La Mer des Secrets : au carrefour des genres

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« La Mer des Secrets », mon nouveau livre qui vient de sortir, est présenté par l’éditeur comme un « roman fantasy steampunk. » J’aimerais en profiter pour dire deux mots de la question des genres littéraires, qui, selon moi, est un peu différente pour les auteurs de ce qu’elle peut être pour les éditeurs, les libraires ou même les lecteurs.

Où ranger un roman ? C’est la question fondamentale de la classification par genres. Et l’interrogation est pertinente : elle permet à l’auteur et aux lecteurs de se retrouver autour de centres d’intérêt communs. C’est le point de départ du coup de foudre que l’on peut avoir pour un livre.

En ce qui concerne les deux tomes de ma série « Merveilles du Monde Hurlant », le mot « steampunk » figure donc en quatrième de couverture, des éléments d’imagerie steampunk sont inclus sur les illustrations, l’éditeur a fait une partie de sa promotion autour du steampunk et j’ai même été invité à parler de steampunk à la maison Jules Verne à Amiens.

Tout cela, d’ailleurs, ne vient pas de nulle part. C’est soutenu par le texte. Dans « La Ville des Mystères », on aperçoit des dirigeables, on évoque des usines, il y a une journaliste buveuse d’absinthe qui écoute du jazz, un oiseau mécanique, et un assassin qui brandit un mousquet. Dans « La Mer des Secrets », une partie de l’intrigue tourne autour d’un grand bateau à vapeur, il y a une embarcation amphibie montée sur des pattes articulées et tout se termine sur un gratte-ciel. En plus, la question de la contestation sociale, qui, pour moi, est centrale dans tous les genres littéraires « punk », est au cœur de l’histoire.

Cela dit, certains lecteurs m’ont fait le reproche d’avoir été, en quelque sorte, trompés sur la marchandise. Ils attendaient un roman de steampunk plus pur. Or, je n’aime pas la pureté – je suis même en train d’écrire un livre à ce sujet.

Après tout, il y a aussi le mot « fantasy » imprimé dans le résumé, et on trouve dans ce roman une magicienne qui manipule les plantes, un trois-mâts dont les voiles sont tissées par des araignées, une antique espèce dont les membres se présentent sous la forme de poissons volants, une île qui ne devient visible que lorsqu’on l’approche par un cap bien précis, et plein d’autres éléments qui n’ont rien à voir avec le steampunk. On trouvera aussi, çà et là, des emprunts à la science-fiction, comme cette jeune femme dont le cerveau contient les individualités de quarante-sept personnes différentes, et qui n’est rien d’autre qu’un motif courant dans la littérature transhumaniste.

Bref, « Merveilles du Monde Hurlant » est difficile à classer dans un genre en particulier, voire même dans deux. J’ai toujours aimé le mélange des genres, et pour moi, les littératures de l’imaginaire n’ont d’intérêt que lorsqu’elles laissent les idées de toutes sortes s’épanouir. Il n’y a plus grand-chose de fantastique dans une épopée héroïque avec des elfes et des dragons ; de même, à force de se reposer constamment sur les mêmes motifs, le steampunk tourne souvent à vide. En franchissant les frontières des genres, on peut retrouver quelques fulgurances d’imagination propres à séduire les lecteurs qui apprécient ce genre de choses.

Au final, ma duologie « Merveilles du Monde Hurlant » est un ornithorynque. On n’en voudra à personne d’être déçu qu’il ne soit ni castor, ni canard. J’aurais tendance à rapprocher ce texte du mouvement « new weird », mais l’étiquette est incompréhensible pour les lecteurs francophones et n’a donc pas grande utilité. Bref, oui, « fantasy steampunk », c’est assez juste.

Les recherches

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Quand on a la prétention d’être lu par des dizaines, des centaines et peut-être des milliers de personnes, la plus élémentaires des courtoisies, c’est de tenter de faire en sorte de ne pas dire n’importe quoi. Afin de s’en assurer, il existe une phase du processus d’écriture qu’on appelle généralement « les recherches » et qui consiste à accumuler une certaine quantité d’informations authentiques sur le décor ou sur le thème de notre roman.

Beaucoup d’auteurs ne jurent que par les recherches. Ils y voient une partie indispensable du travail d’auteur. Selon eux, un travail de recherche complet et solide est nécessaire pour servir de socle à toutes les étapes suivantes : de cette crédibilité initiale dépend la vraisemblance de l’histoire qui est racontée.

Aussi noble et bien intentionné soit-il, je ne souscris pas à ce point de vue.

Mon oncle Jacques Hirt, qui écrivait des romans policiers et qui était bien meilleur auteur que moi, m’avait dit une fois, en substance, qu’on s’en fiche des recherches : que la porte du commissariat dans le roman soit de la même couleur que dans la réalité, ça n’a pas d’importance, sauf celui de satisfaire l’égo de bon élève d’un auteur appliqué. La mission de l’écrivain, selon lui, était de rendre crédible le décor du roman, même si celui-ci était purement imaginaire.

Toute autre considération s’efface face à l’histoire

Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, selon ma conception de la littérature, toute autre considération s’efface face à l’histoire. Si se permettre une divergence vis-à-vis de la réalité rend votre roman plus touchant, plus captivant, ou plus fidèle au vécu humain, le drame l’emporte toujours sur le réel. Vous avez besoin, dans votre polar, que la salle d’interrogatoire soit juste à côté des cellules de dégrisement, alors qu’en réalité, dans le monde réel, elles ne sont même pas dans le même bâtiment ? Déplacez-les. En tant qu’auteur, vous avez davantage de comptes à rendre à la fiction qu’au réel.

En plus, le culte du détail authentique risque de créer chez certains écrivains l’illusion d’avoir servi la cause de leur roman, alors que ce n’est pas nécessairement le cas. Vous venez de passer trois semaines à étudier l’évolution des armures à la fin du Moyen-Âge européen, afin de coller au plus près de la réalité dans votre roman de fantasy ? Comme il est peu probable que votre histoire se déroule en Europe, ou même au véritable Moyen-Âge, on peut débattre de la pertinence de la démarche. Vos armures collent-elles vraiment à un modèle historique ? Le doivent-elles ? Est-ce plus intéressant ? Dans certains cas, on le comprend bien, la fidélité à l’authenticité illusoire qu’apporte la recherche peut même anesthésier l’imaginaire. Vous n’êtes pas en quête de la Vérité, telle qu’elle se rapporte à notre réalité, vous êtes en quête de la Vérité, telle qu’elle se rapporte à votre histoire.

Faire des recherches en tant qu’écrivain, prenez garde, c’est par ailleurs une activité sans fin, et qui peut finir par absorber tout votre temps. Prévoyant un livre sur la décolonisation, vous dévorerez tellement de bouquins traitant de cette période de l’histoire que vous en oublierez d’écrire le vôtre. Il faut se fixer des limites.

Les recherches sont au service du roman, pas l’inverse

Et puis un auteur qui fait des recherches est un auteur en mission : à force de se passionner pour son sujet, il risque de cherche à inclure autant de détails que possible dans son histoire, au risque de l’ensevelir et de l’empêcher de se développer. Mieux vaut partir du principe que vos lecteurs sont là pour lire ce que vous avez écrit, vous, et que si leur motivation principale avait été de se cultiver, ils auraient lu les mêmes ouvrages de référence que vous plutôt qu’acheter votre roman.

Afin de se fixer des limites, il y a un principe élémentaire que je vous encourage à suivre : les recherches sont au service du roman, pas l’inverse. Dès qu’elles prennent trop de temps, dès que les détails occupent trop de place, appuyez sur le frein.

En me lisant, certains vont froncer les sourcils, parce que leurs priorités sont différentes. C’est très bien, selon moi, que nous ne soyons pas d’accord : cela ne fait qu’enrichir la littérature. J’ai tendance à penser que celles et ceux qui recherchent à tout prix la fidélité à la réalité dans leurs écrits feraient mieux de devenir journalistes – et je suis journaliste. Mais leur position, si elle n’est pas la mienne, n’en est pas moins cohérente.

Ils ont raison après tout : inclure certains détails authentiques dans un roman, en savoir un maximum sur la période, la culture, l’endroit où se situe l’action de votre livre, peut lui conférer la vraisemblance qui va lui donner du relief auprès de certains lecteurs. Si toute l’action de votre roman se situe au sein d’une centrale nucléaire, oui, il serait sans doute judicieux que vous ayez, au moins une fois dans votre vie, mis les pieds dans ce genre de bâtiment. Faire des recherches peut éviter d’écrire de grosses âneries, c’est une preuve de curiosité et d’ouverture d’esprit, ainsi que de modestie vis-à-vis de votre sujet. C’est admirable. En plus vous allez apprendre des tas de trucs.

Une quête de ce qui fait la substance de l’humanité

Donc tout n’est pas à jeter dans la recherche. D’ailleurs je n’ai rien contre elle, au contraire. Seulement selon moi, l’intérêt de cette phase de l’écriture ne réside pas dans une accumulation de détails qui seront ensuite reproduits dans le décor d’un roman. En fait, la recherche est principalement utile dans deux moments-clé : l’inspiration et l’élaboration.

L’inspiration, c’est la quête continue d’idées, petites et grandes, à laquelle s’astreint l’écrivain, 24 heures sur 24 et sept jours sur sept. Nous avons déjà eu l’occasion d’en parler. En réalité, il s’agit moins d’une phase de recherche active que d’une veille, une certaine attitude vis-à-vis du monde et de l’humanité, qui pousse un auteur à noter certains détails et à les coller dans le tableau à post-it de son imaginaire.

Il s’agit bien de recherche : une quête, même, constante, de ce qui fait la substance de l’humanité et de l’existence, toute cette accumulation de petits riens, de bribes de phrases, de gestes, d’images touchantes, de rencontres inattendues, que vous, qui écrivez, vous allez accumuler en vous tout au long de votre vie, avant qu’une partie de cela, de cette masse grouillante de peut-être, finisse par se tailler un chemin dans vos œuvres et leur donner du volume.

Devenez réparateur de vélo pour une journée

L’élaboration, c’est cette phase où vous êtes en train de commencer à travailler à votre roman, quelque part entre l’idée de départ et la construction du plan. Là, les recherches peuvent faire une immense différence dans votre travail, parce qu’à ce stade, plutôt que de vous procurer des millions de détails plus ou moins intéressants, elles vont participer de la construction du récit, et vous apporter des éléments qui vont devenir constitutifs de votre histoire. C’est de l’engrais pour l’écriture.

Oui, vous pouvez lire des bouquins de référence et oui, si vous y tenez, allez cliquer sur Wikipedia. Mais cette phase-là est plus efficace si, à la place de vous retrouver seul face à un écran, vous allez un peu humer l’air du réel, aller dans des endroits, parler à des gens, observer, absorber.

Un de vos personnages est réparateur de vélo ? Devenez réparateur de vélo pour une journée, si un professionnel vous accepte dans son atelier. Constatez par vous-même ce que ça implique, comment se découpe la journée, quelles sont les difficultés, les plaisirs, les odeurs, les petites bribes qui rendent cette expérience unique. Je vous assure que cette journée apportera davantage à votre roman que si vous aviez passé deux fois plus de temps à chercher des informations sur Google. Votre polar se situe dans le milieu des livreurs au porte-à-porte ? Rencontrez ces gens, parlez leur, et surtout, écoutez-les, en notant ce qui leur tient à cœur, mais aussi leur façon de l’exprimer, leurs mots, leurs gestes, la manière dont ils sont habillés. Votre histoire a lieu à Bologne ? Allez faire un tour à Bologne – non c’est pas loin. Vos personnages principaux sont âgés ? Écoutez comment parlent les personnes âgées. Basique.

Si vous êtes en quête d’authenticité, vous balader dans un château-fort vous apportera bien plus que de lire un livre sur le Moyen-Âge. Les deux démarches ne sont pas concurrentes d’ailleurs, et rien ne vous empêche de faire les deux, si c’est votre conception du rôle d’écrivain, mais en règle générale, parler avec un architecte va constituer une expérience bien plus fertile en termes d’inspiration que si vous vous envoyez plusieurs ouvrages sur l’architecture.

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – l’argent

 

L’interview: Ariane Bricard

Est-ce parce qu’elle a voyagé elle-même qu’elle aime nous emmener loin de la Terre? Ariane Bricard est une autrice dont les écrits se situent au carrefour des classiques de la science-fiction, du romantisme et du mystère. Avec La Cité des Abysses, son premier roman, elle a fait rêver les lecteurs à Thétys, un monde aquatique dont les humains sont loin de percer à jour tous les mystères. J’ai déjà eu l’occasion de publier une critique de ce roman que vous pouvez lire ici.

Disculpeur: Ariane et moi sommes tous les deux publiés dans la même maison d’édition.

blog interview

Est-ce que tu te souviens de ce qui t’as amenée à l’écriture ? Quel a été ton premier projet ? Qu’est-ce que ça représente l’écriture pour toi aujourd’hui ? Une passion ? Une drogue ? Un casse-tête ? Est-ce que tu pourrais t’en passer ?

On m’a raconté que j’ai commencé à écrire dès que j’ai appris à le faire, comme une suite logique de ma passion pour la lecture. À cinq ans, j’ai déclaré que je voulais être écrivain (à peine ambitieux, ha ! ha !). J’ai écrit des poèmes pour mes parents, des rédactions à l’école.
Ma première histoire complète, je l’ai écrite à 15 ans, par besoin d’écrire (influencée par des jeux vidéo, en particulier Deus Ex). Je n’ai pas cessé depuis.
C’est à la fois une drogue (je suis en état de manque lorsque je n’écris pas régulièrement) et un moyen de me compléter. C’est aussi un casse-tête car la cohérence est très importante, je veux que le lecteur croie en l’histoire. L’avantage : on a toute sa vie pour progresser.
J’espère que je ne réussirai jamais à m’en passer.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Doutez et travaillez. Le plus dur est de prendre du recul, de voir ses propres réflexes, ses codes et ses erreurs. La patience et le travail sont indispensables. Une chose qui marche bien pour moi : la musique pour me « doper » et ne pas faire que ça. Tout ce que l’on vit nourrit nos idées et notre style.
Après, il n’y a pas de recette miracle, chacun fonctionne différemment.

Tu as un parcours cosmopolite, qui passe par l’Afrique et la Chine. Est-ce que cela a laissé des traces sur ton écriture ?

Aucune idée ! Par contre, j’aimerais bien m’en inspirer davantage, au niveau culturel, social… c’est passionnant. Les gens restent les gens mais leurs façons d’être diffèrent complètement !
Lorsque j’étais encore étudiante en chinois, j’ai écrit un pastiche d’un chapitre d’Au bord de l’eau pour un examen de littérature. Ce n’était pas facile d’essayer d’employer les mêmes tournures, de reprendre des personnages, mais j’avais adoré !

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La Cité des Abysses est avant tout un roman de science-fiction. Est-ce qu’il y a des auteurs dont tu te sens proche et qui t’ont inspiré pour l’écrire ?

Ce que j’ai pu identifier : Herbert (Dune), le film Abyss (surtout la fin), l’auteur de BD Léo pour les mantrisses d’Aldébaran, Asimov pour sa merveilleuse façon de nous embarquer dans l’avenir. M’en sentir proche, j’aimerais bien ! C’est surtout de l’admiration pour leurs œuvres.

Malgré tout, la trame du roman, c’est une enquête, presque policière. Est-ce que ça a été compliqué de structurer une telle intrigue ?

C’est embarrassant. En fait, je n’avais rien structuré du tout : j’écrivais uniquement à l’inspiration. Parfois, je restais bloquée des semaines ! Certains points étaient clairs dès le début, l’essentiel a dû attendre la fin.
C’est une façon brouillonne et surtout stressante d’écrire. J’essaye de structurer davantage mes romans depuis 7 ans, de retenir certaines idées, mais ça reste difficile.

Je sais que tu tricotes. Est-ce qu’il existe des points communs entre le tricot et l’écriture selon toi ?

Oh, oui ! Il y a un côté créatif indéniable : imaginer un motif, tout défaire parce qu’on change d’avis, improviser, modifier. Plus ce qu’on veut tricoter est complexe et plus un plan est conseillé. Par contre, c’est moins mouvementé que l’écriture ! Je trouve le côté mécanique très apaisant, alors qu’il m’est arrivé de pleurer en écrivant des chapitres.

« Romantique, mais pas guimauve » : c’est un descriptif que tu utilises parfois pour qualifier la tonalité du livre. C’est quoi, le romantisme, pour toi ? Pourquoi est-ce que ça te tient à cœur ?

Pour moi, le romantisme est passionnel (et pas forcément amoureux). Il tient à l’intensité des émotions, des impressions. Guimauve, pour moi, c’est un peu exagéré ou moins ancré dans le réel.
J’ai déjà écrit comme ça. Maintenant, j’essaye de garder mes personnages concentrés sur leurs objectifs : ils ont déjà beaucoup à affronter et tout le monde n’est pas à ce point à fleur de peau.
D’un autre côté, ça pourrait être intéressant d’inventer un personnage secondaire guimauve ! Même si ça peut faire du mal, c’est attendrissant, cette sincérité extrême.

On te sent très attachée à certains de tes personnages. Comment est-ce que tu définirais le lien qui t’unit à eux ?

Je ne sais pas trop. Ils sont là, dans un coin de ma tête, à attendre le point final. Disons qu’ils vivent en moi tant que j’écris sur eux. J’essaye de leur donner une identité propre, un passé, un peu d’épaisseur en fait. Pas très facile mais c’est une des choses que je préfère. Évidemment, les personnages principaux sont privilégiés : ils sont soumis à plus de torture, hé ! hé ! Les pauvres.

La Cité des Abysses appelle une suite. Où en es-tu ?

Je réécrit le texte depuis l’an dernier. Le scénario a complètement été remanié et au moins les trois quarts sont réécrits de zéro, alors ça demande beaucoup de temps (surtout que j’ai un travail chronophage à côté).
Désolée, c’est très long !

C’est difficile d’écrire une suite ? Plus dur que d’écrire le premier tome ?

Au niveau écriture, retrouver les personnages, c’est du pur bonheur ! Je suis très heureuse, deux d’entre eux ont évolué. Par contre, oui, j’ai peur de décevoir les lecteurs du tome 1. C’est ça le plus dur, je pense.

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Au-delà du Cycle d’Ekysse, est-ce que tu as d’autres envies d’écriture ? Des projets dans tes carnets ? Envie de t’éloigner de la science-fiction, peut-être ?

J’aimerais écrire quelque chose de drôle mais je n’y arrive pas pour l’instant.
J’ai un autre projet, de littérature plus classique, que je garde dans un coin de ma tête, pour plus tard. Sinon, j’adore la SF mais pourquoi pas du fantastique ? Je suis sans doute déjà à la frontière.
La priorité après Ékysse : finir le roman double sur lequel je planche depuis 2009 !

Être éditée, c’est une expérience satisfaisante ? Est-ce que tu pourrais envisager de te lancer dans l’autoédition ?

C’est un vrai bonheur de voir son texte prendre corps dans un livre, un vrai livre ! Le Héron d’Argent m’a vraiment soutenue et a été riche de conseils, tout en me laissant la main sur l’histoire et mes personnages. C’est aussi du travail de relecture, de réécriture… Il faut s’attendre à retravailler le livre.
L’autoédition ? Pourquoi pas, si une histoire ne trouve pas son éditeur, elle trouvera peut-être ses lecteurs ?

Pierre Bordage a écrit : « N’ayez jamais aucun regret. Mieux vaut crever d’oser plutôt que de se consumer à petit feu dans les regrets. » As-tu des regrets en tant qu’autrice ? Qu’est-ce que tu n’as pas (encore) osé ?

Des regrets, oui, quelques-uns : écrire un texte différemment (on évolue avec le temps), créer des tempéraments amusants, mieux rédiger les descriptions, poser une ambiance…
Pas encore de gros regret mais je garde la citation ! C’est un excellent conseil d’une excellente plume.
Je n’ai pas encore osé écrire de scène d’amour : mes essais m’ont paru fades. J’ai quelques scènes de violence en tête, qui me font un peu peur mais j’y viendrai sans doute un jour.

Merci de m’avoir si gentiment proposé cette interview 😊

La Mer des Secrets: un roman, deux livres

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Comme annoncé, mon nouveau livre, « La Mer des Secrets » vient de sortir aux Éditions le Héron d’Argent. Il semble être bien accueilli par ses premiers lecteurs, ce qui me fait très plaisir.

Vous remarquerez que je l’appelle « mon nouveau livre » plutôt que « mon nouveau roman », une habitude que j’ai prise parce qu’elle correspond à la réalité. « La Mer des Secrets », on peut le voir en couverture, est le tome 2 de la série « Merveilles du Monde Hurlant », entamée il y a deux ans avec « La Ville des Mystères. » Ensemble, les deux volumes racontent une seule histoire, une aventure, qui commence dans le premier chapitre du tome 1 et se termine dans le dernier chapitre du tome 2.

Fondamentalement, il y a des différences de ton et de décor entre les deux livres : le gros de l’action ne se déroule pas au même endroit, il y a des rebondissements qui sont propres à cette seconde partie, des intrigues secondaires et de nouveaux personnages sont introduits. Comme le titre le laisse entendre, l’action du second volume se passe en grande partie sur la mer, alors que celle du premier était concentrée en milieu urbain. Par ailleurs, le premier volume s’achevait sur un événement qui relançait l’action dans une direction inattendue pour le vécu des personnages. Toutefois, on a affaire à un seul roman, ou en tout cas à une seule histoire, répartie dans deux livres, avec des arcs narratifs et des thèmes qui s’étendent à travers les deux livres.

Pourquoi publier un seul roman en deux volumes?

D’ailleurs, c’est bien ainsi que cette histoire est née. À l’origine, c’est bien un seul et unique manuscrit que j’ai soumis à la bienveillante curiosité des éditeurs, il y a cinq ans. À l’époque, ce gros pavé s’intitulait « Mangesonge », et contenait déjà toute l’histoire qui est aujourd’hui publiée dans « La Ville des Mystères » et « La Mer des Secrets. »

Pourquoi publier un seul roman en deux volumes ? Pas par simple appât du gain. Les réalités du monde de l’édition sont ainsi faites qu’un livre trop épais ne bénéficie pas de tarifs préférentiels à la Poste, et que, en-dehors des grosses maisons d’éditions qui ont leurs propres réseaux de distribution, leur parution n’est pas rentable. Voilà pourquoi les gros pavés américains, en traduction, sont souvent fractionnés en multiples volumes.

Mon manuscrit original a donc dû être divisé par sa moitié, et en plus, chaque partie a été réduite d’environ 20% par rapport au texte de départ, ce qui n’a pas été facile à faire. Certains lecteurs de « La Ville des Mystères » m’ont reproché de ne pas avoir dépeint de manière convaincante les motivations de certains personnages : je crains que tout ce qui aurait pu les contenter s’est retrouvé supprimé lors du travail éditorial.

Cela a réclamé quelques ajustements

Cela dit, j’avais prévu le coup. J’étais conscient dès le départ d’avoir produit un gros bouquin pas forcément facile à publier tel quel. C’est la raison pour laquelle j’ai placé, au milieu de l’histoire, un retournement de situation qui change la donne pour Tim Keller, la protagoniste du roman. En un seul volume, cet événement était juste un point d’orgue qui représentait le sommet de la tension dramatique. En deux volumes, il s’agit d’un coup de théâtre, un cliffhanger comme ceux que l’on rencontre parfois à la fin de la saison d’une série télévisée. Avoir pris soin de procéder de cette manière a considérablement simplifié le travail éditorial.

Cela dit, « La Mer des Secrets » paraît deux ans après « La Ville des Mystères », et cela a réclamé quelques ajustements. Par exemple, dans le texte original, passé le coup de théâtre mentionné ci-dessus, on prolongeait le suspense en s’éloignant de Tim l’espace d’un chapitre, pour s’intéresser aux personnages secondaires. Avec la publication en deux tomes, j’ai pris conscience que ça n’avait aucun sens : deux ans se sont écoulés, ça représente bien assez de suspense, j’ai donc demandé à inverser les deux premiers chapitres afin que l’on retrouve notre personnage principal tout de suite.

Autre différence : il m’a paru nécessaire de rappeler dans le texte qui était qui. Lorsqu’on retrouve les personnages principaux, leur identité et leurs relations les uns avec les autres sont brièvement mentionnées, afin de rafraîchir la mémoire des lecteurs. Forcément, en lisant les deux tomes l’un après l’autre, ces informations sont inutiles, mais elles peuvent être cruciales pour un lecteur qui a ouvert de nombreux autres livres dans l’intervalle et qui a, souhaitons-le, d’innombrables autres centres d’intérêt dans l’existence.

Exposition: quelques astuces

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Comme dans tous les autres domaines de la création littéraire, une fois qu’on a maîtrisé les bases de l’exposition, il reste de la marge pour s’amuser et pour y injecter un peu de créativité, voire pour essayer des techniques qui sortent des sentiers battus.

Ci-dessous, vous trouverez un certain nombre d’approches qui vont un peu dans toutes les directions. Certaines d’entre elles vont peut-être vous correspondre et vous donner envie de les essayer. Vous trouverez également des conseils pratiques qui viennent préciser des points abordés dans les billets précédents consacrés à l’exposition ou au décor. En général, il s’agit soit de réduire la place occupée par l’exposition dans votre roman, soit de la rendre plus digeste pour vos lecteurs.

Apprendre à la traquer

Pour traquer sans relâche le genre d’exposition qui va plomber votre histoire, encore faut-il être attentif à certains signes. Comme toutes les maladies, l’exposition peut être repérée par des symptômes. En sachant les diagnostiquer lors des corrections de votre manuscrit, vous rendrez un service à vos lecteurs.

Un de vos personnages se lance dans un monologue où il parle de ses origines ? Il explique longuement son opinion au sujet de quelque chose qui n’est pas directement lié à votre intrigue ? Deux individus ont une longue conversation au sujet de choses qu’ils devraient déjà savoir ? Toute action est suspendue le temps que l’on décrive une espèce animale, une organisation, un drapeau, ou autre chose qui serait plus à sa place sur Wikipedia que dans un roman ? Rien ne se passe pendant plusieurs pages parce que d’énormes paragraphes plein d’explications ont pris la place de tout le reste ? C’est signe qu’il est temps de sortir le scalpel, d’amputer cette tumeur et de cautériser la plaie.

L’outrexposition

Pour certains auteurs, l’exposition est comme une drogue. Ils sont tellement enthousiasmés par le monde qu’ils ont inventé qu’ils souhaitent en révéler autant que possible à leurs lecteurs, même si, au passage, leur histoire doit en souffrir, alourdie par toutes ces explications. Si c’est votre cas, il existe une technique simple pour se désintoxiquer progressivement : se goinfrer.

En deux mots, il s’agit pour l’auteur de ne pas se retenir du tout. Vous avez élaboré un monde très complexe, plein de détails et d’inventivité ? Intégrez-le pleinement à votre roman, et sautez sur toutes les occasions que vous pouvez pour mentionner toutes les anecdotes et aspects remarquables liés à votre décor. Votre personnage croise une escouade de Chevaliers Nazatéens ? Ne manquez pas d’expliquer qu’ils portent des armures en forme de griffon, afin de commémorer la mémoire de leur fondateur, le Maréchal Nazate, surnommé « Le Griffon » en raison de son nez aquilin. Franchement, faites-vous plaisir.

Par contre, à la relecture, une fois que vous aurez constaté que votre histoire est paralysée par le poids des détails accumulés, comme les coquillages sur la coque d’un bateau, vous serez gentils de me débarrasser tout ça. Vous vous êtes fait plaisir, vous avez évacué ça de votre système, à présent il est temps de penser à vos lecteurs et à votre histoire, et de couper tout ce qui n’est pas nécessaire, c’est-à-dire pratiquement tout. L’anecdote sur les armures ? On s’en passera.

Le réservoir à exposition

Une autre approche pour combattre la même tendance fonctionne de la manière exactement inverse. Oui, écrivez tout ce que vous souhaitez au sujet de votre univers de fiction, par contre ne polluez pas votre histoire avec ça. Constituez un fichier distinct, voire plusieurs, toute une encyclopédie si vous voulez, avec des cartes, des arbres généalogiques et toutes ces choses que les auteurs de fantasy aiment tellement, et consacrez-y autant de temps que vous le souhaitez si ce genre d’activité vous amuse.

Par contre, le contact entre le texte de votre roman et ce réservoir à exposition est interdit. Pas d’emprunt, pas de copier-coller, pas de citation. Si votre histoire nécessite que vous fassiez référence à un aspect de votre univers, faites-le, d’une manière aussi brève que possible, puis refermez le réservoir à double tour avant d’en stériliser l’ouverture pour qu’aucune contagion ne soit possible. Traitez votre monde comme un agent pathogène qui ne doit pas être autorisé à contaminer votre histoire.

La clause du besoin

Pour limiter l’exposition, fixez-vous un critère simple et diablement efficace : celui du besoin. Ne laissez dans votre roman que les explications qui ont besoin d’être là, sans quoi votre histoire est incompréhensible. Pas ce qui vous fait plaisir, pas ce qui vous intéresse, pas ce dont vous avez envie : uniquement ce dont votre narratif a besoin, même si pour cela vous devez vous faire violence.

Vous serez étonné de constater à quel point il y a peu d’information qui est indispensable à la compréhension d’une histoire. Les lecteurs sont capables de comprendre les enjeux dramatiques d’une scène à partir de très peu d’indices. Le héros est poursuivi par une foule de gros types en colère qui veulent lui faire la peau pour se venger ? Est-ce réellement nécessaire de savoir comment ces poursuivants s’appellent, de quel groupe ils font partie, ou même la nature du différend ? Doit-on rappeler, à ce sujet, que dans « Le Procès » de Franz Kafka, le lecteur n’apprend jamais de quoi Joseph K. est accusé ?

La nature des relations entre les personnages, c’est important ; les actions des protagonistes sont importantes. Tout le reste, presque tout ce qui constitue le décor, en réalité, ça n’est pas grand-chose de plus que de la décoration. L’action d’abord, les explications ensuite : voilà une règle simple à observer quand on écrit un roman. Et bien souvent, on découvre que les explications ne sont en réalité pas aussi nécessaires que nous le pensions.

Arriver tard, partir tôt

Une approche astucieuse qui permet de se passer d’exposition, c’est de laisser à celle-ci aussi peu d’espace vital que possible pour proliférer. Une bonne manière de s’y prendre réside dans la façon dont on découpe les scènes. Ne laissez pas de graisse, coupez tout près du muscle : commencez les scènes aussi tard que possible pour que l’intrigue soit compréhensible, et interrompez-les aussi vite que possible.

De cette manière, vous ne laisserez pas le temps à l’exposition de montrer le bout de son nez. Le héros poursuivi par une bande d’enragés dont on parlait plus haut ? Entamez cette scène en plein milieu de la course-poursuite, et mettez-y un terme dès que le protagoniste parvient à échapper à ses poursuivants. De cette manière, vous aurez épargné au lecteur de longues explications sur les causes et les conséquences de cette séquence, alors qu’en réalité, seule l’action elle-même a de l’importance, en l’occurrence.

L’exposition comme la révélation d’une énigme

Pour rendre l’exposition plus digeste, c’est souvent une question de savoir avec quels autres ingrédients vous avez l’intention de la mélanger. Mettons que, très tôt dans votre roman, vous installiez une question dans l’esprit du lecteur – voire même toute une série de questions. Pourquoi le Professeur Küng a une large cicatrice sur le front, qu’il semble vouloir dissimuler ? Et que s’est-il passé entre lui et la directrice Kellner pour qu’ils ne communiquent plus que via des intermédiaires ?

Si les questions que vous parvenez à susciter chez le lecteur sont suffisamment intéressantes, celui-ci ne sera plus allergique à l’exposition. Au contraire : il sera demandeur, parce que dans ce cas, l’exposition sera devenue la réponse à des questions qu’il se pose déjà et dont il est curieux de connaître la réponse.

Parfois, il ne s’agit même pas d’une énigme, mais simplement d’une thèse. Entamez votre roman par une phrase du genre « Cette ville n’avait plus rien à voir avec ce qu’elle était auparavant » et vous lancerez les lecteurs sur la trace de tous les indices qui confirment ou qui infirment cette théorie.

L’exposition mystère

Parfois, il n’y a pas de réponse. Accueillez le mystère.

Celui qui veut tout savoir

Pour vous faciliter la vie lorsque vous estimez devoir introduire une grande quantité d’information dans l’esprit de vos lecteurs, appuyez-vous sur un allié. Il suffit qu’un de vos personnages, si possible même le protagoniste de votre histoire, soit un assoiffé de connaissance. Débrouillez-vous pour en faire quelqu’un qui a besoin de tout savoir, qui veut toutes les réponses, qui démontre en toutes circonstances une envie inextinguible de comprendre tout ce qui se passe autour de lui. Si vous pouvez vous appuyer sur un personnage de ce genre, il vous sera plus facile de justifier une bonne partie de l’exposition que vous infligerez aux lecteurs.

C’est encore mieux, naturellement, si cet individu affamé de savoir doit lutter pour obtenir les réponses à ses questions. À ce moment-là, on quitte l’exposition proprement dite pour entrer dans le conflit, et le conflit c’est le drame, et le drame c’est l’intérêt du lecteur, et l’intérêt du lecteur c’est magnifique.

Si vous ne voulez pas transformer votre protagoniste en Madame-Je-Sais-Tout, pourquoi ne pas opérer la même manœuvre, mais avec un personnage proche, qui sera à même de répondre à ses questions en cas de besoin.

La mini-exposition

Si vous ne parvenez pas à vous débarrasser de l’exposition, essayez au moins d’en réduire la taille. Vous n’arrivez pas à vous faire exterminateur, devenez rétrecisseur de tête. Interdiction de consacrer des paragraphes entiers à expliquer des trucs qui n’intéressent que vous : fixez-vous une limite arbitraire, par exemple deux phrases par page, si possible des phrases courtes. Vous n’y arriverez pas toujours, et ça n’est pas bien grave, mais ça vous fera adopter de bons réflexes. Mieux vaut une formule courte et mémorable qu’une longue explication que personne ne va lire.

C’est d’ailleurs comme ça que les gens conçoivent la plupart des choses dans le monde réel : si on devait leur demander de décrire un pays, une personne, une organisation, ils vous sortiraient probablement une seule phrase, qui contient au maximum deux informations. (« Le gars de la compta ? C’est le maniaque qui aligne ses crayons, non ? », « Je vous présente la Nouvelle Église du Cosmos : ils s’affichent comme une religion honorable mais en vrai ils adorent juste les soucoupes volantes. »)

Si vous estimez que cette approche manque de subtilité, vous n’avez pas tort mais ça n’est pas grave. C’est sur la longueur que vous allez pouvoir apporter de la finesse, à travers l’intrigue et les actes des personnages. Nul besoin d’apporter au lecteur toutes les nuances possibles et imaginables dès l’instant où vous introduisez un nouveau concept. Bâtissez votre décor brique après brique dans l’esprit du lecteur.

L’exposition comme histoire

On l’a dit : ce qui est embêtant, avec l’exposition, c’est qu’elle interrompt la narration pour la remplacer par des explications. Ce n’est pas du tout une fatalité, cela dit. Et si vous décidiez de traiter votre exposition comme une histoire en elle-même, avec introduction, montée en intensité dramatique, résolution, et toutes ces autres choses délicieuses qui vont avec les histoires bien racontées ?

En d’autres termes, plutôt qu’expliquer, montrez à vos lecteurs ce que vous souhaitez leur transmettre dans le cadre d’une véritable scène. Il peut s’agir d’un insert au milieu d’un chapitre, qui nous transporte dans d’autres lieux, d’autres temps et avec d’autres personnages, voire même, de manière très classique, d’un simple flashback, soit une scène qui montre aux lecteurs ce qui s’est passé avant le temps principal du récit. De cette manière, vous enjambez les principaux problèmes posés par l’exposition.

Cela dit, même si cette approche est élégante, il ne faut pas en abuser : impossible d’expliquer de cette manière chaque aspect de votre décor, sans quoi vous allez continuellement interrompre votre histoire avec des digressions et vos lecteurs vont perdre le fil. À moins que vous ne souhaitiez rédiger le « Tristram Shandy » du 21e siècle, mieux vaut avoir la main légère avec cette technique, et se limiter à un à trois usages sur l’ensemble du roman.

Au moins, faites en sorte qu’on s’amuse

Si vraiment, vous avez le sentiment que votre roman ne peut pas se passer d’exposition, et qu’aucune des techniques passées en revue ci-dessus pour limiter les dégâts ne parvient à vous convaincre, la moindre des obligations que vous devez à vos lecteurs est de rendre celle-ci aussi divertissante à lire que possible. En clair : si vous forcez votre lectorat à s’envoyer contre sa volonté une grosse masse d’explications, faites au moins un effort pour rendre celle-ci digeste, voire même aussi amusante à lire qu’il est humainement possible.

C’est ce que fait Arundhati Roy dans cet extrait du « Dieu des petits riens », un passage si brillamment écrit qu’on en oublie qu’il s’agit de pure exposition :

« Murlidharan était nu comme un ver, à l’exception d’un sac en plastique cylindrique que quelqu’un lui avait enfoncé sur la tête et qui lui faisait une toque de cuisinier transparente à travers laquelle il continuait de voir défiler le monde, vision certes imparfaite et déformée, mais nullement limitée. L’eût-il voulu qu’il aurait été bien incapable d’enlever son couvre-chef : il n’avait plus de bras. Il se les était fait arracher par un obus à Singapour en 1942, une semaine à peine après s’être enfui de chez lui pour s’engager dans les unités combattantes de l’armée indienne. »

Pas d’exposition

C’est la dernière possibilité que j’aborde dans ce billet, l’aboutissement de toutes les autres, et en même temps la plus radicale : pourquoi ne pas renoncer complètement à l’exposition ?

Ce choix est plus compliqué à mettre en œuvre pour un auteur que déconcertant pour le lecteur. Ce dernier s’y retrouvera forcément si les enjeux dramatiques sont clairs : pour lui, peu importe les origines du contentieux entre deux personnes, la nature exacte de leur lien où la manière dont ceux-ci prennent pied dans le monde de fiction qui leur est présenté. Seuls comptent les relations présentes entre les personnages, la manière dont ils agissent et les conséquences de leurs actes.

Ainsi, écrire un roman qui ne fait référence à aucun contexte en-dehors de ce qui est directement observé par les personnages au sein de l’histoire n’est pas si difficile. En revanche, pour que ça fonctionne, il est nécessaire de tout prévoir en amont, et surtout, de se cantonner à un type d’intrigue capable de supporter cette absence de décor. Oui, vous pouvez raconter sans exposition le parcours de mort d’un pistolero au sein d’un désert post-apocalyptique. En revanche, si vous ambitionnez de rédiger une histoire autour des intrigues de palais à la cour de Louis XIV, vous allez avoir besoin d’exposition, et même de beaucoup d’exposition.

Mais songer à y renoncer complètement reste une option viable, ne serait-ce qu’à titre d’exercice intellectuel. Parce que cela vous force à vous demander, chaque fois que vous avez recours à cette technique, si c’est vraiment nécessaire. Libre à vous de contester la pertinence de ma statistique, mais dans quatre cas sur cinq, les choses dont vous pensez qu’elles nécessitent une explication pourraient s’en passer.

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