Éléments de décor: le crime

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Il ne faut pas s’étonner que le crime soit un des thèmes les plus abordés en littérature : il est, par essence, dramatique, et se prête à d’infinies variations. Le crime, c’est une violation de l’ordre établi, ce qui en fait automatiquement un sujet intéressant à examiner. Il touche également à la morale de l’être humain et aux facteurs qui peuvent le pousser à commettre le bien ou le mal. Et puis comme le crime est par définition interdit, c’est qu’il va se heurter à des résistances, voire à des conséquences très lourdes, et ça signifie donc qu’il porte en lui les germes du conflit et donc du drame.

Le crime, qu’est-ce que c’est ? Un concept bien trop vaste pour être épuisé dans ce billet, pour commencer, donc je vous prie d’avance de me pardonner, mais je ne vais faire qu’esquisser le sujet. Si l’on part en quête d’une définition, on pourrait dire qu’il s’agit de la catégorie la plus grave des infractions au code pénal ou à d’autres lois qui servent de cadre à notre société, supérieure en cela au délit. C’est lui qui a les conséquences les plus sérieuses et qui est réprimé avec le plus de vigueur, et celles et ceux qui commettent des crimes peuvent s’attendre à finir en prison ou à subir d’autres peines majeures.

Il existe différents types de crimes, qui ont peu de rapport entre elles. Ici, on va surtout considérer les crimes contre la propriété, tels que les vols, les cambriolages, le recel, le détournement de fonds, la fraude, l’extorsion, et les crimes contre l’intégrité physique, comme le meurtre, le viol, les coups et blessures, mais aussi les commerces illégaux, comme le trafic de drogue, de fausse monnaie ou d’armes à feu. D’autres types d’infractions, tels que les crimes de haine, les crimes de guerre, les crimes contre l’environnement ou les crimes contre l’humanité ne font pas directement l’objet de ce billet, mais certains des éléments discutés ici peuvent y être appliqués également, si on fait un petit effort.

S’il existe différents types de crimes, il y a aussi différents types de criminels. Les premiers sont les criminels occasionnels, ou criminel d’opportunité, ceux qui commettent un assassinat sous l’emprise de la colère et n’ont pas l’intention de recommencer, ou ceux qui commettent un casse dans une station-service parce qu’ils ont besoin d’argent. Il y a aussi des criminels de carrière, à toutes sortes de niveaux, du petit dealer de drogue jusqu’au gros bonnet de la pègre. Et puis il y a des individus qui commettent des crimes, essentiellement monétaires, mais continuent à se considérer comme des éléments ordinaires de la société.

La question de la motivation du criminel est cruciale. Qu’est-ce qui pousse un individu à violer la loi ? L’appât du gain, l’effet d’entraînement, le désespoir, les besoins financiers, la colère, la vengeance sont des mobiles très fréquents. Parfois, on peut même commettre des crimes pour des raisons honorables, comme Tom Sawyer qui planifie l’évasion de Jim dans « Huckleberry Finn » de Mark Twain.

D’ailleurs, voilà un aspect du crime qui offre d’innombrables possibilités à un auteur. Le crime est un miroir de la société, en cela que ce sont les crimes qui forgent les criminels. Al Capone est un des barons de la pègre les plus connus de l’histoire, mais il ne faisait que vendre de l’alcool pendant la Prohibition. Quelques années plus tôt ou plus tard, rien dans ses activités n’aurait été interdit par la loi. Que penser d’un individu qui aide des immigrants illégaux à traverser les frontières ou les héberge chez lui ? Dans certains cas, la loi et la morale ne sont pas d’accord sur ce qu’il convient de considérer comme un crime.

Si la criminalité est présente dans toute la littérature, elle est au cœur d’un genre : le roman policier. Celui-ci s’intéresse, selon les histoires et selon les auteurs, à trois types de personnages, qui sont en fait les trois parties prenantes du crime : le criminel (ou le suspect), le justicier (policier, juge, avocat, détective privé, etc…) et la victime (également l’entourage de la victime ou les victimes périphériques). Pour un romancier, il y a des jeux intéressants à tenter en mélangeant ces trois rôles : et si le criminel était la victime d’autres criminels ? Que se passe-t-il quand un policier viole la loi au nom de ses idéaux de justice ? Et si la victime, par vengeance, se met en tête de faire la justice elle-même ? Et qu’arrive-t-il quand un juge devient victime d’un crime ?

Même si le roman policier tel qu’on le connaît aujourd’hui a pris forme lors de ces cent dernières années, il a des racines très profondes – on n’a qu’à penser que la Bible introduit dès ses premières pages un personnage d’assassin nommé Caïn. D’ailleurs les meurtres, les pillages et les vols abondent dans les littératures de l’Antiquité. Autant dire que les victimes aussi sont des figures anciennes de la littérature, même si l’idée de sonder leur cœur est contemporaine. Les détectives en tant que protagonistes sont un ajout plus récents, et selon certains historiens de la littérature, le tout premier détective romanesque moderne serait l’inspecteur Bucket, dans « Bleak House » de Charles Dickens, en 1853. Même si c’est vrai, il existe des ébauches de personnages qui mènent l’enquête depuis bien plus longtemps que ça.

Le crime et le décor

Quand on parle du crime, à cause de l’influence du polar littéraire ou cinématographique, on s’imagine presque sans le vouloir une rue mal éclairée, à l’aspect délabré ou inquiétant, qu’on se figure comme une sorte de décor par défaut du crime. En tant qu’auteur, c’est le genre de cliché qu’il faut fuir avec hâte : ce qui rend le crime fascinant, c’est qu’il pénètre tous les milieux et toutes les couches de la société, et votre histoire criminelle sera d’autant plus intéressante qu’elle se situera dans un milieu qui sort de l’ordinaire : et si un jardin d’enfant était utilisé comme plaque tournante pour un gros trafic de drogue ? Et si une affaire de meurtre prenait place dans le milieu des décorateurs d’intérieur ? Et si un paysagiste ou un dentiste poursuivaient une seconde carrière en tant que cambrioleur ?

De la même manière, un romancier qui souhaitera situer l’action de son polar dans un décor en particulier a l’embarras du choix – et ne doit surtout pas s’interdire de s’éloigner des sentiers battus. On pense par exemple au concept de syndicat du crime : peut-être est-il temps de s’éloigner des stéréotypes venus des films de mafieux ou de yakusas. Une bande criminelle peut très bien naître dans la campagne profonde, ou au sein d’une minorité à laquelle la littérature ne s’est pas beaucoup intéressée. Et si votre syndicat du crime était entièrement composé de femmes ? Ou de geeks ? Ou de Néo-Zélandais ? Ou de Bretons ? Ou d’homosexuels ? Quel que soit votre choix, ce qui compte le plus, au final, c’est de savoir quel genre d’activités poursuit ce syndicat du crime, quels membres le composent et comment sa hiérarchie fonctionne (au sommet et à la base).

Mais tous les criminels ne sont pas membres d’une organisation hautement hiérarchisée. Toute une partie de l’activité criminelle est commise par des individus solitaires ou des petits groupes, des amis, des familles ou des partenariats de circonstances. La structure dissolue de ce genre de groupe criminel et les tensions que cela génère peuvent être très intéressants pour un auteur.

Si c’est le point de vue des victimes qui vous intéresse, l’unité de décor dans laquelle peut s’inscrire votre histoire est la famille. En général, un crime a beaucoup de répercussions dans le proche entourage de la victime. Cela dit, il existe toutes sortes de familles différentes et dans certaines d’entre elles, peu unies, le soutien espéré risque de tarder à venir. D’autres milieux peuvent venir se greffer là autour : les amis, les médecins et le monde hospitalier, les psys, l’entourage professionnel, un cercle de soutien, l’église, etc… L’impact d’un crime violent en particulier peut se faire ressentir dans toute une communauté.

Côté justice, les éléments de décor attendus sont également usés par une longue habitude de leur utilisation dans la littérature : le commissariat de police, la brigade criminelle, le laboratoire, la morgue, le palais de justice, etc… Chacun d’entre eux est presque devenu un cliché du polar en soi. Si vous vous lancez dans ce genre d’histoire, essayez de trouver un angle pas trop usé pour vous en servir, une certaine manière de les décrire, ou une originalité dans votre description. Si votre roman raconte une enquête autour d’un meurtre menée dans une brigade qui vient d’être endeuillée par un attentat terroriste, par exemple, cela va lui conférer une dynamique différente de celle que l’on a l’habitude de voir partout.

Toutes les époques ne se ressemblent pas du point de vue de l’activité criminelle, et tant les méthodes des criminels que celles des policiers évoluent en fonction des sursauts de la technologie et de la société. On peut même dire que le crime et la lutte contre le crime sont en partie guidée par une forme d’escalade technologique : les progrès des policiers forcent les criminels à se montrer plus inventifs sur ce plan-là, et inversement. Pour s’en sortir, les policiers ont dû être des chasseurs, puis des scientifiques, et aujourd’hui des informaticiens.

Ce qui est considéré comme un crime varie également avec les cultures et les époques – on a déjà cité le cas de la Prohibition – et il y aurait matière à écrire un roman intéressant sur l’enquête d’un policier politique chargé de traquer des dissidents dans un régime totalitaire, avec les tiraillements de conscience que cela suppose.

Il y a aussi des périodes plus mouvementées que d’autres du point de vue de l’activité criminelle. Lors d’une récession, la criminalité augmente, et on retrouve derrière des barreaux des individus qui n’auraient jamais songé à violer la loi auparavant.

Le crime et le thème

Par nature, le crime et la police peuvent s’insérer dans n’importe quelle strate de la société, apparaître dans tous les milieux, toucher n’importe quel type d’individu pour les raisons les plus diverses. Plus que n’importe quel autre élément de décor, une histoire de nature criminelle peut être déclinée pour évoquer les thèmes les plus divers. Il n’y a pratiquement aucune limite aux variantes que l’on peut explorer. C’est en grande partie ce qui explique le succès durable des enquêtes criminelles dans la littérature et l’audiovisuel. On peut choisir de consacrer une histoire de ce type à des thèmes aussi divers que l’honneur, l’argent, la mort, la trahison, la famille, ou des centaines d’autres possibilités.

Certains thèmes, cela dit, sont plus spécifiquement liés au crime et c’est dans des histoires centrées sur cet élément qu’ils peuvent s’épanouir le plus naturellement. C’est le cas de la descente aux enfers : le thème où un auteur explore les conséquences d’une tentation, d’un passage à l’acte ou d’une erreur de jugement, qui finit par avoir des conséquences épouvantables pour le protagoniste et son entourage. Une première infraction est suivie d’autres, puis d’autres encore, alors que le personnage égare sa boussole morale et se pardonne de plus en plus de méfaits, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus s’évader de la vie de crime qu’il a choisie.

Certains romans noirs aiment explorer la noirceur de l’âme humaine – l’idée que les véritables monstres sont autour de nous, et que même les individus les plus ordinaires sont capables de commettre des actes effroyables. Peut-on encore les comprendre, ces tueurs en série, assassins de masse, terroristes ? Peut-on les voir comme nos frères et sœurs humains, ou n’y a-t-il rien chez eux que l’on soit capable de reconnaître ? Et cette part sombre de nous-mêmes, quels sont ses effets, comment se propage-t-elle ? Est-ce qu’à vouloir trop comprendre les individus ignobles, on ne risque pas de finir par perdre ses repères ?

L’appât du gain est également un thème lié au crime, comme il l’est également à l’argent. Représenter dans la fiction le désir d’accumuler des richesses comme une faim insatiable, face à laquelle les fragiles digues morales qu’érigent les individus ne résistent pas longtemps, est un classique des histoires criminelles. Dans certains cas, l’amorce de la vie criminelle démarre pour des raisons pragmatiques – la survie, la volonté d’assurer la subsistance de sa famille – mais elle peut finir ensuite par être corrompue par un appétit de plus en plus furieux pour l’argent. À l’inverse, un personnage vénal mais respectueux de la loi peut être tenté d’aller de plus en plus loin pour accumuler son magot, jusqu’à commettre des crimes impardonnables.

Impardonnables – ou peut-être pas. Le pardon, la rédemption, sont aussi des thèmes qui méritent d’être abordés. Une fois que l’on a commis des actes que la société désapprouve, quels sont les moyens de rentrer dans le rang et de retrouver une certaine dignité vis-à-vis de nos semblables ? Comment résister à l’envie de replonger ? Voilà un joli point de départ pour quantité d’histoires romanesques.

Le crime et l’intrigue

Il est possible de structurer la construction d’un roman grâce à des éléments issus du monde du crime. C’est ce qu’on observe en particulier dans les histoires de casses, celles dans lesquelles on suit une bande de criminels qui planifie patiemment un cambriolage qui paraît impossible, avant de le mettre à exécution avec plus ou moins de succès. Là, la structure de l’histoire épouse de près celle du casse, les points-charnières étant formées par les principales étapes du crime et de sa préparation.

Il est également possible d’adopter une approche biographique : un roman pourrait suivre toute la carrière d’un criminel, depuis son premier larcin jusqu’à son arrestation, ou sa mort.

Mais plus que le délit en lui-même, c’est souvent la résolution du crime qui est la plus intimement liée à la structure des histoires criminelles. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de roman policier. L’enquête, avec la révélation initiale, la collecte d’indice, une série de déductions et de retournements de situation, et une arrestation finale, constitue une intrigue prête à être utilisée pour raconter n’importe quel type d’histoire. On reviendra sur ces questions dans un prochain billet.

Le crime et les personnages

Au fond, les trois types de rôles principaux d’une histoire criminelle peuvent concerner n’importe quel personnage de votre histoire : est-il un criminel ? Un justicier ? Une victime ? Sous quelle forme ? A-t-il endossé un de ces rôles dans le passé ? Qu’est-ce qui pourrait le mener à le faire dans l’avenir, et en particulier, à quel point est-il susceptible de violer la loi ?

Il est très courant, en littérature, de décréter qu’un personnage a un passé de criminel, qu’il a fait de la prison, qu’il est ancien flic ou qu’il est en cavale et activement recherché. C’est le cas également dans des genres qui n’ont pas grand-chose à voir avec le polar. Le plus souvent, il s’agit d’une manière un peu facile de montrer qu’il s’agit d’un dur à cuire, de quelqu’un qui a une part sombre, et donc de donner l’illusion qu’il a de l’épaisseur.

Ne tombez pas dans ce piège. Il peut être intéressant de donner une trajectoire dans le crime à l’un de vos personnages, mais faites en sorte d’éviter les stéréotypes et de vous demander quelles marques ce genre d’expérience peut laisser sur la personnalité d’un individu. En général, celles et ceux qui sont passés par là sont marqués, instables, ont du mal à se réinsérer, entretiennent au sujet de l’existence une vision fataliste ou narcissique, ou encore se coupent de leurs contemporains, avec lesquels ils ont peu d’expériences en commun.

Souvenez-vous aussi que les histoires criminelles ont un long passé, qui charrie avec lui des stéréotypes et des mauvais réflexes. Par exemple, les protagonistes de ces histoires sont très majoritairement des hommes, à moins qu’il s’agisse de victimes, auquel cas on a plutôt affaire à des femmes. Voilà un déséquilibre que vous pourriez juger pertinent de corriger.

Variantes autour du crime

Les lois que produit une civilisation sont un miroir de ses valeurs. Ce que l’on choisit d’interdire, de réprimer, montre quelles sont nos priorités, nos tabous, ce que l’on considère dangereux pour la société. C’est quelque chose qu’un auteur de fantasy ou de science-fiction ferait bien de garder à l’esprit, parce que cela signifie que le crime devient un outil narratif qui permet d’explorer la société et de fournir de l’exposition.

Vous souhaitez écrire une histoire de SF située dans un monde où les riches peuvent télécharger leur conscience dans un ordinateur, et habiter des répliques androïdes d’eux-mêmes, parfaites et éternellement jeunes. Afin de mettre en lumière le fonctionnement d’une telle société, rien de tel que d’entamer l’histoire par un meurtre : que signifie un crime violent pour quelqu’un qui peut dupliquer sa conscience à l’infini, et comment s’y prendrait-on si on souhaitait l’assassiner pour de bon ?

Chaque aspect du processus de la lutte contre le crime peut recevoir une variante issue de la science-fiction. Dans sa nouvelle « Rapport minoritaire », adaptée au cinéma, Philip K. Dick met en scène un monde où la police peut détecter les meurtres avant qu’ils aient lieu. Vous pouvez explorer des variantes du même genre en mettant en scène une brigade criminelle qui peut voyager dans le temps, un futur où toutes les pulsions meurtrières ont été scientifiquement purgées de l’âme humaine, ou en écrivant une histoire autour de policiers qui luttent contre les crimes violents dans les mondes virtuels.

Le crime peut également prendre une forme poétique dans des genres comme le merveilleux ou le réalisme magique. Qu’advient-il d’une victime à qui un voleur a dérobé le cœur, et qui doit continuer à vivre sans cet organe où elle cachait ses émotions ? Quelles sont les motivations du voleur de mots, qui vient chaque nuit dérober des pans entiers du vocabulaire des citoyens d’une ville, jusqu’à ce que les enquêteurs ne soient plus capables de communiquer entre eux ? Et s’il était possible d’assassiner quelqu’un en réarrangeant son mobilier, comme dans « Enigma » de Peter Milligan ?

Réfléchissez aussi aux implications que les éléments les plus exotiques de votre décor ont sur les normes légales en vigueur dans votre univers. Dans un monde, comme ceux du jeu de rôle « Donjons & Dragons », où certains prêtres ont le pouvoir de ramener les morts à la vie, moyennant une certaine somme d’argent, on pourrait en déduire que le meurtre devient une simple atteinte à la propriété, mais que par contre tout ce qui a trait au blasphème serait puni très sévèrement.

⏩ La semaine prochaine: Écrire le mystère

Le narrateur: autres possibilités

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Nous avons eu l’occasion d’examiner en détails les deux types de point de vue littéraire les plus populaires, soit la narration à la troisième personne et la narration à la première personne, et de constater que derrière chacune d’entre elle se cachent des options supplémentaires nombreuses et variées. Franchement, cela devrait suffire à la plupart des auteurs.

Malgré tout, il nous reste à aborder le mouton noir de la série : la narration à la deuxième personne.

Avec cette technique, un narrateur se focalise sur un personnage et en décrit les actions comme s’il s’adressait à lui (« Tu te lèves, tu éteins le réveil-matin, tu ouvres la porte, etc… ») L’attrait principal de cette approche, c’est qu’elle crée une grande complicité entre le narrateur, le protagoniste et le lecteur. Au fond, c’est un peu comme si, en lisant une histoire qui adopte ce point de vue, on faisait partie de l’univers du livre et qu’on s’y laissait guider par une voix qui s’adresse directement à nous.

La narration à la 2e personne est à réserver à des textes courts

Cette qualité représente aussi un gros défaut. Car après tout, le lecteur n’est pas le personnage, et si on lui décrit, à la deuxième personne, des actions qui violent ses convictions ou son libre-arbitre, il risque de se sentir exclu et de reposer le bouquin vite fait. Tout le monde n’est pas adepte du BDSM, et suivre, page après page, un narrateur qui, essentiellement, nous donne des ordres auxquels on ne peut pas désobéir, ça peut rebuter pas mal de monde.

Il en ressort que la narration à la 2e personne est à réserver à des textes courts ou à des occasions spéciales. À moins d’avoir la meilleure idée du monde, difficile de tenir sur la longueur en adoptant ce type de point de vue.

Cela dit, ce genre de narration s’épanouit dans certains genres. On la retrouve fréquemment en poésie, où l’intimité qu’elle crée est parfois souhaitable, et peut s’épanouir grâce à des formats bien plus courts. Surtout, la narration à la 2e personne est la norme dans les livres dont vous êtes le héros, seul contexte où elle fait sens, puisque là, le lecteur peut opérer des choix et ne se contente pas de se laisser guider passivement par le narrateur.

Il est parfaitement possible de mélanger les points de vue au sein d’une même oeuvre

On pourrait en rester là, mais il reste encore un champ entier de narration que je n’ai que trop peu évoqué. Pour faire court, il s’agit de toutes les circonstances où un livre combine plusieurs points de vue différents.

La plupart du temps, mélanger les narrateurs n’est pas une bonne idée. Choisissez une option et tenez-vous-y : dans ce domaine, la constance est importante et tout écart risque de plonger le lecteur dans la confusion. Si un narrateur au point de vue limité devient tout à coup omniscient, il s’agit d’une rupture du contrat esthétique qui lie l’auteur et ses lecteurs : mieux vaut éviter.

Par contre, il est parfaitement possible de mélanger les points de vue au sein d’une même œuvre, pour autant que les frontières soient clairement délimitées : par exemple, différents chapitres peuvent correspondre à différents points de vue, ou alors il est possible de trouver une astuce typographique pour distinguer les voix qui cohabitent dans le texte. L’essentiel est que tout soit clair.

« Bleak House » de Charles Dickens, est ainsi raconté en partie directement par le personnage principal, Esther Summerson, et en partie par un narrateur omniscient, en fonction des chapitres. Cela permet de gagner sur tous les tableaux : le livre peut offrir l’intimité d’un point de vue à la 1e personne quand c’est nécessaire et le recul du point de vue à la troisième personne dans d’autres circonstances.

On peut pimenter un texte avec quelques choix stylistiques audacieux

Choisir des points de vue multiples peut ainsi permettre de gommer les défauts des modes de narration traditionnels. Cela offre également la possibilité d’utiliser des modes de narration rares ou expérimentaux au milieu d’une histoire plus traditionnelle : un auteur pourrait par exemple choisir de glisser de brefs inserts à la deuxième personne entre deux chapitres rédigés à la troisième personne. On peut ainsi pimenter un texte avec quelques choix stylistiques audacieux, sans risquer de perdre le lecteur.

Mélanger les modes de narration comporte donc des avantages, mais c’est selon moi à n’utiliser qu’à titre exceptionnel : fondamentalement, il s’agit d’un artifice, d’un peu de prestidigitation littéraire, qui risque d’apporter plus de confusion que de clarté. Les lecteurs souhaitent avant tout qu’on leur raconte des histoires – dans cette perspective, ce genre de coquetterie stylistique risque surtout de les éloigner du texte.

Atelier : connaissez-vous des romans à narrateurs multiples ? Est-ce que selon vous il pourrait être possible de les réécrire avec un seul et unique point de vue narratif ? À l’inverse, y a-t-il des livres qui, selon vous, gagneraient à bénéficier d’un mode de narration multiple ?

📖 La semaine prochaine: le récit au passé