Le piège du mystère

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Honnêtement, je trouve que « Le piège du mystère », pour un titre d’article sur l’écriture, ça claque, si je peux me permettre de le dire moi-même. Je suis content que ça soit l’intitulé du 150e billet qui paraît sur ce blog.

Sauf que c’est sans doute un poil trompeur. Celles et ceux qui s’imaginent déjà un whodunit à la Agatha Christie, sur la base de ces mots, vont être déçus. Plus modestement, il s’agit ici de se faire l’avocat de la lucidité. En deux mots, écrire, ça donne de meilleurs résultats si on le fait les yeux ouverts.

Ça parait aller de soi, mais en réalité, pas tant que ça. Comme les articles précédents de la série l’ont démontré, il peut arriver à toutes les autrices et tous les auteurs de tomber dans des ornières, de subir sans s’en rendre compte toutes sortes d’influences dont ils ne mesurent pas toujours l’effet qu’elles peuvent exercer sur leur écriture.

Tout le monde, y compris, il faut le souligner parce que c’est paradoxal, celles et ceux qui rejettent toute forme d’influence sur leur plume.

Depuis que j’ai lancé ce blog, il m’est arrivé quelque fois, dans le monde réel ou sur les réseaux, de me trouver en présence d’individus qui réagissent avec la plus grande vigueur à l’idée même que quelqu’un puisse émettre des conseils d’écriture. Ils ne formulaient pas de critiques sur mes billets, ils ne remettaient pas en cause ma légitimité (et pourtant, il y a des choses à dire dans ce domaine). Leur objection était plus fondamentale : selon eux, suggérer à autrui une approche ou une piste pour construire un texte littéraire constituait une intolérable intrusion.

Comment l’existence-même de conseils d’écriture peut être vécue comme blessante ?

J’avoue que ça m’a désarçonné. En partie, la virulence de certaines réactions m’a semblé inattendue. Le simple fait d’évoquer un outil aussi banal que le plan pour écrire un roman peut parfois se heurter à des répliques au ton colérique : « Laissez-nous tranquilles ! Vous n’avez pas bientôt fini de dire aux autres comment il faut écrire ? » On a dit de moi que j’étais « élitiste », on m’a traité de « dictateur », tout cela à cause de mes petits billets.

Tant mieux : toutes les critiques sont bonnes à prendre. Je suis devenu plus vigilant qu’auparavant à la manière dont je formule mes conseils, et je tente d’éviter tout dogmatisme. Mais je suis resté intrigué par l’aspect hautement émotionnel de ces réponses. Comment l’existence-même de conseils d’écriture peut être vécue comme blessante ?

En poursuivant mes investigations, j’ai découvert que pour certaines personnes, le fait d’écrire représente une île dans leur vie. Elles perçoivent l’écriture comme quelque chose de singulier, et même de magique, qui tranche avec la réalité souvent décevante de leur quotidien. En écrivant, ces personnes se sentent réellement elles-mêmes. Elles bénéficient d’une liberté dont leur vie de tous les jours est avare. Bref, prendre la plume leur apporte de la joie, ainsi qu’un refuge, et elles sont sur la défensive lorsqu’elles ont l’impression que celui-ci est menacé. Autant de sentiments qu’on ne peut que comprendre.

Pour eux, au cœur de la littérature, il y a un mystère

Pour certains de ces auteurs, le simple fait de chercher à comprendre comment fonctionne l’écriture, d’adopter une posture analytique, peut être perçu comme une attaque. Les mots, tels qu’ils les vivent, sont si personnels, si précieux, qu’ils ont l’impression qu’en en désassemblant les rouages, on en briserait la magie. En deux mots : pour eux, au cœur de la littérature, il y a un mystère, et c’est lui qui sert de moteur à la créativité.

Respectueusement, je ne suis pas d’accord.

Il y a des milliers d’approches différentes qui fonctionnent en littérature (et des millions qui ne fonctionnent pas), donc oui, l’idée d’en présenter une comme la seule valable serait risible. Cela dit, l’écriture, comme tous les arts, repose sur des techniques (le mot « art » lui-même signifie « technique »), sur des méthodes, héritées de la pratique et qui ont fait leurs preuves. Elles ne sont pas différentes des règles sur la perspective, en dessin, ou du solfège, en musique. Rien de tout cela ne menace la singularité d’une démarche artistique : au contraire, cela y contribue.

Libre à chacun de prendre ses distances avec elles, de les violer, de les malmener, de les réinterpréter, mais le faire en connaissance de cause est plus facile bien plus fructueux. Construire une intrigue, bâtir un personnage attachant, mettre en place le suspense, entrelacer un thème dans une œuvre littéraire : tout cela est complexe, et il y a tout à gagner à s’appuyer sur l’expérience de celles et ceux qui en sont déjà passés par là pour éviter de subir les mêmes difficultés qu’eux.

Ils ne savent pas comment ils créent et ne veulent pas le savoir

On retrouve d’ailleurs le même goût pour le mystère chez les auteurs qui prétendent que leurs personnages sont dotés d’une vie propre, que ce sont eux qui influencent le récit et qu’ils ne peuvent que se plier à leur volonté (« Oh non, Duncan a soudain décidé de devenir maître-nageur ! »).

Cela va de soi, et les écrivains en question l’admettraient certainement : ces personnages n’existent que dans leur tête, et leur prétendu processus de décision est indissociable de celui de l’auteur qui leur donne vie. Mais en faisant mine que les personnages sont dotés de libre arbitre, ils dressent un paravent qui les empêche de se pencher sur leur propre processus créatif et sur la manière dont celui-ci fonctionne ou ne fonctionne pas. Ils ne savent pas comment ils créent et ne veulent pas le savoir.

L’aveuglement ne sert à rien. Écrire, c’est plus facile quand on sait ce que l’on fait. Et oui, il est possible de progresser, de devenir meilleur et donc de mieux exprimer sa singularité artistique, en s’appuyant sur l’expérience d’autres auteurs, et sans rien perdre au passage. Le piège du mystère, celui qui consiste à penser que l’ignorance vaut mieux que la connaissance, constitue une impasse.

Apprends à travailler

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En-dehors de celles et ceux qui ont déjà achevé l’écriture d’un roman, peu de gens peuvent comprendre à quel point cela réclame des efforts, et à quel point un écrivain peut se sentir régulièrement saisi par un sentiment d’absurdité, face à l’énormité de la tâche qui se présente à lui, et l’extrême lenteur de sa progression.

Je me souviens qu’une fois, en travaillant sur une scène toute simple où une jeune fille a un accident de vélo suivi d’une conversation, j’avais pris conscience qu’au rythme où je travaillais, cela signifiait que cette pauvre demoiselle venait de passer trois jours, assise sur un trottoir, en attendant que je passe à la suite. L’échelle de temps de l’écriture n’a rien à voir avec celle de la lecture, et une scène qui ne dure qu’un instant et qui peut être lue en moins d’une minute pourra prendre des heures, voire des jours, avant d’être achevée. Par moment, écrire un roman, c’est un peu comme vouloir réduire un rocher en poudre avec une lime à ongle : pas impossible, mais enfin, ça réclame de la persévérance.

Bref, écrire un roman, c’est beaucoup de travail. Chaque jour, il faut s’y remettre, même si on n’en a pas toujours une folle envie. Les progrès sont lents, parfois on fait machine arrière, et quand on a terminé le premier jet, tout recommence depuis le début, souvent à plusieurs reprises. Oui, de temps en temps, c’est ingrat.

Cette notion de travail est importante. Oui, tout le monde peut écrire un peu n’importe quoi et se proclamer romancier une fois passé le cap des 50’000 mots, mais vous, vous savez qu’être auteur, ça va au-delà de ça. Être auteur, c’est tâcher d’écrire le meilleur roman possible. C’est tenter de s’améliorer constamment. C’est lutter contre les lieux communs et les facilités, contre les clichés et les stéréotypes. C’est rechercher la nuance en toute chose. C’est partir en quête de votre singularité. C’est, parfois, vous faire violence jusqu’à ce que vous trouviez l’idée qui fonctionne, la phrase qui tombe pile, le mot juste.

Il faut songer à se rappeler du plaisir d’être auteur

En deux mots, n’en doutons pas, il faut bosser pour être écrivain. Et encore, là, je ne parle que du processus d’écriture en lui-même et pas tout ce qui l’entoure : promotion, salons et compagnie. Et pour les auto-édités, certaines des haies qu’il faut franchir sont encore plus hautes et plus nombreuses.

Seulement, en parallèle à cette notion de travail, il faut songer à se rappeler du plaisir d’être auteur. Tout simplement, la plupart de celles et ceux qui choisissent d’écrire le font parce que ça leur plaît. Dans certains cas, on trouve des individus qui écrivent parce qu’ils en ressentent le besoin, ou pour exorciser quelque chose, dans un but thérapeutique, mais enfin ça reste malgré tout une activité qui procure une certaine forme de satisfaction à celle ou celui qui la pratique. Personne ne braque un pistolet sur la tempe de l’auteur pour le forcer à pondre du texte, il le fait de sa propre volonté, parce qu’il aime ça, tout simplement.

Et malgré tout, à écouter certains auteurs, on pourrait croire qu’écrire est une pénitence. Dans les communautés d’auteurs en ligne, on croise énormément d’âmes perdues qui prétendent vouloir écrire mais qui sont perpétuellement en quête de leur motivation. Chaque mot représente un effort, chaque phrase est rédigée au prix d’énormément de transpiration. Pour eux, l’écriture est souffrance, et on sent qu’ils préféreraient de loin chiller devant Netflix plutôt qu’aligner mots et paragraphes. D’ailleurs, la plupart du temps, c’est ce qu’ils font, et ça les fait culpabiliser, ce qui ne fait qu’ajouter à leur désarroi. Vertigineux tourment de l’être humain moderne.

Pour se pousser eux-mêmes à écrire, ces forçats du verbe s’inventent toute une série de petits rituels. Il y a ceux qui cherchent des encouragements auprès de leurs proches, de leur entourage en ligne, voire même auprès de parfaits inconnus sur les réseaux sociaux. Il y a ceux qui s’accordent des petites récompenses quand ils parviennent à se remettre à écrire. Il y en a qui se fixent des objectifs de productivité, par exemple d’écrire un certain nombre de mots par jour, ou d’achever un chapitre dans un temps donné. Et puis il y a tous ceux qui participent à des événements collectifs, comme le Nanowrimo, afin de s’inciter à pondre une grande quantité de texte en peu de temps.

Personne ne vous oblige à écrire

À chaque fois, cela donne l’impression que ces auteurs se comportent comme s’ils étaient les hackers de leur propre cerveau. Ils cherchent à se leurrer eux-mêmes, à faire usage de techniques de manipulation afin qu’ils parviennent à vaincre l’inertie et à reprendre la plume. Lorsque l’envie d’écrire n’est pas au rendez-vous, on tente différentes approches pour qu’elle revienne.

Il n’y a pas de mal à chercher à se motiver, bien sûr, et si pour vous, cela marche mieux quand ça prend une tournure un peu ludique, pourquoi pas ? Cela dit, si les symptômes persistent et que vous passez votre temps à vous encourager vous-même avant d’écrire chaque mot, comme dans un marathon spécial troisième âge, peut-être est-ce le signe qu’il faut prendre un peu de recul et vous interroger sur ce que vous souhaitez vraiment.

Personne, on l’a dit, ne vous oblige à écrire. Si l’appel de votre écran large ou de votre console de jeu est irrésistible, c’est peut-être qu’après tout vous préférez regarder des séries ou jouer aux jeux vidéo plutôt qu’écrire. Il n’y a pas de mal à ça. Écrire, c’est quelque chose qui réclame des efforts, un engagement sur la durée, et qui offre peu de gratification à court terme. Ce n’est pas pour tous les goûts, et personne ne pourrait vous reprocher de réaliser que finalement, ça n’est pas votre manière préférée d’occuper votre temps.

Si, par contre, vous avez le feu sacré, que rien ne vous comble autant que la littérature, dans ce cas, cessez de voir l’écriture comme un effort auquel vous devez vous astreindre et commencer à la voir comme un plaisir que vous vous réjouissez de retrouver. Après tout, être capable d’extérioriser sa créativité, c’est une chance immense, qui mérite qu’on s’y consacre avec passion et dans la continuité. Oui, ça peut représenter beaucoup de travail, mais c’est un travail gratifiant, qui vous grandit et dont vous pourrez savourer les fruits pendant des années.

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – le crime

Apprends à écrire

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On y est. Nous y voilà. C’est le centième article posté sur ce blog, en-dehors des critiques, des interviews et d’autres billets secondaires, et donc il est plus que temps pour moi, en ce lieu consacré à l’écriture, de me mettre à vous apprendre à écrire.

Je vous taquine. Bien sûr, vous savez déjà écrire. Pour certains d’entre vous, vous savez à peu près, comme moi, avec de grosses lacunes à combler et une belle marge de progression. D’autres s’en sortent bien mieux, que ce soit grâce à leur travail ou à leur talent, et d’autres encore sont des surdoués qui savent tous et ont tous les talents – que faites-vous sur ce blog, au fait ?

En réalité, j’aurais dû intituler ce billet « Apprends à apprendre à écrire. » Parce que oui, en littérature, comme dans toutes les autres formes d’expression artistique, il y a toujours des choses à perfectionner, des techniques à découvrir, des compétences à parfaire. Apprendre est un processus qui ne cesse qu’avec la mort. Vous souhaitez être auteur, pourquoi ne pas avoir l’ambition de devenir le meilleur auteur que vous puissiez être ?

Certains auteurs, qui ne manquent pas une occasion de défendre leur point de vue sur les réseaux, ne souscrivent pas à ce point de vue. Pour eux, la littérature est quelque chose de si personnel qu’elle échappe à tout jugement de valeur. Ils estiment que chacun doit être libre d’écrire ce qu’il veut et comme il veut, qu’il n’existe aucune règle à suivre, et que toute tentative de corriger, de conseiller un auteur, ou simplement d’émettre un point de vue est une violation de sa créativité personnelle, accueillie dès lors avec hostilité.

Selon moi, ceux qui pensent cela ont à la fois raison et tort.

Ils ont raison parce que oui, chaque personne qui écrit procède comme elle veut, choisit les mots qu’elle veut, traite les thèmes qu’elle veut et met en scène les thèmes qu’elle veut pour raconter les histoires qu’elle veut, auxquelles elle donne la structure qu’elle veut. En littérature, il n’y a pas de lois, il n’y a pas de crime, et si le but poursuivi se limite au simple plaisir d’écrire, pour son épanouissement personnel, sans chercher la satisfaction des lecteurs, personne n’a quoi que ce soit à y redire. Quand mes enfants prennent place devant le clavier d’un piano et frappent les touches au hasard, juste pour éprouver la satisfaction de faire naître des sons, je ne les gronde pas sous prétexte qu’ils ne connaissent rien au solfège.

Par contre, ce qu’ils produisent n’est pas de la musique, et ce que produirait un auteur qui écrirait n’importe comment, sans rime ni raison, ne serait pas de la littérature.

Quand Ornette Coleman a inventé le free jazz, il a commencé par prendre le temps d’étudier attentivement la théorie musicale et l’harmonie. Au final, il a fait naître un type de musique que les non-initiés auront peut-être du mal à distinguer des tâtonnements aléatoires de mes enfants, mais pour y parvenir, Coleman a dû oublier une quantité considérable de techniques et d’informations sur la musique, dans le but de s’en affranchir et de créer quelque chose de nouveau, délibérément. La liberté, mais en pleine connaissance des lois de la musique.

Un peu de la même manière, Jackson Pollock a commencé par étudier de manière très formelle la peinture murale, la sculpture et les arts folkloriques amérindiens avant de mettre sur pied, en pleine conscience, une peinture expressionniste basée sur des jets de peinture sur la toile, qui semblent aléatoire. Comme Ornette Coleman, Pollock savait exactement ce qu’il faisait, quelles règles il avait l’intention de respecter, et quelles autres il souhaitait oublier.

On le voit bien à la lumière de ces exemples : ce n’est pas un hasard si le mot « art » vient du latin « ars », qui signifie « habileté, connaissance technique. » L’art, ça n’est pas seulement faire tout ce qui nous passe par la tête. C’est s’appuyer sur le travail de celles et ceux qui nous ont précédé pour raffiner son expression, la perfectionner, lui donner la meilleure forme possible. La littérature ne fait pas exception.

Si vous écrivez, vous êtes dans la même situation que moi : des dizaines de milliers d’auteurs sont meilleurs que vous. La probabilité que vous soyez un prodige, dont l’œuvre est une germination spontanée, inégalée et imperfectible, est très proche de zéro. Dans le passé, des génies en ont oublié plus sur la littérature en un mois que vous n’en apprendrez pendant toute votre vie. Pourquoi ne pas se hisser sur les épaules de ces géants pour, grâce à eux, voir un peu plus loin ?

Oui, l’humilité, c’est aussi, parfois, une qualité qui peut aider un auteur.

Jetez donc un œil attentif aux différents conseils que l’on peut trouver au sujet de la littérature. Pour l’essentiel, ils se recoupent assez souvent. Apprenez à charpenter une intrigue, ce que c’est qu’un personnage, à quoi sert un thème, comment se débrouiller avec l’exposition. Prenez connaissance de quelques principes célèbres de l’écriture, comme « Montrer plutôt que raconter », « Tue tes chouchous » ou encore le fameux « Fusil de Tchekhov. » Jetez un coup d’œil à ma liste d’articles : j’ai abordé la plupart de ces sujets. D’autres que moi en ont parlé et en parlent encore, mieux ou différemment.

Ces principes, ces techniques, existent parce qu’ils fonctionnent. Ils ont été mis à l’épreuve par des milliers de romanciers, dans des milliers de romans, et ont donné de bons résultats. Comme le contrepoint ou la théorie des couleurs, dans d’autres arts, elles constituent des bases solides sur lesquelles vous pouvez asseoir votre créativité et en libérer tout le potentiel.

Toutes ces règles, prenez en connaissance, apprivoisez-les, essayez-les, tordez-les, ignorez-les si vous le devez. Il ne s’agit pas des commandes d’un langage informatique : ce sont des suggestions, des sentiers tracés dans la jungle de la créativité, qui permettent de se repérer et de tracer son propre chemin. D’autres cultures, d’autres époques, avaient une esthétique différente et avaient foi en d’autres règles, et même les créateurs d’aujourd’hui s’autorisent à tordre le cou aux vaches sacrées, au besoin : les mythes antiques n’ont ni descriptions, ni dialogues ; les contes n’ont rien qu’on puisse réellement identifier comme des personnages ; il existe apparemment des feuilletons chinois comme « Doupo Cangqiong » dans lesquels chaque personnage est partie prenante dans quatre ou cinq intrigues différentes, ce qui paraît un peu confus à nos yeux d’occidentaux ; lorsque le scénariste Russel T. Davies a repris la série britannique « Doctor Who », il a délibérément piétiné la règle du « fusil de Tchekhov » à plusieurs reprises, sortant des révélations de son chapeau, parce qu’il estimait que parfois, la surprise doit l’emporter sur la construction dramatique.

Bref, les lois de la littérature sont davantage un genre de lignes de conduite que de véritables règles. Mais elles ne sont pas arbitraires pour autant et ne sortent pas de nulle part. S’astreindre à les suivre, c’est bien souvent un moyen de repérer les failles d’un texte et de parvenir à les combler, bref, de mieux écrire, et de satisfaire encore plus les lecteurs.

Si vous avez l’ambition d’ignorer une de ces règles, de la trahir ou de la modifier, ne le faites pas par ignorance, mais en toute connaissance de cause, en anticipant ce que cette décision aura comme conséquences sur votre texte, afin de produire l’effet que vous désirez. Oui, on peut très bien rédiger une histoire sans personnages, sans dialogue, sans structure, sans thème, ou tout est raconté et où l’action est constamment interrompue pour laisser la place à de l’exposition, mais il faut le faire délibérément. Et si votre texte ne fonctionne pas, s’il est bancal, s’il est incompréhensible ou déplaît aux lecteurs, reprenez-le et demandez-vous si certaines des lois que vous avez choisi de briser n’étaient pas, finalement, nécessaires.

⏩ La semaine prochaine: Apprends à accepter la critique

Apprends à lire

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Maintenant que vous savez qui vous êtes, il est temps de reprendre les bases dans un autre domaine : l’apprentissage de la lecture.

Oh, bien sûr que vous savez lire. Je le sais bien, que vous n’avez pas demandé à un de vos proches de lire pour vous ce billet à haute voix, sous prétexte que vous n’avez jamais trouvé le temps de vous initier à l’alphabet. Et oui, je suis parfaitement conscient qu’en règle générale, celles et ceux qui ont l’ambition d’écrire sont de grands amoureux de la lecture, voire même des dévoreurs de livres.

Un auteur, après tout, pour emprunter une remarque formulée ici par Carnets Paresseux, est toujours un lecteur, ne serait-ce que de ses propres écrits.

Donc non, il ne s’agit pas ici de revenir sur les mécanismes de base de la lecture, mais simplement de prendre conscience qu’il existe une manière spécifique d’aborder les livres des autres qui est profitable aux écrivains, et qui les aide, au final, à rédiger leurs histoires à eux. Pour le dire en quelques mots : un auteur, ça ne lit pas comme les autres gens. Pour lui, pour elle, la lecture est un prolongement de l’écriture, une démarche parallèle, féconde, qui s’en nourrit et qui la nourrit en retour. Malgré tout, il est étonnant de constater le nombre d’auteurs qui ne savent pas lire comme des auteurs, et pour qui toute cette démarche est si étrangère qu’elle n’a tout simplement jamais traversé leur esprit.

J’avais ici, sur ce blog, été approché par une personne qui se présentait comme une autrice et qui avait abondamment commenté un article où, déjà, je recommandais aux auteurs de lire pour enrichir son vocabulaire : elle m’avait rétorqué qu’elle ne lisait pas tant que ça, et que pour elle, rien ne valait les séries et les dessins animés pour étoffer son vocabulaire. L’idée d’encourager les auteurs à la lecture lui semblait « élitiste. » Dans le même ordre d’idée, je me souviens aussi d’un dialogue sur un réseau avec une autrice qui lisait énormément de romans, mais ne s’aventurait jamais en-dehors d’un genre spécifique, la romance, dont elle confessait d’ailleurs se lasser, mais sans que naisse pour autant la curiosité d’aller voir ailleurs.

Pour moi, ces auteurs passent à côté de quelque chose.

Lire comme un auteur, c’est lire pour approfondir son rapport à l’écriture. C’est lire pour en tirer des leçons. Chaque livre est comme une rencontre, et chacun a quelque chose à nous apporter. Même un roman médiocre dans son ensemble peut avoir des qualités dont on peut être tenté de s’inspirer, ou simplement des leçons à en tirer, des erreurs à éviter, par exemple, face auxquelles on décide d’être plus vigilant.

En fonction de vos points faibles en tant qu’écrivain et des qualités de l’auteur du roman que vous prenez en main, vous pouvez vous enrichir sur différents plans : ça peut être le style qui vous charme, la manière dont l’auteur manie le vocabulaire comme un instrument de haute précision, l’efficacité de ses phrases, l’émotion qui se dégage de ses descriptions ; vous pouvez être sensible à sa maîtrise de la structure, la manière dont il transmet l’exposition, dont il construit le suspense, dont il amène le lecteur à ressentir des émotions spécifiques à des moments donnés ; ce peuvent être les personnages qui retiennent votre attention, et la façon dont chacun est singulier, compréhensible, cohérent sans être prévisible ; vous pouvez également être intrigué par la manière dont les thèmes sont traités et intégrés au récit, dont l’auteur construit ses dialogues, dont il déploie son imaginaire, ou des dizaines d’autres éléments constitutifs du récit.

En clair, vous êtes là pour voir un maître à l’œuvre dans ce qu’il fait de mieux et tenter de comprendre comment il s’y prend, en espérant pouvoir vous perfectionner dans ce domaine. La finalité de tout ça n’est pas d’imiter l’écrivain dont vous lisez les mots : ces techniques que vous allez repérer, vous allez les mettre à votre sauce, les détourner, les utiliser pour servir votre écriture à vous, et pas pour singer ce qui existe déjà. Malgré tout, être le témoin d’une technique d’écriture qui fonctionne peut vous inspirer à en développer une similaire, qui soit adaptée à vous et à votre projet.

Pour y parvenir, deux conseils : lisez lentement et avec un crayon en main. Vous êtes là pour apprendre, pas pour vous divertir (même s’il n’est pas interdit de s’amuser au passage) : l’histoire que vous allez lire va réclamer toute votre attention et une bonne dose de concentration, afin de ne pas vous contenter de vous laisser absorber par l’histoire, mais de parvenir à la démonter pièce par pièce, d’en découvrir les rouages, le fonctionnement du moteur et tous les secrets. C’est ce que les ingénieurs appellent le retroengineering, discipline qui consiste à obtenir une compétence nouvelle en analysant le fonctionnement d’une machine dans la fabrication de laquelle la technique en question a été analysée.

Vous souhaitez comprendre comment Dostoïevski fait pour jongler avec tous ses personnages, comment Edgar Allan Poe parvient à installer de la tension dans ses récits, comment Charles Bukowski construit son style débridé ? Devenez leur élève, lisez leurs mots, voyez comment ils s’en servent, soulignez les passages importants, prenez des notes dans les marges – laissez des points d’interrogation, éventuellement, si quelque chose vous laisse perplexe et mérite d’être repris plus tard. Si c’est votre inclination, vous pouvez aussi vous faire des fiches, jeter sur le papier quelques leçons apprises lors de vos lectures, des principes auxquels vous allez tâcher, à l’avenir, d’être plus attentifs.

Ça, c’est la phase exploratoire. Mais les livres des autres peuvent aussi jouer un rôle plus immédiat dans notre écriture. Il y a la technique du livre de démarrage, dont j’ai déjà parlé ici. Et puis si un roman vous a impressionné, s’il vous a inspiré, si vous avez trouvé sa lecture exemplaire ou particulièrement instructive, gardez-le à portée de main, et ouvrez-le pour vous en imprégner à nouveau dès que vous ressentez un blocage.

Lire comme un auteur, en-dehors de ça, c’est aussi savoir choisir. En d’autres termes : opérer une sélection de lectures qui vous servent, vous et votre muse. On l’a compris, cela peut vouloir dire que vous allez chercher un auteur en particulier spécifiquement pour ses qualités, que vous souhaiter émuler. Mais cela implique aussi, bien souvent, de rompre avec vos habitudes. Si vous aimez les histoires de vampires, que vous ne lisez que des histoires de vampires et que vous projetez d’écrire une histoire de vampires, cela signifie qu’il est grand temps de lire tout autre chose que des histoires de vampires. Sinon, votre histoire de vampires ressemblera à toutes les autres histoires de vampires. Aérez-vous la tête, évitez l’asphyxie créative, et choisissez d’échapper à vos habitudes, si possible dans un genre qui ne vous est pas familier. Nourrissez vos romances de romans réalistes, votre fantasy de science-fiction, vos récits historiques de polars urbains. En laissant ces éléments extérieurs pénétrer dans votre tête, vous allez vous enrichir par la différence et devenir plus créatif et plus singulier.

Au passage, je ne peux que vous recommander de vous tourner vers les classiques. Ce n’est jamais un hasard si ces livres ont traversé les siècles. Même si vous ne vous sentez pas appelés par ce genre de lecture à priori, tentez de vaincre vos réticences : ils ont énormément de choses à nous apprendre.

⏩ La semaine prochaine: Apprends à écrire