Les n’avait

Pour conclure cette série sur le hors-champ, deux mots rapides de mise en garde sur ce que j’appelle les « n’avait ». Et oui, le fait que ce mot sonne comme le nom d’une plante potagère à la mauvaise réputation n’est pas un hasard. À l’instar du navet, le n’avait a un goût peu agréable et comme lui, il se cultive en champs.

Attention, il se peut qu’ici, je me montre un peu indélicat (et de mauvaise foi).

Un n’avait, c’est quoi ? Pour moi, ce mot décrit toutes les phrases ou un auteur, par le biais d’une narration omnisciente, insère de l’exposition (du hors-champ de contexte) alors qu’il aurait pu être plus élégant d’insérer les mêmes informations dans le champ narratif. Pourquoi est-ce que j’appelle ça des n’avait ? Parce que ça ressemble à ça :

En garant sa voiture, il réalisa que la première neige n’avait pas eu le temps de fondre. Cette fin d’hiver n’avait pas grand-chose à offrir, dans cette petite ville où le ciel était toujours gris. Chef-lieu régional, celle-ci n’avait pas beaucoup d’attrait pour les touristes, en particulier depuis la crise qui avait transformé ses vitrines en façades mortes. Avant d’entrer, il essuya ses pieds sur le paillasson qu’il avait acheté au magasin de bricolage : ses bottes avaient été mouillées par la neige.

OK, j’admets que c’est peut-être un peu caricatural, mais des bouquins entièrement écrits comme ça, j’en ai lu pas mal, et c’est horripilant. Dans chaque phrase, des verbes en « n’avait », en « était » en « faisaient » viennent s’attacher à l’action, comme une foule d’infobulles chargées d’expliquer au lecteur d’innombrables détails dont il n’a rien à faire. Le résultat est pesant, stérile et rasoir.

Les n’avait, surtout quand il y en a beaucoup, c’est un peu comme si le hors-champ était en lutte ouverte contre le champ, comme si une partie du texte voulait aller de l’avant et que le reste l’en empêchait. Alors que le lecteur souhaite juste qu’on lui raconte une histoire, chaque phrase ou presque est vérolée par de l’exposition, sans fin, des détails à n’en plus finir, qui neuf fois sur dix n’ont aucun impact sur l’intrigue. Je vous en supplie : n’écrivez pas comme ça. Un n’avait de temps en temps, pourquoi pas, mais des champs entiers, c’est indigeste.

J’ai déjà eu l’occasion de le dire : les lecteurs veulent qu’on leur raconte une histoire, ils ne souhaitent pas participer passivement à une visite guidée de votre univers de fiction. J’ai tendance à penser qu’un élément d’exposition hors-champ qui n’est pas indispensable à l’intrigue est superflu, et ne devrait pas survivre à une relecture critique du premier jet. Quant à celles et ceux qui plombent leurs textes de pages entières de n’avait, je ne peux que lever les mains au ciel et leur demander : pourquoi ?

Surtout qu’il ne s’agit pas d’une fatalité. Si, vraiment, vous tenez tant que ça à mentionner cette foule de détails barbants à vos lecteurs, il est tout à fait possible d’en intégrer un certain nombre de manière plus subtile dans l’action, par exemple sous la forme de hors-champ suggéré. Le ton de votre histoire sera plus actif et moins rébarbatif, cela prendra moins de place de dire la même chose et vos lectrices et lecteurs n’auront pas l’impression de participer à une balade touristique. Si on devait réécrire l’extrait ci-dessus avec ces enseignements en tête, ça ressemblerait à ça :

Lorsqu’il gara sa voiture, ses pneus tracèrent des sillons dans la neige mouillée. Une raison de déprimer supplémentaire, après toutes les vitrines condamnées croisées en route, sous cet éternel ciel gris : même la météo était en crise. En entrant, il laissa ses bottes à côté du paillasson, afin de laisser la neige fondre.

Les lecteurs ne sont pas stupides : un seul élément de description suffit à leur faire comprendre qu’une ville est en crise, ou que la neige, ça mouille. Il n’y a pas besoin d’en faire état explicitement. Quant à la provenance des bottes, c’est un détail aussitôt oublié, qui n’a aucune raison d’être à part de faire enfler le texte.

De manière générale, la narration omnisciente est un peu démodée, et si c’est le cas, c’est parce qu’elle sert trop souvent de prétexte à ces romans truffés de n’avait, qui ressemblent davantage à un tuto de jeu vidéo qu’à une histoire susceptible d’intéresser les lecteurs.

4 réflexions sur “Les n’avait

  1. Pingback: Le hors-champ : résumé | Le Fictiologue

  2. et pourtant … « elle n’avait des bagues à chaque doigt
    Des tas de bracelets autour des poignets
    Et puis elle chantait avec une voix
    Qui, sitôt, m’enjôla

    Elle n’avait des yeux, des yeux d’opale
    Qui me fascinaient, qui me fascinaient
    Y avait l’ovale de son visage pâle
    De femme fatale qui m’fut fatal »

    difficile de lutter contre les navets de Serge Reznavy !

    moi aussi, je manie la mauvaise foi… avec mauvaise foi 🙂

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