Les 13 types de suites

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C’est déjà la suite de la suite de cette série d’articles consacrés aux suites. Et là, il est temps d’adopter une posture analytique : je vous propose de nous intéresser aux différentes sortes de suites qui peuvent exister en littérature, ce qui les distingue les unes des autres, leurs défauts et leurs points forts.

D’emblée, une confession : en réalité, je ne sais pas s’il existe treize types de suites romanesques. Peut-être que j’en oublie quelques-unes. Mais l’expérience m’a montré que les articles-listes sont plus appréciés que les autres. Si vous pensez que j’ai oublié quelque chose d’important, faites-le moi remarquer, et peut-être que je rebaptiserai ce billet « Les 14 types de suites. » Quoi qu’il en soit, j’y donnerai suite.

Le feuilleton

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Exemple : « Le Trône de fer », GRR Martin ; « Le Seigneur des Anneaux », JRR Tolkien

La saga qui se décline en feuilleton constitue une longue histoire, découpée en épisodes. Le tout est conçu comme un tout, avec un début, un milieu et une fin, mais à l’échelle de l’œuvre entière plutôt qu’à celle des tomes. L’auteur a dès le départ une idée de ce qu’il a l’intention de raconter, et chaque tome lui permet de faire progresser l’intrigue. Parfois même, le roman est écrit en une fois, et découpé en morceaux pour des motifs éditoriaux.

En général, dans les séries littéraires qui sont organisées en feuilleton, l’auteur s’arrange pour que chaque livre s’achève par un moment significatif, une scène plus dramatique que les autres, qui peut même constituer un tournant dans l’intrigue. Il s’agit d’une « fausse fin », qui, si elle est rédigée avec habileté, donne au lecteur une impression de satiété et lui fait même croire que ce qu’il vient de lire s’apparente réellement à un roman. En réalité, il n’en est rien, puisque la plupart des intrigues qui constituent le feuilleton se prolongent dans le tome suivant, sans modification ni interruption. Le vrai roman, c’est la totalité de l’œuvre, chaque tome n’en constituant qu’un fragment. Ce qui explique pourquoi il est si insatisfaisant de se retrouver confronté à une série-feuilleton que l’auteur ne parvient pas à conclure.

Les racines de ce type de série sont à trouver dans le roman-feuilleton, une forme qui a fait le succès de Charles Dickens ou d’Honoré de Balzac, et à laquelle des auteurs contemporains comme Michel Faber ou Stephen King se sont essayés. La différence, c’est que le roman n’est pas découpé en épisodes de plusieurs centaines de pages, mais en extraits bien plus courts, qui oblige l’auteur à constamment relancer l’intérêt du lecteur.

La série-feuilleton est très exigeante pour l’auteur, qui doit, le plus souvent, jongler avec un grand nombre de personnages et des intrigues qui s’entrecroisent. Elle réclame également un engagement énorme de la part du lecteur, qui doit conserver en tête une foule de détails pour comprendre une intrigue dont la publication de chaque épisode est parfois séparée de plusieurs années. C’est, selon moi, un exercice à réserver à des auteurs chevronnés, qui ont déjà un public fidèle prêt à les suivre jusqu’au bout de leurs idées.

La rallonge

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Exemple : « La Roue du Temps », Robert Jordan ; « Fondation », Isaac Asimov ; « Oz » L. Frank Baum

Ce que j’appelle « rallonge » est une variante du feuilleton, que j’ai mentionné ci-dessus. Là aussi, on a affaire à une histoire au long cours qui s’allonge à chaque tome, mais la différence principale, c’est que l’auteur n’a pas de plan précis en tête au moment d’entamer l’écriture. Il peut avoir une vague idée de la fin de la série, mais pas nécessairement des différentes étapes de l’intrigue.

Parfois, un auteur peut rédiger un roman, en laissant sa fin ouverte et en envisageant de lui apporter une suite, mais il ne commence à concevoir ce prolongement que lorsqu’il se met à écrire, à la manière d’un Jardinier. De plus, il ignore où son histoire va s’arrêter, et combien de tomes il va lui falloir pour parvenir au mot « Fin. » Lorsque Robert Jordan a imaginé « La Roue du Temps », par exemple, il songeait à écrire six tomes – au final, la série comporte quatorze volumes.

Du point de vue littéraire, la rallonge a un point faible : ni l’ensemble de l’œuvre, ni les épisodes pris individuellement ne constituent réellement une histoire bien charpentée au sens propre du terme. L’histoire n’est qu’un ensemble de péripéties, qui peut être habilement menée, mais qui, en raison de l’aspect spontané de sa genèse, ne propose pas une construction dramatique satisfaisante. Quant aux tomes, comme dans la série-feuilleton, il s’agit juste de livres qui prolongent l’intrigue, sans que l’on sache si on s’approche de la fin ou non. Parfois, ça traîne en longueur, et parfois, l’intrigue rebondit encore et encore alors qu’on la croyait achevée depuis longtemps.

Quelles que soient vos préférences en tant qu’auteur, et même si vous n’avez aucun goût pour les plans, les schémas et les chronologies, je ne peux que vous suggérer de vous lancer dans l’écriture d’une série avec une idée claire de son contenu, même si vous vous autorisez à modifier quelques détails en cours de route. Même si sa lecture peut être plaisante, la rallonge constitue bien souvent un échec littéraire

La série à épisodes

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Exemple : « Anno Dracula », Kim Newman, « Temeraire », Naomi Novik, « Anno Dracula », « Dune », Frank Herbert ; « Les quatre filles du Docteur March », Louisa Marie Alcott

Dans une série à épisodes, chaque tome constitue une histoire complète, avec un début, un milieu et une fin, un thème, des arcs narratifs pour les personnages et toutes ces sortes de choses si savoureuses. Mais en plus de ça, chaque volume continue l’histoire des épisodes précédents. Il y a donc, quand c’est bien fait, deux arcs narratifs superposés : celui du livre que l’on tient entre ces mains, et celui de la série dans son ensemble. C’est ambitieux et pas facile à faire, mais ça peut être très satisfaisant lorsque c’est bien mené.

Une caractéristique intéressante des séries à épisodes, c’est que la nature des points de rupture entre chaque tome peut être variable. Ainsi, pour citer l’exemple bien connu de « Star Wars », chaque film constitue une histoire complète, qui s’inscrit dans une trilogie, comportant des intervalles courts entre les épisodes. Et chaque trilogie est séparée par une coupure plus longue et plus nette, lors de laquelle plusieurs années passent et les protagonistes changent. L’ensemble constitue une trilogie de trilogies, dont chaque unité, ainsi que l’ensemble, forment une histoire plus ou moins satisfaisante.

Cela me donne encore l’occasion de mentionner le « legacy sequel », c’est-à-dire la « suite à héritage. » Dans ce type d’arrangement, on ajoute à une histoire un nouvel épisode, des années après la sortie de l’original. Du temps s’est écoulé dans le monde réel, mais également dans l’univers de fiction, où de nouveaux personnages et éléments narratifs ont fait leur apparition. Ainsi, au cinéma, « Halloween » (2018) est la suite à héritage de « Halloween » (1978) : les deux films appartiennent au même univers, et ils s’enchaînent, mais chacun raconte une histoire distincte, et trente ans s’écoulent entre eux.

La série à épisodes est bien souvent ce que les auteurs ont en tête lorsqu’ils se lancent dans la rédaction d’une saga littéraire. Elle présente les avantages du roman isolé comme celui de la série au long cours, puisqu’elle offre au lecteur une véritable histoire dans chaque tome, qui s’associent pour constituer une fresque plus vaste lorsqu’on les enchaîne. Comme je l’ai dit, cela dit, ce n’est pas toujours facile à écrire, et il est particulièrement important d’avoir dès le départ une idée précise de la direction que l’on souhaite prendre, et de s’y tenir, sans quoi des incohérences peuvent surgir, des ruptures de ton, ou des personnages qui échouent dans des cul-de-sac narratifs, parce qu’on n’a pas suffisamment anticipé leur trajectoire.

La succession d’aventures

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Exemple : « Sherlock Holmes », Sir Arthur Conan Doyle; « Conan le barbare », Robert Howard, « Le Cycle de Mars », Edgar Rice Burroughs

Même si ce n’est pas forcément le cas lorsqu’on parle de littérature, la succession d’aventures représente probablement ce qui vient à l’esprit en premier lorsque l’on prononce le mot « série », tant cette forme a servi de schéma de base à d’innombrables séries télévisées, à commencer par les séries policières et les sitcoms. Même si elle est moins omniprésente aujourd’hui, cette approche reste celle des séries télévisées les plus populaires.

Une succession d’aventures, c’est une série dans laquelle on retrouve un ou plusieurs personnages récurrents (Sherlock Holmes, John Watson, l’inspecteur Lestrade), ainsi que quelques éléments de décor (le 221b Baker Street, le Club Diogenes). Certains d’entre eux sont présents dans toutes les histoires, d’autres sont récurrents sans constituer des passages obligés. Tout le reste change dans chaque histoire.

Dans le domaine littéraire, de nos jours, la succession d’aventures est surtout l’apanage du polar. Un auteur fait vivre un ou plusieurs personnages d’enquêteurs, qui sont confrontés dans chaque volume à une enquête différente.

Il peut arriver que les protagonistes de ce type de séries restent inaltérables, toujours identiques, quoi qu’ils traversent. Parfois, les romanciers souhaitent inclure une petite dose de continuité d’une aventure à l’autre, en faisant évoluer le décor de l’intrigue, ou en faisant en sorte que ce que vivent les personnage les fasse évoluer. Mais pour rester dans la stricte définition du genre, c’est l’aventure du jour qui constitue l’attraction principale de chaque volume.

Originalité de ce genre de série, il est relativement fréquent que les aventures soient présentées dans le désordre : Conan peut être un adolescent dans une histoire, et un vétéran dans la suivante, avant d’enchaîner sur une aventure qui se situe au milieu de sa vie d’adulte.

Pour un romancier, le grand avantage de ce type de série, c’est que chaque histoire peut servir de point d’entrée aux lecteurs : les aventures se suffisent à elles-mêmes, elles se passent d’introduction et peuvent être découvertes séparément les unes des autres. C’est également un point faible, en cela que ce type de série fidélise moins le lectorat, qui risque de considérer que la lecture de tous les tomes est facultative.

Le spinoff

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Exemple : « La saga des Ombres », Orson Scott Card ; « Les Aventures de Dunk et l’Œuf », GRR Martin ; « La Pointe d’argent », Glen Cook

Même si le mot « spinoff » s’est imposé pour qualifier ce genre de produits de fiction, j’aime bien personnellement les appeler des « excroissances », un mot qui reflète bien la nature de leur place dans l’œuvre d’un romancier. Mais le terme anglais n’est pas mal non plus : un spinoff, c’est, métaphoriquement, un astre qui se détache d’un autre pour se loger dans une autre orbite qui lui est propre.

C’est exactement de ça qu’il s’agit : on utilise le mot « spinoff » pour qualifier une œuvre, ou une série, qui puise ses racines dans une autre œuvre, ou une autre série, en en conservant un ou plusieurs personnages, des situations dramatiques, des éléments de décor.

Cela ouvre la voie à de nombreuses permutations. Parfois, un personnage secondaire, voire même obscur, accède au devant de la scène. Parfois, l’action a lieu dans le même univers, mais à une autre époque ou dans un autre lieu (et donc oui, certains spinoffs peuvent également être des préquelles). Parfois, le spinoff ne s’inscrit pas dans le même genre que l’original, ou ne s’adresse pas tout à fait au même public.

Une fois que cette excroissance a pris son essor, elle se met à exister pour elle-même, comme s’il s’agissait d’une œuvre ou d’une série originale, même s’il n’est pas exclu que ses personnages finissent par croiser ceux du roman-mère. C’est ce qui arrive fréquemment dans les univers à spinoff au très long cours, comme celui de « Star Trek. »

Sans vouloir se montrer trop cynique, on peut affirmer que l’invention des spinoffs tient davantage à des considérations commerciales qu’artistiques. Il s’agit de donner à un public jamais rassasié de sa série préférée quelque chose de similaire, profitant ainsi de son intérêt pour l’œuvre originale pour créer un prolongement, avec un risque d’échec moins important que s’il s’agissait d’une histoire complètement nouvelle.

Même si rien ne vous en empêche si vous en avez envie, je vous conseille donc de ne pas planifier de spinoff de votre grande saga SFF, ou en tout cas, pas avant que celle-ci rassemble un lectorat et génère de l’intérêt.

La mosaïque

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Exemple : « Le Disque-Monde », Terry Pratchett ; « Les Rougon-Macquart », Emile Zola ; « Bas-Lag », China Miéville » ; « Chroniques du Vieux Royaume », Jean-Philippe Jaworski.

Ce que j’appelle ici « mosaïque » désigne un univers de fiction qui constitue la constante principale d’une série de romans. L’action de chaque livre se situe dans le même monde, et, qu’ils le fassent ou non, les personnages pourraient potentiellement se rencontrer ou, s’ils vivent à des époques différentes, au moins évoluer dans les mêmes lieux.

Au-delà de ça, rien ne relie nécessairement chaque fragment de la mosaïque avec les autres. Contrairement au spinoff, un nouveau roman de la série n’est pas nécessairement connecté aux précédents – ses personnages, par exemple, n’y font pas forcément d’apparition (même si rien ne l’empêche).

À force, une série-mosaïque peut finir par générer ses propres séries-dans-la-série. Par exemple, « Le Disque-Monde » forme une mosaïque, mais à l’intérieur de celle-ci, on trouve, par exemple, le « cycle du Guet », qui forment ce que j’ai appelé ci-dessus une « succession d’aventures. »

D’ailleurs, dans un cadre aussi large, toutes les autres formes de série peuvent exister, du feuilleton jusqu’à la préquelle. On pourrait même estimer qu’une mosaïque ne forme finalement qu’un ensemble de spinoffs.

Si vous êtes très amoureux de votre univers de fiction mais que vous ne souhaitez pas embarquer votre lectorat (réel ou supposé) dans une série au long cours, il peut être judicieux de vous embarquer dans la création d’une mosaïque. Comme dans une succession d’aventures, elle permet aux lecteurs d’empoigner n’importe quel livre de la série sans se sentir déboussolé, mais contrairement à celle-ci, l’auteur se sent plus libre d’approfondir le monde de ses romans.

La préquelle

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Histoire : « Histoires de Bas-de-cuir », James Fenimore Cooper ; « The Magician’s Nephew », CS Lewis ; «  les Chants Cypriens »

Au fond, le prequel, ou « préquelle », c’est l’idée la plus simple du monde : plutôt que de rédiger une suite qui va vers l’avant, vers l’avenir, on en imagine une qui va en arrière, vers le passé.

Cela donne l’occasion de produire un roman supplémentaire qui se situe dans le même univers que le premier, et dans lequel on retrouve un certain nombre de personnages, de lieux, d’événements et d’éléments de décor. Mais plutôt que de donner un prolongement aux aventures déjà racontées, et donc de rentrer dans le piège de la Loi de l’Escalade, on revient à un temps avant les événements du premier roman, quitte à saisir l’occasion pour proposer un roman aux enjeux plus modestes.

Cela dit, produire une préquelle de qualité est un exercice périlleux. Il est très facile de se planter, et les possibilités de le faire sont multiples, raison pour laquelle je vais consacrer un billet à la question prochainement.

À noter qu’une préquelle peut elle-même avoir une suite. Il est tout à fait possible d’imaginer une « série-préquelle » qui précède la série principale, auquel cas les tomes suivants seront, techniquement, des « interquelles », comme je le mentionne ci-dessous.

L’interquelle

poisson interquelle

Exemples : « Le cheval et son écuyer », CS Lewis ; « Ender : l’exil », Orson Scott Card ; « Donjon Parade », Joann Sfar & Lewis Trondheim

En ce qui concerne les quelques catégories suivantes, on rentre dans le domaine de l’anecdotique, mais il s’agit malgré tout d’approches distinctes pour générer des suites, raison pour laquelle je les mentionne ici.

Une interquelle (de l’anglais – plus ou moins tiré du latin « interquel »), c’est une histoire qui se situe entre deux autres histoires déjà publiées.

Donc lorsque l’on donne une suite à une préquelle, celle-ci va automatiquement se classer dans la catégorie « interquelle », même s’il s’agit également, bien entendu, d’une préquelle.

Dans de très rares cas, et surtout lorsqu’on a affaire à un univers-mosaïque (voir ci-dessus), une interquelle peut apparaître qui n’a aucun lien direct avec l’œuvre qui la précède dans la chronologie. L’exemple le plus connu de cette situation, c’est le film « Rogue One », qui est une interquelle de « Star Wars », épisodes III et IV, sans constituer une suite en droite ligne du troisième film de la série.

À moins que votre œuvre littéraire soit couronnée d’un succès inouï, je vous décourage de vous lancer dans cette voie, ou dans les suivantes qui riment avec « ribambelle », parce que ce genre de production se justifie rarement d’un point de vue artistique et est souvent trop compliquée pour séduire le public, à moins que celui-ci soit très demandeur à la base.

L’intraquelle

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Exemple : « Le Sicilien », Mario Puzo ; « La Belle et la Bête 2 », Andy Knight

Encore plus rare que l’interquelle, l’intraquelle désigne une suite dont l’action se situe pendant l’histoire originale. Il faut donc s’imaginer une faille dans le narratif, un vide, un saut dans le temps, où une autre histoire pourrait venir se loger.

Ça n’a pratiquement aucun intérêt. Le seul cas où ça se justifie, c’est lorsque les circonstances du premier roman font que les personnages en ressortent irrémédiablement changé. Le seul moyen de leur faire vivre de nouvelles aventures, sous la forme où ils étaient populaires, consiste donc à opter pour une préquelle ou une intraquelle. Et même ainsi, il faut admettre qu’il s’agit d’une ruse un peu stérile, qui n’a que rarement d’autre justification que de produire une œuvre commercialement intéressante en courant le plus petit risque artistique possible. Pas étonnant que les suites des dessins animés Disney qui sont sorties directement en vidéo appartiennent à cette catégorie.

L’exception d’une interquelle qui a du sens, c’est lorsque, par exemple, elle fait usage du voyage dans le temps. Ainsi, une partie au moins du film « Retour vers le futur 2 » est une intraquelle du premier long-métrage de la série, puisque l’action de celui-ci est revisité par les protagonistes du deuxième film.

La paraquelle

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Exemple : « La couronne des esclaves », David Weber & Eric Flint

Une paraquelle, c’est une suite dont l’action se situe en même temps que l’œuvre originale. Par sa nature, sauf exception, elle met donc en scène des protagonistes différents de ceux du premier livre. C’est l’occasion de présenter les mêmes événements dans une perspective différente. Dans une série au long cours, cela peut également donner l’occasion à l’auteur de raconter ce qui arrive aux personnages secondaires lorsqu’ils sont absents de l’intrigue principale, pour en faire une sorte de spinoff qui ne dit pas son nom.

À moins d’avoir affaire à un univers très touffu, qui génère et va continuer à générer un très grand nombre de romans, il n’y a pas vraiment besoin de faire usage de ce type de suite. Une autrice ou un auteur qui cherche à montrer une situation dramatique sous plusieurs angles pourra facilement le faire à l’intérieur d’un seul roman.

La circumquelle

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Exemple : « Le Parrain 2 », Mario Puzo ; « Dragon », Steven Brust

En général, plus le vocabulaire utilisé est barbare, plus on a de risques d’être en présence d’un concept vraiment alambiqué. C’est le cas de notre dernière catégorie de suites en « -elle », sans doute la plus improbable de toutes, la circumquelle, à savoir une suite dont l’action a lieu en partie avant, et en partie après une histoire précédente. Oui, une circumquelle, c’est l’enfant bâtard de la préquelle et de la suite.

L’intérêt de choisir cette voie, c’est de dresser des parallèles entre deux situations, séparées par le temps : comparer, souligner les différences et les ressemblances entre la situation qui précède l’œuvre originale et celle qui lui fait suite permet de mettre en lumière l’importance des événements racontés dans cette dernière. C’est aussi une manière simple de générer de l’ironie dramatique, en contrastant, par exemple, la manière dont des individus appartenant à des générations différentes ont vécu différemment des situations semblables. Le souci, c’est que « Le Parrain 2 » a fait un usage tellement marquant de ce mode narratif marginal qu’il est probablement difficile de s’y essayer sans être comparé au film de Coppola.

Le remake-suite

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Exemple : « Viriconium », M. John Harrison ; « Evil Dead », Sam Raimi ; « Le réveil de la Force”, JJ Abrams

Autre possibilité hybride : écrire un livre qui est à la fois une suite et un remake de l’original. Ou, de manière peut-être plus insidieuse, sortir une suite, mais la construire comme un décalque d’une première histoire, en en reprenant la structure ou les principaux éléments constitutifs.

Dans cet article, je n’ai pas mentionné les remakes, qui consistent à raconter à nouveau une histoire, en la modernisant et en y rajoutant la patte d’un nouvel artiste. D’abord, un remake, ça n’est pas une suite ; ensuite, en littérature, on écrit peu de remakes, leur préférant le pastiche, qui prend davantage ses distances avec l’inspiration de base.

Mais parfois, un roman est à la fois un remake et une suite, et c’est un cas intéressant. Il peut s’agir d’une décision destinée à minimiser le risque artistique, en proposant au public une suite qui soit aussi proche que possible de l’original, et donc de ce qu’il connait déjà ; on peut également avoir affaire à un exercice de style, où l’auteur raconte plus ou moins la même histoire, mais sur un ton ou dans un style très différent ; enfin, cela peut servir de base à des projets artistiquement ambitieux. Le cycle de « Viriconium », de M. John Harrison, est constitué de trois romans et de quelques nouvelles qui racontent toutes plus ou moins la même histoire, alors qu’elles sont toutes censées se dérouler dans le même univers fictif. Chacune est une image déformée de la précédente, y faisant écho jusqu’à la caricature.

Bref, un remake-suite n’est pas nécessairement une mauvaise idée : s’il s’agit juste de rebondir sur le succès d’une histoire originale, mieux vaut s’abstenir, mais si vous projetez une ambitieuse déconstruction de l’objet littéraire, allez-y ! (mais ne vous attendez peut-être pas à ce que tout le monde comprenne où vous voulez en venir).

La suite spirituelle

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Exemples : « La paix éternelle », Joe Haldeman ; « La trilogie des joyaux », David Eddings, « Et l’homme créa un dieu », Frank Herbert

La dernière catégorie que j’ai décidé de citer dans ce billet ne désigne pas à proprement parler une suite. Ce qu’on appelle une « suite spirituelle », c’est une œuvre qui reprend un genre, des thèmes, un style et bien sûr un auteur, mais qui ne prolonge pas l’histoire entamée dans un tome précédent. En d’autres termes, ça ressemble à une suite, ça a le goût d’une suite, la couleur d’une suite, mais ça n’est pas vraiment une suite. En général, les deux œuvres sont même explicitement incompatibles, en particulier dans la littérature de genre, où les présupposés de l’univers sont trop différents pour que la suite appartienne au même univers que l’original.

Pour un auteur, la suite spirituelle est une occasion de revisiter des thèmes qui lui sont chers, sans avoir à inscrire son nouveau roman dans le contexte d’une autre histoire. Bien souvent, cela dit, c’est principalement un argument commercial, une manière de dire : « Non, mon nouveau livre n’est pas la suite du précédent que vous avez tant apprécié, mais presque : c’est une suite spirituelle. »

C’était la vallée de l’ombre qui dévore (7)

Sixième partie

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Elles y étaient arrivées, à la tour de guet qui verrouillait le sommet du col du Grimatsch. On ne pouvait en distinguer que la silhouette : celle d’un beffroi en pierre de taille vérolée de lichen, flanqué à l’extrémité d’un mur bâti entre deux parois rocheuses.

Au milieu, une lourde porte était le seul passage possible pour poursuivre la route en direction du nord et franchir la chaîne du Bouclier. Un accès qui, pour le moment, était clos.

Illuminés par les grosses lanternes à huile qui éclairaient le chemin, une demi-douzaine de cadavres criblés de carreaux d’arbalète permettaient d’imaginer le sort réservé aux voyageurs qui s’approchaient de trop près. Les faciès déformés par la douleur de ces malheureux doucha le bref enthousiasme des deux jeunes femmes.

Plusieurs torchères s’allumèrent successivement sur le haut du rempart et on entendit les cris des vigies qui se relayaient dans la pluie épaisse. Les deux intruses venaient d’être repérées. Sans perdre de temps, S agita les bras en l’air pour montrer que ses intentions n’étaient pas hostiles et encouragea Wolodja à faire de même.

« Qui va là ? » fit une voix venue de la tour de guet.

S déclina son identité et celle de sa partenaire, assez fort pour qu’on puisse l’entendre. Impossible de distinguer ce qui se passait là-haut, mais il y avait de l’agitation entre les créneaux du fort et derrière les meurtrières. On chargeait des arbalètes et on préparait des carreaux prêts à être enflammés. Ça criait pas mal aussi. Il y avait de la peur et de la nervosité, une combinaison volatile.

« Je suis une Chevalière Patriar, envoyée en mission par l’Empereur, et j’exige de parler au Baron-Voyer » ajouta la guerrière.

Il n’y eut pas de réponse dans l’immédiat, mais la demande provoqua une querelle au sein de la garde, qui sembla se résoudre à la relayer. Dans l’intervalle, le fait que les arbalétriers n’aient pas tiré à vue avait quelque chose de rassurant.

Sous la pluie glacée qui brodait des cercles dans les flaques de boue, les minutes étaient longues. Aucune des deux jeunes femmes n’osa ouvrir la bouche avant qu’elles ne soient fixées sur leur sort. Wolodja s’accrochait au bras de sa protectrice comme un naufragé à une bouée, les phalanges nerveusement enfoncées dans son biceps.

Enfin, une voix retentit.

« Je suis le Baron-Voyer. Que veux-tu, Chevalière Sacrée ? »

S avala sa salive. Elle patienta, le temps que passe une bourrasque de vent qui hurlait comme un loup, puis elle répondit :

« Je viens de remonter la route depuis le fond de la vallée. J’ai vu ce qui se passe ici. Laisse-moi entrer afin que nous puissions en discuter. »

Cette fois-ci, la réponse ne tarda pas : « Ce col restera fermé tant que nous n’aurons pas identifié la source du mal qui fait perdre la tête aux hommes. Pas question de laisser les ténèbres se répandre au-delà de ce mur. Trop de braves sont déjà morts. »

Wolodja secoua l’épaule de S, sa voix haut-perchée, son ton soudain frénétique, son doigt pointé vers le haut des remparts, là d’où provenait la voix du suzerain local : « Il est ensorcelé lui aussi ! Tu ne le vois pas ? » dit-elle. « Lui et tous ses hommes sont sous le coup de l’enchantement. Bientôt ils nous tireront dessus, comme ils ont abattu tous ces pauvres voyageurs avant nous. »

Ses yeux étaient hagards. Son visage était celui d’une bête traquée.

« Je t’en supplie, sers-toi de tes Miracles pour abattre cette porte. Fais-moi franchir ce col. »

Sa voix n’était plus qu’un murmure.

« Tue tous ces soldats. »

Elle pencha la tête vers S et déposa un baiser sur l’arête de son cou, puis d’autres, tendrement alignés, jusqu’au lobe de son oreille. Ses lèvres étaient brûlantes.

« Obéis-moi. Tu es à moi. Tu as envie d’être à moi. »

Le temps fit mine de se suspendre. La Chevalière souhaitait que les secondes s’étirent. Elle regarda Wolodja avec une infinie tendresse, comme si elle la voyait pour la dernière fois. Elle s’imprégna de l’image magnifique de son visage, de ses yeux parfaits, de sa bouche superbement dessinée. Sur son front, elle vit, éclatant d’une lumière verte, des caractères sacrés, ceux qu’elle avait elle-même tracé et qui venaient de réapparaître.

Puis elle poussa la jeune fille à terre, d’un geste brutal.

Prise de cours, celle-ci lui rendit un regard d’incompréhension, alors que S s’éloignait d’elle sans un regard, levant la main en l’air en direction de la tour de guet.

« C’est elle » dit la guerrière. « C’est la Succube. Elle a poussé les hommes de la vallée à la folie et à la violence. Abattez-la. »

Fronçant les sourcils dans une moue horrible, Wolodja cracha par terre :

« Elle ment. C’est elle au contraire, c’est elle la démone ! »

Dans les yeux de S, elle lut de la pitié. Personne n’allait la croire, alors que la Chevalière se tenait là, debout face à la porte, prête à valider la véracité de ses paroles en s’exposant aux tirs des arbalétriers.

Alors, démasquée mais pas résignée, elle grogna, s’agita de tous côtés, comme si elle cherchait une issue de secours sans en trouver une.

« C’est impossible ! Tu m’appartiens ! Tu es censée m’obéir ! »

« Je suis trop méfiante, je crois », dit S. « Les motifs que j’ai placé sur ton front quand nous nous sommes rencontrées ? Ça n’avait rien à voir avec une protection contre le froid. Ils étaient destinés à me rendre insensibles à tes charmes. Ils ont plus ou moins fonctionné. Depuis le début, je suspecte ta nature démoniaque. Et ici, à présent, créature, je t’ai amenée à un endroit où tu vas pouvoir être détruite. »

S entama une incantation d’exorcisme dans l’antique langue enscrite.

Jaillie d’une meurtrière, un carreau enflammé fendit l’air. Il vint se loger dans l’épaule de Wolodja, qui fut clouée au sol par l’impact. Son manteau prit feu.

Puis un autre tir l’atteignit au bras. Elle poussa un cri épouvantable, comme celui d’une bête blessée.

D’autres carreaux atteignirent leur cible dans un claquement sec et une gerbe de flammes. Et d’autres encore. Aucun être de chair et de sang n’aurait survécu à ça.

La jeune femme était criblée de traits, son corps incendié, mais elle n’était pas encore vaincue. Pire, elle se releva, droite comme une reine, comme si elle ne ressentait aucune douleur. Elle n’avait rien d’humain.

À travers le rideau de feu qui entourait la créature, S put voir une expression de pure haine dirigée contre elle, et qui déformait ses traits jadis si harmonieux. Elle redoubla d’effort pour poursuivre sa récitation des paroles sacrées qui étaient au moins aussi douloureuse que les plaies et les flammes pour cet être venu de l’Envers.

Folle furieuse, la Succube bondit vers la Chevalière. Elle était transfigurée, révélant sa véritable nature démoniaque : ses doigts étaient prolongés par de longues épines de verre noir, et des crocs de louve déformaient sa bouche.

Elle taillada le manteau de sa proie, qui évita le premier coup, mais pas le second. Son sang vient éclabousser le visage de la démone.

En proie à la douleur, S fut prise de court par la force physique stupéfiante du monstre. Celle qui s’était fait appeler Wolodja en profita pour franchir toutes ses défenses.

Sa gueule béante était toute proche de son visage. Poussant un cri de rage, elle planta ses crocs dans l’oreille et tira jusqu’à arracher le lobe et tout le pavillon. Elle recracha à terre les morceaux de chair avec mépris.

De la plaie, un sang foncé s’écoula, descendant le long du visage de S, vers son menton et sa poitrine. La douleur causée par cette mutilation était immense. Le choc plus grand encore.

Par réflexe, elle envoya un coup de pied contre le torse de la Succube, qui fut projetée en arrière. Les arbalétriers en profitèrent pour la toucher à nouveau. Une, deux, trois fois, coup sur coup.

Cette fois, enfin, elle semblait diminuée. Ses hurlements exprimaient sa douleur. Ses cheveux, ses vêtements étaient en train de brûler. Sa peau se couvrait de cloques effroyables. Il ne restait plus d’elle qu’une silhouette impie, cagneuse, toute en nerfs et en griffes, la bouche badigeonnée de sang, le corps tordu de douleur par le feu et le métal dans sa chair.

L’espace d’un instant, le monstre regarda S avec la même douceur qui avait été la sienne lorsqu’elle faisait semblant d’être humaine. Elle sourit, comme désolée de la tournure des événements.

« C’est… c’est ma nature » dit-elle.

La Chevalière prononça les dernières paroles de son exorcisme en sortant son épée de son fourreau. Elle fit tournoyer l’arme en l’air, puis, d’un geste assuré, trancha la tête de la Succube, qui tomba devant son corps qui était déjà en train de s’éparpiller dans l’air à la manière d’un nuage de cendres.

S s’agenouilla face à ce qui restait de la créature qui venait de la défigurer, et prononça une prière pour recommander son âme aux Dieux.

« Et ceci est la mienne » dit-elle au terme de l’oraison.

***

D’où était venue Wolodja ? Pourquoi s’en était-elle prise à cette vallée ? Pourquoi ces massacres ? Que cherchait-elle à accomplir exactement ? Alors que les hommes du Baron-Voyer sortaient de la tour pour lui venir en aide et soigner ses blessures, S savait qu’elle n’obtiendrait aucune réponse à ces questions.

Cette créature. Ce n’était qu’une bête. Il n’y avait pas davantage à en savoir. Certaines choses ne sont pas faites pour être comprises.

Le lendemain matin, le ciel au-dessus de la vallée ne lui parut pas moins sombre qu’il l’avait été jusque-là.

C’était la vallée de l’ombre qui dévore (6)

Cinquième partie Septième partie

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Il ne s’écoula pas une heure avant que les premiers flocons ne tombent. Ils étaient lourds, certains gros comme des prunes, et plus ternes que blancs. On aurait dit qu’ils empêchaient la lumière du ciel de parvenir aux vivants.

Au sol, la neige se déposait entre les vertèbres de la montagne, en soulignant la maigreur, s’accumulant là où l’herbe poussait encore, rare, dans la marge étroite entre la roche et la terre. Il n’y avait plus d’ombres ni de couleurs : juste d’interminables nuances de gris.

S avait espéré que le temps s’améliore pour achever l’ascension du col, mais c’était tout le contraire. La nature n’avait aucun intérêt pour les desseins des hommes. Un vent sournois accompagnait la neige, du genre qui s’entortille et s’insinue à l’intérieur des vêtements.

Ça allait être plus difficile encore qu’elle ne l’avait anticipé. Elle préféra ne rien en dire à sa camarade de voyage.

Par moments, le vent soufflait contre elles, lourd comme la peine. Par moments, il les prenait en traître et manquait de les faire vaciller dans le vide, en direction de la pente. Lorsqu’elles croyaient s’être habituées aux humeurs tourmentées du ciel, celui-ci changeait d’idée, créant de nouvelles sources d’inconfort. Parfois les flocons s’alourdissaient de pluie, parfois ils piquaient le visage comme des épingles de glace. On ne négocie pas avec le vent : on s’en accommode ou on se plie.

Dans des conditions pareilles, cette grisaille sans forme et sans fin, on ne voyait plus rien d’autre que la route, et celle-ci était aussi traîtresse que le ciel. Elle se faisait louvoyante, s’effondrait, penchait sur le côté ou grimpait en une pente qui était épuisante à gravir. Par endroits, le gel avait eu raison des dalles qui s’étaient émiettées et avaient laissé la gadoue recouvrir ce qui n’était plus guère qu’une piste caillouteuse. À chaque virage, une prise de risque.

Les deux voyageuses, désormais, se tenaient par le bras, par le col, par les épaules. Elles se hurlaient des encouragements, plus fort que le vent, pour parvenir à se faire entendre. Elles étaient à la fois échauffées par l’effort et congelées par l’air glacial. Surtout, le découragement œuvrait sur elle comme un fardeau qui ne faisait que s’alourdir. À chaque contour du chemin elles priaient pour qu’il s’agisse du dernier et désespéraient que ce ne soit pas le cas.

Alors que la lumière faiblissait, à l’approche du soir, les flocons se changèrent en grosses gouttes de pluie verglaçante, et la route devint un torrent fou qui crachait pêle-mêle l’eau, la boue, la pierre, le bois, la glace. Elles tombaient presque autant qu’elles marchaient. Trempées, elles étaient frigorifiées. Chaque pas représentait un effort, chaque avancée, un triomphe.

Lorsque, au milieu de ce monde gris foncé, l’une d’elle aperçut une, puis plusieurs lueurs orange, improbables signes d’espoir, elles poussèrent des cris de joie et s’élancèrent main dans la main, de la dernière force de leurs jambes.

C’était la vallée de l’ombre qui dévore (5)

Quatrième partie Sixième partie

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De retour au hameau, S retrouva Wolodja, alanguie près d’un feu qu’elle avait allumé dans une maison abandonnée.

À en juger par son attitude débonnaire, elle était autant à son aise que si elle avait été invitée dans une hôtellerie confortable, plutôt que perdue dans un hameau hanté par le mal. Sur son visage on ne lisait aucun tourment, et elle semblait aussi fraîche qu’une églantine.

La voir ainsi, resplendissante après une pénible journée, réchauffa le cœur de la guerrière, satisfaite, même si cela ne devait pas durer, d’être la spectatrice privilégiée d’une beauté si évidente. Elle s’assit à ses côtés, jetant une bûchette sur le feu, et la jeune fille se pelotonna contre son épaule, comme l’aurait fait une chatte.

Elle lui raconta sa poursuite, les aveux de la villageoise, et tout ce qui s’était passé dans ce hameau avant leur arrivée.

« Maintenant j’ai peur » dit Wolodja.

Elle se serra encore plus fort contre la guerrière, jusqu’à laisser une marque rose foncé dans son avant-bras.

« Tu n’as rien à craindre » dit celle-ci. « Nous passerons la nuit ici. Les Dieux nous protègeront. Et mon épée aussi, si nécessaire. »

Les flammes dansaient dans les yeux clairs de la jeune fille. En proie au doute, elle fronça les sourcils, un instant, alors qu’une idée lui venait à l’esprit. « Et si c’étaient les villageoises qui étaient responsables de tout ça ? Et si c’étaient des sorcières ? »

Pas de réponse.

S resta assise face aux brasiers quelques instants de plus, l’entretenant pour qu’il tienne plus longtemps, puis elle sortit dans la nuit. Consciencieusement, elle passa en revue tous les accès et les points de fuite possible à partir de leur position. Elle mit en place des ficelles reliées à des clochettes là où la route entrait et sortait du village, et plaça des collets dans l’espoir d’attraper un lièvre ou une perdrix.

Lorsqu’elle retrouva Wolodja, celle-ci était en train de se laver tout le corps à l’aide d’un seau et d’une éponge. Sa peau, pâle, scintillait, rouge-orange face aux flammes. Ses clavicules délicates, ses seins émouvants comme la foudre, son ventre qui descendait en pente douce vers ses hanches cintrées, son nombril, ses jambes fines : tout cela avait l’apparence de l’éternel, comme la statue d’une divinité.

Émue de contempler ainsi cette nudité par surprise, S eut un mouvement de recul, pensa à retourner à l’extérieur. Le regard nullement effarouché de la belle la fit se raviser, comme s’il lui donnait la permission d’être là. Puis elle rit, se moquant de la timidité de sa compagne de voyage. Celle-ci rentra donc, effarouchée malgré tout, et disposa sa couche pour la nuit, faisant de son mieux pour ne plus poser les yeux sur Wolodja tant que celle-ci restait impudiquement exposée à son regard.

Un peu après, elles se couchèrent l’une contre l’autre, se tenant chaud sous la grande cape en fourrure, juste devant l’âtre. Lorsque sa protégée fut endormie, S s’autorisa à lui respirer les cheveux. Elle se sentit immédiatement coupable.

En-dehors de ce tourment, la nuit fut paisible. La guerrière entendit deux renards se quereller, puis le pas lourd d’un Kaour, géant de pierre qui dévalait la vallée sous les étoiles, sans se préoccuper d’elles. Elle n’eut jamais à sortir son épée de son fourreau.

Un peu plus tard, elle posa deux grosses bûches dans l’âtre, qu’elle regarda lentement se consumer.

***

Juste avant l’aube, alors que Wolodja dormait encore, S se lava et, seule face aux braises, elle récita de silencieuses prières de purification. Elles ne lui apportèrent aucunement le réconfort qu’elle avait espéré.

Lorsque le jour se leva, il n’eut rien de très différent de la nuit. Pas de lever de soleil : une lueur morte qui chassa les ténèbres. Seule source de lumière franche, la belle Wuurmaazi émergea d’un sommeil ravissant, s’étira face à l’orangé des braises, disant qu’elle avait bien dormi.

La Chevalière fit cuire un peu de lard dans une poêle et partagea en deux son dernier quignon de pain de seigle en guise de petit-déjeuner.

« Je vais gravir la route du col jusqu’en haut » dit-elle alors qu’elles attaquaient leur repas. « Il faut que je me rende jusqu’à la tour de guet, afin de parler au Baron-Voyer qui garde le passage. L’ascension est rude. Il vaut mieux que tu restes ici. »

La jeune fille poussa un rire enfantin, comme si elle venait d’entendre une absurdité : « Ne sois pas sotte, voyons ! Je sais qu’à tes côtés, je ne crains rien. Grâce à toi, je quitterai cette vallée. Allons. »

C’était sans doute mieux ainsi. Elles n’en discutèrent plus. Wolodja regarda le feu s’éteindre pendant que S prépara les affaires pour reprendre la route.

À l’extérieur, elle trouva un lièvre pris dans ses collets. Blessé, il sautillait encore, cognait, espérant s’en sortir, comme c’était sa nature. La guerrière hésita, puis lui tordit le cou, avant de le jeter dans un sac de jute : cette prise constituerait une provision précieuse pour franchir le col.

C’était la vallée de l’ombre qui dévore (4)

Troisième partie Cinquième partie

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À la fin de l’après-midi, les deux voyageuses aperçurent en hauteur, plus loin sur le chemin, quelque chose qui leur donna de l’espoir. C’était une colonne de fumée, foncée et écailleuse, qui se tortillait dans le ciel. Qui disait fumée disait feu, et qui disait feu disait refuge. Elles n’étaient qu’à quelques contours d’y parvenir, aussi hâtèrent-elles le pas, afin d’être sûres d’y parvenir avant la tombée de la nuit.

Elles furent accueillies par le spectacle de deux chiens maigres se disputant une main humaine de l’entêtement de leurs crocs. La guerrière les fit fuir en leur jetant des cailloux. L’un d’entre eux s’en alla en conservant sa prise à la gueule.

L’endroit était désert. C’était un hameau constitué de deux douzaines de maisons tordues, aux murs faits d’empilement de pierres couvertes de mousse grise. Elles étaient construites tout près les unes des autres, comme pour se tenir chaud, juste séparées par des venelles dont le sol était enseveli sous une épaisse couche de boue terne.

Désenchantées, elles suivirent la trace de la colonne de fumée jusqu’à un dégagement au milieu du village, là où se tenait la fontaine des lavandières. Elles trouvèrent un brasier conique, dressé à la hâte avec des accumulations de bûches, de meubles et d’outils en bois qui brûlaient furieusement dans le craquement criard des flammes.

Par-dessus, jetés sans ménagement, une dizaine de corps humains flambaient. Tous étaient des hommes. Leur chair, disloquée, était déjà rôtie par le feu, rendue méconnaissable. Le bûcher dégageait une répugnante odeur de cadavre.

Ce n’était pas un endroit hospitalier. Malgré tout, fébriles, rendues un peu folles par leur découverte, elles explorèrent le village, en quête d’une âme qui vive, ou d’une réponse. Mais elles ne trouvèrent ni l’une, ni l’autre.

« Mais qui a allumé le feu, alors ? » demanda S.

Elle devinait que, quelle qu’elle soit, la réponse ne lui plairait pas.

***

Elle n’eut guère le temps d’y réfléchir. S bondit. Elle venait d’apercevoir un mouvement dans les fourrés. L’arme au poing, elle pista ce qui, peut-être, n’était qu’un loir. Wolodja voulut la suivre mais la guerrière lui fit signe de rester sur place.

La lumière déclinait. Il n’y avait plus qu’un jour faiblissant et la clarté pâle des lunes pour permettre de distinguer les vivants des ombres.

Pas le temps d’allumer une lanterne. La Chevalière chargea pour tenter d’attraper ce qui était en train de se faufiler dans les champs, entre les rochers, dans les buissons d’épines, toujours presque à portée mais trop rapide pour qu’elle parvienne à lui mettre la main dessus.

À la faveur d’un éclat de Solune, S vit que la proie qu’elle traquait était bien humaine. C’était une jeune fille, enroulée dans plusieurs manteaux de jute, qui courait de toute la force de ses longues jambes maigres, bondissant comme un lièvre qui connaît chaque rocher à la ronde. Elle était maligne. Elle laissa tomber un sac plein de patates qui l’alourdissait. Trop tard pour faire une différence. Ses respirations devenaient rauques. Elle ne tiendrait pas longtemps.

Juste avant que la fuyarde ne pénètre dans la noirceur du bois qui surplombait le village, S parvint à lui saisir le col. En un mouvement, elle balança le corps léger de la jeune fille au sol, l’immobilisa, et pointa l’extrémité de son épée face à son visage. Deux yeux ronds et stupéfaits la fixèrent au milieu d’un chaos de cheveux laineux. La jeune fille laissa échapper un jappement désespéré.

« Je ne vais pas te tuer. Mais parle » dit S.

La Chevalière fixait la paysanne, mais sans oublier de jeter des coups d’œil prudents alentour. Les événements de la journée lui avaient fait craindre une embuscade. Lorsque la petite eut récupéré assez de souffle, elle répondit :

« Les femmes sont parties », dit-elle. « Les hommes ont changé. Ils sont devenus fous. Violents… Comme ensorcelés. Ils ont reçu un mauvais sort, c’est ce que disent les sages du village. Il y en a qui racontent que c’est une Succube de l’Envers qui a fait le coup. D’autres que c’est un Nécromancien de Wuurmaz. Certains pensent que c’est une âme en peine venue du Jouxte-Sombre… Moi, je m’en fiche. Tous, mon père, mes frères, ils se sont entretués. Nous, les femmes, on a brûlé les corps. On a fait ce qu’il fallait faire. Alors on s’est cachées dans les bois en attendant que les ténèbres quittent la vallée. »

Puis, un regard, un soupçon, et une question :

« Ça n’est pas vous, la démone, pas vrai ? Je le vois dans vos yeux, que ce n’est pas vous. »

Elle semblait douter, pourtant. Et l’épée pointée contre son visage n’avait rien pour la rassurer. La petite était brave, mais ses yeux luisants trahissaient son émoi.

S rangea son arme, se redressa, et laissa la villageoise libre de ses mouvements.

« Va rejoindre les tiens » dit-elle. « Et prie tes morts. Tout devrait rentrer dans l’ordre d’ici demain soir. »

Elle traça un geste de bénédiction à travers le cœur de la Hängrite, lui rendit son sac de pommes de terre et la vit détaler sans demander son reste, disparaissant rapidement dans l’obscurité des bois où elle semblait fort bien trouver son chemin.

C’était la vallée de l’ombre qui dévore (3)

🔙 Deuxième partie Quatrième partie 🔜

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Elles marchèrent dans la lumière grise, parfois l’une derrière l’autre, parfois côte à côte.

La pente n’était pas abrupte, mais elle n’offrait aucun répit aux voyageurs. De temps en temps, la jeune Wuurmaazi fatiguait et la Chevalière devait l’attendre pour lui permettre de reprendre son souffle. Elle posait sa main sur son épaule ou ceignait ses reins, l’encourageait, lui permettait de reprendre courage. Son corps paraissait minuscule dans le creux de son bras.

De temps en temps, c’était Wolodja qui devait patienter pendant que S procédait à des repérages. Celle-ci était toujours aux aguets, comme si elle devinait une bête dissimulée derrière chaque bosquet.

Les deux jeunes femmes parlaient peu. Elles n’échangeaient que le minimum.

« Est-ce que ça va ? », « Qu’est-ce que c’est là-bas ? », « Tu as soif ? », « À ton avis, nous sommes bientôt arrivés ? »

Des regards et quelques gestes se chargeaient du reste.

S le savait bien, qu’elle ne devait qu’à un concours de circonstances d’avoir cette compagne de voyage, et que sans doute, d’ici quelques jours, le destin les sépareraient et elles ne se reverraient plus, mais elle se surprenait, malgré les circonstances, à savourer la présence de la jeune fille, à l’apprécier, comme un paquet de bonbons au miel qu’on se refuse à manger trop vite, et à se réjouir d’avoir, telle une parenthèse dans sa solitude, quelqu’un sur qui veiller, une silhouette qui enchantait son champ de vision, une voix qui soulignait la beauté des choses.

Le simple fait de s’avouer que c’était bien ce qu’elle ressentait la plongea dans la culpabilité. Elle continua malgré tout à le penser.

L’atmosphère était opaque et l’horizon comme tronqué. La lumière était si rare qu’on aurait pu croire que la tombée de la nuit s’approchait, mais c’était trompeur. L’obscurité qui recouvrait la vallée ne variait pas. Elle n’avait rien à voir avec le soleil ou avec son absence. C’était comme si ces reliefs étaient hostiles à la lumière.

Malgré tout, les deux femmes virent arriver quelqu’un, au loin, titubant sur la route, comme un ivrogne, s’approchant d’elles en sens inverse. Il était encore à quelques centaines de mètres de là, mais à cette allure, il serait sur elles dans quelques minutes.

S passa les doigts sur la garde de son épée.

Le comportement de l’intrus n’était pas normal. Il marchait comme si c’étaient ses jambes qui décidaient d’où il allait, comme s’il n’avait ni vue ni conscience.

Lorsqu’il fut assez proche pour distinguer ses traits, on le vit tel qu’il était : un Hängrite, à peine sortie de l’adolescence, aux longs cheveux roux désordonnés, telle de la laine pas filée, portant une cote de cuir rapiécée, et, dans la main, une hachette qui ne servait pas qu’à couper du bois.

« Place-toi derrière moi » dit la guerrière à la jeune fille.

L’expression du jeune homme était terrifiante : sa bouche était grande ouverte, la langue pendante, comme celle d’un chien, et ses yeux étaient hallucinés.

« Tu vas me protéger, pas vrai ? » dit Wolodja, dans le creux de l’oreille de S. Puis, un ton plus bas, en serrant de ses doigts tremblants la main qui tenait l’épée : « Tu le tueras, s’il le faut ? »

La guerrière ne répondit rien. Prête à se battre, elle ne gaspillait ni ses paroles, ni son temps, ni ses gestes.

Le jeune milicien, épagneul fou, gambadait désormais à une distance dangereuse, fouillant l’air en gestes désordonnés de sa hachette, comme s’il combattait des ennemis invisibles. Il prononçait des syllabes dont il était impossible de comprendre le sens. Il avait l’air plus déséquilibré qu’enragé, mais était-ce vraiment un risque qu’il était sage de courir ?

Les circonstances tranchèrent ce dilemme. Le jeune homme, sans prévenir, fonça à perdre haleine en direction des deux femmes, s’égosillant et traçant des moulinets avec son arme.

S, en position de garde, était prête à l’accueillir. Lorsqu’il arriva au contact, elle le frappa en un geste vif.

Son cou fut tranché net. Sa tête roula en direction du talus. Elle ruissela d’une corolle de sang qui vint esquisser des motifs sur les cailloux plats de la route. Puis elle retomba, comme le font les choses mortes, et là où, il y a un instant, il y avait encore de la vie là-dedans, il ne restait plus rien que de la viande flasque et grise.

« Encore un » dit S.

Elle n’y avait pas mis d’émotion. C’était un constat. Ce jeune homme n’était qu’un forcené de plus qu’elle avait été forcée de tuer depuis son arrivée dans la vallée, un infortuné de plus à perdre la tête pour une raison mystérieuse. Elle savait bien que tout reposait sur elle : si elle ne faisait pas ce qu’il fallait pour dissiper les ténèbres qui régnaient sur la région, celles-ci ne feraient que se propager.

« Tu as eu peur ? » demanda-t-elle à la jeune fille, qui venait d’assister à la mise à mort.

Celle-ci se rapprocha et s’accrocha à son bras, comme pour s’y réfugier, et ne le lâcha plus. « Pas vraiment », dit-elle. « Ici, les hommes perdent si facilement la tête. Toi, tu es différente. Je me sens en sécurité. »

Elles voulurent toutes deux rajouter quelque chose, mais se ravisèrent.

C’était la vallée de l’ombre qui dévore (2)

🔙 Première partie Troisième partie 🔜

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Dans la masse des corps, elle chercha sa lance, la retrouva brisée, fronça des sourcils. Elle était attachée à cette arme. Parcourant le champ de bataille, elle se lança en quête d’un remplacement.

Elle aperçut une épée large qui faisait l’affaire. Son propriétaire n’en aurait plus besoin, ni de son épaisse cape de fourrure, qu’elle revêtit. Un arc de chasse et un carquois rempli de flèches de différentes origines vinrent compléter son équipement. Elle était parée à survivre dans ces montagnes.

Pas la peine de chercher des chevaux : ils avaient tous fui. Il fallait croire qu’ils étaient plus sages que les hommes.

Apercevant une route caillouteuse en surplomb, la jeune femme remonta lentement le talus, enfonçant les semelles de ses bottes dans la boue à moitié gelée. C’est alors qu’elle entendit une voix humaine. Elle se figea et se retourna en direction du charnier.

Le son était infime, mais il n’avait rien en commun avec les croassements des charognards. C’était un pleur, ou un peut-être un gémissement de douleur, ou les deux en même temps.

La guerrière serra les poings. Elle avait été négligente : quelqu’un avait survécu. Il fallait rebrousser chemin et lui porter secours.

Elle retrouva la source des gémissements à l’écart du carnage, non loin d’un empilement de glace ramollie. C’était une jeune fille, la peau blanche comme la nacre et le visage rond encadré par de longs cheveux foncés, une beauté inattendue au milieu de cette horreur. Difficile de la quitter du regard. En-dehors de quelques coupures, elle n’avait pas l’air d’avoir trop morflé, mais elle n’était pas en état de parler.

La guerrière enlaça sa taille pour lui permettre de s’asseoir, et elle promena ses yeux sur elle. Les pommettes saillantes et les grands yeux obliques de la survivante n’avaient rien en commun avec le physique robuste des femmes de la chaîne du Bouclier : à coup sûr, cette fille était loin de chez elle. D’où venait-elle ? Pourquoi avait-elle survécu alors que tous les autres avaient perdu la vie ?

Les questions allaient devoir attendre. Une bruine froide commençait à tomber, presque de la pluie. Il n’était pas question de laisser cette étrangère ici. La guerrière prit sur elle de l’emmener en lieu sûr.

Elle la hissa à la force des bras, la porta, son visage tout proche du sien, et l’emmena, pas à pas, tout en haut du talus. Là, elle trouva un petit dépôt de bois, sous le toit duquel elles se mirent à l’abri.

Méticuleusement, la guerrière inspecta la tête et les bras de la jeune fille. Malgré le froid, elle défit son corsage et ausculta son torse et son ventre, souleva sa robe et son jupon pour vérifier ses jambes fines. Elle souhaitait s’assurer qu’elle n’était pas trop mal en point, et prendre note de la localisation de chacune de ses blessures – ou en tout cas, c’est ce qu’elle décida de se raconter, mais cet examen réveilla en elle des sentiments moins nobles, une émotion au spectacle de ce corps, un élan d’une nature qu’elle s’était jurée de combattre.

Prononçant les paroles d’un psaume de son Ordre, elle eut la tête coiffée d’une auréole pâle, et les paumes de ses mains dégagèrent une lumière accompagnée d’une chaleur apaisante. Elle posa celles-ci, sans doute trop longuement, sur la peau tendre de la jeune fille, partout où elle était meurtrie, calmant ses douleurs et fermant ses plaies par l’entremise de son Miracle.

« Merci » dit-elle.

Pour la première fois, ses yeux croisèrent ceux de celle qui l’avait sauvée, animés de reconnaissance et de quelque chose d’autre, d’énigmatique. On aurait pu s’oindre de leur pâleur, se perdre dans la forêt de ses cils.

Pas question. La guerrière s’entailla la lèvre avec les dents. Elle refusa de prêter l’oreille à cette voix qui se réveillait dans ses entrailles, ce démon trop familier dont l’appel était plus fort que jamais. Inacceptable. Dans le secret de ses pensées, elle se remémora des oraisons sacrées, dont la faculté de la préserver de la tentation semblait bien dérisoire à présent.

Un sourire minuscule se dessina sur les lèvres de la fille. Du genre qui disperse l’ombre, qui loge un peu de grâce dans le cœur des gens. C’était trop tentant, trop dangereux.

Il valait beaucoup mieux oublier tout ça, revenir à la réalité, prendre quelques précautions. Elle pointa son index sur le front de cette inconnue, y inscrivant des noms sacrés. Ils brillèrent d’une flamme verte, avant de disparaître comme s’ils n’avaient jamais existé.

« Une prière. Pour te préserver du froid. »

Le sourire se teinta de reconnaissance, les joues d’un peu de pourpre. La fille baissa les yeux comme une jeunette à la nuit de ses noces.

« Je m’appelle Wolodja. »

Elle avait la voix ravissante, au sein de laquelle on devinait une pointe d’accent wuurmaazi. La guerrière se sépara de sa cape de fourrure, et vint la poser sur les épaules étroites de la demoiselle, qui s’affaissèrent sous le poids du vêtement.

« Tu es loin de chez toi, Wolodja. »

Elle hocha la tête, avec dans le regard, semblait-il, le reflet d’une histoire qu’elle n’était pas prête à raconter, puis elle se tourna vers celle qui venait de lui venir en aide, montrant, sans oser le dire, qu’elle s’attendait à ce qu’on réponde à ses présentations.

« C’est l’Empereur qui m’envoie » dit la guerrière. « Je suis une Chevalière Sacrée. Appelle-moi S. Tout le monde le fait. »

Elles échangèrent un regard complice, surprises sans doute de s’être autorisées à échanger tant de mots au milieu du silence qui hantait cette vallée. Puis, l’une après l’autre, elles se levèrent et s’équipèrent.

La pluie s’était estompée. Il fallait repartir. La guerrière leva l’index, désignant le chemin caillouteux.

« C’est par là que je vais. La route du col du Grimatsch. Plus personne ne passe par là depuis des semaines. Les caravanes ont toutes disparues, les soldats qu’on a envoyés se sont fait tuer. On m’a dit de venir voir ce qui se passe. Si tu veux, je t’emmène jusqu’au prochain village. »

La jeune fille accepta, posant la paume sur une des joues de la Chevalière. Ça ressemblait à une promesse. Sa décision était prise.

Avant de partir, S fit appel à la Foi pour se soigner à son tour. Récalcitrant, son mal de tête refusa pourtant de se calmer. Elle jeta un regard vers le fond de la vallée, ses champs gris comme de la cendre sous un ciel sur le point de se fendre, semblable à un couvercle de faïence. Vers le haut, le chemin inhospitalier rejoignait d’autres chemins, serpentait, se taillait une place entre les rochers saillants et les talus, avant de se perdre dans la brume. On ne voyait ni n’entendait rien de vivant. C’était comme si la douleur se propageait en-dehors de son crâne.

Il y avait une ombre dans cette vallée, quelque chose qui rendait les gens fous.

C’était la vallée de l’ombre qui dévore (1)

Parce que pour un site d’auteur, il y a trop peu de mes écrits de fiction qui sont rassemblés ici, parce que je manque de canaux pour publier mes nouvelles, parce qu’un feuilleton, c’est rigolo, j’entame ici la publication par épisodes d’un court texte, qui s’insère dans l’univers de mes « Merveilles du Monde Hurlant » (et dont l’action prend place après les deux livres). Je compte sur vous pour me dire ce que vous en pensez, OK?

Deuxième partie 🔜

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Il n’y avait que les ténèbres. Yeux ouverts ou fermés, ça ne changeait rien. La guerrière venait de recouvrer ses esprits et elle ne savait pas où elle était. Vite, se souvenir. Les prochaines minutes pouvaient être décisives.

Son crâne était tenaillé par une douleur épouvantable. On avait dû lui porter un coup à la tête, mais si elle se souvenait bien de s’être battue, les circonstances exactes de sa blessure lui échappaient. Qui l’avait frappé ? Quand ? Elle se dit qu’elle avait dû gagner le combat, puisqu’elle était encore capable de penser, de souffrir, de sentir. À moins que cet endroit soit l’antichambre de l’Envers ?

Elle ne pouvait pas bouger et à peine respirer. Quelque chose était au-dessus d’elle, comprimant ses membres et sa poitrine, bloquant l’arrivée d’air et toute la lumière.

Est-ce qu’elle était enterrée vivante ? Probablement pas. Elle ne sentait pas de terre sous ses ongles, plutôt du tissu et du métal. De la chair aussi. Froide.

C’était bien sa veine. Elle était ensevelie sous des piles de cadavres.

Maintenant qu’elle comprenait ce qui se passait, elle poussa pour se dégager. Insuffisant. Elle ne bougea pas d’un pouce.

Elle recommença, y mettant plus de nerfs, mais elle n’eut pas davantage de succès. Une crainte se mit à éclore tout au fond de son cœur, comme une tumeur dans un bouton de rose : elle allait mourir ici – elle ne parviendrait pas à se dégager et elle succomberait à l’asphyxie, un corps parmi les autres corps, la plus pathétique des façons d’y passer.

Cette peur, la guerrière savait qu’elle devait la laisser l’habiter, pénétrer son crâne, hanter chacun de ses muscles, afin que tout en elle, tout son corps, refuse de mourir, rejette la fin pitoyable qui s’annonçait. « Non, pas comme ça », se dit-elle. « Je ne mourrai pas de cette manière », dirent ses jambes et ses bras.

Elle s’arqua, pressa contre les corps. L’effort fit battre douloureusement ses tempes. Encore, elle revint à la charge. Cette fois il y eut un peu de mouvement, qui vint lui donner l’espoir qui lui manquait.

Enfin. Un dernier effort, et elle parvint à déloger le corps qui était au-dessus d’elle.

L’air froid vint lui picoter les narines. Le ciel était gris comme de la porcelaine. Elle s’en était sortie, elle était vivante. Veinarde. Elle dégagea ses bras, l’un après l’autre, puis ses jambes, jusqu’à se libérer complètement de la pile de cadavres.

Autour d’elle, il n’y avait que des morts. Des empilements de soldats à la chair meurtrie et aux os concassés, qu’une bataille avait confrontés avant de les unir dans la mort. Ils jonchaient par dizaines la pente de cette prairie d’alpage couverte d’herbe épaisse et moite. L’herbe, le sang, la neige, la boue se confondaient. Une brume froide avait recouvert la scène de givre et l’air vif empêchait la puanteur d’être trop insupportable. Quelques vautours des neiges sautillaient parmi les corps, arrachant des oreilles, gobant des yeux, piquant la peau de leurs becs blancs. De grosses mouches pondaient leurs œufs sous les chairs.

Révulsée, la guerrière grimaça. Ce n’était pas son premier charnier, mais elle avait trop de compassion pour y rester insensible. Ce combat avait été particulièrement absurde : les soldats portant la bannière de Kareiken se mélangeaient aux miliciens roux des tribus Hängrites. Pourquoi s’étaient-ils entretués ? Ils auraient dû être dans le même camp.

Elle prit le temps de s’agenouiller et de consacrer une prière silencieuse aux défunts, pour recommander leurs âmes aux Dieux Impériaux, puis elle se releva.

L’interview: Gilles de Montmollin

Il aime les belles histoires, les grands voyages et le bon vin. Gilles de Montmollin est un écrivain actif en Suisse romande, qui a signé sept livres à ce jour. Il a pris une retraite anticipée pour se consacrer à l’écriture. Thrillers, polars, roman historique, nouvelles: il décline son talent sous différentes formes. Il est membre, comme moi, du GAHeLiG, le groupe des Auteurs helvétiques de littérature de genre.

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A t’entendre parler de l’écriture, on a l’impression que pour toi, le pire des péchés pour un écrivain, c’est d’ennuyer ses lecteurs. C’est juste ?

Tu as fort bien entendu ! Effectivement, comme les autres loisirs, je conçois la lecture de romans comme un plaisir. D’ailleurs, écrire un ouvrage plaisant n’interdit pas à son auteur de faire passer un message profond, et je ne vois pas pourquoi un livre profond devrait être ennuyeux. Cela dit, il m’arrive de lire des livres sans plaisir, parce que le thème m’intéresse, que je connais son auteur, ou encore parce qu’on a prévu d’en débattre en groupe. Parfois, ces livres ennuyeux m’apprennent des choses utiles. Je constate aussi que certains écrivains veulent à tout prix être originaux, pour apporter quelque chose de nouveau. Mais, si cette nouveauté apporte l’ennui, alors c’est raté. Donc, fondamentalement, la première mission d’un écrivain est de procurer quelques heures plaisantes à ses lecteurs.

Et toi ? Tu fuis l’ennui dans l’écriture ? Qu’est-ce que ça t’apporte ?

Non, je ne fuis pas l’ennui parce que j’ai passé les 45 premières années de ma vie sans l’écriture, et sans m’ennuyer pour autant. Alors pourquoi j’écris ? D’abord parce que j’aime me raconter des histoires, imaginer des situations, les vivre et, en fin de compte, m’inventer une autre vie. Ensuite, parce que le travail de « fabrication » d’un roman me passionne et m’enrichit : pour rendre mes histoires crédibles, j’ai dû étudier la plongée sous-marine, m’informer sur la résilience, démonter les rouages du financement du Parti national-socialiste, m’immerger dans le monde des pilotes de l’Aéropostale, apprendre à piloter – théoriquement – un Zeppelin…  J’adore !

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Tu écris des romans pleins d’aventures et de rebondissements. L’intériorité, la contemplation, le quotidien te passionnent moins ?

Bonne question ! L’intériorité, la contemplation et le quotidien m’intéressent aussi. D’ailleurs, ma vraie vie est faite de cela. Un romancier a forcément une vie intérieure intense. Après, lire l’histoire d’un contemplatif à vie intérieure intense ne me passionne pas. Et comme je n’aime pas imposer aux autres ce que je ne voudrais pas qu’ils m’imposent, je n’écris pas ce genre de livre. Cela dit, j’adore, l’espace d’une page ou deux, me plonger dans le monologue intérieur de mon héros, vivre ses élucubrations et les partager avec les lecteurs. Mais, pour moi, ça ne fait pas l’essentiel d’un roman.

Tes écrits sont marqués par la mer, par le voyage. Te sens-tu proche des écrivains-voyageurs ?

Pas tellement. Dans ma compréhension, l’ossature du livre d’un écrivain-voyageur, c’est son ressenti du voyage. Il peut évidemment un peu romancer son récit, grossir certains éléments pour créer une sorte d’intrigue, mais le voyage reste la composante essentielle. Dans mon cas, le voyage sert de décor à l’intrigue. Le ressenti du voyageur peut enrichir l’histoire, mais il n’en est pas l’élément principal. Cela dit, j’aime accomplir les voyages de mes héros, avant d’écrire mes romans. Même si je ne trouve pas toujours la possibilité de le faire.

Tu as étudié la géographie, est-ce qu’il en reste quelque chose dans ton œuvre ?

Justement, l’envie de placer mes romans sous différents cieux. Cela constitue un prétexte à un voyage, lorsque je pars en repérage. Dans d’autres cas, c’est le fait de ressentir fortement un paysage au hasard d’un voyage qui me donne l’envie d’y placer une scène. Je crois que mes descriptions de paysages doivent encore quelque chose à mes lointaines études. À noter que j’écris aussi des romans locaux.

Sommet

Certains de tes romans se situent à d’autres époques. Quel rôle jouent les recherches dans ta démarche créative ? L’exactitude, c’est important ? Est-ce que tu t’autorises quelques libertés vis-à-vis de la réalité historique ?

Écrire un roman situé dans le passé, c’est pour moi une manière de remonter le temps. J’adore ! Et une partie du plaisir consiste à retrouver les détails de la vie quotidienne à l’époque, et à tenter d’éviter les anachronismes, même peu évidents : par exemple, utiliser une lampe à pétrole avant 1853 (j’ai pourtant vu un historien-romancier le faire) ou, comme dans « Django unchained », situé en 1858, employer un fusil Henry (1860) ou de la dynamite (1867). En revanche, l’intrigue n’est, elle, souvent pas historique. Mais si je fais apparaître des personnages historiques, je m’assure que cette apparition soit plausible. À la fin de mes romans, je mets parfois une note pour permettre au lecteur de distinguer les éléments réels de ce que j’ai inventé.

Dans le passé, tu t’es essayé au roman-feuilleton, publié dans la presse. Qu’est-ce que tu retires de cette aventure ?

En réalité, il ne s’agissait pas de feuilletons que j’aurais écrits de jour en jour, mais de la parution sous forme de feuilletons de romans déjà publiés. Une expérience sympathique : chez moi, la lecture d’un feuilleton m’offre un rendez-vous quotidien avec quelques minutes de détente et je me plais à imaginer que ceux qui ont suivi mes feuilletons ont eu ces petits rendez-vous.

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Tu fais partie du GAHeLiG, le Groupe des Auteurs Helvétiques de Littérature de Genre. Y a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

Tu me poses une colle ! En fait, je ne ressens pas de spécificité helvétique dans la littérature de notre pays, peut-être parce je ne vois pas beaucoup de ressemblances entre les auteurs, même ceux qui pratiquent le même genre. Au contraire des Nordiques, qui affectionnent souvent un rythme lent et un climat dépressionnaire. En ce qui me concerne, l’approche polar/roman de voyage s’inspire d’écrivains anglais, peu connus en Suisse, comme Hammond Innes, Bernard Cornwell ou Sam LLewellyn.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Pour écrire une nouvelle – ce serait mieux de commencer par ça –, il suffit d’en avoir envie et de se souvenir que la chute est essentielle. Pour s’attaquer au roman – c’est par là que j’ai commencé ! – la condition majeure est d’être capable de se discipliner (avec moi, ce n’était pas gagné !), parce que le travail solitaire est long. Et, une fois que tu as terminé, tu dois apprendre à vivre avec le fait que tu ne sauras jamais précisément ce que « vaut » ton bouquin. D’abord parce que, contrairement au domaine sportif, il n’y a pas d’échelle objective. Ensuite parce que rares sont ceux qui oseront te faire des critiques sincères.

C’est quoi, pour toi, un bon style romanesque ?

Dans un roman d’action, l’écriture n’est pas une fin en soi : elle constitue un moyen de transmettre les émotions et le ressenti de l’auteur à ses lecteurs. Une interface, en fait. Pour cela, un style sobre, avec des phrases courtes, des mots simples et précis, est le plus efficace. En outre, j’apprécie rarement les métaphores et les figures de style en général. Dans ces cas, je me dis : « toi, tu te la joues écrivain », et ça me sort de l’action.

Tu as signé des nouvelles et des romans. Est-ce que ce sont des plaisirs différents pour toi ? Qu’est-ce qui fait que tu destines une idée à un roman plutôt qu’à une nouvelle, et inversement ?

Oui, ce sont des plaisirs différents. J’écris des nouvelles pour des rencontres avec d’autres auteurs, où chacun amène un texte court. C’est un amusement. J’ai aussi participé à quelques – rares – concours. Mais pour moi, le vrai plaisir réside dans le roman, où je peux développer une intrigue comme je les aime, genre polar. Donc si j’ai une idée de polar, je la garde pour un roman. Si c’est une petite histoire de la vie, une réflexion, une émotion, une idée à défendre, je la prends pour une nouvelle.

Est-ce que tu as l’impression d’apprendre encore, de progresser en tant qu’auteur ?

Autre bonne question ! Oui, j’apprends et je progresse. Mais j’ai aussi l’impression que mes derniers acquis prennent la place de ce à quoi je faisais attention avant. Donc que je régresse en même temps que je progresse. Dans tous les cas j’évolue – un peu trop lentement à mon goût – et j’ai du plaisir à explorer les différents aspects du métier.

Gilles a accepté de nous livrer ses « Dix commandements »: les règles qui guident son écriture et qui, je pense, sont très intéressantes pour les lecteurs de ce blog:

  1. Tu imagineras une intrigue avec enjeux, tensions, suspense et chute.
  2. Tu façonneras des personnages (un peu) fêlés et évolutifs.
  3. Tu structureras ton histoire en scènes, parfois séparées par une courte narration.
  4. Tu te documenteras sur tout ce que tu évoques : objets, situations, métiers, sports, pays, époque…
  5. Tu esquisseras les décors et les ambiances, sans t’y complaire, en recourant au moins à un ou deux des cinq sens.
  6. Tu montreras les choses au lecteur, tu ne lui diras rien, comme au cinéma[1].
  7. Tu alterneras dialogues, monologues intérieurs, actions et descriptions.
  8. Tu écriras des phrases courtes, avec des mots simples, concrets, précis.
  9. Tu te méfieras des adjectifs, des adverbes, des métaphores, des empilements et des effets de style en général.
  10. Tu te souviendras que les mots constituent un moyen de faire vivre une histoire au lecteur, pas une fin en soi.

[1] Show the readers everything, tell them nothing, Ernest Hemingway

 

Écrire en public

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Et si nous dépassions l’imagerie de l’auteur cloîtré dans son bureau, luttant seul avec son œuvre, loin de toute présence humaine, avant d’en émerger, tel un ermite have et à moitié fou, et de révéler son roman achevé à un public qui en ignore tout ? Et si l’écriture était une activité moins solitaire et moins secrète qu’on ne le pense ?

La publication de mon billet volontairement provocateur sur la ludification de l’écriture m’a valu quelques réactions : tant mieux, c’était le but, et les commentaires ont été à la fois pertinents et enrichissants. Parmi ceux-ci, ma camarade L-A Braun a soulevé quelques points qui m’ont donné envie de rédiger deux billets supplémentaires. Pour elle, « la notion de l’auteur qui écrit seul face à son carnet de notes dans sa tour fermée, c’est un peu 1. Un fantasme et 2. Une illusion. »

Une affirmation que je vais me permettre de nuancer un peu. Car en effet il y a deux types d’auteurs : les auteurs qui écrivent seuls, et les auteurs qui n’écrivent pas seuls.

L’acte d’écriture peut très bien être vécu en solo

Oh, tout le monde sera d’accord pour penser qu’aucun écrivain ne fonctionne en circuit fermé, que ce dont il fait l’expérience dans sa vie de tous les jours nourrit son écriture, de même que tout ce qu’il lit, les rencontres, les commentaires sur ses écrits, et mille autres choses qui s’ajoutent au chaudron bouillonnant de son imaginaire. Cela dit, l’acte d’écriture en lui-même, entre l’idée de départ et l’édition, peut très bien être vécu en solo.

C’est mon cas. Lorsque j’ai rédigé le manuscrit de « Merveilles du Monde Hurlant », je ne connaissais personne qui avait une expérience de l’écriture et un goût pour la fantasy. En d’autres termes : je n’avais pas de beta-lecteurs. En-dehors de quelques avis ponctuels, j’ai donc écrit en solitaire, du début jusqu’à la fin, sans pouvoir bénéficier d’éclairages en retour sur l’œuvre dans son entier, en tout cas jusqu’à ce que je soumette le roman à la publication.

En plus, c’est mon tempérament, j’aime bien bénéficier d’une certaine intimité dans l’écriture, j’estime qu’il s’agit d’un processus fragile, parfois mystérieux, et que, comme les saucisses, il n’y a pas toujours quelque chose à gagner à trop révéler au monde comment ça se fabrique. Des auteurs taciturnes comme moi, à l’ancienne, qui aiment l’ombre et les portes closes, il y en a plein.

Certains romanciers s’épanouissent dans la lumière

Pourtant, ne passons-nous pas à côté de quelque chose ? Est-ce que l’on profite pleinement de l’écriture lorsque l’unique moment de partage intervient à la parution d’un roman ? N’y a-t-il pas des trésors à découvrir lorsque l’on renonce à la solitude de l’écrivain et que l’on se décide à écrire en public ?

D’autres romanciers l’ont bien compris : ils s’épanouissent dans la lumière. Ils aiment partager avec d’autres le processus d’écriture, à chaque étape, de l’impulsion initiale jusqu’à la dernière relecture. Pour eux, il s’agit d’un travail collaboratif, ou en tout cas, qui gagne à bénéficier de nombreux avis extérieurs. Par ailleurs, ils trouvent dans ce partage une motivation supplémentaire : plutôt que de bénéficier de la reconnaissance de leurs efforts uniquement après avoir terminé leur œuvre, ils peuvent s’appuyer sur une chorale de supporters qui les soutient du début jusqu’à la fin.

Même si elle a pris un nouvel essor avec le web et les réseaux sociaux, l’idée n’est pas nouvelle. En 1927, Georges Simenon s’était ainsi engagé à écrire un roman en public, installé dans une cage en verre au milieu de la foule, pendant trois jours et trois nuits. Les fruits de ses efforts auraient parus par épisode dans un quotidien. Hélas, l’aventure a été annulée avant de commencer. Il est vrai que l’idée subit de vives critiques, jugée plus proche du numéro de cirque que de la littérature.

Écrire en public procure la meilleure des motivations

Cela dit, enlevez la cage en verre et les feuilletonistes ne sont pas rares dans l’histoire de la littérature. Dickens et Dostoïevski publiaient tous les deux leurs romans dans la presse, chapitre par chapitre, condamnés à tenir en haleine les lecteurs pour maintenir leur intérêt jour après jour, et affrontant leurs commentaires lorsque la tournure de l’histoire ne leur plaisaient pas.

Des auteurs qui écrivent en public, on en trouve toujours aujourd’hui, mais plutôt en ligne. Il y en a qui signent des œuvres remarquables, ici, sur WordPress, comme carnetsparesseux. Et puis, des sites comme Wattpad, Scribay, Fyctia ou Radish sont des hybrides de réseaux sociaux et de plateformes d’autoéditions ou des auteurs, amateurs ou chevronnés, partagent leurs écrits avec leurs lecteurs. En général, les histoires sont publiées par épisodes, et bénéficient des commentaires, critiques et observations du lectorat, pratiquement en direct. Les outils sont différents, mais la dynamique est proche de ce qui existait déjà au 19e siècle.

Les avantages de cette démarche sont nombreux. D’abord, elle fait sauter les cloisons souvent artificielles qu’on érige entre les auteurs et les lecteurs. Ceux-ci se retrouvent plus proches que jamais, à bavarder au sujet de ce qui les unit : la littérature. Tous les avis peuvent s’exprimer, dans un esprit de partage et de collaboration qui peut être très fertile. Peu à peu, un auteur qui a du talent s’attirera un noyau dur de fans, qui le soutiendront et lui prodigueront des encouragements lorsque l’inspiration tarde à venir. Écrire en public procure ainsi la meilleure des motivations.

Il y a aussi des inconvénients

Par ailleurs, sur ce type de plateforme, de nombreux membres signent de la fanfiction ou rédigent des récits inspirés de leurs romans ou de leurs genres préférés. Le sens de la communauté est donc très fort dans ce milieu. Auteurs et lecteurs partagent des références et des intérêts communs : ils parlent le même langage et regardent dans la même direction (ce qui ne veut pas dire qu’ils sont toujours d’accord sur tout).

De plus, bénéficier ainsi d’une chambre d’écho constituée de lecteurs fidèles – souvent auteurs en herbe eux-mêmes – permet à celles et ceux qui font le choix d’écrire en public de tester certaines de leurs idées, de faire des essais, de prendre la mesure de la popularité de certains personnages, de déterminer si un coup de théâtre est bien reçu par le lectorat, et, au besoin, d’adapter son récit, en direct ou presque.

Mais pour tous les avantages offerts par cette approche, il y a aussi des inconvénients, ou en tout cas des pièges dont il faut être conscient avant de se lancer.

S’ouvrir ainsi aux commentaires d’autrui, en particulier au sujet d’une œuvre qui n’est pas terminée, n’est pas chose facile. Ça peut même être dévastateur pour un jeune auteur. Qui dit « commentaires » veut dire, parfois, « commentaires négatifs » : certaines remarques seront insultantes, destructrices, et donc difficiles à encaisser. D’autres, bien que constructives et bien intentionnées, n’en seront pas moins critiques, voire intransigeantes. Tout le monde n’apprécie pas de voir son travail critiqué en public, et avant de s’exposer à ce genre de traitement, mieux vaut être sûr qu’on est de taille à y faire face.

Quand on donne aux gens ce qu’ils aiment déjà, on crée des œuvres stériles

Et pourtant, les commentaires positifs peuvent se montrer encore plus dévastateurs. Il est agréable de se sentir porté par l’enthousiasme des lecteurs, mais celui-ci n’est pas toujours de bon conseil. En d’autres termes, à trop prêter l’oreille aux commentaires, à trop vouloir satisfaire les fans, un auteur risque de privilégier les éléments de surface, les plus immédiatement séducteurs de son histoire, au détriment de la qualité de l’œuvre. Entouré d’inconditionnels d’une œuvre ou d’un genre, un écrivain risque d’être poussé à les satisfaire, à leur apporter les éléments familiers qui leur plaisent, quitte à y sacrifier sa personnalité. Entouré d’inconditionnels d’Anne Rice, l’auteur d’un roman de vampires aura du mal à leur proposer un texte qui s’éloigne trop de ce qu’ils apprécient. C’est le piège du populisme en art : quand on donne aux gens ce qu’ils aiment déjà, on crée des œuvres stériles et sans surprises.

Pour éviter de tomber de tomber dans cette ornière, un écrivain doit posséder une volonté supérieure à la moyenne. Il doit avoir la conviction que l’histoire qu’il écrit mérite d’être racontée, avoir une conscience aiguë de la nature de celle-ci, et être décidé à en défendre l’intégrité, même face aux critiques, et quitte à s’attirer l’animosité de lecteurs fidèles. Inutile de dire que cela réclame d’avoir les idées claires. Faire le tri, accepter les bonnes suggestions et écarter les mauvais conseils, c’est délicat. Garder le cap, ça n’est jamais facile.

Et puis les questions soulevées par l’expérience de Georges Simenon et de sa cage en verre restent d’actualité. Est-ce qu’écrire ainsi en public, ça n’est pas faire œuvre de saltimbanque ? N’est-ce pas davantage une performance à savourer en direct qu’une œuvre destinée à durer ? Est-ce encore de la littérature ? À quand le premier Prix Goncourt publié sur Wattpad ?

Alors que le rôle de l’écrivain et ses manières d’atteindre ses lecteurs sont en pleine redéfinition, il faudra sans doute attendre encore quelques années avant d’avoir des réponses satisfaisantes à ces questions.

⏩ La semaine prochaine: Écrire à plusieurs