Critique: L’Exode

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Après deux siècles d’absence, les terribles Funestes sont de retour en Idalie. Ils se sont rendus responsables d’une éruption volcanique qui condamne les Cérasiens à fuir vers la capitale. Neph et Shéa escortent ces exilés et tentent de les protéger du danger. Au cours de ce voyage, ces deux héros et leurs alliés vont tenter d’échapper à différents périls, tout en apprenant à se servir de leurs pouvoirs magiques.

Titre : Neph et Shéa, tome 2 : L’Exode

Autrice : Aline Wheeler

Éditeur : Autoédité

Quelques précisions en préambule : c’est l’autrice elle-même qui m’a fait l’honneur de m’offrir ce livre, de me l’envoyer et de me le dédicacer, à la suite d’un tirage au sort sur son blog. Merci à elle pour ces moments de lecture.

Oui, il s’agit du deuxième tome d’une saga, dont je n’ai pas lu le premier volume, ce qui pourrait paraître handicapant, mais les premières pages du livre sont occupées par un résumé très complet du premier pan de l’histoire, qui permet, si on le lit attentivement, de se mettre dans le bain sans se sentir largué. C’est ce que j’ai fait et je n’ai jamais eu le sentiment d’être perdu dans l’intrigue, les personnages ou l’univers.

À noter encore qu’à la base, « L’Exode » ne rentre pas vraiment dans mon type de fantasy. L’univers dans lequel s’inscrivent les aventures de Neph et Shéa est riche, mais très classique, et peuplé de nombreuses figures imposées du genre : elfes, dragons, loups géants, vieux magicien sage, épée magique. Est-ce qu’on peut écrire un bon livre en se servant de ces éléments ? Bien sûr. Mais à titre personnel, j’avoue que je m’en suis lassé depuis longtemps et que j’attends quelque chose d’autre de la part d’un roman de fantasy écrit au 21e siècle. Il ne s’agit que d’une question de goût.

L’univers de « Neph et Shéa » est loin de n’être qu’une accumulation de clichés, cela dit. En particulier, le traitement de la magie, dans les différentes formes sous lesquelles elle se manifeste, représente un des attraits majeurs de l’œuvre, ce qui n’est pas étonnant quand on considère toute la somme de réflexion menée par l’autrice sur la question dans le cadre de son blog. On a affaire à un système cohérent, pensé dans toutes ses implications, et une partie significative du texte est consacrée à s’y intéresser et à en détailler les mécanismes.

Aline Wheeler a une belle plume, parfois un peu précieuse, mais sans lourdeurs, et ses raffinements sont toujours au service de l’histoire. Elle a un certain talent pour trouver le mot juste, un vocabulaire étendu mais jamais obscur, et elle pratique un beau langage, qui donne envie de se replonger dans le texte quand on reprend le livre en main. De la même manière, ses dialogues sonnent juste, et si certaines fois on peut leur trouver une tournure un peu académique, il s’agit clairement du meilleur choix pour l’histoire qu’elle est en train de raconter.

Ce livre n’est jamais aussi réussi que quand il ne se passe rien. Cela peut sembler être une remarque sarcastique, mais c’est tout le contraire : l’autrice excelle à dépeindre les petits moments de l’existence, ceux où on boit le thé, où on fume sa pipe, où l’on selle son cheval. Elle a un talent certain pour dépeindre les petites choses, dont elle tire les instants les plus savoureux de son histoire, et ce sont ces scènes tranquilles, doucement réalistes, qui ménagent les plus beaux moments pour le lecteur.

C’est en ce qui concerne les grandes choses que je suis davantage resté sur ma faim. J’ai beaucoup aimé l’idée de consacrer le début du livre a la fuite d’un peuple menacé, mais j’ai parfois estimé que le narratif manquait de substance.

Neph et Shéa 2

Si l’on considère le livre en tant que tel, « L’Exode » n’est pas exempt d’événements d’importance, mais il s’agit clairement d’une phase de transition entre l’action du premier tome et celle du livre suivant. Les personnages se préparent, ils apprennent des choses à leur sujet ou au sujet du monde, ils ont quelques déconvenues, et ils passent leur temps à attendre un événement qui ne se produit pas. La menace des Funestes, souvent mentionnée, n’a aucune existence concrète au sein du roman, et les personnages ne semblent pas particulièrement préoccupés par la situation, ce qui prive l’intrigue de tout le sentiment d’urgence qu’elle aurait pu contenir. Difficile de se faire du souci pour des méchants qu’on ne voit pas et qui n’ont pas d’impact direct sur l’histoire qu’on nous raconte. Pour moi, c’est un des aspects les moins convaincants du livre.

Un autre point de flottement concerne les personnages principaux. Neph et Shéa sont des protagonistes bien construits et attachants, mais ils n’ont aucune agencité : ils passent leur temps à exécuter les ordres ou à suivre les suggestions d’autres individus, dont ils ne sont que les exécutants. Dès qu’ils ont achevé une tâche, on leur en confie une autre, et ils n’ont que peu d’influence directe sur l’intrigue. Il y a des moments où je me suis demandé, dans ce cas, pourquoi le roman ne suivait pas plutôt les personnages qui prennent les vraies décisions.

À noter encore quelques choix insolites au niveau du langage. Là encore, il s’agit d’une question de préférence personnelle, mais ils m’ont fait tiquer plus d’une fois au cours de ma lecture. Au cours du livre, chaque fois qu’un des Cérasiens parle, ses dialogues sont rédigés avec « l’accent cérasien », où les fins de mots sont remplacées par des apostrophes. Cela freine la lecture et n’apporte pas grand-chose, selon moi. De même, Shéa est désignée tout au long du récit par le descriptif « le Maître des Ombres. » L’idée curieuse d’associer un qualificatif masculin à un personnage féminin m’a fait sortir du livre à chaque fois.

Au final, malgré ce que j’ai perçu comme quelques points faibles, « L’exode » est un roman bien écrit, au bénéfice d’un univers riche, qui saura satisfaire les amateurs de fantasy classique.

Éléments de décor: la mode

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Comment se présente-t-on au monde ? La question de savoir quels vêtements les personnages d’un roman portent, à quoi ressemblent leurs cheveux, leurs ongles, leurs chaussures, leurs bijoux, leurs tatouages, leurs accessoires, peut sembler futile, mais pourtant elle agit comme un révélateur des réalités les plus diverses. Un romancier habile peut s’appuyer sur ces éléments esthétiques pour braquer les projecteurs sur l’un ou l’autre aspect de son univers de fiction et en proposer une illustration.

On s’habille d’abord pour des raisons pratiques : notre espèce n’est pas naturellement bien protégée contre le froid et les autres tourments de la nature, porter des vêtements est donc une nécessité. Il en va de même pour tous les autres éléments que j’inclus ici dans ce grand ensemble que j’appelle « la mode » : on soigne ses ongles et ses cheveux pour des raisons élémentaires d’hygiène, on porte des chaussures pour pouvoir se déplacer plus rapidement et confortablement sur un terrain difficile, etc…

Mais comme les vêtements nous accompagnent tout au long de notre vie, ils sont rapidement devenus autre chose : un vecteur d’expression, qui peut signifier toutes sortes de choses différentes. Une des premières manières d’utiliser l’apparence pour communiquer quelque chose a sans doute eu trait au statut : ceux qui ont les moyens portent de beaux habits, ceux qui n’ont pas grand-chose se vêtissent comme ils le peuvent. La mode devient donc un marqueur de classe.

La mode, c’est aussi une donnée ethnique. On s’habille, on se coiffe d’une certaine manière pour montrer que l’on s’inscrit dans une société bien particulière, avec des traditions socio-culturelles et artistiques qui lui sont propres. On peut même porter des vêtements spécifiques pour certaines fêtes ou célébrations propres à notre culture. Les habits de fête ne sont pas les mêmes en Bavière qu’au Japon, par exemple.

Alors qu’on pourrait avoir l’impression que la mode correspond à une forme d’expression très libre, on se rend compte qu’elle est très codifiée : le monde professionnel, par exemple, fixe des règles, écrites ou non, qui dictent de quelle manière on peut se présenter ou non. Dans certains métiers, on porte un uniforme, dans d’autres, les schémas sont tellement spécifiques que cela revient également à en porter un, la couleur de la cravate restant le dernier refuge de l’expression individuelle. Ces règles, chacun peut les accepter, les refuser et en subir les conséquences, ou tenter de les subvertir subtilement chaque fois qu’il le peut. Un veston couleur saumon ou une fleur à la boutonnière peuvent être des actes de douce rébellion.

Même dans notre vie privée, nous acceptons de nous plier à des règles vestimentaires parfois très strictes. En quête de leur individualité, certaines personnes finissent paradoxalement par porter l’uniforme du groupe auquel ils s’identifient : gothiques, rappeurs, BCBG, métalleux. Pour exprimer son vrai soi, on finit par ressembler à tout le monde. Même l’expression de l’excentricité est codifiée, et ceux qui s’éloignent de tous les schémas peuvent s’attendre à être montrés du doigt. On n’aime pas trop les clous qui dépassent.

On ne s’habille pas de la même manière à toute heure de la journée, en toute occasion. Rester chez soi en survêtement pour regarder la télé, c’est acceptable, mais quand on sort, on fait en général un effort supplémentaire. La mode peut même être un instrument de séduction. Elle peut dissimuler ou dévoiler, cacher ou mettre en valeur le corps de celui ou celle qui en fait usage, en fonction de son audace et des circonstances.

Mais il s’agit d’une arme à double tranchant. Car la mode a également un aspect moral, voire moralisateur. C’est le cas pour les femmes en particulier, dont les choix vestimentaires font perpétuellement l’objet de débat : si on juge qu’elles se dévoilent trop, on les traite de femmes légères, si on juge qu’elles n’en dévoilent pas assez, on dira qu’elles sont coincées, une femme qui ne soigne pas son apparence sera jugée « peu féminine » et il existe même des règlements mis en place pour que le femmes, au travail ou à l’école, s’habillent de manière à ne pas déconcentrer les hommes, dont, apparemment, la volonté est si fragile. Toute une tragi-comédie névrotique s’est mise en place autour de la mode féminine, qui mériterait que des romanciers s’y attardent.

Même au-delà de cette dimension, certains choix vont attirer l’hostilité : même s’ils sont de plus en plus populaires, les tatouages révulsent toujours une partie de la population et peuvent coûter cher sur le plan professionnel ; portez un costume vert au théâtre et vous verrez comment vous serez reçus ; dans certaines cultures, s’enduire le visage de peinture noire vous rangera automatiquement aux côtés des nostalgiques de l’esclavage ; dans les années 60, les cheveux mi-longs des Beatles semblaient tellement inconcevables à une partie de la population que la presse était persuadée que les musiciens portaient des perruques. La mode, comme toute expression de l’identité, peut donner naissance à d’invraisemblables réactions de rejet.

La mode et le décor

La mode n’est pas confinée à nos corps, elle ne s’arrête pas à celles et ceux qui la portent. Elle est aussi liée à l’activité du monde. La soie, la laine, les fibres synthétiques, viennent d’endroits précis, sont produites dans des conditions précises et quiconque endosse un vêtement sera, indirectement, responsable, par exemple, de conditions de travail déplorables, de désastres écologiques ou de maltraitance animale. Considéré de cette manière, le vêtement n’est que la manifestation d’un processus et de mécanismes économiques pas toujours reluisants.

La mode, c’est aussi les tout petits milieux de la haute-couture ou du prêt-à-porter, avec leurs créateurs, leurs mannequins-stars, leurs petites mains, leurs fashion weeks, et cette manière d’incarner une avant-garde vestimentaire qui semble de plus en plus coupée des préférences du grand public. Un tel milieu est une aubaine pour un auteur, qui peut y situer d’innombrables histoires.

Au-delà des lieux de production, la mode, c’est aussi des lieux d’achats : magasins de vêtements ou de chaussures, salons de coiffure ou de tatouage, onglerie, etc… Ceux-ci offrent aux romanciers des espaces de socialisation qui permettent à des personnages de se rencontrer, de se trouver des points communs ou des différences, d’échanger des informations. Plutôt que dans un bar, choisissez-donc de situer une scène de rencontre ou d’enquête dans une friperie, un salon de piercing ou dans un barbershop à l’Américaine, haut lieu de socialisation. Cela apportera un peu de diversité.

La mode est également influencée par les époques. Jusqu’aux années 1990, tout le vingtième siècle a été marqué par des changements radicaux de la silhouette féminine et masculine, se modifiant à peu près tous les dix ans. Auparavant, dans l’histoire, les tenues avaient tendance à se modifier de manière spectaculaire à chaque révolution ou changement de régime. C’est comme si un soubresaut dans l’air du temps devait également se voir dans la manière dont les gens choisissent de s’habiller.

Depuis les années 1990, on est entré, selon la thèse de Simon Reynolds, dans l’ère de la rétromanie, une époque qui refuse d’opter pour une esthétique et préfère, dans un élan de nostalgie ou de recyclage postmoderne, considérer que tout ce qui a été à la mode autrefois est perpétuellement à la mode, ce qui donne l’impression que l’époque fait du surplace.

La mode et le thème

Dans la mesure où certaines personnes utilisent leur apparence pour exprimer en public ce qu’elles sont vraiment, la mode offre le potentiel de traiter de manière intéressante le thème de l’identité.

À quel point est-ce que mon apparence peut refléter mon moi intérieur ? Est-ce que l’identité que je proclame et celle que je ressens sont identiques ou différentes ? La vérité existe-t-elle ou n’est-ce qu’une apparence de plus ? Est-ce que l’habit fait le moine, en d’autres termes, est-ce qu’à force d’adopter des vêtements qui ne me correspondent pas, je vais finir par changer, ou au contraire, est-ce que tout cela va mener à une gêne croissante, voire à une crise existentielle ? Quelle est la souffrance d’être habillée comme une femme quand on se sent homme ? Ou de se faire imposer des vêtements occidentaux quand on souhaiterait afficher un autre type d’héritage culturel ? Si je vais mal, est-ce que mon apparence se détériore ? Et si je m’habille mieux, est-ce que je vais aller mieux ? Les questions que cela soulève sont nombreuses et fertiles pour un écrivain.

Extension intéressante de ces réflexions, la mode constitue également un terreau idéal pour le thème du regard. En clair : à quel point mes actions sont-elles influencées par l’opinion que les autres ont de moi ? Quel rôle joue autrui dans la construction de mon identité ?

La question est omniprésente quand on parle de mode et elle mène souvent à des débats dans lesquels il n’est pas facile de trancher (ce qui en fait des ressources précieuses pour les auteurs). Par exemple, de nombreuses femmes clament qu’elles ne se maquillent que pour elles-mêmes, et en aucun cas pour attirer les regards, surtout pas ceux des hommes. Même si elles sont sincères, on sent bien qu’il y a derrière cette décision tout le poids des représentations des rapports hommes-femmes, qui traverse chacun de nous d’une manière qui n’est pas toujours flagrante. L’apparence, après tout, se construit de manière subtile entre ce que je cherche à exprimer et la manière dont tout cela est capté et interprété par autrui.

Et s’il n’y a pas de regard du tout, existe-t-on vraiment ? Le film « La Moustache » d’Emmanuel Carrère met en scène un homme qui décide de se raser la moustache, ce que personne autour de lui ne remarque. Il y a aussi le conte des « Habits neufs de l’Empereur », dans lequel l’apparat du pouvoir modifie le regard et l’objectivité d’une foule, qui, confrontée à l’image de leur souverain dans le plus simple appareil, feint de ne rien remarquer.

À partir de ce thème du regard, un auteur pourra s’intéresser aux jeux de séduction, à l’estime de soi ou encore à la manière dont, rituellement, un changement esthétique peut marquer une rupture avec le passé. À méditer lorsque vos personnages arrivent à un tournant de leur existence.

La mode et l’intrigue

Il y a une histoire que tout le monde connaît dont un élément d’intrigue tourne autour d’un accessoire de mode : c’est « Cendrillon. » Dans le conte, un prince peu physionomiste organise des séances d’essayage auprès de toutes les jeunes filles du royaume, dans l’espoir de retrouver celle qui a égaré une chaussure de vair et qui lui a tapé dans l’œil.

Un détail vestimentaire peut ainsi créer une connexion entre deux êtres. L’un peu avoir flashé sur la tenue d’un autre, ils peuvent avoir échangé par erreur un vêtement, ils peuvent réaliser qu’ils sont habillés exactement pareil. Les possibilités sont nombreuses, et cela peut servir de point de départ à une intrigue.

On peut aussi utiliser la mode comme colonne vertébrale pour toute l’histoire d’un bouquin. Ainsi, comme fil rouge d’un roman, on peut suivre une jeune femme à la poursuite de la robe de mariée idéale, du début jusqu’à la fin de sa recherche, quel que soit la tournure que prendra celle-ci ; toute une histoire peut être inscrite dans les quelques jours que prend la confection d’un costume ou la réparation de chaussures ; on peut aussi suivre la mise en place d’une collection de mode, du premier croquis jusqu’au défilé.

Un mystère peut s’appuyer sur la mode : comment le personnage a-t-il acquis le chapeau qu’il porte au début du roman ? C’est ce qu’il va nous raconter par la suite, dans un long flashback. Et puis on peut suivre un vêtement plutôt qu’un personnage, en racontant, par exemple, comment un pardessus s’est transmis de propriétaire en propriétaire, comment ils l’ont acquis, comment ils s’en sont servis et comment ils l’ont perdu ou donné.

La mode et les personnages

Les liens qui peuvent se tisser entre la mode et les personnages peuvent commencer et s’arrêter par une question élémentaire : à quoi ressemblent les personnages de mon roman ? S’il n’est généralement pas utile, voire pas souhaitable, de les décrire dans les moindres détails, il peut être très intéressant d’avoir une idée générale de leur apparence, et des liens qu’ils entretiennent avec celle-ci.

Sont-ils soignés ou négligés ? Suivent-ils la mode ou non ? Appartiennent-ils à un mouvement qui a ses propres codes vestimentaires ? Sont-ils immuables ou changent-ils de look de manière régulière ? Ont-ils certains vêtements ou d’autres détails (lunettes, coupe de cheveux, chaussures, bijou) qu’ils portent sur eux et qui revêtent à leurs yeux une importance particulière ? Ces santiags que votre protagoniste porte en permanence, symbolisent-elles quelque chose ? Est-ce un cadeau ? L’expression de certaines valeurs ? Ou une simple habitude qui ne signifie rien ? En se posant ces questions, vous pouvez contribuer à définir l’image de vos personnages, mais aussi leur personnalité et leurs valeurs.

Ces choses-là évoluent avec le temps. Même Tintin, peu intéressé par les révolutions vestimentaires, a fini par abandonner ses pantalons de golf pour les troquer contre une paire plus passe-partout. Et vos personnages ? Est-ce que leur rapport à la mode évolue ? Leurs goûts ? La relation qu’ils entretiennent avec leur image, avec le regard d’autrui ? Faites le test : imaginez ce que porte votre protagoniste au début, puis à la fin du roman. Est-ce la même chose ? Y a-t-il du changement ? Et si oui, pourquoi ?

Variantes autour de la mode

Il y a déjà tellement de variantes autour de ce que l’on porte sur soi que ça devrait suffire à la plupart des auteurs… à moins qu’ils souhaitent emmener la mode vers des rivages surnaturels ou extraordinaires. Là, comme toujours, c’est sans limite, et on peut appliquer des idées qui permettent d’accentuer encore les thèmes esquissés ci-dessus.

Pourquoi ne pas écrire une histoire de science-fiction où les vêtements et les cosmétiques peuvent optimiser l’apparence d’un individu, et où plus personne ne serait capable de reconnaître à quoi ressemble un être humain au naturel ? Et si un habit que l’on porte est capable d’influencer notre humeur, sera-t-on capable de s’en passer ? Pourra-t-on encore reconnaître ses véritables émotions ?

La matière première des vêtements peut également donner lieu à toutes sortes de variantes : et si vos habits étaient vivants et devaient être nourris ? Et s’ils pouvaient changer de forme à l’infini ? Et si le cuir à la mode était produit à partir de créatures intelligentes ? Et si nos vêtements étaient en même temps des moyens de transport ? Ou qu’ils étaient comestibles ?

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – les animaux

Dystopie & utopie

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Dans ce dernier volet au sein de cette courte série consacrée au thème du pouvoir dans le roman, je vous propose de prendre le temps d’examiner les genres littéraires qui s’intéressent aux rapports qu’entretient l’individu avec le pouvoir, et plus spécifiquement à un système politique en particulier.

Dans la littérature dystopique et utopique, c’est moins à la destinée des personnages qu’on s’attache qu’à celle de la société dans laquelle ils s’inscrivent. Ces genres utilisent les outils de la fiction pour chercher à comprendre par quels moyens l’organisation politique de la société peut devenir un instrument d’oppression ou d’émancipation des êtres humains. Les rouages d’un régime, son fonctionnement et ses ratés, sa création, son évolution et sa chute font l’objet d’une attention particulière.

Ces dernières décennies, on a assisté à un regain d’intérêt pour la littérature dystopique. Construit à partir des racines grecques qui signifient « mauvais » et « lieu », la dystopie se consacre aux sociétés construites de telle manière qu’elles font obstacle à l’aspiration au bonheur de leurs membres. Ces romans se consacrent à décrire des civilisations où la vie est un cauchemar, pour différentes raisons. La plupart des ouvrages du genre dénoncent la dictature sous toutes ses formes, mais d’autres font le procès de la bureaucratie, du pouvoir des médias, de l’isolement des individus, du népotisme ou de toute autre dérive qui mène au malheur.

Les dystopies classiques sont généralement des tragédies

En réalité, il existe deux sous-genres distincts qui portent l’étiquette « dystopie » et qui ont peu de choses à voir l’un avec l’autre, en-dehors du type de société dans lequel ils inscrivent leur intrigue.

Le premier, la dystopie classique – on serait presque tenté de dire « la dystopie adulte » – se consacre à décrire le cheminement d’un personnage au sein d’un système qui l’écrase. En général, le protagoniste est soit un membre ordinaire de la société en question, soit un étranger qui en découvre les rouages. Le début du livre permet de découvrir certains aspects du fonctionnement du régime dystopique dont il est question, puis, pour une raison ou pour une autre, le protagoniste est considéré comme un ennemi, un suspect ou un intrus, et il subit la sentence du système, qui finit par lui ôter sa vie, sa personnalité, sa santé mentale ou sa dignité.

Les dystopies classiques sont généralement des tragédies, en ce sens qu’elles racontent l’histoire d’un individu qui devient le jouet de forces qui le dépassent et contre lesquelles il ne peut rien – ici, il s’agit d’un appareil politique plutôt que des Dieux ou des forces du destin, mais la structure est la même. À la fin, le protagoniste est défait, tous ses efforts s’étant avérés futiles.

Les œuvres qui appartiennent à ce genre peuvent également être considérées comme des fables, dont le but est de pointer du doigt des failles ou des dangers de notre propre société. Les personnages des romans dystopiques sont impuissants à changer leur sort, semblent dire ces auteurs aux lecteurs, mais pas vous, donc agissez maintenant contre les dérives que nous pointons du doigt, sans quoi la fiction deviendra réalité. Ainsi, « 1984 » de George Orwell sert de drapeau rouge pour dénoncer la surveillance étatique et la propagande, « Le Meilleur des mondes » d’Aldous Huxley dénonce le conditionnement, les rapports de domination et le totalitarisme, « Le Procès » de Franz Kafka est un conte sur l’absurdité d’un système judiciaire inique, etc…

Il s’agit de présenter une société fictive, tyrannique, qui exploite les individus en fonction de critères souvent arbitraires

Un auteur qui souhaiterais signer une œuvre dans ce genre devrait partir de ce qu’il considère comme une faille dans la société d’aujourd’hui, l’extrapoler, et en faire la base d’une société fictive, bâtie, si possible, avec un certain souci de cohérence. L’intrigue bâtie sur cette base ne sera ensuite qu’une mécanique destinée à broyer les personnages.

Au fond, les dystopies modernes – « adolescentes » dirons-nous, parce qu’elles sont souvent destinées à ce public – n’ont pas beaucoup de points communs avec ces textes classiques. La démarche est complètement différente. Il s’agit de présenter une société fictive, tyrannique, qui exploite les individus en fonction de critères souvent arbitraires. Dans la série « Hunger Games » de Suzanne Collins, un pouvoir central tyrannique oblige les pauvres à s’entretuer pour son divertissement. Dans « Divergente » de Veronica Roth, l’humanité se divise en différentes castes rigides, sur la base de profils psychologiques. Dans « Delirium » de Lauren Olivier, l’amour est considéré comme une grave maladie et les jeunes se font immuniser de force.

Les personnages principaux de ces romans ne sont pas des individus sans aucune prise sur leur destin. En réalité, c’est tout le contraire. Il s’agit d’adolescents ou de jeunes adultes qui vont se retrouver en porte-à-faux avec les valeurs dominantes, pour ensuite mener ou rejoindre une révolte. La conclusion de ces histoires, qui se déclinent généralement en séries, tourne le plus souvent autour d’une victoire contre l’oppression. Le désespoir présent dans la dystopie classique est absent.

Si vous souhaitez écrire ce genre de roman, il vous faut donc trouver un modèle de régime totalitaire : pourquoi pas une société où les gens sont divisés en fonction de leur groupe sanguin ? Ou alors une civilisation où le rire est puni de la peine de mort ? Ou encore un système dans lequel chacun est forcé de porter un masque, et où ceux qui vivent à visage découvert sont traités comme des marginaux ? Ici, l’émotion l’emporte sur la cohérence, et toutes les idées sont bonnes à prendre. Ajoutez un brin de révolte, de l’action, une pincée de romance, et vous obtenez une formule gagnante.

La littérature utopique se traîne une mauvaise réputation

Plus ancienne que la dystopie, sa sœur littéraire, l’utopie, est aujourd’hui considérablement moins populaire. Ce genre, dont le nom peut se traduire par « nulle part », ou « en aucun lieu », s’attelle à décrire une société idéale, sans injustice ni pénuries. En réalité, les œuvres utopiques classiques, comme « La République » de Platon, « Utopia » de Thomas More ou encore « Erewhon » de Samuel Butler n’ont qu’un pied dans le champ de la littérature. Il ne s’agit pas à proprement parler d’histoires au sens où on l’entend généralement. Ce sont des descriptifs d’une société, d’un système politique, qui utilisent certains des mécanismes de la narration romanesque pour rendre moins aride la transmission des informations. On peut comparer ce processus à celui qui consiste à utiliser un casque de réalité virtuelle pour se promener dans un monument : on emprunte certains des codes du jeu vidéo, mais sans en être pour autant.

Pour cette raison, la littérature utopique se traîne une mauvaise réputation, et ses œuvres les plus célèbres sont plus appréciées par les philosophes que par les critiques littéraires. En plus, par définition, le genre bute sur un obstacle : comme il se situe dans une société parfaite et que ce sont les mécanismes de cette société eux-mêmes qui sont au cœur de l’intérêt de l’auteur, ces récits sont complètement privés de toute tension dramatique.

Cela ne veut pas dire qu’il faille abandonner toute tentative d’écrire un récit utopique. Je pense même que notre époque pourrait en avoir une grande utilité. Cela dit, pour en faire des romans intéressants à lire, il faut y mêler d’autres ingrédients, en faire des cocktails à base d’utopie.

Parfois, ce qui est considéré comme idyllique pour une personne ne convient pas à son voisin

La première possibilité, c’est de raconter une histoire dont l’action se situe dans une société utopique, mais qui ne se focalise pas sur la description de la société, ou s’intéresse à un aspect secondaire qui pose problème : on en trouve plusieurs illustrations dans les nouvelles et romans du cycle des « Robots » d’Isaac Asimov, où les mécaniques d’une société parfaite engendrent quelques aberrations.

Autre idée : évoquer une société utopique, mais où le personnage principal ne se sent pas à sa place. C’est ce que choisit de faire Ursula K. Le Guin dans « The Dispossessed », où un scientifique vit dans un paradis anarcho-syndicaliste, où il souffre parce que le travail agricole auquel il doit s’astreindre pour la communauté l’empêche de poursuivre ses recherches. Il finit par s’exiler, puis à rentrer chez lui une fois sa thèse publiée. Parfois, ce qui est considéré comme idyllique pour une personne ne convient pas à son voisin.

L’utopie est également une précieuse alliée du satiriste. On en prend conscience en lisant « Les Voyages de Gulliver » de Jonathan Swift, où l’auteur se sert des différentes sociétés idéales (ou supposées idéales) que visite son personnage principal pour se moquer des travers de son époque et montrer du doigt certains dysfonctionnement des institutions et des dirigeants de l’Angleterre du 18e siècle (raison pour laquelle une bonne partie de « Gulliver » est incompréhensible pour le lecteur hâtif du 21e siècle, mais rien n’empêche d’en imiter le principe).

Enfin, de la même manière qu’une partie de la littérature dystopique se consacre à décrire la destruction de régimes totalitaires, pourquoi ne pas bâtir un récit où des idéalistes construisent une société parfaite ? L’utopie est le point d’arrivée, ce qui n’empêche pas le conflit, qui prend la forme des nombreuses embûches que vont rencontrer les protagonistes sur leur route. Une société parfaite est-elle parfaite pour tout le monde ? Une société parfaite doit-elle être bâtie par des êtres parfaites ? Une société peut-elle être parfaite même si la réalité oblige ses fondateurs à compromettre leur vision de départ ? Voilà autant de questions intéressantes que pourrait soulever un roman de ce genre. Et finalement, la vraie utopie n’est-elle pas celle qui parvient à rester utopique même lorsque les circonstances l’obligent à se métamorphoser ?

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – la mode

L’interview: Charlene Kobel

Romantique dans l’âme, Charlene Kobel a également contracté le virus de l’écriture très tôt. Et depuis 2015, année de la sortie de son premier roman, elle enchaîne les succès, s’illustrant principalement dans le genre de la romance. Elle est membre, comme moi, du GAHeLiG, le groupe des Auteurs helvétiques de littérature de genre.

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Pourquoi écris-tu ? Qu’est-ce qui est venu en premier, ton esprit romantique ou ton envie d’écrire ?

J’écris parce que j’aime ça et parce que c’est avant tout une passion ! J’ai toujours été romantique et j’ai toujours écris. Je ne saurais dire lequel est arrivé en premier…

Pour qu’une romance soit réussie, il faut qu’elle touche la personne qui la lit. Comment t’y prends-tu ?

En fait, j’écris ce que j’aimerais lire. J’aime les romances douces, celles qui peuvent être réelle où les sentiments sont omniprésents. J’ai besoin de voyager quand je lis. Le monde actuel est tellement ignoble par bien des aspects que les livres (et ma famille) me permettent de croire encore à l’Amour.

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Comment qualifierais-tu ton style ?

C’est un style très doux. Mon slogan Purement Romance reflète cette romance très pure, très douce. Je mets également beaucoup d’humour dans mes écrits. C’est important pour moi que mes personnages aient de l’humour !

Qu’est-ce qui est le plus important pour toi ? Bâtir une intrigue bien ficelée, trouver le mot juste ou inventer des personnages attachants ?

Tout ça à la fois ! Une romance aussi doit avoir une intrigue ficelée. Le mot juste, il l’est pour une personne, mais le même ne le sera pas pour une autre. C’est assez difficile à dire… Des personnages attachants… Si un roman est bien ficelé mais qu’on ne s’attache pas aux personnages, je ne pense pas que ce soit un roman réussi 🙂

« Un bon roman, ça vient d’une histoire qui tombe au moment approprié dans votre vie » a dit Guillaume Musso. Quelle part de toi y a-t-il dans tes écrits ? Dans tes personnages ?

Oh, il y a énormément de moi dans mes écrits et mes personnages. Prenez Camille du roman Camille, miss cata (malgré moi) ; elle me ressemble à son âge. J’étais insouciante comme elle, j’avais appris à me méfier des garçons et, à côté de ça, j’étais maladroite, je cumulais les bourdes et ça me faisait rire. Encore aujourd’hui, je suis miss cata !

Est-ce que le fait de devenir maman change ton approche de l’écriture ?

Oui. J’ai envie de mettre des bébés dans chaque roman tant ma fille m’inspire et me fait rire. ^^

La romance est un genre souvent codifié. Est-ce qu’il t’arrive d’avoir envie de t’éloigner des règles du genre ? Est-ce que tu pourrais conclure un livre par une fin triste ?

Non, je ne peux pas concevoir qu’une de mes romances finissent mal… Je serais obligé de faire un second tome ! xD

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Tu as également écrit des récits consacrés au harcèlement. Est-ce que tu as d’autres envies d’écriture, dans d’autres genres ?

J’ai un projet que je garde encore pour moi, mais ce sera une histoire inspirée de faits réels entre deux amies avec un point en commun qui pourrait les briser, mais au lieu de ça, elles vont s’unir encore plus qu’elles ne l’auraient imaginé…

En parlant de tes écrits, tu parles de sincérité, de pureté. Ta part de noirceur a-t-elle une place dans ton œuvre ?

Je n’ai pas de part de noirceur, voyons… 😉 Si je me suis énervée contre quelqu’un, il est possible que je crée un personnage inspiré de cette personne et que ça se passe mal pour lui… 😉

Certains considèrent que beaucoup de romances ont, dans le passé, véhiculé des clichés patriarcaux, voire sexistes. Est-ce que c’est une préoccupation lorsque tu écris ?

J’écris pour moi, pour mon plaisir. Je dois dire que je ne me prends vraiment pas la tête avec ça. Si ça plaît j’en suis ravie, si ça ne plaît pas, c’est aussi la règle du jeu 🙂

Y a-t-il des thèmes, des éléments que tu t’interdis de traiter ?

Pas vraiment. Si ! Vous ne verrez jamais un de mes personnages jouer à invoquer les esprits avec ses amis, par exemple. Ça c’est un truc que je m’interdis.

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Tu fais partie du GAHeLiG, le Groupe des Auteurs Helvétiques de Littérature de Genre. Y-a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

Oui ! J’aime écrire nonante au lieu de quatre-vingt-dix. Mettre des expressions de chez moi (Quand mes personnages sont Suisses). Et je vante très souvent notre pays, je l’admets. J’aime tellement les paysages qu’on y trouve et je m’y sens tellement bien…

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Ne laissez jamais personne vous dire que c’est impossible ! Foncez, et vous verrez par vous-même si vous êtes fait pour cela !

 

La lutte des classes

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J’ai d’abord été tenté de consacrer un de mes billets de la série « Éléments de décor » aux classes sociales, afin de les examiner sous toutes les coutures, mais à la réflexion, il y aurait probablement eu pas mal de redites avec l’article consacré au pouvoir, et à celui que j’ai écrit sur l’argent. Et puis c’est principalement dans le domaine de la création des personnages et des relations qu’ils entretiennent entre eux que la question des classes sociales est intéressante, aussi c’est surtout de ça que je parle ici.

Mais si ça se trouve, ce débat vous semble superflu. J’ai déjà eu droit à ce genre de réaction autour de moi. Dans la culture française, imprégnée de liberté-égalité-fraternité, tout le monde est enfant de la République et le concept même des classes sociales paraît impensable. Oui, il y a peut-être des différences de revenus, argumente-t-on, mais enfin, chacun est d’abord un individu, et on ne saurait diviser le peuple en catégories socio-économiques, dans la mesure où la Révolution a aboli tout ça.

Sauf que bien sûr, les mêmes qui tiennent ce discours sont les premiers à raconter des blagues sur les bourgeois, les prolos, les bobos. En deux mots : ils voient les divisions de classes au sein de la société, mais se refusent à les désigner comme telles, et sont à mille lieues de s’imaginer qu’ils appartiennent eux-mêmes à une classe sociale qui conditionne en partie leur comportement. Pourtant, c’est bien le cas.

Oui, nous sommes tous des individus, et oui, au sein d’une même catégorie cohabitent des gens très différents. Mais si nous sommes conditionnés par notre genre, par notre culture, par notre orientation sexuelle, par notre profession, nous le sommes également par la classe sociale à laquelle nous appartenons.

Dans la culture anglo-saxonne, britannique en particulier, c’est tout le contraire : le sentiment d’appartenance à une classe est très fort, il n’existe aucun tabou ni aucun déni à ce sujet, on parle de ces questions ouvertement, c’est même, dans certains cas, un sujet de fierté d’appartenir à une classe plutôt qu’une autre.

Les classes sociales, c’est quoi ? Ce sont de grandes catégories qui existent dans la société, sans avoir été constituées comme telles. Elles regroupent des individus qui partagent une même hiérarchie sociale, basée sur le revenu, le statut, l’influence, et qui, de ce fait, ont en commun une culture, un mode de vie, un langage, des références. Selon de quelle classe vous êtes issus, vous ne porterez pas le même regard sur le fonctionnement de la société, vous n’aurez pas les mêmes centres d’intérêt, vous ne vous exprimerez pas de la même manière.

C’est cela qui rend cette notion précieuse pour un romancier, qui peut, en prenant conscience de l’existence de ces divisions et de la manière dont elles découpent la société en segments invisibles, donner de l’épaisseur et de la crédibilité à ses personnages. Si un bourgeois et un banlieusard portent les mêmes chaussures, aiment la même chanson, utilisent le même mot, ils ne le feront sans doute par pour la même raison, et en prendre conscience ajoute une dimension qui peut être fascinante pour un auteur.

Découpage

Si l’existence des classes sociales est difficile à nier, tracer leurs frontières n’est pas toujours aisé, d’autant plus que même les personnes qui appartiennent à une classe en particulier n’en ont pas la même vision, et ne fixeraient pas la limite au même endroit. En plus, diverses notions se chevauchent, lorsque l’on parle de classes sociales, qu’elles appartiennent au champ économique, sociologique et culturel, ce qui permet à différents découpages de coexister sans nécessairement se contredire. Pour vous poser les bonnes questions au sujet des origines sociales des personnages de votre roman, je vous suggère de jeter un coup d’œil aux divisions suivantes, en gardant à l’esprit que la question n’est pas close.

Quand on parle de classes sociales, la plupart des gens s’imaginent un système à trois étages : la classe inférieure ou ouvrière, la classe moyenne (parfois séparée entre classe moyenne inférieure et classe moyenne supérieure) et la classe supérieure. Il s’agit d’une division simple, compréhensible et qui correspond à une vision largement partagée de la société : il y a d’un côté les aliénés, perpétuellement en manque d’argent et qui ont peu d’influence sur leur destin, deuxièmement ceux qui s’en sortent grâce à leur travail mais sans rouler sur l’or, et troisièmement ceux qui ont beaucoup plus d’argent qu’il n’est nécessaire pour vivre au quotidien.

En affinant un peu ce modèle après avoir observé la réalité, on peut néanmoins constater qu’il serait plus juste de diviser la société en cinq tranches, parce que les deux catégories extrêmes ont des caractéristiques qui les distinguent radicalement des autres classes. On obtiendrait donc une classe sous-inférieure, constituée d’individus qui ne peuvent pas travailler, ni se nourrir, ni se loger, sans faire appel à une aide extérieure, puis une classe inférieure, une classe moyenne, une classe supérieure, et une classe sur-supérieure, dans laquelle on trouve des superriches dont les revenus sont si importants que leur expérience de vie n’a rien en commun avec celle des classes situées en-dessous dans la hiérarchie.

En se basant davantage sur le travail que sur le revenu, Karl Marx proposait un découpage en sept classes sociales distinctes. Il s’agit du sous-prolétariat, du prolétariat, de la paysannerie, de la petite bourgeoisie, de la bourgeoisie commerçante, de la bourgeoisie industrielle et de l’aristocratie financière. On le voit bien : même si ces catégories ont des points communs, il s’agit d’un découpage différent, qui s’appuie principalement sur l’activité et les principales sources de revenus de chacun, une approche qui semble désuète alors que notre société s’éloigne peu à peu de la valeur travail.

En réalité, de nombreuses approches sont possibles lorsqu’il s’agit de procéder au découpage de la société en classes, et un romancier peut choisir celle qui lui convient le mieux, celle qui sert le projet. Si on a envie de considérer qu’il existe, par exemple, une classe financière au sein de notre société, distincte des classes supérieures plus ancrées dans l’économie réelle, ce n’est pas une mauvaise approche. De la même manière, pourquoi ne pas procéder à une distinction entre bourgeois de droite et bourgeois de gauche (les fameux bobos, dont le nom est désormais utilisé pour dire tout et n’importe quoi), des groupes que leur niveau de vie rapproche, mais que leurs valeurs éloignent. Et puis même s’ils ne sont probablement pas assez nombreux à l’heure actuelle pour constituer des classes, peut-être que dans l’avenir, les éco-conscients et les décroissants pourront être ajoutés à la liste. Et ce ne sont que quelques exemples.

Classe et esthétique

Parmi les impacts que l’appartenance à une classe sociale peut avoir sur un personnage, son univers esthétique est le plus visible. Pour commencer, selon votre classe d’origine, vous n’allez pas vous vêtir de la même manière. Plus on se situe au sommet de la pyramide, plus le style d’habillement semblera classique, élégant, sophistiqué. Cela n’a rien d’étonnant : ce sont les individus des classes supérieures qui déterminent les standards d’élégance qui font référence. À l’inverse, les classes inférieures s’habillent de manière plus variée, combinant différentes influences, privilégiant l’effet, le cliquant, le confort ou l’ironie à l’élégance classique.

L’apparence des pauvres est souvent tournée en dérision, assimilée à du mauvais goût ou à un style vulgaire. Après tout, à l’origine, le mot « vulgaire » signifie « populaire. » Ce n’est qu’après des siècles de mépris qu’il est devenu péjoratif.

La logique est la même pour tout ce qui a trait à l’apparence, à l’esthétique, à l’art : la voiture, la décoration d’intérieur, la musique, etc… Plus on monte l’échelle sociale, plus on assistera à une adhésion à une référence unique de ce qui est considéré comme « le bon goût », plus on baisse, plus on trouvera de la variété et de l’expérimentation (qui, forcément, n’est pas toujours très heureuse).

Parfois, la classe sociale peut même séparer deux individus qui, lorsqu’on les décrit brièvement, pourraient sembler proches. Mais un fan de hip-hop fauché qui vit en banlieue et un fils à papa branché rap ne présenteront qu’une ressemblance superficielle : les matières, les marques, l’attitude, tout ce qui compte sera différent. Cela ne fait que renforcer le fossé économique qui peut exister entre les classes, d’ailleurs : comme c’est la classe supérieure qui fixe les critères, un individu issu des classes ouvrières et qui se présenterait à un entretien d’embauche dans une grande banque risquerait d’avoir l’air déguisé – parce que, d’une certaine manière, il le serait.

Comment est-ce que votre personnage s’habille, quels sont ses goûts en matière esthétique, musicale, architecturale, etc… Tout cela est – dans certains cas en tout cas – le produit de son milieu. Et si ça ne l’est pas, il peut s’agir d’une exception qui mérite d’être explorée. Pourquoi le sans-abri est-il fan de Debussy ? Pourquoi le trader porte toujours la même vieille paire d’espadrilles ? Autorisez-vous quelques pas de côté pour approfondir la description des liens que votre personnage entretient avec sa classe sociale d’origine.

Classe et langage

Au fond, le langage n’est qu’une esthétique de plus, et lui aussi est profondément marqué par l’origine sociale. La manière dont on prend la parole, les occasions, la forme du discours, le ton employé, et plus que tout, le vocabulaire, varient énormément selon le milieu dont un personnage est issu.

Au fond, c’est exactement la même situation que celle que nous avons évoqué ci-dessus. Il existe un langage correct, qui est, essentiellement, celui de la classe supérieure, et plus on s’en écarte, plus cela risque de heurter, et moins cela va sembler correct. C’est particulièrement le cas en français, une aire culturelle plus préoccupée que les autres par l’idée qu’il existerait une seule et unique norme à respecter en matière de langage.

En règle générale, plus on descend dans l’échelle sociale, plus le langage est poreux aux influences extérieures. C’est là que la langue s’acoquine avec d’autres, se métisse, se bouture, s’enrichit de néologismes et de jeux de langage (comme le verlan), peu concernée par ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Peu à peu, les trouvailles de langage remontent les classes et gagnent leurs lettres de noblesse, jusqu’à être, parfois, adoubées par l’élite.

En règle générale, un personnage issu des classes supérieures va parler une langue plus pure et plus soutenue, et un personnage issu des classes inférieures va parler une langue plus hybride et plus inventive. Ainsi, vous pouvez les caractériser simplement via les dialogues.

Encore une fois, comme la norme vient d’en haut, la plupart des individus qui proviennent des classes ouvrières possèdent plusieurs registres de langage, entre lesquels ils peuvent commuter à volonté. Ainsi, ils parleront d’une certaine manière en famille, d’une autre avec leurs potes, et d’une manière très différente au travail. C’est le cas de tout le monde, jusqu’à un certain point, mais plus grand est l’écart social, plus vastes est l’étendue de vocabulaire que quelqu’un est obligé de mobiliser pour s’en sortir dans la vie quotidienne. Certains parlent le langage des dominants comme s’ils s’exprimaient avec aisance dans une langue étrangère. Comme la nécessité n’existe pas de la même manière, les personnages de classes supérieures n’ont pas la même mobilité linguistique.

Classe et identité

La classe sociale n’est pas seulement une situation subie, c’est aussi un signe de ralliement, une revendication de type identitaire. Même si elle n’est pas toujours vécue ainsi de manière consciente, c’est bien de cette manière que les choses sont vécues en général.

Un individu de la classe ouvrière va ainsi, peut-être, développer un discours sur la beauté et la simplicité de ses racines, un personnage de la classe moyenne peut adopter une posture victimaire qui consiste à dire que ce sont les gens comme lui qui contribuent le plus à la société sans jamais rien recevoir en retour, quant à quelqu’un des classes supérieures, il va s’enorgueillir du parcours de sa famille et des vies illustres de ses prestigieux ancêtres.

L’identité de classe, c’est quelque chose qui colle aux baskets et qui dresse des barrières invisibles entre les gens. Ainsi, il est relativement rare que l’on se marie en-dehors de sa classe, et lorsqu’on le fait, cela peut susciter chez certains une réaction de rejet. Les loisirs qu’affectionnent chaque classe présentent peu d’attrait pour les autres, et peuvent même être sujet de moqueries, voire de mépris : on ne trouve pas du tout le même type d’individus dans un bar PMU, une soirée télé ou à l’opéra. Et même quelqu’un qui sera parvenu, par son travail, par chance ou par un autre facteur, à élever son niveau de revenu et son statut social, ne va pas nécessairement épouser les valeurs de la classe dirigeante, ni se percevoir lui-même comme un de ses membres.

Un romancier pourra ainsi présenter les différentes classes sociales comme des univers qui existent en parallèle tout en s’ignorant, les tentatives de voyager l’une à l’autre se heurtant parfois à de vives résistances. Il peut être fécond de s’interroger, au sujet de chaque personnage, sur la conscience de classe qu’il peut avoir, qu’elle soit inexistante ou d’une férocité fanatique, pour éventuellement la faire évoluer en cours de roman.

Classe et conflit

Même s’il peut très bien y avoir des rapprochements, des collaborations, des interpénétrations, la découverte d’intérêts communs, la relation entre les classes sociales est de nature dialectique.

Et comment pourrait-il en être autrement ? Les classes supérieures possèdent les moyens de production, les infrastructures, le terrain, tout ce qui génère du revenu et détermine les conditions de vie pour l’ensemble de la population. À l’inverse, tout en bas de l’échelle, on trouve des individus qui n’ont aucun contrôle, aucune influence sur ces facteurs. Ils se trouvent donc dans une situation de domination, d’aliénation par rapport aux classes supérieures. Par exemple, le salarié veut voir son salaire augmenter alors que le patron souhaite le réduire pour augmenter sa part du gâteau (ou la rentabilité de son entreprise : ce n’est pas nécessairement du cynisme).

Mais les classes sociales se logent dans une pyramide : en termes de population, les pauvres sont bien plus nombreux que les riches. Cela confère un autre argument aux dominés : celui du nombre. Dans un régime démocratique, ils peuvent se mobiliser lors d’élections, et s’ils ne sont pas entendus, manifester leur mécontentement, voire faire appel à la violence.

On comprend bien qu’il est dans l’intérêt des classes supérieures d’éviter, si possible, un éveil des consciences politiques au sein de la population. En théorie, dans un régime démocratique, la masse populaire l’emporte toujours et trouvera forcément un candidat pour défendre ses intérêts. Mais ceux-ci ne sont pas toujours identifiables, et se joue un jeu du poker menteur entre les classes sociales, qui peut être décrit par la blague suivante :

Un pauvre, un représentant de la classe moyenne et un riche se partagent dix gâteaux. Pendant que personne ne regarde, le riche en mange neuf, puis se tourne vers le représentant de la classe moyenne et lui dit : « Fais gaffe : je crois que le pauvre a envie de te voler ton gâteau. »

Bien sûr, c’est caricatural, et bien sûr, au quotidien, la relation entre les classes n’est pas faite que de conflit. C’est malgré tout une grille de lecture intéressante pour un romancier, qui permet de faire apparaître des lignes de tension invisibles entre les personnages, et qui peut simplifier la construction des enjeux dramatiques d’un récit.

Changer de classe

Dans les faits, en moyenne, les gens ne changent pas de classe. Les perspectives d’ascension sociale n’ont pas évolué au cours du vingtième siècle, selon de nombreuses études, et en-dehors des destinées individuelles, on peut affirmer qu’une famille pauvre il y a un siècle est restée pauvre, et qu’une famille riche est restée riche. Il y a énormément d’inertie dans la mobilité sociale, et c’est le cas même dans les pays qui ont connu des changements de régimes qui semblent radicaux, comme la Chine.

Pourtant, il existe des personnes qui s’extraient de leur condition à la seule force de leur volonté et de leur travail. À l’inverse, il existe des accidentés de la vie qui perdent tout et se retrouvent à goûter à une pauvreté dont ils n’auraient jamais suspecté l’existence. Comme ces deux situations portent la marque du changement et de l’exceptionnel, elles sont toutes deux, par essence, intéressantes pour un romancier.

En règle générale, beaucoup de gens qui changent de niveau de revenu ne changent pas de classe sociale. Dans certains cas, ils emportent avec eux les valeurs, les signifiants, les préférences esthétiques de leur classe d’origine ; dans d’autres, ils imitent les attitudes et le mode de vie de leur nouvelle classe, mais sans les intérioriser pour autant ; enfin, il existe le cas où il y a un réel désir de s’intégrer dans sa nouvelle classe, mais où celui-ci se heurte à une réaction de rejet de la part de ses membres. C’est la figure du « nouveau riche », où une personne qui vient d’accéder à la prospérité est jugée vulgaire par celles et ceux qui ont de l’argent depuis de nombreuses générations.

En deux mots, pour changer réellement de classe, il faut généralement deux générations. Et les enfants des nouveaux riches, nés dans l’opulence au contraire de leurs parents, risquent de ne pas partager les valeurs de ceux-ci, ce qui va générer des conflits, et le conflit, pour un écrivain, c’est la vie.

Alternatives

Ici, nous avons examiné le modèle qui existe dans notre société, où les classes sociales se divisent en fonction de la fortune et du revenu, ainsi que du pouvoir et du statut social qui en découlent. Il ne s’agit en aucun cas de l’unique possibilité. Dans une société alternative, dans un lointain futur, dans un monde de science-fiction ou de fantasy, la valeur qui divise les membres de la société en différentes classes peut être d’une nature très différente.

Une société de guerriers pourra diviser les classes en fonction des prouesses au combat ou des hauts-faits de guerre ; une société de magiciens classera les grands talents mystiques au sommet de l’échelle sociale, alors que celles et ceux qui n’ont pas de pouvoir n’auront pas non plus de statut ou d’influence ; et une civilisation basée sur la foi pourra penser, à tort ou à raison, que c’est la faveur des Dieux qui détermine la qualité de vie de ses membres. L’accès à certaines ressources peut également constituer un critère de séparation entre les classes : il peut s’agir du carburant, voire de l’eau, dans une société postapocalyptique, ou, pourquoi pas, d’une substance qui dope les facultés mentales. La pureté génétique peut être l’aspect qui est favorisé au sein d’une société, alors qu’une autre privilégiera au contraire les mutations, et laissera les humains « normaux » croupir au bas de l’échelle sociale.

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