On fait le bilan – 2019

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Au tournant de l’année, c’est l’heure de prendre de bonnes résolutions qui ne seront pas tenues, et c’est aussi le moment où un blogueur-auteur laisse vagabonder son regard vers les douze derniers mois, afin d’en tirer quelques enseignements.

Du point de vue littéraire, il faut bien admettre que 2019 aura été une petite cuvée en ce qui me concerne. En 2018, ici même, nous fêtions la sortie de mon livre « La Mer des Secrets » aux Éditions Le Héron d’Argent, qui clôt, probablement, mes aventures au sein du monde de l’édition officielle. En 2019, rien de semblable : je n’ai ni sorti, ni achevé le moindre texte. Le roman dont j’annonçais il y a une année encore la conclusion imminente s’est avéré plus ardu que prévu à boucler. J’ai bon espoir qu’il voie le jour sous une forme ou sous une autre au cours de cette année, malgré tout. Dès que j’y vois plus clair, je vous tiendrai informés (ne serait-ce que pour partir à la chasse aux bêta-lecteurs).

Mais surtout, les réalités de la vie quotidienne auront davantage qu’autrefois freiné mes ambitions d’écriture. Être le papa de trois petits garçons est une joie de tous les instants, mais cela laisse relativement peu de temps pour des préoccupations secondaires, et puis en parallèle ma charge de travail s’est alourdie, me laissant au final assez peu de marge pour me consacrer à mes écrits ainsi qu’à ce blog. Vous remarquerez d’ailleurs que je ne poste plus beaucoup de critiques de livres : c’est parce que je ne prends plus le temps de lire. Et puis je me montre moins présent ici, à répondre à vos commentaires ou à intervenir sur vos publications, et je vous prie de m’en excuser. Il faut faire des choix, voilà tout.

Lors de cette année, j’aurai malgré tout pris le temps d’ouvrir les colonnes de ce blog à quelques uns de mes collègues autrices et auteurs du Gahelig, le groupement suisse des écrivains de littérature de genre, qui a connu une année mouvementée. J’ai également poursuivi ma série d’articles « Éléments de décor », dont la raison d’être est d’alimenter l’inspiration des auteurs en matière de worldbuilding. Elle a été émaillée de plusieurs enchaînements d’articles qui ont été appréciés, notamment sur la jeunesse et sur la guerre.

J’ai également fêté mon centième billet de blog, un jalon symbolique qui n’a pas beaucoup de valeur en soi, mais qui me donne malgré tout l’impression d’avoir accompli quelque chose. En ce qui concerne les nouvelles internes à ce blog, j’ai créé un article qui rassemble tous les billets parus à ce jour et qui permet de s’y retrouver. Je suis également passé à un statut payant qui libère Le Fictiologue de la publicité, et offre ainsi davantage de confort aux lecteurs.

2019 a également été l’occasion de publier une série d’articles qui ont suscité une certaine controverse (traduisez : trois ou quatre types sur Twitter n’étaient pas d’accord avec moi). Regroupés sous l’appellation « Les bases », il s’agissait de billets moins informatifs que d’habitude, offrant à la place ma vision du rôle de l’écrivain, doucement opposée à celle qui juge que celui-ci n’a pas de rôle, pas de contraintes, pas de techniques à connaître. Ainsi, j’ai suggéré effrontément à mes pairs en écriture d’apprendre qui ils sont, d’apprendre à lire, à écrire, à accepter la critique et à travailler. Je ne suis pas meilleur que les autres et j’estime qu’il est toujours possible de s’améliorer. Enfin, persistant à me mêler de ce qui ne me regarde pas, j’ai proposé un pacte de qualité pour l’autoédition qui aura, et tant mieux, engendré un débat fructueux.

Enfin, en parlant d’autoédition, j’ai posté sur mon blog une nouvelle « C’était la vallée de l’ombre qui dévore », en plusieurs parties. Dans ce qui a été une expérience féconde, à travers les critiques de Stéphane Arnier, nous avons pu collectivement apprendre de ce qui ne fonctionnait pas dans le texte.

En 2019, vous avez été plus de 33’000 à accéder à mon blog, pour quelques instants ou pour de longues heures. Un grand merci de m’avoir fait cet honneur. Comme toujours, je reste ouvert à vos retours, questions, commentaires et suggestions. Une belle et fructueuse année à toutes et à tous.

Apprends à travailler

blog apprends a travailler

En-dehors de celles et ceux qui ont déjà achevé l’écriture d’un roman, peu de gens peuvent comprendre à quel point cela réclame des efforts, et à quel point un écrivain peut se sentir régulièrement saisi par un sentiment d’absurdité, face à l’énormité de la tâche qui se présente à lui, et l’extrême lenteur de sa progression.

Je me souviens qu’une fois, en travaillant sur une scène toute simple où une jeune fille a un accident de vélo suivi d’une conversation, j’avais pris conscience qu’au rythme où je travaillais, cela signifiait que cette pauvre demoiselle venait de passer trois jours, assise sur un trottoir, en attendant que je passe à la suite. L’échelle de temps de l’écriture n’a rien à voir avec celle de la lecture, et une scène qui ne dure qu’un instant et qui peut être lue en moins d’une minute pourra prendre des heures, voire des jours, avant d’être achevée. Par moment, écrire un roman, c’est un peu comme vouloir réduire un rocher en poudre avec une lime à ongle : pas impossible, mais enfin, ça réclame de la persévérance.

Bref, écrire un roman, c’est beaucoup de travail. Chaque jour, il faut s’y remettre, même si on n’en a pas toujours une folle envie. Les progrès sont lents, parfois on fait machine arrière, et quand on a terminé le premier jet, tout recommence depuis le début, souvent à plusieurs reprises. Oui, de temps en temps, c’est ingrat.

Cette notion de travail est importante. Oui, tout le monde peut écrire un peu n’importe quoi et se proclamer romancier une fois passé le cap des 50’000 mots, mais vous, vous savez qu’être auteur, ça va au-delà de ça. Être auteur, c’est tâcher d’écrire le meilleur roman possible. C’est tenter de s’améliorer constamment. C’est lutter contre les lieux communs et les facilités, contre les clichés et les stéréotypes. C’est rechercher la nuance en toute chose. C’est partir en quête de votre singularité. C’est, parfois, vous faire violence jusqu’à ce que vous trouviez l’idée qui fonctionne, la phrase qui tombe pile, le mot juste.

Il faut songer à se rappeler du plaisir d’être auteur

En deux mots, n’en doutons pas, il faut bosser pour être écrivain. Et encore, là, je ne parle que du processus d’écriture en lui-même et pas tout ce qui l’entoure : promotion, salons et compagnie. Et pour les auto-édités, certaines des haies qu’il faut franchir sont encore plus hautes et plus nombreuses.

Seulement, en parallèle à cette notion de travail, il faut songer à se rappeler du plaisir d’être auteur. Tout simplement, la plupart de celles et ceux qui choisissent d’écrire le font parce que ça leur plaît. Dans certains cas, on trouve des individus qui écrivent parce qu’ils en ressentent le besoin, ou pour exorciser quelque chose, dans un but thérapeutique, mais enfin ça reste malgré tout une activité qui procure une certaine forme de satisfaction à celle ou celui qui la pratique. Personne ne braque un pistolet sur la tempe de l’auteur pour le forcer à pondre du texte, il le fait de sa propre volonté, parce qu’il aime ça, tout simplement.

Et malgré tout, à écouter certains auteurs, on pourrait croire qu’écrire est une pénitence. Dans les communautés d’auteurs en ligne, on croise énormément d’âmes perdues qui prétendent vouloir écrire mais qui sont perpétuellement en quête de leur motivation. Chaque mot représente un effort, chaque phrase est rédigée au prix d’énormément de transpiration. Pour eux, l’écriture est souffrance, et on sent qu’ils préféreraient de loin chiller devant Netflix plutôt qu’aligner mots et paragraphes. D’ailleurs, la plupart du temps, c’est ce qu’ils font, et ça les fait culpabiliser, ce qui ne fait qu’ajouter à leur désarroi. Vertigineux tourment de l’être humain moderne.

Pour se pousser eux-mêmes à écrire, ces forçats du verbe s’inventent toute une série de petits rituels. Il y a ceux qui cherchent des encouragements auprès de leurs proches, de leur entourage en ligne, voire même auprès de parfaits inconnus sur les réseaux sociaux. Il y a ceux qui s’accordent des petites récompenses quand ils parviennent à se remettre à écrire. Il y en a qui se fixent des objectifs de productivité, par exemple d’écrire un certain nombre de mots par jour, ou d’achever un chapitre dans un temps donné. Et puis il y a tous ceux qui participent à des événements collectifs, comme le Nanowrimo, afin de s’inciter à pondre une grande quantité de texte en peu de temps.

Personne ne vous oblige à écrire

À chaque fois, cela donne l’impression que ces auteurs se comportent comme s’ils étaient les hackers de leur propre cerveau. Ils cherchent à se leurrer eux-mêmes, à faire usage de techniques de manipulation afin qu’ils parviennent à vaincre l’inertie et à reprendre la plume. Lorsque l’envie d’écrire n’est pas au rendez-vous, on tente différentes approches pour qu’elle revienne.

Il n’y a pas de mal à chercher à se motiver, bien sûr, et si pour vous, cela marche mieux quand ça prend une tournure un peu ludique, pourquoi pas ? Cela dit, si les symptômes persistent et que vous passez votre temps à vous encourager vous-même avant d’écrire chaque mot, comme dans un marathon spécial troisième âge, peut-être est-ce le signe qu’il faut prendre un peu de recul et vous interroger sur ce que vous souhaitez vraiment.

Personne, on l’a dit, ne vous oblige à écrire. Si l’appel de votre écran large ou de votre console de jeu est irrésistible, c’est peut-être qu’après tout vous préférez regarder des séries ou jouer aux jeux vidéo plutôt qu’écrire. Il n’y a pas de mal à ça. Écrire, c’est quelque chose qui réclame des efforts, un engagement sur la durée, et qui offre peu de gratification à court terme. Ce n’est pas pour tous les goûts, et personne ne pourrait vous reprocher de réaliser que finalement, ça n’est pas votre manière préférée d’occuper votre temps.

Si, par contre, vous avez le feu sacré, que rien ne vous comble autant que la littérature, dans ce cas, cessez de voir l’écriture comme un effort auquel vous devez vous astreindre et commencer à la voir comme un plaisir que vous vous réjouissez de retrouver. Après tout, être capable d’extérioriser sa créativité, c’est une chance immense, qui mérite qu’on s’y consacre avec passion et dans la continuité. Oui, ça peut représenter beaucoup de travail, mais c’est un travail gratifiant, qui vous grandit et dont vous pourrez savourer les fruits pendant des années.

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – le crime

Apprends à accepter la critique

blog apprends critique

Un texte littéraire, je l’ai déjà dit, n’existe que dans le frottement entre l’auteur et un (ou si possible plusieurs) lecteurs. La littérature, ce n’est pas seulement un texte, c’est un texte qui est lu, par quelqu’un d’autre que celle ou celui qui l’a écrit.

Et l’infinie variété de l’espèce humaine étant ce qu’elle est, bien souvent, les lecteurs vont avoir un point de vue bien à eux sur ce que vous avez écrit, celui-ci va même parfois se préciser pour prendre la forme d’une opinion, et oui, de temps en temps, ils n’aimeront pas ce qu’ils ont lu, ou, pour le moins, ils resteront sceptiques, ou exprimeront des réserves. Et oui, de temps en temps, ils vous en feront part, et pas toujours en faisant preuve d’autant d’égards que vous pourriez le souhaiter. Dans certaines occasions, ça peut être brutal.

Et vous savez quoi ? C’est comme ça, il faut vous y faire.

Oh oui, c’est douloureux. Bien entendu, voir des mots que l’on a consacré tant d’efforts à aligner les uns derrière les autres être critiqués sans aucune pitié, c’est désagréable. Constater que ces personnages que l’on aime tant peuvent être détestés par d’autres, c’est un crève-cœur. Mais c’est tout bonnement le prix à payer lorsque l’on choisit de publier ses écrits. Un livre n’appartient pas longtemps à son auteur. Dès qu’il est libéré, offert à la curiosité du monde, il est comme un canari qui s’enfuit par la fenêtre et on ne saurait décider de sa trajectoire. Les lecteurs en font ce qu’ils veulent, en pensent ce qu’ils veulent, c’est ainsi.

C’est tout bonnement inévitable. En-dehors des propos insultants ou délibérément blessants, qui n’ont pas d’autre raison d’être que de nuire, toutes les critiques sont légitimes. C’est quelque chose qu’il faut se verrouiller dans le crâne. Un lecteur n’a pas aimé votre bouquin ? Il a détesté le personnage dont vous êtes le plus fier ? Il n’a rien compris à votre intrigue ? Il a jugé que la manière dont vous avez traité vos thèmes est révoltante ? Il critique le cœur de votre histoire alors que tout indique qu’il ne l’a pas vraiment comprise ? C’est son droit le plus strict. Les lecteurs ne sont pas là pour vous encourager, juste pour vous lire et, dans le meilleur des cas, dire si ça leur a plu.

Tout ce que vous pouvez faire, c’est vous montrer gracieux, et accepter toutes les critiques avec élégance, en remerciant celles et ceux qui les ont formulées d’avoir pris le temps de vous lire et d’exprimer leur point de vue, car ne vous y trompez pas, c’est un cadeau magnifique. Même si c’est très tentant, à moins qu’on vous pose des questions, ne cherchez pas à vous justifier, ne tentez jamais de contre-argumenter face aux critiques, surtout n’allez pas prétendre que vos critiques sont jaloux ou qu’ils n’apprécient pas vos écrits parce qu’ils ne comprennent pas votre style. Votre argument, c’est votre roman. S’il n’a pas plu, rien de ce que vous pourrez dire n’y changera rien.

Alors léchez vos plaies, et profitez de ces moments. Outre la joie d’être lu, vous recevez quelque chose de précieux, même si c’est parfois en pleine figure : des retours. Il est très rare qu’une réaction tombe de nulle part. Même une critique qui ne semble pas constructive peut être précieuse. Si un lecteur vous dit qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas avec votre intrigue ou avec vos personnages, il aura presque certainement raison, même si son diagnostic en lui-même n’est pas tout à fait correct. Un lecteur vous dira peut-être que votre style l’a empêché de prendre vos personnages au sérieux : il a peut-être tort, si ça se trouve c’est la construction dramatique qui est en faute, et pas le style, mais ce qu’il faut retenir, c’est que quelque chose dans vos personnages n’a pas convaincu, et qu’il faudra faire mieux la prochaine fois.

Parfois, deux remarques de lecteurs semblent s’annuler, ou sont en contradiction l’une avec l’autre. Le personnage le plus détesté de l’un est le préféré de quelqu’un d’autre. Si vous le pouvez, interrogez-le sur les raisons qui les ont mené à forger leur avis, et retenez tout ce qui peut vous être profitable pour progresser, en laissant de côté le reste.

Quand un roman est terminé, il n’y a plus rien à faire, à part un autre roman. En général, c’est peu après qu’un livre est achevé qu’on comprend finalement comment on aurait dû l’écrire depuis le début. Gardez tout ça en vous, faites la somme des retours, des critiques et des avis recueillis, et servez-vous en pour que votre prochaine histoire soit encore meilleure.

Pour un auteur, il y a un examen de conscience à faire, en particulier si vous avez du mal à encaisser la critique. Si vous vous sentez agressés par toutes les opinions négatives sur vos écrits, si les réserves exprimées vous paraissent systématiquement illégitimes, si vous voyez dans les conseils, les opinions, une quelconque forme de contrainte, de la méchanceté, la volonté de vous nuire, peut-être tout simplement que vous n’êtes pas fait pour écrire.

Présenter ses œuvres au monde, ça réclame du cran, de la confiance en soi, un peu d’inconscience parfois. Si vous n’avez pas ce courage, si les retours que vous recevez sont difficiles à vivre, peut-être serait-il plus sage de vous épargner ces épreuves et de vous trouver une autre occupation. Parce que soyez-en sûrs : les gens vont continuer à avoir des opinions et le monde ne va pas s’arrêter de tourner pour vous. Les retours des lecteurs font partie intégrante du processus d’écriture, on ne peut pas faire sans.

En fait, c’est élémentaire. Vous ne voulez pas d’avis ? Ne publiez pas. C’est aussi simple que ça. Et si vous avez choisi de publier, même si c’est parfois désagréable de recueillir des impressions qui peuvent vous déstabiliser, tirez-en le meilleur. En littérature, rien n’est jamais parfait, il y a toujours quelque chose à améliorer. Donc acceptez la critique, c’est une aubaine.

Et pendant que vous y êtes, critiquez à votre tour. Vous avez lu un livre ? Exprimez votre opinion, publiez-là sur Amazon, sur Babelio, sur les réseaux, allez chercher l’auteur et dites-lui ce que vous avez pensé en bien ou en mal. Rien ne vous interdit d’être courtois et constructif, c’est même souhaitable, mais il est encore plus important d’être sincère. Flatter les gens pour être sympa, ça ne mène à rien, comme disait Lomepal : dites la vérité. Si vous avez trouvé qu’un roman était nul, cherchez à l’articuler de la manière la plus claire et articulée possible : vous aurez ainsi contribué à ce que le prochain bouquin de l’auteur soit meilleur.

⏩ La prochaine fois: Apprends à travailler

Apprends à écrire

blog apprends a écrire

On y est. Nous y voilà. C’est le centième article posté sur ce blog, en-dehors des critiques, des interviews et d’autres billets secondaires, et donc il est plus que temps pour moi, en ce lieu consacré à l’écriture, de me mettre à vous apprendre à écrire.

Je vous taquine. Bien sûr, vous savez déjà écrire. Pour certains d’entre vous, vous savez à peu près, comme moi, avec de grosses lacunes à combler et une belle marge de progression. D’autres s’en sortent bien mieux, que ce soit grâce à leur travail ou à leur talent, et d’autres encore sont des surdoués qui savent tous et ont tous les talents – que faites-vous sur ce blog, au fait ?

En réalité, j’aurais dû intituler ce billet « Apprends à apprendre à écrire. » Parce que oui, en littérature, comme dans toutes les autres formes d’expression artistique, il y a toujours des choses à perfectionner, des techniques à découvrir, des compétences à parfaire. Apprendre est un processus qui ne cesse qu’avec la mort. Vous souhaitez être auteur, pourquoi ne pas avoir l’ambition de devenir le meilleur auteur que vous puissiez être ?

Certains auteurs, qui ne manquent pas une occasion de défendre leur point de vue sur les réseaux, ne souscrivent pas à ce point de vue. Pour eux, la littérature est quelque chose de si personnel qu’elle échappe à tout jugement de valeur. Ils estiment que chacun doit être libre d’écrire ce qu’il veut et comme il veut, qu’il n’existe aucune règle à suivre, et que toute tentative de corriger, de conseiller un auteur, ou simplement d’émettre un point de vue est une violation de sa créativité personnelle, accueillie dès lors avec hostilité.

Selon moi, ceux qui pensent cela ont à la fois raison et tort.

Ils ont raison parce que oui, chaque personne qui écrit procède comme elle veut, choisit les mots qu’elle veut, traite les thèmes qu’elle veut et met en scène les thèmes qu’elle veut pour raconter les histoires qu’elle veut, auxquelles elle donne la structure qu’elle veut. En littérature, il n’y a pas de lois, il n’y a pas de crime, et si le but poursuivi se limite au simple plaisir d’écrire, pour son épanouissement personnel, sans chercher la satisfaction des lecteurs, personne n’a quoi que ce soit à y redire. Quand mes enfants prennent place devant le clavier d’un piano et frappent les touches au hasard, juste pour éprouver la satisfaction de faire naître des sons, je ne les gronde pas sous prétexte qu’ils ne connaissent rien au solfège.

Par contre, ce qu’ils produisent n’est pas de la musique, et ce que produirait un auteur qui écrirait n’importe comment, sans rime ni raison, ne serait pas de la littérature.

Quand Ornette Coleman a inventé le free jazz, il a commencé par prendre le temps d’étudier attentivement la théorie musicale et l’harmonie. Au final, il a fait naître un type de musique que les non-initiés auront peut-être du mal à distinguer des tâtonnements aléatoires de mes enfants, mais pour y parvenir, Coleman a dû oublier une quantité considérable de techniques et d’informations sur la musique, dans le but de s’en affranchir et de créer quelque chose de nouveau, délibérément. La liberté, mais en pleine connaissance des lois de la musique.

Un peu de la même manière, Jackson Pollock a commencé par étudier de manière très formelle la peinture murale, la sculpture et les arts folkloriques amérindiens avant de mettre sur pied, en pleine conscience, une peinture expressionniste basée sur des jets de peinture sur la toile, qui semblent aléatoire. Comme Ornette Coleman, Pollock savait exactement ce qu’il faisait, quelles règles il avait l’intention de respecter, et quelles autres il souhaitait oublier.

On le voit bien à la lumière de ces exemples : ce n’est pas un hasard si le mot « art » vient du latin « ars », qui signifie « habileté, connaissance technique. » L’art, ça n’est pas seulement faire tout ce qui nous passe par la tête. C’est s’appuyer sur le travail de celles et ceux qui nous ont précédé pour raffiner son expression, la perfectionner, lui donner la meilleure forme possible. La littérature ne fait pas exception.

Si vous écrivez, vous êtes dans la même situation que moi : des dizaines de milliers d’auteurs sont meilleurs que vous. La probabilité que vous soyez un prodige, dont l’œuvre est une germination spontanée, inégalée et imperfectible, est très proche de zéro. Dans le passé, des génies en ont oublié plus sur la littérature en un mois que vous n’en apprendrez pendant toute votre vie. Pourquoi ne pas se hisser sur les épaules de ces géants pour, grâce à eux, voir un peu plus loin ?

Oui, l’humilité, c’est aussi, parfois, une qualité qui peut aider un auteur.

Jetez donc un œil attentif aux différents conseils que l’on peut trouver au sujet de la littérature. Pour l’essentiel, ils se recoupent assez souvent. Apprenez à charpenter une intrigue, ce que c’est qu’un personnage, à quoi sert un thème, comment se débrouiller avec l’exposition. Prenez connaissance de quelques principes célèbres de l’écriture, comme « Montrer plutôt que raconter », « Tue tes chouchous » ou encore le fameux « Fusil de Tchekhov. » Jetez un coup d’œil à ma liste d’articles : j’ai abordé la plupart de ces sujets. D’autres que moi en ont parlé et en parlent encore, mieux ou différemment.

Ces principes, ces techniques, existent parce qu’ils fonctionnent. Ils ont été mis à l’épreuve par des milliers de romanciers, dans des milliers de romans, et ont donné de bons résultats. Comme le contrepoint ou la théorie des couleurs, dans d’autres arts, elles constituent des bases solides sur lesquelles vous pouvez asseoir votre créativité et en libérer tout le potentiel.

Toutes ces règles, prenez en connaissance, apprivoisez-les, essayez-les, tordez-les, ignorez-les si vous le devez. Il ne s’agit pas des commandes d’un langage informatique : ce sont des suggestions, des sentiers tracés dans la jungle de la créativité, qui permettent de se repérer et de tracer son propre chemin. D’autres cultures, d’autres époques, avaient une esthétique différente et avaient foi en d’autres règles, et même les créateurs d’aujourd’hui s’autorisent à tordre le cou aux vaches sacrées, au besoin : les mythes antiques n’ont ni descriptions, ni dialogues ; les contes n’ont rien qu’on puisse réellement identifier comme des personnages ; il existe apparemment des feuilletons chinois comme « Doupo Cangqiong » dans lesquels chaque personnage est partie prenante dans quatre ou cinq intrigues différentes, ce qui paraît un peu confus à nos yeux d’occidentaux ; lorsque le scénariste Russel T. Davies a repris la série britannique « Doctor Who », il a délibérément piétiné la règle du « fusil de Tchekhov » à plusieurs reprises, sortant des révélations de son chapeau, parce qu’il estimait que parfois, la surprise doit l’emporter sur la construction dramatique.

Bref, les lois de la littérature sont davantage un genre de lignes de conduite que de véritables règles. Mais elles ne sont pas arbitraires pour autant et ne sortent pas de nulle part. S’astreindre à les suivre, c’est bien souvent un moyen de repérer les failles d’un texte et de parvenir à les combler, bref, de mieux écrire, et de satisfaire encore plus les lecteurs.

Si vous avez l’ambition d’ignorer une de ces règles, de la trahir ou de la modifier, ne le faites pas par ignorance, mais en toute connaissance de cause, en anticipant ce que cette décision aura comme conséquences sur votre texte, afin de produire l’effet que vous désirez. Oui, on peut très bien rédiger une histoire sans personnages, sans dialogue, sans structure, sans thème, ou tout est raconté et où l’action est constamment interrompue pour laisser la place à de l’exposition, mais il faut le faire délibérément. Et si votre texte ne fonctionne pas, s’il est bancal, s’il est incompréhensible ou déplaît aux lecteurs, reprenez-le et demandez-vous si certaines des lois que vous avez choisi de briser n’étaient pas, finalement, nécessaires.

⏩ La semaine prochaine: Apprends à accepter la critique

Apprends à lire

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Maintenant que vous savez qui vous êtes, il est temps de reprendre les bases dans un autre domaine : l’apprentissage de la lecture.

Oh, bien sûr que vous savez lire. Je le sais bien, que vous n’avez pas demandé à un de vos proches de lire pour vous ce billet à haute voix, sous prétexte que vous n’avez jamais trouvé le temps de vous initier à l’alphabet. Et oui, je suis parfaitement conscient qu’en règle générale, celles et ceux qui ont l’ambition d’écrire sont de grands amoureux de la lecture, voire même des dévoreurs de livres.

Un auteur, après tout, pour emprunter une remarque formulée ici par Carnets Paresseux, est toujours un lecteur, ne serait-ce que de ses propres écrits.

Donc non, il ne s’agit pas ici de revenir sur les mécanismes de base de la lecture, mais simplement de prendre conscience qu’il existe une manière spécifique d’aborder les livres des autres qui est profitable aux écrivains, et qui les aide, au final, à rédiger leurs histoires à eux. Pour le dire en quelques mots : un auteur, ça ne lit pas comme les autres gens. Pour lui, pour elle, la lecture est un prolongement de l’écriture, une démarche parallèle, féconde, qui s’en nourrit et qui la nourrit en retour. Malgré tout, il est étonnant de constater le nombre d’auteurs qui ne savent pas lire comme des auteurs, et pour qui toute cette démarche est si étrangère qu’elle n’a tout simplement jamais traversé leur esprit.

J’avais ici, sur ce blog, été approché par une personne qui se présentait comme une autrice et qui avait abondamment commenté un article où, déjà, je recommandais aux auteurs de lire pour enrichir son vocabulaire : elle m’avait rétorqué qu’elle ne lisait pas tant que ça, et que pour elle, rien ne valait les séries et les dessins animés pour étoffer son vocabulaire. L’idée d’encourager les auteurs à la lecture lui semblait « élitiste. » Dans le même ordre d’idée, je me souviens aussi d’un dialogue sur un réseau avec une autrice qui lisait énormément de romans, mais ne s’aventurait jamais en-dehors d’un genre spécifique, la romance, dont elle confessait d’ailleurs se lasser, mais sans que naisse pour autant la curiosité d’aller voir ailleurs.

Pour moi, ces auteurs passent à côté de quelque chose.

Lire comme un auteur, c’est lire pour approfondir son rapport à l’écriture. C’est lire pour en tirer des leçons. Chaque livre est comme une rencontre, et chacun a quelque chose à nous apporter. Même un roman médiocre dans son ensemble peut avoir des qualités dont on peut être tenté de s’inspirer, ou simplement des leçons à en tirer, des erreurs à éviter, par exemple, face auxquelles on décide d’être plus vigilant.

En fonction de vos points faibles en tant qu’écrivain et des qualités de l’auteur du roman que vous prenez en main, vous pouvez vous enrichir sur différents plans : ça peut être le style qui vous charme, la manière dont l’auteur manie le vocabulaire comme un instrument de haute précision, l’efficacité de ses phrases, l’émotion qui se dégage de ses descriptions ; vous pouvez être sensible à sa maîtrise de la structure, la manière dont il transmet l’exposition, dont il construit le suspense, dont il amène le lecteur à ressentir des émotions spécifiques à des moments donnés ; ce peuvent être les personnages qui retiennent votre attention, et la façon dont chacun est singulier, compréhensible, cohérent sans être prévisible ; vous pouvez également être intrigué par la manière dont les thèmes sont traités et intégrés au récit, dont l’auteur construit ses dialogues, dont il déploie son imaginaire, ou des dizaines d’autres éléments constitutifs du récit.

En clair, vous êtes là pour voir un maître à l’œuvre dans ce qu’il fait de mieux et tenter de comprendre comment il s’y prend, en espérant pouvoir vous perfectionner dans ce domaine. La finalité de tout ça n’est pas d’imiter l’écrivain dont vous lisez les mots : ces techniques que vous allez repérer, vous allez les mettre à votre sauce, les détourner, les utiliser pour servir votre écriture à vous, et pas pour singer ce qui existe déjà. Malgré tout, être le témoin d’une technique d’écriture qui fonctionne peut vous inspirer à en développer une similaire, qui soit adaptée à vous et à votre projet.

Pour y parvenir, deux conseils : lisez lentement et avec un crayon en main. Vous êtes là pour apprendre, pas pour vous divertir (même s’il n’est pas interdit de s’amuser au passage) : l’histoire que vous allez lire va réclamer toute votre attention et une bonne dose de concentration, afin de ne pas vous contenter de vous laisser absorber par l’histoire, mais de parvenir à la démonter pièce par pièce, d’en découvrir les rouages, le fonctionnement du moteur et tous les secrets. C’est ce que les ingénieurs appellent le retroengineering, discipline qui consiste à obtenir une compétence nouvelle en analysant le fonctionnement d’une machine dans la fabrication de laquelle la technique en question a été analysée.

Vous souhaitez comprendre comment Dostoïevski fait pour jongler avec tous ses personnages, comment Edgar Allan Poe parvient à installer de la tension dans ses récits, comment Charles Bukowski construit son style débridé ? Devenez leur élève, lisez leurs mots, voyez comment ils s’en servent, soulignez les passages importants, prenez des notes dans les marges – laissez des points d’interrogation, éventuellement, si quelque chose vous laisse perplexe et mérite d’être repris plus tard. Si c’est votre inclination, vous pouvez aussi vous faire des fiches, jeter sur le papier quelques leçons apprises lors de vos lectures, des principes auxquels vous allez tâcher, à l’avenir, d’être plus attentifs.

Ça, c’est la phase exploratoire. Mais les livres des autres peuvent aussi jouer un rôle plus immédiat dans notre écriture. Il y a la technique du livre de démarrage, dont j’ai déjà parlé ici. Et puis si un roman vous a impressionné, s’il vous a inspiré, si vous avez trouvé sa lecture exemplaire ou particulièrement instructive, gardez-le à portée de main, et ouvrez-le pour vous en imprégner à nouveau dès que vous ressentez un blocage.

Lire comme un auteur, en-dehors de ça, c’est aussi savoir choisir. En d’autres termes : opérer une sélection de lectures qui vous servent, vous et votre muse. On l’a compris, cela peut vouloir dire que vous allez chercher un auteur en particulier spécifiquement pour ses qualités, que vous souhaiter émuler. Mais cela implique aussi, bien souvent, de rompre avec vos habitudes. Si vous aimez les histoires de vampires, que vous ne lisez que des histoires de vampires et que vous projetez d’écrire une histoire de vampires, cela signifie qu’il est grand temps de lire tout autre chose que des histoires de vampires. Sinon, votre histoire de vampires ressemblera à toutes les autres histoires de vampires. Aérez-vous la tête, évitez l’asphyxie créative, et choisissez d’échapper à vos habitudes, si possible dans un genre qui ne vous est pas familier. Nourrissez vos romances de romans réalistes, votre fantasy de science-fiction, vos récits historiques de polars urbains. En laissant ces éléments extérieurs pénétrer dans votre tête, vous allez vous enrichir par la différence et devenir plus créatif et plus singulier.

Au passage, je ne peux que vous recommander de vous tourner vers les classiques. Ce n’est jamais un hasard si ces livres ont traversé les siècles. Même si vous ne vous sentez pas appelés par ce genre de lecture à priori, tentez de vaincre vos réticences : ils ont énormément de choses à nous apprendre.

⏩ La semaine prochaine: Apprends à écrire