeurs et à des signifiants que tous les lecteurs ont en tête, et que l’auteur peut utiliser ou détourner, selon ses besoins. Le cliché du gros bon vivant qui s’oppose au maigre rigoureux existe, de même que l’idée inverse, soit l’association entre obésité et dépression.

Et puis, à notre époque encore plus qu’autrefois, la manière dont nous nous nourrissons aide à nous définir et à cerner notre caractère. Vos personnages font-ils la cuisine eux-mêmes ou commandent-ils tout à l’emporter ? Prennent-ils le temps de manger ou le font-ils sur le pouce ? Sont-ils attachés à une tradition culinaire en particulier : italienne, chinoise, indienne ? Observent-ils des interdits alimentaires liés à leur religion ou leur culture ? S’interdisent-ils, comme les végétariens, certains aliments au nom de principes philosophiques ? Tout cela peut contribuer à donner de l’épaisseur à vos personnages.

Variantes autour de la nourriture

Les repas extraordinaires et les nourritures inattendues peuvent donner du corps à l’univers de fiction d’un roman, et il n’y a même pas besoin de quitter la réalité pour s’en rendre compte. On se souvient de François Mitterrand, président de la République française, se faisant servir des ortolans, un oiseau en voie de disparition ; on pense aussi à des spécialités culinaires improbables comme le casu marzu, fromage sarde infesté de larves ou le hakarl, chair de requin fermenté et séché.

Partant de là, il n’y a pas de limites à ce que les auteurs des littératures de l’imaginaire peuvent faire avec la nourriture. Dans « Alice au Pays des Merveilles », les changements de taille du personnage-titre sont liés à son ingestion de nourriture.

En fantasy, la nourriture peut être le vecteur de toutes les magies et de toutes les transformations : elle peut modifier la personne qui la mange, la combler au-delà de ses attentes, lui jeter un mauvais sort, l’empoisonner, lui inoculer une maladie ou être le vecteur d’une infestation ; un certain met peut être si rare qu’il justifie toutes les quêtes ; certains ingrédients peuvent être dotés de conscience et tenter de se sauver.

En science-fiction, l’origine de la nourriture peut être une fable pour la perte de repères de notre société, comme en atteste « Soleil Vert » ; une civilisation futuriste qui ne se nourrit que de mets synthétique apparaîtra au lecteur contemporain comme coupée de la réalité ; enfin, un auteur peut mettre en scène des extraterrestres qui se nourrissent de pensées, de peur ou de foies humains ; et puis on peut également renverser les rôles. Dans « Under the Skin », Michel Faber met en scène des extraterrestres qui capturent, castrent et engraissent des humains pour les manger.

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – le genre

On fait le bilan – 2018

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Le temps passe et passe et passe et beaucoup de choses ont changé. Qui aurait pu s’imaginer que le temps se serait si vite écoulé ?

Comme à peu près tous les blogueurs de la planète, en particulier les blogueurs-auteurs, il est temps de passer en revue, avec un poil de retard, les moments forts de l’année 2018 qui vient de s’écouler.

Sur le plan personnel, 2018, c’est l’année de la naissance de notre troisième garçon. Naturellement, il s’agit de l’événement qui éclipse tous les autres, et donc je pourrais m’arrêter là que l’évocation de cette année me paraîtrait complète.

Mais ceci n’est pas mon carnet de notes personnel. Sur un plan plus littéraire, 2018, ça a été l’année de la sortie de mon deuxième livre, « La Mer des Secrets« , qui complète la duologie de fantasy steampunk « Merveilles du Monde Hurlant » aux Editions le Héron d’Argent. C’est la fin d’une très belle aventure et d’une jolie part de mon existence.

J’ai eu l’occasion en novembre de rencontrer les premiers futurs lecteurs de ce premier tome à Mon’s Livre en Belgique, et que les lecteurs du premier volume me fassent leurs retours, ce qui était une expérience très enrichissante. Cela a comme toujours été une joie de rencontrer mes collègues autrices et auteurs à cette occasion. J’aurai vraisemblablement l’occasion de faire quelques autres apparitions dans des salons ces prochains mois, histoire de boucler la boucle. J’ai également été interviewé à la radio pour parler de mon livre.

Malgré tout, « La Mer des Secrets » n’aura pas été mon unique actualité littéraire en 2018. J’ai suspendu au printemps l’écriture de la suite des Merveilles du Monde Hurlant, parce qu’il aurait été trop frustrant de la terminer avant la sortie du bouquin. Cela m’a donné le temps de me consacrer à quelques autres projets.

En particulier, j’ai mis en forme mon système générique de jeu de rôle, « META », que vous pouvez toujours trouver ici. Les retours ont été très encourageants. J’ai également écrit un décor de campagne qui va avec, intitulé « Kocmoc », mais je n’ai pas encore eu le courage de m’attaquer à sa laborieuse mise en page. Peut-être le ferai-je ces prochains mois.

2018, c’est l’année où j’ai rejoint le GAHeLiG, le Groupe des auteurs helvétiques de littérature de genre. J’ai eu la grande joie de faire la connaissance de certains d’entre eux et de contribuer modestement à quelques apparitions du groupe dans les médias. Nous avons un projet commun pour lequel j’ai rédigé une nouvelle.

J’ai également entamé la rédaction d’une autre nouvelle personnelle, dont l’action se situe dans le Monde Hurlant. Je suis sur le point d’en achever l’écriture, et je dois dire qu’à présent, je ne sais pas trop quoi en faire, ni à qui la faire lire ! Et puis, comme chaque année, j’ai rédigé un conte de Noël pour mes enfants.

Au cours de l’année 2018, le blog a volé de succès en succès. Le nombre de pages vues, mais surtout, le nombre de commentaires et de réactions, grimpe de mois en mois et c’est un grand plaisir de voir que certains en trouvent la lecture agréable ou utile. Mon article « Les huit types de lecteurs » est, sauf erreur, le plus populaire nouveau billet de l’année. Quant au billet qui continue à accumuler, jour après jour, le plus de vues, sans trop que je me l’explique, sans doute à cause d’un référencement positif chez Google, c’est « La structure d’un roman: les chapitres« , lu à ce jour à plus de 3’500 reprises. C’est un peu un mystère.

Merci de votre lecture attentive. Je me réjouis de vivre 2019 à vos côtés.

La Mer des Secrets: ce que j’ai appris

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Chaque roman est un apprentissage. Même l’écrivain le plus expérimenté n’aura pas, au moment d’entamer la rédaction de son manuscrit, toutes les cartes en main pour mener à bien le projet, et ce n’est qu’une fois que tout est achevé que l’on réalise avec justesse ce qu’il aurait convenu de faire pour que tout soit parfait. Pas grave, il y a toujours un autre roman. On lèche ses blessures, on se relève, on se remet à écrire. Un peu plus sage, un peu plus fou.

Comme j’ai déjà eu l’occasion de vous en parler ici, mon nouveau livre « La Mer des Secrets » vient de sortir aux Éditions le Héron d’Argent. C’est la seconde partie du roman « Merveilles du Monde Hurlant », donc c’est l’heure du bilan. Si tout était à refaire, qu’est-ce que j’aurais pu faire différemment ?

Pour moi, forcément, la question se pose avec une ironique acuité. Après tout, je tiens un blog où, semaine après semaine, je distille des conseils sur l’écriture comme si j’étais Victor Hugo. Forcément, il y en a qui m’attendent au tournant et qui doivent se dire : « Est-ce qu’il les suit, ses propres conseils ? Est-ce qu’il est parfait, son roman ? Est-ce qu’au moins il a atteint tous les objectifs qu’il s’était fixé ? »

Non, non et non.

Au départ, quand je me suis lancé dans la rédaction de ce roman qui s’intitulait « Mangesonge », mes buts étaient d’une ambition délirante. Je souhaitais écrire un gros bouquin épais (le premier d’une trilogie), avec plein de personnages, et, en particulier, quatre ou cinq protagonistes qui, chacun, auraient un arc narratif distinct, ainsi que deux antagonistes, l’un posant une difficulté lié au thème, l’autre une difficulté liée au personnage principal.

Tout cela devait se dérouler dans un monde de fantasy teinté de steampunk et de science-fiction, ou rien ne devrait être banal. J’en avais assez des épopées molles avec des chevaliers et des elfes : chaque détail de l’histoire devait être lié à une idée, être ambitieux en termes d’imaginaire. J’avais envie de faire pour la fantasy ce que Grant Morrison a fait pour la bande-dessinée de super-héros : des histoires qui croulent tellement sous les idées que le narratif ne parvient pas à toutes les exploiter. C’est ce que j’ai appelé ici « la quête de la saturation. »

En parallèle, je souhaitais faire la chronique de la vie d’une adolescente et de son passage à l’âge adulte, développer un discours sur la place des jeunes dans la société, et explorer les frontières entre la réalité et la fiction. Et oui, il fallait que ça soit agréable à lire, que ça convienne à tous les publics, que ça soit rigolo, et bien écrit, et toutes ces choses agréables. Oui, tout ça en même temps.

Donc non, je n’ai pas tout réussi, loin de là. Je suis satisfait mais à la relecture, je vois pas mal de défauts, que, pour certains, je suis le seul à percevoir. Ce n’est d’ailleurs pas très grave, selon moi. Le lecteur hérite du résultat, il l’apprécie ou non, mais il ne compare pas le roman aux idées que l’auteur avait en tête avant de se mettre à écrire.

Ce que j’ai appris, c’est qu’il faut laisser de la place aux idées. Quand Bruce Springsteen a enregistré son quatrième album, « Darkness on the Edge of Town », il a de son propre aveu compris que s’il tentait d’avoir sur la même chanson la guitare la plus poignante, la basse la plus viscérale, la batterie la plus puissante et le chant le plus émouvant, tout ce qu’il obtenait, c’était une cacophonie.

En réalité, « Merveilles du Monde Hurlant » est probablement trop ambitieux. Si j’avais souhaité produire un roman qui soit l’illustration des principes que j’expose sur ce blog, il aurait fallu que je fasse des choix différents. En particulier, si j’avais voulu privilégier le décor, l’imaginaire, j’aurais sans doute dû me concentrer sur un seul personnage principal, face à un seul antagoniste. À l’inverse, si je tenais à bénéficier de voix multiples, j’aurais probablement gagné à proposer un monde plus simple, axé sur quelques idées fortes et faciles à identifier, plutôt qu’un foisonnement de concepts qui partent dans tous les sens. Sous sa forme actuelle, le roman gagnerait au minimum à être plus long, et à laisser un peu plus de place aux idées pour s’exprimer, mais comme on l’a vu, c’était impossible.

Ainsi, le roman aurait été plus réussi de manière formelle, peut-être. Est-ce que j’aurais eu autant de plaisir à l’écrire ? Probablement pas. D’ailleurs je bosse sur une suite, et devinez quoi ? Elle est probablement trop ambitieuse elle aussi.

Éléments de décor: l’argent

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Avec ce billet, j’entame une nouvelle série qui n’est en fait qu’une suite d’illustrations des chroniques de ces dernières semaines consacrées au décor et à l’exposition dans le travail d’écriture romanesque. Nous avons vu que le décor était un élément de construction littéraire qui pouvait trouver une articulation avec l’intrigue, le thème et les personnages. À présent, voyons, élément par élément, comment cela peut se manifester.

L’argent est un bon point de départ. Il s’agit d’un concept qui existe dans tout univers de fiction, sous une forme ou sous une autre (parfois on lui substitue le troc, ou quelque chose qui ressemble peu à un échange monétaire) ; il peut être au cœur de l’histoire ou n’y occuper qu’une place presque anecdotique ; il peut générer des tragédies d’une ampleur considérable, ou ne revêtir qu’une dimension pratique.

En d’autres termes, selon la manière dont un romancier va choisir de traiter la place de l’argent dans son décor, il va pouvoir obtenir des résultats très différents. Explorons ensemble quelques pistes.

L’argent comme décor

Dans certaines situations, l’argent est le décor. Ou plutôt, il y a des lieux, des contextes, des situations, qui tournent principalement autour des échanges monétaires, et au sein desquels vous pouvez choisir d’enraciner l’intrigue de votre roman.

Il y a des lieux dévolus à l’argent, comme les banques, les places boursières, les entreprises de courtage, les quotidiens financiers, les instituts qui enseignent la haute finance. Choisir d’y situer un roman, quelle que soit la nature de celle-ci, va nécessairement pousser un auteur à colorer l’histoire avec des questions financières.

Mais l’argent n’est pas nécessairement à prendre de manière aussi littérale. Ainsi, le casino est également un lieu modelé par l’argent, mais aussi, d’une manière complètement différente, une modeste échoppe de numismate, une boutique de diamantaire, la brigade financière des forces de police ou une mine de platine. Tous ces lieux, toutes ces institutions, jettent sur l’argent un regard différent qui va vous permettre d’étoffer votre roman, si ce thème vous intéresse.

Ces décors vont permettre à un romancier d’introduire des thèmes en rapport avec l’argent, et donc, très littéralement, d’enrichir leur histoire. Mais il est encore plus riche d’aller chercher des périodes ou des événements qui sont en rapport avec l’argent. Vous rêvez d’écrire un polar, et vous souhaitez en profiter pour en faire une fable sur le cynisme des hommes face à l’argent ? Pourquoi ne pas en situer l’action pendant un krach boursier ? Une ruée vers l’or ? Ou pendant une crise financière ? Même un modeste jour de paye peut suffire à donner un cadre intéressant à un roman, surtout s’il met en scène des personnages qui ont du mal à nouer les deux bouts.

L’argent et le thème

L’argent est un thème en soi : la manière dont il influence l’existence des gens qui n’en ont pas, la manière différente dont il influence l’existence de ceux qui en ont, comment il corrompt ceux qui souhaitent en avoir davantage, comment il peut être utilisé comme unité de valeur pour toutes sortes de choses. Le thème de l’argent, en littérature, se transforme bien souvent en procès du matérialisme de notre société et de cette folie qui pousse les hommes à s’entredéchirer au nom d’une valeur qui est, fondamentalement, abstraite.

Et là, je dis « de notre société », mais l’idée qu’il existe un système qui symbolise les échanges financiers et qui génère fortune, inégalités, violences, pouvoir et autres événements aux potentialités dramatiques extraordinaires est quelque chose qu’ont en commun tous les mondes de fiction, qu’ils soient réalistes ou non. Même l’absence d’un concept d’échange monétaire au sein d’une société, si c’est le point de départ de votre roman de science-fiction ou de fantasy, peut être thématisée.

Et puis l’argent n’est pas obligé d’occuper seul le devant de la scène. Même si ce n’est pas le thème central de votre histoire, c’est quelque chose avec lequel vous pouvez songer de jouer, pour pimenter un peu votre argument central avec des thèmes secondaires. Par exemple, vous pouvez tenter de répondre à cette question classique : « Est-ce que chaque personne a vraiment un prix ? » Quel est celui de vos personnages principaux, et que se passe-t-il quand on leur propose de trahir leurs idéaux en échange d’une compensation financière ? Font-ils tous le même choix ? Et, de manière plus banale, que va-t-il changer dans le quotidien de vos protagonistes quand ils ont des difficultés financières?

L’argent et l’intrigue

Imaginez que vous rédigiez un roman d’aventure dans le far west et que votre personnage principal, un ancien soldat, tombe dans le premier chapitre sur un coffre rempli de soixante pièces d’or, une somme considérable. La manière dont il va dépenser – ou perdre – chacune de ces pièces peut très bien être utilisée comme ossature pour l’intrigue d’un roman. Alors que le lecteur est conscient de la somme qui reste en possession du soldat, il voit celui-ci se rapprocher inexorablement de la ruine, par chacun de ses choix, ce qui génère de la tension dramatique et du suspense.

La nature même de l’argent fait qu’on peut l’accumuler et le perdre de manière quantifiable. Il procure donc au romancier une concrétisation tangible de schémas dramatiques classiques comme celui de la pyramide de Freytag, qui symbolise la montée, puis la chute de la tension dans une histoire : alors que le protagoniste commence sans un sou en poche, il fait fortune, avant de tout perdre de manière dramatique. Le contenu de son compte en banque reflète donc de manière fidèle les hauts et les bas que connaît l’intrigue.

De manière plus générale, dans un roman, l’acquisition d’une grosse somme d’argent peut être utilisée comme un fusil de Tchekhov. À partir du moment où un personnage entre en possession de ce magot, c’est qu’il va arriver quelque chose de dramatique, soit qu’il le perde de manière tragique, soit qu’il s’en serve pour un usage remarquable. Dès que l’argent fait son apparition dans l’histoire, le lecteur est alerté, et comprend tout le potentiel que celui-ci peut avoir dans l’intrigue. La somme peut d’ailleurs être transférée à un autre personnage, moment à partir duquel le mécanisme est remis à zéro et tout peut à nouveau se produire.

L’argent et les personnages

L’argent est un élément du décor d’un roman qui peut être utilisé pour construire les motivations d’un personnage. Qu’on en ait ou qu’on en ait pas, qu’on en ait besoin ou pas, qu’on en ait envie ou pas, l’argent modèle notre personnalité, nous fait agir d’une certaine manière, avec avidité ou avec générosité, et nous fait tisser des liens avec celles et ceux qui nous entourent.

Les moyens financiers, le niveau de vie, c’est aussi un élément constitutif du passé d’un personnage, qui peut servir de fondation à son comportement dans le roman: un individu né dans une famille riche ne se comportera pas comme un individu qui vient d’un milieu où on a toujours eu du mal à boucler ses fins de mois, et ce, même si les aléas de la vie ont fait que leurs moyens financiers ont évolué avec le temps. Faire cohabiter dans la même histoire un riche devenu pauvre et un pauvre devenu riche peut créer des contrastes intéressants.

Parfois, l’argent est tellement central dans la construction d’un personnage qu’il en devient la caractéristique centrale. C’est bien ce qu’a fait Molière lorsqu’il a signé sa pièce « L’Avare », où l’appétit du gain d’Harpagon est le trait constitutif de sa personnalité, mais également le moteur de l’intrigue, le thème de la pièce et l’élément central du décor. Dans « Les Incorruptibles », c’est l’inverse : la résistance des personnages principaux à la tentation corruptrice de l’argent représente leur trait le plus significatif (qui va se refléter jusqu’au titre) et c’est lui qui justifie l’existence de la série comme du film. On l’a bien compris : peu de choses, dans une histoire, sont aussi versatiles que l’argent.

Variantes autour de l’argent

Si vous êtes auteur de littératures de l’imaginaire, l’argent représente un merveilleux terrain de jeu pour développer votre créativité. Sur une idée simple – donner une forme aux échanges de biens et service – d’innombrables idées peuvent venir se greffer.

Déjà, on parle d’argent, mais n’importe quoi peut venir se substituer à des pièces ou à des billets pour permettre les échanges monétaires. Les légionnaires romains, après tout, étaient payés en sel – le salaire – dont ils pouvaient se servir pour conserver leurs aliments. De la même manière, vous pouvez opter, dans le décor de votre roman, pour une solution qui en reflète certains éléments constitutifs. Un livre dont l’histoire se passe au milieu d’une série d’îles tropicales mettra par exemple en scène un système monétaire basé sur des coquillages, que chacun peut aller chercher soi-même dans les profondeurs, mais en courant des risques phénoménaux. Dans Le Cycle de Tshaï de Jack Vance, la principale unité monétaire, les sequins, est produite par des fleurs, les chrysospines, qui poussent dans une région très dangereuse.

L’idée que l’argent représente autre chose qu’un échange monétaire est quelque chose avec lequel un auteur peut jouer à l’infini. Dans le film « In Time » d’Andrew Niccol, le temps est la seule unité monétaire, et quand un individu se retrouve à zéro seconde de crédit, il meurt. Et si, dans une société, une drogue était utilisée comme unité monétaire, laissant les individus libres d’en consommer ou non ? Et si, dans un monde aride, c’était l’eau qui servait de base pour tous les échanges, les riches vivant entourés d’énormes citernes alors que les gourdes des pauvres se tarissent ? Et si c’étaient nos souvenirs, vécus ou achetés, qui étaient utilisés comme unités monétaires ?

⏩ L’année prochaine: Éléments de décor – la nourriture

 

Critique: Paradoxes 2 – Destins

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L’année 2147. Bruxelles vient de survivre à une guerre secrète entre loups-garous et vampires. Un inspecteur de police, Jared Thorpe, s’est retrouvé au cœur de ces événements et a au passage découvert certains secrets au sujet de sa propre nature qui le plongent dans une situation qui le dépasse. C’est là que d’autres clans de créatures surnaturelles entrent en scène, désireuses d’accélérer ou de prévenir la fin du monde.

Titre: Paradoxes, tome 2 – Destins.

Auteur: L.A. Braun

Éditeur: Auto-édition

Le parti-pris de la série, qui consiste à raconter une histoire qui emprunte les codes du film noir, mais avec des vampires, des loups-garous et d’autres créatures fabuleuses, et tout ça dans le futur, en Belgique, n’est sans doute pas pour tous les goûts. En ce qui me concerne pourtant, je suis très client de ce mélange. Il paraît improbable quand on le décrit de cette manière, mais en réalité il ne faut que quelques pages pour se plonger dans le bain et accepter que tout cela est la réalité de cet univers de fiction. C’est délicieux.

D’ailleurs l’univers s’est étoffé depuis le premier tome. Les créatures « classiques », auxquelles je faisais référence à l’instant, existent toujours, mais s’y sont ajoutés des clans plus exotiques dans la littérature de genre : des individus qui sont en réalité des dragons, ou encore des Atlantes, qui manigancent leurs plans en coulisses depuis des millénaires. C’est une des grandes réussites de ce deuxième volume, qui fait cohabiter au fil des pages des groupes antagonistes aux origines complexes et aux ambitions divergentes et en profite pour générer un suspense à multiples détentes. C’est un plat copieux, épicé, ce qui à mon avis vaut cent fois mieux que les soupes indigestes que certains auteurs cherchent à nous servir. L’idée de faire précéder le texte d’une nouvelle située dans le même univers est excellente.

L’univers secret que nous décrit l’autrice est bigarré et parfois baroque, ce qui crée un contraste avec la réalité terne du Bruxelles de l’avenir, qui lui sert de toile de fond. Dans Paradoxes, on croise de nombreux personnages hauts en couleur, qui tous, ont leur particularité, marquent la mémoire du lecteur et s’entrecroisent au sein de l’intrigue de toutes sortes de manière inattendue. L-A Braun a énormément de talent pour conjurer un bestiaire d’individus originaux.

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Au milieu de tout ça, cela dit, on a parfois tendance à perdre de vue le personnage principal, Jared Thorpe, ce détective plongé malgré lui au cœur d’une lutte entre divers clans surnaturels. Même si on en découvre un peu plus long sur son passé que dans le second tome, il ne trouve pas toujours sa place de protagoniste. J’étais enthousiasmé en découvrant au début du livre que Jared et un collègue policier allaient prendre en main l’enquête sur un personnage mort dans le tome précédent. Hélas, ce fil rouge qui aurait pu propulser l’intrigue est vite abandonné. À la place, Jared se fait ballotter au gré des rencontres, et ne joue jamais un rôle propulsif dans l’intrigue, se contentant de la subir. C’est bien sûr un motif courant dans le film noir, mais j’avoue que j’aurais apprécié que le personnage principal influence le déroulement des événements de manière un peu plus déterminante. Comme, en parallèle, les motivations des autres personnages sont parfois obscures, il y a des moments où le lecteur ne sait plus trop à quoi se raccrocher.

Le style de l’autrice est agréable, efficace, sobre en règle générale, il devient riche lorsque c’est nécessaire. Il a gagné en maturité depuis le premier volume et il est devenu un outil de haute précision qui lui permet de raconter de manière simple des scènes complexes.

En résumé, la saga « Paradoxes » se poursuit de manière enthousiasmante, en dépit de quelques imperfections mineures. Ce deuxième tome est une réussite, qui donne envie de découvrir le troisième et dernier volet de la saga.