La Mer des Secrets: un roman, deux livres

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Comme annoncé, mon nouveau livre, « La Mer des Secrets » vient de sortir aux Éditions le Héron d’Argent. Il semble être bien accueilli par ses premiers lecteurs, ce qui me fait très plaisir.

Vous remarquerez que je l’appelle « mon nouveau livre » plutôt que « mon nouveau roman », une habitude que j’ai prise parce qu’elle correspond à la réalité. « La Mer des Secrets », on peut le voir en couverture, est le tome 2 de la série « Merveilles du Monde Hurlant », entamée il y a deux ans avec « La Ville des Mystères. » Ensemble, les deux volumes racontent une seule histoire, une aventure, qui commence dans le premier chapitre du tome 1 et se termine dans le dernier chapitre du tome 2.

Fondamentalement, il y a des différences de ton et de décor entre les deux livres : le gros de l’action ne se déroule pas au même endroit, il y a des rebondissements qui sont propres à cette seconde partie, des intrigues secondaires et de nouveaux personnages sont introduits. Comme le titre le laisse entendre, l’action du second volume se passe en grande partie sur la mer, alors que celle du premier était concentrée en milieu urbain. Par ailleurs, le premier volume s’achevait sur un événement qui relançait l’action dans une direction inattendue pour le vécu des personnages. Toutefois, on a affaire à un seul roman, ou en tout cas à une seule histoire, répartie dans deux livres, avec des arcs narratifs et des thèmes qui s’étendent à travers les deux livres.

Pourquoi publier un seul roman en deux volumes?

D’ailleurs, c’est bien ainsi que cette histoire est née. À l’origine, c’est bien un seul et unique manuscrit que j’ai soumis à la bienveillante curiosité des éditeurs, il y a cinq ans. À l’époque, ce gros pavé s’intitulait « Mangesonge », et contenait déjà toute l’histoire qui est aujourd’hui publiée dans « La Ville des Mystères » et « La Mer des Secrets. »

Pourquoi publier un seul roman en deux volumes ? Pas par simple appât du gain. Les réalités du monde de l’édition sont ainsi faites qu’un livre trop épais ne bénéficie pas de tarifs préférentiels à la Poste, et que, en-dehors des grosses maisons d’éditions qui ont leurs propres réseaux de distribution, leur parution n’est pas rentable. Voilà pourquoi les gros pavés américains, en traduction, sont souvent fractionnés en multiples volumes.

Mon manuscrit original a donc dû être divisé par sa moitié, et en plus, chaque partie a été réduite d’environ 20% par rapport au texte de départ, ce qui n’a pas été facile à faire. Certains lecteurs de « La Ville des Mystères » m’ont reproché de ne pas avoir dépeint de manière convaincante les motivations de certains personnages : je crains que tout ce qui aurait pu les contenter s’est retrouvé supprimé lors du travail éditorial.

Cela a réclamé quelques ajustements

Cela dit, j’avais prévu le coup. J’étais conscient dès le départ d’avoir produit un gros bouquin pas forcément facile à publier tel quel. C’est la raison pour laquelle j’ai placé, au milieu de l’histoire, un retournement de situation qui change la donne pour Tim Keller, la protagoniste du roman. En un seul volume, cet événement était juste un point d’orgue qui représentait le sommet de la tension dramatique. En deux volumes, il s’agit d’un coup de théâtre, un cliffhanger comme ceux que l’on rencontre parfois à la fin de la saison d’une série télévisée. Avoir pris soin de procéder de cette manière a considérablement simplifié le travail éditorial.

Cela dit, « La Mer des Secrets » paraît deux ans après « La Ville des Mystères », et cela a réclamé quelques ajustements. Par exemple, dans le texte original, passé le coup de théâtre mentionné ci-dessus, on prolongeait le suspense en s’éloignant de Tim l’espace d’un chapitre, pour s’intéresser aux personnages secondaires. Avec la publication en deux tomes, j’ai pris conscience que ça n’avait aucun sens : deux ans se sont écoulés, ça représente bien assez de suspense, j’ai donc demandé à inverser les deux premiers chapitres afin que l’on retrouve notre personnage principal tout de suite.

Autre différence : il m’a paru nécessaire de rappeler dans le texte qui était qui. Lorsqu’on retrouve les personnages principaux, leur identité et leurs relations les uns avec les autres sont brièvement mentionnées, afin de rafraîchir la mémoire des lecteurs. Forcément, en lisant les deux tomes l’un après l’autre, ces informations sont inutiles, mais elles peuvent être cruciales pour un lecteur qui a ouvert de nombreux autres livres dans l’intervalle et qui a, souhaitons-le, d’innombrables autres centres d’intérêt dans l’existence.

Auteurs et lecteurs: résumé

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Dans mes articles intitulés Résumé, vous retrouvez des liens vers une série de billets récemment publiés et unis par un même thème. Ici: les auteurs et les lecteurs.

Première partie: L’auteur

Deuxième partie: Les trois types d’auteurs

Troisième partie: La ludification de l’écriture

Quatrième partie: Le public-cible

Cinquième partie: Les huit types de lecteurs

Sixième partie: Le contrat auteur-lecteurs

Septième partie: La suspension de l’incrédulité

Huitième partie: Écrire en public

Neuvième partie: Écrire à plusieurs

L’incipit

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Vous êtes prévenus : si vous la lisez jusqu’au bout, cette chronique pourrait tout changer.

Un roman, c’est une construction de l’esprit qui contient toute une quantité de phrases. Et parmi ces phrases, ne serait-ce que par un inexplicable concours de circonstances, l’une d’entre elles est fatalement la première.

La première phrase d’un roman, c’est ce que les gens cultivés et les pédants appellent un « incipit », du latin incipio, qui signifie « commencer. » Ne soyons pas plus pédants qu’eux, d’ailleurs : le terme peut très bien s’étendre aux quelques phrases qui suivent, même si on peut considérer que la toute première, la phrase-seuil, est celle qui a le plus d’impact, et que l’importance des suivantes s’estompe progressivement.

Et pourquoi est-elle importante, cette phrase initiale ? Pourquoi mérite-t-elle une attention particulière ? Pourquoi vaut-elle la peine que vous la soigniez, quitte à l’écrire en dernier, avec tout le roman en tête ? Parce qu’on n’a qu’une seule occasion de faire une première impression, et qu’il est probable que l’opinion que vos lecteurs se feront de votre texte sera modelée en partie par cette courte séquence de mots, qui va créer dans leur esprit un instantané de la qualité et du style de tout ce qui suit.

Vous pensez que votre histoire devient passionnante à la page 50 ? C’est dommage, parce que les lecteurs auront vraisemblablement abandonné la lecture bien avant. Les maisons d’édition, les critiques, les blogueurs, les acheteurs potentiels, que ce soit en ligne ou en librairie, tous vont prendre très vite la décision de poursuivre leur lecture ou de passer au candidat suivant, et écrire une première phrase de qualité peut tout changer. Ces lecteurs qui vont faire l’avenir de votre roman, depuis le premier chapitre, la première page, la première phrase, c’est votre boulot de les hameçonner et de ne plus les lâcher.

Comment écrire un bon incipit ? Il y a plusieurs manières différentes de procéder. Certaines sont même contradictoires.

L’incipit qui marque

La première approche consiste à choisir, comme première phrase, une image vivace, un instant qui frappe l’imagination et qui reste en mémoire, décrit de manière claire, avec, par exemple, une métaphore habilement tournée ou une association de concepts qui invite à la rêverie. Celle-ci va aller se loger dans la mémoire du lecteur et diffuser ses bienfaits en lui tout au long de sa découverte du roman, comme un bonbon délicieux qu’on laisse fondre peu à peu en bouche.

« De chaque côté du fleuve glacé, l’immense forêt de sapins s’allongeait, sombre et comme menaçante. »

« Croc-Blanc », Jack London

L’incipit de Croc-Blanc nous plonge d’un coup dans le décor naturel âpre du roman. « L’immense forêt de sapins » et le « fleuve glacé » vont rester avec nous tout au long de l’histoire, alors que la menace évoquée dans ces quelques mots va se prolonger, insidieuse, dans toutes les pages qui suivent.

L’incipit qui transporte

Une variante du précédent, ce type d’incipit ne se contente pas d’évoquer une image qui frappe, mais brosse carrément le portrait de tout le décor du roman, nous forçant presque à renoncer à la réalité qui nous entoure pour y substituer celle du livre. Là, c’est à la capacité de l’auteur à évoquer le dépaysement en quelques mots qu’on fait appel.

« C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. »

« Salammbô », Gustave Flaubert

Ici, ce sont les noms de lieux exotiques qui charment, comme la musique d’une langue étrangère, et nous plongent brutalement dans l’univers antique du roman. Le lecteur est happé par cette première phrase, variante dépaysante du « Il était une fois », et accepte l’invitation lancée par Flaubert.

L’incipit qui fait les présentations

La première phrase d’un roman peut aussi choisir de dresser un portrait du personnage principal. C’est particulièrement judicieux dans les récits très personnalisés, où le lecteur est invité à passer beaucoup de temps dans la tête du protagoniste. Si l’on parvient, en une seule phrase, à faire comprendre à qui on a affaire, voire mieux, à susciter l’attachement, la partie est déjà en grande partie gagnée.

« Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement la première chose que vous allez me demander c’est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé, ma saloperie d’enfance, et ce que faisaient mes parents avant de m’avoir, et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de raconter ça et tout. »

« L’attrape-cœurs », J.D. Salinger

En quelques mots, on découvre la voix particulière de Holden Caulfield, le narrateur-protagoniste du roman, sa manière de présenter ses pensées, mais aussi son esprit retors : il commence par nous dire de quoi il ne va pas nous parler. Alors qu’il se dérobe ainsi à toutes les conventions de la narration, le lecteur est tenté de se demander alors de quoi il va bien pouvoir parler, et a donc déjà fait un pas dans l’histoire.

L’incipit qui intrigue

Peu de méthodes sont aussi efficaces pour apostropher le lecteur que celle qui consiste à lui présenter une énigme, une question sans réponse. Voici un mystère, semble dire ce roman dès sa première phrase : si vous souhaitez le percer à jour, vous n’avez pas d’autre choix que de me lire. Naturellement, cette approche est particulièrement appropriée pour les romans policiers ou tout autre récit qui se base sur la découverte d’une vérité.

« Elle est enterrée sous un bouleau argenté, en bas, près de l’ancienne voie ferrée, sa tombe indiquée par un cairn. »

La Fille du Train, Paula Hawkins

Qui est-elle ? Comment est-elle morte ? Pourquoi l’emplacement de sa sépulture nous est mentionné ? Il ne faut que quelques mots à Paula Hawkins pour installer ces questions dans notre tête, et une fois que c’est fait, il est trop tard : l’invitation du roman est lancée et il est diablement difficile d’y résister.

L’incipit qui plonge dans le bain

Un incipit peut également renoncer aux jeux de séduction décrits ci-dessus pour choisir de prendre le lecteur par le col et de le balancer de force dans le cœur du roman. Ici, pas d’atermoiements, on entame le récit par une scène-clé, peut-être même par la scène la plus déterminante de l’histoire, avec la conviction qu’il s’agit d’un événement suffisamment fort pour que le lecteur potentiel se demande comment se poursuit un roman qui commence ainsi.

« En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. »

« La Métamorphose », Franz Kafka

C’est la première phrase du roman, mais on pourrait la coller en quatrième de couverture sans que ça jure : ici, on découvre immédiatement l’argument de l’histoire, sans qu’il soit besoin d’y ajouter des artifices. C’est cash : ce livre parle d’un type transformé en bestiole, si ça vous parle, lisez, sinon, passez votre chemin. À réserver, naturellement, aux romans dont le concept peut être résumé en quelques mots.

L’incipit qui apostrophe

Là, on se situe presque dans le domaine du cabotinage. Une solution qui peut fonctionner pour amorcer un roman, c’est d’aller chercher le lecteur là où il est, de s’adresser à lui, de le prendre à parti, d’exiger de lui une réaction. Si c’est bien amené, cela établit une relation entre le roman et le lecteur qui va être difficile à briser. Sinon, cela peut sembler artificiel, crasse, une guignolerie destinée à attirer l’attention davantage qu’un vrai début de roman.

« Et c’est une histoire qui va peut-être t’ennuyer mais tu n’es pas obligé d’écouter. »

« Les lois de l’attraction », Bret Easton Ellis

On touche presque à ce qu’on appelle la psychologie inverse avec cet incipit, où non seulement le narrateur s’adresse directement au lecteur, mais lui annonce qu’il risque de ne pas apprécier le roman. C’est insidieux, parce que cette provocation place automatiquement le lecteur dans le rôle de celui qui va devoir prendre la défense du roman, lui trouver des qualités, et de ce fait, obtient son attention.

Dans un roman en cours d’écriture, j’ai opté pour cette approche, en version moins tapageuse. La première phrase est « Qu’est-ce qui vous amène ici ? »

L’incipit qui résume le roman

J’ai attendu la fin pour en parler, ou presque, mais c’est une des solutions les plus populaires pour commencer un bouquin, c’est de trouver une phrase qui sert de résumé des enjeux et des grands thèmes de l’histoire, une sorte de roman en miniature.

Beaucoup d’auteurs débutants choisissent ça. Ça a d’ailleurs été mon cas. Mon premier roman publié, « Merveilles du Monde Hurlant », commence par la phrase « Être en vie, être véritablement en vie, nécessite une accumulation de petits actes de rébellion. » Forcément, quand on élabore ce genre d’incipit, on y voit la clé de voute parfaite, celle qui sert de sésame au roman. En réalité, certains lecteurs peuvent au contraire trouver tout cela démonstratif et même un peu factice, donc si vous le faites, tâchez de trouver une phrase vraiment excellente.

« Les familles heureuses se ressemblent toutes; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. »

« Anna Karenine », Leon Tolstoï

Ici, Leon Nikolaievitch n’a pas pu résister à la tentation de placer un bon mot. On croirait presque qu’il souhaitait figurer à tout jamais dans les recueils de citation. Cela dit, sa phrase est vraiment bien trouvée et elle propose un aperçu des thèmes du livre : la famille, le malheur, la solitude. Si c’est votre délire, vous êtes immédiatement prévenu que vous allez vous éclater.

Combiner plusieurs approches

N’ayez pas peur d’expérimenter : choisir une première phrase, c’est important, et cela mérite réflexion. En attendant de la trouver, faites des expériences, réfléchissez, laissez-la en place, modifiez-la, changez d’approche ou combinez-en plusieurs ensemble. Ce qui rend un incipit mémorable, ça n’est pas toujours le résultat d’une formule magique, mais cela peut être, tout simplement, l’art et la manière de trouver le mot juste, sans fioriture ni astuces.

Parfois une phrase sait venir vous chercher, vous séduire, et vous emmener avec elle, mais vous ne savez pas lequel des éléments ci-dessus est celui qui suscite une émotion.

« Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace. »

« Cent ans de solitude », Gabriel Garcia Marquez

Cette phrase n’est pas facile à comprendre, elle implique plusieurs personnages dont on ignore tout, une amorce de flashback, et elle s’achève sur une image ambiguë. Malgré tout, désarçonné d’être plongé ainsi en plein milieu de l’action, on a envie d’en savoir plus. L’incipit est ainsi à l’image d’un roman souvent déconcertant mais puissamment addictif, et repose sur les mêmes bases.

L’incipit qui ne cherche pas à séduire

Vous avez, allez soyons généreux, toute une page pour séduire le lecteur. Vous n’êtes pas obligé de tout miser sur la première phrase. Ainsi, de nombreux écrivains ne prévoient rien de spécial pour leur incipit et choisissent une entame ordinaire, qui produit sur le lecteur un effet naturaliste et l’impression de se glisser dans une histoire qui a déjà commencé, comme lorsqu’on arrive au cinéma alors que les lumières sont déjà éteintes. Les auteurs de polar et ceux qui pondent un best-seller chaque année choisissent souvent cette option.

« Il n’avait que son adresse. »

« Total Khéops », Jean-Claude Izzo

Je pourrais reproduire les deux ou trois phrases suivantes, mais elles n’apportent pas grand-chose de supplémentaire. Un homme cherche quelqu’un. Il ne va pas le trouver tout de suite, d’ailleurs il ne se passe pas grand-chose au début de ce roman : Izzo compte sur son talent pour brosser une atmosphère pour appâter le lecteur, et au passage se fiche complètement de toutes les théories sur les incipits.

Attention, la solution Izzo fonctionne surtout quand on a du talent. Si vous n’êtes pas sûr que c’est votre cas, tentez plutôt une des approches précédentes.

L’incipit raté

Un incipit peut être raté. Il peut même faire fuir les lecteurs. Le pire que vous puissiez choisir pour entamer votre roman, c’est un bon gros cliché, une métaphore pourrie, une banalité, ou tout cela en même temps. Je vous en supplie, évitez par tous les moyens de parler de la météo, ça n’a aucun intérêt.

C’était une nuit sombre et orageuse ; la pluie tombait à torrents — sauf par intervalles occasionnels, lorsqu’elle était rabattue par un violent coup de vent qui balayait les rues (car c’est à Londres que se déroule notre scène), crépitant le long des toits, et agitant violemment les maigres flammes des lampes qui luttaient contre l’obscurité.

“Paul Clifford”, Edward Bulwer-Lytton

Ce début de roman est resté dans les mémoires parce que beaucoup le considèrent comme le pire de tous les temps. Dans « Peanuts », Charles S. Schulz se moque des envies du chien Snoopy de devenir écrivain en lui faisant écrire encore et encore cet incipit : « It was a dark and stormy night. »

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Pas sûr que ça soit vraiment le plus mauvais, mais je suis sûr que vous pouvez faire mieux que ça en vous donnant un peu de peine.

Voilà, nous voici arrivés au bout de cette chronique. A-t-elle tout changé pour vous, comme je vous le faisais miroiter dès la première phrase ? Peut-être pas, mais sans doute ai-je ainsi pu capter un peu de votre attention.

Écrire en public

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Et si nous dépassions l’imagerie de l’auteur cloîtré dans son bureau, luttant seul avec son œuvre, loin de toute présence humaine, avant d’en émerger, tel un ermite have et à moitié fou, et de révéler son roman achevé à un public qui en ignore tout ? Et si l’écriture était une activité moins solitaire et moins secrète qu’on ne le pense ?

La publication de mon billet volontairement provocateur sur la ludification de l’écriture m’a valu quelques réactions : tant mieux, c’était le but, et les commentaires ont été à la fois pertinents et enrichissants. Parmi ceux-ci, ma camarade L-A Braun a soulevé quelques points qui m’ont donné envie de rédiger deux billets supplémentaires. Pour elle, « la notion de l’auteur qui écrit seul face à son carnet de notes dans sa tour fermée, c’est un peu 1. Un fantasme et 2. Une illusion. »

Une affirmation que je vais me permettre de nuancer un peu. Car en effet il y a deux types d’auteurs : les auteurs qui écrivent seuls, et les auteurs qui n’écrivent pas seuls.

L’acte d’écriture peut très bien être vécu en solo

Oh, tout le monde sera d’accord pour penser qu’aucun écrivain ne fonctionne en circuit fermé, que ce dont il fait l’expérience dans sa vie de tous les jours nourrit son écriture, de même que tout ce qu’il lit, les rencontres, les commentaires sur ses écrits, et mille autres choses qui s’ajoutent au chaudron bouillonnant de son imaginaire. Cela dit, l’acte d’écriture en lui-même, entre l’idée de départ et l’édition, peut très bien être vécu en solo.

C’est mon cas. Lorsque j’ai rédigé le manuscrit de « Merveilles du Monde Hurlant », je ne connaissais personne qui avait une expérience de l’écriture et un goût pour la fantasy. En d’autres termes : je n’avais pas de beta-lecteurs. En-dehors de quelques avis ponctuels, j’ai donc écrit en solitaire, du début jusqu’à la fin, sans pouvoir bénéficier d’éclairages en retour sur l’œuvre dans son entier, en tout cas jusqu’à ce que je soumette le roman à la publication.

En plus, c’est mon tempérament, j’aime bien bénéficier d’une certaine intimité dans l’écriture, j’estime qu’il s’agit d’un processus fragile, parfois mystérieux, et que, comme les saucisses, il n’y a pas toujours quelque chose à gagner à trop révéler au monde comment ça se fabrique. Des auteurs taciturnes comme moi, à l’ancienne, qui aiment l’ombre et les portes closes, il y en a plein.

Certains romanciers s’épanouissent dans la lumière

Pourtant, ne passons-nous pas à côté de quelque chose ? Est-ce que l’on profite pleinement de l’écriture lorsque l’unique moment de partage intervient à la parution d’un roman ? N’y a-t-il pas des trésors à découvrir lorsque l’on renonce à la solitude de l’écrivain et que l’on se décide à écrire en public ?

D’autres romanciers l’ont bien compris : ils s’épanouissent dans la lumière. Ils aiment partager avec d’autres le processus d’écriture, à chaque étape, de l’impulsion initiale jusqu’à la dernière relecture. Pour eux, il s’agit d’un travail collaboratif, ou en tout cas, qui gagne à bénéficier de nombreux avis extérieurs. Par ailleurs, ils trouvent dans ce partage une motivation supplémentaire : plutôt que de bénéficier de la reconnaissance de leurs efforts uniquement après avoir terminé leur œuvre, ils peuvent s’appuyer sur une chorale de supporters qui les soutient du début jusqu’à la fin.

Même si elle a pris un nouvel essor avec le web et les réseaux sociaux, l’idée n’est pas nouvelle. En 1927, Georges Simenon s’était ainsi engagé à écrire un roman en public, installé dans une cage en verre au milieu de la foule, pendant trois jours et trois nuits. Les fruits de ses efforts auraient parus par épisode dans un quotidien. Hélas, l’aventure a été annulée avant de commencer. Il est vrai que l’idée subit de vives critiques, jugée plus proche du numéro de cirque que de la littérature.

Écrire en public procure la meilleure des motivations

Cela dit, enlevez la cage en verre et les feuilletonistes ne sont pas rares dans l’histoire de la littérature. Dickens et Dostoïevski publiaient tous les deux leurs romans dans la presse, chapitre par chapitre, condamnés à tenir en haleine les lecteurs pour maintenir leur intérêt jour après jour, et affrontant leurs commentaires lorsque la tournure de l’histoire ne leur plaisaient pas.

Des auteurs qui écrivent en public, on en trouve toujours aujourd’hui, mais plutôt en ligne. Il y en a qui signent des œuvres remarquables, ici, sur WordPress, comme carnetsparesseux. Et puis, des sites comme Wattpad, Scribay, Fyctia ou Radish sont des hybrides de réseaux sociaux et de plateformes d’autoéditions ou des auteurs, amateurs ou chevronnés, partagent leurs écrits avec leurs lecteurs. En général, les histoires sont publiées par épisodes, et bénéficient des commentaires, critiques et observations du lectorat, pratiquement en direct. Les outils sont différents, mais la dynamique est proche de ce qui existait déjà au 19e siècle.

Les avantages de cette démarche sont nombreux. D’abord, elle fait sauter les cloisons souvent artificielles qu’on érige entre les auteurs et les lecteurs. Ceux-ci se retrouvent plus proches que jamais, à bavarder au sujet de ce qui les unit : la littérature. Tous les avis peuvent s’exprimer, dans un esprit de partage et de collaboration qui peut être très fertile. Peu à peu, un auteur qui a du talent s’attirera un noyau dur de fans, qui le soutiendront et lui prodigueront des encouragements lorsque l’inspiration tarde à venir. Écrire en public procure ainsi la meilleure des motivations.

Il y a aussi des inconvénients

Par ailleurs, sur ce type de plateforme, de nombreux membres signent de la fanfiction ou rédigent des récits inspirés de leurs romans ou de leurs genres préférés. Le sens de la communauté est donc très fort dans ce milieu. Auteurs et lecteurs partagent des références et des intérêts communs : ils parlent le même langage et regardent dans la même direction (ce qui ne veut pas dire qu’ils sont toujours d’accord sur tout).

De plus, bénéficier ainsi d’une chambre d’écho constituée de lecteurs fidèles – souvent auteurs en herbe eux-mêmes – permet à celles et ceux qui font le choix d’écrire en public de tester certaines de leurs idées, de faire des essais, de prendre la mesure de la popularité de certains personnages, de déterminer si un coup de théâtre est bien reçu par le lectorat, et, au besoin, d’adapter son récit, en direct ou presque.

Mais pour tous les avantages offerts par cette approche, il y a aussi des inconvénients, ou en tout cas des pièges dont il faut être conscient avant de se lancer.

S’ouvrir ainsi aux commentaires d’autrui, en particulier au sujet d’une œuvre qui n’est pas terminée, n’est pas chose facile. Ça peut même être dévastateur pour un jeune auteur. Qui dit « commentaires » veut dire, parfois, « commentaires négatifs » : certaines remarques seront insultantes, destructrices, et donc difficiles à encaisser. D’autres, bien que constructives et bien intentionnées, n’en seront pas moins critiques, voire intransigeantes. Tout le monde n’apprécie pas de voir son travail critiqué en public, et avant de s’exposer à ce genre de traitement, mieux vaut être sûr qu’on est de taille à y faire face.

Quand on donne aux gens ce qu’ils aiment déjà, on crée des œuvres stériles

Et pourtant, les commentaires positifs peuvent se montrer encore plus dévastateurs. Il est agréable de se sentir porté par l’enthousiasme des lecteurs, mais celui-ci n’est pas toujours de bon conseil. En d’autres termes, à trop prêter l’oreille aux commentaires, à trop vouloir satisfaire les fans, un auteur risque de privilégier les éléments de surface, les plus immédiatement séducteurs de son histoire, au détriment de la qualité de l’œuvre. Entouré d’inconditionnels d’une œuvre ou d’un genre, un écrivain risque d’être poussé à les satisfaire, à leur apporter les éléments familiers qui leur plaisent, quitte à y sacrifier sa personnalité. Entouré d’inconditionnels d’Anne Rice, l’auteur d’un roman de vampires aura du mal à leur proposer un texte qui s’éloigne trop de ce qu’ils apprécient. C’est le piège du populisme en art : quand on donne aux gens ce qu’ils aiment déjà, on crée des œuvres stériles et sans surprises.

Pour éviter de tomber de tomber dans cette ornière, un écrivain doit posséder une volonté supérieure à la moyenne. Il doit avoir la conviction que l’histoire qu’il écrit mérite d’être racontée, avoir une conscience aiguë de la nature de celle-ci, et être décidé à en défendre l’intégrité, même face aux critiques, et quitte à s’attirer l’animosité de lecteurs fidèles. Inutile de dire que cela réclame d’avoir les idées claires. Faire le tri, accepter les bonnes suggestions et écarter les mauvais conseils, c’est délicat. Garder le cap, ça n’est jamais facile.

Et puis les questions soulevées par l’expérience de Georges Simenon et de sa cage en verre restent d’actualité. Est-ce qu’écrire ainsi en public, ça n’est pas faire œuvre de saltimbanque ? N’est-ce pas davantage une performance à savourer en direct qu’une œuvre destinée à durer ? Est-ce encore de la littérature ? À quand le premier Prix Goncourt publié sur Wattpad ?

Alors que le rôle de l’écrivain et ses manières d’atteindre ses lecteurs sont en pleine redéfinition, il faudra sans doute attendre encore quelques années avant d’avoir des réponses satisfaisantes à ces questions.

⏩ La semaine prochaine: Écrire à plusieurs

La suspension de l’incrédulité

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Dans sa quête éternelle de son sixième sens, l’être humain en viendrait à oublier qu’il en possède un qu’il utilise presque tous les jours, et qu’on appelle « la suspension consentie de l’incrédulité. »

Je vous l’accorde, comme nom, ça a moins d’élégance que « vue » ou « odorat », mais ça n’en reste pas moins fondamental : déjà évoquée en vitesse la semaine dernière, la suspension de l’incrédulité, c’est le sens de la fiction. En deux mots, il s’agit de la disposition mentale qui permet d’appréhender une œuvre fictive, en mettant de côté volontairement le fait que l’on sait très bien qu’il s’agit d’un mensonge.

Sans la suspension consentie de l’incrédulité, un film devient une simple succession d’images sur un écran blanc, accompagnées de sons, qui racontent une histoire dont on sait qu’elle est factice et à laquelle il est dès lors impossible de s’attacher. Sans elle, un livre, ce ne sont que des mots sur des pages, et certainement pas un narratif qui peut nous émouvoir. Sans elle, quand un ourson vous vend un adoucissant dans une pub à la télévision, tout ce que vous dites, c’est « Pourquoi croire le moindre mot de cette publicité alors que je sais pertinemment que les ours en peluche ne savent pas parler, et encore moins faire la lessive ? »

Sans la fiction, une bonne partie du réel nous est incompréhensible

Si j’assimile ici la suspension de l’incrédulité à un sens, c’est parce que la fiction est une dimension à laquelle nous accédons en permanence, à travers la littérature, le cinéma bien sûr, mais aussi toutes sortes de formes de communication (même les panneaux routiers contiennent un fragment élémentaire de fiction), voire même l’usage des métaphores dans le langage courant. Sans elle, une bonne partie du réel nous est incompréhensible. Qui plus est, nous ne sommes pas tous égaux face à la suspension de l’incrédulité : de la même manière que certaines personnes ont une bonne ou une mauvaise vue, certains ont davantage de difficultés que les autres à suspendre leur incrédulité.

Nous en avons tous fait l’expérience en allant voir un film d’horreur en salles. Bien souvent, une portion du public rit aux moments les plus effrayants, incapables d’adhérer à la réalité de ce qui leur est présenté, et préférant réagir avec distance. Parfois, il peut être plus confortable de se rappeler que la fiction n’est pas vraie au sens strict du terme…

À titre personnel, je connais plusieurs personnes qui sont littéralement myopes de la fiction : elles éprouvent les plus grandes difficultés à entrer dans une œuvre littéraire, quelle qu’elle soit, et conservent à tout instant une distance qui nuit à leur plaisir de lecteur. Ces individus – et c’est leur droit – préfèrent les histoires vraies, même s’ils feignent d’ignorer que tout récit, même issu de faits réels, est une construction dramatique dont le tissu est indissociable de celui de la fiction (c’est-à-dire qu’à partir du moment où une histoire est racontée, elle quitte en partie le champ du réel pour mettre un pied dans celui du fictif).

Exiger qu’une histoire soit logique avant tout, c’est se méprendre sur la nature même de la fiction

Il existe également des lecteurs qui considèrent les œuvres littéraires comme des défis intellectuels à relever : plutôt que les accepter pour ce qu’ils sont, ils traquent tout ce qu’ils perçoivent comme étant des incohérences, et y voient autant de raisons de considérer l’histoire qu’on leur raconte comme peu crédible. Pour ces lecteurs, une histoire doit être cohérente avant tout, et tous les éléments qui ne contribuent pas à cet objectif doivent être sacrifiés au nom de la logique.

Cette attitude vaut la peine que l’on s’y attarde. En effet, exiger qu’une histoire soit logique avant tout, c’est se méprendre sur la nature même de la fiction, sur sa raison d’être. Appréhender un narratif de cette manière, c’est prendre les choses dans le mauvais sens.

Parce qu’une histoire, à quoi ça sert ? Depuis les premiers feux de camps où nos ancêtres se sont rassemblés en se racontant des contes, la réponse est la même : le but d’une histoire est de nous divertir, de nous émouvoir, de nous éclairer sur la condition humaine et sur les relations entre les êtres. C’est vers ces objectifs que doit tendre un auteur, et toutes les autres considérations passent au second plan. La logique, par exemple, peut contribuer à réaliser ces buts, elle peut être un ingrédient important, mais elle s’efface toujours derrière les impératifs de l’histoire : s’il faut choisir entre perdre un peu de cohérence ou sacrifier le cœur de l’histoire, la logique passera toujours après l’émerveillement de la fiction.

Parfois, la fiction doit ignorer le développement le plus logique de l’intrigue

Je le sais bien : le réflexe, en tant qu’auteur, quand on se retrouve confronté à une affirmation comme celle-ci, c’est de se dire : « Moi, je veux écrire des histoires qui sont divertissantes et riches en résonance sur la condition humaine, tout en étant irréprochables sur le plan de la logique. » Avouez, c’est ce que vous avez pensé. Et c’est très louable. C’est même parfois possible. Mais dans la plupart des cas, ce n’est pas comme ça que fonctionne la littérature.

Allez. Posons la question autrement : pourquoi Superman ne balance-t-il pas chacun de ses ennemis dans le soleil ?

La plupart d’entre eux, après tout, sont des monstres qui sont au-delà de toute rédemption, ils représentent un danger pour l’humanité, et si on ne les met pas hors de nuire, c’est sûr, ils vont recommencer. D’ailleurs, c’est exactement ça qui se produit. La logique voudrait que Superman se débarrasse d’eux définitivement, puisqu’il en a les capacités et qu’à long terme, il apparaît que ceux-ci se situent au-delà de toute rédemption et causent des drames épouvantables.

La réponse – et c’est la seule réponse qui compte – c’est que si Superman faisait ça, il n’y aurait plus d’histoires de Superman, et c’est dommage parce qu’il y a des gens qui aiment bien lire les histoires de Superman.

Parfois, et j’ai même envie de dire souvent, simplement pour exister, la fiction doit ignorer le développement le plus logique de l’intrigue. Gandalf ne confie pas l’Anneau unique aux Aigles ; la police ne résout aucune enquête avant Sherlock Holmes ; dans les romances, les amoureux laissent les malentendus proliférer plutôt que le dissiper d’une simple conversation ; Luke Skywalker n’a pas été retrouvé par son père, malgré le fait que ceux qui étaient chargés de le cacher n’avaient même pas pris la peine de lui trouver un faux nom ; et bien entendu, alors que les parents du Petit Poucet n’ont plus de quoi nourrir leurs enfants, le Petit Poucet parvient tout de même à émietter assez de pain pour laisser une trace à travers les bois.

Le boulot de l’auteur ne consiste pas à répondre à toutes les questions possibles et imaginables

La logique, en littérature, est un outil qui peut aider un auteur. Mais elle peut aussi être une tueuse d’histoire. Il faut en considérer les effets. Si la logique permet d’améliorer un narratif, elle est la bienvenue. Si suivre la logique jusqu’à son aboutissement rendrait une histoire moins intéressante, ou même l’empêcherait d’exister, il faut l’ignorer.

Parce qu’en réalité, contrairement à ce qu’on aurait envie de penser – et le mot est souvent utilisé quand on parle d’écriture – le but d’un auteur n’est pas de rendre son histoire « cohérente » ou « logique » : il doit simplement s’arranger pour qu’elle soit plausible.

Pourquoi Superman ne balance pas tous ses ennemis dans le soleil ? Parce qu’en plus de ses pouvoirs, ce qui définit Superman, c’est qu’il essaye toujours d’agir avec compassion. Pourquoi Sherlock Holmes résout toujours ses enquêtes avant la police ? Parce que c’est un des plus brillants cerveaux de la planète. Pourquoi les amoureux n’ont jamais la conversation qui leur permettrait de s’avouer leurs sentiments ? Parce qu’on est bête quand on est amoureux. Pourquoi Darth Vader ne retrouve pas Luke Skywalker ? Il n’a pas dû chercher au bon endroit. Où le Petit Poucet trouve-t-il son pain ? Hmmm… ça reste un peu mystérieux mais il semble bien plus futé que les autres membres de sa famille.

Ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est que le boulot de l’auteur ne consiste pas à répondre à toutes les questions possibles et imaginables, il ne consiste pas à fournir une explication pour tous les événements dont l’interprétation pourrait être ambiguë. Il ne consiste pas non plus à justifier, par exemple, pour quelle raison un personnage agit sans réfléchir, commet des erreurs de jugement ou change d’avis. Rien de ce que je viens de citer ne peut être considéré comme des « failles dans l’intrigue », des erreurs de logique, celles que ceux des lecteurs qui ont une faible suspension de l’incrédulité recherchent si avidement. En règle générale, en examinant un roman, si une question que se pose le lecteur peut être résolue par le simple bon sens, il ne s’agit pas d’une faille dans l’intrigue, et la logique est sauve.

En littérature, la logique ne suit pas les mêmes buts qu’en mathématiques

Parce que le travail de l’auteur, donc, ça n’est pas de produire une œuvre logique, c’est de produire une œuvre plausible. Il doit s’arranger pour que le lecteur se dise que oui, tout cela pourrait effectivement se passer comme ça. Est-ce que cet événement, qui vous fait froncer les sourcils en tant que lecteur, pourrait se produire en suivant les règles internes de l’œuvre ? Est-il possible de l’expliquer en quelques mots, même si ces mots ne sont pas explicitement imprimés dans le roman ? Si c’est le cas, les règles de la vraisemblance sont respectées.

Attention, cela ne veut pas dire qu’un roman peut s’affranchir des règles élémentaires de la logique, et que toutes les incohérences sont permises. Cela signifie simplement que, en littérature, la logique ne suit pas les mêmes buts qu’en mathématiques.

Oui, certaines failles dans l’intrigue sont problématiques et oui, un auteur sera bien inspiré de les réparer lors de l’écriture de son roman, mais pas toutes. Et pour distinguer les unes des autres, je propose une définition toute simple : les cas problématiques sont les failles ou les incohérences cruciales au sein d’une histoire, qui font obstacle au bon déroulement de l’intrigue ou à la construction des personnages tels qu’ils nous sont présentés. Des coups de théâtre inattendus, des développements qui ne sont pas expliqués dans les moindres détails, des personnages qui changent d’opinion, des événements qui surviennent sans que le lecteur n’en soit le témoin direct : rien de tout cela n’est problématique.

Un espace entre lecteurs et auteurs où la fiction peut opérer

Le prisonnier dont vous racontez l’histoire découvre soudainement qu’il y a un bulldozer dans sa cellule, qu’il n’avait pas aperçu auparavant et dont il se sert pour défoncer les murs et s’évader ? Ça, c’est une rupture de la cohérence de l’histoire, un non-sens et le signe que dans ce roman, les événements n’ont pas de réelles conséquences. Le même prisonnier parvient à s’échapper parce qu’un gardien, par mégarde, a laissé la porte de sa cellule ouverte ? Ça, en revanche, c’est plausible et ça peut même générer des développements intéressants par la suite.

La mère divorcée qui se bat depuis le début du roman pour obtenir la garde de sa fille décide au dernier moment de l’abandonner sur une aire d’autoroute et d’aller claquer son argent à Las Vegas ? Là, on a affaire à une incohérence par rapport à tout ce que l’on pense savoir du personnage tel qu’il nous a été présenté jusqu’ici. La même mère divorcée tombe soudainement amoureuse de l’avocat qui s’occupe de son affaire ? C’est sans doute étonnant mais il ne s’agit pas d’une incohérence.

C’est ça que permet la suspension de l’incrédulité : elle ouvre un espace entre lecteurs et auteurs où la fiction peut opérer. Un espace où les lecteurs s’interdisent de traiter un roman comme un casse-tête à résoudre mais plutôt comme une expérience à partager. Un espace dans lequel les auteurs s’efforcent de créer une authenticité, même si, de temps en temps, comme des prestidigitateurs, ils doivent tricher un petit peu.

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