Exposition: quelques astuces

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Comme dans tous les autres domaines de la création littéraire, une fois qu’on a maîtrisé les bases de l’exposition, il reste de la marge pour s’amuser et pour y injecter un peu de créativité, voire pour essayer des techniques qui sortent des sentiers battus.

Ci-dessous, vous trouverez un certain nombre d’approches qui vont un peu dans toutes les directions. Certaines d’entre elles vont peut-être vous correspondre et vous donner envie de les essayer. Vous trouverez également des conseils pratiques qui viennent préciser des points abordés dans les billets précédents consacrés à l’exposition ou au décor. En général, il s’agit soit de réduire la place occupée par l’exposition dans votre roman, soit de la rendre plus digeste pour vos lecteurs.

Apprendre à la traquer

Pour traquer sans relâche le genre d’exposition qui va plomber votre histoire, encore faut-il être attentif à certains signes. Comme toutes les maladies, l’exposition peut être repérée par des symptômes. En sachant les diagnostiquer lors des corrections de votre manuscrit, vous rendrez un service à vos lecteurs.

Un de vos personnages se lance dans un monologue où il parle de ses origines ? Il explique longuement son opinion au sujet de quelque chose qui n’est pas directement lié à votre intrigue ? Deux individus ont une longue conversation au sujet de choses qu’ils devraient déjà savoir ? Toute action est suspendue le temps que l’on décrive une espèce animale, une organisation, un drapeau, ou autre chose qui serait plus à sa place sur Wikipedia que dans un roman ? Rien ne se passe pendant plusieurs pages parce que d’énormes paragraphes plein d’explications ont pris la place de tout le reste ? C’est signe qu’il est temps de sortir le scalpel, d’amputer cette tumeur et de cautériser la plaie.

L’outrexposition

Pour certains auteurs, l’exposition est comme une drogue. Ils sont tellement enthousiasmés par le monde qu’ils ont inventé qu’ils souhaitent en révéler autant que possible à leurs lecteurs, même si, au passage, leur histoire doit en souffrir, alourdie par toutes ces explications. Si c’est votre cas, il existe une technique simple pour se désintoxiquer progressivement : se goinfrer.

En deux mots, il s’agit pour l’auteur de ne pas se retenir du tout. Vous avez élaboré un monde très complexe, plein de détails et d’inventivité ? Intégrez-le pleinement à votre roman, et sautez sur toutes les occasions que vous pouvez pour mentionner toutes les anecdotes et aspects remarquables liés à votre décor. Votre personnage croise une escouade de Chevaliers Nazatéens ? Ne manquez pas d’expliquer qu’ils portent des armures en forme de griffon, afin de commémorer la mémoire de leur fondateur, le Maréchal Nazate, surnommé « Le Griffon » en raison de son nez aquilin. Franchement, faites-vous plaisir.

Par contre, à la relecture, une fois que vous aurez constaté que votre histoire est paralysée par le poids des détails accumulés, comme les coquillages sur la coque d’un bateau, vous serez gentils de me débarrasser tout ça. Vous vous êtes fait plaisir, vous avez évacué ça de votre système, à présent il est temps de penser à vos lecteurs et à votre histoire, et de couper tout ce qui n’est pas nécessaire, c’est-à-dire pratiquement tout. L’anecdote sur les armures ? On s’en passera.

Le réservoir à exposition

Une autre approche pour combattre la même tendance fonctionne de la manière exactement inverse. Oui, écrivez tout ce que vous souhaitez au sujet de votre univers de fiction, par contre ne polluez pas votre histoire avec ça. Constituez un fichier distinct, voire plusieurs, toute une encyclopédie si vous voulez, avec des cartes, des arbres généalogiques et toutes ces choses que les auteurs de fantasy aiment tellement, et consacrez-y autant de temps que vous le souhaitez si ce genre d’activité vous amuse.

Par contre, le contact entre le texte de votre roman et ce réservoir à exposition est interdit. Pas d’emprunt, pas de copier-coller, pas de citation. Si votre histoire nécessite que vous fassiez référence à un aspect de votre univers, faites-le, d’une manière aussi brève que possible, puis refermez le réservoir à double tour avant d’en stériliser l’ouverture pour qu’aucune contagion ne soit possible. Traitez votre monde comme un agent pathogène qui ne doit pas être autorisé à contaminer votre histoire.

La clause du besoin

Pour limiter l’exposition, fixez-vous un critère simple et diablement efficace : celui du besoin. Ne laissez dans votre roman que les explications qui ont besoin d’être là, sans quoi votre histoire est incompréhensible. Pas ce qui vous fait plaisir, pas ce qui vous intéresse, pas ce dont vous avez envie : uniquement ce dont votre narratif a besoin, même si pour cela vous devez vous faire violence.

Vous serez étonné de constater à quel point il y a peu d’information qui est indispensable à la compréhension d’une histoire. Les lecteurs sont capables de comprendre les enjeux dramatiques d’une scène à partir de très peu d’indices. Le héros est poursuivi par une foule de gros types en colère qui veulent lui faire la peau pour se venger ? Est-ce réellement nécessaire de savoir comment ces poursuivants s’appellent, de quel groupe ils font partie, ou même la nature du différend ? Doit-on rappeler, à ce sujet, que dans « Le Procès » de Franz Kafka, le lecteur n’apprend jamais de quoi Joseph K. est accusé ?

La nature des relations entre les personnages, c’est important ; les actions des protagonistes sont importantes. Tout le reste, presque tout ce qui constitue le décor, en réalité, ça n’est pas grand-chose de plus que de la décoration. L’action d’abord, les explications ensuite : voilà une règle simple à observer quand on écrit un roman. Et bien souvent, on découvre que les explications ne sont en réalité pas aussi nécessaires que nous le pensions.

Arriver tard, partir tôt

Une approche astucieuse qui permet de se passer d’exposition, c’est de laisser à celle-ci aussi peu d’espace vital que possible pour proliférer. Une bonne manière de s’y prendre réside dans la façon dont on découpe les scènes. Ne laissez pas de graisse, coupez tout près du muscle : commencez les scènes aussi tard que possible pour que l’intrigue soit compréhensible, et interrompez-les aussi vite que possible.

De cette manière, vous ne laisserez pas le temps à l’exposition de montrer le bout de son nez. Le héros poursuivi par une bande d’enragés dont on parlait plus haut ? Entamez cette scène en plein milieu de la course-poursuite, et mettez-y un terme dès que le protagoniste parvient à échapper à ses poursuivants. De cette manière, vous aurez épargné au lecteur de longues explications sur les causes et les conséquences de cette séquence, alors qu’en réalité, seule l’action elle-même a de l’importance, en l’occurrence.

L’exposition comme la révélation d’une énigme

Pour rendre l’exposition plus digeste, c’est souvent une question de savoir avec quels autres ingrédients vous avez l’intention de la mélanger. Mettons que, très tôt dans votre roman, vous installiez une question dans l’esprit du lecteur – voire même toute une série de questions. Pourquoi le Professeur Küng a une large cicatrice sur le front, qu’il semble vouloir dissimuler ? Et que s’est-il passé entre lui et la directrice Kellner pour qu’ils ne communiquent plus que via des intermédiaires ?

Si les questions que vous parvenez à susciter chez le lecteur sont suffisamment intéressantes, celui-ci ne sera plus allergique à l’exposition. Au contraire : il sera demandeur, parce que dans ce cas, l’exposition sera devenue la réponse à des questions qu’il se pose déjà et dont il est curieux de connaître la réponse.

Parfois, il ne s’agit même pas d’une énigme, mais simplement d’une thèse. Entamez votre roman par une phrase du genre « Cette ville n’avait plus rien à voir avec ce qu’elle était auparavant » et vous lancerez les lecteurs sur la trace de tous les indices qui confirment ou qui infirment cette théorie.

L’exposition mystère

Parfois, il n’y a pas de réponse. Accueillez le mystère.

Celui qui veut tout savoir

Pour vous faciliter la vie lorsque vous estimez devoir introduire une grande quantité d’information dans l’esprit de vos lecteurs, appuyez-vous sur un allié. Il suffit qu’un de vos personnages, si possible même le protagoniste de votre histoire, soit un assoiffé de connaissance. Débrouillez-vous pour en faire quelqu’un qui a besoin de tout savoir, qui veut toutes les réponses, qui démontre en toutes circonstances une envie inextinguible de comprendre tout ce qui se passe autour de lui. Si vous pouvez vous appuyer sur un personnage de ce genre, il vous sera plus facile de justifier une bonne partie de l’exposition que vous infligerez aux lecteurs.

C’est encore mieux, naturellement, si cet individu affamé de savoir doit lutter pour obtenir les réponses à ses questions. À ce moment-là, on quitte l’exposition proprement dite pour entrer dans le conflit, et le conflit c’est le drame, et le drame c’est l’intérêt du lecteur, et l’intérêt du lecteur c’est magnifique.

Si vous ne voulez pas transformer votre protagoniste en Madame-Je-Sais-Tout, pourquoi ne pas opérer la même manœuvre, mais avec un personnage proche, qui sera à même de répondre à ses questions en cas de besoin.

La mini-exposition

Si vous ne parvenez pas à vous débarrasser de l’exposition, essayez au moins d’en réduire la taille. Vous n’arrivez pas à vous faire exterminateur, devenez rétrecisseur de tête. Interdiction de consacrer des paragraphes entiers à expliquer des trucs qui n’intéressent que vous : fixez-vous une limite arbitraire, par exemple deux phrases par page, si possible des phrases courtes. Vous n’y arriverez pas toujours, et ça n’est pas bien grave, mais ça vous fera adopter de bons réflexes. Mieux vaut une formule courte et mémorable qu’une longue explication que personne ne va lire.

C’est d’ailleurs comme ça que les gens conçoivent la plupart des choses dans le monde réel : si on devait leur demander de décrire un pays, une personne, une organisation, ils vous sortiraient probablement une seule phrase, qui contient au maximum deux informations. (« Le gars de la compta ? C’est le maniaque qui aligne ses crayons, non ? », « Je vous présente la Nouvelle Église du Cosmos : ils s’affichent comme une religion honorable mais en vrai ils adorent juste les soucoupes volantes. »)

Si vous estimez que cette approche manque de subtilité, vous n’avez pas tort mais ça n’est pas grave. C’est sur la longueur que vous allez pouvoir apporter de la finesse, à travers l’intrigue et les actes des personnages. Nul besoin d’apporter au lecteur toutes les nuances possibles et imaginables dès l’instant où vous introduisez un nouveau concept. Bâtissez votre décor brique après brique dans l’esprit du lecteur.

L’exposition comme histoire

On l’a dit : ce qui est embêtant, avec l’exposition, c’est qu’elle interrompt la narration pour la remplacer par des explications. Ce n’est pas du tout une fatalité, cela dit. Et si vous décidiez de traiter votre exposition comme une histoire en elle-même, avec introduction, montée en intensité dramatique, résolution, et toutes ces autres choses délicieuses qui vont avec les histoires bien racontées ?

En d’autres termes, plutôt qu’expliquer, montrez à vos lecteurs ce que vous souhaitez leur transmettre dans le cadre d’une véritable scène. Il peut s’agir d’un insert au milieu d’un chapitre, qui nous transporte dans d’autres lieux, d’autres temps et avec d’autres personnages, voire même, de manière très classique, d’un simple flashback, soit une scène qui montre aux lecteurs ce qui s’est passé avant le temps principal du récit. De cette manière, vous enjambez les principaux problèmes posés par l’exposition.

Cela dit, même si cette approche est élégante, il ne faut pas en abuser : impossible d’expliquer de cette manière chaque aspect de votre décor, sans quoi vous allez continuellement interrompre votre histoire avec des digressions et vos lecteurs vont perdre le fil. À moins que vous ne souhaitiez rédiger le « Tristram Shandy » du 21e siècle, mieux vaut avoir la main légère avec cette technique, et se limiter à un à trois usages sur l’ensemble du roman.

Au moins, faites en sorte qu’on s’amuse

Si vraiment, vous avez le sentiment que votre roman ne peut pas se passer d’exposition, et qu’aucune des techniques passées en revue ci-dessus pour limiter les dégâts ne parvient à vous convaincre, la moindre des obligations que vous devez à vos lecteurs est de rendre celle-ci aussi divertissante à lire que possible. En clair : si vous forcez votre lectorat à s’envoyer contre sa volonté une grosse masse d’explications, faites au moins un effort pour rendre celle-ci digeste, voire même aussi amusante à lire qu’il est humainement possible.

C’est ce que fait Arundhati Roy dans cet extrait du « Dieu des petits riens », un passage si brillamment écrit qu’on en oublie qu’il s’agit de pure exposition :

« Murlidharan était nu comme un ver, à l’exception d’un sac en plastique cylindrique que quelqu’un lui avait enfoncé sur la tête et qui lui faisait une toque de cuisinier transparente à travers laquelle il continuait de voir défiler le monde, vision certes imparfaite et déformée, mais nullement limitée. L’eût-il voulu qu’il aurait été bien incapable d’enlever son couvre-chef : il n’avait plus de bras. Il se les était fait arracher par un obus à Singapour en 1942, une semaine à peine après s’être enfui de chez lui pour s’engager dans les unités combattantes de l’armée indienne. »

Pas d’exposition

C’est la dernière possibilité que j’aborde dans ce billet, l’aboutissement de toutes les autres, et en même temps la plus radicale : pourquoi ne pas renoncer complètement à l’exposition ?

Ce choix est plus compliqué à mettre en œuvre pour un auteur que déconcertant pour le lecteur. Ce dernier s’y retrouvera forcément si les enjeux dramatiques sont clairs : pour lui, peu importe les origines du contentieux entre deux personnes, la nature exacte de leur lien où la manière dont ceux-ci prennent pied dans le monde de fiction qui leur est présenté. Seuls comptent les relations présentes entre les personnages, la manière dont ils agissent et les conséquences de leurs actes.

Ainsi, écrire un roman qui ne fait référence à aucun contexte en-dehors de ce qui est directement observé par les personnages au sein de l’histoire n’est pas si difficile. En revanche, pour que ça fonctionne, il est nécessaire de tout prévoir en amont, et surtout, de se cantonner à un type d’intrigue capable de supporter cette absence de décor. Oui, vous pouvez raconter sans exposition le parcours de mort d’un pistolero au sein d’un désert post-apocalyptique. En revanche, si vous ambitionnez de rédiger une histoire autour des intrigues de palais à la cour de Louis XIV, vous allez avoir besoin d’exposition, et même de beaucoup d’exposition.

Mais songer à y renoncer complètement reste une option viable, ne serait-ce qu’à titre d’exercice intellectuel. Parce que cela vous force à vous demander, chaque fois que vous avez recours à cette technique, si c’est vraiment nécessaire. Libre à vous de contester la pertinence de ma statistique, mais dans quatre cas sur cinq, les choses dont vous pensez qu’elles nécessitent une explication pourraient s’en passer.

⏩ La semaine prochaine: Les recherches

 

 

5 réflexions sur “Exposition: quelques astuces

  1. Haha, on sent au ton de cet article un certain lâchage sur le sujet 😉
    Ce qui est drôle, c’est que tes contre-exemples me poussent justement à trouver que l’exposition c’est bien aussi : je n’ai pas réussi à lire plus de 50 pages du Procès parce que je n’y comprenais rien, et le pistolero m’a exaspérée tout du long pour la même raison. Bon, après ça dépend des goûts – et c’est sûr qu’il y a aussi beaucoup d’abus sur l’exposition.
    J’aime bien en tout cas certaines de tes suggestions (le personnage qui veut tout savoir par exemple, coucou Hermione / Samwell Tarly !), ça donne des idées

    Aimé par 1 personne

    • Ha! Oui, pour expliquer le « lâchage »: comme j’écris mes billets très vite, je ne suis pas toujours dans le même état d’esprit quand je les rédige et je n’ai pas le temps de fignoler ou de me fixer un ton qui soit un peu plus homogène, donc parfois, sans trop que je sache pourquoi, ça sort de manière un peu plus désinvolte, comme ici 🙂

      Eh oui, bien sûr, l’exposition c’est indispensable, comme le sel en cuisine. Cela dit, c’est vraiment important de ne pas renverser la salière dans le plat.

      Aimé par 1 personne

  2. Merci pour cet article ^^
    Je suis une grande adepte de la clause du besoin, j’ajouterai même qu’on peut se limiter aux informations nécessaire pour comprendre le chapitre ou la scène immédiate, quitte à y revenir plus tard pour ajouter des détails.

    Aimé par 1 personne

  3. Pingback: Tous les articles | Le Fictiologue

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